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Curieux lecteur, j' avais tant d' impatience
de te conter mes aventures, qu' il s' en est
peu fallu que je n' aie débuté par là, sans
faire aucune mention de ma famille ; ce
que quelque pointilleux dialecticien n' aurait
pas manqué de me reprocher : n' allons
pas si vite, ami Guzman, m' aurait-il dit ;
commençons, s' il vous plaît, par la définition
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avant que d' en venir au défini. Apprenez-nous
d' abord quelles gens furent vos
parens ; ensuite vous nous entretiendrez à
loisir de ces beaux faits dont vous avez si
grande démangeaison de parler.
Hé bien, pour faire les choses dans l' ordre,
je vais donc mettre sur le tapis mes
parens. Si je te racontais leur histoire, je
suis sûr que tu la trouverais plus réjouissante
que la mienne ; mais ne t' imagine
pas que j' aille me donner carrière à leurs
dépens, révéler tout ce que je sais d' eux :
qu' un autre batte, s' il veut, les cartes, et se
nourrisse de corps morts comme la hyène ;
pour moi, je prétends, par respect pour
la mémoire de mes parens, passer sous silence
les choses qu' il ne me conviendrait
pas de dire. Je veux même farder si bien
celles que je rapporterai, qu' on dise de
moi : béni soit l' homme qui couvre ainsi
les défauts de ses proches !
véritablement leur conduite n' a pas toujours
été irréprochable, et quelques-unes
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de leurs actions, entre autres, ont fait tant
de bruit dans le monde, que j' entreprendrais
en vain de les rendre blancs comme
neige. Je démentirai seulement les gloses
qui ont été faites sur le texte, car, Dieu
merci, on aime aujourd' hui à commenter.
Tout homme qui fait un conte, soit par
malice, soit par vanité, y mêle ordinairement
du sien, et toujours plus que moins.
Telle est la bonne nature de notre esprit ; il
faut qu' il ajoute des choses de son propre
fonds à celles qu' on attend de lui. Je veux
t' en citer un exemple.
J' ai connu à Madrid un gentilhomme
étranger qui aimait les chevaux d' Espagne.
Il en avait deux fort beaux, un aubère, et
un gris-pommelé. Il aurait souhaité de les
emmener dans sa patrie ; mais il ne lui était
pas permis ni même possible, à cause qu' il
était d' un pays trop éloigné ; il voulut du
moins les emporter en peinture, pour sa
propre satisfaction, et pour les montrer à
ses amis. Il chargea deux peintres fameux
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d' en peindre chacun un, leur promettant,
outre le prix dont ils conviendraient, de
faire un présent à celui qui s' en acquitterait le
mieux.
L' un de ces grands ouvriers peignit l' aubère
merveilleusement bien, et remplit le
reste de sa toile de clairs et d' ombres. L' autre
peintre ne tira pas le gris-pommelé avec
tant de perfection ; mais en récompense il
orna le haut de son tableau d' arbres, de
nuages, d' admirables lointains, d' édifices
ruinés ; et il peignit au bas une campagne
pleine d' arbrisseaux, de prairies et de
précipices. On voyait encore dans un endroit
un tronc d' arbre d' où pendait un harnais
de cheval, et au pied une selle à la genette,
si bien représentée, que l' art ne pouvait
aller plus loin.
Quand le gentilhomme vit ces deux tableaux,
il fut avec raison plus frappé de l' aubère
que de l' autre ; et, commençant par
payer celui-là, il donna sans marchander ce
que l' ouvrier lui demanda, avec une bague
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par-dessus le marché. L' autre peintre,
voyant l' étranger si libéral, et croyant mériter
encore mieux d' être récompensé que
son confrère, mit son ouvrage à un prix
excessif. Le cavalier en fut surpris, et lui
dit : mon ami, vous n' y pensez pas ; pourquoi
voulez-vous que j' achète plus cher
votre tableau, qui, sans contredit, est
au-dessous de l' autre ? Au-dessous ! Répondit
le peintre. à la bonne heure pour le cheval ;
mon confrère peut m' avoir surpassé en cela,
mais les seuls arbrisseaux et les ruines
qui sont dans mon tableau valent autant
que le sien. Il n' était pas besoin, répondit
le gentilhomme, que vous fissiez ces arbres
et ces bâtimens ruinés ; il n' y a que trop
de tout cela dans mon pays. En un mot,
je ne vous ai ordonné que de peindre mon
cheval.
Là-dessus le peintre lui voulut persuader
qu' un cheval tout seul n' aurait pu faire
qu' un très-mauvais effet dans un si grand
tableau, au lieu que les ornemens dont il
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l' avait accompagné lui donnaient beaucoup
de relief. D' ailleurs, ajouta-t-il, je n' ai pas
cru devoir laisser le cheval sans selle et sans
bride, et celles que j' ai faites sont telles,
que je ne les troquerais pas contre d' autres
toutes d' or. Encore une fois, dit l' étranger,
je ne vous ai demandé qu' un cheval, et je
veux bien vous payer le vôtre comme bon :
à l' égard de la selle et de la bride, vous
n' avez qu' à les vendre à qui vous voudrez.
Ainsi l' ouvrier, pour avoir plus fait qu' on
n' avait exigé de lui, ne fut pas payé de sa
peine.
Qu' il y a de peintres semblables dans le
monde ! On ne leur demande simplement
qu' un cheval, et ils veulent absolument
faire une selle et une bride. Encore une fois
les commentaires sont à la mode, et l' on
n' épargne personne. Juge, lecteur, si l' on
a respecté mes parens.
LIVRE 1 CHAPITRE 1
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Quels furent les parens de Guzman, et
particulièrement son père.
Mes aïeux et mon père étaient originaires
du Levant ; mais je les appellerai génois,
attendu que, s' étant venus établir à Gênes,
ils y furent agrégés à la noblesse. Ils
s' attachèrent au négoce du change et du rechange,
emploi ordinaire des nobles de
cette ville. Il est vrai qu' ils s' en acquittèrent
de façon qu' ils furent bientôt décriés.
On les accusa d' usure. Ils prêtaient, disait-on,
de l' argent à gros intérêts sur de bonne
argenterie pour un temps limité, passé lequel,
les gages, si l' on n' avait pas été exact
à les retirer, leur restaient : quelquefois
même ils payaient de défaites les personnes
qui venaient pour les reprendre dans le
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temps marqué, et l' on était presque toujours
obligé de les appeler en justice pour
les ravoir.
Mes parens s' entendirent plus d' une fois
reprocher ces infamies ; mais, comme ils
étaient prudens et pacifiques, ils allaient
toujours leur train ; ils laissaient parler les
médisans. En effet, quand on fait bien,
pourquoi s' embarrasser du reste ? Mon père
fréquentait les églises, portait un rosaire
de quinze dixaines, et dont les grains étaient
plus gros que des noisettes. Il fallait le voir
à la messe : humblement prosterné devant
l' autel, les mains jointes et les yeux tournés
vers le ciel, il poussait des soupirs avec
tant d' ardeur, qu' il inspirait de la dévotion
à tous ceux qui se trouvaient autour
de lui. N' est-ce pas lui faire une horrible
injustice que de croire, sur de si beaux
dehors, qu' il était capable des vilains trafics
dont on l' accusait ? Ce n' est point aux
hommes, mais à Dieu seul qu' il appartient
de juger du coeur d' un homme. J' avoue que,
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si pendant la nuit je voyais un religieux
armé d' une épée entrer par une fenêtre dans
une maison suspecte, je pourrais le soupçonner
de n' avoir pas de bonnes intentions ;
mais que l' on taxe d' hypocrisie un homme
en lui voyant faire des actions chrétiennes,
c' est une malignité que je ne puis souffrir.
Quoique mon père se fût bien promis de
mépriser tous les bruits qu' on faisait courir
de lui dans Gênes, il n' en eut pourtant pas
toujours la force. Pour les faire cesser, ou
du moins pour ne les plus entendre, il résolut
de s' éloigner de cette ville. Il eut encore,
à la vérité, un autre sujet de prendre
cette résolution : il apprit que son correspondant
à Séville venait de faire banqueroute,
et lui emportait une somme assez
considérable. à cette fâcheuse nouvelle,
voulant courir après le fripon, il s' embarqua
sur le premier vaisseau qui partit pour
l' Espagne ; mais, pour son malheur, il
rencontra des corsaires d' Alger qui le firent
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esclave avec toutes les personnes qui étaient
avec lui.
Le voilà donc dans les fers, fort affligé
d' avoir perdu la liberté, et de se voir hors
d' espérance de rattraper son argent. Dans
son désespoir il prit le turban, et par des
manières insinuantes, qui produisent partout
un bon effet, ayant eu le bonheur de
plaire à une riche dame d' Alger, il l' épousa.
Cependant on apprit à Gênes qu' il avait
été enlevé par des pirates ; et cette nouvelle
parvint jusqu' aux oreilles de son correspondant
à Séville. Ce voleur en eut d' autant
plus de joie, qu' il crut le génois en
esclavage pour toute sa vie. Ainsi, se regardant
comme débarrassé d' un homme qui
était son principal créancier, et se voyant
de l' argent de reste pour satisfaire les autres
tant bien que mal, il ne tarda guère à s' accommoder
avec eux ; de sorte qu' après
avoir payé ses dettes suivant le tarif des
banqueroutiers, il se trouva plus en état
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que jamais de reprendre son premier train.
D' une autre part, mon père, sans cesse
occupé de la banqueroute de son correspondant,
ne manquait pas d' écrire en Espagne
toutes les fois qu' il en avait occasion.
Il apprit un jour que son débiteur avait
rajusté ses affaires, et qu' il était dans une
plus belle passe qu' auparavant. Cela réjouit
un peu notre captif, qui se flatta dès ce
moment d' en tirer pied ou aile. Il est vrai
qu' il avait endossé l' habit turc et pris pour
femme une algérienne ; mais rien ne lui
paraissait plus aisé que de sortir de cet
embarras. Il commença par persuader à la
dame de faire de l' argent comptant de tous
ses effets, parce qu' il avait envie, lui dit-il,
de se mettre en état de commercer. à
l' égard des pierreries qu' elle pouvait avoir,
il n' était nullement en peine de les lui
ravir, sans qu' elle eût le moindre soupçon
de son dessein.
Lorsqu' il eut tout disposé pour faire son
coup de ce côté-là, il ne songea plus qu' à
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s' assurer de quelque capitaine chrétien qui
voulût bien, par compassion et pour quelque argent,
le jeter sur les côtes d' Espagne ;
et il fut assez heureux pour en rencontrer
un. C' était un anglais, homme très-pitoyable
et fort pieux, comme ceux de sa nation
le sont pour la plupart. Ils prirent ensemble
de si justes mesures, que mon père était
déjà bien loin avec son trésor avant que
sa femme s' aperçût de sa fuite. Pour surcroît
de bonheur, le vaisseau allait à Malaga,
d' où il n' y a jusqu' à Séville que trois
petites journées. Mon père s' imaginait tenir
déjà son banqueroutier, et cette imagination
lui causait une joie qui devint parfaite
quand il fut à terre. Il se réconcilia d' abord
avec l' église, moins peut-être de peur
d' être puni de sa faute en l' autre monde
que d' être obligé d' en faire pénitence en
celui-ci.
Dès qu' il se vit hors d' une affaire si importante,
il s' occupa tout entier de celle de
Séville, où il ne manqua pas de se rendre
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en diligence. On avait eu nouvelle dans
cette ville qu' il avait embrassé le mahométisme,
et son correspondant en était si
persuadé, qu' il jouissait de son argent sans
avoir la moindre crainte d' être un jour
contraint à le lui restituer. Aussi c' est une
chose plaisante à se représenter que la
surprise où il fut de voir le génois un beau
matin entrer chez lui d' un air et sous un
habillement qui ne sentait point l' esclave.
Il crut pendant quelques momens que c' était
un fantôme qui lui appairaissait sous
la figure de son principal créancier ; mais,
ayant reconnu malgré lui que c' était mon
père en chair et en os, il demeura bien
sot. Il fallut en venir aux éclaircissemens.
Alors le banqueroutier, payant d' audace,
convint qu' il était juste de compter ; mais
ils avaient eu ensemble un si grand commerce,
que cela demandait une longue
discussion : j' ajouterai même, et je le puis
hardiment, que dans ce commerce ils
avaient fait l' un et l' autre mille friponneries
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dont eux seuls avaient connaissance :
et comme les tours de passe-passe ne se
marquent pas sur les livres, mon scélérat
de correspondant eut la hardiesse d' en nier
les trois quarts, contre cette bonne foi que
les voleurs se gardent si religieusement les
uns aux autres.
Que te dirai-je enfin ? Après bien des paperasses
lues et relues, après une infinité
de demandes et de réponses accompagnées
de reproches et d' injures réciproques,
l' accommodement fut que le banqueroutier
rendrait une partie, et que son créancier
ne perdrait pas tout. De l' eau tombée on
en ramasse ce qu' on peut, et certainement
mon père avait agi fort prudemment de
s' être fait guérir à Malaga de sa gale d' Alger.
S' il n' eût pas pris cette précaution, il
ne tenait rien ; il n' aurait pas touché une
blanque de sa dette. Un homme du caractère
de son correspondant aurait bien pu lui
jouer quelque mauvais tour à Séville : peut-être
eût-il donné la moitié de sa dette aux
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bons religieux de la sainte inquisition pour
lui faire faire son procès. On peut juger de
la disposition où il était à son égard par
tous les bruits désavantageux qu' il répandit
de lui dans cette capitale de l' Andalousie.
Quelles sottises ne dit-il pas à tous les
marchands du change, au sujet de deux misérables
banqueroutes que le génois avait
faites, et qui, véritablement, avaient été
un peu frauduleuses ! Mais les négocians
en font-ils d' autres ? Et faut-il tant crier
contre un malheureux commerçant qui,
pour raccommoder ses affaires dérangées,
a recours à une petite banqueroute ? Ce
n' est rien entre marchands ; ils ne font que
se le prêter et se le rendre les uns aux autres.
Dans le fond, si c' était un si grand
mal, la justice ne prendrait-elle pas soin
d' y remédier ? Sans doute. Nous la voyons
bien quelquefois, tant elle est sévère, faire
fouetter et envoyer des pauvres aux galères
pour moins de cinq ou six réaux.
Notre enragé de correspondant ne fut pas
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satisfait d' avoir diffamé mon père en divulguant
les deux banqueroutes ; il poussa la
malignité jusqu' à vouloir lui donner un ridicule
dans le monde, en disant qu' il avait
plus de soin de sa personne qu' une vieille
coquette, et que son visage était toujours
couvert de rouge et de blanc. Je conviens
que mon père se frisait et se parfumait ; il
était idolâtre de ses dents et de ses mains :
enfin il s' aimait, et, ne haïssant pas les
femmes, il ne négligeait rien de tout ce
qu' il croyait devoir leur rendre sa personne
agréable. Il donna par là beau jeu à notre
correspondant, qui lui fit d' abord quelque
tort ; mais, sitôt que mon père fut un peu
plus connu dans Séville, il sut effacer toutes
les mauvaises impressions que la médisance
avait faites. Il se conduisit d' une manière
si honnête, et affecta de montrer dans
ses actions tant de droiture et de bonne
foi, qu' il gagna l' estime et l' amitié des
meilleurs marchands de cette ville.
Il pouvait bien avoir en tout la valeur de
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quarante mille livres, tant de ce qu' il avait
arraché des griffes de son correspondant,
que de ce qu' il avait apporté d' Alger : ce
qui n' était pas une petite somme pour lui,
qui savait à merveille trancher du gros négociant.
Personne à la bourse ne faisait
autant de bruit que lui. Si bien qu' après
quelques années il fut en état d' acheter une
maison à la ville et une autre à la campagne.
Il les meubla toutes deux magnifiquement,
surtout sa maison de plaisance qui
était à saint-Jean D' Alfarache, dont j' ai
pris la seigneurie. Mais, comme il aimait
fort les plaisirs, cette maison le ruina par
les fréquentes occasions qu' elle lui fournit
de faire de la dépense. Insensiblement il
négligea ses affaires, s' en reposa sur des
commis, et, pour soutenir la figure qu' il
faisait, il s' avisa de jouer et de faire jouer
chez lui de riches marchands, qu' il engageait
au jeu après les avoir régalés, et qui
avaient toujours le malheur de perdre leur
argent.
LIVRE 1 CHAPITRE 2
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Guzman raconte comment son pere fit connaissance
avec une dame, et ce qu' il en arriva.
Telle était la vie que menait mon père,
lorsque, se trouvant un jour dans la place
du change avec plusieurs de ses confrères,
il découvrit de loin un baptême qui allait
à Saint-Sauveur, et qui paraissait être de
personnes de condition. Tout le monde
s' empressa d' abord à le voir passer, et cet
empressement venait de ce qu' on disait tout
bas que c' était un enfant de qualité qu' on
portait à l' église pour y être baptisé à petit
bruit.
Mon père le suivit comme les autres jusque
dans Saint-Sauveur. Il s' approcha des
fonts de baptême, moins pour être spectateur
de la cérémonie qui se préparait que
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pour observer une dame qu' un vieux commandeur
conduisait, et qui, selon toutes
les apparences, devait nommer l' enfant avec
ce cavalier suranné. La dame avait la taille
belle et très-bon air. Le génois en fut frappé.
Quoiqu' en négligé, elle avait des grâces
qu' il admirait ; et, comme elle se découvrit
un instant, il vit un visage qui acheva
de le charmer. Aussi n' y avait-il point à
Séville de femme plus aimable. Il eut toujours
la vue attachée sur la dame, qui s' en
aperçut avec plaisir ; car les belles ne sont
pas fâchées qu' un homme les regarde, quand
il serait de la lie du peuple. Elle examina
de son côté le marchand avec beaucoup
d' attention ; et, ne le jugeant pas indigne
d' être favorisé d' un tendre regard, elle lui
en lança un qui fit sur lui tout l' effet qu' elle
désirait. Il en fut si troublé, si hors de
lui-même, qu' il ne savait plus où il en était. Il
n' oublia pas néanmoins, malgré le désordre
où il se trouvait, de la faire suivre après la
cérémonie, pour être informé de sa demeure
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et de sa condition. Il apprit qu' elle
était la maîtresse de ce commandeur, qui
la logeait chez lui et l' entretenait à grands
frais du bien des pauvres, je veux dire des
biens ecclésiastiques qu' il retirait de deux
ou trois gros bénéfices qu' il possédait.
Mon père fut d' autant plus satisfait de
cette heureuse découverte, qu' il était persuadé
qu' une pareille commère ne pouvait
pas être fort contente de son vieux compère.
Dans cette pensée, il chercha toutes
les occasions de la revoir et de lui parler ;
mais il eut beau tous les matins courir
les églises dans l' espérance de la retrouver,
il ne put jamais la rencontrer sans son amoureux
vieillard, qui ne pouvait la perdre de
vue. Toutes ces difficultés ne servirent qu' à
irriter les feux du nouveau galant et qu' à
lui aiguiser l' esprit. Il fit si bien, à force de
présens, et encore plus de promesses, qu' il
gagna une duègne telle qu' il la lui fallait
pour réussir dans son entreprise. C' était
une bonne vieille qui entrait librement chez
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le commandeur à la faveur d' un rosaire
qu' elle avait toujours à la main. Tout vieux
routier qu' il était, il ne se défiait nullement
d' elle. Cette fausse dévote, vrai suppôt de
Satan, mit le feu aux étoupes en parlant
sans cesse à la dame de l' amour et de la
persévérance du génois, dont elle ne manquait
pas de lui exagérer le mérite. La dame
n' était pas tigresse : elle prêta volontiers
l' oreille aux discours de la vieille, et la
chargea même de dire au nouvel amant
qu' il pouvait tout espérer. Il est constant
qu' elle penchait plus de ce côté-là que de
l' autre. Le commandeur était un personnage
fort dégoûtant, incommodé de la gravelle,
et souvent de la goutte ; et le marchand
paraissait un jeune gaillard alerte et
vigoureux. Il n' y avait point à balancer
entre eux pour une jolie femme. Mais,
comme la prudente dame aimait encore
plus par intérêt que par tendresse de coeur,
elle ne laissa pas de se trouver embarrassée.
Elle faisait trop bien ses affaires avec son
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vieillard pour avoir envie de perdre sa pratique,
et en même temps, se voyant jour
et nuit obsédée de ce jaloux, elle désespérait
de pouvoir impunément entretenir un
commerce secret avec le génois.
Cependant cette dame et celui-ci convinrent
de leurs faits par l' entremise de la
duègne ; après quoi il ne fut plus question
que du moyen dont ils se serviraient pour
avoir une entrevue, et de l' endroit où ils
l' auraient ; mais rien n' est impossible à l' amour.
Dès que deux amans sont d' accord,
les montagnes mêmes se séparent pour leur
ouvrir un passage. La dame, qui était une
maîtresse femme, imagina l' expédient que
je vais te rapporter. Elle proposa au bon
commandeur de s' aller promener à Gelves,
où il avait une maison de plaisance, et d' y
passer la journée. C' était dans le beau temps.
Le galant suranné accepta la proposition,
moins par complaisance que parce qu' elle
était fort de son goût. Ils avaient déjà fait
tous deux cette partie plus d' une fois, et le
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vieillard se plaisait infiniment à cette campagne.
L' Andalousie, sans contredit, est
le plus agréable pays de toute l' Espagne,
et l' Andalousie n' a point de quartier si charmant,
ni qu' on puisse appeler à plus juste
titre le paradis terrestre, que Gelves et
Saint-Jean D' Alfarache, qui sont deux villages
voisins, que le Guadalquivir arrose de ses
eaux. Cette fameuse rivière fait tant de
détours autour d' eux, qu' on dirait qu' elle
s' en éloigne à regret : aussi trouvez-vous
là des jardins, des fleurs, des fruits, des
bocages, des fontaines, des grottes, des
cascades, en un mot, tout ce qui peut
délicieusement flatter la vue, le goût et l' odorat.
La partie faite, on en arrêta le jour, et
quand il fut arrivé, on envoya de grand
matin des domestiques à Gelves pour y
préparer toutes choses. Quelques heures
après, le commandeur et sa mignonne se
mirent en chemin avec la duègne, qui
était de toutes les fêtes, et qui ne fut point
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de trop à celle-là, tous trois montés sur de
pacifiques mules, et suivis de deux valets.
Lorsqu' ils furent à quatre ou cinq cents
pas de la maison de plaisance de mon
père, devant laquelle il fallait passer, il
prit tout à coup à la jeune dame une colique
de commande si violente, qu' elle
pria le vieillard d' ordonner qu' on fît halte
là, s' il ne voulait la voir mourir ; puis, se
laissant aller de dessus sa selle tout doucement
à terre, comme une personne à
demi-morte, elle demanda d' une voix faible
qu' on la délaçât, en disant qu' elle
n' en pouvait plus. Le vieux soupirant, qui
faisait assez connaître la vive douleur dont
son âme était saisie, ne savait que dire,
ni encore moins que faire pour secourir sa
maîtresse ; mais la vieille, jouant alors son
rôle, représenta d' un air prude à la dame
que la bienséance ne permettait pas de la
soulager sur un grand chemin ; outre que
le lieu n' était pas commode pour cela ;
qu' il valait beaucoup mieux qu' elle se
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traînât comme elle pourrait, ou se laissât
porter jusqu' à la maison qu' ils voyaient
assez près de là, et qui, selon toutes les
apparences, appartenait à d' honnêtes gens :
qu' ils ne refuseraient pas, s' ils étaient
chrétiens, de donner quelques secours à une
dame qui en avait si grand besoin. Le commandeur
approuva l' avis de la duègne ;
et la bonne pièce de malade dit là-dessus
qu' on fît d' elle tout ce qu' on voudrait,
mais qu' il ne lui était pas possible, avec
les cruelles douleurs qu' elle sentait, de
marcher jusque-là. Aussitôt les deux valets
la prirent entre leurs bras pour la
porter, tandis que le vieillard affligé allait
devant pour parler aux personnes de cette
maison, et les engager par ses prières à
y recevoir sa dame pour quelques heures.
Je t' ai déjà dit, ami lecteur, que cette
maison était celle de mon père. Il y avait
dedans une vieille gouvernante à laquelle
il en avait confié le soin, et qui en savait
pour le moins aussi long que lui. Il n' eut
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pas besoin de lui donner d' amples instructions
sur ce qu' elle devait faire pour le servir.
D' abord qu' elle entendit frapper à la
porte, elle y courut ; et, feignant d' être
étonnée de voir un homme qu' elle ne connaissait
point, elle lui demanda comme en
tremblant ce qu' il souhaitait. Je voudrais,
lui répondit le cavalier, qu' une dame que
je conduis à Gelves, et qui vient de se
trouver mal à quelques pas d' ici, pût,
sans vous incommoder, se reposer un moment
chez vous, et que vous nous permissiez
de la soulager par quelque remède.
S' il ne s' agit que de cela, reprit la gouvernante,
vous aurez tout lieu d' être content ;
il n' y a dans cette maison que des
gens de bien et qui se plaisent à exercer la
charité. Comme elle achevait ces paroles,
la prétendue malade, que les deux valets
apportaient, arriva. Vous la voyez, s' écria
douloureusement le commandeur. Il
vient de lui prendre tout à l' heure une
maudite colique dont elle est prête à mourir.
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Entrez, seigneur cavalier ; entrez, madame,
dit la gouvernante. Soyez tous deux
les bienvenus ; je suis fâchée seulement
que mon maître ne soit pas ici pour vous
recevoir ; il n' épargnerait rien pour vous
traiter de la manière dont vous paraissez
mériter de l' être ; mais, en son absence, je
vais remplir le mieux qu' il me sera possible
les devoirs de l' hospitalité.
La première chose que fit la gouvernante
fut de faire porter la malade dans une fort
belle chambre, où il y avait un magnifique
lit, qui n' était qu' à demi-garni, et qu' on
avait exprès mis en cet état pour ôter au
vieux jaloux tout sujet de soupçonner le
tour qu' on lui jouait. Mais, tout étant prêt,
draps parfumés, oreillers fins, et couvertures
de satin piquées, on eut bientôt préparé
le lit, et couché dedans la dame, qui
ne cessait de se plaindre de l' opiniâtreté
de son mal. La gouvernante et la duègne,
également disposées à faire de bonnes oeuvres,
commencèrent, comme à l' envi, à
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chauffer des linges, que la malade poussait
doucement vers ses pieds à mesure
qu' on les lui mettait sur le ventre ; sans
quoi elle aurait été indubitablement incommodée
de cette chaleur, puisque, malgré
tout le soin qu' elle prenait de s' en défendre,
peu s' en fallait qu' elle n' eût des
vapeurs. On lui fit aussi avaler du vin
chaud, dont elle se serait fort bien passée ;
de sorte que, pour prévenir quelque autre
remède qui aurait pu lui être encore plus
désagréable, elle témoigna qu' elle se sentait
soulagée, et que, si on la laissait en
repos seulement un quart d' heure, elle serait
entièrement guérie. Le bon vieillard
fut bien aise qu' elle eût envie de reposer :
cela lui parut une marque certaine qu' elle
se portait mieux. Ainsi, pour lui donner
la satisfaction qu' elle demandait, il sortit
de la chambre, dont il n' oublia pas de fermer
la porte, recommandant aux domestiques
de ne point faire de bruit. La duègne
seule demeura par son ordre auprès
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de la malade, comme une garde dont elle
pourrait avoir affaire. Pour lui, il alla se
promener dans le jardin en attendant l' heureux
moment de revoir sa chère maîtresse
délivrée de sa colique.
Il est, je crois, inutile de te dire que
mon père pendant ce temps-là était dans
cette maison, où je puis t' assurer qu' il ne
dormait pas. Il se tenait caché dans un cabinet,
d' où, après avoir entendu tout et
aperçu par une fenêtre le commandeur
dans le jardin, il se glissa dans la chambre
de la jeune dame par une petite porte que
couvrait une tapisserie. La duègne, de peur
de surprise, se mit en sentinelle d' un côté,
tandis que de l' autre la gouvernante, suivant
les ordres qu' elle avait reçus, observait
le vieux jaloux. Alors les deux amans,
croyant n' avoir rien à craindre, eurent ensemble
une tendre et vive conversation,
qui dura deux bonnes heures, et à laquelle,
si je ne me trompe, je dois la
naissance.
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Déjà le soleil commençait à se faire sentir
dans le jardin malgré l' ombrage des
bosquets et la fraîcheur des eaux. Le vieux
galant n' y pouvant plus résister, et avec
cela plein d' impatience d' apprendre des
nouvelles de sa nymphe, prit le parti de
regagner la maison : mais il y retourna
d' un pas si grave, que les deux surveillantes
eurent tout le loisir d' en avertir le
génois, qui se renferma promptement dans
le cabinet. La dame, que je puis désormais
appeler ma mère, fit semblant d' être
encore tout endormie quand le vieillard entra
dans sa chambre ; et, comme si le
bruit qu' il avait fait en entrant l' eût réveillée,
elle se plaignit de ce qu' il n' avait
pas la complaisance de la laisser reposer
un quart d' heure. Comment, un quart
d' heure ! S' écria-t-il. Par vos beaux yeux,
ma mie, il y a plus de deux mortelles
heures que vous dormez. Non, non, répliqua-t-elle,
il n' y en a pas seulement
une demie ; il me semble que je ne fais
p31
que de m' endormir : mais, quelque temps
qu' il y ait, ajouta-t-elle, je sens que je
n' ai jamais eu plus besoin de repos. Peut-être
disait-elle la vérité, quoiqu' elle ne
parlât ainsi que pour mentir. Elle prit pourtant
un air gai, en assurant le commandeur
qu' elle se portait beaucoup mieux,
grâces aux remèdes qu' on lui avait donnés.
Ce qui causait une joie infinie au bonhomme.
Il proposa lui-même à sa fidèle
maîtresse de passer la journée en cet endroit,
attendu que la chaleur était devenue
trop grande pour qu' ils osassent se
remettre en chemin, et que d' ailleurs ils
se trouvaient dans une maison plus jolie
que celle où ils avaient compté d' aller. La
dame fut assez complaisante pour y consentir,
à condition toutefois que les personnes
du logis l' auraient pour agréable.
Là-dessus le vieux galant en demanda la
permission à la gouvernante, qui lui répondit
qu' il pouvait faire dans cette maison
tout ce qu' il jugerait à propos ; que
p32
son maître, bien loin de le trouver mauvais,
en serait ravi. Les voilà donc résolus
de s' arrêter là. Aussitôt ils envoyèrent un
de leurs valets à leur maison de Gelves,
avec ordre de dire aux autres domestiques
qui y étaient déjà de se rendre auprès d' eux
avec leurs provisions.
Tandis que le commandeur s' occupait
de ces soins, mon père sortit de la maison
à la dérobée, monta vite à cheval, et piqua
vers Séville pour se montrer seulement à
la bourse, et s' en revenir ensuite souper et
coucher à Saint-Jean D' Alfarache ; ce qu' il
avait coutume de faire presque tous les
soirs. Le temps lui parut un peu long ;
mais, outre qu' il devait être assez content
de sa journée, il hâta son retour, et arriva
sur les six heures à sa maison de plaisance.
Son rival suranné s' empressa d' aller au-devant
de lui pour le prier d' excuser la liberté
qu' il avait prise. Grands complimens
de part et d' autre, surtout de celle de mon
père, à qui les belles paroles ne coûtaient
p33
rien, et qui, par ses manières honnêtes et
polies, enleva tout à coup le coeur du
vieillard. Ce bonhomme le conduisit lui-même
à la dame, qui venait d' entrer dans
le jardin, où, si l' on ne pouvait pas encore
se promener, on n' était pas du moins fort
incommodé du soleil. Le rusé marchand
la salua comme une personne qui lui aurait
été inconnue ; elle le reçut avec tant
de dissimulation, qu' on eût dit qu' elle ne
l' avait vu de sa vie.
En attendant l' heure de la promenade,
ils entrèrent tous trois dans un cabinet de
verdure, où il faisait d' autant plus frais
qu' il était sur le bord de la rivière. Ils se
mirent à jouer à la prime, et la dame gagna,
le génois étant trop galant pour ne
pas se laisser perdre. Après le jeu, ils firent
plusieurs tours d' allées, et le plaisir de
la promenade fut suivi d' un bon souper,
qui dura si long-temps, qu' ils ne se levèrent
de table que pour s' en retourner par
eau à Séville, dans une petite barque ornée
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de feuillages et de fleurs. Cette barque
appartenait à mon père, qui l' avait fait
ajuster ainsi pour se rendre plus agréablement
de sa maison de campagne à la ville ;
ce qui lui arrivait quelquefois. Pour comble
de satisfaction, ils entendirent des
concerts de musique admirables, formés
par des chanteurs et des joueurs d' instrumens
qui descendaient comme eux le Guadalquivir
dans un bateau qui suivait le
leur. Enfin la dame et son vieux galant,
après s' être fort réjouis, remercièrent le
marchand de la généreuse réception qu' il
leur avait faite. Le commandeur, particulièrement,
en était si pénétré de reconnaissance,
qu' il s' imaginait ne pouvoir assez
le lui témoigner ; et je crois qu' il n' aurait
jamais pu se résoudre à le quitter, sans
l' espérance qu' il avait de le revoir le lendemain,
tant il avait conçu d' amitié pour
lui dès ce jour-là.
Cette amitié fut si bien ménagée par la
dame et par le génois, qu' elle ne finit
p35
qu' avec la vie du commandeur, lequel, à
la vérité, n' alla pas loin depuis ce temps-là.
C' était un corps usé, un vieux pécheur
qui avait fait un usage immodéré des plaisirs,
sans s' embarrasser si l' on trouverait
cela bon dans ce monde, et sans craindre
qu' on le trouvât mauvais dans l' autre. J' avais
déjà quatre ans quand il mourut ; mais
je n' étais pas son seul héritier au logis. Le
bonhomme avait eu d' autres enfans de
quelques maîtresses qu' il avait entretenues
avant ma mère, et nous étions tous chez lui
comme des pains de dîmes, chacun de sa
fournée. Dans le fond, peut-être n' était-il
pas plus leur père que le mien. Quoi qu' il
en soit, comme j' étais le plus jeune de mes
frères, et que la faiblesse de mon âge ne me
permettait pas de me servir de mes mains
aussi bien qu' eux, j' aurais eu peu de part
à l' héritage du défunt, si je n' avais pas eu
dans ma mère une personne fort propre à
suppléer à ce défaut. Mais c' était une femme
d' Andalousie, c' est tout dire. Elle n' avait
p36
point attendu, pour faire son paquet,
que le vieillard fût mort. Dès qu' elle l' avait
vu abandonné des médecins, elle s' était
saisie du plus beau et du meilleur, ne
laissant à mes cohéritiers que des guenilles.
étant maîtresse dans la maison, et
ayant les clefs de tout, il lui avait été facile
de divertir les effets les plus précieux.
Le jour qu' il mourut, on fit un ravage effroyable
dans sa maison. Dans le temps
qu' il rendit l' âme, on lui prit jusqu' aux
draps de son lit. Dans ses derniers momens
tout fut pillé et enlevé. Il ne restait
que les quatre murailles lorsque les parens
arrivèrent la gueule, comme on dit, enfarinée.
Ils eurent beau regarder partout,
ils virent bien qu' on les avait prévenus, et
il leur fallut encore, par honneur, faire les
frais des funérailles. Elles furent, je l' avoue,
très-modestes, et l' on n' y répandit
point de larmes. On ne pleure pas les
morts qui ne laissent rien : c' est aux héritiers
seuls à paraître affligés ; ils sont payés
pour cela.
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Les parens du commandeur avaient pourtant
compté sur une riche succession. Ils
ne pouvaient comprendre comment un
homme qui avait plus de quinze mille livres
de rente en bénéfices mourait dans un
état si misérable. Ils avaient vu sa maison
meublée d' une manière convenable à sa
qualité. Ils ne doutèrent point qu' on n' eût
volé ses effets. Ils firent faire sur cela de
grandes informations. Peine inutile ! Ils
eurent recours ensuite aux monitoires, qui
furent affichés aux portes des églises, où
ils sont encore. Les voleurs ont l' estomac
bon, ils ne rendent jamais ce qu' ils ont
pris : les excommunications ne les épouvantent
point. Après tout, ma mère avait
une très-bonne raison pour posséder sans
inquiétude les nippes du commandeur ; car,
peu de temps avant qu' il mourût, il lui
disait quelquefois, quand il visitait son
coffre-fort ou ses bijoux, ou qu' il faisait
emplette de quelque beau meuble : tenez,
mon cher coeur, tout ceci vous appartient .
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Quand ces donations, qu' elle regardait
comme faites en bonne forme, n' auraient
pas été capables de lui mettre la
conscience en repos, elle croyait qu' une
jolie femme qui avait pu se résoudre à passer
quelques années avec un vieillard dégoûtant
méritait bien d' en être l' héritière.
Aussi d' habiles docteurs qu' elle consulta
sur ce point levèrent tous ses scrupules en
l' assurant que c' était une chose qui lui
était due.
LIVRE 1 CHAPITRE 3
Le père de Guzman se marie et meurt peu de temps
après son mariage. Suites de cette mort.
Après la mort du commandeur, à qui
Dieu fasse miséricorde, sa chaste veuve
eut un galant, et moi un père tout retrouvé
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dans la personne du génois, qui
devint à son tour le patron de la case.
Cette habile femme avait eu l' adresse de
leur persuader à tous deux en particulier
que j' étais leur fils, tantôt en disant à l' un
que j' étais sa vivante image, et tantôt en
disant à l' autre que lui et moi nous nous
ressemblions comme deux oeufs. Heureusement,
je ne pouvais manquer d' être d' un
sang noble, soit que je dusse mon existence
au commandeur, soit que je fusse
de la façon du génois. Pour du côté maternel,
je suis d' une noblesse incontestable.
J' ai cent fois ouï dire à ma mère que
mon aïeule, qui toute sa vie s' était piquée
de chasteté comme elle, comptait parmi
ses alliés tant d' illustres seigneurs, qu' on
aurait pu faire de sa famille un arbre généalogique
aussi grand que celui de la maison
de Tolède.
Malgré tout cela, je ne voudrais pas jurer
que ma discrète mère n' eût point un
troisième galant de race roturière : une
p40
femme qui ne se fait pas une affaire de
tromper un homme est bien capable d' en
tromper deux. Mais, par instinct, ou sur
la bonne foi de ma mère, j' ai toujours regardé
le noble génois comme le véritable
auteur de ma naissance. Je puis t' assurer
que de son côté, mon père ou non, il nous
aimait ma mère et moi avec une extrême
tendresse. Il le fit assez connaître par la
résolution hardie qu' il s' avisa de prendre :
il résolut d' épouser cette dame, que l' on
appelait dans Séville la commandeuse. Il
n' ignorait pas la réputation qu' elle avait,
ni qu' il allait se faire montrer au doigt
dans la ville. Qu' importe ? C' était un homme
qui savait bien ce qu' il faisait. Dès le
temps qu' il lia connaissance avec elle, ses
affaires commençaient à se gâter, et cette
galanterie ne servit pas à les améliorer. La
dame, qui était fort ménagère, et encore
plus friponne, avait si bien su mettre à
profit les faveurs qu' elle avait accordées,
qu' elle possédait au moins dix mille bons
p41
ducats. Avec une somme si considérable,
mon père se sauva d' une nouvelle banqueroute
qu' il était sur le point de faire, et se
trouva plus en état que jamais de figurer
parmi les gros négocians. Il aimait le
faste, l' éclat et le bruit ; c' était là sa passion
dominante : mais, comme il ne pouvait
la satisfaire long-temps sans retomber
dans le même embarras d' où l' argent de
ma mère l' avait tiré, il arriva, quelques
années après son mariage, qu' il se vit
obligé de faire sa dernière banqueroute.
Je dis sa dernière, car, se voyant alors sans
ressource et dans l' impuissance d' entretenir
sa famille sur un bon pied, il aima
mieux se laisser mourir de chagrin que de
survivre à sa prospérité.
La vie eut plus de charmes pour ma
mère, qui soutint avec assez de fermeté le
changement de notre fortune. Cependant
la mort de mon père l' affligea vivement.
Nos maisons n' étaient plus à nous ; il avait
fallu les abandonner aux créanciers. Il ne
p42
nous restait de tous nos biens que quelques
bijoux avec une grande quantité de meubles
assez beaux ; ma mère en fit de l' argent,
et prit le triste parti de se retirer dans
une petite maison pour y vivre tranquillement.
Ce n' est pas qu' elle n' eût pu soutenir
encore notre ménage par de nouvelles
galanteries : quoiqu' elle eût déjà quarante
ans, elle s' était toujours si bien conservée,
que ce n' était pas une conquête à dédaigner ;
mais elle aurait été obligée de
faire les avances, et c' est à quoi elle ne
pouvait se résoudre, après avoir vu toute
sa vie les hommes rechercher ses bonnes
grâces avec empressement. Cette noble fierté
s' accordait si mal avec nos affaires domestiques,
qu' elles empiraient à vue d' oeil.
Je ne doute pas que ma mère n' ait mille
et mille fois souhaité d' avoir une fille au
lieu de moi ; et véritablement cela eût été
plus avantageux pour elle : une fille lui
aurait servi de support, comme elle avait
elle-même été celui de ma grand' mère,
p43
dont il faut que je te fasse un éloge détaillé.
Mon aïeule maternelle était, dans
ses beaux jours, une des plus belles personnes
du royaume ; elle avait beaucoup
d' esprit et entendait son monde parfaitement
bien. Elle ne recevait ordinairement
dans sa maison que de jeunes seigneurs
qui avaient envie de se polir ; et l' on pouvait
dire qu' ils savaient vivre quand ils
avaient pris de ses leçons pendant quelques
années. Mais ce qu' on doit le plus
admirer, c' est qu' elle avait le rare talent
de faire régner entre ses écoliers une parfaite
union ; ils n' avaient jamais ensemble
le moindre démêlé. Pendant qu' elle s' attachait
à façonner ces jeunes gens, il arriva
qu' elle eut ma mère par un coup de
hasard ; elle ne manqua pas de leur en
faire honneur à chacun en particulier, et
de trouver que sa fille leur ressemblait à
tous par quelque endroit : voilà votre
bouche, disait-elle à celui-ci ; voilà vos
yeux, disait-elle à celui-là ; vous ne sauriez
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désavouer cet enfant. Pour mieux le
leur persuader encore, lorsqu' elle tenait
ma mère entre ses bras, elle affectait toujours
de l' appeler du nom du cavalier qui
était présent ; et supposé qu' il y en eût
deux, ce qui n' était pas extraordinaire,
elle l' appelait tout court Dona Marcella ,
qui était le nom propre de ma mère. Il y
aurait aussi de l' injustice à lui contester le
dona , puisqu' on ne peut la soupçonner
de n' être pas une fille de qualité. Mais,
pour t' apprendre quelque chose de plus
positif touchant sa naissance, tu sauras
que ma grand' mère, parmi ses galans, en
avait un qu' elle aimait plus que tous les
autres ; et comme ce seigneur était un
Guzman, elle jugea qu' elle pouvait
en conscience faire descendre sa fille d' une
si grande maison. C' est du moins ce que
mon aïeule a dit confidemment à ma mère,
en l' assurant même qu' elle la croyait fille
d' un seigneur parent fort proche des ducs
de Medina Sidonia.
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Tu vois donc bien que ma grand' mère
était une femme admirable pour les intrigues
d' amour ; néanmoins, aimant autant
la dépense qu' elle l' aimait, bien loin d' amasser
des richesses immenses dans le trafic
des plaisirs, elle aurait couru risque
dans sa vieillesse de sentir l' indigence, si
la fleur de la beauté de sa fille n' eût commencé
d' éclore à mesure que celle de la
sienne se flétrissait. La bonne dame avait
beaucoup d' impatience de voir sa petite
Marcelle assez formée pour être établie ; et
la trouvant à douze ans fort avancée pour
son âge, elle ne différa point à la pourvoir.
Un marchand nouvellement arrivé
du Pérou, et plus riche qu' un juif, en devint
le premier possesseur moyennant quatre
mille ducats dont il fit présent à mon
aïeule, qui, donnant chaque jour au marchand
quelque successeur libéral, vécut
par ce moyen toute sa vie dans l' abondance.
Il eût donc fallu à ma mère une fille à
p46
ma place, ou du moins avec moi ; ma soeur
nous aurait servi de port dans notre naufrage,
et nous aurions bientôt fait fortune
avec une pareille marchandise à Séville,
où il y a des marchands pour tout. C' est
la retraite des honnêtes gens, qui n' ont
pour tout bien que de l' esprit ; c' est la
mère des orphelins et le manteau des pécheurs.
En tout cas, si cette ville eût
trompé notre attente, nous aurions été tout
droit à Madrid, où l' on peut dire qu' on
est en fonds quand on possède un semblable
joyau. Si d' abord nous n' eussions pas
trouvé à le vendre, nous aurions pu du
moins le mettre en gage, et faire toujours
à bon compte une chère de prince. Je ne
suis pas plus maladroit qu' un autre, et je
crois qu' avec une jolie soeur je n' aurais pas
manqué de parvenir à quelque bon emploi ;
mais enfin le ciel en voulut ordonner
autrement, et me rendre fils unique pour
mes péchés.
J' entrais alors dans ma quatorzième année ;
p47
et comme j' avais déjà du sentiment,
la misère dont nous étions menacés me fit
prendre la résolution d' abandonner ma
mère et ma patrie pour aller chercher fortune
ailleurs. Je me proposai de voyager
pour apprendre à connaître le monde, et
j' avais raison de vouloir commencer de
bonne heure. Ma plus grande envie toutefois
était de passer à Gênes pour y voir mes
parens paternels. Si bien qu' un beau jour,
ne pouvant résister plus long-temps au désir
qui me pressait d' exécuter mon dessein,
je sortis de Séville la tête pleine de
chimères, et la bourse presque vide d' argent.
LIVRE 1 CHAPITRE 4
p48
Guzman quitte sa mère et sort de Séville. Sa
première aventure dans une hôtellerie.
Comme je me souvenais d' avoir ouï dire
qu' il importait aux aventuriers de se parer
de noms de conséquence, sans quoi ils
passaient pour des misérables dans les pays
étrangers, je me donnai le nom de Guzman
que portait ma mère, et qui sans
doute était le plus honorable de notre
maison ; j' y ajoutai la seigneurie D' Alfarache.
Cela me sembla fort bien imaginé ;
et me voilà déjà dans mon esprit l' illustre
seigneur Guzman D' Alfarache.
Ce seigneur de fraîche date, ne s' étant
mis en chemin que l' après-dînée, n' alla
pas fort loin le premier jour, quoiqu' il
marchât aussi vite que si on l' eût poursuivi,
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ou qu' il eût cru ne pouvoir assez
tôt s' éloigner de Séville. Effectivement je
bornai ma journée à la chapelle de saint-Lazare,
à une demi-lieue de cette ville.
J' étais déjà las ; je m' assis sur les degrés
de l' église, où, remarquant que la nuit
approchait, je commençai à m' attrister et
à sentir quelque inquiétude sur ce que je
deviendrais. Là-dessus il me vint une idée
pieuse que je contentai : j' entrai dans la
chapelle, où je me mis à prier Dieu de
m' inspirer. Ma prière fut fervente, mais
courte, car on ne me donna pas le temps
de la faire longue. L' heure de fermer l' église
arriva ; l' on m' obligea de sortir, et
on me laissa sur le perron, où je demeurai
fort en peine de ma personne.
Représente-toi en effet pour un moment
à la porte de cette chapelle un enfant
de famille aussi chéri qu' un fils de
marchand de Tolède et nourri dans l' abondance ;
considère que je ne savais où
aller ni à quoi me déterminer. Il n' y avait
p50
là ni près de là aucune hôtellerie ; je ne
voyais que de l' eau claire qui coulait à
quelques pas de moi : le mauvais commencement
de voyage ! Pour comble de misère,
mon ventre m' avertissait qu' il était temps
de souper. Je connus alors la différence
qu' il y a entre un homme qui a faim et un
homme rassasié ; entre celui qui se voit à
une bonne table et celui qui n' a pas un
morceau de pain à manger. Ne sachant
donc que faire, ni à quelle porte aller frapper,
je me résolus à passer la nuit sur le
perron, puisque la nécessité le voulait
ainsi. Je m' y couche tout de mon long, le
nez et les yeux couverts de mon manteau,
mais non sans appréhension d' être dévoré
par les loups, que je m' imaginais quelquefois
entendre autour de moi.
Le sommeil pourtant vint suspendre mes
inquiétudes, et se rendit si bien maître
de mes sens, que je ne me réveillai que
deux heures après le lever du soleil ; encore
ne fut-ce qu' au bruit que firent avec
p51
des tambours plusieurs paysannes qui
allaient en chantant et en dansant apparemment
à quelque fête. Je me levai
promptement, n' ayant aucune peine à
quitter mon gîte ; et trouvant en cet endroit
divers chemins qui m' étaient également
inconnus, je choisis le plus beau en
disant : puisse cette route que je prends au
hasard me conduire tout droit au temple
de la fortune ! Je faisais comme cet ignorant
médecin de la Manche qui portait ordinairement
un sac rempli d' ordonnances, et
qui, quand il était auprès d' un malade, en
tirait la première qui se rencontrait sous
sa main, et disait : Dieu te la donne
bonne ! Mes pieds faisaient l' office de ma
tête, et je les suivais sans savoir où ils me
conduisaient.
Je fis deux petites lieues cette matinée ;
ce n' était pas peu pour un garçon qui
n' en avait jamais tant fait ; je croyais déjà
être arrivé aux antipodes, et avoir découvert
un nouveau monde comme le fameux
p52
Christophe Colomb. Ce nouveau
monde pourtant n' était rien autre chose
qu' une misérable taverne, où j' entrai tout
en sueur, couvert de poussière, fatigué et
mourant de faim. Je demandai d' abord à
dîner ; on me dit qu' il n' y avait que des
oeufs frais : des oeufs frais ! M' écriai-je. Soit,
je m' en contenterai ; hâtez-vous de m' en
accommoder une demi-douzaine ; faites-m' en
une omelette. L' hôtesse, qui était une effroyable
vieille, se mit à me considérer
avec attention. Elle vit bien que j' étais un
cadet de haut appétit ; et je lui parus si
neuf, qu' elle jugea qu' on pouvait impunément
me servir pour oeufs frais des demi-poussins.
Dans cette confiance, elle s' approcha
de moi, et me riant au nez : d' où
êtes-vous, mon fils ? Me dit-elle d' un air
gai. Je lui répondis que j' étais de Séville,
et je la pressai de nouveau de m' apprêter
les oeufs ; mais, avant que de faire ce que
je lui disais, elle me passa sa vilaine main
sous le menton en disant : et où va le petit
p53
badin de Séville ? En même temps elle voulut
me baiser ; mais je détournai la tête
brusquement pour esquiver l' accolade. Je
ne fus pourtant pas assez adroit pour l' éviter
entièrement : la vieille me fit sentir
son haleine, et il me sembla qu' elle venait
de me communiquer sa vieillesse et ses infirmités :
heureusement je n' avais que du
vent dans l' estomac ; sans cela je lui aurais
rendu des poires pour des prunes.
Je lui dis que j' allais à la cour, et je la
priai de me donner promptement à manger.
Alors elle me fit asseoir sur une escabelle
boiteuse, devant une table de pierre,
qu' elle couvrit d' une nappe qui avait tout
l' air d' un écouvillon de four ; ensuite elle
me présenta quelques grains de sel dans le
cul d' un pot de terre cassé, et de l' eau dans
un vaisseau de la même matière, où ses
poules buvaient ordinairement, avec un
morceau de gâteau aussi noir que la nappe.
Après m' avoir fait attendre un bon quart
d' heure, elle me servit, sur une assiette
p54
plus noire que de l' encre, une omelette,
ou, pour mieux dire, un cataplasme
d' oeufs. L' omelette, l' assiette, le pain, le
pot, la salière, le sel, la nappe et l' hôtesse
paraissaient de la même couleur. Mon
coeur aurait dû se soulever contre des choses
si dégoûtantes ; mais, outre que j' étais un
voyageur tout neuf, il fallait entendre le
bruit que mes boyaux faisaient dans mon
ventre creux ; on eût dit qu' ils s' entre-mangeaient.
Cependant, malgré la malpropreté
du couvert et le mauvais assaisonnement
des oeufs, je me jetai sur l' omelette
comme un cochon sur le gland ; j' eus beau
la sentir deux ou trois fois croquer sous
mes dents, quoique cela dût me devenir
suspect, je ne laissai pas de passer outre.
Néanmoins, lorsque j' en fus aux derniers
morceaux, il me sembla que cette omelette
n' avait pas tout-à-fait le même goût que
celles qu' on mangeait chez ma mère ; ce
que j' attribuai bonnement à la différence
des climats, m' imaginant que les oeufs pouvaient
p55
n' avoir pas la même qualité dans
tous les pays ; comme si j' eusse été à cinq
cents lieues du mien. Enfin, quand j' eus
expédié cet excellent mets, je me sentis
tout autre que je n' étais auparavant, et je
m' estimais trop heureux d' avoir fait ce repas.
Tant il est vrai qu' à bon appétit il ne
faut point de sauce.
Le pain m' amusa plus long-temps que
les oeufs, attendu qu' il était très-mauvais,
et que, pour l' avaler, il fallait, en dépit de
moi, y aller lentement, ou bien j' aurais
joué à m' étrangler ; il n' y avait pas de milieu,
surtout lorsqu' après avoir mangé la
croûte, ce que je fis d' abord, je voulus en
venir à la mie, qui était encore tout en
pâte ; j' en sortis pourtant à mon honneur,
mais ce fut à l' aide du vin, qui, dans ce
quartier-là, est délicieux. Je me levai de
table d' abord que j' eus achevé de dîner ; je
payai mon hôtesse, et me remis gaîment
en chemin. Mes pieds, qui avaient commencé
à refuser le service en arrivant à
p56
l' hôtellerie, reprirent une nouvelle vigueur.
J' étais déjà pour le moins à une bonne
lieue de la taverne, et tout allait bien
jusque-là, quand la digestion, qui se faisait,
excita peu à peu dans mon estomac un tumulte,
qui fut suivi de rapports dont je
tirai un très-mauvais augure. Je repassai
dans mon esprit la résistance que mes dents
avaient trouvée en broyant les oeufs, et je
fis là-dessus des réflexions qui me mirent
au fait : je ne doutai plus que je n' eusse
mangé une omelette amphibie. Aussi, ne
pouvant la porter plus loin, je fus obligé
de m' arrêter pour me soulager.
LIVRE 1 CHAPITRE 5
p57
Il rencontre un ânier et deux ecclésiastiques. De la
conversation qu' ils eurent ensemble, et de quelle
façon l' ânier et lui furent régalés dans une
hôtellerie à Cantillana.
Je demeurai quelque temps appuyé contre
une muraille qui servait d' enclos à une
vigne ; j' étais pâle et abattu des efforts que
j' avais faits. Il passa par cet endroit un
ânier avec plusieurs ânes qui n' étaient point
chargés ; il s' arrêta pour me regarder ; et,
touché de compassion en me voyant dans
l' état où j' étais, il me demanda ce que j' avais.
Je lui contai l' accident qui venait de
m' arriver ; mais je ne lui eus pas sitôt dit
que je l' imputais à certaine omelette que
j' avais mangée dans la dernière hôtellerie,
qu' il se mit à rire, mais à rire d' une si
p58
grande force, que, s' il ne se fût pas tenu
à deux mains au bât de son âne, mon
homme en serait infailliblement descendu
la tête la première.
Quand nous sommes affligés, nous n' aimons
pas qu' on se moque de notre affliction.
Mon visage, qui était plus pâle que la
mort, devint plus rouge que le feu : je regardai
de travers ce maraud, et lui fis connaître
par un petit air mécontent que son
procédé ne me plaisait point du tout. Je
ne fis par là que l' exciter à continuer ses ris.
Alors, jugeant que plus je me fâcherais,
plus il aurait envie de rire, je le laissai s' en
donner tout son soûl ; aussi-bien je n' avais
ni épée ni bâton pour en venir avec lui aux
voies de fait, et je crois qu' à coups de poing
je n' aurais pas été le plus fort ; cette considération
fut cause que je filai doux, en
quoi je marquai bien de la prudence. Il est
d' un homme d' esprit, quelque offensé qu' il
soit, de ne pas faire le brave pour s' en repentir ;
d' ailleurs je voulais ménager l' ânier
p59
à cause de ses ânes, dont je comptais bien
que quelqu' un me porterait jusqu' à la couchée,
qui était encore assez loin de là. Néanmoins
je ne pus m' empêcher de lui dire :
hé bien, mon ami, pourquoi tous ces éclats
de rire ? Est-ce que j' ai le nez de travers ?
Pour toute réponse à ces paroles, le voilà
qui renouvelle ses ris immodérés.
Il plut pourtant à Dieu que cela finît.
L' ânier, n' en pouvant plus, reprit peu à
peu son sérieux, et me dit tout essoufflé :
mon petit seigneur, je ne me moque point
de votre aventure ; elle est assurément bien
triste pour vous ; mais c' est qu' en me la
racontant, vous m' avez fait ressouvenir
d' une autre qui vient d' arriver dans la même
hôtellerie à cette vieille sorcière qui vous
a si mal traité. Deux soldats qu' elle a régalés
comme vous lui ont fait payer le tout
ensemble. Puisque nous allons le même
chemin, ajouta-t-il, vous n' avez qu' à monter
sur un de mes ânes, et je vais à loisir
vous conter cette histoire. Je ne me le fis
p60
pas dire deux fois ; je montai sur un de ces
animaux, et me préparai à entendre ce
que l' ânier avait à me dire de ces deux
soldats, que j' avais effectivement vus entrer
dans l' hôtellerie dans le temps que j' en
sortais.
Ces deux grivois, me dit-il, ont demandé
à l' hôtesse ce qu' elle avait à leur donner.
Elle leur a répondu ainsi qu' à vous qu' elle
n' avait que des oeufs. Là-dessus ils ont ordonné
qu' on leur fît une omelette, et la
vieille leur en a peu de temps après apporté
une. Ils ont voulu la couper, et, trouvant
quelque chose qui résistait au couteau,
ils l' ont examinée attentivement ; ils ont
aperçu trois petits paquets qui ressemblaient
fort à trois têtes mal formées de
poussins, et dont les becs déjà un peu fermes
ne permettaient nullement de douter
de ce que c' était. Les soldats, après avoir
fait une si belle découverte, sans en rien
témoigner, ont couvert l' omelette d' une assiette,
et demandé à l' hôtesse si elle n' avait
p61
pas quelque autre chose qu' ils pussent
manger : elle leur a proposé deux rouelles
d' une alose qu' elle venait de faire griller ;
ils les ont acceptées et expédiées à la sauce
blanche. Après cela, l' un des deux grivois
s' étant approché d' un air doucereux de la
vieille, comme pour compter avec elle, lui
a appliqué sur le visage l' omelette qu' il tenait
dans sa main, et lui en a si bien frotté
les yeux et le nez, qu' elle s' est mise à
pousser de grands cris : alors l' autre soldat,
feignant de blâmer son camarade et d' avoir
pitié de cette malheureuse femme, a couru
à elle, sous prétexte de la consoler, et lui
a passé sur la face ses mains barbouillées
de suie ; ensuite ils sont sortis tous deux
de la taverne en chargeant encore d' injures
la vieille, qui n' a point reçu d' eux d' autre
paiement. Je vous assure, poursuivit l' ânier,
que c' était une chose à voir que
l' hôtesse en cet état, et les mines agréables
qu' elle faisait en pleurant et en criant.
Le récit de cette ridicule aventure me
p62
consola un peu de la mienne, et me fit oublier
les ris de l' ânier, qui ne manqua pas
de se remettre à rire aussitôt qu' il eut
achevé de parler ; sans cela, il n' aurait pas
été content de sa narration. Pendant ce
temps-là nous avancions toujours. Nous
rencontrâmes deux ecclésiastiques qui,
nous ayant aperçus de loin, nous attendaient
pour profiter de la commodité des
ânes. Ces bons prêtres, qui étaient fatigués,
en avaient un très-grand besoin pour
se rendre à Caçalla, où ils allaient, aussi-bien
que l' ânier. Ils eurent bientôt fait leur
marché avec lui ; ils montèrent chacun sur
un âne, et nous continuâmes tous quatre
notre chemin.
Le maître des montures était encore trop
occupé du plaisir qu' il avait eu dans l' hôtellerie
de la vieille pour n' en plus parler.
Il ne put s' empêcher de dire qu' il y avait
dans cette histoire à rire pour lui pendant
le reste de ses jours : et moi, m' écriai-je en
l' interrompant brusquement, je me repentirai
p63
toute ma vie de n' avoir pas fait pis que
ces soldats à cette vieille empoisonneuse ;
mais patience, elle n' est pas encore morte,
et tout se paie à la fin. Les ecclésiastiques
prirent garde à la vivacité avec laquelle je
prononçai ces paroles, et furent curieux de
savoir pourquoi je les avais dites : l' ânier,
qui ne demandait pas mieux que de recommencer
cette histoire pour avoir une nouvelle
occasion de rire, en fit part à ces
messieurs ; et comme il était en train, il
leur conta aussi la mienne, ce qui ne fut
pas un petit sujet de mortification pour
moi.
Les ecclésiastiques désapprouvèrent fort
la conduite de la vieille hôtesse, et ne blâmèrent
pas moins mon ressentiment. Mon
fils, me dit le plus âgé des deux, vous êtes
jeune, un sang bouillant vous emporte et
vous ôte l' usage de la raison ; sachez que
c' est un aussi grand crime d' être fâché d' avoir
manqué l' occasion d' en commettre un
que de l' avoir commis en effet. Le prêtre
p64
ne borna point là sa remontrance ; il me
fit un long discours sur la colère et sur le
désir de se venger : il semblait que ce fût
un sermon ; je suis persuadé même que
c' en était un qu' il avait prêché plus d' une
fois, et qu' il était bien aise de répéter pour
s' en rafraîchir la mémoire. Il est certain
que la plupart des choses qu' il me débita
étaient au-dessus de ma portée et de celle
de notre ânier, qui, toujours plein de sa
vieille, riait sous cape pendant que le prédicateur
perdait son temps à me prêcher.
Enfin nous arrivâmes à Cantillana ; les deux
ecclésiastiques mirent pied à terre, prirent
congé de nous jusqu' au lendemain matin,
et allèrent loger chez un de leurs amis.
Pour moi, je n' abandonnai point l' ânier,
qui me dit : je vais vous mener dans une
des meilleures hôtelleries de cette ville ;
l' hôte est un excellent cuisinier, et l' on ne
nous donnera point là des oeufs couvés.
Cette assurance me fit d' autant plus de
plaisir que mon estomac avait besoin d' un
p65
bon repas pour se rétablir. Nous allâmes
descendre à la porte d' une maison d' assez
belle apparence, et dont le maître vint nous
accabler de civilités. C' était bien le plus
grand fripon qu' il y eût peut-être dans ces
quartiers-là, et je ne fis que sauter, comme
on dit, de la poêle à frire dans le feu.
L' ânier conduisit ses bêtes à l' écurie, où il
demeura quelque temps à pourvoir à leurs
besoins, et moi je me couchai par terre
comme un homme qui avait les cuisses
rompues et la plante des pieds enflée, pour
avoir été trois ou quatre heures sur un âne
sans étriers. Je me reposai dans cette situation
jusqu' à ce que l' ânier, m' étant revenu
joindre, me dit : voulez-vous bien que nous
soupions ? J' ai résolu de partir demain dès
la pointe du jour pour arriver avant la nuit
à Caçalla ; je serais bien aise de me coucher
de bonne heure. Je lui répondis que je ne
demandais pas mieux que de me mettre à
table, pourvu qu' il voulût bien m' aider à
me relever, et même à marcher, attendu
p66
que je ne pouvais me soutenir. Il me rendit
ce service avec une complaisance dont je
lui sus très-bon gré.
Nous appelâmes l' hôte, à qui nous dîmes
que nous avions envie de bien souper.
Messeigneurs, nous répondit le matois,
il ne tiendra qu' à vous de faire bonne
chère, vous n' avez qu' à parler ; j' ai chez
moi d' excellentes provisions. Sa réponse
fut fort de mon goût ; mais il avait l' air
fourbe, et paraissait hâbleur en diable. Il
n' importe, dis-je en moi-même, qu' il soit
tout ce qu' il lui plaira, et qu' il nous serve
bien. Il faisait aussi le plaisant et l' homme
de belle humeur. Souhaitez-vous, poursuivit-il,
que je vous présente une partie
de la fressure d' un veau que je tuai hier ?
Je vous en ferai un ragoût des dieux. C' était
un veau, ajouta-t-il en me prenant les
mains d' une manière caressante, le meilleur
petit veau que vous ayez jamais vu.
J' ai été fort mortifié d' être obligé de lui
ôter la vie, mais je n' ai pu faire autrement ;
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il me coûtait trop à nourrir dans ce temps
de sécheresse. Pour imposer silence à ce
maudit babillard, nous le priâmes, si la
fressure était apprêtée, de nous en apporter
promptement un morceau. Elle est prête,
nous dit-il, et tout assaisonnée. à ces
mots, il courut à la cuisine en faisant des
gambades, et revint quelques momens
après avec deux plats, dans l' un desquels
il y avait de la salade, et dans l' autre une
partie de la fressure de ce bon petit veau si
regretté.
Je laissai mon compagnon se jeter sur
la salade, dont je ne me souciais guère,
et je commençai à manger de la fressure :
elle n' avait pas mauvaise mine ; et ce qui
m' en déplaisait, c' est que je trouvais qu' il
y en avait bien peu pour deux ventres affamés :
j' avais plus tôt avalé un morceau que
je ne l' avais dans la bouche, et la faim ne
me permettait pas de juger de ce que je
mangeais. L' ânier, remarquant, à la façon
dont je m' y prenais, que bientôt il n' y aurait
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plus rien dans le plat de viande, quitta
la salade pour venir du moins me disputer
les derniers morceaux, qui disparurent
dans le moment. Nous demandâmes
encore de la fressure ; le bourreau d' hôte
nous en apporta moins que la première
fois, pour irriter notre appétit et nous en
faire souhaiter davantage. En effet, le second
plat ne nous amusa pas long-temps,
et fut suivi d' un troisième.
Il n' en fut pas tout-à-fait de celui-ci
comme des deux autres. étant alors à
demi-rassasié, j' y allais un peu plus doucement,
et je pouvais rendre plus de justice à la
fressure. Je ne la trouvai plus si bonne, et
je dis à l' hôte que, s' il avait quelque autre
mets à nous servir, je le priais de nous
l' apporter. Il répondit que si nous voulions
de la cervelle du même veau, il nous
en ferait dans un instant un ragoût exquis,
et qu' en attendant il nous donnerait une
andouille faite des tripes et de la fraise de
la même bête ; ce qui, disait-il, était un
p69
morceau très-friand. Je n' en portai pas un
jugement si favorable lorsque j' en eus
goûté ; elle sentait si fort la paille pourrie,
que j' en fis d' abord la grimace : je ne m' en
plaignis pourtant point ; je me contentai
de lâcher prise et de laisser faire mon camarade,
qui mangeant toujours de la même force,
dévora l' andouille en moins de
rien.
Enfin la cervelle arriva ; j' espérais qu' elle
réveillerait mon appétit : elle était accommodée
avec des oeufs, de manière que c' était
une espèce d' omelette ; ce que l' indiscret
ânier n' eut pas sitôt remarqué, qu' il
fit un éclat de rire. Cela me chagrina ; je
m' imaginai que c' était pour me dégoûter
de cette omelette en me faisant souvenir
de celle de la dînée. Je lui reprochai sa
malice ; mais il n' en rabattit pas un ris, ce
qui produisit une assez plaisante scène :
car l' hôte, qui ne savait pourquoi l' un riait
tant, ni pourquoi l' autre se fâchait, nous
écoutait en homme qui se croyait intéressé
p70
dans cette affaire. Ne se sentant pas la
conscience nette sur la cervelle, non plus
que sur l' andouille et la fressure, il se troubla
comme un criminel à qui tout fait
peur, et son trouble redoubla quand il
m' entendit dire en colère à l' ânier que, s' il
continuait à se moquer de moi, je jetterais
la cervelle contre le mur. L' hôte pâlit à ces
paroles ; il lui sembla qu' on lui reprochait
son crime ; mais, voulant paraître ferme
et résolu, il affecta de nous envisager tous
deux, et de nous dire d' un air de fureur,
en enfonçant son bonnet : vive dieu ! Il ne
faut point tant rire ; je vous soutiens et
vous soutiendrai toujours que c' est une
bonne cervelle de veau : si vous ne voulez
pas m' en croire, je m' offre à vous le prouver
par témoins ; il y a plus de cent personnes
qui m' ont vu tuer le veau.
Nous ne fûmes pas peu surpris, mon
compagnon et moi, de cet emportement
d' un homme à qui nous ne pensions point
du tout ; ce fut pour l' ânier un sujet de
p71
rire sur nouveaux frais, et pour le coup je
ne pus m' empêcher de suivre son exemple,
quoique d' ailleurs je n' en eusse aucune envie.
Nous achevâmes par là de déconcerter
notre hôte, qui, ne doutant plus que
nous n' eussions découvert la mèche, en
devint plus furieux. Il ôta brusquement le
plat de dessus la table en nous disant :
allez rire et manger ailleurs ; je ne loge
point de gens qui se moquent de moi à ma
barbe : vous n' avez qu' à me payer et sortir
de ma maison ; après quoi, je vous
permets de rire tant qu' il vous plaira.
Mon camarade, qui se sentait de l' appétit,
ne vit pas sans peine emporter le
plat. Il prit son sérieux, et dit à l' hôte d' un
ton aigre-doux : à qui en avez-vous, cousin ?
Qui vous demande votre âge, et qui
vous appelle grosse tête ? Grosse tête ou
non, répliqua l' hôte, je dis que c' est une
tête de veau bien fraîche et des meilleures.
Il prononça ces mots avec toutes les
démonstrations d' un homme qui se préparait
p72
à nous battre ; mais l' ânier, qui le connaissait
mieux que moi, et qui était bon
pour lui, se leva de table ; et faisant à son
tour le rodomont : par saint Jacques !
S' écria-t-il, est-ce qu' il y a quelque ordonnance
qui règle de quoi l' on doit rire dans
cette hôtellerie ? Ou si l' on a mis une taxe
là-dessus ? Je ne vous dis pas cela, répondit
l' hôte d' un air radouci ; je dis seulement
que je ne souffrirai pas qu' on me
tourne en ridicule chez moi, ni qu' on me
fasse passer pour un homme qui traite mal
ses hôtes. Qui vous parle de mauvais traitement ?
Reprit l' ânier. Qui songe à se moquer
de vous ? Remettez promptement sur
la table cette cervelle, vous verrez que ce
n' est point de cela que nous rions. Croyez-moi,
laissez rire et pleurer les gens chez
vous sans y trouver à redire.
Ce discours de l' ânier fit son effet ; le délicieux
ragoût qui nous avait été comme
arraché des mains nous fut rendu, et nous
voilà tous d' accord. Mon compagnon reprit
p73
sa place, et continuant de parler à
l' hôte : apprenez, lui dit-il, que, si je me
moquais de vous, je ne vous en cacherais
pas la cause, tant je suis franc ; c' est mon
caractère : ce n' est donc pas de vous que
nous rions, c' est de cette façon d' omelette
que vous nous donnez là ; elle m' a fait
souvenir de certaine aventure que mon petit
camarade que vous voyez a eue aujourd' hui
dans une taverne où nous avons dîné.
Si l' ânier en fût demeuré là, j' en aurais
été quitte à bon marché ; mais il me fallut
avoir la patience d' essuyer pour la troisième
fois l' histoire des deux soldats et la
mienne, dont il fit impitoyablement le récit
à notre hôte dans les termes et avec de
si grandes démonstrations de joie, qu' il
semblait se baigner en eau rose en faisant
cette narration.
L' hôte eut tout le loisir de reprendre ses
esprits pendant un si long détail ; et jugeant
qu' il avait pris l' alarme mal à propos,
il s' avisa de jouer un autre personnage.
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Il interrompait à tout moment l' ânier
par des sainte Vierge ! Grand dieu
du ciel ! et autres semblables exclamations
dont toute la maison retentissait, et qu' il
accompagnait de grimaces hypocrites :
que dieu punisse, dit-il, quand l' autre
eut cessé de parler, que dieu punisse toute
personne qui fait mal son devoir ! comme
le sien était de voler, et qu' il s' en acquittait
fort bien, il ne se croyait pas apparemment
intéressé dans cette imprécation.
Après avoir achevé ces mots, il se tut
et se promena quelques momens dans la
salle ; puis tout à coup reprenant la parole
d' une voix tonnante : " comment est-il
possible, s' écria-t-il, que la terre n' ait pas
encore englouti cette méchante vieille, et
que sa maison ne soit pas abîmée ! Il n' y a
pas un voyageur qui ne se plaigne de cette
créature-là, et de ce qu' elle donne à manger.
Il ne sort pas de chez elle un passager
qui ne la maudisse et ne fasse serment
de ne plus s' arrêter dans sa taverne. Si les
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officiers de justice, qui par le devoir de
leurs charges sont obligés de mettre ordre
à ses friponneries, les souffrent sans rien
dire, ils savent bien pourquoi. ô ciel !
Dans quel temps vivons-nous ! "
cet honnête homme en cet endroit poussa
un profond soupir, et garda le silence,
mais d' un air à nous persuader qu' il en
pensait encore plus qu' il n' en avait dit. Je
comptais qu' il ne nous étourdirait plus de
pareils discours ; je comptais sans mon
hôte. Il se remit de plus belle sur la friperie
de la vieille, et, sans exagération,
nous en eûmes pour une grosse demi-heure.
Après quoi il finit en disant : " je rends
un million de grâces au ciel de ne pas ressembler
à cette maudite hôtesse, et d' être
un homme de bien et d' honneur. Je vais
tête levée par tout le monde, sans craindre
que quelqu' un m' ose faire le moindre reproche.
Tout pauvre que je suis, il ne se
fait point de semblables trafics dans ma
maison. Toute chose, dieu merci, s' y
p76
vend pour ce qu' elle est : un chat n' y passe
pas pour un lièvre, ni une vieille brebis
pour un agneau. Que personne ne songe
à tromper les autres ; c' est s' abuser soi-même.
Qui mal fait, mal trouvera. "
heureusement pour l' ânier et pour moi,
l' hôte, manquant d' haleine, fut obligé de
s' arrêter là. Je saisis ce moment pour lui
demander s' il n' avait point de fruits. Il
répondit qu' il lui était arrivé depuis peu
de très-bonnes olives. Tandis qu' il nous
en alla chercher, mon camarade acheva de
dévorer la cervelle. J' avais fait peu d' honneur
à ce ragoût, ne l' ayant pas trouvé
meilleur que l' andouille ; cela n' empêcha
pas qu' il ne fût expédié comme tout le
reste. Jamais loup affamé n' a mangé avec
tant de fureur que l' ânier ; il ne pouvait
se rassasier : il y avait pour le moins une
heure que nous étions à table, et l' on eût
dit, à le voir, qu' il ne faisait que de s' y
mettre. Pour moi, je m' accommodai fort
bien des olives, qui étaient excellentes, de
p77
même que le vin. à l' égard du pain, quoique
assez méchant, il pouvait passer pour
bon en comparaison de celui de la dînée.
Tel fut notre souper. Comme nous devions
partir de grand matin le jour suivant,
nous recommandâmes à notre hôte de nous
préparer de bonne heure à déjeuner ; ensuite
nous allâmes nous coucher sur de la
vieille paille, après avoir étendu dessus
quelques couvertures pour nous servir de
matelas. La fatigue de la journée et la
quantité de vin que j' avais bu me procurèrent
un sommeil si profond, que les puces,
dont je fus la proie toute la nuit,
n' eurent pas le pouvoir de le troubler. Je
crois que j' aurais dormi jusqu' au lendemain
au soir, si l' ânier ne m' eût réveillé
au lever de l' aurore pour m' avertir qu' il
était temps de songer à notre départ. Je
fus bientôt prêt ; je n' eus qu' à me secouer
et qu' à ôter de mes cheveux les brins de
paille dont ils étaient mêlés. J' avais tout
l' air d' un petit monstre, dans l' état où les
p78
puces m' avaient réduit. Elles m' avaient
tellement défiguré le visage, qu' on m' aurait
pu prendre pour un garçon qui avait
la rougeole. Si dans ce moment-là j' eusse
été transporté dans la place de Séville, je
doute que quelqu' un m' eût reconnu.
Ce jour-là était un dimanche. Nous commençâmes
par aller entendre la messe, puis
nous revînmes à l' hôtellerie, où mon gourmand
de camarade n' oublia pas le déjeuner ;
ce fut le premier soin dont il s' embarrassa.
Messeigneurs, nous dit l' hôte, j' ai
mis en ragoût un morceau de ce même
veau dont vous avez soupé hier au soir,
et je puis dire que j' ai employé tout mon
art pour en composer un plat digne de vous
être présenté. L' ânier, à qui ce discours faisait
venir l' eau à la bouche, courut se mettre
à table, et se jeta sur le ragoût, qui lui
parut aussi bon que s' il eût été de chair de
paon. Je demeurai quelques momens à le
regarder, sans me sentir la moindre envie
de l' imiter, soit que mon appétit ne fût pas
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ouvert de si bon matin, soit que j' eusse
encore mon souper sur l' estomac ; mais il
y allait d' une manière à persuader qu' il
mangeait la meilleure chose du monde.
Outre cela, craignant de me repentir à la
dînée de n' avoir pas profité d' un si bon déjeuner,
je fis un effort pour avaler quelques
morceaux. Bien loin de trouver le veau
aussi ragoûtant que mon camarade le disait,
le goût m' en parut désagréable ; quant
à la sauce, comme l' hôte avait eu ses raisons
pour y prodiguer le poivre et le sel, elle
prenait si fort à la gorge, qu' il m' y fallut
renoncer aussitôt que j' en eus tâté ; de plus,
la viande était si dure, que je ne pus m' empêcher
de dire : voilà un veau bien coriace ;
j' ajoutai même qu' il n' avait pas le goût de
son espèce. Notre hôte, qui m' entendait,
prit la parole, en rougissant un peu malgré
son impudence : ne voyez-vous pas, dit-il,
qu' il n' est pas assez mortifié ? L' ânier,
croyant ce qu' avançait l' hôte, ou du moins
que j' avais tort d' être si délicat, s' écria
p80
d' un ton railleur : ce n' est pas cela, c' est
que notre jeune cadet de Séville a toujours
été nourri d' oeufs frais et de craquelins ;
toute autre chose est mauvaise pour lui.
Je haussai les épaules à ce trait de mon
camarade, et ne dis pas un mot, ne sachant
si je n' étais pas effectivement trop
difficile, ou plutôt m' imaginant être déjà
dans un autre monde. Cependant je ne pus
me résoudre à mettre la main au plat, et
je commençai à faire des réflexions qui
n' étaient pas d' un homme de mon âge. Je
me rappelai l' emportement de l' hôte lorsqu' il
nous avait vus rire le soir au souper ;
le serment qu' il nous avait fait sans nécessité ;
et comme toute personne qui veut se
justifier avant qu' on l' accuse se rend suspecte,
je jugeai qu' il y avait de la friponnerie
là-dedans. Dès que mon imagination
fut une fois prévenue contre lui, la
vue et l' odeur de son vilain veau commencèrent
à me faire mal au coeur ; je ne pus
demeurer plus long-temps à table, et je me
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levai en attendant qu' il plût à l' ânier d' en
faire autant : ce qui arriva bientôt. Quoique
le morceau de veau fût une pièce de
résistance, mon compagnon n' en fit qu' un
fort léger repas ; après quoi je lui dis de
compter avec l' hôte pour savoir ce que
nous devions ; mais il me répondit d' un air
honnête que c' était si peu de chose, qu' il
se chargeait de le satisfaire, que je ne devais
point m' embarrasser de cela.
Ce procédé noble d' un ânier me surprit
extrêmement, ou, pour mieux dire, me
charma ; si j' eusse été bien en espèces, je
me serais sans doute piqué d' honneur ; je
n' aurais pas souffert qu' il eût payé pour
moi ; mais ma bourse était si plate, qu' il
ne me convenait point de disputer de générosité.
Je le laissai donc sans façon faire
tous les frais ; par reconnaissance je l' aidai
à étriller, à frotter, à mener boire ses ânes,
à leur faire manger leur orge et à les accommoder.
Il n' y avait rien que je ne fusse
prêt à faire pour lui marquer jusqu' à quel
p82
point j' étais pénétré de ses belles manières
à mon égard.
LIVRE 1 CHAPITRE 6
L' hôte vole le manteau de Guzman ; grande rumeur
dans l' hôtellerie.
Pour être plus propre à rendre service à
mon ami l' ânier, et mieux l' aider à mettre
ses ânes en état de partir, je fis un paquet
de mon manteau que je posai sur un banc ;
mais peut-être un quart d' heure après,
ayant jeté la vue de ce côté-là, je m' aperçus
que mon manteau n' y était plus : cela
m' alarma d' abord ; néanmoins je ne m' en
mis pas fort en peine, croyant que l' hôte
ou l' ânier l' avait caché exprès pour me le
faire chercher et se divertir un peu de
l' inquiétude que cela me causerait.
Je ne pouvais soupçonner que ces deux
p83
hommes de m' avoir fait ce tour, attendu
qu' il n' y avait qu' eux qui fussent entrés
dans l' écurie, où mon manteau avait été
pris. Je le demandai premièrement à mon
camarade, qui me dit qu' il ne s' amusait
point à ces sortes de jeux. Je m' adressai
ensuite à l' hôte, qui d' abord eut recours
aux sermens pour me persuader qu' il n' avait
aucune part au vol dont je lui parlais :
là-dessus je me mis à chercher mon manteau
dans la maison ; je la parcourus depuis
le bas jusqu' en haut, sans oublier le
moindre endroit qui pouvait le recéler :
j' accusais de ce larcin, dans le fond de
mon âme, notre hôte, dont la seule physionomie
justifiait mon accusation.
J' entrai par hasard dans une arrière-cour,
dont je n' ouvris pas sans peine la
porte, et là j' aperçus des objets qui détournèrent
pour quelques instans ma pensée
de mon manteau : je vis sur le pavé
une grande mare de sang fraîchement répandu,
et à côté la peau d' un jeune mulet
p84
étendue, avec les quatre pieds qui y
tenaient encore, aussi bien que les oreilles
et la tête, qu' on avait ouverte, pour en
tirer la cervelle et couper la langue. Je
considérai ce spectacle, non sans horreur,
et je dis en moi-même : voilà donc
la dépouille de notre excellent veau ; il
est juste que mon compagnon la voie de
ses propres yeux ; il y a pour le moins
autant d' intérêt que moi. J' allai vite à l' écurie
retrouver l' ânier, à qui je dis tout
bas que je voulais lui faire voir quelque
chose qui en valait bien la peine : il me
suivit. Je le menai à l' arrière-cour, où lui
montrant les restes des deux bons repas
que nous avions faits : hé bien, mon ami,
lui dis-je, que pensez-vous de tout ceci ?
Est-ce que je ne me nourris que de craquelins
et d' oeufs frais ? Contemplez avec
volupté ce veau délicat dont l' hôte vous
a fait ces ragoûts que vous avez trouvés si
friands. Voyez de quoi cet habile cuisinier
nous a régalés.
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Le bon ânier demeura si honteux, qu' il
ne put me répondre. C' est donc là, poursuivis-je,
cet homme de bien qui ne vend
pas des chats pour des lièvres, ni des brebis
pour des agneaux, mais qui ne se fait
pas un scrupule de nous donner du mulet
pour du veau. Mon compagnon, triste et
rêveur, regagna l' écurie, et moi je cherchai
l' hôte pour lui parler vigoureusement ;
je m' imaginais que, pour l' obliger
à me restituer mon manteau, je n' avais
qu' à lui faire connaître que j' avais
tout découvert, et le menacer d' en avertir
la justice : comme en effet, il est défendu
par une loi expresse, et sous de grosses
peines, en Andalousie, d' avoir chez soi
de pareilles bêtes, et de faire couvrir les
jumens par des ânes. Il se souciait peu
d' observer cette loi, ayant eu depuis huit
jours un mulet d' un âne et d' une petite
jument galicienne, qu' il mettait sur leur
bonne foi dans la même écurie : il s' était
imaginé qu' il pouvait impunément le présenter
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pour du veau à des passagers, qui
d' ordinaire ne manquent pas d' appétit.
Je le rencontrai dans la cour auprès du
puits, où il s' occupait à laver une pièce
du veau supposé ; il la cacha sitôt qu' il
m' aperçut. Je l' abordai d' un air d' assurance,
et lui dis d' un ton ferme de me
rendre mon manteau, ou bien que j' irais
me plaindre à la justice. à ces mots, qui
ne l' épouvantèrent point, il me regarda
d' un oeil méprisant, m' appela petit fat, et
me dit qu' il me donnerait le fouet.
Je fus moins sensible à la perte de mon
manteau qu' à la manière dont il me traitait ;
je m' abandonnai à mon ressentiment ;
et, sans avoir égard à l' inégalité de
nos forces, je lui répondis qu' il n' était
qu' un voleur et qu' un fripon, que je le
défiais d' oser mettre la main sur moi. Il
parut piqué de ma réponse, et s' avança
comme pour me maltraiter ; mais, sans
attendre ce géant, car c' en était un par
rapport à moi, je lui jetai à la tête une
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pierre que j' avais ramassée. Par bonheur
pour lui elle ne fit que friser ses oreilles.
Alors, au lieu de me venir joindre pour
m' accabler du poids de son corps, il courut
à sa chambre, d' où il revint un instant
après avec une longue épée nue à la
main. Loin de fuir devant ce matamore,
je me mis à l' apostropher dans des termes
injurieux, jusqu' à le traiter de lâche et de
poltron, qui n' avait pas honte de se servir
d' une rapière contre un enfant qui n' avait
point d' autres armes que des pierres
pour se défendre.
Au bruit de mon apostrophe, les valets
et les servantes accoururent, et furent
tout effrayés de voir leur maître armé
d' une épée. D' un autre côté, mon camarade,
irrité contre le fripon auquel il en
voulait pour les ragoûts détestables qu' il
lui avait fait manger, vint à mon secours
avec une fourche ; de sorte que l' ânier et
moi d' une part, l' hôte, sa femme, ses enfans
et ses domestiques de l' autre, nous
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faisions un vacarme de tous les diables :
on eût dit de dehors qu' indubitablement
il se passait une sanglante scène dans l' hôtellerie.
Tous les voisins en sont en peine,
tout le monde accourt ; on frappe à la
porte, qui était encore fermée ; on l' enfonce,
pour être plus tôt au fait de cet
effroyable bruit qu' on entend : une troupe
de gens de justice paraît, des archers,
des greffiers et des alcades ; car, pour les
péchés des habitans, il y avait deux juges
dans la ville de Cantillana.
Ces alcades ne furent pas plus tôt dans
la maison avec toute leur séquelle, que
chacun d' eux prétendit que la connaissance
de cette affaire lui appartenait ; ce
qui forma deux partis. Les greffiers et les
archers se divisèrent aussi selon leurs divers
intérêts, et leur partage sur la compétence
excita une furieuse dispute entre
eux. Nouvelle guerre, nouveau bruit ; on
ne s' entend plus : voilà les juges et les
greffiers qui s' échauffent les uns contre les
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autres ; ils se font des reproches, se disent
d' horribles vérités ; ils en viennent
aux injures, et des injures ils en seraient
peut-être venus aux mains, si quelques
honnêtes bourgeois de la ville, qui
étaient entrés avec eux dans l' hôtellerie
pour savoir de quoi il s' agissait, ne se fussent
entremis pour les accorder ; ce qui
ayant été fait, dieu sait comment, il ne
fut plus question que de notre querelle.
On débuta, comme de raison, par me saisir ;
c' est toujours par l' endroit le plus
faible que la corde se rompt. J' étais un
étranger sans appui et sans connaissance,
la justice ne pouvait manquer de
commencer par moi.
Il faut pourtant que je rende justice à
ces alcades ; ils voulurent bien m' entendre
avant que de me faire emprisonner. Je
leur contai tout naturellement le sujet de
mon démêlé avec l' hôte pour mon manteau ;
ensuite, les ayant tirés à part, j' ajoutai
à cette histoire celle du mulet ; je
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leur dis qu' ils trouveraient encore la peau
de cet animal dans l' arrière-cour, et quelques
morceaux en étuvée dans la cuisine.
Sur ce dernier article de ma déposition,
les juges laissèrent là mon manteau pour
courir à l' arrière-cour, après avoir, par
provision, fait arrêter l' hôte, qui n' en fit
que rire, s' imaginant que c' était au sujet
du manteau, que personne ne lui avait
vu prendre. Mais, lorsqu' on lui produisit
la peau du mulet avec toutes les autres
pièces justificatives, il devint pâle comme
un criminel confondu ; et dans l' interrogatoire
qu' on lui fit subir, il en dit plus
qu' on ne lui en demandait ; il ne marqua
de la fermeté que sur mon manteau : le
scélérat, par un esprit de vengeance, ne
voulut jamais convenir qu' il l' eût volé.
Les alcades envoyèrent ce misérable en
prison ; ce qui me causa quelque joie au
milieu de mes peines : je dis au milieu,
car je n' étais pas encore au bout. Les greffiers,
gens aussi humains que désintéressés,
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jugeant que j' étais un garçon de famille,
et que je pouvais avoir un père
riche, conseillèrent chrétiennement aux
juges de me faire arrêter aussi à tout hasard.
Ce conseil, qui se trouva fort du
goût des alcades, allait être suivi, si les
bourgeois qui étaient présens ne se fussent
opposés à une si grande injustice, en disant
tout haut que si cela s' exécutait, le
battu paierait l' amende. Les murmures de
ces honnêtes gens l' emportèrent pour le
coup sur la bonne volonté des officiers de
justice, qui me firent grâce par politique.
D' une autre part, l' ânier, triste témoin
de tout ce qui se passait, et mourant de
peur qu' on ne se saisît de ses ânes et de
lui, me dit à l' oreille de nous éloigner
promptement de ce pays de bénédiction,
où le moindre malheur qui pouvait arriver
à un homme de bien était de perdre son
manteau. J' approuvai fort son avis : nous
montâmes à la hâte sur nos bêtes, et nous
sortîmes de l' hôtellerie.
LIVRE 1 CHAPITRE 7
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Il arrive un nouveau malheur à Guzman et à l' ânier.
Nous avions tant d' envie d' être hors de
la ville, que nous commençâmes à donner
du talon à nos ânes, qui servirent bien
notre impatience : il semblait qu' à notre
exemple ils eussent pris en aversion cette
hôtellerie, et qu' ils craignissent d' y laisser
leur peau. Mais, quand nous fûmes
dans la campagne, nous n' allâmes plus
qu' au petit pas, tous deux gardant un
profond silence, et chacun occupé de ses
pensées. Il faisait beau voir alors la contenance
de mon ami l' ânier ; il n' avait plus
envie de rire depuis qu' il avait vu la dépouille
du mulet ; il n' était nullement
tenté de me railler sur nos admirables repas ;
il craignait trop les reparties que
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j' aurais pu lui faire ; il avait mangé six
fois plus que moi de l' andouille et de la
cervelle ; et pour le ragoût du matin, il
l' avait encore tout entier dans le ventre :
enfin j' aurais eu de quoi triompher, s' il
se fût avisé de vouloir plaisanter ; mais il
était bien éloigné d' y penser.
S' il avait sujet de rêver désagréablement,
je n' étais pas plus satisfait des
images qui venaient s' offrir à mon esprit.
ô ciel ! Disais-je, quelle étoile malheureuse
m' a tiré de la maison de ma mère !
à peine ai-je mis le pied dehors, que tout
m' est devenu contraire ; un malheur n' a
fait que m' en présager un autre. Pour premier
gîte, il m' a fallu coucher à la porte
d' une chapelle, et cela sans souper ; le
lendemain j' ai dîné d' une omelette aux
poussins, et l' on m' a régalé le soir de divers
ragoûts de mulet travesti en veau ;
la nuit, j' ai été dévoré des puces ; heureusement
je n' en ai rien senti ; aujourd' hui,
il n' a tenu qu' à moi de faire aussi
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bonne chère, et qui pis est, on m' a volé
mon manteau : il ne me manquait plus
que d' aller en prison tenir compagnie au
voleur, et il n' a pas tenu aux greffiers que
cela ne me soit arrivé.
Toutes les fois que je pensais à ce vol,
je soupirais amèrement ; son souvenir m' affligeait
plus que tout le reste. En effet,
j' avais bien raison d' en être touché : l' estomac
peut se remettre d' un mauvais repas,
une désagréable nuit est réparée par
une bonne ; mais le moyen de réparer la
perte d' un manteau quand on a aussi peu
d' argent que j' en avais ? Néanmoins, le
mal étant sans remède, je me résolus à
prendre patience. J' avais ouï dire que la
vie de l' homme était un mélange de bonheur
et de malheur, de plaisir et de peine.
Si cela est, disais-je, console-toi, Guzman,
tu es sur le point de trouver quelque
bonne fortune, puisque tu n' as éprouvé
que des disgrâces depuis ton départ de
Séville.
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Plein d' une si douce espérance, je commençais
à reprendre courage, lorsque deux
hommes, qui avaient assez l' air de ce qu' ils
étaient, et qui venaient derrière nous au
grand trot sur des mules, nous ayant atteints,
me considérèrent avec attention,
comme des gens qui cherchaient quelqu' un
qui me ressemblait : leur figure
toute seule n' était que trop capable de me
troubler ; jamais la ste-hermandad, dont
ils avaient l' honneur d' être membres, n' a
peut-être eu de confrère d' une mine plus
effroyable. Je leur parus surpris, et même
un peu effrayé de ce qu' ils me regardaient
entre deux yeux. Il ne leur en fallut pas
davantage pour sauter à terre ; en même
temps ils vinrent fondre sur moi l' un et
l' autre ; ils me jetèrent à coups de poing
de mon âne en bas ; puis, me saisissant
par un bras, l' un des deux me dit d' un
ton d' archer : ah ! Te voilà, fripon de voleur !
Nous te tenons enfin ; allons, petit
misérable, rends cet argent, rends ces
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pierreries, ou bien nous te pendrons tout
à l' heure à cet arbre que tu vois à deux
pas d' ici. à ces mots, quelque chose que
je pusse dire pour ma défense, ils se mirent
à me houspiller et à me souffleter de manière
qu' un soufflet n' attendait pas l' autre.
Le trop charitable ânier, touché de compassion
de me voir traiter si cruellement,
voulut représenter à ces furieux que sans
doute ils se méprenaient : il fut fort mal
payé de sa remontrance ; ils lui tombèrent
sur le corps ; et quand ils furent las de le
battre, ils lui dirent qu' il était mon recéleur,
et l' arrêtèrent avec tous ses ânes, en
lui demandant où il avait mis cet argent
et ces pierreries. Comme il ne pouvait leur
répondre autre chose, sinon qu' il ignorait
de quel argent et de quelles pierreries ils
nous parlaient, ce fut un nouvel orage de
coups de bâton qui creva sur lui. Je confesse
ici ma mauvaise inclination, je ressentis
une maligne joie en voyant maltraiter
ainsi ce pauvre diable, à qui je portais
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guignon ; je m' imaginais que c' était à lui
que je devais imputer la perte de mon
manteau et notre horrible souper. Après
qu' ils nous eurent bien étrillés, ils nous
fouillèrent exactement ; et, ne trouvant
pas ce qu' ils cherchaient, ils nous lièrent
les mains avec des cordes, dans le dessein
de nous mener en laisse à Séville. Nous
étions déjà tous deux attachés comme des
lévriers, lorsque celui des archers qui m' avait
lié les mains dit avec surprise à son
compagnon : holà ! Ho ! Camarade, nous
faisons les choses avec bien de la précipitation ;
je crois, dieu me pardonne, que
nous nous sommes trompés ; le drôle que
nous poursuivons n' a point de pouce à la
main gauche, et il ne manque pas un
doigt à celui-ci. L' autre archer sur cela
s' avisa de tirer de sa poche leurs instructions,
et de les lire à haute voix. Le voleur
après lequel ils couraient y était peint
d' une façon qui ne s' accordait point avec
ma figure ; outre qu' il y était marqué qu' il
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lui manquait un pouce, il était dit qu' il
avait dix-neuf à vingt ans, et des cheveux
noirs et longs qui lui tombaient sur le
dos en queue de cheval ; au lieu qu' on ne
pouvait me donner tout au plus que quatorze
ans, et que j' avais des cheveux très-courts,
roux et crêpés. Ils virent bien qu' ils
avaient fait un quiproquo ; ils nous délièrent,
prirent pour leurs vacations quelques
réaux que l' ânier avait dans sa poche,
nous firent des excuses en nous riant
au nez, et remontèrent sur leurs mules,
laissant les battus tout roués de coups,
principalement mon ami l' ânier, dont les
épaules épaisses et robustes avaient été
moins ménagées que les miennes : en récompense,
j' avais la bouche pleine de sang,
et les dents ébranlées des coups de poing
que j' avais reçus.
Cela ne nous empêcha pourtant pas de
nous remettre sur nos ânes et de continuer
notre route, mais aussi tristement que tu
le pourrais faire dans une semblable conjoncture.
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Quand nous fûmes à un quart de
lieue du village Del Pedoso, nous aperçûmes
et joignîmes nos deux ecclésiastiques,
qui marchaient pas à pas en nous attendant.
Je leur appris le sujet de notre retardement ;
car, dans l' état où était l' ânier, il
n' avait pas le courage de desserrer les dents.
Les bons prêtres nous plaignirent fort ; la
dernière de nos aventures surtout leur parut
la plus fâcheuse, et donna occasion à
un de ces messieurs de dire : dieu garde
tout honnête homme de trois saintes qui
sont en Espagne ; savoir, la sainte inquisition,
la sainte hermandad, et la sainte
cruzada ! Dieu préserve un innocent
particulièrement de la sainte hermandad ! Il
y a encore quelque espérance de justice
avec les deux autres ; mais tout ce que je
puis dire de celle-là : bienheureux sont
ceux qui ne tombent point entre ses mains !
L' ecclésiastique qui m' avait régalé d' un
sermon le jour précédent, et qui se sentait
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une grande démangeaison de prêcher encore,
fit adroitement rouler la conversation
sur les plaisirs du monde, pour avoir occasion
de nous dire qu' il n' y en a que de faux
sur la terre, et que, si l' on en voulait trouver
de véritables, il fallait les aller chercher
au ciel ; que toutes les fêtes même où l' on
se promettait les plus grands plaisirs étaient
toujours accompagnées ou suivies de quelques
chagrins. Monsieur le bachelier, ajouta-t-il
en s' adressant à son camarade, souhaitez-vous
que je vous raconte à ce propos
une fable qui me semble digne d' être écoutée ?
Vous ne serez pas fâché de la savoir ;
la voici. En même temps il la débita dans
ces termes, sans attendre la réponse de son
compagnon.
" Jupiter n' étant pas content d' avoir créé
pour les hommes tout ce qui se voit sur la
terre, par un excès d' amour pour eux, envoya
dès les premiers temps le dieu du
plaisir résider dans ce bas monde, uniquement
pour les réjouir. Mais les hommes,