Le bachelier de Salamanque
ou Les mémoires de D. Chérubin de La Ronda
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de la famille et de l' éducation de
Don Cherubin.
je dois le jour à Don Roberto
de la Ronda, qui des
environs de Malaga où il
étoit né, alla s' établir dans
la province de Léon. Il y devint
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secretaire de Don Sebastien de
Cespedez, corregidor de Salamanque,
qui le fit Alcade de Molorido, gros
bourg voisin de cette ville.
Mon pere en vertu de sa charge
prit de sa propre autorité le titre
de don, et par bonheur pour lui
personne ne le chicanna là dessus.
Comme il avoit toujours été homme
de plaisir et fort désinteressé, il amassa
si peu de bien, que lorsqu' une
mort prématurée le ravit à sa famille,
à peine laissa-t-il de quoi vivre
à sa veuve et à trois enfans dont
elle demeuroit chargée. J' étudiois
alors avec Don Cesar, mon frere
aîné, à l' université de Salamanque ;
et je ne sçais comment nous aurions
pû faire pour continuer nos études
sans le secours du corregidor, mais
ce genereux seigneur eut soin de
nous. Il n' épargna rien pour nous
bien entretenir. Il nous aimoit ; et
toutes les fois que nous allions lui
faire notre cour, il nous disoit qu' il
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nous regardoit comme ses enfans.
Peut-être l' étions-nous en effet ; ce
que je ne crois pourtant pas, quoique
ma mere ait eu la réputation
d' être un peu coquette.
Malheureusement pour nous, notre
protecteur mourut avant que
nous fussions hors du college ; de
maniere que nous voyant réduits à
vivre de notre patrimoine, qui ne
pouvoit suffire à tous nos besoins,
nous fumes obligés de nous abandonner
à la providence. D Cesar
se sentant de l' inclination pour les
armes, prit parti dans un regiment
de cavalerie que la cour envoyoit
à Milan. De mon côté, profitant
de l' amitié qu' un vieux parent,
docteur de l' université, avoit pour
moi, j' acceptai un logement qu' il
m' offrit gratuitement chez lui avec
sa table. Par ce moyen ma mere
n' ayant sur les bras que D Francisca
ma soeur qui n' avoit que sept ans,
se vit en état de subsister doucement
avec elle.
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Je fis de si grands progrès au college,
qu' on n' y parla plus que de
Don Cherubin de la Ronda. Je
brillai sur-tout en philosophie par le
talent extraordinaire qu' on vit en
moi pour la dispute. Enfin je travaillai
tant, que je parvins à l' honneur
d' être bachelier.
Alors mon vieux docteur, qui
commençoit peut-être à se lasser de
m' avoir pour commensal, car le
bon-homme étoit un peu avare,
me tint ce discours : ami Don Cherubin
vous êtes presentement en
âge de penser à un établissement,
et en état de vous soutenir par
vous-même en vous faisant précepteur ;
c' est le meilleur parti que vous puissiez
prendre. Vous n' avez qu' à vous
rendre à Madrid, vous y trouverez
facilement quelque bonne maison,
d' où, après avoir élevé l' enfant, vous
sortirez avec une pension pour toute
votre vie, ou du moins avec un
benefice. Vous êtes un habile garçon,
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et vous avez l' air sage : vous êtes né
pour exercer le préceptorat.
Comme je voyois à Salamanque
deux ou trois précepteurs qui me
paroissoient contens de leur condition,
je me mis dans l' esprit que leur poste
devoit être plein d' agrément. Ainsi
le vieux docteur eut peu de peine
à me persuader. Je lui dis que j' étois
prêt à partir ; et après l' avoir remercié
de ses bontés, je me rendis effectivement
à Madrid par la voye
des muletiers, avec un coffre qui
contenoit tous mes effets, c' est-à-dire
un peu de linge, mon habit de
bachelier, et quelques pistoles que
le vieillard m' avoit lâchées malgré
son avarice.
étant arrivé à Madrid, j' allai descendre
à un hôtel garni où l' on
donnoit à manger proprement et
où plusieurs honnêtes gens étoient
logés. Je fis connoissance avec eux,
et je liai entre autres un commerce
d' amitié avec le curé de Leganez,
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qu' une affaire importante avoit amené
à Madrid. Il me fit confidence
du sujet de son voyage, et je lui
appris le motif du mien.
Je ne lui eut pas sitôt dit que
j' avois envie d' être précepteur, qu' il
fit une grimace, dont je ris encore
toutes les fois que je m' en souviens :
je vous plains, seigneur bachelier,
s' écria-t-il : que voulez-vous faire ?
Quel genre de vie allez-vous embrasser ?
Sçavez-vous bien à quoi il
vous engage ? à sacrifier votre liberté,
vos plaisirs et vos plus belles années
à des occupations pénibles,
obscures et ennuyeuses. Vous vous
chargerez d' un enfant qui quelque
bien né qu' il puisse être, aura toujours
des deffauts. Il faudra vous appliquer
sans relâche à former son
esprit aux sçiences, et son coeur à la
vertu. Vous aurez ses caprices à
dompter, sa paresse à vaincre et son
humeur à corriger.
Vous n' en serez pas quitte, poursuivit-il,
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pour les peines que votre
éléve vous fera souffrir. Vous serez
obligé d' essuyer de la part de ses
parens de mauvais procédés, et de
dévorer même quelquefois les mortifications
les plus humiliantes. Ne
pensez donc pas que le préceptorat
soit une condition pleine de douceur.
C' est plutôt une servitude à laquelle
pour se réduire il faut, comme
pour se faire moine, être quelque
chose de plus ou de moins
qu' un homme.
Vous pouvez, ajoûta le curé de
Léganez, vous en rapporter à moi
là-dessus. J' ai fait le métier que vous
avez envie de faire. Aprés celui d' un
aumônier d' évêque, c' est le plus
misérable que je connoisse ; je sçais
ce que c' est. J' ai élevé le fils d' un
alcade de cour ; je n' ai pas véritablement
tout à fait perdu mes peines,
puisque ma cure en est le fruit ;
mais je vous proteste qu' elle me
coute bien cher. J' ai passé huit années
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dans un esclavage plus rude que
celui des chrétiens en Barbarie.
Mon éléve, qui de tous les enfans
du monde étoit peut-être le moins
propre à recevoir une excellente
éducation, joignoit à une stupidité
naturelle une aversion parfaite pour
tout ce qui s' appelle ordre et devoir ;
de maniere que pour l' endoctriner
j' avois beau suer sang et eau,
je ne faisois que semer sur le sable.
Encore aurois-je pris patience si
l' alcade, moins aveuglé par l' amour
paternel, eût rendu justice à
son fils ; mais ne pouvant le croire
aussi stupide qu' il étoit, il s' en prenoit
à moi. Il me reprochoit l' inutilité
de mes leçons, et ce qui ne m' étoit
pas moins sensible que l' injustice
de ses reproches, il me les faisoit
sans ménager les termes.
J' avois donc, continua le curé, à
souffrir également du pere et du fils
d' une maniere différente ; j' avois
encore dans les domestiques des
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tyrans de mon repos, des espions
vigilans, et des inférieurs toujours
prêts à me manquer de respect. La
vilaine maison, dis-je au curé ! Je
vous trouve encore bienheureux de
n' en être pas sorti sans récompense.
Vous avez raison, me répondit-il ;
encore observerez-vous, s' il vous
plaît, qu' il m' est dû près de mille
écus d' appointemens dont l' alcade
ne songe point à me tenir compte,
ou plutôt qu' il croit m' avoir bien
payé en me faisant obtenir une cure
de campagne. Et votre disciple,
repris-je, n' est-il pas reconnoissant des
peines qu' il vous a données ? Ne vous
fait-il pas bien des amitiés lorsque
vous vous rencontrez tous deux ?
Je ne le vois point, repartit le curé ;
à peine a-t-il été dans le monde
qu' il a oublié son latin et son
précepteur.
Tels furent les discours que me
tint le curé de Léganez, pour m' ôter
l' envie d' être précepteur ; néanmoins
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tout sensés qu' ils étoient, ils
ne firent pas plus d' impression sur
moi qu' en font sur une fille tendre
ceux qu' on lui tient pour la dégouter
du mariage. Il s' en apperçut ; et
jugeant bien qu' il perdroit le tems
à vouloir me détourner de mon
dessein, il poursuivit de cette sorte :
je vois bien qu' il est inutile de
combattre votre résolution. Vous voulez
donc absolument tâter du préceptorat ?
à la bonne heure. Mais
puisque je n' ai point assez d' éloquence
pour vous faire changer de sentiment,
du moins souvenez-vous
d' un avis que j' ai à vous donner :
soyez extrémement sur vos gardes
lorsque vous demeurerez dans une
maison où il y aura des femmes ; le
diable aime à tenter les précepteurs,
et pour peu que l' instrument qu' il
met en oeuvre soit joli, ils ne manquent
guere de succomber à la
tentation.
Je promis au curé de Léganez
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de suivre exactement son conseil, le
beau sexe étant en effet un écüeil
redoutable pour moi ; car je ne sentois
déja que trop que j' avois reçu de
la nature un temperamment contre
lequel ma vertu auroit bien à luter.
LIVRE 1 CHAPITRE 2
de la premiere maison où Don
Cherubin fut précepteur.
le curé de Léganez me voyant
déterminé à remplir une place
de pedagogue, me donna la connoissance
du reverend pere Thomas
de Villareal religieux de la merci,
qui avoit un talent tout particulier
pour découvrir les maisons où il falloit
des précepteurs. Ce bon pere
m' en eut bientôt enseigné une, ou
plûtôt il me mena lui-même chez le
seigneur Isidor Montanos, riche
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bourgeois de Madrid, qui sur le
bien que sa reverence lui dit de
moi, m' arrêta sur le pied de cinquante
pistoles par an. Montanos avoit
été marchand et s' étoit retiré du
commerce, tant pour se décrasser
que pour vivre plus tranquillement.
Il avoit deux fils, l' un de seize et
l' autre de quinze ans, qu' il me
présenta et dont l' air ne me prévint
pas en leur faveur. L' aîné étoit begue,
et le cadet bossu. Je leur fis
quelques questions pour tâter leur
esprit, et j' eus lieu de juger par leurs
réponses qu' il ne tiendroit qu' à eux
de profiter de mes leçons.
Mon premier soin dans cette maison
fut d' observer tout le monde, depuis
le chef jusqu' au dernier laquais ;
et je me proposai de m' y conduire de
façon que je ne fisse paroître aucun
défaut ; ce qui n' étoit guere plus facile
que de n' en avoir point du tout. Je
connus en peu de tems les caracteres,
et cette connoissance m' affligea.
Le seigneur Isidor étoit un petit genie
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qui faisoit le plaisant, et qui
avoit toujours quelque fade quolibet
à vous débiter. Fier de la possession
de dix mille ducats de rente, il marchoit
les jouës enflées d' orgueil, et
faisoit le gros dos. Au reste il étoit
grossier, bouru, brutal et capricieux.
De leur côté, ses fils avoient de mauvaises
inclinations. Quoique le tems
ne les eût pas encore fait hommes,
ils l' étoient déja par leurs passions ;
la nature leur avoit donné, pour
ainsi dire, une dispense d' âge pour
être vicieux. Ils avoient un laquais
favori, une espece de valet de
chambre, qui possedoit leur confiance,
et leur rendoit les mêmes services
que s' ils eussent été dans leur majorité.
Je me l' imaginai du moins, et
les raisons que j' eus de le croire me
semblerent si fortes que je ne pus
m' empêcher d' en avertir leur pere.
Je m' attendois, en lui donnant
cet avis, qu' il en sentiroit l' importance
et prendroit feu comme tout
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autre pere eût fait à sa place. Cependant
je me trompai ; au lieu d' en paroître
émû, il me rit au nez en me
disant : allez allez, monsieur le
bachelier, laissez-les faire ; ils s' en
lasseront comme moi. J' étois, ajouta-t' il,
un égrillard dans ma jeunesse ; je
faisois trembler les peres et les maris
de mon voisinage. Je ne prétens pas
que mes enfans vivent autrement
que moi. Je ne vous donne pas cinquante
pistoles par an pour m' en faire des saints.
Enseignez-leur la langue
latine et l' histoire, avec cela
inspirez-leur l' esprit du monde ; c' est
tout ce que je vous demande.
Quand je vis que Montanos n' avoit
aucune délicatesse sur les moeurs
de ses fils, je cessai de me donner la
peine de veiller sur leurs actions, et
me renfermant dans les bornes prescrites
je me contentai de remplir les
autres devoirs. Je faisois traduire à
mes disciples les auteurs latins en
castillan, et mettre en latin les bons
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auteurs espagnols. Je leur lisois les
guerres de Grenade ou d' autres histoires,
et j' accompagnois ma lecture
de reflexions instructives. Outre cela
quand il leur échappoit de dire ou
de faire quelque chose contre la
bienséance ou contre la charité, je
ne manquois pas de les reprendre.
Mais je leur faisois en vain des
remontrances ; leur pere les rendoit
infructueuses par ses discours imprudens
et dangereux. étoit-il en belle
humeur, il se vantoit devant eux d' avoir
été libertin dans sa jeunesse. On
eut dit, en vérité, qu' il leur racontoit
exprès ses débauches pour les porter
à suivre son exemple. Il y a comme
cela des peres qui ne s' observent
point devant leurs enfans, et qui les
détournent eux-mêmes du chemin
de la vertu.
Après tout, si le seigneur Isidor
n' eût eu que ce défaut là, nous aurions
pû vivre long-tems ensemble.
J' en aurois même souffert encore
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beaucoup d' autres qu' il avoit, à l' exception
de sa mauvaise humeur. Il
étoit insuportable quand il s' y mettoit ;
ce qui n' arrivoit que trop souvent.
Alors les discours les plus durs
et les plus désobligeans ne lui
coutoient rien. Il étoit même assez injuste
pour me reprocher jusqu' aux
défauts de ses fils : pourquoi, me
disoit-il, n' apprenez-vous pas à mon
aîné, c' étoit le begue, à parler
distinctement ? D' où vient que le cadet,
c' étoit le bossu, se tient si mal ?
Pourquoi l' un a-t' il le tein si pâle ?
Pourquoi les habits de l' autre sont-ils
plein de taches et de poussiere ?
Voilà ce qu' il me disoit : le moyen
de s' entendre de sang froid faire de
pareils reproches ! Un matin n' y
pouvant tenir, je sortis de chez Montanos
pour n' y plus rentrer, après
lui avoir dit que je ne m' accommodois
point d' un homme qui vouloit
que le précepteur de ses enfans
fut en même tems leur medecin,
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leur maître à danser et leur valet-de-chambre.
LIVRE 1 CHAPITRE 3
le bachelier Don Cherubin va offrir
ses services à un conseiller
du conseil de Castille ; de
l' entretien qu' il eut avec ce
magistrat.
j' allai dès le même jour trouver
mon religieux de la merci, qui
ne me blâma point d' avoir quitté le
seigneur Isidor. Il me dit au
contraire qu' il étoit fâché de m' avoir
placé dans une si mauvaise maison :
monsieur le bachelier, ajouta-t-il,
revenez ici dans trois jours : je vous
aurai peut-être déterré une meilleure
place.
Effectivement quand je le revis, il
m' aprit qu' il en avoit une nouvelle à
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me proposer. Un conseiller du conseil
de Castille, me dit-il, a besoin
d' un précepteur pour son fils unique.
Vous pouvez aller vous présenter de
ma part à ce magistrat ; je lui ai parlé
de vous, et je crois que vous vous
conviendrez l' un à l' autre. Je vous
avertis seulement que c' est un homme
fier, comme ces messieurs le
sont pour la plûpart ; à cela près,
il est aimable et d' un très-bon
caractere, à ce qu' on m' a dit. Je souhaite
que vous soyez plus content de lui
que du seigneur Montanos.
Je me rendis à l' hôtel du
conseiller. Je trouvai ce juge prêt à
monter en carosse pour aller au conseil.
Je m' approchai de lui très-respectueusement,
et lui dis que j' étois
le bachelier dont le pere Thomas
de Villareal lui avoit parlé. Vous
avez mal pris votre tems, me
répondit-il d' un air grave et sec : je ne
puis vous donner audience présentement.
Revenez sur les six heures
du soir.
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Me voyant assigné pour être oüi, je
ne manquai pas de comparoître devant
mon magistrat avant même le
tems prescrit. On m' annonce. Je
demeure et j' attens deux grandes
heures pour le moins dans l' antichambre ;
après quoi l' on m' introduit
dans un cabinet où j' apperçois
le juge assis dans un fauteüil. Je lui
fis une reverence si profonde, que je
pensai donner du nez à terre. Il
répondit à mon salut par une legere
inclination de tête ; et me montrant
du doigt un petit tabouret qui
ressembloit assez à une sellette, il me
fit signe de m' y asseoir.
Je n' ai jamais vû de personnage
d' un maintien plus orgueilleux. Il
jetta sur moi des regards critiques ; et
se disposant à m' interroger sur faits
et articles, il m' adressa la parole
dans ces termes : êtes-vous gentilhomme ?
Je ne croyois pas, lui
répondis-je, qu' il fallut l' être pour
devenir précepteur. Cela n' est pas, si
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vous voulez, absolument necessaire,
me repliqua-t-il ; mais outre que cela
ne gâte rien, il me semble que le
dogme a plus de force dans la bouche
d' un maître gentilhomme que
dans celle d' un roturier.
Le respect que je devois à un conseiller
de Castille m' empêcha de
faire un éclat de rire à ces derniers
mots, tant ils me parurent ridicules.
Cependant, continua le magistrat,
quand vous ne seriez pas noble, je
veux bien me relâcher là-dessus,
pourvû que vous ayez d' ailleurs
toutes les qualités du précepteur que je
prétens mettre auprès de mon fils,
qui pourra bien un jour remplir ma
place.
Je demandai au conseiller de
quelles qualités il vouloit que ce
précepteur fût pourvû ; et il me
repartit : je cherche un sujet qui soit
un grand homme, un sçavant homme,
un homme de Dieu et un homme
du monde en même tems : il faut
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qu' il réunisse tous les talens : qu' il
possede toutes les sciences divines et
humaines, depuis le catéchisme
jusqu' à la théologie mystique, et
depuis le blason jusqu' à l' algebre.
Tel est le maître que je veux ; et
comme il est juste de faire un sort
agréable à une personne de ce mérite,
je lui donnerai ma table avec
cinquante pistoles d' appointemens.
Ce n' est pas tout, ajouta-t-il, je
pourrai bien, l' éducation finie, lui
faire avoir par mon crédit un
benefice, ou bien le gratifier d' une
petite pension viagere.
J' admirai la générosité de ce
magistrat ; et demeurant d' accord avec
moi-même que je n' étois point ce
pédagogue dont il s' étoit formé une
si parfaite idée, je me levai de dessus
la sellette, en disant au juge :
adieu, seigneur, puissiez-vous
rencontrer l' homme que vous cherchez ;
mais franchement, je ne le
crois pas plus facile à trouver que
l' orateur de Ciceron.
LIVRE 1 CHAPITRE 4
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le religieux de la merci place
le bachelier, chez le marquis
de Buendia.
je rendis compte de cette
conversation au pere Thomas ; nous
rîmes un peu tous deux aux dépens
du conseiller qui nous parut un
original : je ne serai pas content, me
dit ensuite le religieux, que je ne
vous aye bien placé ; plus je vous
vois plus je vous aime. Je vais me
donner pour vous de nouveaux
mouvemens : il y aura bien du
malheur, si je ne vous mets pas à la fin
dans quelqu' une de ces bonnes
maisons où les précepteurs font la
pluye et le beau temps.
Veritablement peu de jours
après, s' imaginant avoir fait ma
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fortune, il vint à mon hôtel garni,
et me dit avec une émotion qui
relevoit le prix du service : enfin, mon
cher bachelier, j' ai un poste excellent
à vous offrir. Le marquis de
Buendia, l' un des principaux seigneurs
de la cour, veut vous confier
l' éducation de son fils sur le portrait
que je lui ai fait de vous. Venez me
prendre demain au matin ; je vous
menerai chez lui. Vous verrez un
seigneur des plus polis. Vous serez
charmé de la reception qu' il vous
fera ; et je ne doute nullement que
vous ne soyez parfaitement bien
chez ce courtisan.
Le lendemain le pere Thomas
me conduisit au levé du marquis, et
ce seigneur me reçut d' un air gracieux,
en me disant qu' il étoit persuadé
que j' avois du mérite, puisque le
reverend pere, qui étoit son ami,
m' avoit choisi pour me mettre auprès
du jeune marquis son fils. Je
vous reçois, poursuivit-il, aveuglément
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de la main de sa reverence.
à l' égard de vos honoraires, je vous
donnerai cent pistoles tous les ans,
et vous ne sortirez de chez moi qu' avec
une récompense digne de vos
soins, et mesurée à ma reconnoissance.
Je fis porter dès le même jour
mon coffre à l' hôtel du marquis,
où je trouvai une chambre meublée
exprès pour moi. Je vis mon disciple.
C' étoit un enfant de sept ans,
beau comme le jour et d' une grande
douceur. Il étoit encore entre les
mains des femmes ; mais il me fut
livré sur le champ, et l' on nous donna
un valet-de-chambre et un laquais
pour nous servir. Comme les
enfans naissent ordinairement avec
quelques inclinations qui ont besoin
d' être corrigées, je m' attachai à
étudier les siennes. Je ne lui en
remarquai point de mauvaises, tant
les femmes qui avoient élévé sa premiere
enfance avoient eu soin de
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ne souffrir en lui aucun penchant
vicieux. Elles lui avoient même
apris à lire et à écrire, de façon qu' il
ne sçavoit pas mal déja former ses
lettres.
Je lui achetai un rudiment, et je
commençai à lui enseigner les premiers
principes de la langue latine.
Je mêlois à mes leçons de petites
fables propres à lui ouvrir l' esprit
en le divertissant. Il les retenoit
avec une facilité surprenante ; et
lorsqu' il les débitoit à son pere, il
s' en acquittoit de si bonne grace que
le marquis en pleuroit de joïe. Il
est constant que ce jeune seigneur
promettoit beaucoup. J' étois ravi de
ses heureuses dispositions, et fier par
avance de l' honneur que son éducation
me devoit faire.
J' étois si content de mon état,
que je ne pus m' empêcher d' aller
voir le religieux de la merci pour
le lui témoigner : mon reverend
pere, lui dis je d' un air de satisfaction
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qui lui fit deviner d' abord le
motif de ma visite, je viens plein
de reconnoissance, vous rendre les
graces que je vous dois. Vous m' avez
mis dans une maison où je suis
aimé, consideré, respecté. J' ai pour
disciple le sujet du monde le plus
docile, et qui ne laisse apercevoir
en lui aucun défaut. Ce n' est pas un
enfant, c' est un ange.
à ces mots, le pere Thomas
m' embrassa de joye, et me dit : que
vous me faites de plaisir en m' aprenant
que vous êtes si satisfait de
votre disciple. Je ne le suis pas
moins de son pere, lui repliquai-je
avec la même vivacité ; le marquis
de Buendia est un aimable seigneur.
Quelle politesse ! Il a pour
moi des attentions dont je suis confus.
Bien loin d' avoir l' humeur inégale,
et de ces momens de caprice
où les personnes de qualité font
sentir leur superiorité, il ne me parle
jamais que pour me dire des choses
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obligeantes. Il a même ordonné
en ma presence à ses domestiques
de m' obéïr, si j' avois quelque ordre
à leur donner.
Encore une fois, me dit le religieux,
vous me ravissez : vous ferez
indubitablement votre fortune
chez ce seigneur. J' étois donc enchanté
de mon poste ; et je souhaitois
que le curé de Leganez, qui
n' étoit plus à Madrid, fût informé
de ma situation. Selon lui, disois-je,
il n' y a point de précepteur qui
ne soit miserable, et cependant je
me vois dans un état digne d' envie.
Je joüis tranquillement de ma
felicité pendant une année entiere.
Quoique je ne touchasse pas un sou
de mes apointemens, j' avois l' esprit
en repos là-dessus. Quand je
n' aurai plus d' argent, disois-je, Don
Gabriël Pampano notre intendant
m' en fournira, je n' aurai qu' à lui dire
deux paroles, et sur le champ il
me comptera des especes tant que
j' en voudrai.
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Dans cette confiance, je laissai
couler encore six mois sans
m' impatienter ; mais enfin le besoin où je
me trouvai insensiblement d' avoir
quelques pistoles pour m' entretenir
devint si pressant, que ne pouvant
plus differer, je m' adressai au seigneur
Don Gabriël : je vous prie,
lui dis-je, de me donner trente
pistoles à compte sur mes apointemens.
Monsieur le bachelier, me
répondit-il, en affectant un air chagrin,
vous me prenez sans verd,
et j' en suis très-mortifié. Soyez
persuadé que je vous donnerois cent
pistoles au lieu de trente, si j' étois
en fonds ; mais je vous proteste que
je n' ai pas dix écus dans ma caisse.
Vieux stile d' intendant, m' écriai-je !
Si vous aviez envie de m' obliger,
vous ne me refuseriez pas ce que
je vous demande. Il m' est dû plus de
cent cinquante pistoles, et j' ai besoin
d' argent ; entrez, de grace,
dans ma situation. Priere inutile !
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J' eus beau dire, j' eus beau presser
Pampano de m' aider, du moins d' une
dixaine de pistoles ; le boureau
fut inexorable. C' est un caillou que
le coeur d' un intendant.
Cependant mes habits s' usoient à
vûë d' oeil, et je ne sçavois que faire
à cela. Un jour je tirai à part le maître
à danser qui venoit montrer au
logis, et je lui demandai si ses leçons
lui étoient bien payées. Pas trop
bien, me répondit-il, je ne sçais de
quelle couleur est l' argent de monsieur
le marquis ; je viens pourtant
ici depuis six mois trois fois la
semaine. Vous êtes, ajoûta-t-il, dans
le même cas aparemment ? Vous l' avez
dit, lui repartis-je ; et malheureusement
pour moi je n' ai pas vos
ressources. Vous avez vingt écoliers.
S' il y en a dix qui ne vous payent
point, vous tirez du moins des dix
autres de quoi entretenir votre
table, et faire rouler votre petit
équipage. Je suis, comme vous voyez,
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plus à plaindre que vous.
Après avoir encore inutilement
fait quelques tentatives pour
attendrir le barbare Pampano, je pris le
parti de faire connoître mes besoins
au marquis. J' eus bien de la peine
à m' y résoudre ; néanmoins la nécessité
m' y força. Je representai à ce
seigneur l' embarras où je me trouvois,
et les démarches inutiles que
j' avois faites auprès de Don Gabriël,
quoique je n' eusse demandé qu' une
très-petite somme en comparaison
de celle qui m' étoit dûë. Le marquis
fut, ou pour parler plus juste,
parut fort en colere contre son
intendant, dit qu' il lui laveroit la tête,
et qu' il prétendoit que je fusse payé
régulierement de quartier en quartier.
Qui n' eût pas crû, après cela, que
j' allois toucher pour le moins une
cinquantaine de doublons ? Je n' en
fus pas toutefois plus avancé, soit
que Pampano et son maître fussent
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en effet fort près de leurs pieces :
soit que, ce qui est plus vraisemblable,
ils s' entendissent tous deux pour
me traiter comme leurs autres
créanciers.
J' étois dans un état trop violent
pour ne pas m' efforcer d' en sortir.
J' employai pour la quatriéme fois
le pere Thomas, qui compatissant
à mon malheur, me fit entrer chez
un contador. Mais avant que de
quitter le marquis, je lui écrivis une
lettre dans laquelle je lui representois
respectueusement que n' étant
pas assez riche pour continuer à lui
rendre service sans interêt, j' étois
dans la nécessité de chercher une
autre maison que la sienne, ce que
je le suppliois très-humblement de
ne pas trouver mauvais. Car quelque
juste sujet que puisse avoir un
homme du commun, de n' être pas
content d' une personne de qualité,
encore est-il obligé de filer doux
avec elle.
LIVRE 1 CHAPITRE 5
p32
le bachelier devient précepteur
du fils d' un contador.
je passai d' une extrémité à l' autre.
Si le contador n' avoit pas la
politesse du marquis de Buendia,
il étoit en recompense beaucoup
mieux en especes. La charmante
maison ! On y entendoit depuis le
matin jusqu' au soir compter de l' or
et de l' argent, et ce bruit harmonieux
m' enchantoit les oreilles.
Le contador étoit un homme
qui alloit d' abord au fait. Il voulut
sçavoir quels apointemens je gagnois
chez le marquis de Buendia.
Ce seigneur, lui dis-je, m' avoit promis
cent pistoles par an, mais il n' a
pas été exact à tenir sa parole. Le
contador sourit à ces derniers mots,
et me dit : he bien je vous promets,
p33
moi, cent cinquante pistoles, que
vous toucherez, et même d' avance
si vous le souhaitez. En même tems
il appella son caissier : Raposo, lui
dit-il, comptez tout-à-l' heure à
monsieur le bachelier cent pistoles ;
et toutes les fois qu' il voudra
de l' argent, ne lui en refusez pas.
Ces paroles me jetterent de la
poudre aux yeux. Comment diable,
dis-je en moi-même, un marquis
et un contador sont deux hommes
bien différens ! L' un ne paye
point ce qu' il doit, et l' autre
n' attend pas qu' il doive pour payer.
Sitôt que le caissier m' eut délivré
l' espece, j' envoyai chercher un tailleur
auquel je commandai un
habillement complet, et je lui avançai
vingt pistoles pour imiter les manieres
des contadors.
Me voyant tout-à-coup en argent,
je repris ma bonne humeur
que le marquis et son intendant
m' avoient fait perdre, et je
p34
commençai à m' acquitter de bon coeur
des fonctions du préceptorat. Mon
nouveau disciple n' étoit pas fort
avancé. Quoiqu' il eût déja dix ans,
il ne sçavoit pas encore lire. J' étois
son premier maître. Monsieur le
bachelier, me dit son pere, je
vous abandonne mon fils ; je me
repose entierement sur vous de son
éducation. Je ne veux pas en faire
un docteur ; enseignez-lui seulement
un peu de latin. Donnez-lui
ce qu' on appelle des manieres, et
cherchez quelque habile arithmeticien
qui lui montre à faire toutes
sortes de comptes et de calculs.
Chargez-vous de ce soin-là.
Je me préparai donc à répondre
aux vûës du contador, et à lêcher
le petit ours auquel il vouloit que
je fisse prendre une forme. Je n' eus
pas peu de peine à faire connoître
à mon écolier les lettres de l' alphabet.
Il n' avoit pas plus de disposition
à devenir sçavant, que l' éleve
p35
du curé de Leganez. Cependant je
m' y pris de tant de façons, que j' eus
le bonheur de parvenir à le faire
lire couramment toutes sortes de
livres espagnols. Je fis part aussitôt
de cette grande nouvelle à madame
sa mere, qui en fut transportée
de joye. Quoiqu' elle aimât tendrement
son fils, elle ne laissoit pas de
lui rendre justice ; et regardant comme
un prodige l' heureux succès de
mes leçons, elle m' en fit tout l' honneur.
Je gagnai par là son estime et
son amitié.
Insensiblement Porcia, c' est ainsi
que se nommoit l' épouse du contador,
goûta mon esprit, et prit
tant de plaisir à ma conversation,
que tous les jours après la sieste
elle m' attiroit dans son apartement
sous prétexte de voir son fils que
je lui menois. C' étoit une femme
de trente-cinq ans tout au plus, fort
spirituelle et si reservée, que je me
trompe peut-être quand je pense
p36
qu' elle avoit quelque goût pour
moi. Néanmoins je ne pus m' empêcher
de le croire ; et le lecteur
jugera par ce que je vais raporter,
si je fus un fat de me l' imaginer.
Quelque aimable que fût encore
Porcie, et quoiqu' elle me regardât
d' un oeil à me faire soupçonner
qu' elle avoit quelque dessein
sur moi ; je ne répondois nullement
aux marques de bonté qu' elle me
donnoit. Je n' avois des yeux que
pour la jeune Nise sa suivante, qui
de son côté m' en voulant aussi,
m' agaçoit d' une maniere plus efficace.
Je ne fus point à l' épreuve de son
air coquet et piquant, malgré le fond
de morale et de vertu que je m' étois
fait à l' université. Nous nous
lançames de part et d' autre des oeillades
si significatives, que nous nous
entendimes ; et bientôt l' intrigue
fut noüée.
Nise ajoûtoit à plusieurs autres
talens qu' elle possedoit celui d' être
p37
ingenieuse à inventer les moyens
d' avoir des entretiens secrets avec
ses amans ; et c' étoit un art dont elle
avoit besoin dans une maison
où elle avoit à craindre le ressentiment
d' un galant qu' elle vouloit
quitter pour moi, ou du moins à qui
elle prétendoit donner un associé.
Le valet de chambre de mon disciple
étoit ce galant sacrifié. Nise
aparemment n' ayant pas trouvé dans
ses hommages de quoi contenter sa
vanité, s' étoit avisée d' aspirer à la
conquête de monsieur le précepteur.
Quoiqu' il en soit, triomphant de
mon rival, sans sçavoir que j' en
eusse un, je joüissois tranquillement
d' un bonheur qu' il n' ignora pas
long-tems. Il eut quelque vent des
conversations furtives que j' avois
avec sa princesse ; et pour s' en venger
il se resolut à nous perdre tous
deux. Il n' éclata point d' abord,
n' ayant pas contre nous de plus fortes
p38
armes que des soupçons qui ne
prouvoient rien. Il s' y prit avec
plus de prudence. Il mit dans ses
interêts tous les laquais du logis ;
et cette canaille ordinairement
ennemie des précepteurs, entra sans
peine dans le projet de sa vengeance.
De sorte que Nise et moi observés
par tant d' espions, nous ne pûmes
éviter le malheur d' être surpris
dans un tête à tête.
Cette avanture fit un éclat terrible
dans la maison du contador.
Tous les domestiques à l' envi
s' égayerent à mes dépens. Monsieur,
contre l' ordinaire de ses confreres,
qui se soucient fort peu que ces
sortes de scenes se passent chez eux,
prit cette affaire au point d' honneur,
et se mit dans une colere
effroyable. Madame, encore plus
scandalisée que monsieur, dit que c' étoit
une chose qu' on ne devoit point
pardonner : comment s' écria-t-elle,
un homme à qui je croyois des
p39
sentimens, du goût, s' amuser à une
suivante ! Enfin le resultat de cela fut
que la catastrophe tomba sur moi.
Porcie, qui aimoit sa soubrette, ou
qui lui avoit peut-être confié des
secrets importans, se contenta de
la gronder, et moi je fus honteusement
chassé comme un suborneur,
à cause que je n' avois pas fait voir
des sentimens plus nobles.
LIVRE 1 CHAPITRE 6
ce que devint notre bachelier au
sortir de chez le contador.
je n' eus garde, en sortant de chez
le contador, d' aller trouver le
religieux de la merci, qui m' auroit
sans doute fait de justes reproches
sur ma sortie ; et qui ne me regardant
peut-être plus que comme un
miserable qu' il devoit abandonner,
se seroit fait un scrupule de me placer
p40
dans une nouvelle maison. Je
n' osai même retourner à mon hôtel
garni, m' imaginant qu' on y sçavoit
mon histoire ; car quand on a
fait une sottise, on croit que tout
le monde en est d' abord informé.
Je me retirai dans un quartier éloigné,
et j' y loüai une chambre garnie,
où n' étant pas sans argent, je
demeurai quinze jours à me consulter
sur ce que je devois faire.
Je me rappellai plus d' une fois le
conseil du curé de Leganez. Je me
repentois de l' avoir négligé ; et me
reprochant ma foiblesse, je ne pouvois
penser à Nise sans rougir de
honte : ah malheureux, me disois-je,
est-ce donc pour faire l' amour à
des soubrettes que tu t' es fait
précepteur ? Au lieu de porter le
scandale de maison en maison, renonce
à un emploi que tu remplis si
mal ; ou bien, si tu veux le continuer,
purge tes moeurs, et fais tous
tes efforts pour acquerir les vertus
p41
qui te manquent pour t' en bien
acquitter. En un mot, je me repentis
de ma faute ; et à force de me
promettre d' être plus sage, je conçûs
l' esperance de le devenir.
Pendant ce tems-là, mon nouvel
hôte m' ayant pris en amitié,
songeoit à me rendre service :
monsieur le bachelier, me dit-il un jour,
j' ai envie de vous procurer une bonne
place en vous mettant chez une
veuve de qualité qui fait élever sous
ses yeux son petit-fils. Ce mot de
veuve me fit trembler d' abord. N' y
auroit-il point ici quelque nouveau
précipice, dis-je en moi-même ? Le
demon n' auroit-il pas encore envie
de me tendre un piége ? Mais
je me rassurai en faisant reflexion
que la dame dont il s' agissoit étoit
une grand-mere ; ce qui supposoit
un âge à servir de frein à mon
temperament. Je repondis donc à
mon hôte que je lui serois fort
obligé s' il pouvoit me faire ce plaisir.
p42
Je vous promets que je le ferai,
me repliqua-t-il, c' est de quoi je
suis très-assuré, j' ai été domestique
de cette dame. J' en suis écouté ;
dès aujourd' hui je vous proposerai
pour précepteur de son petit-fils. Il
n' y manqua pas. Il me loüa beaucoup.
On eut envie de me voir, je
me presentai. Je ne déplus point,
et je fus arrêté sur le champ.
La veuve se nommoit Dona
Loüise De Padilla. Son époux, officier
général, avoit été tué dans les
Païs-Bas en combattant contre les
françois. Pour une ayeule je la trouvai
fraîche encore, sans pourtant
que sa fraîcheur me parût dangereuse.
Elle avoit auprès d' elle, par politique
ou autrement, deux femmes de
chambre décrépites qui lui prêtoient
un air de jeunesse. Une de ces suivantes,
appellée la Dame Rodriguez,
possedoit la confiance de sa maîtresse,
et s' étoit acquis sur son esprit
un grand ascendant. Je me
p43
réjoüis intérieurement, et remerciai
le ciel de ce qu' au lieu de ces antiques
confidentes, D Loüise n' avoit
pas auprès d' elle deux gentiles
soubrettes, qui auroient peut-être
encore porté malheur à ma vertu.
Je m' instalai donc dans mon poste,
et tout alla le mieux du monde
au commencement. Je m' attachai à
mon nouvel écolier, qui joignant la
docilité à la plus heureuse disposition,
aprenoit à merveille les élemens
de la langue latine. Il n' avoit
pas huit ans accomplis. En moins de
six mois il fit des progrès qui
surpasserent mon attente, et m' attirerent
des presens. D Loüise me donna une
montre d' or. Peu de tems après elle
m' envoya un gros paquet de belle toile
pour m' en faire faire des chemises,
avec une étoffe de la plus fine laine
de Ségovie pour m' habiller. Mais tous
ces dons que je prenois pour des effets
d' une pure générosité, venoient
d' une autre cause, comme vous allez
l' entendre.
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On me vint dire un matin, pendant
que je donnois leçon à mon
disciple, que madame me demandoit.
Je volai aussitôt à son apartement
où elle étoit à sa toilette avec
ses deux dames d' atours, qui
employoient tout leur sçavoir faire à
rapiecer, pour ainsi dire, ses apas.
Elle étoit dans un négligé assez
immodeste pour tenter, s' il n' eut pas
en même tems laissé entrevoir de
quoi préserver de la tentation.
Lorsqu' elle n' eut plus besoin de
ses femmes elle leur fit signe de
se retirer, et m' ayant fait demeurer
auprès d' elle d' un air misterieux :
mettez-vous-là, me dit-elle, et
m' écoutez. J' ai sur vous des vûës que je
suis bien-aise de vous aprendre. Je
ne vous regarde pas comme un
homme qui n' est bon qu' à élever
des enfans : je vous crois propre à
bien d' autres choses. J' ai resolu de
vous confier le soin de mes affaires.
Aussi-bien Francisco Forteza mon
p45
intendant, commence à vieillir. Je
vais le congedier avec une pension,
et vous mettre à sa place, que vous
remplirez mieux que lui, sans que
vous cessiez pour cela d' être
précepteur de mon petit-fils. Vous
pouvez fort bien en même tems
exercer ces deux emplois.
Je voulus remontrer à la dame
que n' ayant jamais fait le métier
d' intendant, je craignois de ne pas
bien m' en acquitter. Vous vous
mocquez, me dit-elle, rien n' est
plus aisé. Je n' ai point de procès ;
je ne dois pas un maravedi. Il
ne s' agit que de toucher mes revenus,
et de faire la dépense de ma
maison. Vous n' aurez, ajoûta-t-elle,
qu' à venir tous les matins dans mon
apartement ; nous travaillerons
ensemble une heure ou deux ; je vous
aurai bientôt mis au fait. J' assurai la
dame que j' étois prêt à faire ce
qu' elle desiroit ; et là-dessus je me
retirai, non sans remarquer que ma
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veuve avoit les yeux étincelans et
le visage tout en feu.
J' avois déja trop d' experience,
ou plûtôt trop bonne opinion de
moi, pour ne pas expliquer ces symptomes
à mon avantage. Je soupçonnai
la bonne femme de m' en vouloir,
et mes soupçons se tournerent
bientôt en certitude. La Dame
Rodriguez un matin vint me trouver
dans ma chambre. Elle me salua
d' un air riant, et me dit : le ciel
vous conserve, monsieur le bachelier.
Que me donnerez-vous pour
la bonne nouvelle que je vous aporte ?
Hé ! Qu' avez-vous donc, lui
repondis-je, de si bon à me dire ? Que
vous êtes, reprit-elle, le plus fortuné
des précepteurs passés, presens
et futurs. Vous avez enflammé ma
maîtresse, qui m' a permis de vous
reveler ce secret important.
Mais quoi, poursuivit-elle, en
s' apercevant que le bonheur qu' elle
m' annonçoit ne m' interessoit gueres,
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vous recevez cette nouvelle
d' un air bien indifferent. Que d' honnêtes
gens seroient ravis d' être à votre
place ! Si madame n' est plus dans
sa premiere jeunesse, elle n' est pas
encore, dieu merci, arrivée au triste
tems où les femmes doivent renoncer
au commerce des hommes.
Oh ! Pour cela non, Madame Rodriguez,
lui repondis-je ; il faudroit
que j' eusse perdu l' esprit si je pensois
autrement que vous. Oüi D Loüise
a beaucoup de charmes. Elle est
tout au plus au commencement de
son automne. Néanmoins, je vous
l' avoüerai, quelque honneur que me
fasse son amour, je ne puis en
profiter. Un commerce de galanterie
ne convient nullement à un homme
de mon caractere. Quoique je ne
sois pas encore dans les ordres,
ajoûtai-je d' un air hipocrite, il suffit que
je porte un habit d' ecclesiastique
pour garder à cet habillement les
ménagemens que je lui dois.
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Ah ! Que m' osez-vous dire,
interrompit la vieille Rodriguez avec
précipitation, quelle horrible
injustice vous faites à madame !
Pourroit-elle être capable d' une intrigue
galante, elle que l' ombre même du
crime épouvante ? Connoissez mieux
Dona Loüise. Si, sans pouvoir s' en
défendre, elle cede à l' amour qu' elle
a pour vous, ne pensez pas qu' elle
ait envie de le satisfaire aux dépens
de sa vertu. Vous le dirai-je ?
Elle s' est déterminée à vous épouser.
Je fus un peu émû de ces dernieres
paroles : sage et discrete Rodriguez,
repliquai-je à la vieille suivante,
quand madame voudroit
m' honorer de sa main, ses parens
ne traverseroient-ils pas ce mariage ?
Dona Loüise, me repartit la vieille,
est maîtresse de ses actions. Outre
cela, vous êtes, ce me semble, de
race noble, et d' ailleurs, elle prétend
se remarier si secretement que personne
n' en sçache rien. Quand je
p49
vis que ma veuve étoit assez folle
pour vouloir pousser les choses si
loin, je ne crus pas devoir être assez
fou pour m' y opposer. Je priai
Rodriguez de remercier de ma part sa
maîtresse de ses bonnes intentions
pour moi, et de l' assurer que j' étois
disposé à y répondre.
Je donnai à la soubrette le tems
de rendre compte de cet entretien
à Dona Loüise, après quoi j' allai
confirmer moi-même le raport qu' elle
devoit lui avoir fait. Madame, dis-je
à ma tendre veuve, en me jettant
à ses genoux, est-il possible que
vous ayez laissé tomber vos regards
sur un homme si peu digne de vous
posseder ! Je n' ose qu' en tremblant
y ajoûter foi. Ne me blamez pas
vous-même, répondit la dame, de
ce que je veux faire pour vous. Lorsque
je ferme les yeux sur ce qu' il
y a de plus reprehensible dans mon
dessein, est-ce à vous à me les ouvrir ?
Profitez de ma foiblesse au lieu
p50
de la condamner. Ce que Rodriguez
vous a dit est véritable ; vous
m' avez plû, et bientôt un mariage
secret joindra nos destinées,
pourveu que vous soyez aussi sensible que
vous devez l' être à mes bontés.
Ah ! Madame, repris-je en baisant
avec transport une de ses
mains sêches, croyez-vous qu' un
homme qui a des sentimens puisse
payer d' ingratitude le sort agréable
que vous lui reservez ? Non, non,
soyez bien persuadée que ma
reconnoissance égalera l' excès de mon
bonheur.
J' accompagnai ces paroles d' un
air et d' un ton des plus séduisans,
je fis le passionné ; mais s' il y avoit
de l' art dans mes démonstrations, il
y avoit aussi du naturel. Je me sentois
si pénétré des bontés de la dame,
que mes yeux déja commençoient
à faire grace à sa vieillesse.
LIVRE 1 CHAPITRE 7
p51
comment Don Cherubin, sur le
point d' être l' époux de D Loüise
De Padilla, perdit tout-à-coup
l' esperance de le devenir.
Dona Loüise, ravie de me voir
dans la disposition où j' étois,
ordonna secretement les
aprêts de notre mariage. Mais le
soir du jour qui devoit le préceder,
il survint un obstacle qui nous
sépara tous deux.
Au moment que j' allois rentrer
au logis, quatre valientés , qui
portoient les plus épouvantables
moustaches qu' on ait jamais vûës en
Espagne, vinrent fondre sur moi
tout-à-coup, et me jetterent brusquement
dans un carosse où il y avoit
deux autres hommes de leur séquelle.
p52
Ils me menerent à l' extrémité
d' un faubourg, me firent descendre
à la porte d' une maison
d' assez mauvaise apparence, et
m' introduisirent dans une salle qui
ressembloit à un arsenal. On n' y
voyoit que des halebardes, des
épées, des coutelas, des escopetes
et des pistolets. Dans un autre tems
j' aurois pris plaisir à considerer une
salle si singuliere ; mais j' étois trop
occupé du peril dans lequel je croyois
être, avec des spadassins dont la vûë
me glaçoit le sang dans les veines.
Un de ces fierabras remarquant
mon embarras, se mit à rire, et
m' adressa ces paroles pour me
rassurer : monsieur le bachelier, ne
craignez rien ; vous êtes ici en bonne
compagnie. Vous êtes avec d' honnêtes
gens, qui font profession de
maintenir le bon ordre dans la
societé et d' assurer le repos des familles.
C' est nous qui sommes les véritables
ministres de la justice. Les juges
p53
ordinaires se contentent de suivre
scrupuleusement les loix, au lieu
que nous y ajoûtons quelquefois ce
qui leur manque. Les loix, par
exemple, ne défendent point à une
veuve de qualité d' épouser un homme
au-dessous d' elle. Cependant
c' est une chose diffamante ; aussi ne
la souffrons-nous point. Et c' est pour
prévenir la juste douleur qu' auroit
la famille de Dona Loüise De
Padilla, si vous deveniez l' époux de
cette dame, que nous vous avons
enlevé : ce que nous avons fait à la
requête d' un de ses neveux, qui nous
a promis cent pistoles pour vous
écarter d' elle.
C' est à vous de choisir, continua
le vaillant. Si vous refusez de vous
éloigner de cette veuve et de Madrid,
il nous est enjoint de vous
tuer ; mais il nous est permis de vous
laisser la vie, sans même vous donner
les étrivieres, si vous abandonnez
la partie de bonne grace. Vous
p54
n' avez qu' à opter. Qu' appellez-vous
opter, lui répondis-je avec précipitation ?
Me croyez-vous assez sot
pour balancer un moment à quitter
Madrid et toutes les dames du
monde ? Je voudrois être déja bien
loin d' ici.
Je vous crois, reprit le brave avec
un souris malin ; et sur ce pied-là
nous sommes d' accord. Vous souperez
et passerez la nuit avec nous
à table, et demain à la pointe du
jour deux de mes camarades vous
conduiront jusqu' à Leganez, d' où
vous vous rendrez à Tolede où je
vous conseille d' aller demeurer.
C' est une belle ville, où il y a bien
de la noblesse. Vous y trouverez des
places de précepteur à choisir.
Là-dessus je dis à ces messieurs,
tant j' avois d' impatience d' être hors
de leurs pates, que s' ils vouloient
me permettre d' aller loger dans une
hôtellerie, je leur promettois, sous
peine de retomber entre leurs
p55
mains, de sortir de Madrid avant
le lever de l' aurore.
Cette proposition fit pousser aux
spadassins de longs éclats de rire ; et
l' un d' entre eux m' adressant la
parole me dit : monsieur le bachelier,
vous vous ennuyez avec nous à ce
que je vois ; mais prenez patience,
il faut s' accommoder au tems.
Préparez-vous à souper gayement. Vous
ferez meilleure chere ici qu' à
l' hôtellerie ; et parmi les personnes qui
seront à table avec nous, il y en aura
peut-être quelqu' une qui pourra
vous rendre le repas agréable. Je
fus donc obligé de faire de nécessité
vertu, puisque je ne pouvois
m' échaper. J' affectois de paroître résolu,
et même de rire avec ces vaillans,
dont la bonne humeur excita
peu à peu la mienne, ou du moins
m' ôta presque toute ma frayeur.
L' heure du souper étant venuë,
nous passames dans une autre salle
où il y avoit un buffet garni de verres
p56
et de bouteilles, et une grande
table couverte de plats remplis de
toute sorte de viandes. Nous nous y
assimes avec trois dames qui
arriverent, et qu' on me dit être les
épouses de quelques-uns de ces messieurs :
ce que je feignis de prendre
pour argent comptant, quoique ces
femmes eussent l' air trop libre et
trop familier, pour qu' on n' eût pas
d' elles une plus mauvaise opinion.
Elles étoient dans un négligé galant,
et qui ne déroboit à la vûë que ce
qu' on ne peut montrer sans la
derniere effronterie. Au reste, elles
pouvoient passer pour trois jolies
personnes. Il y en avoit une entre
autres qu' ils appelloient la gitanilla,
sans doute à cause qu' elle étoit
de race bohemienne. Je n' ai jamais
vû de créature plus piquante. Ses
yeux étoient si brillans qu' ils ébloüissoient,
et la vivacité de son esprit
égaloit celle de ses yeux. Il est vrai
qu' elle avoit une intemperance de
p57
langue qui l' emportoit quelquefois
trop loin ; mais on en auroit été bien
dédommagé par l' abondance des
bons mots et des saillies qui lui
échapoient, si ses saillies et ses bons
mots n' eussent pas été un peu trop
gaillards. Enfin, je l' admirois en
l' écoutant ; et je sentois qu' une
soubrette de cette espece eût été pour
moi dans une maison une terrible
pierre d' achopement.
La compagnie commençoit à
plaire à Mr le bachelier. échauffé
par les regards de la gitanilla, et
par le vin qu' il étoit obligé de boire
à chaque instant pour répondre
aux brindes qu' on lui portoit de
toutes parts, il oublioit insensiblement
avec quelle sorte de gens il
s' enyvroit. Nous demeurames à
table jusqu' à l' aproche du jour. Alors
après avoir dit adieu aux spadassins
et à leurs nymphes, je sortis de la
ville avec deux d' entr' eux, et nous
primes le chemin de Tolede.
LIVRE 1 CHAPITRE 8
p58
de l' arrivée de D Cherubin à
Tolede, et de la premiere éducation
qu' il y entreprit.
lorsque nous fumes arrivés à Leganez,
un de mes deux compagnons
me dit : hoça, monsieur le
bachelier, en vous accompagnant
jusqu' ici nous avons executé l' ordre
dont nous étions chargés ; de votre
côté, songez à nous tenir parole.
Que l' on ne vous revoye plus à Madrid ;
car comme on vous l' a déja
dit, si vous y remettez le pied vous
êtes mort. Messieurs, repondis-je,
vous pouvez assurer hardiment tous
les neveux et arrieres-neveux de
Dona Loüise que vous m' avez pour
jamais éloigné d' elle. Là-dessus mes
alguasils me souhaiterent un bon
voyage, et nous nous séparames
p59
en nous faisant reciproquement
des civilités.
Notre séparation me délivra d' une
grande frayeur. J' avois aprehendé
que les braves, en recevant mes
adieux, ne vuidassent mes poches.
Aussi dès que je les eu perdu tous
deux de vûë, je tirai ma montre,
et la baisant comme une mere
baise son fils échapé du naufrage :
ma chere montre, m' écriai-je en
l' apostrophant, vous avez été dans
un grand peril ! J' ai crû, je l' avoüe,
que nous n' arriverions point ensemble
à Tolede, et que vous alliez reprendre
le chemin de Madrid.
J' avois en effet raison d' être surpris
que ces vaillans ne m' eussent
pas volé, puisque ces fripons
ordinairement ne valent pas mieux que
les bohemiens. Outre ma montre
j' avois une bourse pleine de doublons,
qu' en qualité d' intendant de
D Loüise, j' avois reçûs la veille d' un
de ses débiteurs ; si bien que les
p60
spadassins auroient plus gagné en
me dévalisant, qu' ils ne firent en
m' écartant de Madrid.
Me voyant à Leganez je n' eus
garde de passer outre sans voir
monsieur le curé mon ami. Je me
faisois un plaisir de lui conter ma
derniere avanture, et de m' arrêter quelques
jours chez lui, car je ne doutois
point qu' il ne voulût me retenir.
Mais je fus trompé dans mon
attente. Je ne trouvai point ce bon
curé, lequel étant de ceux qui
n' aiment pas plus la residence que les
évêques, étoit absent. On me dit qu' il
étoit parti pour Cuença, et qu' on
ne sçavoit pas quand il en reviendroit.
Je continuai ma route jusqu' à
Mosiolés, où j' eus le bonheur de rencontrer
un muletier de Tolede qui
s' en retournoit avec une mule de
renvoi. Je la loüai, et je poursuivis
mon chemin. Nous fumes joints
près d' Illescas par un ecclesiastique
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qui, venant après nous monté sur
un bon cheval, s' étoit hâté de nous
atteindre pour avoir notre compagnie.
Nous nous saluames poliment
de part et d' autre, et liames
conversation. L' envie que j' avois de
sçavoir qui il étoit, me fit prendre la
liberté de le lui demander. Je suis, me
répondit-il, un des soixante
chanoines de l' église appellée
communément le saint siege de Tolede.
à ces mots, je me sentis saisi d' un
profond respect ; ayant oüi dire plus
d' une fois qu' un canonicat de cette
église valoit deux évêchés d' Italie.
Voyant donc que j' avois l' honneur
d' être avec un si gros bénéficier, je
le pris sur un ton plus bas avec lui,
et je commençai à mesurer mes
paroles. Je ne sçais s' il le remarqua ;
mais il n' en parut pas plus vain ni
plus fier. Il s' informa à son tour qui
j' étois. Je lui répondis que j' étois
un bachelier de Salamanque : que
je venois de la cour, où j' avois élevé
p62
un jeune seigneur, et que j' allois à
Tolede chercher une nouvelle
éducation. Vous la trouverez facilement,
me repliqua le chanoine,
étant, comme vous paroissez l' être,
un garçon de merite.
Nous ne cessames de nous entretenir
pendant le voyage ; et lorsqu' étant
arrivés à Tolede il fallut
nous séparer tous deux, il me
tendit la main en me disant : sans adieu,
monsieur le bachelier ; je me nommé
le licencié Don Prosper. Venez
me voir ; je m' interesse pour
vous. Dès demain je me donnerai
des mouvemens pour découvrir
quelque maison où vous soyez bien.
Je remerciai le chanoine de la bonté
qu' il avoit d' entrer dans mes interêts,
et j' allai loger dans une hôtelerie
que le muletier me vanta.
Quatre jours après, m' étant remis
en linge, et m' étant fait faire
un habit neuf, je me rendis chez le
chanoine, qui me dit : j' ai trouvé
p63
votre affaire. Don Jerome de
Polan, chevalier de Calatrave, et mon
intime ami, a besoin d' un habile
homme pour achever l' éducation
du jeune Don Loüis son fils unique.
Je suis maître de cette place ;
voulez-vous l' accepter ? Je répondis
au licencié que je ne demandois
pas mieux ; et sur le champ il me
conduisit à l' hôtel de Don Jerome
de Polan.
Ce chevalier ne vit pas plûtôt
Don Prosper, qu' il courut à lui les
bras ouverts, avec des démonstrations
d' amitié qui me firent connoître
qu' ils vivoient tous deux dans la
plus étroite union. Le chanoine
après avoir reçû et rendu cinq ou
six accolades, me présenta au
seigneur Don Jerome, en lui disant :
j' ai apris que Don Loüis est
actuellement sans précepteur ; je vous en
amene un dont je vous réponds.
C' est un sçavant bachelier de
Salamanque qui revient de Madrid où
p64
il a élevé un jeune seigneur.
Don Jerome, tandis que le
licencié lui parloit de cette sorte, me
regardoit avec attention ; et il me
sembloit, soit dit sans vanité, que je
subissois heureusement cet examen
oculaire. C' est ce que j' eus lieu de
penser par le remerciment que le
chevalier fit à Don Prosper, de lui
procurer un sujet qui portoit avec
lui sa recommandation. Il me
conduisit à l' apartement de son épouse,
où cette dame étoit avec son fils,
auquel je trouvai un petit air mutin,
et avec une suivante qui ne me causa
point d' allarmes, quoiqu' elle eût
à peine vingt ans. Toutes ces personnes
m' examinerent bien, et j' ose
dire que ma mine les prévint en ma
faveur.
Me voilà donc retenu dans cette
maison, où étant regardé comme un
maître donné par le licencié
Prosper, j' eus pendant quinze jours tous
les agrémens dont le préceptorat
p65
peut être susceptible. J' étois consideré
de Don Jerome et de sa femme,
respecté des domestiques, et je
me croyois aimé de mon disciple ;
mais je ne le connoissois pas encore.
Il avoit un valet de chambre qui
m' ayant pris en affection, me dit un
jour : monsieur le bachelier, je vous
trouve un si galant homme que je ne
puis m' empêcher de vous aprendre
une chose qu' il vous importe de
sçavoir. Vous avez pour écolier un
très-mauvais sujet. Don Loüis est
un menteur, un esprit malin et
médisant. Il hait sur-tout ses précepteurs.
Il ne peut les souffrir, et il n' y
a point de stratagême dont il ne
s' avise pour s' en défaire. Les deux
derniers qu' il a eu étoient des personnes
d' un mérite distingué ; cependant
il a si bien fait qu' on les a
remerciés. à ce que je vois, dis-je
au valet de chambre, le pere et la
mere idolâtrent leur fils ? Oüi, me
repondit-il, c' est un enfant gâté.
p66
Vous aurez bien de la peine à le
rendre disciplinable. J' y ferai, repris-je,
tout mon possible ; et si malgré mes
efforts je n' en puis venir à bout,
j' irai chercher ailleurs un éleve plus
digne de mes soins.
Pour n' avoir rien à me reprocher,
je commençai à remplir mes devoirs
essentiels avec une assiduité
qui tenoit de l' esclavage. Je mis
tout en oeuvre pour me faire aimer
et craindre en même tems du petit
bonhomme. Quoiqu' il eût douze
ans accomplis, et qu' il eût eu déja
trois ou quatre maîtres, à peine
étoit-il capable des premiers themes.
Je lui parlois sans cesse, et tâchois
de m' en faire écouter. Je m' attachois
à prévenir ses fautes autant
que je le pouvois. Les avoit-il commises,
ou je le punissois sans chaleur,
ou je les lui pardonnois sans
molesse.
Néanmoins avec tous ces ménagemens,
et malgré toute mon adresse,
p67
j' éprouvai la verité de ce que
m' avoit dit le valet de chambre.
Don Loüis me prit en aversion ; et
sa haine augmentant à mesure que
je montrois plus de zele pour son
éducation, il entreprit de me faire
donner mon congé. Pour y réüssir,
il alloit parler de moi en particulier
à ses parens. Il se plaignoit, il
m' accusoit d' être dur et déraisonnable,
me prêtoit des ridicules, et déclaroit
que si on ne le délivroit pas de
son tyran, il ne feroit aucun progrès
dans ses études. Il ajoûtoit même
à cette menace des pleurs de
commande. Enfin, il joüa si bien
son rolle, que ses parens touchés de
sa fausse douleur, prirent son parti,
et mirent le précepteur à la porte.
C' est ainsi que les peres et les meres,
par foiblesse pour leurs enfans,
congedieront quelquefois un honnête
homme, qui n' aura que trop
bien fait son devoir.
Pour surcroît de chagrin pour
p68
moi, en sortant de cette maison
j' allai voir le licencié Don Prosper
pour l' informer de ce qui s' étoit
passé. Je voulus lui representer
les mauvaises qualités du jeune Don
Loüis, et lui détailler la manoeuvre
qu' il avoit employée pour me faire
chasser de chez lui ; mais le chanoine,
aparemment prévenu par
Don Jerome, au lieu de me plaindre,
m' écouta froidement et me
tourna le dos, après m' avoir dit d' un
air sec qu' il ne se mêleroit plus de
presenter des précepteurs, à moins
qu' il ne les connût parfaitement.
LIVRE 1 CHAPITRE 9
de la conversation que D Cherubin
eut avec un précepteur
biscayen de ses amis, et quelle
en fut la suite.
j' avois fait connoissance avec un
petit licencié biscayen qui faisoit
p69
comme moi le métier de précepteur,
et qui étoit alors aussi sur
le pavé. Il se nommoit Carambola.
Il n' avoit pas la figure desagréable ;
mais il étoit si petit, qu' on l' auroit
pû prendre pour un nain. Il avoit
en recompense beaucoup d' esprit
et l' humeur fort enjoüée. Il pensoit
plaisamment, s' exprimoit de même,
et ses expressions étoient encore
relevées par l' accent de son païs.
J' aimois sur-tout à l' entendre lorsqu' il
se mettoit en colere ; et il ne
falloit pour l' y mettre que parler
devant lui des peres et des meres.
Cette matiere ne manquoit pas de
l' échauffer : les parens, disoit-il
avec emportement, sont presque
tous des ingrats. écoutez un pere
de famille : je suis très-content,
dira-t-il, du précepteur de mon fils.
Aussi je prétens lui procurer un
établissement solide ; mais rien ne
presse. Il sera tems d' y penser après que
j' aurai retiré mon fils d' entre ses
p70
mains. N' est-ce pas, ajoûtoit
Carambola, de même que s' il disoit :
je ne veux pas encore faire du bien
à un honnête homme qui me rend
service actuellement, qui a déja
merité mes bienfaits ; je penserai à sa
fortune quand je ne l' aurai plus
devant mes yeux, quand je ne songerai
plus à lui ?
Telles étoient les tirades réjoüissantes
dont le biscaïen me régaloit
de tems en tems, et dont je ne laissois
pas de profiter. Je le rencontrai
un soir à la promenade. Il vint
m' aborder d' un air riant. Qu' avez-vous,
lui dis-je, mon ami ? à votre air
joyeux on diroit que vous avez
déterré quelque poste admirable. Il y
a quelque chose de cela, me répondit-il ;
j' ai découvert en effet une
place qui me convenoit fort, mais
par malheur pour moi on ne m' a
pas trouvé convenable à la place.
Je ne vous entens point, lui repliquai-je ;
parlez-moi plus clairement.
p71
Vous sçaurez donc, reprit-il,
qu' ayant apris hier par la voix
publique qu' une dame cherchoit un
précepteur pour commencer son
fils, qui n' a que cinq ans, j' ai ce
matin été chez elle pour lui offrir
mes services, qui ont été rejettés.
On m' a dit que j' étois trop petit :
comment donc, interrompis-je en
riant le licencié, pour entrer chez
cette dame, faut-il avoir six pieds
de haut ? Oüi, repartit Carambola.
La dame veut un garçon de belle
taille ; encore demande-t-elle avec
cela qu' il soit fort jeune ; car quoique
je n' aye que trente-trois ans, on m' a
trouvé trop vieux.
Je redoublai mes ris à ces paroles,
et jugeai que la dame en question
devoit être une extravagante.
Je le dis au licencié, qui me
répondit d' un air serieux : non, non,
c' est une femme de très-bon sens ;
une prude qui sçait concilier le goût
des plaisirs avec le soin de sa réputation,
p72
et veut se faire un amant du
précepteur de son fils. Comment la
nommez-vous, dis-je au biscaïen ?
Elle se fait, dit-il, appeller madame
la marquise. Son mari est un
capitaine qui sert en Lombardie.
C' est tout ce que j' en sçais. Au reste,
je puis vous assurer que c' est une
belle dame, et qui paroît avoir bien
de l' esprit. N' êtes-vous pas curieux
de la voir ? Vous m' en inspirez l' envie,
lui repliquai-je ; et je suis d' avis
d' aller demain me presenter à
cette marquise. Je vous y exhorte,
s' écria-t-il ; et je suis persuadé que
vous êtes le précepteur qu' il lui faut.
Je ne manquai pas de me rendre
le jour suivant chez la femme du
capitaine, où je me fis annoncer
sous le titre de bachelier de Salamanque.
Une vieille suivante, qui
ressembloit un peu à Rodriguez,
m' introduisit dans un cabinet où sa
maîtresse s' occupoit à lire. La marquise
suspendit sa lecture en me
p73
voyant, et me demanda ce que je
lui voulois. Madame, lui dis-je,
j' ai apris que vous cherchiez un
précepteur pour monsieur votre
fils, et je prens la liberté de m' offrir
à remplir ce poste, si mes services
vous sont agréables. La dame,
à ces paroles, attacha ses yeux sur
moi. Je ne fus pas moins attentivement
consideré de la soubrette, et
je m' aperçûs que ma personne avoit
en elles deux juges favorables. Je
leur parus un tout autre homme que
Carambola.
Monsieur le bachelier, me dit
la dame, quel âge avez-vous ? Comme
je me ressouvins qu' elle avoit
trouvé le petit licencié trop vieux
à trente-trois ans, je répondis
effrontément que je n' en avois pas
encore vingt-deux, quoique j' en
eusse déja vingt-six. Tant mieux,
reprit la marquise, je veux un
précepteur qui soit jeune ; j' ai cette
fantaisie-là. Mais, ne mentez point,
p74
poursuivit-elle. êtes-vous un garçon
bien rangé ? Car je vous déclare
que je ne m' accommoderois
point du tout d' un libertin qui
sortiroit de chez moi tous les jours
pour aller se divertir en ville. Je
veux un homme sédentaire, et qui
éleve mon fils sous mes yeux.
Je suis donc votre fait, madame,
m' écriai-je. Quoique je sois à l' âge
où les passions sont en fougue, ma
raison aidée des bonnes études que
j' ai faites, les tient en bride de
façon que je crains peu leurs saillies.
Outre cela, je ne connois personne
à Tolede, et sur-tout aucune
femme. Ainsi bornant mes plaisirs
à l' éducation de monsieur votre
fils, je ne m' attacherai qu' à cultiver
cette jeune plante, si vous me
faites l' honneur de m' en confier le
soin.
Je serai bien contente de vous,
reprit la femme du capitaine, si
vous tenez une conduite si sage. Je
p75
vous choisis donc pour instruire et
gouverner mon fils. à l' égard de
vos apointemens, ajoûta-t-elle, n' en
soyez point en peine. Je les reglerai
sur votre zele et sur vos services.
Elle accompagna ces paroles
d' un air si modeste et si reservé, que
malgré ma vanité je ne me laissai
point prévenir contre sa vertu, ni
ne me flatai pas de l' esperance de
m' attirer son attention.
Pour raconter les choses en fidele
historien, je fus frappé des apas
de la marquise, qui n' avoit pas encore
trente-cinq ans. Sa beauté me
parut ravissante. Je sentis, sans
sçavoir pourquoi, une secrete joye de
me voir arrêté dans cette maison,
d' où je sortis avec empressement
pour y faire aporter mes hardes. Je
rencontrai dans la ruë le petit
licencié, qui m' y attendoit par
curiosité. Hé bien, mon ami, me dit-il,
comment avez-vous été reçû de
la marquise ? On ne peut pas mieux,
p76
lui répondis-je, et je vous aprens
que je suis précepteur de son fils.
à ces mots, Carambola fit un
éclat de rire. Je me doutois bien,
s' écria-t-il, que votre jeunesse
et votre figure ne pouvoient manquer
de faire leur effet. Que
vous aurez d' agrément chez cette
dame ! Oh doucement, s' il vous
plaît, monsieur le licencié, interrompis-je
en pénétrant sa pensée,
jugez d' elle plus charitablement.
Pour moi je la crois vertueuse ; elle
ne montre du moins que de beaux
dehors. Pourquoi taxer d' hipocrisie
son air sage ? S' il ne faut pas se
fier aux belles apparences, il ne faut
pas non plus les condamner. Vous
avez raison, reprit-il, je puis me
tromper ; mais je gagerois bien que
je ne me trompe pas.
Je retournai quelques heures
après à l' hôtel de la marquise avec
mes hardes ; et là je pris possession
d' un apartement préparé pour mon
p77
écolier et pour moi. Je demandai
à voir l' enfant qui me fut amené
par la vieille femme de chambre
que j' avois déja vûë et qui lui servoit
de gouvernante. Je le trouvai
fort joli. Il étoit encore à la liziere,
et ne faisoit que bégayer. Quel
disciple pour un bachelier de
Salamanque ! à ma place un pedagogue
orgueilleux auroit refusé de
s' abaisser jusqu' à montrer les lettres
de l' alphabet ; mais je regardai cela
dans un autre point de vûë ; et
comme Aristote se fit honneur d' être
le premier maître d' Alexandre,
je fis gloire d' être celui d' un
marquis.
Je m' entretins avec la vieille
gouvernante qui se nommoit Sephora,
seigneur bachelier, me dit-elle, je
suis bien-aise que votre personne
ait plû à madame. Il ne falloit pas
moins qu' un homme fait comme
vous pour lui agréer, tant elle a le
goût délicat. Il est venu se présenter
p78
ici vingt précepteurs dont elle
n' a pas voulu, quoiqu' il y en eût
pourtant parmi eux d' assez agréables.
Vous ne serez pas fâché, poursuivit-elle,
d' être entré dans cette
maison. Madame la marquise est
riche et généreuse. En un mot,
votre fortune est assurée, pourvû
que vous ayez pour ma maîtresse
une complaisance aveugle et des
attentions infinies. C' est son foible ;
je veux bien vous le dire, profitez-en ;
et sur-tout accommodez-vous,
si vous pouvez, au défaut qu' elle a
d' aimer les romans de chevalerie
à la fureur. Vous sentez-vous capable
d' entrer dans ses sentimens ?
Sans doute, lui répondis-je ; il ne
me sera pas difficile de flatter son
entêtement, puisque j' aime beaucoup
moi-même ces sortes de livres.
Cela étant, reprit la soubrette,
vous la charmerez. C' est sur quoi
vous pouvez compter.
Véritablement, dès la premiere
p79
conversation que j' eus avec la marquise,
je m' aperçûs que c' étoit une
personne qui avoit la memoire farcie
de lambeaux romanesques. Elle
ne me parla que de Roland l' amoureux,
du chevalier du soleil, d' Amadis
de Gaule, d' Amadis de Grece,
et d' autres semblables ouvrages dont
elle faisoit ses delices, et qui
composoient seuls sa bibliotheque. Quoique
je ne fusse pas de son sentiment
sur ces productions extravagantes,
je feignis d' en être, et je mis ces
romans au-dessus de tous les livres
du monde. Peut-être aussi que j' en
fus la duppe, et que la dame
n' affectoit de paroître folle de ces
sortes d' écrits que pour parvenir à ses
fins. Quoiqu' il en soit, si elle eut
borné sa folie au plaisir de lire ces
impertinences, j' aurois toûjours été
assez complaisant pour les loüer en
dépit du bon sens, mais elle la poussa
plus loin.
Monsieur le bachelier, me dit-elle,
p80
un jour que j' entrai dans son
apartement dans le tems qu' elle lisoit
D Belianis de Grece, vous
voyez une femme enchantée d' un
entretien qu' elle vient de lire. Que
D Belianis et Florisbelle sçavent
bien filer le parfait amour ! Qu' il y
a de delicatesse dans leurs sentimens,
et que leurs expressions sont touchantes !
J' en suis encore toute émûë.
Je le crois bien, madame, lui
répondis-je ; rien n' est plus propre
à remuer les passions. Je suis comme
vous ; je me sens transporté de
plaisir lorsque je lis certaines
conversations dans certains livres de
chevalerie. Elles jettent mon ame
dans un desordre, dans un ravissement...
qu' entens-je, interrompit
la marquise d' un air agité ! Est-il
possible que je rencontre un homme
aussi sensible que moi à la lecture
des romans, et que cet homme-là
soit vous ? J' en ai d' autant plus
de joye, que je souhaite d' avoir un
p81
amant qui me rende des soins, et
me serve en chevalier errant. Je
fais choix de vous, mon cher bachelier.
Métamorphosons-nous tous
deux, vous en héros, et moi en héroïne
de chevalerie. Prenez-moi
pour votre amante, et je vous
aimerai comme mon chevalier.
Soupirons l' un pour l' autre. Brulons tous
deux d' une flâme aussi vive que celle
qui consumoit le prince de Grece
et sa maîtresse.
Elle accompagna ce discours de
démonstrations si agaçantes, que le
pauvre Don Cherubin, qui ne trouvoit
déja la dame que trop aimable,
en devint éperdument amoureux.
Au lieu de fuir cette femme
insensée, j' eus la foiblesse de me
prêter à toutes ses folies. Adieu ma
raison. Voilà monsieur le bachelier
de Salamanque changé en chevalier
errant. Nous commençames la
marquise et moi à nous parler en
héros romanesques. J' empruntai le
p82
stile du chevalier du soleil, et elle
celui de la princesse Lindabrides.
Nous avions tous les jours des
entretiens sur le haut ton ; mais il
arrivoit quelquefois, par malheur, que
l' héroïne devenoit un peu trop tendre
et le héros trop passionné.
Tandis que je vivois chez la marquise
comme Renaud dans le palais
d' Armide, j' apris une nouvelle
qui détruisit mon enchantement. On
me dit que le capitaine Torbellino,
époux de ma princesse, étoit sur le
point d' arriver de Lombardie, et
l' on m' avertit en même tems, que
c' étoit un homme violent et jaloux.
Pour éviter toute discussion, et
n' aimant point les combats singuliers,
quoique chevalier errant, je pris
la sage résolution de m' éloigner de
Tolede, ce que je fis avec d' autant
plus de raison, qu' il y avoit au logis
un vieux domestique tout dévoüé à
son maître, et qui, par les raports
qu' il pouvoit lui faire, m' auroit exposé
p83
à devenir la victime du ressentiment
du mari, après avoir été le
martyr du temperamment de la
femme.
LIVRE 1 CHAPITRE 10
notre bachelier devient précepteur
du neveu d' un joüaillier
de Cuença.
je partis secretement de Tolede
un matin avec un muletier qui
alloit à Cuença, ville des plus
célebres d' Espagne. Peu de jours après
que j' y fus arrivé, le maître de l' hôtellerie
où j' étois logé, me dit qu' il
connoissoit un vieux prêtre qui se
mêloit de placer des précepteurs,
pour certaine somme qu' il exigeoit
de leur reconnoissance ; et cette
somme, selon la place, étoit plus
ou moins considerable.
Je m' informai où demeuroit ce
p84
prêtre, et l' étant allé trouver, je lui
demandai s' il y avoit quelque poste
de précepteur vacant. Il me répondit
qu' il y en avoit plusieurs ; et
comme je lui dis que j' étois un
bachelier de Salamanque, il s' écria :
c' est faire votre éloge en un mot.
Je n' ai pas besoin d' en sçavoir
davantage. Je vais vous presenter
moi-même au seigneur Diego Cintillo,
le plus fameux joüaillier de Cuença.
Il cherche un homme habile et
vertueux pour mettre sous sa conduite
un neveu dont il est tuteur.
Je crois que vous lui conviendrez
parfaitement.
Le vieil ecclesiastique me mena
sur le champ chez Cintillo, auquel
il répondit de moi sans me connoître,
et qui me reçût dans sa maison
sur le pied de cinquante pistoles
d' apointemens, ce que je jugeai à
propos d' accepter en attendant une
meilleure place. Le joüaillier étoit
un homme qui faisoit le devot. Il
p85
avoit toujours un rosaire à la main,
passoit une partie de la journée à
l' église, et concilioit avec cela fort
bien le métier d' usurier, qu' il exerçoit
si secretement que personne ne
l' ignoroit dans la ville.
Pour plaire à ce personnage, j' eus
soin de me parer d' un exterieur
pieux, ce qui s' accordoit à merveille
avec son air hipocrite. Il fit
appeller son neveu, qui étoit un garçon
de dix-sept à dix-huit ans ; et
me le présentant : vous voyez, me
dit-il, le disciple que j' ai à vous
donner. Il sçait déja lire et écrire.
Il entend même un peu les auteurs
latins. Enseignez-lui la philosophie,
et sur-tout attachez-vous à
le porter à la vertu ; car c' est le
principal.
Mon nouvel écolier s' appelloit
Chrysostome. Il avoit l' intelligence
si épaisse que mes premieres leçons
furent en pure perte pour lui. Je ne
pûs m' empêcher de dire à son oncle
p86
que je ne trouvois dans mon
éleve aucune disposition à profiter
de mes préceptes, et que je desesperois
enfin d' en faire un philosophe.
Ne vous rebutez pas, monsieur le
bachelier, me répondit-il ; je sçais
bien que Chrysostome est un sujet
pesant. Aussi ne serai-je pas assez
injuste pour me plaindre de vous,
si vous ne pouvez le rendre sçavant.
Entre nous, continua-t-il, je vous
dirai que j' ai dessein d' en faire un
moine. Je le crois né pour le froc.
J' interrompis le joüaillier dans cet
endroit : ah, seigneur Diego ! Lui
dis-je, gardez-vous bien de forcer
les inclinations de monsieur votre
neveu. Le nombre des mauvais
moines n' a pas besoin d' être augmenté.
Que dites-vous, reprit Cintillo
d' un air étonné ? à dieu ne plaise
que j' aye envie de contraindre
Chrysostome et d' en faire un religieux
malgré lui. Rendez-moi plus
de justice. Je ne veux que son bien.
p87
Ne le croyant pas fait pour le monde,
je souhaiterois qu' il embrassât
la vie religieuse de son bon gré.
Aidez-moi, je vous prie, à le tourner
de ce côté-là. Je double vos honoraires
pour mieux vous engager
à me seconder. Unissons-nous tous
deux pour lui faire prendre ce parti,
qui dans le fond est le meilleur.
Que j' aurois de plaisir à voir mon
neveu vivre saintement dans un
monastere !
Le bon joüaillier ne disoit pas
tout : outre le plaisir qu' il se faisoit
d' avoir un nouveau saint Chrysostome
dans sa famille, il n' étoit pas
fâché de faire moine un riche neveu
dont il devoit hériter dans ce
cas-là. J' entrai donc dans ses vûës,
devant être payé pour cela, et je
m' érigeai en prédicateur. Je commençai
à déclamer contre le monde,
et à vanter à mon disciple les
douceurs de l' état monastique. Cintillo
de son côté lui prêchoit sans
p88
cesse la même chose ; de sorte que
le pauvre enfant, étourdi de nos
sermons, qu' il prenoit sottement au
pied de la lettre, entra au bout de
dix mois au noviciat du grand couvent
des peres de saint Dominique,
où perseverant dans sa ferveur, il
procura au joüaillier son oncle le
plaisir de le voir profès, et d' hériter
de tout son bien. Alors le seigneur
Diego, n' ayant plus besoin
de moi, me paya mes honoraires
que j' avois si bien gagnés ; car
j' avois presque tous les jours été voir
Chrysostome pendant son noviciat
pour l' entretenir dans ses bons sentimens.
Si bien que Cintillo et moi
nous nous séparames également
satisfaits l' un de l' autre.
Peu de tems après je quittai le
séjour de Cuença, sur un avis qui me
fut donné, et que je ne crois pas
devoir passer sous silence. Un jour
que je marchois en révant dans la
ruë, je me sentis frapper doucement
p89
sur l' épaule. Je tournai aussitôt la tête,
et' aperçus un homme que je
reconnus pour un des deux braves
qui m' avoient conduit de Madrid à
Leganez. Je fremis à la vûë de cet
oiseau de mauvais augure, et je lui
dis avec émotion : comment donc,
seigneur spadassin, serois-je encore
assez malheureux pour vous avoir
à mes trousses ? Est-ce que je n' ai
pas gardé mon ban ? Pardonnez-moi,
me répondit-il en riant, vous
êtes un homme de parole, et nous
n' avons plus aucune affaire à démêler
ensemble. Je vous déclare même
que vous pouvez retourner à
Madrid, si vous le souhaitez.
Je vous entens, lui repliquai-je,
Dona Loüise est morte apparemment ?
Non, repartit le brave, elle
est encore vivante, et vous pouvez
renoüer avec elle, si le coeur vous
en dit ; nous ne vous en empêcherons
pas. Je vais vous en apprendre
la raison ; c' est que notre troupe s' est
p90
séparée à l' occasion d' un different
survenu entre deux de nos messieurs,
pour l' amour de la gitanilla,
de cette petite brune avec laquelle
vous avez soupé un soir, et qui
vous a paru si jolie. Ils se sont
battus en duel pour sçavoir qui des
deux la possederoit seul, et ils ont
eu le malheur de s' enfiler l' un l' autre.
Cet évenement a donné lieu à
une séparation générale, et chacun
de nous s' est retiré où il a voulu.
Cette nouvelle me causa une joye
infinie ; et je ne manquai pas de
reprendre bientôt le chemin de Madrid ;
ayant d' autant plus d' envie de
revoir cette ville, qu' il m' avoit été
défendu, sous peine de la vie, d' y
remettre le pied.
LIVRE 1 CHAPITRE 11
p91
D Cherubin retourne à Madrid
où il rencontre par hazard un
homme qui lui dit des nouvelles
de D Loüise.
je ne fus pas sitôt à Madrid, que
le hazard me fit rencontrer Martin
Cinquillo, mon ancien hôte,
celui qui m' avoit placé chez Dona
Loüise De Padilla. Nous nous reconnumes
sans peine l' un l' autre. Monsieur
le bachelier, me dit-il, d' un
air étonné, est-il possible que je vous
revoye sain et sauf après l' avanture
qui vous est arrivée ? J' ai crû, je vous
l' avoüe, que les spadassins qui vous
enleverent vous avoient ôté la vie ;
et Dona Loüise actuellement vous
compte parmi les morts. Que je vais
lui causer de joye en lui apprenant
que vous vivez encore ! Venez demain
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chez moi, ajoûta-t-il, et je
vous dirai comment elle aura reçû
cette nouvelle.
Curieux de sçavoir de quelle façon
cette dame seroit affectée de
mon retour à Madrid, je ne manquai
pas le jour suivant de me rendre
chez Cinquillo, où je trouvai
la Dame Rodriguez qui m' attendoit.
D' abord que cette bonne vieille
m' aperçût, elle vint au-devant de
moi, et m' embrassant la larme à l' oeil ;
soyez le bien revenu, s' écria-t-elle,
seigneur Don Cherubin ! Helas !
Ma maîtresse et moi nous avions
perdu l' esperance de vous revoir.
Nous nous imaginions que tous les
Padilla, irrités contre vous, avoient
eu la cruauté de vous sacrifier à leur
ressentiment. Que nous nous sommes
affligées dans cette erreur ! Que
vous avez couté de pleurs à Dona
Loüise ! Jugez par-là de la joye
qu' elle a sentie quand elle a sçû votre
retour. Je viens vous la témoigner
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de sa part, et vous assurer qu' elle
est dans la résolution de contribuer
à vous faire un sort agréable.
Ce n' est pas, poursuivit Rodriguez,
qu' elle soit encore dans le
goût de vous épouser. Grace au ciel,
elle a ouvert les yeux sur l' extravagance
de ce mariage, et sur le ridicule
qu' il lui donneroit dans le monde.
En un mot, elle n' y pense plus ;
mais elle veut, par amitié, vous mettre
en état de faire fortune, en
vous plaçant chez le duc d' Uzede,
son parent et favori du roi. Elle se
flatte d' avoir assez de crédit pour
vous faire recevoir parmi les secretaires
de ce ministre. Vous concevez
bien l' importance de ce poste,
et je ne doute pas que vous ne fussiez
bien-aise de le remplir, à moins
que vous n' ayez dessein de vous
consacrer au service de l' église.
Non, non, lui répondis-je, ce
n' est pas là mon intention. Je me
sens assez de vertu pour être
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secretaire, mais je n' en ai point assez
pour devenir un bon prêtre.
Cela étant, reprit Rodriguez, quittez
promptement l' habit que vous
portez, et prenez-en un de cavalier.
C' est ce que je vous promets de
faire sans balancer, lui repartis-je ;
aussi-bien je commence à me dégoûter
du préceptorat, qui me paroît
un métier qu' un honnête homme
ne doit faire que par nécessité. Je me
fis donc habiller en cavalier, et
j' entrai bientôt dans un bureau du
ministere ; Dona Loüise, n' ayant eu
besoin, pour m' y placer, que de dire
un mot à sa niéce Dona Marie
De Padilla duchesse d' Uzede.
Dès que je me vis instalé dans mon
poste, je témoignai à la Dame Rodriguez
que je serois bien-aise d' aller
voir sa maîtresse, pour la remercier ;
mais cette suivante me dit :
Dona Loüise vous en dispense. Après
ce qui s' est passé entre vous, elle juge
à propos de s' interdire votre vûë,
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de peur de vous exposer encore à
quelque desagréable traitement. Elle
veut vous proteger sans vous revoir,
ce que ses parens ne sçauroient
trouver mauvais ; tenez-lui compte
de sa prudence. Je n' ai rien à répondre
à cela, lui dis-je, ma chere Rodriguez ;
et puisqu' il faut que je renonce
au plaisir de rendre de vive
voix à Dona Loüise les graces que
je lui dois, assurez-là du moins de ma
part, que je suis pénétré de ses bontés.
Dans le fond, je n' étois point
fâché que ma protectrice ne voulût
pas me voir ; car si je me fusse mis
sur le pied d' aller chez elle, et de
lui faire ma cour, j' eusse fort bien pû
avoir affaire à de nouveaux spadassins,
qui m' auroient peut-être encore
plus maltraité que les premiers.
Comme j' avois une assez belle
main, ayant apris à écrire à Salamanque,
on m' occupa dans mon bureau
à mettre au net toute sorte d' expéditions.
Je fis connoissance avec les
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commis, et même j' eus le bonheur
de m' attirer l' amitié de Don Juan
de Salzedo, premier secretaire du
duc d' Uzede. Ce Don Juan ne
manquoit pas d' esprit ; mais il avoit
le défaut d' aimer trop le latin, et
de citer à tous propos des passages
d' Horace, d' Ovide, ou de Petrone.
Toutes les fois qu' il me voyoit
il me parloit en latin, et je lui
répondois dans la même langue pour
m' accommoder à son foible. Je le
charmai par-là. Ce qui prouve bien
que pour plaire aux hommes il n' y a
qu' à se prêter à leurs inclinations :
Don Cherubin, me dit-il un jour,
je vous aime, et quand je trouverai
l' occasion de vous en donner
des marques, je la saisirai lubenti
animo . Le hazard voulut qu' elle
s' offrît bientôt ; mais il faut dire
auparavant ce qui la fit naître.
Un soir qu' il y avoit bal chez la
duchesse d' Uzede, à son hôtel de
la grande place où se font les courses
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et les combats de taureaux, il
me prit envie d' y aller. J' y vis un
grand nombre de seigneurs et les
plus belles dames de la cour. On
eut dit qu' on avoit choisi les personnes
les plus aimables de la monarchie
pour en former une si charmante
assemblée.
Avant que le bal commençât, les
femmes se disputerent les regards
des hommes. Mais sitôt qu' on vit
danser Dona Isabella de Sandoval,
fille unique du duc d' Uzede, il
n' y eut plus d' oeillades que pour elle ;
chacun admira ses graces, son
air noble et majestueux, la douceur
de ses pliées, la liaison de sa tête
avec son corps et ses bras, et la
finesse de son oreille. Aussi d' abord
qu' elle eut achevé de danser, toute
la salle retentit du bruit des
applaudissemens qu' elle reçût. Elle est
inimitable, s' écrioit un marquis !
Que ne paroît-il sur nos théatres
une pareille danseuse ! J' en voudrois
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prendre soin à quelque prix que ce
fût. Je la prierois de me ruiner,
disoit un comte. Je lui demanderois
la préférence, disoit un duc. En un
mot, tous les seigneurs furent
enchantés de cette nouvelle Terpsicore,
et je n' en fus pas moins frapé
qu' eux.
On juge bien qu' une si riche et si
noble héritiere ne manquoit pas
d' adorateurs. Parmi ceux qui aspiroient
à l' honneur de l' épouser, aucun n' étoit
plus en droit de se flatter de cette
esperance que Don Juan Tellés
Giron, comte d' Urenna, fils unique
du duc d' Ossone, et le plus
digne de posseder Isabelle. Ce jeune
seigneur exerçoit à la cour la
charge de gentilhomme de la
chambre du roi pour son pere,
qui étoit alors à Naples dont il avoit
le gouvernement.
Tandis que les amans de la fille
du duc d' Uzede s' efforçoient par
leurs soins de se supplanter les uns
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les autres, ce ministre envoya chercher
le comte, et lui dit : Don Juan,
vous sçavez l' étroite amitié qui nous
lie le duc votre pere et moi, et
l' interêt que je prens aux affaires de
votre maison ; j' ai jugé à propos de
vous entretenir en particulier, pour
vous représenter que vous devez
profiter du tems pendant que la
fortune vous rit. Le duc d' Ossone
a plus d' envieux et d' ennemis que
jamais. Ils travaillent sans relâche à
le perdre, et ils peuvent en venir à
bout. Il faut, tandis que son crédit
dure encore, songer à vous établir.
Vous êtes en âge de vous marier,
et de posseder même de grands emplois.
Il y a un an, poursuivit-il, que
votre pere m' écrivit pour me prier
de vous chercher une femme. Je
lui répondis qu' elle étoit toute
trouvée ; mais comme il a cessé de m' en
parler depuis ce tems-là, j' ignore
s' il est toûjours dans le même
sentiment. Ne manquez pas, ajoûta-t-il,
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de lui mander ce que je viens de
vous dire ; de l' assurer que s' il veut
une bru de ma main, je lui en
destine une qui est assez riche, assez
belle et assez noble pour mériter
d' avoir un beau-pere tel que lui.
à ce discours, le comte d' Urenna,
jugeant bien qu' Isabelle étoit la
bru dont il s' agissoit, fit paroître sur
son visage une joye que le duc
d' Uzede ne remarqua pas sans plaisir.
Ce ministre toutefois ne fit pas
semblant de s' en appercevoir, et dit
à Don Juan : envoyez donc en
diligence un exprès à Naples, et la
réponse que vous fera le viceroi
décidera de votre mariage. Le comte
pour marquer au duc d' Uzede
l' impatience qu' il avoit d' être son
gendre, prit aussitôt congé de son
excellence, en lui disant qu' il alloit
écrire à son pere ; et sur le champ il
se rendit chez Don Juan de Salzedo,
qu' il aimoit comme un ancien
serviteur de sa maison, et sans le
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conseil duquel il ne faisoit rien. Il
lui fit part de la conversation qu' il
venoit d' avoir avec le ministre, et
lui dit ensuite : je ne sçais qui je dois
envoyer à Naples ? J' aurois besoin
d' un homme d' esprit et de confiance,
qui pût informer mon pere de
mille choses secretes que je n' oserois
lui écrire.
Alors Salzedo, songeant à moi,
et croyant me procurer une bonne
aubaine, me proposa comme une
personne fort propre à s' acquiter de
cette commission, et dont il répondoit.
Là-dessus le comte s' étant déterminé
à se servir de moi, voulut
m' entretenir. J' eus avec lui une
conférence particuliere, dans laquelle
il me dit toutes les choses qu' il
desiroit que son pere aprît. Enfin, après
avoir reçû de ce jeune seigneur de
très-amples instructions, et deux
paquets, l' un pour le duc et l' autre
pour la duchesse d' Ossone, avec une
bourse de deux cens pistoles, je me
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disposai à partir pour l' Italie. Mais
avant mon départ, j' allai prendre
congé du secretaire Salzedo qui me
dit en m' embrassant avec affection :
allez, mon cher Don Cherubin, je
suis ravi que vous fassiez ce voïage.
Il vous en reviendra de bonnes
pistoles, et lavina videbis littora . Je
partis donc de Madrid ; et suivant
de près un courrier que la cour
envoyoit par terre à Naples, j' y
arrivai presque en même tems que lui.
LIVRE 1 CHAPITRE 12
de quelle maniere D Cherubin fut
reçû du viceroi de Naples, et
des entretiens qu' ils eurent ensemble.
il y avoit déja trois ans que le
duc d' Ossone étoit iveroi du
royaume de Naples, après avoir
pendant quatre années gouverné la
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Sicile. J' allai descendre au palais
royal où il demeuroit, et je me fis
annoncer à son excellence comme
un courier que le comte d' Urenna
son fils lui dépêchoit.
Le viceroi étoit alors dans son
cabinet. Il ordonna qu' on me fît entrer.
Je lui presentai le paquet qui
lui étoit adressé. Il l' ouvrit ; et après
avoir lû ce qu' il contenoit : voilà,
me dit-il, des dépêches qui me sont
d' autant plus agréables qu' elles me
sont aportées par un secretaire même
du duc d' Uzede ; mais dites-moi,
je vous prie, continua-t-il, si
la fille de ce ministre est d' un mérite
aussi rare que mon fils me le
mande ? Je me défie un peu des portraits
que les amans font de leurs
maîtresses. Monseigneur, lui
répondis-je, avec quelques couleurs
que monsieur le comte ait pû vous
peindre Isabelle De Sandoval, la
copie ne sçauroit être qu' au-dessous de
l' original. En un mot, quelque image
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charmante que vous vous fassiez
de cette dame, votre imagination
ne peut vous tromper. Representez-vous
une personne de quinze ans,
qui joint à une beauté parfaite un
esprit vif et un jugement solide ; cette
idée ne renfermera qu' une partie
des belles qualités d' Isabelle. Il est
vrai qu' elle n' a pas l' humeur sérieuse
et la gravité qu' ont ordinairement
les dames espagnoles ; mais ce défaut,
qui n' en est un qu' en Espagne,
trouvera grace auprès de votre
excellence. Vous avez raison, interrompit
le duc en souriant, tout espagnol
que je suis, je préfererai toûjours
un naturel enjoüé à un caractere
grave.
Dans cet endroit de notre conversation,
la duchesse d' Ossone
ayant sçû qu' il étoit arrivé un
courier dépêché par Don Juan Tellés,
entra dans le cabinet, fort impatiente
d' apprendre des nouvelles de
ce cher fils. Madame, lui dit son
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époux, il se présente un parti
très-avantageux pour le comte d' Urenna.
Le duc d' Uzede veut bien le
recevoir pour gendre préferablement
à plusieurs seigneurs qui
recherchent Isabelle, sa fille unique.
Je remis aussitôt à la vicereine le
paquet dont j' étois chargé pour elle,
et qui ne contenoit que les mêmes
choses qui étoient dans l' autre.
Lorsqu' elle en eut fait la lecture, ils
commencerent tous deux à déliberer,
non s' ils consentiroient à ce
mariage, mais sur ce qu' ils avoient
à faire dans cette occasion. Ils
résolurent de me renvoyer à Madrid
dès le lendemain, pour témoigner
au duc et à la duchesse d' Uzede
l' empressement qu' ils avoient d' allier
la maison de Giron à celle de
Sandoval. Il fut aussi arrêté entre
eux qu' ils écriroient au duc De Lerme
et à D Isabella.
Ils passerent la journée à faire
leurs dépêches ; et comme D Juan
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mandoit à son pere que je pourrois
l' instruire de plusieurs particularités
dont il étoit bien-aise de l' informer,
j' eus le soir avec son excellence un
entretien plus long que le premier.
Faites-moi, me dit-il, un raport fidele
de tout ce que le comte, mon
fils, vous a chargé de m' apprendre ?
Vous m' allez parler aparemment de
la derniere lettre que j' ai écrite au
roi ; vous m' allez dire qu' elle a
revolté la plûpart des grands. Justement,
monseigneur, lui répondis-je,
c' est par-là que je vais commencer.
En proposant de rendre les
charges venales en Espagne, vous
avez soulevé contre vous le conseil,
lequel étant composé de seigneurs
interessés à rejetter cette
proposition, n' a eu garde de
l' accepter. Ce qu' il y a de plus fâcheux,
ajoûtai-je, c' est que ces seigneurs ne
se contentent pas de s' opposer à la
vénalité des charges ; ils éclatent
en murmures, et par de secretes
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pratiques, s' efforcent de vous faire
passer pour ennemi de la nation. Ils
sont même secondés par des seigneurs
napolitains qui, d' accord
avec eux, écrivent continuellement
à la cour des lettres qui tendent à
vous rendre suspect.
Le duc d' Ossone, en cet endroit,
ne put s' empêcher de m' interrompre.
Voilà, s' écria-t-il en soupirant,
voilà ces sujets si fideles et si zélés,
qui protestent qu' ils sont tous prêts
à prodiguer leur sang et leurs biens
pour la gloire de leur souverain ! Si
le roi faisoit acheter les charges
qu' il donne en pur don, quelle maison
y perdroit plus que la mienne ?
Je sacrifie au profit du monarque
mes parens et mes alliés ; je n' ai
en vûë que ses interêts, et l' on m' en
fait un crime ! Telle est la récompense
des serviteurs trop affectionnés.
Continuez, poursuivit-il, je suis
très-content du choix que mon fils
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a fait de vous pour m' instruire de
ce qui se passe à la cour à mon
préjudice ; vous vous acquittez de
cet emploi d' une maniere qui m' est
agréable. Continuez donc. Quelle
injustice me fait-on encore ? La plus
effroyable, repris-je, et la plus
sensible qu' on puisse faire à un fidele
sujet de Philippe. Vous avez, dit-on,
formé l' ambitieux projet de
vous faire roi de Naples.
Le duc à cette accusation ferma
les yeux, haussa les épaules, et
me demanda qui pouvoit être assez
son ennemi pour lui vouloir imputer
un si coupable dessein. C' est le
comte de Benevent, lui répondis-je,
et quelques autres seigneurs,
qui répandent ce bruit, que vos
armemens, ou pour parler plus juste,
vos belles actions et vos grands
services semblent justifier. Il y a dans
votre administration, dont ils sont
jaloux, de quoi, disent-ils, faire
votre procès. J' ai tort, interrompit encore
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son excellence, j' ai tort, je
connois ma faute présentement. Je
devois suivre l' exemple des vicerois
de Sicile et Naples mes prédecesseurs.
Je devois laisser ravager
par les turcs ces deux royaumes,
m' enrichir aux dépens du roi et de
ses sujets, et après cela retourner à
la cour pour y recueillir des loüanges
sur mon sage gouvernement.
ô malheureuse monarchie ! Ajouta-t-il
en levant les yeux au ciel, faut-il
donc que ceux qui te servent avec
le plus d' ardeur, et qui ne cherchent
qu' à augmenter ta gloire, passent
pour tes ennemis ?
Après cette apostrophe pleine
d' amertume, le duc me fit de nouvelles
questions : apprenez-moi, me
dit-il, qui sont les seigneurs qui ont
actuellement le plus de part à la
confiance du prince d' Espagne.
Je lui en nommai plusieurs, et je
n' oubliai pas Don Gaspard De Guzman
comte D' Olivarès. C' est ce
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dernier, lui dis-je, qui paroît le
plus cheri. Il est vrai que, si l' on en
croit la chronique de Madrid, il se
sert d' un moyen sûr pour gagner
l' amitié du jeune Philippe. Quel est
donc ce moyen, repliqua le duc ?
C' est celui qui fait réussir toutes les
entreprises, lui repartis-je ; c' est
l' argent. On prétend que le comte
D' Olivarès qui a de grands biens,
en employe une bonne partie à
procurer des plaisirs à ce prince, que
l' avarice du roi réduit à désirer
beaucoup de choses inutilement.
Les chroniqueurs, continuai-je,
disent peut-être la verité ; du moins
sçais-je que le prince d' Espagne,
lorsqu' il fait des parties de chasse,
trouve souvent de superbes collations
préparées par les soins et aux
frais de Don Gaspard. à ces paroles
le viceroi me dit en branlant la tête :
D' Olivarès a bien la mine de suplanter
le duc De Lerme et son fils.
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