GIL BLAS
DÉCLARATION DE L'AUTEUR
Comme il y a des personnes qui ne
sauraient lire sans faire des applications des caractères vicieux ou ridicules
qu'elles trouvent dans les ouvrages, je déclare à ces lecteurs malins qu'ils
auraient tort d'appliquer les portraits qui sont dans le présent livre. J'en
fais un aveu public : je ne me suis proposé que de représenter la vie des hommes
telle qu'elle est ; à Dieu ne plaise que j'aie eu dessein de désigner quelqu'un
en particulier ! Qu'aucun lecteur ne prenne donc pour lui ce qui peut convenir à
d'autres aussi bien qu'à lui ; autrement, comme dit Phèdre, il se fera connaître
mal à propos : stulte nudabit animi conscientiam. On voit en Castille, comme en
France, des médecins dont la méthode est de faire un peu trop saigner leurs
malades. On voit partout les mêmes vices et les mêmes originaux. J'avoue que je
n'ai pas toujours exactement suivi les m¦urs espagnoles et ceux qui savent dans
quel désordre vivent les comédiennes de Madrid pourraient me reprocher de
n'avoir pas fait une peinture assez forte de leurs dérèglements ; mais j'ai cru
devoir les adoucir, pour les conformer à nos manières.
GIL BLAS AU LECTEUR
Avant que d'entendre l'histoire de ma vie, écoute, ami lecteur, un conte que je
vais te faire. Deux écoliers allaient ensemble de Peñafiel à Salamanque. Se
sentant las et altérés, ils s'arrêtèrent au bord d'une fontaine qu'ils
rencontrèrent sur leur chemin. Là, tandis qu'ils se délassaient après s'être
désaltérés, ils aperçurent par hasard auprès d'eux, sur une pierre à fleur de
terre, quelques mots déjà un peu effacés par le temps et par les pieds des
troupeaux qu'on venait abreuver à cette fontaine. Ils jetèrent de l'eau sur la
pierre pour la laver, et ils lurent ces paroles castillanes : " Aqui esta
encerrada el alma del licenciado Pedro Garcias : ici est enfermée l'âme du
licencié Pierre Garcias. "
Le plus jeune des écoliers, qui était vif et étourdi, n'eut pas achevé de lire
l'inscription, qu'il dit en riant de toute sa force : Rien n'est plus plaisant !
Ici est enfermée l'âme. Une âme enfermée ! Je voudrais savoir quel original a pu
faire une si ridicule épitaphe. En achevant ces paroles, il se leva pour s'en
aller. Son compagnon, plus judicieux, dit en lui-même : il y a là-dessous
quelque mystère. Je veux demeurer ici pour l'éclaircir. Celui-ci laissa donc
partir l'autre, et, sans perdre de temps, se mit à creuser avec son couteau tout
autour de la pierre. Il fit si bien qu'il l'enleva. Il trouva dessous une bourse
de cuir qu'il ouvrit. Il y avait dedans cent ducats, avec une carte sur laquelle
étaient écrites ces paroles en latin : " Sois mon héritier, toi qui as eu assez
d'esprit pour démêler le sens de l'inscription, et fais un meilleur usage que
moi de mon argent. " L'écolier, ravi de cette découverte, remit la pierre comme
elle était auparavant, et reprit le chemin de Salamanque avec l'âme du licencié.
Qui que tu sois, ami lecteur, tu vas ressembler à l'un ou à l'autre de ces deux
écoliers. Si tu lis mes aventures sans prendre garde aux instructions morales
qu'elles renferment, tu ne tireras aucun fruit de cet ouvrage ; mais si tu le
lis avec attention, tu y trouveras, suivant le précepte d'Horace, l'utile mêlé
avec l'agréable.
LIVRE PREMIER
CHAPITRE PREMIER
De la naissance de Gil Blas, et de son éducation
Blas de Santillane, mon père, après avoir longtemps porté les armes pour le
service de la monarchie espagnole, se retira dans la ville où il avait pris
naissance. Il y épousa une petite bourgeoise qui n'était plus de sa première
jeunesse, et je vins au monde dix mois après leur mariage. Ils allèrent ensuite
demeurer à Oviedo, où ma mère se mit femme de chambre, et mon père écuyer. Comme
ils n'avaient pour tout bien que leurs gages, j'aurais couru risque d'être assez
mal élevé, si je n'eusse pas eu dans la ville un oncle chanoine. Il se nommait
Gil Perez. Il était frère aîné de ma mère et mon parrain. Représentez-vous un
petit homme haut de trois pieds et demi, extraordinairement gros, avec une tête
enfoncée entre les deux épaules : voilà mon oncle. Au reste, c'était un
ecclésiastique qui ne songeait qu'à bien vivre, c'est-à-dire qu'à faire bonne
chère ; et sa prébende, qui n'était pas mauvaise, lui en fournissait les moyens.
Il me prit chez lui dès mon enfance, et se chargea de mon éducation. Je lui
parus si éveillé, qu'il résolut de cultiver mon esprit. Il m'acheta un alphabet,
et entreprit de m'apprendre lui-même à lire ; ce qui ne lui fut pas moins utile
qu'à moi ; car, en me faisant connaître mes lettres, il se remit à la lecture,
qu'il avait toujours fort négligée, et, à force de s'y appliquer, il parvint à
lire couramment son bréviaire, ce qu'il n'avait jamais fait auparavant. Il
aurait encore bien voulu m'enseigner la langue latine ; c'eût été autant
d'argent épargné pour lui ; mais, hélas ! le pauvre Gil Perez ! il n'en avait de
sa vie su les premiers principes ; c'était peut-être (car je n'avance pas cela
comme un fait certain) le chanoine du chapitre le plus ignorant. Aussi j'ai ouï
dire qu'il n'avait pas obtenu son bénéfice par son érudition ; il le devait
uniquement à la reconnaissance de quelques bonnes religieuses dont il avait été
le discret commissionnaire, et qui avaient eu le crédit de lui faire donner
l'ordre de prêtrise sans examen. Il fût donc obligé de me mettre sous la férule
d'un maître : il m'envoya chez le docteur Godinez, qui passait pour le plus
habile pédant d'Oviédo. Je profitai si bien des instructions qu'on me donna,
qu'au bout de cinq à six années, j'entendis un peu les auteurs grecs et assez
bien les poètes latins. Je m'appliquai aussi à la logique, qui m'apprit à
raisonner beaucoup. J'aimais tant la dispute, que j'arrêtais les passant, connus
ou inconnus, pour leur proposer des arguments. Je m'adressais quelquefois à des
figures hibernoises qui ne demandaient pas mieux, et il fallait alors nous voir
disputer ! Quels gestes ! Quelles grimaces ! Quelles contorsions ! Nos yeux
étaient pleins de fureur, et nos bouches écumantes. On nous devait plutôt
prendre pour des possédés que pour des philosophes.
Je m'acquis toutefois par là, dans la ville, la réputation de savant. Mon oncle
en fut ravi, parce qu'il fit réflexion que je cesserais bientôt de lui être à
charge. Or ça, Gil Blas, me dit-il un jour, le temps de ton enfance est passé ;
tu as déjà dix-sept ans, et te voilà devenu habile garçon. Il faut songer à te
pousser ; je suis d'avis de t'envoyer à l'université de Salamanque : avec
l'esprit que je te vois, tu ne manqueras pas de trouver un bon poste. Je te
donnerai quelques ducats pour faire ton voyage, avec ma mule qui vaut bien dix à
douze pistoles ; tu la vendras à Salamanque, et tu emploieras l'argent à
t'entretenir jusqu'à ce que tu sois placé.
Il ne pouvait rien me proposer qui me fût plus agréable car je mourais d'envie
de voir le pays. Cependant j'eus assez de force sur moi pour cacher ma joie ; et
lorsqu'il fallut partir, ne paraissant sensible qu'à la douleur de quitter un
oncle à qui j'avais tant d'obligation, j'attendris le bonhomme, qui me donna
plus d'argent qu'il ne m'en aurait donné qu'il eût pu lire au fond de mon âme.
Avant mon départ, j'allai embrasser mon père et ma mère, qui ne m'épargnèrent
pas les remontrances. Ils m'exhortèrent à prier Dieu pour mon oncle, à vivre en
honnête homme, à ne me point engager dans de mauvaises affaires, et, sur toutes
choses, à ne pas prendre le bien d'autrui. Après qu'ils m'eurent très longtemps
harangué, ils me firent présent de leur bénédiction, qui était le seul bien que
j'attendais d'eux. Aussitôt je montai sur ma mule, et sortis de la ville.
CHAPITRE II
Des alarmes qu'il eut en allant à Peñaflor ; de ce qu'il fit en arrivant dans
cette ville, et avec quel homme il soupa
Me voilà donc hors d'Oviédo, sur le chemin de Peñaflor, au milieu de la
campagne, maître de mes actions, d'une mauvaise mule et de quarante bons ducats,
sans compter quelques réaux que j'avais volés à mon très honoré oncle. La
première chose que je fis fut de laisser ma mule aller à discrétion,
c'est-à-dire au petit pas. Je lui mis la bride sur le cou, et, tirant de ma
poche mes ducats, je commençai à les compter et recompter dans mon chapeau. Je
n'étais pas maître de ma joie. Je n'avais jamais vu autant d'argent. Je ne
pouvais me lasser de le regarder et de le manier. Je le comptais peut-être pour
la vingtième fois, quand tout à coup ma mule, levant la tête et les oreilles,
s'arrêta au milieu du grand chemin. Je jugeai que quelque chose l'effrayait ; je
regardai ce que ce pouvait être : j'aperçus sur la terre un chapeau renversé sur
lequel il y avait un rosaire à gros grains, et en même temps j'entendis une voix
lamentable qui prononça ces paroles : Seigneur passant, ayez pitié, de grâce,
d'un pauvre soldat estropié ; jetez, s'il vous plaît, quelques pièces d'argent
dans ce chapeau ; vous en serez récompensé dans l'autre monde. Je tournai
aussitôt les yeux du côté que partait la voix ; je vis au pied d'un buisson, à
vingt ou trente pas de moi, une espèce de soldat qui, sur deux bâtons croisés,
appuyait le bout d'une escopette qui me parut plus longue qu'une pique, et avec
laquelle il me couchait en joue. A cette vue, qui me fit trembler pour le bien
de l'Église, je m'arrêtais tout court ; je serrai promptement mes ducats, je
tirai quelques réaux, et, m'approchant du chapeau disposé à recevoir la charité
des fidèles effrayés, je les jetai dedans l'un après l'autre, pour montrer au
soldat que j'en usais noblement. Il fut satisfait de ma générosité, et me donna
autant de bénédictions que je donnai de coups de pied dans les flancs de ma
mule, pour m'éloigner promptement de lui ; mais la maudite bête, trompant mon
impatience, n'en alla pas plus vite. La longue habitude qu'elle avait de marcher
pas à pas sous mon oncle lui avait fait perdre l'usage du galop.
Je ne tirai pas de cette aventure un augure trop favorable pour mon voyage. Je
me représentai que je n'étais pas encore à Salamanque, et que je pourrais bien
faire une plus mauvaise rencontre. Mon oncle me parut très imprudent de ne
m'avoir pas mis entre les mains d'un muletier. C'était sans doute ce qu'il
aurait dû faire ; mais il avait songé qu'en me donnant sa mule mon voyage me
coûterait moins, et il avait plus pensé à cela qu'aux périls que je pouvais
courir en chemin. Ainsi, pour réparer sa faute, je résolus, si j'avais le
bonheur d'arriver à Peñaflor, d'y vendre ma mule, et de prendre la voie du
muletier pour aller à Astorga, d'où je me rendrais à Salamanque par la même
voiture. Quoique je ne fusse jamais sorti d'Oviedo, je n'ignorais pas le nom des
villes par où je devais passer : je m'en étais fais instruire avant mon départ.
J'arrivai heureusement à Peñaflor : je m'arrêtai à la porte d'une hôtellerie
d'assez bonne apparence. Je n'eus pas mis pied à terre, que l'hôte vint me
recevoir fort civilement. Il détacha lui-même ma valise, la chargea sur ses
épaules, et me conduisit à une chambre, pendant qu'un de ses valets menait ma
mule à l'écurie. Cet hôte, le plus grand babillard des Asturies, et aussi prompt
à conter sans nécessité ses propres affaires que curieux de savoir celles
d'autrui, m'apprit qu'il se nommait André Corcuelo; qu'il avait servi longtemps
dans les armées du roi en qualité de sergent, et que, depuis quinze moins, il
avait quitté le service pour épouser une fille de Castropol qui, bien que tant
soit peu basanée, ne laissait pas de faire valoir le bouchon. Il me dit encore
une infinité d'autres choses que je me serais fort bien passé d'entendre. Après
cette confidence, se croyant en droit de tout exiger de moi, il me demanda d'où
je venais, où j'allais, et qui j'étais. A quoi il me fallut répondre article par
article, parce qu'il accompagnait d'une profonde révérence chaque question qu'il
me faisait, en me priant d'un air si respectueux d'excuser sa curiosité que je
ne pouvais me défendre de la satisfaire. Cela m'engagea dans un long entretien
avec lui, et me donna lieu de parler du dessein et des raisons que j'avais de me
défaire de ma mule, pour prendre la voie du muletier. Ce qu'il approuva fort,
non succinctement, car il me représenta là-dessus tous les accidents fâcheux qui
pouvaient m'arriver sur la route ; il me rapporta même plusieurs histoires
sinistres de voyageurs. Je croyais qu'il ne finirait point. Il finit pourtant,
en disant que, si je voulais vendre ma mule, il connaissait un honnête maquignon
qui l'achèterait. Je lui témoignai qu'il me ferait plaisir de l'envoyer chercher
: il y alla sur-le-champ lui-même avec empressement.
Il revint bientôt accompagné de son homme, qu'il me présenta, et dont il loua
fort la probité. Nous entrâmes tous trois dans la cour, où l'in amena ma mule.
On la fit passer et repasser devant le maquignon, qui se mit à l'examiner depuis
les pieds jusqu'à la tête. Il ne manqua pas d'en dire beaucoup de mal. J'avoue
qu'on n'en pouvait dire beaucoup de bien : mais, quand ç'aurait été la mule du
pape, il y aurait trouvé à redire. Il assurait donc qu'elle avait tous les
défauts du monde ; et, pour mieux me le persuader, il en attestait l'hôte, qui
sans doute avait ses raisons pour en convenir. Eh bien ! me dit froidement le
maquignon, combien prétendez-vous vendre ce vilain animal-là ? Après l'éloge
qu'il en avait fait, et l'attestation du seigneur Corcuelo, que je croyais homme
sincère et bon connaisseur, j'aurais donné ma mule pour rien ; c'est pourquoi je
dis au marchand que je m'en rapportais à sa bonne foi ; qu'il n'avait qu'à
priser la bête en conscience, et que je m'en tiendrais à la prisée. Alors,
faisant l'homme d'honneur, il me répondit qu'en intéressant sa conscience je le
prenais par son faible. Ce n'était pas effectivement par son fort ; car, au lieu
de faire monter l'estimation à dix ou douze pistoles, comme mon oncle, il n'eut
pas honte de la fixer à trois ducats, que je reçus avec autant de joie que si
j'eusse gagné à ce marché-là.
Après m'être si avantageusement défait de ma mule, l'hôte me mena chez un
muletier qui devait partir le lendemain pour Astorga. Ce muletier me dit qu'il
partirait avant le jour, et qu'il aurait soin de me venir réveiller. Nous
convînmes du prix tant pour le louage d'une mule que pour ma nourriture ; et
quand tout fut réglé entre nous, je m'en retournai vers l'hôtellerie avec
Corcuelo qui, chemin faisant, se mit à me raconter l'histoire de ce muletier. Il
m'apprit tout ce qu'on en disait dans la ville. Enfin, il allait de nouveau
m'étourdir de son babil importun, si par bonheur un homme assez bien fait ne fût
venu l'interrompre en l'abordant avec beaucoup de civilité. Je les laissai
ensemble, et continuai mon chemin, sans soupçonner que j'eusse la moindre part à
leur entretien.
Je demandai à souper dès que je fus dans l'hôtellerie. C'était un jour maigre.
On m'accommoda des oeufs. Pendant qu'on me les apprêtait, je liai conversation
avec l'hôtesse, que je n'avais point encore vue. Elle me parut assez jolie ; et
je trouvai des allures si vives, que j'aurais bien jugé, quand son mari ne me
l'aurait pas dit, que ce cabaret devait être fort achalandé. Lorsque l'omelette
qu'on me faisait fut en état de m'être servie, je m'assis tout seul à une table.
Je n'avais pas encore mangé le premier morceau, que l'hôte entra, suivi de
l'homme qui l'avait arrêté dans la rue. Ce cavalier portait une longue rapière,
et pouvait bien avoir trente ans. Il s'approcha de moi d'un air empressé :
Seigneur écolier, me dit-il, je viens d'apprendre que vous êtes le Seigneur Gil
Blas de Santillane, l'ornement d'Oviedo et le flambeau de la philosophie. Est-il
bien possible que vous soyez ce savantissime, ce bel esprit dont la réputation
est si grande en ce pays-ci ? Vous ne savez pas, continua-t-il en s'adressant à
l'hôte et à l'hôtesse, vous ne savez pas ce que vous possédez. Vous avez un
trésor dans votre maison. Vous voyez dans ce jeune gentilhomme la huitième
merveille du monde. Puis, se tournant de mon côté, et me jetant les bras au cou
: excusez mes transports, ajouta-t-il ; je ne suis point maître de la joie que
votre présence me cause.
Je ne pus lui répondre sur-le-champ, parce qu'il me tenait si serré que je
n'avais pas la respiration libre, et ce ne fut qu'après que j'eus la tête
dégagée de l'embrassade, que je lui dis : Seigneur cavalier, je ne croyais pas
mon nom connu à Peñaflor. Comment connu ? reprit-il sur le même ton. Nous tenons
registre de tous les grands personnages qui sont à vingt lieues à la ronde. Vous
passez ici pour un prodige ; et je ne doute pas que l'Espagne ne se trouve un
jour aussi vaine de vous avoir produit, que la Grèce d'avoir vu naître ses
sages. Ces paroles furent suivies d'une nouvelle accolade, qu'il me fallut
encore essuyer, au hasard d'avoir le sort d'Antée. Pour peu que j'eusse eu
d'expérience, je n'aurais pas été la dupe de ses démonstrations ni de ses
hyperboles ; j'aurais bien connu, à ses flatteries outrées, que c'était un de
ces parasites que l'on trouve dans toutes les villes, et qui, dès qu'un étranger
arrive, s'introduisent auprès de lui pour remplir leur ventre à ses dépens ;
mais ma jeunesse et ma vanité m'en firent juger tout autrement. Mon admirateur
me parut un fort honnête homme, et je l'invitai à souper avec moi. Ah ! très
volontiers, s'écria-t-il ; je ne sais trop bon gré à mon étoile de m'avoir fait
rencontrer Gil Blas de Santillane, pour ne pas jouir de ma bonne fortune le plus
longtemps que je pourrai. Je n'ai pas grand appétit, poursuivit-il ; je vais me
mettre à table pour vous tenir compagnie seulement, et je mangerai quelques
morceaux par complaisance.
En parlant ainsi, mon panégyriste s'assit vis-à-vis de moi. On lui apporta un
couvert. Il se jeta d'abord sur l'omelette avec tant d'avidité, qu'il semblait
n'avoir mangé depuis trois jours. A l'air complaisant dont il s'y prenait, je
vis bien qu'elle serait bientôt expédiée. J'en ordonnai une seconde, qui fut
fait si promptement, qu'on nous la servit comme nous achevions, ou plutôt comme
il achevait de manger la première. Il y procédait pourtant d'une vitesse
toujours égale, et trouvait moyen, sans perdre un coup de dent, de me donner
louanges sur louanges ; ce qui me rendait fort content de ma petite personne. Il
buvait aussi fort souvent ; tantôt c'était à ma santé, et tantôt à celle de mon
père et de ma mère, dont il ne pouvait assez vanter le bonheur d'avoir un fils
tel que moi. En même temps, il versait du vin dans mon verre, et m'excitait à
lui faire raison. Je ne répondis point mal aux santés qu'il me portait ; ce qui,
avec ses flatteries, me mit insensiblement de si belle humeur que, voyant notre
seconde omelette à moitié mangée, je demandai à l'hôte s'il n'avait pas de
poissons à nous donner. Le seigneur Corcuelo, qui, selon toutes les apparences,
s'entendait avec le parasite, me répondit : J'ai une truite excellente ; mais
elle coûtera cher à ceux qui la mangeront : c'est un morceau trop friand pour
vous. Qu'appelez-vous trop friand ? dit alors mon flatteur d'un ton de voix
élevé ; vous n'y pensez pas, mon ami. Apprenez que vous n'avez rien de trop bon
pour le seigneur Gil Blas de Santillane, qui mérite d'être traité comme un
prince.
Je fus bien aise qu'il eût relevé les dernières paroles de l'hôte, et il ne fit
en cela que me prévenir. Je m'en sentais offensé, et je dis fièrement à Corcuelo
: apportez-nous votre truite, et ne vous embarrassez pas du reste. L'hôte, qui
ne demandait pas mieux, se mit à l'apprêter, et ne tarda guère à nous la servir.
A la vue de ce nouveau plat, je vis briller une grande joie dans les yeux du
parasite, qui fit paraître une nouvelle complaisance, c'est-à-dire qu'il donna
sur le poisson comme il avait donné sur les oeufs. Il fut pourtant obligé de se
rendre, de peur d'accident, car il en avait jusqu'à la gorge. Enfin, après avoir
bu et mangé tout son soûl, il voulut finir la comédie. Seigneur Gil Blas, me
dit-il en se levant de table, je suis trop content de la bonne chère que vous
m'avez faite pour vous quitter sans vous donner un avis important dont vous me
paraissez avoir besoin. Soyez désormais en garde contre les louanges.
Défiez-vous des gens que vous ne connaîtrez point. Vous en pourrez rencontrer
d'autres qui voudront, comme moi, se divertir de votre crédulité, et peut-être
pousser les choses encore plus loin. N'en soyez point la dupe, et ne vous croyez
point sur leur parole la huitième merveille du monde. En achevant ces mots, il
me rit au nez, et s'en alla.
Je fus aussi sensible à cette baie que je l'ai été dans la suite aux plus
grandes disgrâces qui me sont arrivées. Je ne pouvais me consoler de m'être
laissé tromper si grossièrement, ou, pour mieux dire, de sentir mon orgueil
humilié. Eh quoi ! dis-je, le traître s'est donc joué de moi ! Il n'a tantôt
abordé mon hôte que pour lui tirer les vers du nez, ou plutôt, ils étaient
d'intelligence tous deux. Ah ! pauvre Gil Blas, meurs de honte d'avoir donné à
ces fripons un juste sujet de te tourner en ridicule. Ils vont composer de tout
ceci une belle histoire qui pourra bien aller jusqu'à Oviedo, et qui t'y fera
beaucoup d'honneur. Tes parents se repentiront sans doute d'avoir tant harangué
un sot. Loin de m'exhortera ne tromper personne, ils devaient me recommander de
ne pas me laisser duper. Agité de ces pensées mortifiantes, enflammé de dépit,
je m'enfermai dans ma chambre et me mis au lit ; mais je ne pus dormir, et je
n'avais pas encore fermé l'¦il, lorsque le muletier me vint avertir qu'il
n'attendait plus que moi pour partir. Je me levai aussitôt; et pendant que je
m'habillais, Corcuelo arriva avec un mémoire de la dépense, où la truite n'était
pas oubliée ; et, non seulement il m'en fallut passer par où il voulut, j'eus
même le chagrin, en lui livrant mon argent, de m'apercevoir que le bourreau se
ressouvenait de mon aventure. Après avoir bien payé un souper dont j'avais fait
si désagréablement la digestion, je me rendis chez le muletier avec ma valise,
en donnant à tous les diables le parasite, l'hôte et l'hôtellerie.
CHAPITRE III
De la tentation qu'eut le muletier sur la route; quelle en fut la suite, et
comment Gil Blas tomba dans Charybde en voulant éviter Scylla
Je ne me trouvai pas seul avec le
muletier. Il y avait deux enfants de famille de Peñaflor, un petit chantre de
Mondognedo, qui courait le pays, et un jeune bourgeois d'Astorga, qui s'en
retournait chez lui avec une jeune personne qu'il venait d'épouser à Verco. Nous
fîmes tous connaissance en peu de temps ; et chacun eut bientôt dit d'où il
venait et où il allait. La nouvelle mariée, quoique jeune, était si noire et si
peu piquante, que je ne prenais pas grand plaisir à la regarder : cependant sa
jeunesse et son embonpoint donnèrent dans la vue du muletier, qui résolut de
faire une tentative pour obtenir ses bonnes grâce. Il passa la journée à méditer
ce beau dessein, et il en remit l'exécution à la dernière couchée. Ce fut à
Cacabelos. Il nous fit descendre à la première hôtellerie en entrant. Cette
maison était plus dans la campagne que dans le bourg, et il en connaissait
l'hôte pour un homme discret et complaisant. Il eut soin de nous faire conduire
dans une chambre écartée, où il nous laissa souper tranquillement ; mais sur la
fin du repas, nous le vîmes entrer d'un air furieux. Par la mort ! s'écria-t-il,
on m'a volé. J'avais, dans un sac de cuir, cent pistoles. Il faut que je les
retrouve. Je vais chez le juge du bourg, qui n'entend pas raillerie là-dessus,
et vous allez tous avoir la question, jusqu'à ce que vous ayez confessé le crime
et rendu l'argent. En disant cela d'un air fort naturel, il sortit, et nous
demeurâmes dans un extrême étonnement.
Il ne nous vint pas dans l'esprit que ce pouvait être une feinte, parce que nous
ne nous connaissions point les uns les autres. Je soupçonnai même le petit
chantre d'avoir fait le coup, comme il eut peut-être de moi la même pensée.
D'ailleurs, nous étions tous de jeunes sots. Nous ne savions pas quelles
formalités s'observent en pareil cas : nous crûmes de bonne foi qu'on
commencerait par nous mettre à la gêne. Ainsi, cédant à notre frayeur, nous
sortîmes de la chambre fort brusquement. Les uns gagnent la rue, les autres le
jardin ; chacun cherche son salut dans la fuite ; et le jeune bourgeois d'Astorga,
aussi troublé que nous de l'idée de la question, se sauva comme un autre Énée,
sans s'embarrasser de sa femme. Alors le muletier, à ce que j'appris dans la
suite, plus incontinent que ses mulets, ravi de voir que son stratagème
produisait l'effet qu'il en avait attendu, alla vanter cette ruse ingénieuse à
la bourgeoise, et tâcher de profiter de l'occasion ; mais cette Lucrèce des
Asturies, à qui la mauvaise mine de son tentateur prêtait de nouvelles forces,
fit une rigoureuse résistance et poussa de grands cris. La patrouille, qui par
hasard en ce moment se trouva près de l'hôtellerie, qu'elle connaissait pour un
lieu digne de son attention, y entra et demanda la cause de ces cris. L'hôte,
qui chantait dans sa cuisine, et feignait de ne rien entendre, fut obligé de
conduire le commandant et ses archers à la chambre de la personne qui criait.
Ils arrivèrent bien à propos. L'Asturienne n'en pouvait plus. Le commandant,
homme grossier et brutal, ne vit pas plus tôt de quoi il s'agissait qu'il donna
cinq ou six coups du bois de sa hallebarde à l'amoureux muletier, en
l'apostrophant dans des termes dont la pudeur n'était guère moins blessée que de
l'action même qui les lui suggérait. Ce ne fut pas tout. Il se saisit du
coupable, et le mena devant le juge avec l'accusatrice, qui, malgré le désordre
où elle était, voulut aller elle-même demander justice de cet attentat. Le juge
l'écouta, et, l'ayant attentivement considérée, jugea que l'accusé était indigne
de pardon. Il le fit dépouiller sur-le-champ et fustiger en sa présence ; puis
il ordonna que le lendemain, si le mari de l'Asturienne ne paraissait point,
deux archers, aux frais et dépens du délinquant, escorteraient la complaignante
jusqu'à la ville d'Astorga.
Pour moi, plus épouvanté peut-être que tous les autres, je gagnai la campagne.
Je traversai je ne sais combien de champs et de bruyères, et, sautant tous les
fossés que je trouvais sur mon passage, j'arrivai enfin auprès d'une forêt.
J'allais m'y jeter et me cacher dans le plus épais hennuyer, lorsque deux hommes
à cheval s'offrirent tout à coup au-devant de mes pas. Ils crièrent : Qui va là
? et comme ma surprise ne me permit pas de répondre sur-le-champ, ils
s'approchèrent de moi ; et, me mettant chacun un pistolet sur la gorge, ils me
sommèrent de leur apprendre qui j'étais, d'où je venais, ce que je voulais aller
faire en cette forêt, et surtout de ne leur rien déguiser. A cette manière
d'interroger, qui me parut bien valoir la question dont le muletier nous avait
fait fête, je leur répondis que j'étais un jeune homme d'Oviédo qui allait à
Salamanque : je leur contai même l'alarme qu'on venait de nous donner, et
j'avouai que la crainte d'être appliqué à la torture m'avait fait prendre la
fuite. Ils firent un éclat de rire à ce discours, qui marquait ma simplicité ;
et l'un des deux me dit : rassure-toi, mon ami ; viens avec nous, et ne crains
rien. Nous allons te mettre en sûreté. A ces mots, il me fit monter en croupe
sur son cheval, et nous nous enfonçâmes dans la forêt.
Je ne savais ce que je devais penser de cette rencontre. Je n'en augurais
pourtant rien de sinistre. Si ces gens-ci, disais-je en moi-même, étaient des
voleurs, ils m'auraient volé et peut-être assassiné. Il faut que ce soient de
bons gentilshommes de ce pays-ci, qui, me voyant effrayé, ont pitié de moi, et
m'emmènent chez eux par charité. Je ne fus pas longtemps dans l'incertitude.
Après quelques détours que nous fîmes dans un grand silence, nous nous trouvâmes
au pied d'une colline, où nous descendîmes de cheval. C'est ici que nous
demeurons, me dit un des cavaliers. J'avais beau regarder de tous côtés, je
n'apercevais ni maison, ni cabane, pas la moindre apparence d'habitation.
Cependant ces deux hommes levèrent une grande trappe de bois couverte de
broussailles, qui cachait l'entrée d'une longue allée en pente et souterraine,
où les chevaux se jetèrent d'eux-mêmes, comme des animaux qui y étaient
accoutumés. Les cavaliers m'y firent entrer avec eux ; puis, baissant la trappe
avec des cordes qui y étaient attachées pour cet effet, voilà le digne neveu de
mon oncle Perez pris comme un rat dans une ratière.
CHAPITRE IV
Description du souterrain, et quelles choses y vit Gil Blas
Je connus alors avec quelle sorte de
gens j'étais, et l'on doit bien juger que cette connaissance m'ôta ma première
crainte. Une frayeur plus grande et plus juste vint s'emparer de mes sens. Je
crus que j'allais perdre la vie avec mes ducats. Ainsi, me regardant comme une
victime qu'on conduit à l'autel, je marchais, déjà plus mort que vif, entre mes
deux conducteurs, qui, sentant bien que je tremblais, m'exhortaient inutilement
à ne rien craindre. Quand nous eûmes fait environ deux cents pas en tournant et
en descendant toujours, nous entrâmes dans une écurie qu'éclairaient deux
grosses lampes de fer pendues à la voûte. Il y avait une bonne provision de
paille et plusieurs tonneaux remplis d'orge. Vingt chevaux y pouvaient être à
l'aise ; mais il n'y avait alors que les deux qui venaient d'arriver. Un vieux
nègre, qui paraissait pourtant encore assez vigoureux, s'occupait à les attacher
au râtelier.
Nous sortîmes de l'écurie ; à la triste lueur de quelques autres lampes qui
semblaient n'éclairer ces lieux que pour en montrer l'horreur, nous parvînmes à
une cuisine où une vieille femme faisait rôtir des viandes sur des brasiers et
préparait le souper. La cuisine était ornée des ustensiles nécessaires, et tout
auprès on voyait une office pourvue de toutes sortes de provisions. La
cuisinière (il faut que j'en fasse le portrait) était, une personne de soixante
et quelques années. Elle avait eu dans sa jeunesse les cheveux d'un blond très
ardent ; car le temps ne les avait pas si bien blanchis, qu'ils n'eussent encore
quelques nuances de leur première couleur. Outre un teint olivâtre, elle avait
un menton pointu et relevé, avec des lèvres fort enfoncées ; un grand nez
aquilin lui descendait sur la bouche et ses yeux paraissaient d'un très beau
rouge pourpré.
Tenez, dame Léonarde, dit un des cavaliers en me présentant à ce bel ange des
ténèbres, voici un jeune garçon que nous vous amenons. Puis il se tourna de mon
côté, et remarquant que j'étais pâle et défait : Mon ami, me dit-il, reviens de
ta frayeur. On ne te veut faire aucun mal. Nous avions besoin d'un valet pour
soulager notre cuisinière. Nous t'avons rencontré. Cela est heureux pour toi. Tu
tiendras ici la place d'un garçon qui s'est laissé mourir depuis quinze jours.
C'était un jeune homme d'une complexion très délicate. Tu me parais plus robuste
que lui ; tu ne mourras pas sitôt. Véritablement, tu ne reverras plus le soleil,
mais, en récompense, tu feras bonne chère et beau feu. Tu passeras tes jours
avec Léonarde, qui est une créature fort humaine. Tu auras toutes tes petites
commodités. Je veux te faire voir, ajouta-t-il, que tu n'es pas ici avec des
gueux. En même temps il prit un flambeau et m'ordonna de le suivre.
Il me mena dans une cave, où je vis une infinité dé bouteilles et de pots de
terre bien bouchés, qui étaient pleins, disait-il, d'un vin excellent. Ensuite
il me fit traverser plusieurs chambres. Dans les unes, il y avait des pièces de
toile ; dans les autres, des étoffes de laine et de soie. J'aperçus dans une
autre de l'or et de l'argent, et beaucoup de vaisselle à diverses armoiries.
Après cela, je le suivis dans un grand salon que trois lustres de cuivre
éclairaient, et qui servait de communication à d'autres chambres. Il me fit là
de nouvelles questions. Il me demanda comment je me nommais, pourquoi j'étais
sorti d'Oviedo ; et lorsque j'eus satisfait sa curiosité : eh bien ! Gil Blas,
me dit-il, puisque tu n'as quitté ta patrie que pour chercher quelque bon poste,
il faut que tu sois né coiffé, pour être tombé entre nos mains. Je te l'ai déjà
dit, tu vivras ici dans l'abondance, et rouleras sur l'or et sur l'argent.
D'ailleurs, tu y seras en sûreté. Tel est ce souterrain, que les officiers de la
sainte Hermandad viendraient cent fois dans cette forêt sans le découvrir.
L'entrée n'en est connue que de moi seul et de mes camarades. Peut-être me
demanderas-tu comment nous l'avons pu faire sans que les habitants des environs
s'en soient aperçus ; mais apprends, mon uni, que ce n'est point notre ouvrage,
et qu'il est fait depuis longtemps. Après que les Maures se fussent rendus
maîtres de Grenade, de l'Aragon et de presque toute l'Espagne, les chrétiens qui
ne voulurent point subir le joug des infidèles prirent la fuite, et vinrent se
cacher dans ce pays-ci, dans la Biscaye, et dans les Asturies, où le vaillant
don Pélage s'était retiré. Fugitifs et dispersés par pelotons, ils vivaient dans
les montagnes ou dans les bois. Les uns demeuraient dans les cavernes, et les
autres firent plusieurs souterrains, du nombre desquels est celui-ci. Ayant
ensuite eu le bonheur de chasser d'Espagne leurs ennemis, ils retournèrent dans
les villes. Depuis ce temps-là leurs retraites ont servi d'asile aux gens de
notre profession. Il est vrai que la sainte Hermandad en a découvert et détruit
quelques-unes, mais il en reste encore ; et, grâce au ciel, il y a près de
quinze années que j'habite impunément celle-ci. Je m'appelle le capitaine
Rolando. Je suis chef de la compagnie, et l'homme que tu as vu avec moi est un
de mes cavaliers.
CHAPITRE V
De l'arrivée de plusieurs autres voleurs dans le souterrain, et de l'agréable
conversation qu'ils eurent tous ensemble
Comme le seigneur Rolando
achevait de parler de cette sorte, il parut dans le salon six nouveaux visages.
C'était le lieutenant avec cinq hommes de la troupe qui revenaient chargés du
butin. Ils apportaient deux mannequins remplis de sucre, de cannelle de poivre,
de figues, d'amandes et de raisins secs. Le lieutenant adressa la parole au
capitaine, et lui dit qu'il venait d'enlever ces mannequins à un épicier de
Benavente, dont il avait aussi pris le mulet. Après qu'il eut rendu compte de
son expédition au bureau, les dépouilles de l'épicier furent portées dans
l'office. Alors il ne fut plus question que de se réjouir. On dressa dans le
salon une grande table et l'on me renvoya dans la cuisine, où la dame Léonarde
m'instruisit de ce que j'avais à faire. Je cédai à la nécessité, puisque mon
mauvais sort le voulait ainsi ; et, dévorant ma douleur, je me préparai à servir
ces honnêtes gens.
Je débutai par le buffet, que je parai de tasses d'argent et de plusieurs
bouteilles de terre pleines de ce bon vin que le seigneur Rolando m'avait vanté.
J'apportai ensuite deux ragoûts, qui ne furent pas plus tôt servis que tous les
cavaliers se mirent à table. Ils commencèrent à manger avec beaucoup d'appétit ;
et moi, debout derrière eux, je me uns prêt à leur verser du vin. Je m'en
acquittai de si bonne grâce, que j'eus le bonheur de m'attirer des compliments.
Le capitaine, en peu de mots, leur conta mon histoire, qui les divertit fort.
Ensuite, il leur dit que j'avais du mérite ; mais j'étais alors revenu des
louanges, et j'en pouvais entendre sans péril. Là-dessus, ils me louèrent tous.
Ils dirent que je paraissais né pour être leur échanson, que je valais cent fois
mieux que mon prédécesseur. Et comme depuis sa mort, c'était la señora Léonarde
a qui avait l'honneur de présenter le nectar à ces dieux infernaux, ils la
privèrent de ce glorieux emploi pour m'en revêtir. Ainsi, nouveau Ganymède, je
succédai à cette vieille Hébé.
Un grand plat de rôt, servi peu de temps après les ragoûts, vint achever de
rassasier les voleurs, qui, buvant à proportion qu'ils mangeaient, furent
bientôt de belle humeur et firent un beau bruit. Les voilà qui parlent tous à la
fois. L'un commence une histoire, l'autre rapporte un bon mot ; un autre crie,
un autre chante. Ils ne s'entendent point. Enfin Rolando, fatigué d'une scène où
il mettait inutilement beaucoup du sien, le prit sur un ton si haut, qu'il
imposa silence à la compagnie.
Messieurs, leur dit-il, écoutez ce que j'ai à vous proposer. Au lieu de nous
étourdir les uns les autres en parlant tous ensemble, ne ferions-nous pas mieux
de nous entretenir comme des gens raisonnables ? Il me vient une pensée. Depuis
que nous sommes associés, nous n'avons pas eu la curiosité de nous demander
quelles sont nos familles, et par quel enchaînement d'aventures nous avons
embrassé notre profession. Cela me paraît toutefois digne d'être su.
Faisons-nous cette confidence pour nous divertir. Le lieutenant et les autres,
comme s'ils avaient eu quelque chose de beau à raconter, acceptèrent avec de
grandes démonstrations de joie la proposition du capitaine, qui parla le premier
dans ces termes : Messieurs, vous saurez que je suis fils unique d'un riche
bourgeois de Madrid. Le jour de ma naissance fut célébré dans la famille par des
réjouissances infinies. Mon père, qui était déjà vieux, sentit une joie extrême
de se voir un héritier, et ma mère entreprit de me nourrir de son propre lait.
Mon aïeul maternel vivait encore en ce temps-là. C'était un bon vieillard qui ne
se mêlait plus de rien que de dire son rosaire et de raconter ses exploits
guerriers, car il avait longtemps porté les armes. Je devins insensiblement
l'idole de ces trois personnes. J'étais sans cesse dans leurs bras. De peur que
l'étude ne me fatiguât dans mes premières années, on me les laissa passer dans
les amusements les plus puérils. Il ne faut pas, disait mon père, que les
enfants s'appliquent sérieusement, que le temps n'ait un peu mûri leur esprit.
En attendant cette maturité je n'apprenais ni à lire ni à écrire, mais je ne
perdais pas pour cela mon temps. Mon père m'enseignait mille sortes de jeux. Je
connaissais parfaitement les cartes, je savais jouer aux dés, et mon grand-père
m'apprenait des romances sur les expéditions militaires où il s'était trouvé. Il
me chantait tous les jours les mêmes couplets ; et, lorsque, après avoir répété
pendant trois mois dix ou douze vers, je venais à les réciter sans faute, mes
parents admiraient ma mémoire. Ils ne paraissaient pas moins contents de mon
esprit, quand, profitant de la liberté que j'avais de tout dire j'interrompais
leur entretien pour parler à tort et à travers. Ah ! qu'il est joli ! s'écriait
mon père, en me regardant avec des yeux charmés. Ma mère m'accablait aussitôt de
caresses, et mon grand-père en pleurait de joie. Je faisai aussi devant eux
impunément les actions les plus indécentes. Ils me pardonnaient tout. Ils
m'adoraient. Cependant, j'entrais dit dans ma douzième année et je n'avais point
encore eu de maître. On m'en donna un. Mais il reçut en même temps des ordres
précis de m'enseigner sans en venir aux voies de fait. On lui permit seulement
de me menacer quelquefois pour m'inspirer un peu de crainte. Cette permission ne
fut pas fort salutaire ; car, ou je me moquais des menaces de mon précepteur, ou
bien, les larmes aux yeux, j'allais m'en plaindre à ma mère ou à mon aïeul, et
je leur disais qu'il m'avait maltraité. Le pauvre diable avait beau venir me
démentir, il passait pour un brutal, et l'on me croyait toujours plutôt que lui.
Il arriva même un jour que je m'égratignai moi-même. Puis je me mis à crier
comme si l'on m'eût écorché. Ma mère accourut et chassa le maître sur-le-champ,
quoiqu'il protestât et prît le ciel à témoin qu'il ne m'avait pas touché.
Je me défis ainsi de tous mes précepteurs, jusqu'à ce qu'il vînt s'en présenter
un tel qu'il me le fallait. C'était un bachelier d'Alcala. L'excellent maître
pour un enfant de famille. Il aimait les femmes, le jeu et le cabaret. Je ne
pouvais être en meilleures mains. Il s'attacha d'abord à gagner mon esprit par
la douceur. Il y réussit, et par là se fit aimer de mes parents, qui
m'abandonnèrent à sa conduite. Ils n'eurent pas sujet de s'en repentir. Il me
perfectionna de bonne heure dans la science du monde. A force de me mener avec
lui dans tous les lieux qu'il aimait, il m'en inspira si bien le goût, qu'au
latin près je devins un garçon universel. Dès qu'il vit que je n'avais plus
besoin de ses préceptes, il alla les offrir ailleurs.
Si dans mon enfance j'avais vécu au logis fort librement, ce fut bien autre
chose quand je commençai à devenir maître de mes actions. Je me moquais à tout
moment de mon père et de ma mère, Ils ne faisaient que rire de mes saillies ; et
plus elles étaient vives, plus ils les trouvaient agréables. Cependant je
faisais toutes sortes de débauches avec des jeunes gens de mon humeur ; et comme
nos parents ne nous donnaient pas assez d'argent pour continuer une vie si
délicieuse, chacun dérobait chez lui ce qu'il pouvait prendre ; et, cela ne
suffisant point encore, nous commençâmes à voler la nuit. Malheureusement le
corregidor apprit de nos nouvelles. Il voulut nous faire arrêter ; mais on nous
avertit de son mauvais dessein. Nous eûmes recours à la fuite et nous nous mîmes
à exploiter sur les grands chemins. Depuis ce temps-là, messieurs, Dieu m'a fait
la grâce de vieillir dans la profession, malgré les périls qui y sont attachés.
Le capitaine cessa de parler en cet endroit, et le lieutenant prit ainsi la
parole : messieurs, une éducation tout opposée à celle du seigneur Rolando a
produit le même effet. Mon père était un boucher de Tolède. Il passait, avec
justice, pour le plus grand brutal de la ville, et ma mère n'avait pas un
naturel plus doux. Ils me fouettaient dans mon enfance comme à l'envi l'un de
l'autre. J'en recevais tous les jours mille coups. La moindre faute que je
commettais était suivie des plus rudes châtiments. J'avais beau demander grâce
les larmes aux yeux et protester que je me repentais de ce que j'avais fait, on
ne me pardonnait rien, et le plus souvent on me frappait sans raison. Quand mon
père me battait, ma mère, comme s'il ne s'en fût pas bien acquitté, se mettait
de la partie, au lieu d'intercéder pour moi. Ces traitements m'inspirèrent tant
d'aversion pour la maison paternelle, que je la quittai avant que j'eusse
atteint ma quatorzième année. Je pris le chemin d'Aragon et me rendis à
Saragosse en demandant l'aumône. Là je me faufilai avec des gueux qui menaient
une vie assez heureuse. Ils m'apprirent à contrefaire l'aveugle, à paraître
estropié, à mettre sur les jambes des ulcères postiches, etc. Le matin, comme
des acteurs qui se préparent à jouer une comédie, nous nous disposions à faire
nos personnages. Chacun courait à son poste; et le soir, nous réunissant tous,
nous nous réjouissions pendant la nuit aux dépens de ceux qui avaient eu pitié
de nous pendant le jour. Je m'ennuyai pourtant d'être avec ces misérables, et,
voulant vivre avec de plus honnêtes gens, je m'associai avec des chevaliers de
l'industrie. Ils m'apprirent à faire de bons tours, mais il nous fallut bientôt
sortir de Saragosse, parce que nous nous brouillâmes avec un homme de justice
qui nous avait toujours protégés. Chacun prit son parti. Pour moi, j'entrai dans
une troupe d'hommes courageux qui faisaient contribuer les voyageurs, et je me
suis si bien trouvé de leur façon de vivre, que je n'en ai pas voulu chercher
d'autre depuis ce temps-là. Je sais donc, messieurs, très bon gré à mes parents
de m'avoir si maltraité; car, s'ils m'avaient élevé un peu plus doucement, je ne
serais présentement sans doute qu'un malheureux boucher, au lieu que j'ai
l'honneur d'être votre lieutenant.
Messieurs, dit alors un jeune voleur qui était assis entre le capitaine et le
lieutenant, les histoires que nous venons d'entendre ne sont pas si composées ni
si curieuses que la mienne. Je dois le jour à une paysanne des environs de
Séville. Trois semaines après qu'elle m'eut mis au monde (elle était encore
jeune, propre et bonne nourrice) on lui proposa un nourrisson. C'était un enfant
de qualité, un fils unique qui venait de naître dans Séville. Ma mère accepta
volontiers la proposition. Elle alla chercher l'enfant. On le lui confia ; et
elle ne l'eut pas sitôt apporté dans son village, que, trouvant quelque
ressemblance entre nous, cela lui inspira le dessein de me faire passer pour
l'enfant de qualité, dans l'espérance qu'un jour je reconnaîtrais bien ce bon
office. Mon père, qui n'était pas plus scrupuleux qu'un autre paysan, approuva
la supercherie. De sorte qu'après nous avoir fait changer de langes, le fils de
don Rodrigue de Herrera fut envoyé, sous mon nom, à une autre nourrice, et ma
mère me nourrit sous le sien.
Malgré tout ce qu'on peut dire de l'instinct et de la force du sang, les parents
du petit gentilhomme prirent aisément le change. Ils n'eurent pas le moindre
soupçon du tour qu'on leur avait joué, et jusqu'à l'âge de sept ans je fils
toujours dans leurs bras. Leur intention étant de me rendre un cavalier parfait,
ils me donnèrent toutes sortes de maîtres ; mais j'avais peu de disposition pour
les exercices qu'on m'apprenait, et encore moins de goût pour les sciences qu'on
me voulait enseigner. J'aimais beaucoup mieux jouer avec les valets, que
j'allais chercher à tous moments dans les cuisines ou dans les écuries. Le jeu
ne fut pas toutefois longtemps ma passion dominante. Je n'avais pas dix-sept ans
que je m'enivrais tous les jours. J'agaçais aussi toutes les femmes du logis. Je
m'attachai principalement à une servante de cuisine qui me parut mériter mes
premiers soins. C'était une grosse joufflue, dont l'enjouement et l'embonpoint
me plaisaient fort. Je lui faisais l'amour avec si peu de circonspection, que
don Rodrigue même s'en aperçut. Il m'en reprit aigrement, me reprocha la
bassesse de mes inclinations, et, de peur que la vue de l'objet aimé ne rendît
ses remontrances inutiles, il mit ma princesse à la porte.
Ce procédé me déplut. Je résolus de m'en venger. Je volai les pierreries de la
femme de don Rodrigue, et courant chercher ma belle Hélène qui s'était retirée
chez une blanchisseuse de ses amies, je l'enlevai en plein midi, afin que
personne n'en ignorât. Je passai plus avant : je la menai dans son pays, où je
l'épousai solennellement, tant pour faire plus de dépit aux Herrera que pour
laisser aux enfants de famille un si bel exemple à suivre. Trois mois après ce
mariage, j'appris que don Rodrigue était mort. Je ne fus pas insensible à cette
nouvelle. Je me rendis promptement à Séville pour demander son bien, mais j'y
trouvai du changement. Ma mère n'était plus, et, en mourant, elle avait eu
l'indiscrétion d'avouer tout en présence du curé de son village et d'autres bons
témoins. Le fils de don Rodrigue tenait déjà ma place, où plutôt la sienne, et
il venait d'être reconnu avec d'autant plus de joie, qu'on était moins satisfait
de moi. De manière que, n'ayant rien à espérer de ce côté-là, et ne me sentant
plus de goût pour ma grosse femme, je me joignis à des chevaliers de la fortune,
avec qui je commençai mes caravanes.
Le jeune voleur ayant achevé son histoire, un autre dit qu'il était fils d'un
marchand de Burgos ; que, dans sa jeunesse, poussé d'une dévotion indiscrète, il
avait pris l'habit et fait profession dans un ordre fort austère, et quelques
années après il avait apostasié. Enfin, les huit voleurs parlèrent tour à tour ;
et lorsque je les eus tous entendus, je ne fus pas surpris de les voir ensemble.
Ils changèrent ensuite de discours. Ils mirent sur le tapis divers projets pour
la campagne prochaine et, après avoir formé une résolution, ils se levèrent de
table pour s'aller coucher. Ils allumèrent des bougies et se retirèrent dans
leurs chambres. Je suivis le capitaine Rolando dans la sienne, où, pendant que
je l'aidais à se déshabiller : Eh bien ! Gil Blas, me dit-il, tu vois de quelle
manière nous vivons. Nous sommes toujours dans la joie. La haine ni l'envie ne
se glissent point parmi nous. Nous n'avons jamais ensemble le moindre démêlé.
Nous sommes plus unis que des moines. Tu vas, mon enfant, poursuivit-il, mener
ici une vie bien agréable ; car je ne te crois pas assez sot pour te faire une
peine d'être avec des voleurs. Eh ! voit-on d'autres gens dans le monde ? Non,
mon ami, tous les hommes aiment à s'approprier le bien d'autrui. C'est un
sentiment général. La manière seule en est différente. Les conquérants, par
exemple, s'emparent des États de leurs voisins. Les personnes de qualité
empruntent et ne rendent point. Les banquiers, trésoriers, agents de change,
commis, et tous les marchands, tant gros que petits, ne sont pas fort
scrupuleux. Pour les gens de justice, je n'en parlerai point. On n'ignore pas ce
qu'ils savent faire. Il faut pourtant avouer qu'ils sont plus humains que nous ;
car souvent nous ôtons la vie aux innocents, et eux quelquefois la sauvent aux
coupables.
CHAPITRE VI
De la tentative que fit Gil Blas pour se sauver, et quel en fut le succès
Après que le capitaine des voleurs eut fait ainsi l'apologie de sa
profession, il se mit au lit ; et moi je retournai dans le salon, où je
desservis et remis tout en ordre. J'allai ensuite à la cuisine, où Domingo
(c'était le nom du vieux nègre) et la dame Léonarde soupaient en m'attendant.
Quoique je n'eusse point d'appétit, je ne laissai pas de m'asseoir auprès d'eux.
Je ne pouvais manger, et, comme je paraissais aussi triste que j'avais sujet de
l'être, ces deux figures équivalentes entreprirent de me consoler. Pourquoi vous
affligez-vous, mon fils ? me dit la vieille ; vous devez plutôt vous réjouir de
vous voir ici. Vous êtes jeune, et vous paraissez facile. Vous vous seriez
bientôt perdu dans le monde. Vous y auriez rencontré des libertins qui vous
auraient engagé dans toutes sortes de débauches. Au lieu que votre innocence se
trouve ici dans un port assuré. La dame Léonarde a raison, dit gravement à son
tour le vieux nègre, et l'on peut ajouter à cela qu'il n'y a dans le monde que
des peines. Rendez grâces au ciel, mon ami, d'être tout d'un coup délivré des
périls, des embarras et des afflictions de la vie.
J'essuyai tranquillement ce discours, parce qu'il ne m'eût servi de rien de m'en
fâcher. Enfin Domingo, après avoir bien bu et bien mangé, se retira dans son
écurie. Léonarde prit aussitôt une lampe, et me conduisit dans un caveau qui
servait de cimetière aux voleurs qui mouraient de leur mort naturelle, et où je
vis un grabat qui avait plus l'air d'un tombeau que d'un lit. Voilà votre
chambre, me dit-elle. Le garçon dont vous avez le bonheur d'occuper la place y a
couché tant qu'il a vécu parmi nous, et il y repose encore après sa mort. Il
s'est laissé mourir à la fleur de son âge. Ne soyez pas assez simple pour suivre
son exemple. En achevant ces paroles, elle me donna la lampe et retourna dans sa
cuisine. Je posai la lampe à terre, et me jetai sur le grabat, moins pour
prendre du repos que pour me livrer tout entier à mes réflexions. O ciel !
dis-je, est-il une destinée aussi affreuse que la mienne ? On veut que je
renonce à la vue du soleil ; et comme si ce n'était pas assez d'être enterré
tout vif à dix-huit ans, il faut encore que je sois réduit à servir des voleurs,
à passer le jour avec des brigands, et la nuit avec des morts ! Ces pensées qui
me semblaient très mortifiantes, et qui l'étaient en effet, me faisaient pleurer
amèrement. Je maudis cent fois l'envie que mon oncle avait eue de m'envoyer à
Salamanque. Je me repentis d'avoir craint la justice de Cacabelos. J'aurais
voulu être à la question. Mais, considérant que je me consumais en plaintes
vaines, je me mis à rêver aux moyens de me sauver, et je me dis : est-il donc
impossible de me tirer d'ici ? Les voleurs dorment. La cuisinière et le nègre en
feront bientôt autant. Pendant qu'ils seront tous endormis, ne puis-je, avec
cette lampe, trouver l'allée par où je suis descendu dans cet enfer ? Il est
vrai que je ne me crois point assez fort pour lever la trappe qui est à
l'entrée. Cependant, voyons. Je ne veux rien avoir à me reprocher. Mon désespoir
me prêtera des forces et j'en viendrai peut-être à bout.
Je formai donc ce grand dessein. Je me levai quand je jugeai que Léonarde et
Domingo reposaient. Je pris la lampe et sortis du caveau en me recommandant à
tous les saints du paradis. Ce ne fut pas sans peine que je démêlai les détours
de ce nouveau labyrinthe. J'arrivai pourtant à la porte de l'écurie et j'aperçus
enfin l'allée que je cherchais. Je marche, je m'avance vers la trappe avec
autant de légèreté que de joie ; mais, hélas ! au milieu de l'allée je
rencontrai une maudite grille de fer bien fermée, et dont les barreaux étaient
si près l'un de l'autre, qu'on y pouvait à peine passer la main. Je me trouvai
bien sot à la vue de ce nouvel obstacle dont je ne m'étais point aperçu en
entrant, parce que la grille était alors ouverte. Je ne laissai pas pourtant de
tâter les barreaux. J'examinai la serrure. Je tâchais même de la forcer, lorsque
tout à coup je me sentis appliquer entre les deux épaules cinq ou six bons coups
de nerf de boeuf. Je poussai un cri si perçant que le souterrain en retentit ;
et, regardant aussitôt derrière moi, je vis le vieux nègre en chemise, qui d'une
main tenait une lanterne sourde, et de l'autre l'instrument de mon supplice. Ah
! ah ! dit-il, petit drôle, vous voulez vous sauver ! Oh ! ne pensez pas que
vous puissiez me surprendre. Je vous ai bien entendu. Vous avez cru la grille
ouverte, n'est-ce pas ? Apprenez, mon ami, que vous la trouverez désormais
toujours fermée. Quand nous retenons ici quelqu'un malgré lui, il faut qu'il
soit plus fin que vous pour nous échapper.
Cependant, au cri que j'avais fait, deux ou trois voleurs se réveillèrent en
sursaut ; et, ne sachant si c'était la sainte Hermandad qui venait fondre sur
eux, ils se levèrent et appelèrent leurs camarades. Dans un instant ils sont
tous sur pied. Ils prennent leurs épées et leurs carabines, et s'avancent
presque nus jusqu'à l'endroit où j'étais avec Domingo. Mais sitôt qu'ils surent
la cause du bruit qu'ils avaient entendu, leur inquiétude se convertit en éclats
de rire. Comment donc, Gil Blas, me dit le voleur apostat, il n'y a pas six
heures que tu es avec nous, et tu veux déjà t'en aller ? Il faut que tu aies
bien de l'aversion pour la retraite. Eh ! que ferais-tu donc si tu étais
chartreux ? Va te coucher. Tu en seras quitte cette fois-ci pour les coups que
Domingo t'a donnés ; mais s'il t'arrive jamais de faire un nouvel effort pour te
sauver, par saint Barthélemy ! nous t'écorcherons tout vif. A ces mots, il se
retira. Les autres voleurs s'en retournèrent aussi dans leurs chambres. Le vieux
nègre, fort satisfait de son expédition, rentra dans son écurie, et je regagnai
mon cimetière, où je passai le reste de la nuit à soupirer et à pleurer.
CHAPITRE VII
De ce que fit Gil Blas, ne pouvant faire mieux.
Je pensai succomber les premiers jours au chagrin qui me dévorait. Je ne
faisais que traîner une vie mourante; mais enfin mon bon génie m'inspira la
pensée de dissimuler. J'affectai de paraître moins triste. Je commençai à rire
et à chanter, quoique je n'en eusse aucune envie. En un mot, je me contraignis
si bien, que Léonarde et Domingo y furent trompés. Ils crurent que l'oiseau
s'accoutumait à la cage. Les voleurs s'imaginèrent la même chose. Je prenais un
air gai en leur versant à boire, et je me mêlais à leur entretien, quand je
trouvais occasion d'y placer quelque plaisanterie. Ma liberté, loin de leur
déplaire, les divertissait. Gil Blas, me dit le capitaine, un soir que je
faisais le plaisant, tu as bien fait, mon ami, de bannir la mélancolie. Je suis
charmé de ton humeur et de ton esprit. On ne connaît pas d'abord les gens. Je ne
te croyais pas si spirituel ni si enjoué.
Les autres me donnèrent aussi mille louanges. Ils me parurent si contents de
moi, que, profitant d'une si bonne disposition : messieurs, leur dis-je,
permettez que je vous découvre mes sentiments. Depuis que je demeure ici, je me
sens tout autre que je n'étais auparavant. Vous m'avez défait des préjugés de
mon éducation. J'ai pris insensiblement votre esprit. J'ai du goût pour votre
profession. Je meurs d'envie d'avoir l'honneur d'être un de vos confrères et de
partager avec vous les périls de vos expéditions. Toute la compagnie applaudit à
ce discours. On loua ma bonne volonté. Puis il fut résolu tout d'une voix qu'on
me laisserait servir encore quelque temps pour éprouver ma vocation ; qu'ensuite
on me ferait faire mes caravanes. Après quoi on m'accorderait la place honorable
que je demandais.
Il fallut donc continuer de me contraindre et d'exercer mon emploi d'échanson.
J'en fus très mortifié, car je n'aspirais à devenir voleur que pour avoir la
liberté de sortir comme les autres ; et j'espérais qu'en faisant des courses
avec eux, je leur échapperais quelque jour. Cette seule espérance soutenait ma
vie. L'attente néanmoins me paraissait longue, et je ne laissai pas d'essayer
plus d'une fois de surprendre la vigilance de Domingo ; mais il n'y eut pas
moyen. Il était trop sur ses gardes. J'aurais défié cent Orphées de charmer ce
Cerbère. Il est vrai aussi que, de peur de me rendre suspect, je ne faisais pas
tout ce que j'aurais pu faire pour le tromper. Il m'observait, et j'étais obligé
d'agir avec beaucoup de circonspection pour ne me pas trahir. Je m'en remettais
donc au temps que les voleurs m'avaient prescrit pour me recevoir dans leur
troupe, et je l'attendais avec autant d'impatience que si j'eusse dû entrer dans
une compagnie de traitants.
Grâce au ciel, six mois après, ce temps arriva. Le seigneur Rolando dit à ses
cavaliers : messieurs, il faut tenir la parole que nous avons donnée à Gil Blas.
Je n'ai pas mauvaise opinion de ce garçon-là. Je crois que nous en ferons
quelque chose. Je suis d'avis que nous le menions demain avec nous cueillir des
lauriers sur les grands chemins. Prenons soin nous-mêmes de le dresser à la
gloire. Les voleurs furent tous du sentiment de leur capitaine et pour me faire
voir qu'ils me regardaient déjà comme un de leurs compagnons, dès ce moment ils
me dispensèrent de les servir. Ils rétablirent la dame Léonarde dans l'emploi
qu'on lui avait ôté pour m'en charger. Ils me firent quitter mon habillement,
qui consistait en une simple soutanelle fort usée, et ils me parèrent de toute
la dépouille d'un gentilhomme nouvellement volé. Après cela, je me disposai à
faire ma première campagne.
CHAPITRE VIII
Gil Blas accompagne les voleurs. Quel exploit il fait sur les grands chemins.
Ce fut sur la fin d'une nuit du mois de septembre que je sortis du souterrain
avec les voleurs. J'étais armé comme eux d'une carabine, de deux pistolets,
d'une épée et d'une baïonnette, et je montais un assez bon cheval, qu'on avait
pris au même gentilhomme dont je portais les habits. Il y avait si longtemps que
je vivais dans les ténèbres, que le jour naissant ne manqua pas de m'éblouir ;
mais peu à peu mes yeux s'accoutumèrent à le souffrir.
Nous passâmes auprès de Ponferrada, et nous allâmes nous mettre en embuscade
dans un petit bois qui bordait le grand chemin de Léon. Là, nous attendions que
la fortune nous offrît quelque bon coup à faire, quand nous aperçûmes un
religieux de l'ordre de Saint-Dominique, monté, contre l'ordinaire de ces bons
pères, sur une mauvaise mule. Dieu soit loué, s'écria le capitaine en riant,
voici le chef-d'oeuvre de Gil Blas. Il faut qu'il aille détrousser ce moine.
Voyons comme il s'y prendra. Tous les voleurs jugèrent qu'effectivement cette
commission me convenait, et ils m'exhortèrent à m'en bien acquitter. Messieurs,
leur dis-je, vous serez contents. Je vais mettre ce père nu comme la main, et
vous amener ici sa mule. Non, non, dit Rolando, elle n'en vaut pas la peine.
Apporte-nous seulement la bourse de Sa Révérence. C'est tout ce que nous
exigeons de toi. Là-dessus je sortis du bois, et poussai vers le religieux, en
priant le ciel de me pardonner l'action que j'allais faire. J'aurais bien voulu
m'échapper dés ce moment-là. Mais la plupart des voleurs étaient encore mieux
montés que moi : s'ils m'eussent vu fuir, ils se seraient mis à mes trousses, et
m'auraient bientôt rattrapé, ou peut-être auraient-ils fait sur moi une décharge
de leurs carabines, dont je me serais fort mal trouvé. Je n'osai donc hasarder
une démarche si délicate. Je joignis le père et lui demandai la bourse, en lui
présentant le bout d'un pistolet. Il s'arrêta tout court pour me considérer; et,
sans paraître fort effrayé : mon enfant, me dit-il, vous êtes bien jeune. Vous
faites de bonne heure un vilain métier. Mon père, lui répondis-je, tout vilain
qu'il est, je voudrais l'avoir commencé plus tôt. Ah ! mon fils, répliqua le bon
religieux, qui n'avait garde de comprendre le vrai sens de mes paroles, que
dites-vous ? quel aveuglement souriez que je vous représente l'état malheureux
Oh ! mon père, interrompis-je avec précipitation, trêve de morale, s'il vous
plaît. Je ne viens pas sur les grands chemins pour entendre des sermons. Je veux
de l'argent. De l'argent ? me dit-il d'un air étonné ; vous jugez bien mal de la
charité des Espagnols, si vous croyez que les personnes de mon caractère aient
besoin d'argent pour voyager en Espagne. Détrompez-vous. On nous reçoit
agréablement partout. On nous loge. On nous nourrit, et l'on ne nous demande que
des prières. Enfin nous ne portons point d'argent sur la route. Nous nous
abandonnons à la Providence. Eh ! non, non, lui repartis-je, vous ne vous y
abandonnez pas. Vous avez toujours de bonnes pistoles pour être plus sûrs de la
Providence. Mais, mon père, ajoutai-je, finissons. Mes camarades, qui sont dans
ce bois, s'impatientent. Jetez tout à l'heure votre bourse à terre, ou bien je
vous tue.
A ces mots, que je prononçai d'un air menaçant, le religieux sembla craindre
pour sa vie. Attendez, me dit-il, je vais donc vous satisfaire, puisqu'il le
faut absolument. Je vois bien qu'avec vous autres, les figures de rhétorique
sont inutiles. En disant cela, il tira de dessous sa robe une grosse bourse de
peau de chamois, qu'il laissa tomber à terre. Alors je lui dis qu'il pouvait
continuer son chemin, ce qu'il ne me donna pas la peine de répéter. Il pressa
les flancs de sa mule, qui, démentant l'opinion que j'avais d'elle, car je ne la
croyais pas meilleure que celle de mon oncle, prit tout à coup un assez bon
train. Tandis qu'il s'éloignait, je mis pied à terre. Je ramassai la bourse qui
me parut pesante. Je remontai sur ma bête et regagnai promptement le bois, où
les voleurs m'attendaient avec impatience, pour me féliciter de ma victoire. A
peine me donnèrent-ils le temps de descendre de cheval, tant ils s'empressaient
de m'embrasser. Courage, Gil Blas, me dit Rolando, tu viens de faire des
merveilles. J'ai eu les yeux sur toi pendant ton expédition. J'ai observé ta
contenance. Je te prédis que tu deviendras un excellent voleur de grand chemin.
Le lieutenant et les autres applaudirent à la prédiction et m'assurèrent que je
ne pouvais manquer de l'accomplir quelque jour. Je les remerciai de la haute
idée qu'ils avaient de moi et leur promis de faire tous mes efforts pour la
soutenir.
Après qu'ils m'eurent d'autant plus loué que je méritais moins de l'être, il
leur prit envie d'examiner le butin dont je revenais chargé. Voyons, dirent-ils,
voyons ce qu'il y a dans la bourse du religieux. Elle doit être bien garnie,
continua l'un d'entre eux, car ces bons pères ne voyagent pas en pèlerins. Le
capitaine délia la bourse, l'ouvrit, et en tira deux ou trois poignées de
petites médailles de cuivre, entremêlées d'agnus Dei, avec quelques scapulaires.
A la vue d'un larcin si nouveau, tous les voleurs éclatèrent en ris immodérés.
Vive Dieu ! s'écria le lieutenant, nous avons bien de l'obligation à Gil Blas.
Il vient, pour son coup d'essai, de faire un vol fort salutaire à la compagnie.
Cette plaisanterie en attira d'autres. Ces scélérats, et particulièrement celui
qui avait apostasié, commencèrent à s'égayer sur la matière. Il leur échappa
mille traits qui marquaient bien le dérèglement de leurs moeurs. Moi seul je ne
riais point. Il est vrai que les railleurs m'en ôtaient l'envie en se
réjouissant aussi à mes dépens. Chacun me lança son trait, et le capitaine me
dit : ma foi, Gil Blas, je te conseille, en ami, de ne te plus jouer aux moines.
Ce sont des gens trop fins et trop rusés pour toi.
CHAPITRE IX
De l'événement sérieux qui suivit cette aventure.
Nous demeurâmes dans le bois la plus grande partie de la journée, sans
apercevoir aucun voyageur qui pût payer pour le religieux. Enfin nous en
sortîmes pour retourner au souterrain, bornant nos exploits à ce risible
événement, qui faisait encore le sujet de notre entretien lorsque nous
découvrîmes de loin un carrosse à quatre mules. Il venait à nous au grand trot
et il était accompagné de trois hommes à cheval qui nous parurent bien armés.
Rolando fit faire halte à la troupe pour tenir conseil là-dessus, et le résultat
fut qu'on attaquerait. Aussitôt, il nous rangea de la manière qu'il voulut et
nous marchâmes en bataille au-devant du carrosse. Malgré les applaudissements
que j'avais reçus dans le bois, je me sentis saisi d'un grand tremblement, et
bientôt il sortit de tout mon corps une sueur froide qui ne me présageait rien
de bon. Pour surcroît de bonheur, j'étais au front de la bataille, entre le
capitaine et le lieutenant, qui m'avaient placé là pour m'accoutumer au feu tout
d'un coup. Rolando, remarquant jusqu'à quel point la nature pâtissait chez moi,
me regarda de travers, et me dit d'un air brusque : Écoute, Gil Blas, songe à
faire ton devoir. Je t'avertis que, si tu recules, je te casserai la tête d'un
coup de pistolet. J'étais trop persuadé qu'il le ferait comme il le disait, pour
négliger l'avertissement. C'est pourquoi je ne pensais plus qu'à recommander mon
âme à Dieu.
Pendant ce temps-là, le carrosse et les cavaliers s'approchaient. Ils connurent
quelle sorte de gens nous étions, et, devinant notre dessein à notre contenance,
ils s'arrêtèrent à la portée d'une escopette. Ils avaient, aussi bien que nous,
des carabines et des pistolets. Tandis qu'ils se préparaient à nous recevoir, il
sortit du carrosse un homme bien fait et richement vêtu. Il monta sur un cheval
de main, dont un des cavaliers tenait la bride, et il se mit à la tête des
autres. Il n'avait pour armes que son épée et deux pistolets. Encore qu'ils ne
fussent que quatre contre neuf car le cocher demeura sur son siège, ils
s'avancèrent vers nous avec une audace qui redoubla mon effroi. Je ne laissai
pas pourtant, bien que tremblant de tous mes membres, de me tenir prêt à tirer
mon coup ; mais, pour dire les choses comme elles sont, je fermai les yeux et
tournai la tête en déchargeant ma carabine ; et, de la manière que je tirai, je
ne dois point avoir ce coup-là sur la conscience.
Je ne ferai point un détail de l'action. Quoique présent, je ne voyais rien, et
ma peur, en me troublant l'imagination, me cachait l'horreur du spectacle même
qui m'effrayait. Tout ce que je sais, c'est qu'après un grand bruit de
mousquetades, j'entendis mes compagnons crier à pleine tète : Victoire !
victoire ! A cette acclamation, la terreur qui s'était emparée de mes sens se
dissipa, et j'aperçus sur le champ de bataille les quatre cavaliers étendus sans
vie. De notre côté, nous n'eûmes qu'un homme de tué. Ce fut l'apostat, qui n'eut
en cette occasion que ce qu'il méritait pour son apostasie et pour ses mauvaises
plaisanteries sur les scapulaires. Le lieutenant reçut au bras une blessure,
mais elle se trouva très légère, le coup n'ayant fait qu'effleurer la peau.
Le seigneur Rolando courut d'abord à la portière du carrosse. Il y avait dedans
une dame de vingt-quatre à vingt-cinq ans, qui lui parut très belle, malgré le
triste état où il la voyait. Elle s'était évanouie pendant le combat, et son
évanouissement durait encore. Tandis qu'il s'occupait à la regarder, nous
songeâmes, nous autres, au butin. Nous commençâmes par nous assurer des chevaux
des cavaliers tués, car ces animaux, épouvantés du bruit des coups, s'étaient un
peu écartés après avoir perdu leurs guides. Pour les mules, elles n'avaient pas
branlé, quoique durant l'action le cocher eût quitté son siège pour se sauver.
Nous mîmes pied à terre pour les dételer, et nous les chargeâmes de plusieurs
malles que nous trouvâmes attachées devant et derrière le carrosse. Cela fait,
on prit, par ordre du capitaine, la dame qui n'avait point encore rappelé ses
esprits, et on la mit à cheval entre les mains d'un voleur des mieux montés.
Puis, laissant sur le grand chemin le carrosse et les morts dépouillés, nous
emmenâmes avec nous la dame, les mules et les chevaux.
CHAPITRE X
De quelle manière les voleurs en usèrent avec la dame. Du grand dessein que
forma Gil Blas et quel en fut l'événement.
Il y avait déjà plus d'une heure qu'il était nuit quand nous arrivâmes au
souterrain. Nous menâmes d'abord les bêtes à l'écurie, où nous fûmes obligés
nous-mêmes de les attacher au râtelier et d'en avoir soin, parce que le vieux
nègre était au lit depuis trois jours. Outre que la goutte l'avait pris
violemment, un rhumatisme le tenait entrepris de tous ses membres. Il ne lui
restait rien de fibre que la langue qu'il employait à témoigner son impatience
par d'horribles blasphèmes. Nous laissâmes ce misérable jurer et blasphémer, et
nous allâmes à la cuisine, où nous donnâmes toute notre attention à la dame.
Nous fîmes si bien que nous vînmes à bout de la tirer de son évanouissement.
Mais quand elle eut repris l'usage de ses sens, et qu'elle se vit entre les bras
de plusieurs hommes qui lui étaient inconnus, elle sentit son malheur. Elle en
frémit. Tout ce que la douleur et le désespoir ensemble peuvent avoir de plus
affreux parut peint dans ses yeux, qu'elle leva au ciel, comme pour se plaindre
à lui des indignités dont elle était menacée. Puis, cédant tout à coup à ces
images épouvantables, elle retombe en défaillance, sa paupière se referme, et
les voleurs s'imaginent que la mort va leur enlever leur proie. Alors le
capitaine, jugeant plus à propos de l'abandonner à elle-même que de la
tourmenter par de nouveaux secours, la fit porter sur le lit de Léonarde, où on
la laissa toute seule, au hasard de ce qu'il en pouvait arriver.
Nous passâmes dans le salon, où un des voleurs, qui avait été chirurgien, visita
le bras du lieutenant et le frotta de baume. L'opération faite, on voulut voir
ce qu'il y avait dans les malles. Les unes se trouvèrent remplies de dentelles
et de linge, les autres d'habits ; mais la dernière qu'on ouvrit renfermait
quelques sacs pleins de pistoles. Ce qui réjouit infiniment messieurs les
intéressés. Après cet examen, la cuisinière dressa le couvert et servit. Nous
nous entretînmes d'abord de la grande victoire que nous avions remportée. Sur
quoi Rolando m'adressant la parole : avoue, Gil Blas, me dit-il, avoue que tu as
eu grand'peur. Je répondis que j'en demeurais d'accord de bonne foi ; mais que
je me battrais comme un paladin quand j'aurais fait seulement deux ou trois
campagnes. Là-dessus toute la compagnie prit mon parti, en disant qu'on devait
me le pardonner : que l'action avait été vive ; et que, pour un jeune homme qui
n'avait jamais vu le feu, je ne m'étais point mal tiré d'affaire.
La conversation tomba ensuite sur les mules et les chevaux que nous venions
d'amener au souterrain. Il fut arrêté que, le lendemain, avant le jour, nous
partirions tous pour les aller vendre à Mansilla, où probablement on n'aurait
point encore entendu parler de notre expédition. Cette résolution prise, nous
achevâmes de souper. Puis nous retournâmes à la cuisine pour voir la dame. Nous
la trouvâmes dans la même situation. Néanmoins, quoiqu'elle parût à peine jouir
d'un reste de vie, quelques voleurs ne laissèrent pas de jeter sur elle un ¦il
profane, et de témoigner une brutale envie, qu'ils auraient satisfaite, si
Rolando ne les en eût empêchés, en leur représentant qu'ils devaient du moins
attendre que la dame fût sortie de cet accablement de tristesse qui lui ôtait
tout sentiment. Le respect qu'ils avaient pour leur capitaine retint leur
incontinence. Sans cela rien ne pouvait sauver la dame. Sa mort même n'aurait
peut-être pas mis son honneur en sûreté.
Nous laissâmes encore cette malheureuse femme dans l'état où elle était. Rolando
se contenta de charger Léonarde d'en avoir soin, et chacun se retira dans sa
chambre. Pour moi, lorsque je fus couché, au lieu de me livrer au sommeil, je ne
fis que m'occuper du malheur de la dame. Je ne doutais point que ce ne fût une
personne de qualité, et j'en trouvais son sort plus déplorable. Je ne pouvais,
sans frémir, me peindre les horreurs qui l'attendaient, et je m'en sentais aussi
vivement touché que si le sang ou l'amitié m'eût, attaché à elle. Enfin, après
avoir bien plaint sa destinée, je rêvai aux moyens de préserver son honneur du
péril où il était et de me tirer en même temps du souterrain. Je songeai que le
vieux nègre ne pouvait se remuer, et que, depuis son indisposition, la
cuisinière avait la clef de la grille. Cette pensée m'échauffa l'imagination, et
me fit concevoir un projet que je digérai bien ; puis j'en commençai
sur-le-champ l'exécution de la manière suivante.
Je feignis d'avoir la colique. Je poussai d'abord des plaintes et des
gémissements. Ensuite, élevant la voix, je jetai de grands cris. Les voleurs se
réveillent et sont bientôt auprès de moi. Ils me demandent ce qui m'oblige à
crier ainsi. Je répondis que j'avais une colique horrible, et, pour mieux le
leur persuader, je me mis à grincer les dents, à faire des grimaces et des
contorsions effroyables, et à m'agiter d'une étrange façon. Après cela, je
devins tout à coup tranquille, comme si mes douleurs m'eussent donné quelque
relâche. Un instant après, je me remis à faire des bonds sur mon grabat et à me
tordre les bras. En un mot, je jouai si bien mon rôle, que les voleurs, tout
fins qu'ils étaient, s'y laissèrent tromper et crurent qu'en effet je sentais
des tranchées violentes. Aussitôt ils s'empressent tous à me soulager. L'un
m'apporte une bouteille d'eau-de-vie et m'en fait avaler la moitié ; l'autre me
donne, malgré moi, un lavement d'huile d'amandes douces ; un autre va chauffer
une serviette et vient me l'appliquer toute brûlante sur le ventre. J'avais beau
crier miséricorde ;ils imputaient mes cris à ma colique et continuaient à me
faire souffrir des maux véritables en voulant m'en ôter un que je n'avais point.
Enfin, ne pouvant plus y résister, je fus obligé de leur dire que je ne sentais
plus de tranchées, et que je les conjurais de me donner quartier. Ils cessèrent
de me fatiguer de leurs remèdes, et je me gardai bien de me plaindre davantage,
de peur d'éprouver encore leurs secours.
Cette scène dura près de trois heures. Après quoi, les voleurs, jugeant que le
jour ne devait pas être fort éloigné, se préparèrent à partir pour Mansilla. Je
voulus me lever pour leur faire croire que j'avais grande envie de les
accompagner. Mais ils m'en empêchèrent. Non, non, Gil Blas, me dit le seigneur
Rolando, demeure ici, mon fils. Ta colique pourrait te reprendre. Tu viendras
une autre fois avec nous. Pour aujourd'hui, tu n'es pas en état de nous suivre.
Je ne crus pas devoir insister fort sur cela, de crainte que l'on ne se rendît à
mes instances. Je parus seulement très mortifié de ne pouvoir être de la partie.
Ce que je fis d'un air si naturel, qu'ils sortirent tous du souterrain sans
avoir le moindre soupçon de mon projet. Après leur départ, que j'avais tâché de
hâter par mes voeux, je m'adressai ce discours : Oh çà ! Gil Blas, c'est à
présent qu'il faut avoir de la résolution. Arme-toi de courage pour achever ce
que tu as si heureusement commencé. Domingo n'est point en état de s'opposer à
ton entreprise, et Léonarde ne peut t'empêcher de l'exécuter. Saisis cette
occasion de t'échapper. Tu n'en trouveras jamais peut-être une plus favorable.
Ces réflexions me remplirent de confiance. Je me levai. Je pris mon épée et mes
pistolets, et j'allai d'abord à la cuisine ; mais avant que d'y entrer, comme
j'entendis parler Léonarde, je m'arrêtai pour écouter. Elle parlait à la dame
inconnue, qui avait repris ses esprits, et qui, considérant toute son infortune,
pleurait alors et se désespérait. Pleurez, ma fille, lui disait-elle, fondez en
larmes. N'épargnez point les soupirs. Cela vous soulagera. Votre saisissement
était dangereux; mais il n'y a plus rien à craindre, puisque vous versez des
pleurs. Votre douleur s'apaisera peu à peu, et vous vous accoutumerez à vivre
ici avec nos messieurs, qui sont d'honnêtes gens. Vous serez mieux traitée
qu'une princesse. Ils auront pour vous mille complaisances, et vous témoigneront
tous les jours de l'affection. Il y a bien des femmes qui voudraient être à
votre place.
Je ne donnai pas le temps à Léonarde d'en dire davantage. J'entrai ; et, lui
mettant un pistolet sur la gorge, je la pressai d'un air menaçant de me remettre
la clef de la grille. Elle fut troublée de mon action ; et, quoique très avancée
dans sa carrière, elle se sentit encore assez attachée à la vie pour n'oser me
refuser ce que je lui demandais. Lorsque j'eus la clef entre les mains,
j'adressai la parole à la dame affligée. Madame, lui fis-je, le ciel vous a
envoyé un libérateur. Levez-vous pour me suivre. Je vais vous mener où il vous
plaira que je vous conduise. La dame ne fut pas sourde à ma voix, et mes paroles
firent tant d'impression sur son esprit, que, rappelant tout ce qui lui restait
de forces, elle se leva et vint se jeter à mes pieds, et me conjura de conserver
son honneur. Je la relevai, et l'assurai qu'elle pouvait compter sur moi.
Ensuite, je pris des cordes que j'aperçus dans la cuisine ; et, à l'aide de la
dame, je liai Léonarde aux pieds d'une grosse table, en lui protestant que je la
tuerais si elle poussait le moindre cri. Après cela, j'allumai de la bougie, et
j'allai avec l'inconnue à la chambre où étaient les espèces d'or et d'argent. Je
mis dans mes poches autant de pistoles et de doubles pistoles qu'il y en put
tenir ; et, pour obliger la dame à s'en charger aussi, je lui représentai
qu'elle ne faisait que reprendre son bien. Quand nous en eûmes une bonne
provision, nous marchâmes vers l'écurie, où j'entrai seul avec mes pistolets en
état. Je comptais bien que le vieux nègre, malgré sa goutte et son rhumatisme,
ne me laisserait pas tranquillement seller et brider mon cheval, et j'étais dans
la résolution de le guérir pour jamais de ses maux, s'il s'avisait de vouloir
faire le méchant ; mais, par bonheur, il était alors si accablé des douleurs
qu'il avait souffertes et de celles qu'il souffrait encore, que je tirai mon
cheval de l'écurie sans même qu'il parût s'en apercevoir. La dame m'attendait à
la porte. Nous enfilâmes promptement l'allée par où l'on sortait du souterrain.
Nous arrivons à la grille. Nous l'ouvrons, et nous parvenons enfin à la trappe.
Nous eûmes beaucoup de peine à la lever, ou plutôt, pour en venir à bout, nous
eûmes besoin de la force nouvelle que nous prêta l'envie de nous sauver.
Le jour commençait à paraître lorsque nous nous vîmes hors de cet abîme. Nous
songeâmes aussitôt à nous en éloigner. Je me jetai en selle ; la dame monta
derrière moi, et, suivant au galop le premier sentier qui se présenta, nous
sortîmes bientôt de la forêt. Nous entrâmes dans une plaine coupée de plusieurs
routes. Nous en prîmes une au hasard. Je mourais de peur qu'elle ne nous
conduisît à Mansilla et que nous ne rencontrassions Rolando et ses camarades.
Heureusement ma crainte fut vaine. Nous arrivâmes à la ville d'Astorga sur les
deux heures après midi. J'aperçus des gens qui nous regardaient avec une extrême
attention, comme si c'eût été pour eux un spectacle nouveau devoir une femme à
cheval derrière un homme. Nous descendîmes à la première hôtellerie. J'ordonnai
d'abord qu'on mît à la broche une perdrix et un lapereau. Pendant qu'on
exécutait mon ordre, je conduisis la dame à une chambre, où nous commençâmes à
nous entretenir. Ce que nous n'avions pu faire en chemin, parce que nous étions
venus trop vite. Elle me témoigna combien elle était sensible au service que je
venais de lui rendre, et me dit qu'après une action si généreuse elle ne pouvait
se persuader que je fusse un compagnon des brigands à qui je l'avais arrachée.
Je lui contai mon histoire pour confirmer la bonne opinion qu'elle avait conçue
de moi. Par là je l'engageai à me donner sa confiance et à m'apprendre ses
malheurs, qu'elle me raconta comme je vais le dire dans le chapitre suivant.
CHAPITRE XI
Histoire de doña Mencia de Mosquera
Je suis née à Valladolid, et je m'appelle doña Mencia de Mosquera. Don Martin,
mon père, après avoir consommé presque tout son patrimoine dans le service, fut
tué en Portugal, à la tête d'un régiment qu'il commandait. Il me laissa si peu
de bien, que j'étais un assez mauvais parti, quoique je fusse fille unique. Je
ne manquai pas toutefois d'amants, malgré la médiocrité de ma fortune. Plusieurs
cavaliers des plus considérables d'Espagne me recherchèrent en mariage. Celui
qui attira mon attention fut don Alvar de Mello. Véritablement il était mieux
fait que ses rivaux, mais des qualités plus solides me déterminèrent en sa
faveur. Il avait de l'esprit, de la discrétion, de la valeur et de la probité.
D'ailleurs, il pouvait passer pour l'homme du monde le plus galant. Fallait-il
donner une fête, rien n'était mieux entendu ; et, s'il paraissait dans des
joutes, il y faisait toujours admirer sa force et son adresse. Je le préférai
donc à tous les autres, et je l'épousai.
Peu de jours après notre mariage, il rencontra dans un endroit écarté don André
de Baësa, qui avait été l'un de ses rivaux. Ils se piquèrent l'un l'autre, et
mirent l'épée à la main. Il en coûta la vie à don André. Comme il était neveu du
corregidor de Valladolid, homme violent et mortel ennemi de la maison de Mello,
don Alvar crut ne pouvoir assez tôt sortir de la ville. Il revint promptement au
logis, où, pendant qu'on lui préparait un cheval, il me conta ce qui venait de
lui arriver. Ma chère Mencia, me dit-il ensuite, il faut nous séparer. Vous
connaissez le corregidor. Ne nous flattons point. Il va me poursuivre vivement.
Vous n'ignorez pas quel est son crédit. Je ne serai pas en sûreté dans le
royaume. Il était si pénétré de sa douleur et de celle dont il me voyait saisie,
qu'il n'en put dire davantage. Je lui fis prendre de l'or et quelques
pierreries. Puis il me tendit les bras, et nous ne fîmes, pendant un quart
d'heure, que confondre nos soupirs et nos larmes. Enfin, on vint l'avertir que
le cheval était prêt. Il s'arrache d'auprès de moi. Il part, et me laisse dans
un état qu'on ne saurait représenter. Heureuse, si l'excès de mon affliction
m'eût alors fait mourir ! Que ma mort m'aurait épargné de peines et d'ennuis !
Quelques heures après que don Alvar fut parti, le corregidor apprit sa fuite. Il
le fit poursuivre et n'épargna rien pour l'avoir en sa puissance. Mon époux
toutefois trompa sa poursuite et sut se mettre en sûreté. De manière que le juge
se voyant réduit à borner sa vengeance à la seule satisfaction d'ôter les biens
à un homme dont il aurait voulu verser le sang, il n'y travailla pas en vain.
Tout ce que don Alvar pouvait avoir de fortune fut confisqué.
Je demeurai dans une situation très affligeante. J'avais à peine de quoi
subsister. Je commençai à mener une vie retirée, n'ayant qu'une femme pour tout
domestique. Je passais les jours à pleurer, non une indigence que je supportais
patiemment, mais l'absence d'un époux chéri, dont je ne recevais aucune
nouvelle. Il m'avait pourtant promis, dans nos tristes adieux, qu'il aurait soin
de m'informer de son sort, dans quelque endroit du monde où sa mauvaise étoile
pût le conduire. Cependant, sept années s'écoulèrent sans que j'entendisse
parler de lui. L'incertitude où j'étais de sa destinée me causait une profonde
tristesse. Enfin, j'appris qu'en combattant pour le roi de Portugal, dans le
royaume de Fez, il avait perdu la vie dans une bataille. Un homme revenu depuis
peu d'Afrique me fit ce rapport, en m'assurant qu'il avait parfaitement connu
don Alvar de Mello, qu'il avait servi dans l'armée portugaise avec lui, et qu'il
l'avait vu périr dans l'action. Il ajoutait à cela d'autres circonstances encore
qui achevèrent de me persuader que mon époux n'était plus.
Dans ce temps-là, don Ambrosio Mesia Carrillo, marquis de la Guardia, vint à
Valladolid. C'était un de ces vieux seigneurs qui, par leurs manières galantes
et polies, font oublier leur âge, et savent encore plaire aux femmes. Un jour,
on lui conta par hasard l'histoire de don Alvar et, sur le portrait qu'on lui
fit de moi, il eut envie de me voir. Pour satisfaire sa curiosité, il gagna une
de mes parentes, qui m'attira chez elle. Il s'y trouva. Il me vit, et je lui
plus, malgré l'impression de douleur qu'on remarquait sur mon visage ; mais que
dis-je : malgré ? peut-être ne fut-il touché que de mon air triste et
languissant qui le prévenait en faveur de ma fidélité. Ma mélancolie peut-être
fit naître son amour. Aussi bien il me dit plus d'une fois qu'il me regardait
comme un prodige de constance, et même qu'il enviait le sort de mon mari,
quelque déplorable qu'il fût d'ailleurs. En un mot, il fut frappé de ma vue, et
il n'eut pas besoin de me voir une seconde fois pour prendre la résolution de
m'épouser.
Il choisit l'entremise de ma parente pour me faire agréer son dessein. Elle me
vint trouver, et me représenta que mon époux ayant achevé son destin dans le
royaume de Fez, comme on nous l'avait rapporté, il n'était pas raisonnable
d'ensevelir plus longtemps mes charmes ; que j'avais assez pleuré un homme avec
qui je n'avais été unie que quelques moments, et que je devais profiter de
l'occasion qui se présentait ; que je serais la plus heureuse femme du monde.
Là-dessus elle me vanta la noblesse du vieux marquis, ses grands biens et son
bon caractère ; mais elle eut beau s'étendre avec éloquence sur tous les
avantages qu'il possédait, elle ne put me persuader. Ce n'est pas que je
doutasse de la mort de don Alvar, ni que la crainte de le revoir tout à coup,
lorsque j'y penserais le moins, m'arrêtât. Le peu de penchant, ou plutôt la
répugnance que je me sentais pour un second mariage, après tous les malheurs du
premier, faisait le seul obstacle que ma parente eût à lever. Aussi ne se
rebuta-t-elle point. Au contraire, son zèle pour don Ambrosio en redoubla. Elle
engagea toute ma famille dans les intérêts de ce vieux seigneur. Mes parents
commencèrent à me presser d'accepter un parti si avantageux. J'en étais à tout
moment obsédée, importunée, tourmentée. Il est vrai que ma misère, qui devenait
de jour en jour plus grande, ne contribua pas peu à laisser vaincre ma
résistance.
Je ne pus donc m'en défendre ; je cédai à leurs pressantes instances, et
j'épousai le marquis de la Guardia, qui, dès le lendemain de mes noces, m'emmena
dans un très beau château qu'il a auprès de Burgos, entre Grajal et Rodillas. Il
conçut pour moi un amour violent. Je remarquais dans toutes ses actions une
envie de me plaire. Il s'étudiait à prévenir mes moindres désirs. Jamais époux
n'a eu tant d'égards pour une femme, et jamais amant n'a fait voir tant de
complaisance pour une maîtresse. J'aurais passionnément aimé don Ambrosio,
malgré la disproportion de nos âges, si j'eusse été capable d'aimer quelqu'un
après don Alvar. Mais les coeurs constants ne sauraient avoir qu'une passion. Le
souvenir de mon premier époux rendait inutiles tous les soins que le second
prenait pour me plaire. Je ne pouvais donc payer sa tendresse que de purs
sentiments de reconnaissance.
J'étais dans cette disposition, quand, prenant l'air un jour à une fenêtre de
mon appartement, j'aperçus dans le jardin une manière de paysan qui me regardait
avec attention. Je crus que c'était un garçon jardinier. Je pris peu garde à lui
; mais le lendemain m'étant remise à la fenêtre, je le vis au même endroit, et
il me parut encore fort attaché à me considérer. Cela me frappa. Je l'envisageai
à mon tour ; et, après l'avoir observé quelque temps, il me sembla reconnaître
les traits du malheureux don Alvar. Cette apparition excita dans tous mes sens
un trouble inconcevable. Je poussai un grand cri. J'étais alors, par bonheur,
seule avec Inès, celle de toutes mes femmes qui avait le plus de part à ma
confiance. Je lui dis le soupçon qui agitait mes esprits. Elle ne fit qu'en
rire, et elle s'imagina qu'une légère ressemblance avait trompé mes yeux.
Rassurez-vous, madame, me dit-elle, et ne pensez pas que vous ayez vu votre
premier époux. Quelle apparence y a-t-il qu'il soit ici sous une forme de paysan
? est-il même croyable qu'il vive encore ? Je vais, ajouta-t-elle, descendre au
jardin et parler à ce villageois. Je saurai quel homme c'est, et je reviendrai
dans un moment vous en instruire. Inès alla donc au jardin ; et peu de temps
après je la vis rentrer dans mon appartement fort émue. Madame, dit-elle, votre
soupçon n'est que trop bien éclairci. C'est don Alvar lui-même que vous venez de
voir. Il s'est découvert d'abord, et il vous demande un entretien secret.
Comme je pouvais à l'heure même recevoir don Alvar, parce que le marquis était à
Burgos, je chargeai ma suivante de me l'amener dans mon cabinet par un escalier
dérobé. Vous jugez bien que j'étais dans une terrible agitation. Je ne pus
soutenir la vue d'un homme qui était en droit de m'accabler de reproches. Je
m'évanouis dès qu'il se présenta devant moi. Ils me secoururent promptement,
Inès et lui ; et quand ils m'eurent fait revenir de mon évanouissement, don
Alvar me dit : Madame, remettez-vous, de grâce. Que ma présence ne soit pas un
supplice pour vous. Je n'ai pas dessein de vous faire la moindre peine. Je ne
viens point en époux furieux vous demander compte de la foi jurée, et vous faire
un crime du second engagement que vous avez contracté. Je n'ignore pas que c'est
l'ouvrage de votre famille. Toutes les persécutions que vous avez souffertes à
ce sujet me sont connues. D'ailleurs, on a répandu dans Valladolid le bruit de
ma mort; et vous l'avez cru avec d'autant plus de fondement, qu'aucune lettre de
ma part ne vous assurait du contraire. Enfin, je sais de quelle manière vous
avez vécu depuis notre cruelle séparation, et que la nécessité, plutôt que
l'amour, vous a jetée dans ses bras Ah ! seigneur, interrompis-je en pleurant,
pourquoi voulez-vous excuser votre épouse ? elle est coupable puisque vous
vivez. Que ne suis-je encore dans la misérable situation où j'étais avant que
d'épouser don Ambrosio ! Funeste hyménée ! hélas ! j'aurais du moins, dans ma
misère, la consolation de vous revoir sans rougir.
Ma chère Mencia, reprit don Alvar d'un air qui marquait jusqu'à quel point il
était pénétré de mes larmes, je ne me plains pas de vous ; et, bien loin de vous
reprocher l'état brillant où je vous retrouve, je jure que j'en rends grâces au
ciel. Depuis le triste jour de mon départ de Valladolid, j'ai toujours eu la
fortune contraire: ma vie n'a été qu'un enchaînement d'infortunes ; et, pour
comble de malheurs, je n'ai pu vous donner de mes nouvelles. Trop sûr de votre
amour, je me représentais sans cesse la situation où ma fatale tendresse vous
avait réduite. Je me peignais doña Mencia dans les pleurs. Vous faisiez le plus
grand de mes maux. Quelquefois, je l'avouerai, je me suis reproché comme un
crime le bonheur de vous avoir plu. J'ai souhaité que vous eussiez penché vers
quelqu'un de mes rivaux, puisque la préférence que vous m'aviez donnée sur eux
vous coûtait si cher. Cependant, après sept années de souffrances, plus épris de
vous que jamais, j'ai voulu vous revoir. Je n'ai pu résister à cette envie, et
la fin d'un long esclavage m'ayant permis de la satisfaire, j'ai été sous ce
déguisement à Valladolid, au hasard d'être découvert. Là, j'ai tout appris. Je
suis venu ensuite à ce château, et j'ai trouvé moyen de m'introduire chez le
jardinier, qui m'a retenu pour travailler dans les jardins. Voilà de quelle
manière je me suis conduit pour parvenir à vous parler secrètement. Mais ne vous
imaginez pas que j'aie dessein de troubler, par mon séjour ici, la félicité dont
vous jouissez, Je vous aime plus que moi-même. Je respecte votre repos, et je
vais, après cet entretien, achever loin de vous de tristes jours que je vous
sacrifie.
Non, don Alvar, non, m'écriai-je à ces paroles ! Je ne souffrirai pas que vous
me quittiez une seconde fois. Je veux partir avec vous. Il n'y a que la mort qui
puisse désormais nous séparer. Croyez-moi, reprit-il, vivez avec don Ambrosio.
Ne vous associez point à mes malheurs. Laissez-m'en soutenir tout le poids. Il
me dit encore d'autres choses semblables ; mais plus il paraissait vouloir
s'immoler à mon bonheur, moins je me sentais disposée à y consentir. Lorsqu'il
me vit ferme dans la résolution de le suivre, il changea tout à coup de ton ; et
prenant un air plus content: madame, me dit-il, puisque vous aimez encore assez
don Alvar pour préférer sa misère à la prospérité où vous êtes, allons donc
demeurer à Bétancos, dans le fond du royaume de Galice. J'ai là une retraite
assurée. Si mes disgrâces m'ont ôté tous mes biens, elles ne m'ont point fait
perdre tous mes amis. Il m'en reste encore de fidèles, qui m'ont mis en état de
vous enlever. J'ai fait faire un carrosse à Zamora par leur secours. J'ai acheté
des mules et des chevaux, et suis accompagné de trois Galiciens des plus
résolus. Ils sont armés de carabines et de pistolets, et ils attendent mes
ordres dans le village de Rodillas. Profitons, ajouta-t-il, de l'absence de don
Ambrosio. Je vais faire venir le carrosse jusqu'à la porte de ce château, et
nous partirons dans le moment. J'y consentis. Don Alvar vola vers Rodillas, et
revint en peu de temps, avec ses trois cavaliers, m'enlever au milieu de mes
femmes, qui, ne sachant que penser de cet enlèvement, se sauvèrent fort
effrayées. Inès seule était au fait ; mais elle refusa de lier son sort au mien,
parce qu'elle aimait un valet de chambre de don Ambrosio.
Je montai donc en carrosse avec don Alvar n'emportant que mes hardes et quelques
pierreries que j'avais avant mon second mariage ; car je ne voulus rien prendre
de tout ce que le marquis m'avait donné en m'épousant. Nous prîmes la route du
royaume de Galice, sans savoir si nous serions assez heureux pour y arriver.
Nous avions sujet de craindre que don Ambrosio, à son retour, ne se mît sur nos
traces avec un grand nombre de personnes, et ne nous joignît. Cependant, nous
marchâmes pendant deux jours sans voir paraître à nos trousses aucun cavalier.
Nous espérions que la troisième journée se passerait de même, et déjà nous nous
entretenions fort tranquillement. Don Alvar me contait la triste aventure qui
avait donné lieu au bruit de sa mort, et comment, après cinq années d'esclavage,
il avait recouvré la liberté, quand nous rencontrâmes hier sur le chemin de Léon
les voleurs avec qui vous étiez. C'est lui qu'ils ont tué avec tous ses gens, et
c'est lui qui fait couler les pleurs que vous me voyez répandre en ce moment.
CHAPITRE XII
De quelle manière désagréable Gil Blas et la dame furent interrompus
Doña Mencia fondit en larmes après avoir achevé ce récit. Je la laissai donner
un libre cours à ses soupirs. Je pleurai même aussi, tant il est naturel de
s'intéresser pour les malheureux, et particulièrement pour une belle personne
affligée. J'allais lui demander quel parti elle voulait prendre dans la
conjoncture ou elle se trouvait, et peut-être allait-elle me consulter
là-dessus, si notre conversation n'eût pas été interrompue ; mais nous
entendîmes dans l'hôtellerie un grand bruit, qui, malgré nous, attira noue
attention. Ce bruit était causé par l'arrivée du corregidor, suivi de deux
alguazils et de plusieurs archers. Ils vinrent dans la chambre ou nous étions.
Un jeune cavalier qui les accompagnait, s'approcha de moi le premier, et se mit
à regarder de près mon habit. Il n'eut pas besoin de l'examiner longtemps. Par
saint Jacques, s'écria-t-il, voilà mon pourpoint ! C'est lui-même. Il n'est pas
plus difficile à reconnaître que mon cheval. Vous pouvez arrêter ce galant sur
ma parole. C'est un de ces voleurs qui ont une retraite inconnue en ce pays-ci.
A ce discours qui m'apprenait que ce cavalier était le gentilhomme volé dont
j'avais par malheur toute la dépouille, je demeurai surpris, confus, déconcerté.
Le corregidor, que sa charge obligeait plutôt à tirer une mauvaise conséquence
de mon embarras qu'à l'expliquer favorablement, jugea que l'accusation n'était
pas mal fondée ; et présumant que la dame pouvait être complice, il nous fit
emprisonner tous deux séparément. Ce juge n'était pas de ceux qui ont le regard
terrible ; il avait l'air doux et riant. Dieu sait s'il en valait mieux pour
cela ! Sitôt que je fus en prison, il y vint avec ses deux furets, c'est-à-dire
ses deux alguazils. Ils n'oublièrent pas leur bonne coutume : ils commencèrent
par me fouiller. Quelle aubaine pour ces messieurs ! Ils n'avaient jamais
peut-être fait un si beau coup. A chaque poignée de pistoles qu'ils tiraient, je
voyais leurs yeux étinceler de joie. Le corregidor surtout paraissait hors de
lui-même. Mon enfant, me disait-il d'un ton de voix plein de douceur, nous
faisons notre charge : mais ne crains rien. Si tu n'es pas coupable, on ne te
fera point de mal. Cependant ils vidèrent tout doucement mes poches, et me
prirent ce que les voleurs mêmes avaient respecté, je veux dire les quarante
ducats de mon oncle. Ils n'en demeurèrent pas là ; leurs mains avides et
infatigables me parcoururent depuis la tète jusqu'aux pieds. Ils me tournèrent
de tous côtés, et me dépouillèrent pour voir si je n'avais point d'argent entre
la peau et la chemise. Après qu'ils eurent si bien fait leur charge, le
corregidor m'interrogea. Je lui contai ingénument tout ce qui m'était arrivé. Il
fit écrire ma déposition ; puis il sortit avec ses gens et mes espèces, et me
laissa tout nu sur la paille.
O vie humaine ! m'écriai-je quand je me vis seul et dans cet état, que tu es
remplie d'aventures bizarres et de contretemps ! Depuis que je suis sorti
d'Oviedo, je n'éprouve que des disgrâces. A peine suis-je hors d'un péril, que
je retombe dans un autre. En arrivant dans cette ville, j'étais bien éloigné de
penser que j'y ferais bientôt connaissance avec le corregidor. En faisant ces
réflexions inutiles, je remis le maudit pourpoint et le reste de l'habillement
qui m'avait porté malheur; puis, m'exhortant moi-même à prendre. courage :
allons, dis-je, Gil Blas, aie de la fermeté. Te sied-il bien de te désespérer
dans une prison ordinaire, après avoir fait un si pénible essai de patience dans
le souterrain ? Mais, hélas ! ajoutai-je tristement, je m'abuse. Comment
pourrai-je sortir d'ici ? On vient de m'en ôter les moyens. En effet, j'avais
raison de parler ainsi ; un prisonnier sans argent est un oiseau à qui l'on a
coupé les ailes.
Au lieu de la perdrix et du lapereau que j'avais fait mettre à la broche, on
m'apporta un petit pain bis avec une cruche d'eau, et on me laissa ronger mon
frein dans mon cachot. J'y demeurai quinze jours entiers sans voir personne que
le concierge, qui avait soin de venir tous les matins renouveler ma provision.
Dés que je le voyais, j'affectais de lui parler, je tâchais de lier conversation
avec lui pour me désennuyer un peu : mais ce personnage ne répondait rien à tout
ce que je lui disais. Il ne me fut pas possible d'en tirer une parole. Il
entrait mime et sortait le plus souvent sans me regarder. Le seizième jour, le
corregidor parut et me dit : tu peux t'abandonner à la joie. Je viens t'annoncer
une agréable nouvelle. J'ai fait conduire à Burgos la dame qui était avec toi.
Je l'ai interrogée avant son départ et ses réponses vont à ta décharge. Tu seras
élargi dés aujourd'hui, pourvu que le muletier avec qui tu es venu de Peñaflor à
Cacabelos, comme tu me l'as dit, confirme ta déposition. Il est dans Astorga. Je
l'ai envoyé chercher. Je l'attends. S'il convient de l'aventure de la question,
je te mettrai sur-le-champ en liberté.
Ces paroles me réjouirent. Dés ce moment, je me crus hors d'affaire. Je
remerciai le juge de la bonne et brève justice qu'il voulait me rendre ; et je
n'avais pas encore achevé mon compliment, que le muletier, conduit par deux
archers, arriva. Je le reconnus aussitôt ; mais le muletier, qui sans doute
avait vendu ma valise avec tout ce qui était dedans, craignant d'être obligé de
restituer l'argent qu'il avait touché, s'il avouait qu'il me reconnaissait, dit
effrontément qu'il ne savait qui j'étais et qu'il ne m'avait jamais vu. Ah !
traître, m'écriai-je, confesse plutôt que tu as vendu mes hardes, et rends
témoignage à la vérité. Regarde-moi bien. Je suis un de ces jeunes gens que tu
menaças de la question dans le bourg de Cacabelos, et à qui tu fis si grand'peur.
Le muletier répondit d'un ton froid que je lui parlais d'une chose dont il
n'avait aucune connaissance ; et comme il soutint jusqu'au bout que je lui étais
inconnu, mon élargissement fut remis à une autre fois. Il fallut m'armer d'une
nouvelle patience, me résoudre à jeûner encore au pain et à l'eau, et à voir le
silencieux concierge. Quand je songeais que je ne pouvais me tirer des griffes
de la justice, bien que je n'eusse pas commis le moindre crime, cette pensée me
mettait au désespoir. Je regrettais le souterrain. Dans le fond, disais-je, j'y
avais moins de désagrément que dans ce cachot. Je faisais bonne chère avec les
voleurs. Je m'entretenais avec eux, et je vivais dans la douce espérance de
m'échapper ; au lieu que, malgré mon innocence, je serai peut-être trop heureux
de sortir d'ici pour aller aux galères.
CHAPITRE XIII
Par quel hasard Gil Blas sortit enfin de prison et où il alla
Tandis que je passais les jours à m'égayer dans mes réflexions, mes
aventures, telles que je les avais dictées dans ma déposition, se répandirent
dans la ville. Plusieurs personnes me voulurent voir par curiosité. Ils venaient
l'un après l'autre se présenter à une petite fenêtre par ou le jour entrait dans
ma prison, et lorsqu'ils m'avaient considéré quelque temps, ils s'en allaient.
Je fus surpris de cette nouveauté. Depuis que j'étais prisonnier, je n'avais pas
vu un seul homme se montrer à cette fenêtre, qui donnait sur une cour où
régnaient le silence et l'horreur. Je compris par là que je faisais du bruit
dans la ville et je ne savais si j'en devais concevoir un bon ou un mauvais
présage.
Un de ceux qui s'offrirent des premiers à ma vue fut le petit chantre de
Mondofiedo, qui avait aussi bien que moi craint la question et pris la fuite. Je
le reconnus et il ne feignit point de me méconnaître. Nous nous saluâmes de part
et d'autre ; puis nous nous engageâmes dans un long entretien. Je fus obligé de
faire un nouveau détail de mes aventures. De son côté, le chantre me conta ce
qui s'était passé dans l'hôtellerie de Cacabelos entre le muletier et la jeune
femme, après qu'une terreur panique nous en eut écartés. En un mot, il m'apprit
tout ce que j'en ai dit ci-devant. Ensuite, prenant congé de moi, il me promit
que, sans perdre de temps, il allait travailler à ma délivrance. Alors toutes
les personnes qui étaient venues là comme lui par curiosité me témoignèrent que
mon malheur excitait leur compassion. Ils m'assurèrent même qu'ils se
joindraient au petit chantre, et feraient tout leur possible pour me procurer la
liberté.
Ils tinrent effectivement leur promesse. Ils parlèrent en ma faveur au
corregidor, qui, ne doutant plus de mon innocence, surtout lorsque le chantre
lui eut conté ce qu'il savait, vint trois semaines après dans ma prison. Gil
Blas, me dit-il je ne veux pas traîner les choses en longueur. Va, tu es libre.
Tu peux sortir quand il te plaira. Mais, dis-moi, poursuivit-il, si l'on te
menait dans la forêt où est le souterrain, ne pourrais-tu pas le découvrir ?
Non, Seigneur, lui répondis-je : comme je n'y suis entré que la nuit, et que
j'en suis sorti avant le jour, il me serait impossible de reconnaître l'endroit
où il est. Là-dessus, le juge se retira, en disant qu'il allait ordonner au
concierge de m'ouvrir les portes. En effet, un moment après le geôlier vint dans
mon cachot avec un de ses guichetiers qui portait un paquet de toile. Ils
m'ôtèrent tous deux, d'un air grave et sans me dire un seul mot, mon pourpoint
et mon haut-de-chausses, qui étaient d'un drap fin et presque neuf; puis,
m'ayant revêtu d'une vieille souquenille, ils me muent dehors par les épaules.
La confusion que j'avais de me voir si mal équipé modérait la joie qu'ont
ordinairement les prisonniers de recouvrer la liberté. J'étais tenté de sortir
de la ville à l'heure même, pour me soustraire aux yeux du peuple, dont je ne
soutenais les regards qu'avec peine. Ma reconnaissance pourtant l'emporta sur ma
honte. J'allai remercier le petit chantre à qui j'avais tant d'obligation. Il ne
put s'empêcher de rire lorsqu'il m'aperçut. Comme vous voilà ! me dit-il : la
justice, à ce que je vois, vous en a donné de toutes les façons. Je ne me plains
pas de la justice, lui répondis-je. Elle est très équitable. Je voudrais
seulement que tous ses officiers fussent d'honnêtes gens. Ils devaient du moins
me laisser mon habit. Il me semble que je ne l'avais pas mal payé. J'en
conviens, reprit-il, mais on vous dira que ce sont des formalités qui
s'observent. Eh ! vous imaginez-vous, par exemple, que votre cheval ait été
rendu à son premier maître ? Non pas, s'il vous plaît. Il est actuellement dans
les écuries du greffier, où il a été déposé comme une preuve du vol. Je ne crois
pas que le pauvre gentilhomme en retire seulement la croupière. Mais changeons
le discours, continua-t-il. Quel est votre dessein ? Que prétendez-vous faire
présentement ? J'ai envie, lui dis-je, de prendre le chemin de Burgos. J'irai
trouver la dame dont je suis le libérateur. Elle me donnera quelques pistoles.
J'achèterai une soutanelle neuve, et me rendrai à Salamanque, où je tâcherai de
mettre mon latin à profit. Tout ce qui m'embarrasse, c'est que je ne suis pas
encore à Burgos. Il faut vivre sur la route. Je vous entends, répliqua-t-il, et
je vous offre ma bourse. Elle est un peu plate, à la vérité, mais vous savez
qu'un chantre n'est pas un évêque. En même temps il la tira, et me la mit entre
les mains de si bonne grâce que je ne pus me défendre de la retenir telle
qu'elle était. Je le remerciai comme s'il m'eût donné tout l'or du monde, et lui
fis mille protestations de service qui n'ont jamais eu d'effet. Après cela, je
le quittai et sortis de la ville sans aller voir les autres personnes qui
avaient contribué à mon élargissement. Je me contentai de leur donner en
moi-même mille bénédictions.
Le petit chantre avait eu raison de ne me pas vanter sa bourse; j'y trouvai fort
peu d'argent. Par bonheur, j'étais accoutumé depuis deux mois à une vie très
frugale, et il me restait encore quelques réaux lorsque j'arrivai au bourg de
Ponte de Mula, qui n'est pas éloigné de Burgos. Je m'y arrêtai pour demander des
nouvelles de doña Mencia. J'entrai dans une hôtellerie dont l'hôtesse était une
petite femme fort sèche, vive et hagarde. Je m'aperçus d'abord, à la mauvaise
mine qu'elle me fit, que ma souquenille n'était guère de son goût. Ce que je lui
pardonnai volontiers. Je m'assis à une table. Je mangeai du pain et du fromage,
et bus quelques coups d'un vin détestable qu'on m'apporta. Pendant ce repas, qui
s'accordait assez avec mon habillement, je voulus entrer en conversation avec
l'hôtesse. Je la priai de me dire si elle connaissait le marquis de la Guardia,
si son château était, éloigné du bourg, et surtout si elle savait ce que la
marquise sa femme pouvait être devenue. Vous demandez bien des choses, me
répondit-elle d'un air dédaigneux. Elle m'apprit pourtant, quoique de fort
mauvaise grâce, que le château de don Ambrosio n'était qu'à une petite lieue de
Ponte de Mula.
Après que j'eus achevé de boire et de manger, comme il était nuit, je témoignai
que je souhaitais de me reposer, et je demandai une chambre. A vous une chambre
! me dit l'hôtesse en me lançant un regard plein de mépris et de fierté. Je n'ai
point de chambre pour les gens qui font leur souper d'un morceau de fromage.
Tous mes lits sont retenus. J'attends des cavaliers d'importance qui doivent
venir loger ici ce soir. Tout ce que je puis faire pour votre service, c'est de
vous mettre dans ma grange. Ce ne sera pas, je pense, la première fois que vous
aurez couché sur la paille. Elle ne croyait pas si bien dire qu'elle disait ; je
ne répliquai point à son discours, et je pris sagement le parti de gagner le
pailler, sur lequel je m'endormis bientôt, comme un homme qui depuis longtemps
était finit à la fatigue.
CHAPITRE XIV
De la réception que doña Mencia fit à Burgos
Je ne fus pas paresseux à me lever le lendemain matin. J'allai compter
avec l'hôtesse, qui était déjà sur pied, et qui me parut un peu moins fière et
de meilleure humeur que le soir précédent. Ce que j'attribuai à la présence de
trois honnêtes archers de la sainte Hermandad, qui s'entretenaient avec elle
d'une façon très familière. Ils avaient couché dans l'hôtellerie et c'était sans
doute pour ces cavaliers d'importance que tous les lits avaient été retenus.
Je demandai dans le bourg le chemin du château où je voulais me rendre. Je
m'adressai par hasard à un homme du caractère de mon hôte de Peñaflor. Il ne se
contenta pas de répondre à la question que je lui faisais ; il m'apprit que don
Ambrosio était mort depuis trois semaines, et que la marquise, sa femme, avait
pris le parti de se retirer dans un couvent de Burgos, qu'il me nomma. Je
marchai aussitôt vers cette ville, au lieu de suivre la route du château, comme
j'en avais dessein auparavant, et je volai d'abord au monastère où demeurait
doua Mencia. Je priai la tourière de dire à cette dame qu'un jeune homme
nouvellement sorti des prisons d'Astorga souhaitait de lui parler. La tourière
alla sur-le-champ faire ce que je désirais. Elle revint et me fit entrer dans un
parloir ou je ne fus pas longtemps sans voir paraître en grand deuil, à la
grille, la veuve de don Ambrosio.
Soyez le bienvenu, me dit cette dame. Il y a quatre jours que j'ai écrit à une
personne d'Astorga. Je lui mandais de vous aller trouver de ma part, et de vous
dire que je vous priais instamment de me venir chercher au sortir de votre
prison. Je ne doutais pas qu'on ne vous élargît bientôt. Les choses que j'avais
dites au corregidor à votre décharge suffisaient pour cela. Aussi m'a-t-on fait
réponse que vous aviez recouvré la liberté, mais qu'on ne savait ce que vous
étiez devenu. Je craignais de ne plus vous revoir, et d'être privée du plaisir
de vous témoigner ma reconnaissance. Consolez-vous, ajouta-t-elle en remarquant
la honte que j'avais de me présenter à ses yeux sous un misérable habillement.
Que l'état où je vous vois ne vous fasse pas de peine. Après le service
important que vous m'avez rendu, je serais la plus ingrate de toutes les femmes,
si je ne faisais rien pour vous. Je prétends vous tirer de la mauvaise situation
où vous êtes. Je le dois, et je le puis. J'ai des biens assez considérables pour
pouvoir m'acquitter envers vous sans m'incommoder.
Vous savez, continua-t-elle, mes aventures, jusqu'au jour où nous fûmes
emprisonnés tous deux. Je vais vous conter ce qui m'est arrivé depuis. Lorsque
le corregidor d'Astorga m'eut fait conduire à Burgos, après avoir entendu de ma
bouche un fidèle récit de mon histoire, je me rendis au château d'Ambrosio. Mon
retour y causa une extrême surprise ; mais on me dit que je revenais trop tard ;
que le marquis, frappé de ma fuite comme d'un coup de foudre, était tombé
malade, et que les médecins désespéraient de sa vie. Ce fut pour moi un nouveau
sujet de me plaindre de la rigueur de ma destinée. Cependant je le fis avertir
que je venais d'arriver. Puis j'entrai dans sa chambre, et courus me jeter à
genoux au chevet de son lit, le visage couvert de larmes, et le c¦ur pressé de
la plus vive douleur. Qui vous ramène ici ? me dit-il dès qu'il m'aperçut ;
venez-vous contempler votre ouvrage ? Ne vous suffit-il pas de m'ôter la vie ?
Faut-il, pour vous contenter, que vos yeux soient témoins de ma mort ? Seigneur,
lui répondis-je, Inès a dû vous dire que je fuyais avec mon premier époux ; et,
sans le triste accident qui me l'a fait perdre, vous ne m'auriez jamais revue.
En même temps je lui appris que don Alvar avait été tué par des voleurs,
qu'ensuite on m'avait menée dans un souterrain. Je racontai tout le reste ; et
lorsque j'eus achevé de parler, don Ambrosio me tendit la main. C'est assez, me
dit-il tendrement, je cesse de me plaindre de vous. Eh ! dois-je en effet vous
faire des reproches ? Vous retrouvez un époux chéri ; vous m'abandonnez pour le
suivre ; puis-je blâmer cette conduite ? Non, madame, j'aurais tort d'en
murmurer. Aussi je n'ai point voulu qu'on vous poursuivît. Je respectais dans
votre ravisseur ses droits sacrés et le penchant même que vous aviez pour lui.
Enfin je vous fais justice, et par votre retour ici vous regagnez toute ma
tendresse. Oui, ma chère Mencia, votre présence me comble de joie ; mais, hélas
! je n'en jouirai pas longtemps. Je sens approcher ma dernière heure. A peine
m'êtes-vous rendue, qu'il faut vous dire un éternel adieu. A ces paroles
touchantes, mes pleurs redoublèrent. Je ressentis et fis éclater une affliction
immodérée. Je doute que la mort de don Alvar, que j'adorais, m'ait fait verser
plus de larmes. Don Ambrosio n'avait pas un faux pressentiment de sa mort : il
mourut dés le lendemain, et je demeurai maîtresse du bien considérable dont il
m'avait avantagée en m'épousant. Je n'en prétends pas faire un mauvais usage. On
ne me verra point, quoique je sois jeune encore, passer dans les bras d'un
troisième époux. Outre que cela ne convient, ce me semble, qu'à des femmes sans
pudeur et sans délicatesse, je vous dirai que je n'ai plus de goût pour le
monde. Je veux finir mes jours dans ce couvent, et en devenir une bienfaitrice.
Tel fut le discours que me tint doña Mencia. Puis elle tira de dessous sa robe
une bourse qu'elle me mit entre les mains, en me disant : Voilà cent ducats que
je vous donne seulement pour vous faire habiller. Revenez me voir après cela. Je
n'ai pas dessein de borner ma reconnaissance à si peu de chose. Je rendis mille
grâces à la dame, et lui jurai que je ne sortirais point de Burgos sans prendre
congé d'elle. Ensuite de ce serment, que je n'avais pas envie de violer, j'allai
chercher une hôtellerie. J'entrai dans la première que je rencontrai. Je
demandai une chambre; et, pour prévenir la mauvaise opinion que ma souquenille
pouvait encore donner de moi, je dis à l'hôte que, tel qu'il me voyait, j'étais
en état de bien payer mon gîte. A ces mots, l'hôte, appelé Majuelo, grand
railleur de son naturel, me parcourant des yeux depuis le haut jusqu'en bas, me
répondit d'un air froid et malin qu'il n'avait pas besoin de cette assurance
pour être persuadé que je ferais beaucoup de dépense chez lui ; qu'au travers de
mon habillement il démêlait en moi quelque chose de noble, et qu'enfin il ne
doutait pas que je ne fusse un gentilhomme fort aisé. Je vis bien que le traître
me raillait ; et, pour mettre fin tout à coup à ses plaisanteries, je lui
montrai ma bourse. Je comptai même devant lui mes ducats sur une table, et je
m'aperçus que mes espèces le disposaient à juger de moi plus favorablement. Je
le priai de me faire venir un tailleur. Il vaut mieux, me dit-il, envoyer
chercher un fripier. Il vous apportera toutes sortes d'habits, et vous serez
habillé sur-le-champ. J'approuvai ce conseil, et résolus de le suivre ; mais
comme le jour était prêt à se fermer, je remis l'emplette au lendemain, et je ne
songeai qu'à bien souper, pour me dédommager des mauvais repas que j'avais faits
depuis ma sortie du souterrain.
CHAPITRE XV
De quelle façon s'habilla Gil Blas, du nouveau présent qu'il reçut de la dame,
et dans quel équipage il partit de Burgos.
On me servit une copieuse fricassée de
pieds de mouton, que je mangeai presque tout entière. Je bus à proportion. Puis
je me couchai. J'avais un assez bon lit, et j'espérais qu'un profond sommeil ne
tarderait guère à s'emparer de mes sens. Je ne pus toutefois fermer l'¦il. Je ne
fis que rêver à l'habit que je devais prendre. Que faut-il que je fasse ?
disais-je. Suivrai-je mon premier dessein ? Achèterai-je une soutanelle pour
aller à Salamanque chercher une place de précepteur ? Pourquoi m'habiller en
licencié ? Ai-je envie de me consacrer à l'état ecclésiastique ? Y suis-je
entraîné par mon penchant ? Non, je me sens même des inclinations très opposées
à ce parti-là. Je veux porter l'épée, et tâcher de faire fortune dans le monde.
Je me résolus à prendre un habit de cavalier. J'attendis le jour avec la
dernière impatience, et ses premiers rayons ne frappèrent pas plus tôt mes yeux
que je me levai. Je fis tant de bruit dans l'hôtellerie que je réveillai tous
ceux qui dormaient. J'appelai les valets qui étaient encore au lit, et qui ne
répondirent à ma voix qu'en me chargeant de malédictions. Ils furent pourtant
obligés de se lever, et je ne leur donnai point de repos qu'ils ne m'eussent
fait venir un fripier. J'en vis bientôt paraître un qu'on m'amena. Il était
suivi de deux garçons qui portaient chacun un gros paquet de toile verte. Il me
salua fort civilement, et me dit : seigneur cavalier, vous êtes bien heureux
qu'on se soit adressé à moi plutôt qu'à un autre. Je ne veux point ici décrier
nies confrères. A Dieu ne plaise que je fasse le moindre tort à leur réputation
! mais, entre nous, il n'y en a pas un qui ait de la conscience ; ils sont tous
plus durs que des Juifs. Je suis le seul fripier qui ait de la morale. Je me
borne à un profit raisonnable. Je me contente de la livre pour sou, je veux
dire, du sou pour livre. Grâce au ciel, j'exerce rondement ma profession.
Le fripier, après ce préambule, que je pris sottement au pied de la lettre, dit
à ses garçons de défaire leurs paquets. On me montra des habits de toute sorte
de couleurs. On m'en fit voir plusieurs de drap tout uni. Je les rejetai avec
mépris, parce que je les trouvai trop modestes ; mais ils m'en firent essayer un
qui semblait avoir été fait exprès pour ma taille, et qui m'éblouit, quoiqu'il
fût un peu passé. C'était un pourpoint à manches tailladées, avec un
haut-de-chausses et un manteau. Le tout de velours bleu brodé d'or. Je
m'attachai à celui-là, et je le marchandai. Le fripier, qui s'aperçut qu'il me
plaisait, me dit que j'avais le goût délicat. Vive Dieu ! s'écria-t-il, on voit
bien que vous vous y connaissez. Apprenez que cet habit a été fait pour un des
plus grands seigneurs du royaume, et qui ne l'a pas porté trois fois.
Examinez-en le velours. Il n'y en a point de plus beau ; et pour la broderie,
avouez que rien n'est mieux travaillé. Combien, lui dis-je, voulez-vous le
vendre ? Soixante ducats, répondit-il. Je les ai refusés, ou je ne suis pas
honnête homme. L'alternative était convaincante. J'en offris quarante-cinq. Il
en valait peut-être la moitié. Seigneur gentilhomme, reprit froidement le
fripier, je ne surfais point. Je n'ai qu'un mot. Tenez, continua-t-il en me
présentant les habits que j'avais rebutés, prenez ceux-ci. Je vous en ferai
meilleur marché. Il ne faisait qu'irriter par là l'envie que j'avais d'acheter
celui que je marchandais ; et comme je m'imaginai qu'il ne voulait rien
rabattre, je lui comptai soixante ducats. Quand il vit que je les donnais si
facilement, je crois que, malgré sa morale, il fut bien fâché de n'en avoir pas
demandé davantage. Assez satisfait pourtant d'avoir gagné la livre pour sou, il
sortit avec ses garçons, que je n'avais pas oubliés.
J'avais donc un manteau, un pourpoint et un haut-de-chausses fort propres. Il
fallut songer au reste de l'habillement. Ce qui m'occupa toute la matinée.
J'achetai du linge, un chapeau, des bas de soie, des souliers et une épée. Après
quoi je m'habillai. Quel plaisir j'avais de me voir si bien équipé ! Mes yeux ne
pouvaient, pour ainsi dire, se rassasier de mon ajustement. Jamais paon n'a
regardé son plumage avec plus de complaisance. Dès ce jour-là, je fis une
seconde visite à doña Mencia, qui me reçut encore d'un air très gracieux. Elle
me remercia de nouveau du service que je lui avais rendu. Là-dessus, grands
compliments de part et d'autre. Puis, me souhaitant toutes sortes de
prospérités, elle me dit adieu, et se retira sans me donner rien autre chose
qu'une bague de trente pistoles, qu'elle me pria de garder pour me souvenir
d'elle.
Je demeurai bien sot avec ma bague ; j'avais compté sur un présent plus
considérable. Ainsi, peu content de la générosité de la dame, je regagnai mon
hôtellerie en rêvant ; mais, comme j'y entrais, il arriva un homme qui marchait
sur mes pas, et qui tout à coup, se débarrassant de son manteau qu'il avait sur
le nez, laissa voir un gros sac qu'il portait sous l'aisselle. A l'apparition du
sac, qui avait tout l'air d'être plein d'espèces, j'ouvris de grands yeux, aussi
bien que quelques personnes qui étaient présentes ; et je crus entendre la voix
d'un séraphin, lorsque cet homme me dit, en posant le sac sur une table :
Seigneur Gil Blas, voilà ce que madame la marquise vous envoie, Je fis de
profondes révérences au porteur. Je l'accablai de civilités ; et, dès qu'il fut
hors de l'hôtellerie, je me jetai sur le sac, comme un faucon sur sa proie, et
l'emportai dans ma chambre. Je le déliai sans perdre de temps, et j'y trouvai
mille ducats. J'achevais de les compter, quand l'hôte, qui avait entendu les
paroles du porteur, entra pour savoir ce qu'il y avait dans le sac. La vue de
mes espèces, étalées sur une table, le frappa vivement. Comment diable !
s'écria-t-il, voilà bien de l'argent ! Il faut, poursuivit-il en souriant d'un
air malicieux, que vous sachiez tirer bon parti des femmes. Il n'y a pas
vingt-quatre heures que vous êtes à Burgos, et vous avez déjà des marquises sous
contribution !
Ce discours ne me déplut point. Je fus tenté de laisser Majuelo dans son
erreur. Je sentais qu'elle me faisait plaisir. Je ne m'étonne pas si les jeunes
gens aiment à passer pour hommes à bonnes fortunes. Cependant l'innocence de mes
moeurs l'emporta sur ma vanité. Je désabusai mon hôte. Je lui contai l'histoire
de doña Mencia, qu'il écouta fort attentivement. Je lui dis ensuite l'état de
mes affaires ; et, comme il paraissait entrer dans mes intérêts, je le priai de
m'aider de ses conseils. Il rêva quelque temps, puis il me dit d'un air sérieux
: Seigneur Gil Blas, j'ai de l'inclination pour vous ; et puisque vous avez
assez de confiance en moi pour me parler à coeur ouvert, je vais vous dire sans
flatterie à quoi je vous crois propre. Vous me semblez né pour la cour. Je vous
conseille d'y aller, et de vous attacher à quelque grand seigneur. Mais tâchez
de vous mêler de ses affaires, ou d'entrer dans ses plaisirs. Autrement, vous
perdrez votre temps chez lui. Je connais les grands : ils comptent pour rien le
zèle et l'attachement d'un honnête homme. Ils ne se soucient que des personnes
qui leur sont nécessaires. Vous avez encore une ressource, continua-t-il ; vous
êtes jeune, bien fait, et quand vous n'auriez pas d'esprit, c'est plus qu'il
n'en faut pour entêter une riche veuve ou quelque jolie femme mal mariée. Si
l'amour ruine des hommes qui ont du bien, il en fait souvent subsister d'autres
qui n'en ont pas. Je suis donc d'avis que vous alliez à Madrid ; mais il ne faut
pas que vous y paraissiez sans suite. On juge là, comme ailleurs, sur les
apparences, et vous n'y serez considéré qu'à proportion de la figure qu'on vous
verra faire. Je veux vous donner un valet, un domestique fidèle, un garçon sage,
en un mot, un homme de ma main. Achetez deux mules, l'une pour vous, l'autre
pour lui ; et partez le plus tôt qu'il vous sera possible.
Ce conseil était trop de mon goût pour ne le pas suivre. Dès le lendemain
j'achetai deux belles mules, et j'arrêtai le valet dont on m'avait parlé.
C'était un garçon de trente ans, qui avait l'air simple et dévot. Il me dit
qu'il était du royaume de Galice, et qu'il se nommait Ambroise de Lamela. Au
lieu que les autres domestiques sont fort intéressés, celui-ci ne se s