p1
Curieux lecteur, j' avais tant d' impatience
de te conter mes aventures, qu' il s' en est
peu fallu que je n' aie débuté par là, sans
faire aucune mention de ma famille ; ce
que quelque pointilleux dialecticien n' aurait
pas manqué de me reprocher : n' allons
pas si vite, ami Guzman, m' aurait-il dit ;
commençons, s' il vous plaît, par la définition
p2
avant que d' en venir au défini. Apprenez-nous
d' abord quelles gens furent vos
parens ; ensuite vous nous entretiendrez à
loisir de ces beaux faits dont vous avez si
grande démangeaison de parler.
Hé bien, pour faire les choses dans l' ordre,
je vais donc mettre sur le tapis mes
parens. Si je te racontais leur histoire, je
suis sûr que tu la trouverais plus réjouissante
que la mienne ; mais ne t' imagine
pas que j' aille me donner carrière à leurs
dépens, révéler tout ce que je sais d' eux :
qu' un autre batte, s' il veut, les cartes, et se
nourrisse de corps morts comme la hyène ;
pour moi, je prétends, par respect pour
la mémoire de mes parens, passer sous silence
les choses qu' il ne me conviendrait
pas de dire. Je veux même farder si bien
celles que je rapporterai, qu' on dise de
moi : béni soit l' homme qui couvre ainsi
les défauts de ses proches !
véritablement leur conduite n' a pas toujours
été irréprochable, et quelques-unes
p3
de leurs actions, entre autres, ont fait tant
de bruit dans le monde, que j' entreprendrais
en vain de les rendre blancs comme
neige. Je démentirai seulement les gloses
qui ont été faites sur le texte, car, Dieu
merci, on aime aujourd' hui à commenter.
Tout homme qui fait un conte, soit par
malice, soit par vanité, y mêle ordinairement
du sien, et toujours plus que moins.
Telle est la bonne nature de notre esprit ; il
faut qu' il ajoute des choses de son propre
fonds à celles qu' on attend de lui. Je veux
t' en citer un exemple.
J' ai connu à Madrid un gentilhomme
étranger qui aimait les chevaux d' Espagne.
Il en avait deux fort beaux, un aubère, et
un gris-pommelé. Il aurait souhaité de les
emmener dans sa patrie ; mais il ne lui était
pas permis ni même possible, à cause qu' il
était d' un pays trop éloigné ; il voulut du
moins les emporter en peinture, pour sa
propre satisfaction, et pour les montrer à
ses amis. Il chargea deux peintres fameux
p4
d' en peindre chacun un, leur promettant,
outre le prix dont ils conviendraient, de
faire un présent à celui qui s' en acquitterait le
mieux.
L' un de ces grands ouvriers peignit l' aubère
merveilleusement bien, et remplit le
reste de sa toile de clairs et d' ombres. L' autre
peintre ne tira pas le gris-pommelé avec
tant de perfection ; mais en récompense il
orna le haut de son tableau d' arbres, de
nuages, d' admirables lointains, d' édifices
ruinés ; et il peignit au bas une campagne
pleine d' arbrisseaux, de prairies et de
précipices. On voyait encore dans un endroit
un tronc d' arbre d' où pendait un harnais
de cheval, et au pied une selle à la genette,
si bien représentée, que l' art ne pouvait
aller plus loin.
Quand le gentilhomme vit ces deux tableaux,
il fut avec raison plus frappé de l' aubère
que de l' autre ; et, commençant par
payer celui-là, il donna sans marchander ce
que l' ouvrier lui demanda, avec une bague
p5
par-dessus le marché. L' autre peintre,
voyant l' étranger si libéral, et croyant mériter
encore mieux d' être récompensé que
son confrère, mit son ouvrage à un prix
excessif. Le cavalier en fut surpris, et lui
dit : mon ami, vous n' y pensez pas ; pourquoi
voulez-vous que j' achète plus cher
votre tableau, qui, sans contredit, est
au-dessous de l' autre ? Au-dessous ! Répondit
le peintre. à la bonne heure pour le cheval ;
mon confrère peut m' avoir surpassé en cela,
mais les seuls arbrisseaux et les ruines
qui sont dans mon tableau valent autant
que le sien. Il n' était pas besoin, répondit
le gentilhomme, que vous fissiez ces arbres
et ces bâtimens ruinés ; il n' y a que trop
de tout cela dans mon pays. En un mot,
je ne vous ai ordonné que de peindre mon
cheval.
Là-dessus le peintre lui voulut persuader
qu' un cheval tout seul n' aurait pu faire
qu' un très-mauvais effet dans un si grand
tableau, au lieu que les ornemens dont il
p6
l' avait accompagné lui donnaient beaucoup
de relief. D' ailleurs, ajouta-t-il, je n' ai pas
cru devoir laisser le cheval sans selle et sans
bride, et celles que j' ai faites sont telles,
que je ne les troquerais pas contre d' autres
toutes d' or. Encore une fois, dit l' étranger,
je ne vous ai demandé qu' un cheval, et je
veux bien vous payer le vôtre comme bon :
à l' égard de la selle et de la bride, vous
n' avez qu' à les vendre à qui vous voudrez.
Ainsi l' ouvrier, pour avoir plus fait qu' on
n' avait exigé de lui, ne fut pas payé de sa
peine.
Qu' il y a de peintres semblables dans le
monde ! On ne leur demande simplement
qu' un cheval, et ils veulent absolument
faire une selle et une bride. Encore une fois
les commentaires sont à la mode, et l' on
n' épargne personne. Juge, lecteur, si l' on
a respecté mes parens.
LIVRE 1 CHAPITRE 1
p7
Quels furent les parens de Guzman, et
particulièrement son père.
Mes aïeux et mon père étaient originaires
du Levant ; mais je les appellerai génois,
attendu que, s' étant venus établir à Gênes,
ils y furent agrégés à la noblesse. Ils
s' attachèrent au négoce du change et du rechange,
emploi ordinaire des nobles de
cette ville. Il est vrai qu' ils s' en acquittèrent
de façon qu' ils furent bientôt décriés.
On les accusa d' usure. Ils prêtaient, disait-on,
de l' argent à gros intérêts sur de bonne
argenterie pour un temps limité, passé lequel,
les gages, si l' on n' avait pas été exact
à les retirer, leur restaient : quelquefois
même ils payaient de défaites les personnes
qui venaient pour les reprendre dans le
p8
temps marqué, et l' on était presque toujours
obligé de les appeler en justice pour
les ravoir.
Mes parens s' entendirent plus d' une fois
reprocher ces infamies ; mais, comme ils
étaient prudens et pacifiques, ils allaient
toujours leur train ; ils laissaient parler les
médisans. En effet, quand on fait bien,
pourquoi s' embarrasser du reste ? Mon père
fréquentait les églises, portait un rosaire
de quinze dixaines, et dont les grains étaient
plus gros que des noisettes. Il fallait le voir
à la messe : humblement prosterné devant
l' autel, les mains jointes et les yeux tournés
vers le ciel, il poussait des soupirs avec
tant d' ardeur, qu' il inspirait de la dévotion
à tous ceux qui se trouvaient autour
de lui. N' est-ce pas lui faire une horrible
injustice que de croire, sur de si beaux
dehors, qu' il était capable des vilains trafics
dont on l' accusait ? Ce n' est point aux
hommes, mais à Dieu seul qu' il appartient
de juger du coeur d' un homme. J' avoue que,
p9
si pendant la nuit je voyais un religieux
armé d' une épée entrer par une fenêtre dans
une maison suspecte, je pourrais le soupçonner
de n' avoir pas de bonnes intentions ;
mais que l' on taxe d' hypocrisie un homme
en lui voyant faire des actions chrétiennes,
c' est une malignité que je ne puis souffrir.
Quoique mon père se fût bien promis de
mépriser tous les bruits qu' on faisait courir
de lui dans Gênes, il n' en eut pourtant pas
toujours la force. Pour les faire cesser, ou
du moins pour ne les plus entendre, il résolut
de s' éloigner de cette ville. Il eut encore,
à la vérité, un autre sujet de prendre
cette résolution : il apprit que son correspondant
à Séville venait de faire banqueroute,
et lui emportait une somme assez
considérable. à cette fâcheuse nouvelle,
voulant courir après le fripon, il s' embarqua
sur le premier vaisseau qui partit pour
l' Espagne ; mais, pour son malheur, il
rencontra des corsaires d' Alger qui le firent
p10
esclave avec toutes les personnes qui étaient
avec lui.
Le voilà donc dans les fers, fort affligé
d' avoir perdu la liberté, et de se voir hors
d' espérance de rattraper son argent. Dans
son désespoir il prit le turban, et par des
manières insinuantes, qui produisent partout
un bon effet, ayant eu le bonheur de
plaire à une riche dame d' Alger, il l' épousa.
Cependant on apprit à Gênes qu' il avait
été enlevé par des pirates ; et cette nouvelle
parvint jusqu' aux oreilles de son correspondant
à Séville. Ce voleur en eut d' autant
plus de joie, qu' il crut le génois en
esclavage pour toute sa vie. Ainsi, se regardant
comme débarrassé d' un homme qui
était son principal créancier, et se voyant
de l' argent de reste pour satisfaire les autres
tant bien que mal, il ne tarda guère à s' accommoder
avec eux ; de sorte qu' après
avoir payé ses dettes suivant le tarif des
banqueroutiers, il se trouva plus en état
p11
que jamais de reprendre son premier train.
D' une autre part, mon père, sans cesse
occupé de la banqueroute de son correspondant,
ne manquait pas d' écrire en Espagne
toutes les fois qu' il en avait occasion.
Il apprit un jour que son débiteur avait
rajusté ses affaires, et qu' il était dans une
plus belle passe qu' auparavant. Cela réjouit
un peu notre captif, qui se flatta dès ce
moment d' en tirer pied ou aile. Il est vrai
qu' il avait endossé l' habit turc et pris pour
femme une algérienne ; mais rien ne lui
paraissait plus aisé que de sortir de cet
embarras. Il commença par persuader à la
dame de faire de l' argent comptant de tous
ses effets, parce qu' il avait envie, lui dit-il,
de se mettre en état de commercer. à
l' égard des pierreries qu' elle pouvait avoir,
il n' était nullement en peine de les lui
ravir, sans qu' elle eût le moindre soupçon
de son dessein.
Lorsqu' il eut tout disposé pour faire son
coup de ce côté-là, il ne songea plus qu' à
p12
s' assurer de quelque capitaine chrétien qui
voulût bien, par compassion et pour quelque argent,
le jeter sur les côtes d' Espagne ;
et il fut assez heureux pour en rencontrer
un. C' était un anglais, homme très-pitoyable
et fort pieux, comme ceux de sa nation
le sont pour la plupart. Ils prirent ensemble
de si justes mesures, que mon père était
déjà bien loin avec son trésor avant que
sa femme s' aperçût de sa fuite. Pour surcroît
de bonheur, le vaisseau allait à Malaga,
d' où il n' y a jusqu' à Séville que trois
petites journées. Mon père s' imaginait tenir
déjà son banqueroutier, et cette imagination
lui causait une joie qui devint parfaite
quand il fut à terre. Il se réconcilia d' abord
avec l' église, moins peut-être de peur
d' être puni de sa faute en l' autre monde
que d' être obligé d' en faire pénitence en
celui-ci.
Dès qu' il se vit hors d' une affaire si importante,
il s' occupa tout entier de celle de
Séville, où il ne manqua pas de se rendre
p13
en diligence. On avait eu nouvelle dans
cette ville qu' il avait embrassé le mahométisme,
et son correspondant en était si
persuadé, qu' il jouissait de son argent sans
avoir la moindre crainte d' être un jour
contraint à le lui restituer. Aussi c' est une
chose plaisante à se représenter que la
surprise où il fut de voir le génois un beau
matin entrer chez lui d' un air et sous un
habillement qui ne sentait point l' esclave.
Il crut pendant quelques momens que c' était
un fantôme qui lui appairaissait sous
la figure de son principal créancier ; mais,
ayant reconnu malgré lui que c' était mon
père en chair et en os, il demeura bien
sot. Il fallut en venir aux éclaircissemens.
Alors le banqueroutier, payant d' audace,
convint qu' il était juste de compter ; mais
ils avaient eu ensemble un si grand commerce,
que cela demandait une longue
discussion : j' ajouterai même, et je le puis
hardiment, que dans ce commerce ils
avaient fait l' un et l' autre mille friponneries
p14
dont eux seuls avaient connaissance :
et comme les tours de passe-passe ne se
marquent pas sur les livres, mon scélérat
de correspondant eut la hardiesse d' en nier
les trois quarts, contre cette bonne foi que
les voleurs se gardent si religieusement les
uns aux autres.
Que te dirai-je enfin ? Après bien des paperasses
lues et relues, après une infinité
de demandes et de réponses accompagnées
de reproches et d' injures réciproques,
l' accommodement fut que le banqueroutier
rendrait une partie, et que son créancier
ne perdrait pas tout. De l' eau tombée on
en ramasse ce qu' on peut, et certainement
mon père avait agi fort prudemment de
s' être fait guérir à Malaga de sa gale d' Alger.
S' il n' eût pas pris cette précaution, il
ne tenait rien ; il n' aurait pas touché une
blanque de sa dette. Un homme du caractère
de son correspondant aurait bien pu lui
jouer quelque mauvais tour à Séville : peut-être
eût-il donné la moitié de sa dette aux
p15
bons religieux de la sainte inquisition pour
lui faire faire son procès. On peut juger de
la disposition où il était à son égard par
tous les bruits désavantageux qu' il répandit
de lui dans cette capitale de l' Andalousie.
Quelles sottises ne dit-il pas à tous les
marchands du change, au sujet de deux misérables
banqueroutes que le génois avait
faites, et qui, véritablement, avaient été
un peu frauduleuses ! Mais les négocians
en font-ils d' autres ? Et faut-il tant crier
contre un malheureux commerçant qui,
pour raccommoder ses affaires dérangées,
a recours à une petite banqueroute ? Ce
n' est rien entre marchands ; ils ne font que
se le prêter et se le rendre les uns aux autres.
Dans le fond, si c' était un si grand
mal, la justice ne prendrait-elle pas soin
d' y remédier ? Sans doute. Nous la voyons
bien quelquefois, tant elle est sévère, faire
fouetter et envoyer des pauvres aux galères
pour moins de cinq ou six réaux.
Notre enragé de correspondant ne fut pas
p16
satisfait d' avoir diffamé mon père en divulguant
les deux banqueroutes ; il poussa la
malignité jusqu' à vouloir lui donner un ridicule
dans le monde, en disant qu' il avait
plus de soin de sa personne qu' une vieille
coquette, et que son visage était toujours
couvert de rouge et de blanc. Je conviens
que mon père se frisait et se parfumait ; il
était idolâtre de ses dents et de ses mains :
enfin il s' aimait, et, ne haïssant pas les
femmes, il ne négligeait rien de tout ce
qu' il croyait devoir leur rendre sa personne
agréable. Il donna par là beau jeu à notre
correspondant, qui lui fit d' abord quelque
tort ; mais, sitôt que mon père fut un peu
plus connu dans Séville, il sut effacer toutes
les mauvaises impressions que la médisance
avait faites. Il se conduisit d' une manière
si honnête, et affecta de montrer dans
ses actions tant de droiture et de bonne
foi, qu' il gagna l' estime et l' amitié des
meilleurs marchands de cette ville.
Il pouvait bien avoir en tout la valeur de
p17
quarante mille livres, tant de ce qu' il avait
arraché des griffes de son correspondant,
que de ce qu' il avait apporté d' Alger : ce
qui n' était pas une petite somme pour lui,
qui savait à merveille trancher du gros négociant.
Personne à la bourse ne faisait
autant de bruit que lui. Si bien qu' après
quelques années il fut en état d' acheter une
maison à la ville et une autre à la campagne.
Il les meubla toutes deux magnifiquement,
surtout sa maison de plaisance qui
était à saint-Jean D' Alfarache, dont j' ai
pris la seigneurie. Mais, comme il aimait
fort les plaisirs, cette maison le ruina par
les fréquentes occasions qu' elle lui fournit
de faire de la dépense. Insensiblement il
négligea ses affaires, s' en reposa sur des
commis, et, pour soutenir la figure qu' il
faisait, il s' avisa de jouer et de faire jouer
chez lui de riches marchands, qu' il engageait
au jeu après les avoir régalés, et qui
avaient toujours le malheur de perdre leur
argent.
LIVRE 1 CHAPITRE 2
p18
Guzman raconte comment son pere fit connaissance
avec une dame, et ce qu' il en arriva.
Telle était la vie que menait mon père,
lorsque, se trouvant un jour dans la place
du change avec plusieurs de ses confrères,
il découvrit de loin un baptême qui allait
à Saint-Sauveur, et qui paraissait être de
personnes de condition. Tout le monde
s' empressa d' abord à le voir passer, et cet
empressement venait de ce qu' on disait tout
bas que c' était un enfant de qualité qu' on
portait à l' église pour y être baptisé à petit
bruit.
Mon père le suivit comme les autres jusque
dans Saint-Sauveur. Il s' approcha des
fonts de baptême, moins pour être spectateur
de la cérémonie qui se préparait que
p19
pour observer une dame qu' un vieux commandeur
conduisait, et qui, selon toutes
les apparences, devait nommer l' enfant avec
ce cavalier suranné. La dame avait la taille
belle et très-bon air. Le génois en fut frappé.
Quoiqu' en négligé, elle avait des grâces
qu' il admirait ; et, comme elle se découvrit
un instant, il vit un visage qui acheva
de le charmer. Aussi n' y avait-il point à
Séville de femme plus aimable. Il eut toujours
la vue attachée sur la dame, qui s' en
aperçut avec plaisir ; car les belles ne sont
pas fâchées qu' un homme les regarde, quand
il serait de la lie du peuple. Elle examina
de son côté le marchand avec beaucoup
d' attention ; et, ne le jugeant pas indigne
d' être favorisé d' un tendre regard, elle lui
en lança un qui fit sur lui tout l' effet qu' elle
désirait. Il en fut si troublé, si hors de
lui-même, qu' il ne savait plus où il en était. Il
n' oublia pas néanmoins, malgré le désordre
où il se trouvait, de la faire suivre après la
cérémonie, pour être informé de sa demeure
p20
et de sa condition. Il apprit qu' elle
était la maîtresse de ce commandeur, qui
la logeait chez lui et l' entretenait à grands
frais du bien des pauvres, je veux dire des
biens ecclésiastiques qu' il retirait de deux
ou trois gros bénéfices qu' il possédait.
Mon père fut d' autant plus satisfait de
cette heureuse découverte, qu' il était persuadé
qu' une pareille commère ne pouvait
pas être fort contente de son vieux compère.
Dans cette pensée, il chercha toutes
les occasions de la revoir et de lui parler ;
mais il eut beau tous les matins courir
les églises dans l' espérance de la retrouver,
il ne put jamais la rencontrer sans son amoureux
vieillard, qui ne pouvait la perdre de
vue. Toutes ces difficultés ne servirent qu' à
irriter les feux du nouveau galant et qu' à
lui aiguiser l' esprit. Il fit si bien, à force de
présens, et encore plus de promesses, qu' il
gagna une duègne telle qu' il la lui fallait
pour réussir dans son entreprise. C' était
une bonne vieille qui entrait librement chez
p21
le commandeur à la faveur d' un rosaire
qu' elle avait toujours à la main. Tout vieux
routier qu' il était, il ne se défiait nullement
d' elle. Cette fausse dévote, vrai suppôt de
Satan, mit le feu aux étoupes en parlant
sans cesse à la dame de l' amour et de la
persévérance du génois, dont elle ne manquait
pas de lui exagérer le mérite. La dame
n' était pas tigresse : elle prêta volontiers
l' oreille aux discours de la vieille, et la
chargea même de dire au nouvel amant
qu' il pouvait tout espérer. Il est constant
qu' elle penchait plus de ce côté-là que de
l' autre. Le commandeur était un personnage
fort dégoûtant, incommodé de la gravelle,
et souvent de la goutte ; et le marchand
paraissait un jeune gaillard alerte et
vigoureux. Il n' y avait point à balancer
entre eux pour une jolie femme. Mais,
comme la prudente dame aimait encore
plus par intérêt que par tendresse de coeur,
elle ne laissa pas de se trouver embarrassée.
Elle faisait trop bien ses affaires avec son
p22
vieillard pour avoir envie de perdre sa pratique,
et en même temps, se voyant jour
et nuit obsédée de ce jaloux, elle désespérait
de pouvoir impunément entretenir un
commerce secret avec le génois.
Cependant cette dame et celui-ci convinrent
de leurs faits par l' entremise de la
duègne ; après quoi il ne fut plus question
que du moyen dont ils se serviraient pour
avoir une entrevue, et de l' endroit où ils
l' auraient ; mais rien n' est impossible à l' amour.
Dès que deux amans sont d' accord,
les montagnes mêmes se séparent pour leur
ouvrir un passage. La dame, qui était une
maîtresse femme, imagina l' expédient que
je vais te rapporter. Elle proposa au bon
commandeur de s' aller promener à Gelves,
où il avait une maison de plaisance, et d' y
passer la journée. C' était dans le beau temps.
Le galant suranné accepta la proposition,
moins par complaisance que parce qu' elle
était fort de son goût. Ils avaient déjà fait
tous deux cette partie plus d' une fois, et le
p23
vieillard se plaisait infiniment à cette campagne.
L' Andalousie, sans contredit, est
le plus agréable pays de toute l' Espagne,
et l' Andalousie n' a point de quartier si charmant,
ni qu' on puisse appeler à plus juste
titre le paradis terrestre, que Gelves et
Saint-Jean D' Alfarache, qui sont deux villages
voisins, que le Guadalquivir arrose de ses
eaux. Cette fameuse rivière fait tant de
détours autour d' eux, qu' on dirait qu' elle
s' en éloigne à regret : aussi trouvez-vous
là des jardins, des fleurs, des fruits, des
bocages, des fontaines, des grottes, des
cascades, en un mot, tout ce qui peut
délicieusement flatter la vue, le goût et l' odorat.
La partie faite, on en arrêta le jour, et
quand il fut arrivé, on envoya de grand
matin des domestiques à Gelves pour y
préparer toutes choses. Quelques heures
après, le commandeur et sa mignonne se
mirent en chemin avec la duègne, qui
était de toutes les fêtes, et qui ne fut point
p24
de trop à celle-là, tous trois montés sur de
pacifiques mules, et suivis de deux valets.
Lorsqu' ils furent à quatre ou cinq cents
pas de la maison de plaisance de mon
père, devant laquelle il fallait passer, il
prit tout à coup à la jeune dame une colique
de commande si violente, qu' elle
pria le vieillard d' ordonner qu' on fît halte
là, s' il ne voulait la voir mourir ; puis, se
laissant aller de dessus sa selle tout doucement
à terre, comme une personne à
demi-morte, elle demanda d' une voix faible
qu' on la délaçât, en disant qu' elle
n' en pouvait plus. Le vieux soupirant, qui
faisait assez connaître la vive douleur dont
son âme était saisie, ne savait que dire,
ni encore moins que faire pour secourir sa
maîtresse ; mais la vieille, jouant alors son
rôle, représenta d' un air prude à la dame
que la bienséance ne permettait pas de la
soulager sur un grand chemin ; outre que
le lieu n' était pas commode pour cela ;
qu' il valait beaucoup mieux qu' elle se
p25
traînât comme elle pourrait, ou se laissât
porter jusqu' à la maison qu' ils voyaient
assez près de là, et qui, selon toutes les
apparences, appartenait à d' honnêtes gens :
qu' ils ne refuseraient pas, s' ils étaient
chrétiens, de donner quelques secours à une
dame qui en avait si grand besoin. Le commandeur
approuva l' avis de la duègne ;
et la bonne pièce de malade dit là-dessus
qu' on fît d' elle tout ce qu' on voudrait,
mais qu' il ne lui était pas possible, avec
les cruelles douleurs qu' elle sentait, de
marcher jusque-là. Aussitôt les deux valets
la prirent entre leurs bras pour la
porter, tandis que le vieillard affligé allait
devant pour parler aux personnes de cette
maison, et les engager par ses prières à
y recevoir sa dame pour quelques heures.
Je t' ai déjà dit, ami lecteur, que cette
maison était celle de mon père. Il y avait
dedans une vieille gouvernante à laquelle
il en avait confié le soin, et qui en savait
pour le moins aussi long que lui. Il n' eut
p26
pas besoin de lui donner d' amples instructions
sur ce qu' elle devait faire pour le servir.
D' abord qu' elle entendit frapper à la
porte, elle y courut ; et, feignant d' être
étonnée de voir un homme qu' elle ne connaissait
point, elle lui demanda comme en
tremblant ce qu' il souhaitait. Je voudrais,
lui répondit le cavalier, qu' une dame que
je conduis à Gelves, et qui vient de se
trouver mal à quelques pas d' ici, pût,
sans vous incommoder, se reposer un moment
chez vous, et que vous nous permissiez
de la soulager par quelque remède.
S' il ne s' agit que de cela, reprit la gouvernante,
vous aurez tout lieu d' être content ;
il n' y a dans cette maison que des
gens de bien et qui se plaisent à exercer la
charité. Comme elle achevait ces paroles,
la prétendue malade, que les deux valets
apportaient, arriva. Vous la voyez, s' écria
douloureusement le commandeur. Il
vient de lui prendre tout à l' heure une
maudite colique dont elle est prête à mourir.
p27
Entrez, seigneur cavalier ; entrez, madame,
dit la gouvernante. Soyez tous deux
les bienvenus ; je suis fâchée seulement
que mon maître ne soit pas ici pour vous
recevoir ; il n' épargnerait rien pour vous
traiter de la manière dont vous paraissez
mériter de l' être ; mais, en son absence, je
vais remplir le mieux qu' il me sera possible
les devoirs de l' hospitalité.
La première chose que fit la gouvernante
fut de faire porter la malade dans une fort
belle chambre, où il y avait un magnifique
lit, qui n' était qu' à demi-garni, et qu' on
avait exprès mis en cet état pour ôter au
vieux jaloux tout sujet de soupçonner le
tour qu' on lui jouait. Mais, tout étant prêt,
draps parfumés, oreillers fins, et couvertures
de satin piquées, on eut bientôt préparé
le lit, et couché dedans la dame, qui
ne cessait de se plaindre de l' opiniâtreté
de son mal. La gouvernante et la duègne,
également disposées à faire de bonnes oeuvres,
commencèrent, comme à l' envi, à
p28
chauffer des linges, que la malade poussait
doucement vers ses pieds à mesure
qu' on les lui mettait sur le ventre ; sans
quoi elle aurait été indubitablement incommodée
de cette chaleur, puisque, malgré
tout le soin qu' elle prenait de s' en défendre,
peu s' en fallait qu' elle n' eût des
vapeurs. On lui fit aussi avaler du vin
chaud, dont elle se serait fort bien passée ;
de sorte que, pour prévenir quelque autre
remède qui aurait pu lui être encore plus
désagréable, elle témoigna qu' elle se sentait
soulagée, et que, si on la laissait en
repos seulement un quart d' heure, elle serait
entièrement guérie. Le bon vieillard
fut bien aise qu' elle eût envie de reposer :
cela lui parut une marque certaine qu' elle
se portait mieux. Ainsi, pour lui donner
la satisfaction qu' elle demandait, il sortit
de la chambre, dont il n' oublia pas de fermer
la porte, recommandant aux domestiques
de ne point faire de bruit. La duègne
seule demeura par son ordre auprès
p29
de la malade, comme une garde dont elle
pourrait avoir affaire. Pour lui, il alla se
promener dans le jardin en attendant l' heureux
moment de revoir sa chère maîtresse
délivrée de sa colique.
Il est, je crois, inutile de te dire que
mon père pendant ce temps-là était dans
cette maison, où je puis t' assurer qu' il ne
dormait pas. Il se tenait caché dans un cabinet,
d' où, après avoir entendu tout et
aperçu par une fenêtre le commandeur
dans le jardin, il se glissa dans la chambre
de la jeune dame par une petite porte que
couvrait une tapisserie. La duègne, de peur
de surprise, se mit en sentinelle d' un côté,
tandis que de l' autre la gouvernante, suivant
les ordres qu' elle avait reçus, observait
le vieux jaloux. Alors les deux amans,
croyant n' avoir rien à craindre, eurent ensemble
une tendre et vive conversation,
qui dura deux bonnes heures, et à laquelle,
si je ne me trompe, je dois la
naissance.
p30
Déjà le soleil commençait à se faire sentir
dans le jardin malgré l' ombrage des
bosquets et la fraîcheur des eaux. Le vieux
galant n' y pouvant plus résister, et avec
cela plein d' impatience d' apprendre des
nouvelles de sa nymphe, prit le parti de
regagner la maison : mais il y retourna
d' un pas si grave, que les deux surveillantes
eurent tout le loisir d' en avertir le
génois, qui se renferma promptement dans
le cabinet. La dame, que je puis désormais
appeler ma mère, fit semblant d' être
encore tout endormie quand le vieillard entra
dans sa chambre ; et, comme si le
bruit qu' il avait fait en entrant l' eût réveillée,
elle se plaignit de ce qu' il n' avait
pas la complaisance de la laisser reposer
un quart d' heure. Comment, un quart
d' heure ! S' écria-t-il. Par vos beaux yeux,
ma mie, il y a plus de deux mortelles
heures que vous dormez. Non, non, répliqua-t-elle,
il n' y en a pas seulement
une demie ; il me semble que je ne fais
p31
que de m' endormir : mais, quelque temps
qu' il y ait, ajouta-t-elle, je sens que je
n' ai jamais eu plus besoin de repos. Peut-être
disait-elle la vérité, quoiqu' elle ne
parlât ainsi que pour mentir. Elle prit pourtant
un air gai, en assurant le commandeur
qu' elle se portait beaucoup mieux,
grâces aux remèdes qu' on lui avait donnés.
Ce qui causait une joie infinie au bonhomme.
Il proposa lui-même à sa fidèle
maîtresse de passer la journée en cet endroit,
attendu que la chaleur était devenue
trop grande pour qu' ils osassent se
remettre en chemin, et que d' ailleurs ils
se trouvaient dans une maison plus jolie
que celle où ils avaient compté d' aller. La
dame fut assez complaisante pour y consentir,
à condition toutefois que les personnes
du logis l' auraient pour agréable.
Là-dessus le vieux galant en demanda la
permission à la gouvernante, qui lui répondit
qu' il pouvait faire dans cette maison
tout ce qu' il jugerait à propos ; que
p32
son maître, bien loin de le trouver mauvais,
en serait ravi. Les voilà donc résolus
de s' arrêter là. Aussitôt ils envoyèrent un
de leurs valets à leur maison de Gelves,
avec ordre de dire aux autres domestiques
qui y étaient déjà de se rendre auprès d' eux
avec leurs provisions.
Tandis que le commandeur s' occupait
de ces soins, mon père sortit de la maison
à la dérobée, monta vite à cheval, et piqua
vers Séville pour se montrer seulement à
la bourse, et s' en revenir ensuite souper et
coucher à Saint-Jean D' Alfarache ; ce qu' il
avait coutume de faire presque tous les
soirs. Le temps lui parut un peu long ;
mais, outre qu' il devait être assez content
de sa journée, il hâta son retour, et arriva
sur les six heures à sa maison de plaisance.
Son rival suranné s' empressa d' aller au-devant
de lui pour le prier d' excuser la liberté
qu' il avait prise. Grands complimens
de part et d' autre, surtout de celle de mon
père, à qui les belles paroles ne coûtaient
p33
rien, et qui, par ses manières honnêtes et
polies, enleva tout à coup le coeur du
vieillard. Ce bonhomme le conduisit lui-même
à la dame, qui venait d' entrer dans
le jardin, où, si l' on ne pouvait pas encore
se promener, on n' était pas du moins fort
incommodé du soleil. Le rusé marchand
la salua comme une personne qui lui aurait
été inconnue ; elle le reçut avec tant
de dissimulation, qu' on eût dit qu' elle ne
l' avait vu de sa vie.
En attendant l' heure de la promenade,
ils entrèrent tous trois dans un cabinet de
verdure, où il faisait d' autant plus frais
qu' il était sur le bord de la rivière. Ils se
mirent à jouer à la prime, et la dame gagna,
le génois étant trop galant pour ne
pas se laisser perdre. Après le jeu, ils firent
plusieurs tours d' allées, et le plaisir de
la promenade fut suivi d' un bon souper,
qui dura si long-temps, qu' ils ne se levèrent
de table que pour s' en retourner par
eau à Séville, dans une petite barque ornée
p34
de feuillages et de fleurs. Cette barque
appartenait à mon père, qui l' avait fait
ajuster ainsi pour se rendre plus agréablement
de sa maison de campagne à la ville ;
ce qui lui arrivait quelquefois. Pour comble
de satisfaction, ils entendirent des
concerts de musique admirables, formés
par des chanteurs et des joueurs d' instrumens
qui descendaient comme eux le Guadalquivir
dans un bateau qui suivait le
leur. Enfin la dame et son vieux galant,
après s' être fort réjouis, remercièrent le
marchand de la généreuse réception qu' il
leur avait faite. Le commandeur, particulièrement,
en était si pénétré de reconnaissance,
qu' il s' imaginait ne pouvoir assez
le lui témoigner ; et je crois qu' il n' aurait
jamais pu se résoudre à le quitter, sans
l' espérance qu' il avait de le revoir le lendemain,
tant il avait conçu d' amitié pour
lui dès ce jour-là.
Cette amitié fut si bien ménagée par la
dame et par le génois, qu' elle ne finit
p35
qu' avec la vie du commandeur, lequel, à
la vérité, n' alla pas loin depuis ce temps-là.
C' était un corps usé, un vieux pécheur
qui avait fait un usage immodéré des plaisirs,
sans s' embarrasser si l' on trouverait
cela bon dans ce monde, et sans craindre
qu' on le trouvât mauvais dans l' autre. J' avais
déjà quatre ans quand il mourut ; mais
je n' étais pas son seul héritier au logis. Le
bonhomme avait eu d' autres enfans de
quelques maîtresses qu' il avait entretenues
avant ma mère, et nous étions tous chez lui
comme des pains de dîmes, chacun de sa
fournée. Dans le fond, peut-être n' était-il
pas plus leur père que le mien. Quoi qu' il
en soit, comme j' étais le plus jeune de mes
frères, et que la faiblesse de mon âge ne me
permettait pas de me servir de mes mains
aussi bien qu' eux, j' aurais eu peu de part
à l' héritage du défunt, si je n' avais pas eu
dans ma mère une personne fort propre à
suppléer à ce défaut. Mais c' était une femme
d' Andalousie, c' est tout dire. Elle n' avait
p36
point attendu, pour faire son paquet,
que le vieillard fût mort. Dès qu' elle l' avait
vu abandonné des médecins, elle s' était
saisie du plus beau et du meilleur, ne
laissant à mes cohéritiers que des guenilles.
étant maîtresse dans la maison, et
ayant les clefs de tout, il lui avait été facile
de divertir les effets les plus précieux.
Le jour qu' il mourut, on fit un ravage effroyable
dans sa maison. Dans le temps
qu' il rendit l' âme, on lui prit jusqu' aux
draps de son lit. Dans ses derniers momens
tout fut pillé et enlevé. Il ne restait
que les quatre murailles lorsque les parens
arrivèrent la gueule, comme on dit, enfarinée.
Ils eurent beau regarder partout,
ils virent bien qu' on les avait prévenus, et
il leur fallut encore, par honneur, faire les
frais des funérailles. Elles furent, je l' avoue,
très-modestes, et l' on n' y répandit
point de larmes. On ne pleure pas les
morts qui ne laissent rien : c' est aux héritiers
seuls à paraître affligés ; ils sont payés
pour cela.
p37
Les parens du commandeur avaient pourtant
compté sur une riche succession. Ils
ne pouvaient comprendre comment un
homme qui avait plus de quinze mille livres
de rente en bénéfices mourait dans un
état si misérable. Ils avaient vu sa maison
meublée d' une manière convenable à sa
qualité. Ils ne doutèrent point qu' on n' eût
volé ses effets. Ils firent faire sur cela de
grandes informations. Peine inutile ! Ils
eurent recours ensuite aux monitoires, qui
furent affichés aux portes des églises, où
ils sont encore. Les voleurs ont l' estomac
bon, ils ne rendent jamais ce qu' ils ont
pris : les excommunications ne les épouvantent
point. Après tout, ma mère avait
une très-bonne raison pour posséder sans
inquiétude les nippes du commandeur ; car,
peu de temps avant qu' il mourût, il lui
disait quelquefois, quand il visitait son
coffre-fort ou ses bijoux, ou qu' il faisait
emplette de quelque beau meuble : tenez,
mon cher coeur, tout ceci vous appartient .
p38
Quand ces donations, qu' elle regardait
comme faites en bonne forme, n' auraient
pas été capables de lui mettre la
conscience en repos, elle croyait qu' une
jolie femme qui avait pu se résoudre à passer
quelques années avec un vieillard dégoûtant
méritait bien d' en être l' héritière.
Aussi d' habiles docteurs qu' elle consulta
sur ce point levèrent tous ses scrupules en
l' assurant que c' était une chose qui lui
était due.
LIVRE 1 CHAPITRE 3
Le père de Guzman se marie et meurt peu de temps
après son mariage. Suites de cette mort.
Après la mort du commandeur, à qui
Dieu fasse miséricorde, sa chaste veuve
eut un galant, et moi un père tout retrouvé
p39
dans la personne du génois, qui
devint à son tour le patron de la case.
Cette habile femme avait eu l' adresse de
leur persuader à tous deux en particulier
que j' étais leur fils, tantôt en disant à l' un
que j' étais sa vivante image, et tantôt en
disant à l' autre que lui et moi nous nous
ressemblions comme deux oeufs. Heureusement,
je ne pouvais manquer d' être d' un
sang noble, soit que je dusse mon existence
au commandeur, soit que je fusse
de la façon du génois. Pour du côté maternel,
je suis d' une noblesse incontestable.
J' ai cent fois ouï dire à ma mère que
mon aïeule, qui toute sa vie s' était piquée
de chasteté comme elle, comptait parmi
ses alliés tant d' illustres seigneurs, qu' on
aurait pu faire de sa famille un arbre généalogique
aussi grand que celui de la maison
de Tolède.
Malgré tout cela, je ne voudrais pas jurer
que ma discrète mère n' eût point un
troisième galant de race roturière : une
p40
femme qui ne se fait pas une affaire de
tromper un homme est bien capable d' en
tromper deux. Mais, par instinct, ou sur
la bonne foi de ma mère, j' ai toujours regardé
le noble génois comme le véritable
auteur de ma naissance. Je puis t' assurer
que de son côté, mon père ou non, il nous
aimait ma mère et moi avec une extrême
tendresse. Il le fit assez connaître par la
résolution hardie qu' il s' avisa de prendre :
il résolut d' épouser cette dame, que l' on
appelait dans Séville la commandeuse. Il
n' ignorait pas la réputation qu' elle avait,
ni qu' il allait se faire montrer au doigt
dans la ville. Qu' importe ? C' était un homme
qui savait bien ce qu' il faisait. Dès le
temps qu' il lia connaissance avec elle, ses
affaires commençaient à se gâter, et cette
galanterie ne servit pas à les améliorer. La
dame, qui était fort ménagère, et encore
plus friponne, avait si bien su mettre à
profit les faveurs qu' elle avait accordées,
qu' elle possédait au moins dix mille bons
p41
ducats. Avec une somme si considérable,
mon père se sauva d' une nouvelle banqueroute
qu' il était sur le point de faire, et se
trouva plus en état que jamais de figurer
parmi les gros négocians. Il aimait le
faste, l' éclat et le bruit ; c' était là sa passion
dominante : mais, comme il ne pouvait
la satisfaire long-temps sans retomber
dans le même embarras d' où l' argent de
ma mère l' avait tiré, il arriva, quelques
années après son mariage, qu' il se vit
obligé de faire sa dernière banqueroute.
Je dis sa dernière, car, se voyant alors sans
ressource et dans l' impuissance d' entretenir
sa famille sur un bon pied, il aima
mieux se laisser mourir de chagrin que de
survivre à sa prospérité.
La vie eut plus de charmes pour ma
mère, qui soutint avec assez de fermeté le
changement de notre fortune. Cependant
la mort de mon père l' affligea vivement.
Nos maisons n' étaient plus à nous ; il avait
fallu les abandonner aux créanciers. Il ne
p42
nous restait de tous nos biens que quelques
bijoux avec une grande quantité de meubles
assez beaux ; ma mère en fit de l' argent,
et prit le triste parti de se retirer dans
une petite maison pour y vivre tranquillement.
Ce n' est pas qu' elle n' eût pu soutenir
encore notre ménage par de nouvelles
galanteries : quoiqu' elle eût déjà quarante
ans, elle s' était toujours si bien conservée,
que ce n' était pas une conquête à dédaigner ;
mais elle aurait été obligée de
faire les avances, et c' est à quoi elle ne
pouvait se résoudre, après avoir vu toute
sa vie les hommes rechercher ses bonnes
grâces avec empressement. Cette noble fierté
s' accordait si mal avec nos affaires domestiques,
qu' elles empiraient à vue d' oeil.
Je ne doute pas que ma mère n' ait mille
et mille fois souhaité d' avoir une fille au
lieu de moi ; et véritablement cela eût été
plus avantageux pour elle : une fille lui
aurait servi de support, comme elle avait
elle-même été celui de ma grand' mère,
p43
dont il faut que je te fasse un éloge détaillé.
Mon aïeule maternelle était, dans
ses beaux jours, une des plus belles personnes
du royaume ; elle avait beaucoup
d' esprit et entendait son monde parfaitement
bien. Elle ne recevait ordinairement
dans sa maison que de jeunes seigneurs
qui avaient envie de se polir ; et l' on pouvait
dire qu' ils savaient vivre quand ils
avaient pris de ses leçons pendant quelques
années. Mais ce qu' on doit le plus
admirer, c' est qu' elle avait le rare talent
de faire régner entre ses écoliers une parfaite
union ; ils n' avaient jamais ensemble
le moindre démêlé. Pendant qu' elle s' attachait
à façonner ces jeunes gens, il arriva
qu' elle eut ma mère par un coup de
hasard ; elle ne manqua pas de leur en
faire honneur à chacun en particulier, et
de trouver que sa fille leur ressemblait à
tous par quelque endroit : voilà votre
bouche, disait-elle à celui-ci ; voilà vos
yeux, disait-elle à celui-là ; vous ne sauriez
p44
désavouer cet enfant. Pour mieux le
leur persuader encore, lorsqu' elle tenait
ma mère entre ses bras, elle affectait toujours
de l' appeler du nom du cavalier qui
était présent ; et supposé qu' il y en eût
deux, ce qui n' était pas extraordinaire,
elle l' appelait tout court Dona Marcella ,
qui était le nom propre de ma mère. Il y
aurait aussi de l' injustice à lui contester le
dona , puisqu' on ne peut la soupçonner
de n' être pas une fille de qualité. Mais,
pour t' apprendre quelque chose de plus
positif touchant sa naissance, tu sauras
que ma grand' mère, parmi ses galans, en
avait un qu' elle aimait plus que tous les
autres ; et comme ce seigneur était un
Guzman, elle jugea qu' elle pouvait
en conscience faire descendre sa fille d' une
si grande maison. C' est du moins ce que
mon aïeule a dit confidemment à ma mère,
en l' assurant même qu' elle la croyait fille
d' un seigneur parent fort proche des ducs
de Medina Sidonia.
p45
Tu vois donc bien que ma grand' mère
était une femme admirable pour les intrigues
d' amour ; néanmoins, aimant autant
la dépense qu' elle l' aimait, bien loin d' amasser
des richesses immenses dans le trafic
des plaisirs, elle aurait couru risque
dans sa vieillesse de sentir l' indigence, si
la fleur de la beauté de sa fille n' eût commencé
d' éclore à mesure que celle de la
sienne se flétrissait. La bonne dame avait
beaucoup d' impatience de voir sa petite
Marcelle assez formée pour être établie ; et
la trouvant à douze ans fort avancée pour
son âge, elle ne différa point à la pourvoir.
Un marchand nouvellement arrivé
du Pérou, et plus riche qu' un juif, en devint
le premier possesseur moyennant quatre
mille ducats dont il fit présent à mon
aïeule, qui, donnant chaque jour au marchand
quelque successeur libéral, vécut
par ce moyen toute sa vie dans l' abondance.
Il eût donc fallu à ma mère une fille à
p46
ma place, ou du moins avec moi ; ma soeur
nous aurait servi de port dans notre naufrage,
et nous aurions bientôt fait fortune
avec une pareille marchandise à Séville,
où il y a des marchands pour tout. C' est
la retraite des honnêtes gens, qui n' ont
pour tout bien que de l' esprit ; c' est la
mère des orphelins et le manteau des pécheurs.
En tout cas, si cette ville eût
trompé notre attente, nous aurions été tout
droit à Madrid, où l' on peut dire qu' on
est en fonds quand on possède un semblable
joyau. Si d' abord nous n' eussions pas
trouvé à le vendre, nous aurions pu du
moins le mettre en gage, et faire toujours
à bon compte une chère de prince. Je ne
suis pas plus maladroit qu' un autre, et je
crois qu' avec une jolie soeur je n' aurais pas
manqué de parvenir à quelque bon emploi ;
mais enfin le ciel en voulut ordonner
autrement, et me rendre fils unique pour
mes péchés.
J' entrais alors dans ma quatorzième année ;
p47
et comme j' avais déjà du sentiment,
la misère dont nous étions menacés me fit
prendre la résolution d' abandonner ma
mère et ma patrie pour aller chercher fortune
ailleurs. Je me proposai de voyager
pour apprendre à connaître le monde, et
j' avais raison de vouloir commencer de
bonne heure. Ma plus grande envie toutefois
était de passer à Gênes pour y voir mes
parens paternels. Si bien qu' un beau jour,
ne pouvant résister plus long-temps au désir
qui me pressait d' exécuter mon dessein,
je sortis de Séville la tête pleine de
chimères, et la bourse presque vide d' argent.
LIVRE 1 CHAPITRE 4
p48
Guzman quitte sa mère et sort de Séville. Sa
première aventure dans une hôtellerie.
Comme je me souvenais d' avoir ouï dire
qu' il importait aux aventuriers de se parer
de noms de conséquence, sans quoi ils
passaient pour des misérables dans les pays
étrangers, je me donnai le nom de Guzman
que portait ma mère, et qui sans
doute était le plus honorable de notre
maison ; j' y ajoutai la seigneurie D' Alfarache.
Cela me sembla fort bien imaginé ;
et me voilà déjà dans mon esprit l' illustre
seigneur Guzman D' Alfarache.
Ce seigneur de fraîche date, ne s' étant
mis en chemin que l' après-dînée, n' alla
pas fort loin le premier jour, quoiqu' il
marchât aussi vite que si on l' eût poursuivi,
p49
ou qu' il eût cru ne pouvoir assez
tôt s' éloigner de Séville. Effectivement je
bornai ma journée à la chapelle de saint-Lazare,
à une demi-lieue de cette ville.
J' étais déjà las ; je m' assis sur les degrés
de l' église, où, remarquant que la nuit
approchait, je commençai à m' attrister et
à sentir quelque inquiétude sur ce que je
deviendrais. Là-dessus il me vint une idée
pieuse que je contentai : j' entrai dans la
chapelle, où je me mis à prier Dieu de
m' inspirer. Ma prière fut fervente, mais
courte, car on ne me donna pas le temps
de la faire longue. L' heure de fermer l' église
arriva ; l' on m' obligea de sortir, et
on me laissa sur le perron, où je demeurai
fort en peine de ma personne.
Représente-toi en effet pour un moment
à la porte de cette chapelle un enfant
de famille aussi chéri qu' un fils de
marchand de Tolède et nourri dans l' abondance ;
considère que je ne savais où
aller ni à quoi me déterminer. Il n' y avait
p50
là ni près de là aucune hôtellerie ; je ne
voyais que de l' eau claire qui coulait à
quelques pas de moi : le mauvais commencement
de voyage ! Pour comble de misère,
mon ventre m' avertissait qu' il était temps
de souper. Je connus alors la différence
qu' il y a entre un homme qui a faim et un
homme rassasié ; entre celui qui se voit à
une bonne table et celui qui n' a pas un
morceau de pain à manger. Ne sachant
donc que faire, ni à quelle porte aller frapper,
je me résolus à passer la nuit sur le
perron, puisque la nécessité le voulait
ainsi. Je m' y couche tout de mon long, le
nez et les yeux couverts de mon manteau,
mais non sans appréhension d' être dévoré
par les loups, que je m' imaginais quelquefois
entendre autour de moi.
Le sommeil pourtant vint suspendre mes
inquiétudes, et se rendit si bien maître
de mes sens, que je ne me réveillai que
deux heures après le lever du soleil ; encore
ne fut-ce qu' au bruit que firent avec
p51
des tambours plusieurs paysannes qui
allaient en chantant et en dansant apparemment
à quelque fête. Je me levai
promptement, n' ayant aucune peine à
quitter mon gîte ; et trouvant en cet endroit
divers chemins qui m' étaient également
inconnus, je choisis le plus beau en
disant : puisse cette route que je prends au
hasard me conduire tout droit au temple
de la fortune ! Je faisais comme cet ignorant
médecin de la Manche qui portait ordinairement
un sac rempli d' ordonnances, et
qui, quand il était auprès d' un malade, en
tirait la première qui se rencontrait sous
sa main, et disait : Dieu te la donne
bonne ! Mes pieds faisaient l' office de ma
tête, et je les suivais sans savoir où ils me
conduisaient.
Je fis deux petites lieues cette matinée ;
ce n' était pas peu pour un garçon qui
n' en avait jamais tant fait ; je croyais déjà
être arrivé aux antipodes, et avoir découvert
un nouveau monde comme le fameux
p52
Christophe Colomb. Ce nouveau
monde pourtant n' était rien autre chose
qu' une misérable taverne, où j' entrai tout
en sueur, couvert de poussière, fatigué et
mourant de faim. Je demandai d' abord à
dîner ; on me dit qu' il n' y avait que des
oeufs frais : des oeufs frais ! M' écriai-je. Soit,
je m' en contenterai ; hâtez-vous de m' en
accommoder une demi-douzaine ; faites-m' en
une omelette. L' hôtesse, qui était une effroyable
vieille, se mit à me considérer
avec attention. Elle vit bien que j' étais un
cadet de haut appétit ; et je lui parus si
neuf, qu' elle jugea qu' on pouvait impunément
me servir pour oeufs frais des demi-poussins.
Dans cette confiance, elle s' approcha
de moi, et me riant au nez : d' où
êtes-vous, mon fils ? Me dit-elle d' un air
gai. Je lui répondis que j' étais de Séville,
et je la pressai de nouveau de m' apprêter
les oeufs ; mais, avant que de faire ce que
je lui disais, elle me passa sa vilaine main
sous le menton en disant : et où va le petit
p53
badin de Séville ? En même temps elle voulut
me baiser ; mais je détournai la tête
brusquement pour esquiver l' accolade. Je
ne fus pourtant pas assez adroit pour l' éviter
entièrement : la vieille me fit sentir
son haleine, et il me sembla qu' elle venait
de me communiquer sa vieillesse et ses infirmités :
heureusement je n' avais que du
vent dans l' estomac ; sans cela je lui aurais
rendu des poires pour des prunes.
Je lui dis que j' allais à la cour, et je la
priai de me donner promptement à manger.
Alors elle me fit asseoir sur une escabelle
boiteuse, devant une table de pierre,
qu' elle couvrit d' une nappe qui avait tout
l' air d' un écouvillon de four ; ensuite elle
me présenta quelques grains de sel dans le
cul d' un pot de terre cassé, et de l' eau dans
un vaisseau de la même matière, où ses
poules buvaient ordinairement, avec un
morceau de gâteau aussi noir que la nappe.
Après m' avoir fait attendre un bon quart
d' heure, elle me servit, sur une assiette
p54
plus noire que de l' encre, une omelette,
ou, pour mieux dire, un cataplasme
d' oeufs. L' omelette, l' assiette, le pain, le
pot, la salière, le sel, la nappe et l' hôtesse
paraissaient de la même couleur. Mon
coeur aurait dû se soulever contre des choses
si dégoûtantes ; mais, outre que j' étais un
voyageur tout neuf, il fallait entendre le
bruit que mes boyaux faisaient dans mon
ventre creux ; on eût dit qu' ils s' entre-mangeaient.
Cependant, malgré la malpropreté
du couvert et le mauvais assaisonnement
des oeufs, je me jetai sur l' omelette
comme un cochon sur le gland ; j' eus beau
la sentir deux ou trois fois croquer sous
mes dents, quoique cela dût me devenir
suspect, je ne laissai pas de passer outre.
Néanmoins, lorsque j' en fus aux derniers
morceaux, il me sembla que cette omelette
n' avait pas tout-à-fait le même goût que
celles qu' on mangeait chez ma mère ; ce
que j' attribuai bonnement à la différence
des climats, m' imaginant que les oeufs pouvaient
p55
n' avoir pas la même qualité dans
tous les pays ; comme si j' eusse été à cinq
cents lieues du mien. Enfin, quand j' eus
expédié cet excellent mets, je me sentis
tout autre que je n' étais auparavant, et je
m' estimais trop heureux d' avoir fait ce repas.
Tant il est vrai qu' à bon appétit il ne
faut point de sauce.
Le pain m' amusa plus long-temps que
les oeufs, attendu qu' il était très-mauvais,
et que, pour l' avaler, il fallait, en dépit de
moi, y aller lentement, ou bien j' aurais
joué à m' étrangler ; il n' y avait pas de milieu,
surtout lorsqu' après avoir mangé la
croûte, ce que je fis d' abord, je voulus en
venir à la mie, qui était encore tout en
pâte ; j' en sortis pourtant à mon honneur,
mais ce fut à l' aide du vin, qui, dans ce
quartier-là, est délicieux. Je me levai de
table d' abord que j' eus achevé de dîner ; je
payai mon hôtesse, et me remis gaîment
en chemin. Mes pieds, qui avaient commencé
à refuser le service en arrivant à
p56
l' hôtellerie, reprirent une nouvelle vigueur.
J' étais déjà pour le moins à une bonne
lieue de la taverne, et tout allait bien
jusque-là, quand la digestion, qui se faisait,
excita peu à peu dans mon estomac un tumulte,
qui fut suivi de rapports dont je
tirai un très-mauvais augure. Je repassai
dans mon esprit la résistance que mes dents
avaient trouvée en broyant les oeufs, et je
fis là-dessus des réflexions qui me mirent
au fait : je ne doutai plus que je n' eusse
mangé une omelette amphibie. Aussi, ne
pouvant la porter plus loin, je fus obligé
de m' arrêter pour me soulager.
LIVRE 1 CHAPITRE 5
p57
Il rencontre un ânier et deux ecclésiastiques. De la
conversation qu' ils eurent ensemble, et de quelle
façon l' ânier et lui furent régalés dans une
hôtellerie à Cantillana.
Je demeurai quelque temps appuyé contre
une muraille qui servait d' enclos à une
vigne ; j' étais pâle et abattu des efforts que
j' avais faits. Il passa par cet endroit un
ânier avec plusieurs ânes qui n' étaient point
chargés ; il s' arrêta pour me regarder ; et,
touché de compassion en me voyant dans
l' état où j' étais, il me demanda ce que j' avais.
Je lui contai l' accident qui venait de
m' arriver ; mais je ne lui eus pas sitôt dit
que je l' imputais à certaine omelette que
j' avais mangée dans la dernière hôtellerie,
qu' il se mit à rire, mais à rire d' une si
p58
grande force, que, s' il ne se fût pas tenu
à deux mains au bât de son âne, mon
homme en serait infailliblement descendu
la tête la première.
Quand nous sommes affligés, nous n' aimons
pas qu' on se moque de notre affliction.
Mon visage, qui était plus pâle que la
mort, devint plus rouge que le feu : je regardai
de travers ce maraud, et lui fis connaître
par un petit air mécontent que son
procédé ne me plaisait point du tout. Je
ne fis par là que l' exciter à continuer ses ris.
Alors, jugeant que plus je me fâcherais,
plus il aurait envie de rire, je le laissai s' en
donner tout son soûl ; aussi-bien je n' avais
ni épée ni bâton pour en venir avec lui aux
voies de fait, et je crois qu' à coups de poing
je n' aurais pas été le plus fort ; cette considération
fut cause que je filai doux, en
quoi je marquai bien de la prudence. Il est
d' un homme d' esprit, quelque offensé qu' il
soit, de ne pas faire le brave pour s' en repentir ;
d' ailleurs je voulais ménager l' ânier
p59
à cause de ses ânes, dont je comptais bien
que quelqu' un me porterait jusqu' à la couchée,
qui était encore assez loin de là. Néanmoins
je ne pus m' empêcher de lui dire :
hé bien, mon ami, pourquoi tous ces éclats
de rire ? Est-ce que j' ai le nez de travers ?
Pour toute réponse à ces paroles, le voilà
qui renouvelle ses ris immodérés.
Il plut pourtant à Dieu que cela finît.
L' ânier, n' en pouvant plus, reprit peu à
peu son sérieux, et me dit tout essoufflé :
mon petit seigneur, je ne me moque point
de votre aventure ; elle est assurément bien
triste pour vous ; mais c' est qu' en me la
racontant, vous m' avez fait ressouvenir
d' une autre qui vient d' arriver dans la même
hôtellerie à cette vieille sorcière qui vous
a si mal traité. Deux soldats qu' elle a régalés
comme vous lui ont fait payer le tout
ensemble. Puisque nous allons le même
chemin, ajouta-t-il, vous n' avez qu' à monter
sur un de mes ânes, et je vais à loisir
vous conter cette histoire. Je ne me le fis
p60
pas dire deux fois ; je montai sur un de ces
animaux, et me préparai à entendre ce
que l' ânier avait à me dire de ces deux
soldats, que j' avais effectivement vus entrer
dans l' hôtellerie dans le temps que j' en
sortais.
Ces deux grivois, me dit-il, ont demandé
à l' hôtesse ce qu' elle avait à leur donner.
Elle leur a répondu ainsi qu' à vous qu' elle
n' avait que des oeufs. Là-dessus ils ont ordonné
qu' on leur fît une omelette, et la
vieille leur en a peu de temps après apporté
une. Ils ont voulu la couper, et, trouvant
quelque chose qui résistait au couteau,
ils l' ont examinée attentivement ; ils ont
aperçu trois petits paquets qui ressemblaient
fort à trois têtes mal formées de
poussins, et dont les becs déjà un peu fermes
ne permettaient nullement de douter
de ce que c' était. Les soldats, après avoir
fait une si belle découverte, sans en rien
témoigner, ont couvert l' omelette d' une assiette,
et demandé à l' hôtesse si elle n' avait
p61
pas quelque autre chose qu' ils pussent
manger : elle leur a proposé deux rouelles
d' une alose qu' elle venait de faire griller ;
ils les ont acceptées et expédiées à la sauce
blanche. Après cela, l' un des deux grivois
s' étant approché d' un air doucereux de la
vieille, comme pour compter avec elle, lui
a appliqué sur le visage l' omelette qu' il tenait
dans sa main, et lui en a si bien frotté
les yeux et le nez, qu' elle s' est mise à
pousser de grands cris : alors l' autre soldat,
feignant de blâmer son camarade et d' avoir
pitié de cette malheureuse femme, a couru
à elle, sous prétexte de la consoler, et lui
a passé sur la face ses mains barbouillées
de suie ; ensuite ils sont sortis tous deux
de la taverne en chargeant encore d' injures
la vieille, qui n' a point reçu d' eux d' autre
paiement. Je vous assure, poursuivit l' ânier,
que c' était une chose à voir que
l' hôtesse en cet état, et les mines agréables
qu' elle faisait en pleurant et en criant.
Le récit de cette ridicule aventure me
p62
consola un peu de la mienne, et me fit oublier
les ris de l' ânier, qui ne manqua pas
de se remettre à rire aussitôt qu' il eut
achevé de parler ; sans cela, il n' aurait pas
été content de sa narration. Pendant ce
temps-là nous avancions toujours. Nous
rencontrâmes deux ecclésiastiques qui,
nous ayant aperçus de loin, nous attendaient
pour profiter de la commodité des
ânes. Ces bons prêtres, qui étaient fatigués,
en avaient un très-grand besoin pour
se rendre à Caçalla, où ils allaient, aussi-bien
que l' ânier. Ils eurent bientôt fait leur
marché avec lui ; ils montèrent chacun sur
un âne, et nous continuâmes tous quatre
notre chemin.
Le maître des montures était encore trop
occupé du plaisir qu' il avait eu dans l' hôtellerie
de la vieille pour n' en plus parler.
Il ne put s' empêcher de dire qu' il y avait
dans cette histoire à rire pour lui pendant
le reste de ses jours : et moi, m' écriai-je en
l' interrompant brusquement, je me repentirai
p63
toute ma vie de n' avoir pas fait pis que
ces soldats à cette vieille empoisonneuse ;
mais patience, elle n' est pas encore morte,
et tout se paie à la fin. Les ecclésiastiques
prirent garde à la vivacité avec laquelle je
prononçai ces paroles, et furent curieux de
savoir pourquoi je les avais dites : l' ânier,
qui ne demandait pas mieux que de recommencer
cette histoire pour avoir une nouvelle
occasion de rire, en fit part à ces
messieurs ; et comme il était en train, il
leur conta aussi la mienne, ce qui ne fut
pas un petit sujet de mortification pour
moi.
Les ecclésiastiques désapprouvèrent fort
la conduite de la vieille hôtesse, et ne blâmèrent
pas moins mon ressentiment. Mon
fils, me dit le plus âgé des deux, vous êtes
jeune, un sang bouillant vous emporte et
vous ôte l' usage de la raison ; sachez que
c' est un aussi grand crime d' être fâché d' avoir
manqué l' occasion d' en commettre un
que de l' avoir commis en effet. Le prêtre
p64
ne borna point là sa remontrance ; il me
fit un long discours sur la colère et sur le
désir de se venger : il semblait que ce fût
un sermon ; je suis persuadé même que
c' en était un qu' il avait prêché plus d' une
fois, et qu' il était bien aise de répéter pour
s' en rafraîchir la mémoire. Il est certain
que la plupart des choses qu' il me débita
étaient au-dessus de ma portée et de celle
de notre ânier, qui, toujours plein de sa
vieille, riait sous cape pendant que le prédicateur
perdait son temps à me prêcher.
Enfin nous arrivâmes à Cantillana ; les deux
ecclésiastiques mirent pied à terre, prirent
congé de nous jusqu' au lendemain matin,
et allèrent loger chez un de leurs amis.
Pour moi, je n' abandonnai point l' ânier,
qui me dit : je vais vous mener dans une
des meilleures hôtelleries de cette ville ;
l' hôte est un excellent cuisinier, et l' on ne
nous donnera point là des oeufs couvés.
Cette assurance me fit d' autant plus de
plaisir que mon estomac avait besoin d' un
p65
bon repas pour se rétablir. Nous allâmes
descendre à la porte d' une maison d' assez
belle apparence, et dont le maître vint nous
accabler de civilités. C' était bien le plus
grand fripon qu' il y eût peut-être dans ces
quartiers-là, et je ne fis que sauter, comme
on dit, de la poêle à frire dans le feu.
L' ânier conduisit ses bêtes à l' écurie, où il
demeura quelque temps à pourvoir à leurs
besoins, et moi je me couchai par terre
comme un homme qui avait les cuisses
rompues et la plante des pieds enflée, pour
avoir été trois ou quatre heures sur un âne
sans étriers. Je me reposai dans cette situation
jusqu' à ce que l' ânier, m' étant revenu
joindre, me dit : voulez-vous bien que nous
soupions ? J' ai résolu de partir demain dès
la pointe du jour pour arriver avant la nuit
à Caçalla ; je serais bien aise de me coucher
de bonne heure. Je lui répondis que je ne
demandais pas mieux que de me mettre à
table, pourvu qu' il voulût bien m' aider à
me relever, et même à marcher, attendu
p66
que je ne pouvais me soutenir. Il me rendit
ce service avec une complaisance dont je
lui sus très-bon gré.
Nous appelâmes l' hôte, à qui nous dîmes
que nous avions envie de bien souper.
Messeigneurs, nous répondit le matois,
il ne tiendra qu' à vous de faire bonne
chère, vous n' avez qu' à parler ; j' ai chez
moi d' excellentes provisions. Sa réponse
fut fort de mon goût ; mais il avait l' air
fourbe, et paraissait hâbleur en diable. Il
n' importe, dis-je en moi-même, qu' il soit
tout ce qu' il lui plaira, et qu' il nous serve
bien. Il faisait aussi le plaisant et l' homme
de belle humeur. Souhaitez-vous, poursuivit-il,
que je vous présente une partie
de la fressure d' un veau que je tuai hier ?
Je vous en ferai un ragoût des dieux. C' était
un veau, ajouta-t-il en me prenant les
mains d' une manière caressante, le meilleur
petit veau que vous ayez jamais vu.
J' ai été fort mortifié d' être obligé de lui
ôter la vie, mais je n' ai pu faire autrement ;
p67
il me coûtait trop à nourrir dans ce temps
de sécheresse. Pour imposer silence à ce
maudit babillard, nous le priâmes, si la
fressure était apprêtée, de nous en apporter
promptement un morceau. Elle est prête,
nous dit-il, et tout assaisonnée. à ces
mots, il courut à la cuisine en faisant des
gambades, et revint quelques momens
après avec deux plats, dans l' un desquels
il y avait de la salade, et dans l' autre une
partie de la fressure de ce bon petit veau si
regretté.
Je laissai mon compagnon se jeter sur
la salade, dont je ne me souciais guère,
et je commençai à manger de la fressure :
elle n' avait pas mauvaise mine ; et ce qui
m' en déplaisait, c' est que je trouvais qu' il
y en avait bien peu pour deux ventres affamés :
j' avais plus tôt avalé un morceau que
je ne l' avais dans la bouche, et la faim ne
me permettait pas de juger de ce que je
mangeais. L' ânier, remarquant, à la façon
dont je m' y prenais, que bientôt il n' y aurait
p68
plus rien dans le plat de viande, quitta
la salade pour venir du moins me disputer
les derniers morceaux, qui disparurent
dans le moment. Nous demandâmes
encore de la fressure ; le bourreau d' hôte
nous en apporta moins que la première
fois, pour irriter notre appétit et nous en
faire souhaiter davantage. En effet, le second
plat ne nous amusa pas long-temps,
et fut suivi d' un troisième.
Il n' en fut pas tout-à-fait de celui-ci
comme des deux autres. étant alors à
demi-rassasié, j' y allais un peu plus doucement,
et je pouvais rendre plus de justice à la
fressure. Je ne la trouvai plus si bonne, et
je dis à l' hôte que, s' il avait quelque autre
mets à nous servir, je le priais de nous
l' apporter. Il répondit que si nous voulions
de la cervelle du même veau, il nous
en ferait dans un instant un ragoût exquis,
et qu' en attendant il nous donnerait une
andouille faite des tripes et de la fraise de
la même bête ; ce qui, disait-il, était un
p69
morceau très-friand. Je n' en portai pas un
jugement si favorable lorsque j' en eus
goûté ; elle sentait si fort la paille pourrie,
que j' en fis d' abord la grimace : je ne m' en
plaignis pourtant point ; je me contentai
de lâcher prise et de laisser faire mon camarade,
qui mangeant toujours de la même force,
dévora l' andouille en moins de
rien.
Enfin la cervelle arriva ; j' espérais qu' elle
réveillerait mon appétit : elle était accommodée
avec des oeufs, de manière que c' était
une espèce d' omelette ; ce que l' indiscret
ânier n' eut pas sitôt remarqué, qu' il
fit un éclat de rire. Cela me chagrina ; je
m' imaginai que c' était pour me dégoûter
de cette omelette en me faisant souvenir
de celle de la dînée. Je lui reprochai sa
malice ; mais il n' en rabattit pas un ris, ce
qui produisit une assez plaisante scène :
car l' hôte, qui ne savait pourquoi l' un riait
tant, ni pourquoi l' autre se fâchait, nous
écoutait en homme qui se croyait intéressé
p70
dans cette affaire. Ne se sentant pas la
conscience nette sur la cervelle, non plus
que sur l' andouille et la fressure, il se troubla
comme un criminel à qui tout fait
peur, et son trouble redoubla quand il
m' entendit dire en colère à l' ânier que, s' il
continuait à se moquer de moi, je jetterais
la cervelle contre le mur. L' hôte pâlit à ces
paroles ; il lui sembla qu' on lui reprochait
son crime ; mais, voulant paraître ferme
et résolu, il affecta de nous envisager tous
deux, et de nous dire d' un air de fureur,
en enfonçant son bonnet : vive dieu ! Il ne
faut point tant rire ; je vous soutiens et
vous soutiendrai toujours que c' est une
bonne cervelle de veau : si vous ne voulez
pas m' en croire, je m' offre à vous le prouver
par témoins ; il y a plus de cent personnes
qui m' ont vu tuer le veau.
Nous ne fûmes pas peu surpris, mon
compagnon et moi, de cet emportement
d' un homme à qui nous ne pensions point
du tout ; ce fut pour l' ânier un sujet de
p71
rire sur nouveaux frais, et pour le coup je
ne pus m' empêcher de suivre son exemple,
quoique d' ailleurs je n' en eusse aucune envie.
Nous achevâmes par là de déconcerter
notre hôte, qui, ne doutant plus que
nous n' eussions découvert la mèche, en
devint plus furieux. Il ôta brusquement le
plat de dessus la table en nous disant :
allez rire et manger ailleurs ; je ne loge
point de gens qui se moquent de moi à ma
barbe : vous n' avez qu' à me payer et sortir
de ma maison ; après quoi, je vous
permets de rire tant qu' il vous plaira.
Mon camarade, qui se sentait de l' appétit,
ne vit pas sans peine emporter le
plat. Il prit son sérieux, et dit à l' hôte d' un
ton aigre-doux : à qui en avez-vous, cousin ?
Qui vous demande votre âge, et qui
vous appelle grosse tête ? Grosse tête ou
non, répliqua l' hôte, je dis que c' est une
tête de veau bien fraîche et des meilleures.
Il prononça ces mots avec toutes les
démonstrations d' un homme qui se préparait
p72
à nous battre ; mais l' ânier, qui le connaissait
mieux que moi, et qui était bon
pour lui, se leva de table ; et faisant à son
tour le rodomont : par saint Jacques !
S' écria-t-il, est-ce qu' il y a quelque ordonnance
qui règle de quoi l' on doit rire dans
cette hôtellerie ? Ou si l' on a mis une taxe
là-dessus ? Je ne vous dis pas cela, répondit
l' hôte d' un air radouci ; je dis seulement
que je ne souffrirai pas qu' on me
tourne en ridicule chez moi, ni qu' on me
fasse passer pour un homme qui traite mal
ses hôtes. Qui vous parle de mauvais traitement ?
Reprit l' ânier. Qui songe à se moquer
de vous ? Remettez promptement sur
la table cette cervelle, vous verrez que ce
n' est point de cela que nous rions. Croyez-moi,
laissez rire et pleurer les gens chez
vous sans y trouver à redire.
Ce discours de l' ânier fit son effet ; le délicieux
ragoût qui nous avait été comme
arraché des mains nous fut rendu, et nous
voilà tous d' accord. Mon compagnon reprit
p73
sa place, et continuant de parler à
l' hôte : apprenez, lui dit-il, que, si je me
moquais de vous, je ne vous en cacherais
pas la cause, tant je suis franc ; c' est mon
caractère : ce n' est donc pas de vous que
nous rions, c' est de cette façon d' omelette
que vous nous donnez là ; elle m' a fait
souvenir de certaine aventure que mon petit
camarade que vous voyez a eue aujourd' hui
dans une taverne où nous avons dîné.
Si l' ânier en fût demeuré là, j' en aurais
été quitte à bon marché ; mais il me fallut
avoir la patience d' essuyer pour la troisième
fois l' histoire des deux soldats et la
mienne, dont il fit impitoyablement le récit
à notre hôte dans les termes et avec de
si grandes démonstrations de joie, qu' il
semblait se baigner en eau rose en faisant
cette narration.
L' hôte eut tout le loisir de reprendre ses
esprits pendant un si long détail ; et jugeant
qu' il avait pris l' alarme mal à propos,
il s' avisa de jouer un autre personnage.
p74
Il interrompait à tout moment l' ânier
par des sainte Vierge ! Grand dieu
du ciel ! et autres semblables exclamations
dont toute la maison retentissait, et qu' il
accompagnait de grimaces hypocrites :
que dieu punisse, dit-il, quand l' autre
eut cessé de parler, que dieu punisse toute
personne qui fait mal son devoir ! comme
le sien était de voler, et qu' il s' en acquittait
fort bien, il ne se croyait pas apparemment
intéressé dans cette imprécation.
Après avoir achevé ces mots, il se tut
et se promena quelques momens dans la
salle ; puis tout à coup reprenant la parole
d' une voix tonnante : " comment est-il
possible, s' écria-t-il, que la terre n' ait pas
encore englouti cette méchante vieille, et
que sa maison ne soit pas abîmée ! Il n' y a
pas un voyageur qui ne se plaigne de cette
créature-là, et de ce qu' elle donne à manger.
Il ne sort pas de chez elle un passager
qui ne la maudisse et ne fasse serment
de ne plus s' arrêter dans sa taverne. Si les
p75
officiers de justice, qui par le devoir de
leurs charges sont obligés de mettre ordre
à ses friponneries, les souffrent sans rien
dire, ils savent bien pourquoi. ô ciel !
Dans quel temps vivons-nous ! "
cet honnête homme en cet endroit poussa
un profond soupir, et garda le silence,
mais d' un air à nous persuader qu' il en
pensait encore plus qu' il n' en avait dit. Je
comptais qu' il ne nous étourdirait plus de
pareils discours ; je comptais sans mon
hôte. Il se remit de plus belle sur la friperie
de la vieille, et, sans exagération,
nous en eûmes pour une grosse demi-heure.
Après quoi il finit en disant : " je rends
un million de grâces au ciel de ne pas ressembler
à cette maudite hôtesse, et d' être
un homme de bien et d' honneur. Je vais
tête levée par tout le monde, sans craindre
que quelqu' un m' ose faire le moindre reproche.
Tout pauvre que je suis, il ne se
fait point de semblables trafics dans ma
maison. Toute chose, dieu merci, s' y
p76
vend pour ce qu' elle est : un chat n' y passe
pas pour un lièvre, ni une vieille brebis
pour un agneau. Que personne ne songe
à tromper les autres ; c' est s' abuser soi-même.
Qui mal fait, mal trouvera. "
heureusement pour l' ânier et pour moi,
l' hôte, manquant d' haleine, fut obligé de
s' arrêter là. Je saisis ce moment pour lui
demander s' il n' avait point de fruits. Il
répondit qu' il lui était arrivé depuis peu
de très-bonnes olives. Tandis qu' il nous
en alla chercher, mon camarade acheva de
dévorer la cervelle. J' avais fait peu d' honneur
à ce ragoût, ne l' ayant pas trouvé
meilleur que l' andouille ; cela n' empêcha
pas qu' il ne fût expédié comme tout le
reste. Jamais loup affamé n' a mangé avec
tant de fureur que l' ânier ; il ne pouvait
se rassasier : il y avait pour le moins une
heure que nous étions à table, et l' on eût
dit, à le voir, qu' il ne faisait que de s' y
mettre. Pour moi, je m' accommodai fort
bien des olives, qui étaient excellentes, de
p77
même que le vin. à l' égard du pain, quoique
assez méchant, il pouvait passer pour
bon en comparaison de celui de la dînée.
Tel fut notre souper. Comme nous devions
partir de grand matin le jour suivant,
nous recommandâmes à notre hôte de nous
préparer de bonne heure à déjeuner ; ensuite
nous allâmes nous coucher sur de la
vieille paille, après avoir étendu dessus
quelques couvertures pour nous servir de
matelas. La fatigue de la journée et la
quantité de vin que j' avais bu me procurèrent
un sommeil si profond, que les puces,
dont je fus la proie toute la nuit,
n' eurent pas le pouvoir de le troubler. Je
crois que j' aurais dormi jusqu' au lendemain
au soir, si l' ânier ne m' eût réveillé
au lever de l' aurore pour m' avertir qu' il
était temps de songer à notre départ. Je
fus bientôt prêt ; je n' eus qu' à me secouer
et qu' à ôter de mes cheveux les brins de
paille dont ils étaient mêlés. J' avais tout
l' air d' un petit monstre, dans l' état où les
p78
puces m' avaient réduit. Elles m' avaient
tellement défiguré le visage, qu' on m' aurait
pu prendre pour un garçon qui avait
la rougeole. Si dans ce moment-là j' eusse
été transporté dans la place de Séville, je
doute que quelqu' un m' eût reconnu.
Ce jour-là était un dimanche. Nous commençâmes
par aller entendre la messe, puis
nous revînmes à l' hôtellerie, où mon gourmand
de camarade n' oublia pas le déjeuner ;
ce fut le premier soin dont il s' embarrassa.
Messeigneurs, nous dit l' hôte, j' ai
mis en ragoût un morceau de ce même
veau dont vous avez soupé hier au soir,
et je puis dire que j' ai employé tout mon
art pour en composer un plat digne de vous
être présenté. L' ânier, à qui ce discours faisait
venir l' eau à la bouche, courut se mettre
à table, et se jeta sur le ragoût, qui lui
parut aussi bon que s' il eût été de chair de
paon. Je demeurai quelques momens à le
regarder, sans me sentir la moindre envie
de l' imiter, soit que mon appétit ne fût pas
p79
ouvert de si bon matin, soit que j' eusse
encore mon souper sur l' estomac ; mais il
y allait d' une manière à persuader qu' il
mangeait la meilleure chose du monde.
Outre cela, craignant de me repentir à la
dînée de n' avoir pas profité d' un si bon déjeuner,
je fis un effort pour avaler quelques
morceaux. Bien loin de trouver le veau
aussi ragoûtant que mon camarade le disait,
le goût m' en parut désagréable ; quant
à la sauce, comme l' hôte avait eu ses raisons
pour y prodiguer le poivre et le sel, elle
prenait si fort à la gorge, qu' il m' y fallut
renoncer aussitôt que j' en eus tâté ; de plus,
la viande était si dure, que je ne pus m' empêcher
de dire : voilà un veau bien coriace ;
j' ajoutai même qu' il n' avait pas le goût de
son espèce. Notre hôte, qui m' entendait,
prit la parole, en rougissant un peu malgré
son impudence : ne voyez-vous pas, dit-il,
qu' il n' est pas assez mortifié ? L' ânier,
croyant ce qu' avançait l' hôte, ou du moins
que j' avais tort d' être si délicat, s' écria
p80
d' un ton railleur : ce n' est pas cela, c' est
que notre jeune cadet de Séville a toujours
été nourri d' oeufs frais et de craquelins ;
toute autre chose est mauvaise pour lui.
Je haussai les épaules à ce trait de mon
camarade, et ne dis pas un mot, ne sachant
si je n' étais pas effectivement trop
difficile, ou plutôt m' imaginant être déjà
dans un autre monde. Cependant je ne pus
me résoudre à mettre la main au plat, et
je commençai à faire des réflexions qui
n' étaient pas d' un homme de mon âge. Je
me rappelai l' emportement de l' hôte lorsqu' il
nous avait vus rire le soir au souper ;
le serment qu' il nous avait fait sans nécessité ;
et comme toute personne qui veut se
justifier avant qu' on l' accuse se rend suspecte,
je jugeai qu' il y avait de la friponnerie
là-dedans. Dès que mon imagination
fut une fois prévenue contre lui, la
vue et l' odeur de son vilain veau commencèrent
à me faire mal au coeur ; je ne pus
demeurer plus long-temps à table, et je me
p81
levai en attendant qu' il plût à l' ânier d' en
faire autant : ce qui arriva bientôt. Quoique
le morceau de veau fût une pièce de
résistance, mon compagnon n' en fit qu' un
fort léger repas ; après quoi je lui dis de
compter avec l' hôte pour savoir ce que
nous devions ; mais il me répondit d' un air
honnête que c' était si peu de chose, qu' il
se chargeait de le satisfaire, que je ne devais
point m' embarrasser de cela.
Ce procédé noble d' un ânier me surprit
extrêmement, ou, pour mieux dire, me
charma ; si j' eusse été bien en espèces, je
me serais sans doute piqué d' honneur ; je
n' aurais pas souffert qu' il eût payé pour
moi ; mais ma bourse était si plate, qu' il
ne me convenait point de disputer de générosité.
Je le laissai donc sans façon faire
tous les frais ; par reconnaissance je l' aidai
à étriller, à frotter, à mener boire ses ânes,
à leur faire manger leur orge et à les accommoder.
Il n' y avait rien que je ne fusse
prêt à faire pour lui marquer jusqu' à quel
p82
point j' étais pénétré de ses belles manières
à mon égard.
LIVRE 1 CHAPITRE 6
L' hôte vole le manteau de Guzman ; grande rumeur
dans l' hôtellerie.
Pour être plus propre à rendre service à
mon ami l' ânier, et mieux l' aider à mettre
ses ânes en état de partir, je fis un paquet
de mon manteau que je posai sur un banc ;
mais peut-être un quart d' heure après,
ayant jeté la vue de ce côté-là, je m' aperçus
que mon manteau n' y était plus : cela
m' alarma d' abord ; néanmoins je ne m' en
mis pas fort en peine, croyant que l' hôte
ou l' ânier l' avait caché exprès pour me le
faire chercher et se divertir un peu de
l' inquiétude que cela me causerait.
Je ne pouvais soupçonner que ces deux
p83
hommes de m' avoir fait ce tour, attendu
qu' il n' y avait qu' eux qui fussent entrés
dans l' écurie, où mon manteau avait été
pris. Je le demandai premièrement à mon
camarade, qui me dit qu' il ne s' amusait
point à ces sortes de jeux. Je m' adressai
ensuite à l' hôte, qui d' abord eut recours
aux sermens pour me persuader qu' il n' avait
aucune part au vol dont je lui parlais :
là-dessus je me mis à chercher mon manteau
dans la maison ; je la parcourus depuis
le bas jusqu' en haut, sans oublier le
moindre endroit qui pouvait le recéler :
j' accusais de ce larcin, dans le fond de
mon âme, notre hôte, dont la seule physionomie
justifiait mon accusation.
J' entrai par hasard dans une arrière-cour,
dont je n' ouvris pas sans peine la
porte, et là j' aperçus des objets qui détournèrent
pour quelques instans ma pensée
de mon manteau : je vis sur le pavé
une grande mare de sang fraîchement répandu,
et à côté la peau d' un jeune mulet
p84
étendue, avec les quatre pieds qui y
tenaient encore, aussi bien que les oreilles
et la tête, qu' on avait ouverte, pour en
tirer la cervelle et couper la langue. Je
considérai ce spectacle, non sans horreur,
et je dis en moi-même : voilà donc
la dépouille de notre excellent veau ; il
est juste que mon compagnon la voie de
ses propres yeux ; il y a pour le moins
autant d' intérêt que moi. J' allai vite à l' écurie
retrouver l' ânier, à qui je dis tout
bas que je voulais lui faire voir quelque
chose qui en valait bien la peine : il me
suivit. Je le menai à l' arrière-cour, où lui
montrant les restes des deux bons repas
que nous avions faits : hé bien, mon ami,
lui dis-je, que pensez-vous de tout ceci ?
Est-ce que je ne me nourris que de craquelins
et d' oeufs frais ? Contemplez avec
volupté ce veau délicat dont l' hôte vous
a fait ces ragoûts que vous avez trouvés si
friands. Voyez de quoi cet habile cuisinier
nous a régalés.
p85
Le bon ânier demeura si honteux, qu' il
ne put me répondre. C' est donc là, poursuivis-je,
cet homme de bien qui ne vend
pas des chats pour des lièvres, ni des brebis
pour des agneaux, mais qui ne se fait
pas un scrupule de nous donner du mulet
pour du veau. Mon compagnon, triste et
rêveur, regagna l' écurie, et moi je cherchai
l' hôte pour lui parler vigoureusement ;
je m' imaginais que, pour l' obliger
à me restituer mon manteau, je n' avais
qu' à lui faire connaître que j' avais
tout découvert, et le menacer d' en avertir
la justice : comme en effet, il est défendu
par une loi expresse, et sous de grosses
peines, en Andalousie, d' avoir chez soi
de pareilles bêtes, et de faire couvrir les
jumens par des ânes. Il se souciait peu
d' observer cette loi, ayant eu depuis huit
jours un mulet d' un âne et d' une petite
jument galicienne, qu' il mettait sur leur
bonne foi dans la même écurie : il s' était
imaginé qu' il pouvait impunément le présenter
p86
pour du veau à des passagers, qui
d' ordinaire ne manquent pas d' appétit.
Je le rencontrai dans la cour auprès du
puits, où il s' occupait à laver une pièce
du veau supposé ; il la cacha sitôt qu' il
m' aperçut. Je l' abordai d' un air d' assurance,
et lui dis d' un ton ferme de me
rendre mon manteau, ou bien que j' irais
me plaindre à la justice. à ces mots, qui
ne l' épouvantèrent point, il me regarda
d' un oeil méprisant, m' appela petit fat, et
me dit qu' il me donnerait le fouet.
Je fus moins sensible à la perte de mon
manteau qu' à la manière dont il me traitait ;
je m' abandonnai à mon ressentiment ;
et, sans avoir égard à l' inégalité de
nos forces, je lui répondis qu' il n' était
qu' un voleur et qu' un fripon, que je le
défiais d' oser mettre la main sur moi. Il
parut piqué de ma réponse, et s' avança
comme pour me maltraiter ; mais, sans
attendre ce géant, car c' en était un par
rapport à moi, je lui jetai à la tête une
p87
pierre que j' avais ramassée. Par bonheur
pour lui elle ne fit que friser ses oreilles.
Alors, au lieu de me venir joindre pour
m' accabler du poids de son corps, il courut
à sa chambre, d' où il revint un instant
après avec une longue épée nue à la
main. Loin de fuir devant ce matamore,
je me mis à l' apostropher dans des termes
injurieux, jusqu' à le traiter de lâche et de
poltron, qui n' avait pas honte de se servir
d' une rapière contre un enfant qui n' avait
point d' autres armes que des pierres
pour se défendre.
Au bruit de mon apostrophe, les valets
et les servantes accoururent, et furent
tout effrayés de voir leur maître armé
d' une épée. D' un autre côté, mon camarade,
irrité contre le fripon auquel il en
voulait pour les ragoûts détestables qu' il
lui avait fait manger, vint à mon secours
avec une fourche ; de sorte que l' ânier et
moi d' une part, l' hôte, sa femme, ses enfans
et ses domestiques de l' autre, nous
p88
faisions un vacarme de tous les diables :
on eût dit de dehors qu' indubitablement
il se passait une sanglante scène dans l' hôtellerie.
Tous les voisins en sont en peine,
tout le monde accourt ; on frappe à la
porte, qui était encore fermée ; on l' enfonce,
pour être plus tôt au fait de cet
effroyable bruit qu' on entend : une troupe
de gens de justice paraît, des archers,
des greffiers et des alcades ; car, pour les
péchés des habitans, il y avait deux juges
dans la ville de Cantillana.
Ces alcades ne furent pas plus tôt dans
la maison avec toute leur séquelle, que
chacun d' eux prétendit que la connaissance
de cette affaire lui appartenait ; ce
qui forma deux partis. Les greffiers et les
archers se divisèrent aussi selon leurs divers
intérêts, et leur partage sur la compétence
excita une furieuse dispute entre
eux. Nouvelle guerre, nouveau bruit ; on
ne s' entend plus : voilà les juges et les
greffiers qui s' échauffent les uns contre les
p89
autres ; ils se font des reproches, se disent
d' horribles vérités ; ils en viennent
aux injures, et des injures ils en seraient
peut-être venus aux mains, si quelques
honnêtes bourgeois de la ville, qui
étaient entrés avec eux dans l' hôtellerie
pour savoir de quoi il s' agissait, ne se fussent
entremis pour les accorder ; ce qui
ayant été fait, dieu sait comment, il ne
fut plus question que de notre querelle.
On débuta, comme de raison, par me saisir ;
c' est toujours par l' endroit le plus
faible que la corde se rompt. J' étais un
étranger sans appui et sans connaissance,
la justice ne pouvait manquer de
commencer par moi.
Il faut pourtant que je rende justice à
ces alcades ; ils voulurent bien m' entendre
avant que de me faire emprisonner. Je
leur contai tout naturellement le sujet de
mon démêlé avec l' hôte pour mon manteau ;
ensuite, les ayant tirés à part, j' ajoutai
à cette histoire celle du mulet ; je
p90
leur dis qu' ils trouveraient encore la peau
de cet animal dans l' arrière-cour, et quelques
morceaux en étuvée dans la cuisine.
Sur ce dernier article de ma déposition,
les juges laissèrent là mon manteau pour
courir à l' arrière-cour, après avoir, par
provision, fait arrêter l' hôte, qui n' en fit
que rire, s' imaginant que c' était au sujet
du manteau, que personne ne lui avait
vu prendre. Mais, lorsqu' on lui produisit
la peau du mulet avec toutes les autres
pièces justificatives, il devint pâle comme
un criminel confondu ; et dans l' interrogatoire
qu' on lui fit subir, il en dit plus
qu' on ne lui en demandait ; il ne marqua
de la fermeté que sur mon manteau : le
scélérat, par un esprit de vengeance, ne
voulut jamais convenir qu' il l' eût volé.
Les alcades envoyèrent ce misérable en
prison ; ce qui me causa quelque joie au
milieu de mes peines : je dis au milieu,
car je n' étais pas encore au bout. Les greffiers,
gens aussi humains que désintéressés,
p91
jugeant que j' étais un garçon de famille,
et que je pouvais avoir un père
riche, conseillèrent chrétiennement aux
juges de me faire arrêter aussi à tout hasard.
Ce conseil, qui se trouva fort du
goût des alcades, allait être suivi, si les
bourgeois qui étaient présens ne se fussent
opposés à une si grande injustice, en disant
tout haut que si cela s' exécutait, le
battu paierait l' amende. Les murmures de
ces honnêtes gens l' emportèrent pour le
coup sur la bonne volonté des officiers de
justice, qui me firent grâce par politique.
D' une autre part, l' ânier, triste témoin
de tout ce qui se passait, et mourant de
peur qu' on ne se saisît de ses ânes et de
lui, me dit à l' oreille de nous éloigner
promptement de ce pays de bénédiction,
où le moindre malheur qui pouvait arriver
à un homme de bien était de perdre son
manteau. J' approuvai fort son avis : nous
montâmes à la hâte sur nos bêtes, et nous
sortîmes de l' hôtellerie.
LIVRE 1 CHAPITRE 7
p92
Il arrive un nouveau malheur à Guzman et à l' ânier.
Nous avions tant d' envie d' être hors de
la ville, que nous commençâmes à donner
du talon à nos ânes, qui servirent bien
notre impatience : il semblait qu' à notre
exemple ils eussent pris en aversion cette
hôtellerie, et qu' ils craignissent d' y laisser
leur peau. Mais, quand nous fûmes
dans la campagne, nous n' allâmes plus
qu' au petit pas, tous deux gardant un
profond silence, et chacun occupé de ses
pensées. Il faisait beau voir alors la contenance
de mon ami l' ânier ; il n' avait plus
envie de rire depuis qu' il avait vu la dépouille
du mulet ; il n' était nullement
tenté de me railler sur nos admirables repas ;
il craignait trop les reparties que
p93
j' aurais pu lui faire ; il avait mangé six
fois plus que moi de l' andouille et de la
cervelle ; et pour le ragoût du matin, il
l' avait encore tout entier dans le ventre :
enfin j' aurais eu de quoi triompher, s' il
se fût avisé de vouloir plaisanter ; mais il
était bien éloigné d' y penser.
S' il avait sujet de rêver désagréablement,
je n' étais pas plus satisfait des
images qui venaient s' offrir à mon esprit.
ô ciel ! Disais-je, quelle étoile malheureuse
m' a tiré de la maison de ma mère !
à peine ai-je mis le pied dehors, que tout
m' est devenu contraire ; un malheur n' a
fait que m' en présager un autre. Pour premier
gîte, il m' a fallu coucher à la porte
d' une chapelle, et cela sans souper ; le
lendemain j' ai dîné d' une omelette aux
poussins, et l' on m' a régalé le soir de divers
ragoûts de mulet travesti en veau ;
la nuit, j' ai été dévoré des puces ; heureusement
je n' en ai rien senti ; aujourd' hui,
il n' a tenu qu' à moi de faire aussi
p94
bonne chère, et qui pis est, on m' a volé
mon manteau : il ne me manquait plus
que d' aller en prison tenir compagnie au
voleur, et il n' a pas tenu aux greffiers que
cela ne me soit arrivé.
Toutes les fois que je pensais à ce vol,
je soupirais amèrement ; son souvenir m' affligeait
plus que tout le reste. En effet,
j' avais bien raison d' en être touché : l' estomac
peut se remettre d' un mauvais repas,
une désagréable nuit est réparée par
une bonne ; mais le moyen de réparer la
perte d' un manteau quand on a aussi peu
d' argent que j' en avais ? Néanmoins, le
mal étant sans remède, je me résolus à
prendre patience. J' avais ouï dire que la
vie de l' homme était un mélange de bonheur
et de malheur, de plaisir et de peine.
Si cela est, disais-je, console-toi, Guzman,
tu es sur le point de trouver quelque
bonne fortune, puisque tu n' as éprouvé
que des disgrâces depuis ton départ de
Séville.
p95
Plein d' une si douce espérance, je commençais
à reprendre courage, lorsque deux
hommes, qui avaient assez l' air de ce qu' ils
étaient, et qui venaient derrière nous au
grand trot sur des mules, nous ayant atteints,
me considérèrent avec attention,
comme des gens qui cherchaient quelqu' un
qui me ressemblait : leur figure
toute seule n' était que trop capable de me
troubler ; jamais la ste-hermandad, dont
ils avaient l' honneur d' être membres, n' a
peut-être eu de confrère d' une mine plus
effroyable. Je leur parus surpris, et même
un peu effrayé de ce qu' ils me regardaient
entre deux yeux. Il ne leur en fallut pas
davantage pour sauter à terre ; en même
temps ils vinrent fondre sur moi l' un et
l' autre ; ils me jetèrent à coups de poing
de mon âne en bas ; puis, me saisissant
par un bras, l' un des deux me dit d' un
ton d' archer : ah ! Te voilà, fripon de voleur !
Nous te tenons enfin ; allons, petit
misérable, rends cet argent, rends ces
p96
pierreries, ou bien nous te pendrons tout
à l' heure à cet arbre que tu vois à deux
pas d' ici. à ces mots, quelque chose que
je pusse dire pour ma défense, ils se mirent
à me houspiller et à me souffleter de manière
qu' un soufflet n' attendait pas l' autre.
Le trop charitable ânier, touché de compassion
de me voir traiter si cruellement,
voulut représenter à ces furieux que sans
doute ils se méprenaient : il fut fort mal
payé de sa remontrance ; ils lui tombèrent
sur le corps ; et quand ils furent las de le
battre, ils lui dirent qu' il était mon recéleur,
et l' arrêtèrent avec tous ses ânes, en
lui demandant où il avait mis cet argent
et ces pierreries. Comme il ne pouvait leur
répondre autre chose, sinon qu' il ignorait
de quel argent et de quelles pierreries ils
nous parlaient, ce fut un nouvel orage de
coups de bâton qui creva sur lui. Je confesse
ici ma mauvaise inclination, je ressentis
une maligne joie en voyant maltraiter
ainsi ce pauvre diable, à qui je portais
p97
guignon ; je m' imaginais que c' était à lui
que je devais imputer la perte de mon
manteau et notre horrible souper. Après
qu' ils nous eurent bien étrillés, ils nous
fouillèrent exactement ; et, ne trouvant
pas ce qu' ils cherchaient, ils nous lièrent
les mains avec des cordes, dans le dessein
de nous mener en laisse à Séville. Nous
étions déjà tous deux attachés comme des
lévriers, lorsque celui des archers qui m' avait
lié les mains dit avec surprise à son
compagnon : holà ! Ho ! Camarade, nous
faisons les choses avec bien de la précipitation ;
je crois, dieu me pardonne, que
nous nous sommes trompés ; le drôle que
nous poursuivons n' a point de pouce à la
main gauche, et il ne manque pas un
doigt à celui-ci. L' autre archer sur cela
s' avisa de tirer de sa poche leurs instructions,
et de les lire à haute voix. Le voleur
après lequel ils couraient y était peint
d' une façon qui ne s' accordait point avec
ma figure ; outre qu' il y était marqué qu' il
p98
lui manquait un pouce, il était dit qu' il
avait dix-neuf à vingt ans, et des cheveux
noirs et longs qui lui tombaient sur le
dos en queue de cheval ; au lieu qu' on ne
pouvait me donner tout au plus que quatorze
ans, et que j' avais des cheveux très-courts,
roux et crêpés. Ils virent bien qu' ils
avaient fait un quiproquo ; ils nous délièrent,
prirent pour leurs vacations quelques
réaux que l' ânier avait dans sa poche,
nous firent des excuses en nous riant
au nez, et remontèrent sur leurs mules,
laissant les battus tout roués de coups,
principalement mon ami l' ânier, dont les
épaules épaisses et robustes avaient été
moins ménagées que les miennes : en récompense,
j' avais la bouche pleine de sang,
et les dents ébranlées des coups de poing
que j' avais reçus.
Cela ne nous empêcha pourtant pas de
nous remettre sur nos ânes et de continuer
notre route, mais aussi tristement que tu
le pourrais faire dans une semblable conjoncture.
p99
Quand nous fûmes à un quart de
lieue du village Del Pedoso, nous aperçûmes
et joignîmes nos deux ecclésiastiques,
qui marchaient pas à pas en nous attendant.
Je leur appris le sujet de notre retardement ;
car, dans l' état où était l' ânier, il
n' avait pas le courage de desserrer les dents.
Les bons prêtres nous plaignirent fort ; la
dernière de nos aventures surtout leur parut
la plus fâcheuse, et donna occasion à
un de ces messieurs de dire : dieu garde
tout honnête homme de trois saintes qui
sont en Espagne ; savoir, la sainte inquisition,
la sainte hermandad, et la sainte
cruzada ! Dieu préserve un innocent
particulièrement de la sainte hermandad ! Il
y a encore quelque espérance de justice
avec les deux autres ; mais tout ce que je
puis dire de celle-là : bienheureux sont
ceux qui ne tombent point entre ses mains !
L' ecclésiastique qui m' avait régalé d' un
sermon le jour précédent, et qui se sentait
p100
une grande démangeaison de prêcher encore,
fit adroitement rouler la conversation
sur les plaisirs du monde, pour avoir occasion
de nous dire qu' il n' y en a que de faux
sur la terre, et que, si l' on en voulait trouver
de véritables, il fallait les aller chercher
au ciel ; que toutes les fêtes même où l' on
se promettait les plus grands plaisirs étaient
toujours accompagnées ou suivies de quelques
chagrins. Monsieur le bachelier, ajouta-t-il
en s' adressant à son camarade, souhaitez-vous
que je vous raconte à ce propos
une fable qui me semble digne d' être écoutée ?
Vous ne serez pas fâché de la savoir ;
la voici. En même temps il la débita dans
ces termes, sans attendre la réponse de son
compagnon.
" Jupiter n' étant pas content d' avoir créé
pour les hommes tout ce qui se voit sur la
terre, par un excès d' amour pour eux, envoya
dès les premiers temps le dieu du
plaisir résider dans ce bas monde, uniquement
pour les réjouir. Mais les hommes,
p101
et encore plus les femmes, s' attachant
à ce nouveau dieu qui les charmait par ses
attraits, résolurent de ne reconnaître que
lui pour leur divinité ; ils se flattèrent qu' il
avait de quoi combler tous leurs voeux :
ainsi, croyant pouvoir se passer de tous
les autres dieux du ciel, ils commencèrent
à les oublier ; les prières, les sacrifices, les
victimes, tout ne fut plus que pour le dieu
du plaisir. Jupiter, comme le plus offensé,
fut si sensible à l' ingratitude de ses créatures,
qu' il crut devoir se venger d' elles :
il assembla les immortels pour les consulter,
de peur qu' on ne l' accusât de n' avoir
écouté que sa colère.
Tous les dieux en général blâmèrent le
procédé des hommes plus ou moins, selon
les sentimens que chacun avait pour eux.
Les plus débonnaires représentèrent à Jupiter
que les mortels n' étaient que des mortels,
c' est-à-dire des créatures faibles, pleines
de défauts, et desquelles on ne devait
attendre que de l' imprudence et de l' indiscrétion ;
p102
que le maître des dieux, bien loin
de voir leur faiblesse d' un oeil irrité, il lui
convenait plutôt d' en avoir pitié, et de
leur pardonner, au lieu de songer à les
punir. Si nous étions hommes comme
eux, ajoutèrent-ils, nous ne nous conduirions
pas autrement, peut-être même ferions-nous
pis. D' ailleurs, considérez quel
dieu vous leur avez donné ? Voyez de quelle
sorte il en use avec eux : il ne les abandonne
point, il flatte leurs désirs, et a des manières
ravissantes dont ils sont enchantés.
Vous, au contraire, vous ne vous montrez
que de temps en temps et presque toujours
la foudre en main ; en un mot, vous
les effrayez, et vous ne devez pas être étonné
s' ils vous aiment moins qu' ils ne vous craignent :
au reste, ils peuvent se corriger et
rentrer en eux-mêmes, quand on les aura
sérieusement avertis du tort que fait aux
immortels, et principalement à vous, l' aveugle
attachement qu' ils ont pour cette
divinité.
p103
Lorsque les dieux pacifiques eurent fait
cette remontrance à Jupiter, Momus, qui
haïssait les hommes, lui en voulut faire
une autre toute contraire ; mais il la commença
dans des termes si libres, que le
souverain des cieux lui ferma la bouche en
lui disant qu' il parlerait à son tour. D' autres
divinités, qui n' étaient pas mieux intentionnées
pour le genre humain que Momus,
voulurent persuader au fils de Saturne qu' il
devait détruire les hommes ; que c' étaient
des êtres inutiles et dont les dieux n' avaient
pas besoin. D' autres immortels moins emportés,
croyant lui donner un avis admirable,
lui conseillèrent de réduire en poudre
ces coupables humains, et d' en créer d' autres
plus parfaits, puisque c' était une
chose qu' il pouvait faire d' un souffle : alors
Apollon demanda permission de parler, et
dit, avec cet air de douceur qu' on lui attribue,
ces paroles au père des dieux.
Jupiter, divinité remplie d' amour et de
bonté, tu es si justement irrité contre les
p104
hommes, que, quelque vengeance cruelle
qu' il te prît envie d' en tirer, aucun habitant
de l' Olympe n' oserait s' opposer à ta
volonté : il n' est pas moins de l' intérêt de
tous les dieux en général que du tien, que
les mortels ne paient pas d' ingratitude les
grâces et les bienfaits qu' ils reçoivent de
nous tous les jours. Mais, après tout, je ne
puis m' empêcher de te remontrer que, si tu
fais périr les humains, c' est ton propre ouvrage
que tu détruis. Ce monde, que tu as
créé et embelli de mille choses admirables
que tu y as fait naître, ne sera plus d' aucune
utilité ; nous ne quitterons pas le ciel
pour aller l' habiter. De détruire les hommes
pour en faire de nouveaux, cela ne te fera
point d' honneur ; on dira que tu ne peux
qu' en deux fois rendre tes oeuvres parfaites :
laisse le genre humain tel qu' il est ; il y va
de ta gloire de le maintenir comme tu l' as
créé ; je ne sais pas même s' il serait de
l' intérêt des dieux que les hommes n' eussent
aucune imperfection : s' ils n' étaient
p105
pas faibles et pleins de misères, auraient-ils
besoin de nous ?
Cependant, poursuivit-il, ce sont des
ingrats qu' il faut punir ; tu leur as fait présent
du dieu du plaisir, et ils s' y sont trop
attachés. Hé bien, il n' y a qu' à le leur arracher,
et leur envoyer à sa place le dieu
du déplaisir son frère ; ce sera les châtier
par le même endroit qu' ils t' ont offensé ; ils
reconnaîtront bientôt leur faute, et tu les
verras recourir à ta bonté pour la supplier
de leur pardonner leur aveuglement ; tu
seras alors pleinement vengé, et tu pourras
leur faire grâce, ou les abandonner à la
tyrannie de leur nouvelle divinité. Voilà,
grand Jupiter, ce qui me semble convenir
à ta gloire en cette occasion : mais le maître
du ciel et de la terre sait mieux que moi
quelle résolution il doit prendre.
Apollon cessa de parler, et Momus, qui
avait préparé un discours que sa haine pour
les hommes lui avait suggéré, voulut aggraver
leur faute : il ne laissa pas toutefois
p106
d' être la dupe de sa mauvaise volonté ; tous
les autres immortels, qui connaissaient son
aversion pour les humains, rejetèrent son
avis, et furent de celui d' Apollon. Mercure,
suivant le résultat de l' assemblée céleste,
fendit l' air aussitôt, et descendit sur la
terre, où il trouva les hommes occupés,
charmés, possédés du dieu du plaisir ; mais,
quand il se mit en devoir d' exécuter l' ordre
qu' il avait de le leur enlever, ce fut un
soulèvement général, tant du côté des femmes
que de celui des hommes ; on ne vit jamais
une telle fureur : ils se rangèrent tous autour
de leur divinité chérie, en protestant
qu' ils mourraient tous plutôt que de souffrir
qu' on la leur ôtât.
Mercure remonta au ciel en diligence
pour informer de ce désordre Jupiter, dont
la mauvaise humeur contre les hommes fut
augmentée par cette nouvelle ; néanmoins
Apollon, qui les aimait toujours, intercéda
pour eux encore auprès de lui, et fit si bien
qu' il l' empêcha de lancer la foudre sur ces
p107
malheureux. Maître de l' Olympe, lui dit-il,
ayez pitié de ces faibles créatures. Au
lieu de laisser tomber votre tonnerre sur
ces insensés, permettez que je vous propose
un moyen de les rendre plus raisonnables :
trompons-les par un tour d' adresse ; arrachons-leur
le dieu du plaisir sans qu' ils
s' en aperçoivent, en mettant à sa place et
sous sa figure le dieu du déplaisir.
Le stratagème fut approuvé, et Apollon
voulut lui-même s' employer à le faire réussir :
il descendit sur la terre avec le déplaisir
déguisé ; il trouva les femmes et les
hommes en armes auprès du plaisir pour
le défendre envers et contre tous : il leur
fascina les yeux, et fit aisément l' échange
qu' il avait dessein de faire ; après quoi il
retourna vers les immortels pour rire avec
eux de l' erreur où il venait de jeter les humains,
qui depuis ce temps-là, croyant
avoir encore le dieu du plaisir, sacrifient
à son frère sans le connaître. "
cette fable fut applaudie du bachelier,
p108
qui convint, avec l' ecclésiastique qui venait
de la conter, qu' effectivement les plaisirs
de la vie nous séduisent par de belles apparences
sans avoir aucune réalité. Hélas !
Disais-je en moi-même pendant qu' ils raisonnaient
là-dessus, cela n' est que trop
véritable. Quand je me suis mis en tête de
voyager, je me formais une idée charmante
de mon voyage, je me repaissais l' esprit de
mille agréables images dont je ne connais
déjà que trop la fausseté. Après que les
ecclésiastiques eurent assez long-temps moralisé
sur cette matière, le bachelier dit à
son compagnon : pour égayer un peu l' entretien,
et nous désennuyer sur la route,
je vais, si vous voulez bien me le permettre,
vous raconter une histoire du temps
de nos guerres avec les maures. L' autre
ecclésiastique parut curieux de l' entendre,
et, autant qu' il m' en peut souvenir, le bachelier
en fit le récit à peu près de cette
manière.
LIVRE 1 CHAPITRE 8
p109
Histoire d' Ozmin et de la belle Daraxa.
Pendant que leurs majestés catholiques
Ferdinand et Isabelle assiégeaient Baëça,
l' on peut dire que les maures donnèrent
bien de l' occupation aux chrétiens, et qu' il
se fit de part et d' autre des actions de la
dernière valeur. La place, avantageusement
située et en bon état, était défendue par
une garnison composée des meilleures troupes
du roi de Grenade, Mahomet, surnommé
El Chiquito , c' est-à-dire le très-petit,
et avait pour gouverneur un homme
fort expérimenté dans la guerre. Isabelle,
à Jaen, s' occupait à faire pourvoir de munitions
l' armée des chrétiens, que Ferdinand
commandait en personne, et qui était
p110
partagée en deux corps, dont l' un faisait le
siége tandis que l' autre le soutenait.
Comme les maures n' épargnaient rien
pour rendre difficile la communication des
deux camps, il ne se passait point de jour
qu' il n' y eût quelque escarmouche, qui devenait
toujours sanglante. Il arriva dans
une de ces occasions que les assiégés combattirent
avec tant de fureur, qu' ils auraient
entièrement défait les assiégeans, si
la chose eût été possible ; mais ceux-ci,
animés par la présence et par l' exemple
de leur roi, qui s' étais mis de la partie, et
renforcés à tous momens par de nouveaux
secours, firent prendre enfin la fuite aux
infidèles, et les poursuivirent si vivement,
qu' ils entrèrent pêle-mêle dans le faubourg
de Baëça.
Le gouverneur n' aurait pas manqué de
profiter de l' ardeur indiscrète des chrétiens,
s' il eût eu assez de monde pour faire alors
une vigoureuse sortie ; mais, voyant alors
sa garnison trop affaiblie pour oser l' entreprendre,
p111
il se contenta prudemment de
faire feu sur eux, pour les empêcher de
se loger dans le faubourg ; ensuite il fit fermer
les portes de la ville, de peur qu' elle
ne fût emportée d' assaut. On eut beau lui
venir dire que sa fille unique était malheureusement
allée prendre l' air dans un jardin
qu' il avait au faubourg, et qu' il était à
craindre qu' elle ne tombât entre les mains
des ennemis, il répondit en consul romain,
qu' il aimait mieux perdre sa fille
qu' une place dont son roi lui avait confié
la défense.
Parmi les seigneurs de l' armée chrétienne
qui entrèrent dans le faubourg avec les
maures, Don Alonse De Zuniga fut un de
ceux qui se signalèrent le plus. Ce cavalier,
qui pouvait avoir dix-huit ans, faisait sa
première campagne ; il aimait la gloire, et
il n' était venu au siége de Baëça que pour
mériter l' estime de Ferdinand par quelque
action d' éclat. La fortune favorisa son dessein.
Comme il poursuivait les ennemis,
p112
passant au fil de l' épée ceux qui voulaient
lui résister, il arriva près d' une maison de
fort belle apparence, qu' il jugea devoir appartenir
à une personne de qualité. Curieux
de savoir ce qu' il y avait dedans, il fit enfoncer
les portes à coups de hache. Il se
présenta d' abord une douzaine d' hommes
armés seulement de sabres pour en défendre
l' entrée ; mais quatre ou cinq d' entre
eux ayant été jetés par terre, abattirent
le courage des autres, qui se sauvèrent par-dessus
les murs du jardin.
Les cavaliers de Don Alonse, ravis de
trouver une maison richement meublée,
ne songèrent qu' à la piller. Pour lui, qui
ne cherchait que l' occasion de la gloire, il
parcourut cette maison l' épée à la main
avec cinq ou six de ses gens, brisant et
enfonçant toutes les portes fermées, pour
voir s' il ne rencontrerait pas quelque maure
qu' il fallût combattre. Comme il allait ainsi
d' appartement en appartement, il entendit
des cris et des gémissemens à l' entrée du
p113
dernier : en même temps il aperçut cinq
femmes, dont quatre, tout en pleurs et
fort effrayées, vinrent tomber à ses pieds en
le conjurant de leur sauver l' honneur et la
vie. Mais la cinquième, qui faisait assez
connaître par son air et ses habits qu' elle
était la maîtresse des autres, au lieu de
s' humilier devant son ennemi, tenait un
poignard, et gardait une contenance assurée.
Arrête ! Lui dit-elle fièrement en
langue castillane, lorsqu' il voulut s' approcher
d' elle ; ce fer punira l' insolent qui
osera mettre la main sur moi.
Don Alonse n' eut pas sitôt envisagé la
dame qui venait de lui adresser ces paroles
courageuses, qu' il fut ébloui de sa beauté ;
il sentit les premiers mouvemens que l' amour
excite dans les coeurs qu' il soumet à
son empire ; et, déjà tout enflammé de son
ardeur naissante, il leva la visière de son
casque, remit son épée, et dit à la dame
avec autant de douceur que de respect
qu' une personne comme elle n' avait rien à
p114
craindre d' un cavalier tel que lui ; qu' il
était bien mortifié de l' alarme qu' il lui
causait, mais qu' en même temps il s' estimait
trop heureux que le sort l' eût conduit
auprès d' elle pour la sauver des malheurs
qui la menaçaient ; qu' il la suppliait seulement
de prendre une entière confiance
en lui, et de souffrir qu' il l' emmenât
promptement pour prévenir la fureur du
soldat, qui dans ces occasions, ne reconnaissant
aucune autorité, pourrait le mettre
hors d' état de la préserver de toute
sorte d' outrages.
à ces mots, dont elle ne sentit que trop
la force, elle accepta le secours qu' il lui
offrait. Aussitôt il ordonna aux gens de sa
suite d' avoir soin des autres femmes, et de
leur laisser emporter tout ce qu' elles jugeraient
pouvoir leur être utile : après quoi
il présenta la main à sa captive, qui, malgré
le trouble où étaient ses esprits, ne
laissait pas d' être un peu rassurée par la
politesse et par la vue de ce jeune cavalier.
p115
Il est vrai que tout armé qu' il était, à voir
son beau visage, et ses longs cheveux qui
flottaient par boucles sur sa cuirasse, on
l' aurait plutôt pris pour une fille que pour
un homme de guerre.
La charmante maure, qui sans contredit
était la plus piquante beauté du royaume
de Grenade, se nommait Daraxa ; c' était
la fille du gouverneur de la place. Dès
qu' elle avait appris que l' on repoussait les
maures jusque dans le faubourg, elle avait
voulu regagner la ville ; mais, en ayant
trouvé les portes fermées, elle avait été
obligée de revenir au jardin.
Quoique ce fût une grande consolation
pour elle d' être tombée entre les mains de
Don Alonse, néanmoins elle ne pouvait
penser qu' elle devenait esclave des chrétiens
sans en être pénétrée de douleur.
Malgré toute sa fermeté, cette réflexion
lui arrachait des larmes. Elle n' eut pas la
force de répondre au discours obligeant
de son généreux ennemi ; elle lui donna
p116
seulement la main pour lui marquer sa
confiance. Le jeune guerrier, attendri par
les pleurs de sa prisonnière, n' oubliait rien
de tout ce qu' il croyait propre à la consoler ;
et comme il parlait de l' abondance du
coeur, ce qu' il disait avait un caractère de
tendresse qui aurait fait plus d' impression
sur sa belle captive, si elle eût été moins
accablée de son malheur. Mais, quoiqu' elle
fût sensible aux efforts qu' il faisait pour
adoucir son infortune, les marques de reconnaissance
qu' elle en donnait ne répondaient
guère à la vivacité du consolateur.
D' abord qu' il fut averti qu' on battait la
retraite par ordre du roi, et que déjà les
chrétiens commençaient à défiler pour regagner
leur camp, il céda son cheval à la
dame, qui monta dessus légèrement sans le
secours de personne, et fit bien voir qu' elle
savait manier un cheval. Il rassembla ensuite
à la hâte la meilleure partie de ses
cavaliers, au milieu desquels il plaça la
belle maure avec ses femmes ; puis, s' étant
p117
mis à la tête de ce petit corps, qui avait
plutôt l' air d' un cortège que d' une escorte,
il suivit les autres troupes qui défilaient.
Il n' était pas encore arrivé au camp, que
le roi savait déjà son aventure. Il l' avait
apprise avec d' autant plus de joie qu' il
affectionnait particulièrement ce cavalier,
qui lui paraissait un jeune homme d' une
grande espérance. Ce monarque, impatient
de voir une prisonnière de la race des rois
de Grenade, et pour lui faire plus d' honneur,
alla au-devant d' elle aussitôt qu' il
sut qu' elle s' approchait de sa tente avec
Don Alonse, qui l' amenait pour la lui présenter.
Elle aborda le roi d' un air si majestueux
et avec tant de grâce, qu' elle
charma tous ceux qui en furent témoins :
elle voulut se prosterner devant lui ; mais
il s' y opposa si poliment, et la reçut d' une
manière dont elle fut tellement satisfaite,
qu' elle lui dit avec une espèce de transport :
ah ! Seigneur, que l' honneur de saluer le
grand Ferdinand aurait de charmes pour
p118
moi, si le ciel ne l' eût point attaché au
plus cruel de tous les malheurs qui me
pouvaient arriver. Madame, lui répondit
le roi d' un air gracieux, vous ne devez point
regarder comme un malheur d' être devenue
prisonnière de Don Alonse De Zuniga ;
c' est un aimable cavalier, qui aura pour
vous tous les égards qu' on vous doit ; il
n' épargnera rien pour vous consoler de
votre disgrâce ; et de mon côté je vous prépare
de si bons traitemens, que vous cesserez
peut-être bientôt de vous plaindre
de la fortune.
Le monarque, après lui avoir parlé dans
ces termes, ajouta qu' il lui permettait d' écrire
au gouverneur son père pour l' assurer
qu' elle serait toujours traitée avec toute
la considération que méritait une fille de
sa naissance. Ensuite il dit à Don Alonse
en souriant : continuez d' avoir soin de Daraxa,
menez-la sous ma propre tente,
qu' elle s' y repose cette nuit avec ses femmes,
et demain vous la conduirez vous-même
p119
à Jaen ; elle sera plus agréablement
auprès de la reine que dans un camp.
Tous les officiers de l' armée qui avaient
vu la belle maure en parlèrent aux autres
si avantageusement, qu' ils leur donnèrent
envie de la voir. Pour cet effet, ils s' adressaient
tous à Zuniga, de qui cela dépendait,
le roi lui en ayant confié la garde.
Mais Don Alonse, jaloux de son bonheur,
refusait de satisfaire leur curiosité, et les
écartait de la tente royale par des défaites.
Ils le persécutèrent vivement pour obtenir
de lui cette satisfaction, et il n' avait pas
peu de peine à se défendre de la leur accorder.
Heureusement la persécution ne
dura que ce jour-là. Dès le lendemain,
suivant l' ordre de Ferdinand, il partit pour
Jaen, où il arriva le soir avec sa charmante
captive, qu' il alla présenter à la
reine. Cette princesse, à qui le roi avait envoyé
un courrier la nuit précédente, était
déjà informée de tout : elle fit un accueil
très-gracieux à Daraxa, et prit un extrême
p120
plaisir à la voir ; elle lui trouvait dans les
yeux un feu brillant qu' on avait de la peine
à soutenir, et elle n' admira pas moins son
esprit que sa beauté lorsqu' elle l' eut entretenue
quelque temps ; de sorte qu' elle
ne pouvait se lasser de la regarder ni de
l' entendre.
Cependant Don Alonse, s' étant acquitté
de sa commission, se vit obligé de s' en retourner
à l' armée : il sentit alors pour la
première fois que si l' amour a des douceurs,
il est aussi accompagné de chagrin,
et que ce dieu fait payer bien cher ses
moindres plaisirs : il ne pouvait penser
sans une extrême douleur qu' il allait se
séparer de sa belle maure. Mais ce qui faisait
sa plus grande peine, c' était de ne lui
avoir pas encore découvert ses sentimens,
quoiqu' il en eût eu plus d' une occasion
favorable, soit par une timidité qu' ont
quelquefois les amans les plus hardis, soit
que, faute d' expérience, il eût pris le parti
de ne faire paraître son amour que par
p121
ses actions. Néanmoins, comme il savait
que c' était aux hommes à parler les premiers,
il résolut enfin de se déclarer. Il
n' était plus embarrassé que de la manière
dont il ferait cet aveu ; il y rêva long-temps ;
et n' étant pas satisfait de ce qui
lui venait sur cela dans l' esprit, il se proposa
de faire ce que sa passion lui inspirerait.
Dans ce dessein, il se rendit chez la reine
pour recevoir ses ordres et lui demander la
permission de dire adieu à Daraxa. La
reine, qui se doutait bien que ce jeune
seigneur n' avait pu voir impunément pendant
deux jours une personne aussi aimable
que la belle maure, voulut avoir le
plaisir d' être témoin de leur séparation.
Ce que vous souhaitez est juste, dit-elle
à Don Alonse, puisque Daraxa est votre
prisonnière ; mais elle est sous ma garde,
je dois veiller sur toutes ses actions, et
vous ne pouvez l' entretenir qu' en ma présence.
Ces paroles le troublèrent, et lui
p122
ôtèrent presque toute espérance de faire
connaître à sa captive qu' en s' éloignant
d' elle il allait s' éloigner de ce qu' il avait
de plus cher au monde.
Il arriva toutefois que ce qu' il envisageait
comme un obstacle à l' accomplissement
de ses désirs servit plutôt à les satisfaire.
La reine, ayant fait venir la belle
maure, lui dit : ma fille, car c' est ainsi
qu' elle l' appelait déjà par amitié, vous
voyez un jeune guerrier que je crois plus
à plaindre et plus prisonnier que vous ; il
se fait un devoir de prendre congé de sa
captive avant que de retourner au camp ;
je suis de ses amies, et je lui permets de
découvrir devant moi les tendres sentimens
qu' il peut et doit avoir conçus pour
elle. Daraxa rougit à ce discours ; elle avait
été jusqu' alors tellement occupée de son
malheur, qu' elle ne s' était point encore attachée
à démêler les mouvemens de Don
Alonse, ou si elle y avait fait quelque attention,
elle s' était imaginée que la pitié,
p123
qui n' est jamais sans tendresse, la faisait
agir toute seule : outre cela, elle avait le
coeur prévenu pour un autre ; elle ne pouvait
voir Zuniga que d' un oeil indifférent.
Elle ne laissa pas de répondre à la reine
qu' elle n' oublierait jamais les obligations
qu' elle avait à ce cavalier, et que n' étant
pas en état de les reconnaître autrement
que par des voeux, elle souhaitait qu' il
n' eût pas le malheur d' être fait prisonnier,
ou que, si cette infortune lui arrivait, il
fût du moins aussi bien traité qu' elle l' était.
La reine, curieuse d' entendre la réponse
que Don Alonse ferait à ce compliment,
ne voulut point répliquer, pour lui
donner lieu de parler ; mais ce jeune seigneur,
dont on admirait tous les jours à
la cour les reparties brillantes, demeura
comme embarrassé, soit que l' amour dans
ce moment l' agitât avec trop de violence,
soit qu' il fût gêné par la présence de la
reine. Il répondit seulement à Daraxa que,
p124
quelque disgrâce qu' il pût éprouver, il se
croirait trop heureux s' il pouvait avoir
l' honneur de se dire son chevalier, et qu' il
venait avant son départ la prier de lui accorder
cette grâce. Cela ne se refuse point
dans ce pays-ci, dit alors la reine, tant
pour échauffer la conversation que pour
faire plaisir à Zuniga ; et Daraxa pourrait
trouver en elle-même plus d' une raison
pour y donner son consentement. Madame,
répondit la belle maure, j' en trouverais
de reste à prendre pour mon chevalier
un homme du mérite et de la qualité
de don Alonse ; mais, si les lois de la
chevalerie sont les mêmes chez les chrétiens
et chez les maures, comment voulez-vous
que je m' intéresse pour un guerrier
qui va porter les armes contre ma patrie ?
Quoique cette réponse parût judicieuse
à la reine, cette princesse ne laissa pas de
retourner à la charge, en représentant à
la belle maure que c' était un cas particulier :
p125
qu' elle pouvait sans scrupule prendre
part à la gloire et à la fortune d' un cavalier
à qui elle croyait avoir de grandes
obligations ; que cela lui servirait d' excuse :
de plus, qu' elle engagerait par là
Don Alonse à traiter avec plus de douceur
les maures qui pourraient tomber entre
ses mains. Zuniga était charmé de voir la
reine entrer avec tant de bonté dans ses
intérêts ; et Daraxa, craignant de se trop
découvrir si elle s' opiniâtrait à combattre
les raisons de cette princesse, aima mieux
garder le silence, comme si par respect
elle eût consenti à ce qu' on attendait
d' elle.
Ce n' est pas tout, reprit la reine, pour
achever son ouvrage ; quand une dame,
chez les chrétiens, choisit un chevalier,
elle a coutume de lui donner une marque
de son choix, comme une écharpe, son
portrait, un mouchoir, un ruban, ou quelque
autre semblable galanterie. C' était
bien aussi la coutume des maures ; mais
p126
Daraxa ne voulait point s' engager si avant :
néanmoins, comme les désirs de la reine
étaient pour elle des lois, elle fit présent
à Don Alonse d' un noeud de rubans qu' elle
avait sur sa tête, d' un beau tissu à la mauresque.
Ce cavalier le reçut un genou à
terre et en baisant la main qui le lui présentait ;
après quoi, suivant l' usage des
amans de ce temps-là, il jura de ne jamais
rien faire qui fût indigne de l' honneur
de servir sa dame. Ensuite de cette
cérémonie, qui fit un extrême plaisir à la
reine, cette princesse dit à Zuniga qu' elle
ne doutait nullement qu' il ne se signalât
bientôt par de glorieux faits d' armes, pour
prouver qu' il méritait bien la faveur dont
il venait d' être gratifié. Il répondit que
c' était à la fortune à lui en fournir les occasions,
et que, s' il les manquait, ou
qu' elles fussent malheureuses pour lui, ce
ne serait pas du moins par la faute de son
coeur.
Après qu' il eut parlé de cette sorte, il
p127
remercia la reine de toutes ses bontés ;
puis s' adressant à la belle maure, il la supplia
de vouloir bien se souvenir quelquefois
d' un chevalier qui mettait toute sa
gloire à servir le roi catholique son maître,
et à se rendre digne d' être estimé d' elle.
à ces mots, il se retira et partit pour
l' armée.
Il apprit en arrivant que les rois Ferdinand
et Mahomet avaient eu ensemble une
entrevue ; que Baëça venait de capituler,
et qu' il était dit par un article de la capitulation
que tous les prisonniers faits pendant
le siége seraient relâchés de part et
d' autre. Cette nouvelle affligea l' amoureux
Don Alonse, qui dès ce moment-là se crut
privé pour toujours de la vue de la belle
maure ; mais, comme si la reine eût entrepris
de faire le bonheur de ce cavalier,
elle ne voulut point se défaire de Daraxa,
pour qui elle avait conçu une amitié si
forte, qu' elle ne pouvait plus vivre sans
cette aimable personne. Le gouverneur
p128
maure son père eut beau la demander avec
de grandes instances, cette princesse lui
fit écrire dans des termes si obligeans pour
le prier de la lui laisser, que, malgré la
tendresse qu' il avait pour sa fille, il ne put
se défendre de la lui abandonner, bien
persuadé qu' il n' aurait pas sujet de se repentir
de cette complaisance.
Le roi, voyant la campagne finie, prit
la résolution d' aller passer l' hiver à Séville.
Il manda son dessein à la reine, qui
s' y rendit deux ou trois jours avant lui.
Jamais la cour de ce monarque n' avait été
plus magnifique ; tous les seigneurs à l' envi
se mirent en dépense pour y faire une brillante
figure : Don Alonse surtout, qui en
était un des plus riches, et dont l' absence
avait irrité l' amour, n' épargna rien pour
avoir un train et un équipage dignes du
chevalier de la belle maure , nom qu' il
s' était donné, et dont il se faisait honneur
à la cour, de même que du noeud de rubans
qu' il avait reçu de cette dame, et
p129
qu' il portait à son jupon avec un cordon
d' or en forme d' ordre.
Ce qu' il y avait de malheureux pour
lui, c' est que tout cela était compté pour
rien par Daraxa, qui le traitait avec autant
d' indifférence que les autres seigneurs, qui
étaient aussi devenus ses amans ; comme
Don Rodrigue De Padilla, Don Juan De
Urena, et Don Diègue De Castro. Ce que
Don Alonse avait par-dessus ses rivaux,
c' était la liberté de voir sa maîtresse et de
lui parler plus souvent qu' eux : avantage
dont il était redevable aux seules bontés
de la reine, qui, désirant avec ardeur que
la belle maure se fît chrétienne pour la
marier ensuite dans sa cour et l' y retenir,
avait jeté les yeux sur lui, comme sur le
parti le plus avantageux pour elle.
La reine, ayant donc dessein d' engager
cette dame à changer de religion, en cherchait
tous les moyens. Elle lui dit un jour :
ma chère Daraxa, j' ai une curiosité : je serais
bien aise de vous voir vêtue à l' espagnole ;
p130
je m' imagine que cet habit vous
siérait encore mieux que le vôtre. Je vous
en donnerai un que j' ai porté moi-même ;
je crois que pour me faire plaisir vous voudrez
bien l' essayer. Cette princesse espérait
par là lui inspirer insensiblement l' envie
d' aller plus avant. Daraxa, qui trouvait
l' habillement des femmes espagnoles fort
à son gré, et qui ne cherchait qu' à plaire
à la reine, consentit de bonne grâce à lui
donner cette satisfaction : elle enchanta
Ferdinand et toute sa cour, lorsqu' elle y
parut sous ces nouveaux habits ; elle effaça
un assez grand nombre de belles personnes
qui en faisaient tout l' ornement.
Qu' elle causa de jalousies et d' infidélités !
Mais plus les yeux des hommes lui furent
favorables, plus elle déplut aux femmes,
qui lui trouvèrent autant de défauts qu' elle
avait de charmes.
Quoiqu' elle n' ignorât pas l' envie qu' elle
leur causait, elle n' en devenait pas plus
vaine ; au contraire, on eût dit qu' elle en
p131
était mortifiée ; elle négligeait jusqu' à sa
parure. La reine quelquefois lui en faisait
la guerre, et lui envoyait tous les jours de
nouveaux ajustemens pour l' obliger à prendre
plus de soin de sa personne. Elle s' en
parait une fois seulement par complaisance ;
après quoi elle n' y pensait plus. Ce
qui étonnait tout le monde, c' est qu' elle
était presque toujours plongée dans une
profonde mélancolie, que rien ne pouvait
dissiper. Elle se plaisait à être seule, et le
plus souvent on la surprenait tout en
pleurs, ce qu' on ne manquait pas d' aller
rapporter à la reine, qui en était vivement
affligée. Cependant cette princesse, croyant
qu' elle n' était triste qu' à cause qu' elle se
voyait éloignée de ses parens, se flattait
que cette tristesse ne durerait pas long-temps.
D' un autre côté, le roi, pour contribuer
au divertissement de son illustre
prisonnière et à celui de tant d' officiers qui
l' avaient si bien servi dans cette dernière
campagne, fit une partie de course de taureaux
p132
et de jeux de cânas , ailleurs appelés
des carrousels . Il les publia pour avertir
les cavaliers qui souhaiteraient d' en
être de s' y préparer.
Il est temps que je vous dise la cause de
la mélancolie de la belle maure. Cette dame
aimait un jeune seigneur de Grenade, qui
descendait, aussi bien qu' elle, des rois
maures, et dont la valeur avait éclaté dans
plusieurs occasions. Pour les qualités personnelles,
il les rassemblait toutes ; en un
mot, c' était le premier cavalier de la cour
de Grenade. On l' appelait Ozmin. Daraxa
et lui s' aimaient dès leur plus tendre enfance,
et leurs pères, qui étaient intimes
amis, avaient résolu de les unir ensemble
pour resserrer encore davantage les noeuds
de leur amitié. à la veille de ses noces,
dans le temps qu' on n' attendait plus pour
les célébrer à Baëça qu' Ozmin, qui était à
Grenade, il arriva que Ferdinand fit tout à
coup investir cette première place ; ce qui
fut exécuté avec tant de secret et de diligence,
p133
qu' on n' en eut pas le moindre soupçon
à la cour du roi Mahomet.
à cette nouvelle si importante pour les
maures, Ozmin, poussé par l' amour et par
la gloire, entreprit de se jeter dans Baëça,
où il était attendu. Il se mit à la tête de
deux cents cavaliers, la plupart de ses
amis ou de ses créatures, qui voulurent
suivre sa fortune et servir leur roi. Ils
rencontrèrent en moins de trois heures
deux partis qu' ils battirent ; mais un troisième,
composé de six cents hommes, vint
à une demi-lieue de la ville leur tomber
sur le corps et les envelopper en leur criant
de se rendre s' ils voulaient qu' on leur fît
quartier. Ozmin, sans s' effrayer de l' inégalité
du nombre, forma de sa troupe un
escadron au milieu duquel il mit ses blessés ;
puis, fondant sur les ennemis avec
autant de vigueur que s' il n' eût pas eu
déjà deux affaires assez vives, il tint pendant
plus d' une heure la victoire incertaine.
Déjà même plus de la moitié du
p134
parti chrétien était hors de combat, et le
reste ébranlé allait prendre la fuite, sans
un nouveau secours de deux cents hommes
qui leur arriva fort à propos. Les choses
alors changèrent de face, et Ozmin, blessé
en trois endroits, ne songea plus qu' à sauver
le reste de ses cavaliers en se retirant ;
ce qu' il fit en si bon ordre et avec des
volte-faces si heureuses, que les chrétiens
perdirent bientôt l' envie de le poursuivre.
Il rentra dans la ville de Grenade avec
cent dix hommes, dont douze seulement
n' étaient pas blessés.
Ce combat passa pour une des plus rudes
rencontres qu' on eût jamais vues, et
le nom d' Ozmin devint fameux parmi les
troupes chrétiennes. Ce cavalier, en arrivant
chez lui, fut obligé de se mettre au
lit. Le roi Mahomet, son parent, charmé
de la gloire qu' il s' était acquise par une si
belle action, lui donna mille louanges,
et l' honora d' une visite pour récompenser
sa valeur. Mais ce qui combla de joie ce
p135
jeune maure, fut une lettre qu' il reçut de
sa chère Daraxa : elle lui mandait qu' elle
prenait plus de part à ses blessures qu' à
l' honneur qu' elles lui faisaient ; qu' elle
aimait moins en lui le héros que l' amant,
et qu' enfin elle le conjurait de se ménager
davantage à l' avenir : elle accompagnait
cette lettre d' un grand mouchoir en broderie
à la façon des maures, auquel elle
avait travaillé elle-même, et qui devait être
d' autant plus agréable à son amant, que c' était
la première faveur qu' elle lui eût faite.
Le brave Ozmin avait une impatience
mortelle d' être guéri de ses blessures et de
faire une seconde tentative pour s' introduire
dans Baëça ; il ne pouvait plus vivre
sans sa future épouse ; il fallait qu' il fût
auprès d' elle, ou qu' il mourût de langueur
et de désespoir. Le gouverneur de cette
place, ayant été informé de son dessein,
trouva moyen de lui faire savoir qu' il ne
lui conseillait pas de s' y prendre par la
force des armes, les passages étant trop
p136
bien gardés pour qu' il pût passer ; que
son avis était plutôt qu' il s' habillât à
l' espagnole, et qu' une nuit dont ils conviendraient
entre eux il partît pour arriver le
lendemain à la pointe du jour auprès de
Baëça, où il pourrait entrer à la faveur
d' une sortie qui serait faite exprès pour
cela. Le gouverneur se servait d' un fidèle
domestique d' Ozmin pour faire tenir des
lettres à Grenade et pour en recevoir. Ce
domestique, nommé Orviédo, avait été
quatroze ans prisonnier chez les chrétiens ;
il en avait pris les manières, et il en parlait
si bien la langue, qu' il pouvait facilement
passer pour espagnol : ajoutez à
cela que c' était un homme adroit et qui
savait parfaitement les chemins.
Sitôt qu' Ozmin fut en état d' exécuter
son projet, il sortit de Grenade la nuit
qui lui fut marquée, suivi seulement d' Orviédo,
tous deux habillés à l' espagnole.
Quoiqu' ils eussent de très-bons chevaux,
ils furent obligés de prendre tant de détours
p137
pour éviter les partis chrétiens et les
passages gardés, qu' ils ne purent arriver
avant le jour auprès de Baëça ; ils en étaient
encore à une lieue quand l' aurore parut.
à mesure qu' ils s' avançaient, ils voyaient
s' élever de la poussière, et bientôt ils aperçurent
les troupes chrétiennes qui faisaient
de tous côtés de si grands mouvemens,
qu' ils jugèrent qu' il y aurait ce
jour-là quelque action considérable ;
comme en effet ce fut dans cette journée
que Don Alonse enleva la belle maure. Nos
deux grenadins entrèrent dans un bois,
où ils s' arrêtèrent, de peur de s' aller jeter
dans quelque fâcheux embarras. Orviédo,
en homme de guerre accoutumé à trouver
des expédiens convenables aux conjonctures,
dit à son maître : seigneur, si vous
m' en voulez croire, vous demeurerez ici
caché pendant que seul et à pied j' irai reconnaître
la disposition des chrétiens, et
me couler, si je puis, dans la place, pour
avertir le gouverneur du lieu où vous êtes.
p138
Si je ne viens pas vous rejoindre dans deux
heures, ce sera une marque certaine que
je serai entré dans la ville, et que tout
sera préparé pour vous y recevoir.
Ozmin approuva ce conseil. Orviédo attacha
son cheval à un arbre, et marcha
vers Baëça. Son maître, malgré toute l' impatience
qui l' agitait, l' attendit plus de
deux heures ; après quoi, s' imaginant
qu' il était temps de s' approcher de la
place, et que, suivant ce qu' Orviédo lui
avait dit, il trouverait des gens qui seconderaient
ses intentions, il poussa son
cheval jusqu' à un quart de lieue de la ville
par le chemin le plus court.
Il découvrit une troupe de cavaliers
maures qui venaient de son côté à bride
abattue. Il crut que c' était la sortie qu' on
devait faire pour l' amour de lui ; mais
ces cavaliers le désabusèrent assez désagréablement.
Comme ils le prirent pour
un chrétien à son habit à l' andalouse, ils
tirèrent sur lui, et ils l' auraient tué sans
p139
doute, si par bonheur un officier, qui était
à la tête de la troupe et qu' il appela, ne
l' eût reconnu à la voix. S' ils furent étonnés
de le voir, il ne le fut pas moins quand
ils lui dirent que toute l' armée des chrétiens,
commandée par Ferdinand en personne,
était venue fondre sur deux ou
trois mille hommes sortis de la place ;
qu' après un rude combat, où la plupart
des maures avaient péri, les ennemis, en
poursuivant le reste jusqu' au faubourg, y
étaient entrés pêle-mêle, et s' en étaient
emparés ; enfin qu' il ne fallait plus se flatter
d' entrer dans la ville, que c' était vouloir
de gaîté de coeur être prisonnier ou
se faire tuer. Ozmin, vivement touché de
ce rapport, et plus encore de la nécessité
où il se voyait de se sauver avec les autres,
fit un corps de ces fuyards, qui
étaient au nombre d' environ trois cents,
et s' en retourna avec eux à Grenade, plus
mortifié que la première fois de n' avoir pu
réussir dans son entreprise.
p140
Ces tristes nouvelles jetèrent la terreur
dans l' âme du roi Mahomet, qui, jugeant
bien que la garnison de Baëça devait être
fort affaiblie après une pareille action,
désespéra de secourir cette place, dont la
prise lui parut prochaine. Ce qui lui causait
d' autant plus d' inquiétude, qu' après
cette ville il ne lui en restait plus qui
fussent capables de soutenir un siége,
que Grenade, la capitale de son royaume,
et sa dernière ressource. Toute la cour
maure, à l' exemple de son souverain,
était dans la consternation.
Pour Ozmin, il en pensa mourir de
douleur. Mais un jour après son retour à
Grenade, ayant appris que les chrétiens
qui étaient entrés avec les maures dans le
faubourg de Baëça avaient été obligés de
l' abandonner, il ne lui en fallut pas davantage
pour ranimer son espérance et le
déterminer à se remettre en campagne
pour la troisième fois. Comme il se disposait
à partir, Orviédo, son écuyer zélé,
p141
revint de cette ville, chargé d' un paquet
du gouverneur pour le roi, et d' une lettre
pour Ozmin, dans laquelle était tracé le
malheur arrivé à Daraxa.
La lecture de cet événement fut un coup
de foudre pour cet amoureux grenadin : il
demeura d' abord immobile ; et s' il reprit
ensuite ses esprits, ce ne fut que pour se
livrer à des fureurs qu' on ne peut exprimer ;
c' étaient des sanglots, des transports,
des convulsions ! Après des mouvemens
si violens, il tombe dans un état
où il ne peut plus se plaindre ni s' affliger :
la fièvre le prend, les forces lui manquent ;
on croit à tout moment qu' il va mourir ;
mais l' amour, ce grand médecin si habile,
surtout pour les maux qu' il a causés lui-même,
vient tout à coup le rappeler à la
vie en lui inspirant un dessein consolant
et facile à exécuter. Dès cet instant le malade,
changeant à vue d' oeil, commença
de se mieux porter ; il reprit ses forces et
se rétablit en peu de temps.
p142
Baëça s' était rendu : l' on savait que le
roi catholique tenait déjà sa cour à Séville,
et qu' il y devait passer l' hiver avec
la reine. Ozmin, ne doutant point que
Daraxa ne fût auprès de cette princesse,
résolut d' aller à cette ville avec Orviédo,
tous deux déguisés en cavaliers andalous.
Outre qu' ils parlaient l' un et l' autre si bien
la langue castillane, qu' il était malaisé
de les reconnaître pour maures, il était
persuadé que dans une ville où la confusion
ne pouvait manquer de régner, on ne
prendrait seulement pas garde à eux. Il
communiqua son nouveau projet à son
cher Orviédo, qui ne trouvait jamais rien
de difficile, et dont la belle passion était
de tenter des aventures. Le maître et l' écuyer
sortirent donc secrètement une nuit
de Grenade, montés sur des chevaux comparables,
pour l' allure et pour la vitesse,
aux plus fameux coursiers des paladins,
et munis d' une assez grande quantité de
pierreries, sans parler de quelques bourses
p143
d' or dont ils n' avaient pas oublié de se
charger.
Ils s' attendaient à faire quelque mauvaise
rencontre en traversant tous les quartiers
de chrétiens par où ils devaient passer,
et ils ne furent pas trompés dans leur
attente. Le lendemain, à une lieue de
Loja, ils trouvèrent en leur chemin le
grand-prévôt de l' armée avec ses archers,
qui poursuivaient des déserteurs. Il examina
nos deux cavaliers, qui ne lui semblaient
pas à la vérité avoir l' air de ce
qu' il cherchait ; mais ils lui parurent trop
bien montés pour des gens qui n' étaient
pas richement vêtus, et il les arrêta pour
leur demander d' où ils venaient et où ils
allaient. Orviédo répondit qu' ils étaient du
quartier du marquis d' Astorgas, et que
quelques affaires les appelaient à Séville.
Là-dessus le prévôt voulut voir leur congé ;
et comme ils n' en avaient point, il
était dans la résolution de les conduire au
quartier dont ils se disaient. Au défaut du
p144
congé, Ozmin tira d' un de ses doigts un
fort beau diamant qu' il présenta à m le
prévôt, qui, charmé du présent, leur fit
mille excuses de les avoir arrêtés, et voulut
absolument les accompagner jusqu' à
Loja, pour leur montrer qu' il savait vivre,
et qu' il avait un coeur très-reconnaissant.
Ils arrivèrent à Séville sans avoir eu d' autre
aventure que celle-là. Ils allèrent loger
au faubourg qui est au-delà du Guadalquivir.
Mais, quoique ce quartier soit le
plus écarté de la ville et le plus obscur, il
était alors si plein de monde et d' équipages,
qu' à peine y purent-ils trouver un
logement ; et il ne faut pas s' en étonner,
puisque c' était huit jours avant la course
des taureaux, dans le temps que chacun
s' occupait des préparatifs superbes qui se
faisaient pour cette fête. Nos maures, pour
être bien instruits de tout ce qui se passait
à la cour, n' eurent qu' à écouter les domestiques
de divers seigneurs dont leur hôtellerie
p145
était pleine, ainsi que celles de la
ville.
Ces domestiques en apprirent à Ozmin
plus qu' il n' en aurait voulu savoir : ils lui
dirent entre autres choses que Don Alonse
s' appelait le chevalier de la belle maure ;
qu' elle avait plusieurs autres amans, mais
que celui-ci l' emportait sur tous ses rivaux ;
et que si cette dame, comme il y
avait toute apparence, embrassait le christianisme,
le bruit courait que Zuniga l' épouserait.
Pour comble de tourmens, ils
prirent la peine de lui peindre ce cavalier
avec des couleurs capables de désoler un
galant délicat et aussi passionné que ce
malheureux maure ; il eut besoin d' un confident
tel qu' Orviédo pour l' empêcher de
retomber dans les fureurs qui avaient pensé
lui causer la mort. Cet adroit écuyer le
rassura peu à peu en lui représentant que
ses alarmes offensaient Daraxa, qui l' aimait
trop pour cesser de lui être fidèle ;
qu' au reste il n' était pas surprenant qu' une
p146
personne si charmante eût inspiré de l' amour
dans une cour où régnait la galanterie.
Orviédo acheva de calmer les agitations
de son maître en lui faisant faire réflexion
que la fête qui se préparait lui fournirait
une belle occasion de juger par lui-même
du mérite de ses rivaux, comme de l' attention
que sa maîtresse pouvait avoir
pour eux ; et qu' ensuite il se réglerait sur
ses observations. Ozmin se rendit à ses
raisons, et principalement à la dernière :
il se promit de bien observer Daraxa ; en
même temps, pour montrer à cette dame
la différence qu' il y avait de lui à ses rivaux,
et faire éclater sa force et son adresse
aux yeux de la cour catholique, il résolut
de se mettre de la course des taureaux.
Il chargea son écuyer du soin de faire préparer
tout ce qui leur était nécessaire pour
cet exercice inventé par les maures, et
pour lequel, sans contredit, Ozmin était
le premier cavalier de cette nation.
Le jour de la fête enfin arriva. Jamais
p147
on n' a vu tant de magnificence : tout était
en ordre dès le matin ; on ne voyait que
de riches meubles et de belles tapisseries
dans les rues par où Ferdinand et Isabelle
devaient passer avec leur cour pour aller
à la grande place destinée aux jeux de
cannes et aux courses de taureaux. Il y
avait dans cette place un nombre prodigieux
de toutes sortes de personnes assises
sur des amphithéâtres qui régnaient tout
autour ; et l' on apercevait de tous côtés,
aux fenêtres et aux balcons, une infinité
de dames et de cavaliers habillés si superbement,
que les spectateurs formaient
un premier spectacle qui charmait les yeux.
Sur les trois heures après midi, le roi et
la reine se rendirent à leur balcon, qui
était orné magnifiquement ; et dans un
autre à côté se plaça la belle maure avec
plusieurs dames et quelques vieux seigneurs
qui, n' étant plus propres à ces
courses, en laissaient à regret aux jeunes
p148
tout l' honneur. On commença, suivant la
coutume, par le combat des taureaux ; on
en lâcha d' abord un qui n' était pas des
plus terribles ; aussi fut-il bientôt terrassé.
Nos deux maures étaient déjà sur la
place ; ils se tenaient hors de la carrière,
parmi plusieurs autres personnes à cheval,
pour voir comment les chrétiens s' y
prenaient. Il ne faut pas demander si Ozmin
chercha des yeux sa maîtresse ; il la
démêla facilement ; et sa surprise fut extrême
quand il s' aperçut qu' elle était vêtue
à l' espagnole ; il en conçut un malheureux
présage. Cependant, quoiqu' il ne la considérât
que de loin, il ne laissa pas de remarquer
qu' elle avait un air triste. En
effet, elle s' intéressait si peu à cette fête,
qu' il lui avait fallu un ordre exprès de la
reine pour l' obliger à se parer ; encore ne
s' en était-elle acquittée qu' avec beaucoup
de négligence. Le coude appuyé sur le
balcon, et la tête sur sa main, elle promenait
p149
indifféremment sa vue de toutes
parts ; ou, pour mieux dire, elle ne voyait
rien, tant elle était occupée d' autres choses.
Quoique sa mélancolie fût susceptible
de différentes interprétations, Ozmin, par
un reste d' espérance, l' expliqua en sa faveur,
et en sentit un secret plaisir que les amans
délicats sont seuls capables de sentir. Tandis
qu' il observait avec tant d' attention Daraxa,
le grand bruit que fit le peuple en voyant
lâcher un second taureau plus fort et plus
méchant que le premier détacha ses yeux
et son esprit du balcon qui les occupait. Il
regarda dans la carrière ; il vit que la bête
donnait bien de l' exercice aux cavaliers qui
combattaient contre elle. Comme il ne
voulait montrer ce qu' il savait faire qu' après
la mort de ce second taureau, il semblait,
quoique Orviédo et lui fussent magnifiquement
équipés, qu' ils n' eussent pas
dessein de se mettre de la partie : ce qui
ne manqua pas d' étonner les spectateurs
qui étaient autour d' eux. Pourquoi, se disaient-ils
p150
hautement les uns aux autres,
ces deux champions demeurent-ils ainsi
hors de la barrière ? Ne sont-ils donc venus
ici que pour voir les courses ? N' oseraient-ils
entrer ? Ont-ils peur de recevoir des coups
de cornes ? Ne portent-ils une lance que
pour la prêter à quelque cavalier plus digne
qu' eux de s' en faire honneur ?
Ces railleries, si ordinaires au peuple, qui
n' épargne personne en pareille occasion,
étaient entendues du maître et de l' écuyer,
qui les méprisaient ; ils n' étaient attentifs
qu' à l' issue de la course du taureau qu' on
voyait dans la carrière. Ce fier animal avait
déjà mis hors de combat deux cavaliers ; et,
devenu plus furieux par deux légères blessures
que Don Alonse lui avait faites, il
s' en vengea sur son cheval, qu' il jeta roide
mort sur la place ; mais alors Don Rodrigue
De Padilla, l' un des plus forts cavaliers de
la troupe, frappa si rudement le taureau,
qu' il n' eut pas besoin d' un second coup
pour l' achever.
p151
On allait en lancer un troisième quand
le seigneur maure, qui s' en aperçut, fit
signe à Orviédo de marcher et de faire ouvrir
la barrière. Ils avaient tous deux trop
bonne mine pour qu' on leur refusât l' entrée.
Ils ne furent pas sitôt dans la carrière,
que tout le monde eut les yeux sur eux.
Il régna d' abord dans la place un silence
applaudissant : chacun prenait plaisir à
considérer la richesse de leurs armes, le
goût galant de leur équipage, et plus encore
le grand air qu' ils avaient à cheval.
Ozmin surtout s' attirait les regards de l' assemblée
par la grâce et la noblesse de son
maintien. Ils avaient l' un et l' autre le visage
couvert d' un crépon bleu ; pour marquer
qu' ils ne voulaient pas être connus.
L' écuyer portait la lance de son maître
d' une autre manière que les espagnols, et
Ozmin avait à son bras gauche le mouchoir
brodé dont sa maîtresse lui avait fait présent,
et qui n' était pas non plus une galanterie
à l' usage du pays ; ce qui faisait
p152
juger que, s' ils n' étaient pas étrangers, ils
voulaient du moins le paraître ; mais on ne
les soupçonnait nullement d' être maures.
Ferdinand ne fut pas des derniers à jeter
la vue sur eux, et il les fit remarquer à la
reine, qui ne prit pas moins de plaisir que
lui à les regarder. Tous les cavaliers qui
étaient dans la carrière se rangèrent pour
les laisser passer, et conçurent du maître
la plus avantageuse opinion.
Daraxa seule ne prenait point garde à ces
deux nouveaux champions ; peut-être même
n' aurait-elle pas arrêté ses regards sur eux,
si le vieux Don Louis, marquis De Padilla,
père de Don Rodrigue, après lui avoir fait
la guerre sur son humeur sombre et rêveuse,
ne l' eût pas obligée à tourner enfin
la tête de leur côté. Elle eut d' abord un
peu d' émotion, sans savoir pourquoi, en
apercevant les deux grenadins ; elle trouvait
en eux un air étranger qui lui donna
la curiosité de demander à Don Louis qui
ils étaient. C' est ce que j' ignore, madame,
p153
lui répondit-il ; le roi même n' a pu l' apprendre.
Cependant Ozmin s' était approché
du balcon de cette dame. Elle attacha
sa vue sur le mouchoir qu' il portait au
bras, et dans le moment elle sentit une
palpitation de coeur qui lui dit bien des
choses. Néanmoins elle ne pouvait croire
encore que ce fût le même mouchoir qu' elle
avait envoyé à son amant lorsqu' il était
blessé, ni que ce fût ce cher amant lui-même
qui se présentait à ses yeux ; mais,
comme il s' arrêta devant le balcon, et
qu' elle eut tout le loisir de l' examiner, son
coeur lui dit que ce ne pouvait être un autre.
Elle allait s' abandonner à la joie quand
le troisième taureau, qui dès sa sortie avait
causé de grands désordres dans la carrière,
vint troubler des momens si doux en s' avançant
du côté d' Ozmin. Ce redoutable
animal était de Tarita ; on ne se souvenait
point d' en avoir vu un si monstrueux. Il
poussait des mugissemens qui répandaient
p154
la terreur dans la place ; quoiqu' il n' eût
pas besoin d' être animé, on ne laissait pas,
suivant l' usage, de lui jeter des pieux ; ce
qui irritait tellement sa fureur, que Don
Rodrigue, Don Alonse et les autres cavaliers
n' osaient se présenter devant lui avec
cette intrépidité qu' ils avaient montrée devant
les deux autres.
Cette terrible bête courait donc vers Ozmin,
qui ne songeait alors à rien moins
qu' à se mettre en défense. Mais, averti du
péril par Orviédo, qui lui donna promptement
sa lance, et animé de la vue de ce
qu' il aimait, il fit fièrement face au taureau,
lui passa sa lance entre le cou et
l' épaule avec tant de vigueur, qu' il le cloua
à terre, où il demeura comme s' il eût été
frappé de la foudre, avec plus de la moitié
de la lance dans le corps ; après quoi ce
brave champion jeta dans la carrière le
tronçon qui lui était resté dans la main, et
se retira.
Une action si hardie et si vigoureuse excita
p155
l' admiration de la cour et du peuple :
la place retentit de cris de joie et d' acclamations ;
on n' entendit partout pendant un
quart d' heure que vive le chevalier à l' écharpe
bleue, le plus fort et le plus courageux
de son siècle . Tandis qu' on célébrait
ainsi dans la place la valeur d' Ozmin,
la timide Daraxa, que la vue du taureau
avait épouvantée pour son amant, était
encore si hors d' elle-même, qu' elle croyait
voir l' animal en fureur. Elle reprit pourtant
peu à peu ses esprits au bruit des applaudissemens
des spectateurs. Elle chercha
des yeux dans la carrière son cher
maure, et, ne l' y découvrant point, ses sens
furent saisis d' un nouveau trouble ; elle demanda
ce qu' il était devenu : on le lui
montra déjà bien loin hors de la barrière,
et suivi d' une foule de peuple qui ne pouvait
se lasser de voir un homme qui venait
de faire un si beau coup de lance.
La nuit étant arrivée pendant ce temps-là,
toute la place en un instant parut éclairée
p156
d' une infinité de flambeaux qui faisaient
une fort belle illumination. Bientôt les
jeux de cannes commencèrent. On vit approcher
douze quadrilles avec leurs trompettes,
leurs fifres et leurs timbales ; elles
avaient à leur suite leurs gens de livrée et
douze valets chargés de faisceaux de cannes.
Les chevaux de main des cavaliers avaient
des caparaçons de velours, chacun de la
couleur de sa quadrille, brodés d' or et
d' argent, et les armes de chaque chef
étaient par-dessus ; non-seulement ces deux
métaux brillaient dans leurs équipages,
mais les pierreries même n' y étaient point
épargnées. Avant que d' entrer dans la place,
ils se mirent en marche de la manière suivante.
Les écuyers de chaque chef de quadrille
allaient les premiers et conduisaient les
équipages ; douze chevaux qui portaient à
l' arçon de devant les armes de ces chevaliers,
dont les devises pendaient à l' arçon
de derrière, étaient à la tête des autres,
p157
qui n' avaient que leurs caparaçons avec
des sonnettes d' argent qui faisaient grand
bruit. Les gens de livrée marchaient après
les chevaux. Ils firent le tour de la place et
sortirent par une autre porte que celle par
où ils étaient entrés, pour éviter la confusion.
Les quadrilles conduites par leurs
chefs commencèrent ensuite leur entrée en
deux files avec tant de grâce et d' adresse,
que tous les spectateurs en furent charmés ;
ce qui n' est pas surprenant, puisque les
cavaliers les plus habiles pour ces sortes
de jeux sont sans contredit ceux de Séville,
de Cordoue et de Xérès De La Frontera.
On voit dans ces villes jusqu' à des
enfans de huit à dix ans manier des chevaux
et les pousser d' une façon admirable.
Lorsque les quadrilles eurent couru quatre
fois par les quatre faces de la place,
elles en sortirent par la même porte que
leurs équipages, et y revinrent bientôt avec
leurs écus au bras et les cannes ou roseaux
à la main. Elles commencèrent leurs combats
p158
de douze contre douze, c' est-à-dire
quadrille contre quadrille. Quand elles
avaient combattu un quart d' heure, il en
venait deux autres de deux côtés différens,
lesquelles, sous prétexte de les séparer,
faisaient entre elles un nouveau combat.
Tandis que cela se passait, Ozmin et
Orviédo, s' étant démêlés de la foule du
peuple qui les suivait, regagnèrent promptement
leur hôtellerie ; et, après s' y être
désarmés, ils revinrent dans la place, où
l' amoureux Ozmin, traversant la presse,
perça jusque sous le balcon de la belle
maure. Comme il était fort simplement
vêtu, on ne pouvait, malgré sa bonne mine,
le prendre pour un homme de grande importance.
Daraxa, qui se doutait bien qu' il
ne manquerait pas de paraître encore devant
elle, le cherchait partout des yeux ;
mais, quoiqu' il fût fort proche d' elle et qu' il
la regardât, elle ne les arrêtait point sur
lui. Elle tenait un très-beau bouquet garni
de rubans, que Don Alonse lui avait envoyé
p159
ce jour-là ; ce bouquet lui échappa des
mains par hasard, et tomba justement aux
pieds d' Ozmin, qui s' empressa de le ramasser.
Cet accident fut cause que la dame
baissa la vue, et qu' elle reconnut son cher
maure : dès ce moment, elle ne détourna
pas les yeux de dessus lui. Comme quelques
personnes du peuple dont il était environné
voulaient, de gaîté de coeur, l' obliger
à rendre le bouquet par force, Daraxa
leur cria de le lui laisser, et ajouta même
qu' il était en bonnes mains. à ces mots,
qui terminèrent le différend, l' heureux
Ozmin, devenu possesseur paisible d' une
faveur qu' il croyait plutôt devoir à l' amour
qu' au hasard, l' attacha par galanterie à son
chapeau.
Après cela, nos deux amans commencèrent
à se faire des signes, qui formaient un
langage muet et très-commun entre les
maures ; ce que les espagnols ont depuis
appris d' eux, aussi-bien qu' une infinité
d' autres choses qui font passer aujourd' hui
p160
notre nation pour la plus galante de l' Europe.
Ozmin et sa maîtresse s' entretenaient
donc de cette sorte sans que personne y
prît garde, tous les spectateurs étant trop
attentifs aux combats des quadrilles pour
faire une pareille remarque. D' ailleurs qui
pouvait s' imaginer que la belle maure, qui
se montrait si peu sensible aux soins des
plus aimables seigneurs de la cour, eût
trouvé dans la foule du peuple un objet
digne de l' occuper ?
Mais des momens si doux ne durèrent
que jusqu' à la fin des jeux de cannes ; car,
dès qu' ils furent achevés, on lâcha, comme
on fait ordinairement pour couronner la
fête, le dernier taureau, qui n' était pas
moins redoutable que celui qui avait été
tué par Ozmin. L' animal, en entrant dans
la carrière, fit assez connaître par ses mouvemens
qu' il vendrait bien cher sa vie. Don
Rodrigue De Padilla, Don Juan De Castro,
Don Alonse, et plusieurs autres cavaliers,
descendirent de cheval à l' envi pour combattre
p161
à pied la bête, qui fit bientôt sentir
la dureté de ses cornes à deux ou trois
d' entre eux. Il y en eut même un qu' il fallut
emporter, et qui était à demi-mort :
cela ralentit un peu l' ardeur des autres.
En effet, on ne pouvait, sans être un
véritable chevalier errant, prendre un fort
grand plaisir à se battre contre un taureau
dont la vue inspirait de l' effroi. Il écumait
de rage, grattait de son pied la terre, et
regardait en face chaque champion, comme
s' il eût voulu en choisir un pour se jeter
sur lui. Don Alonse, poussé par son amour,
souhaitait néanmoins au péril de sa vie
de faire quelque action d' éclat aux yeux
de sa belle maure. Dans ce dessein, pour
être mieux remarqué d' elle, il s' avança
vers son balcon, et là, pendant qu' il attendait
que l' animal vînt de son côté, il
aperçut Ozmin, qui était tout seul en cet
endroit, la peur en ayant écarté le peuple
qui était autour de lui auparavant. Il n' avait
pas tenu à Daraxa que ce jeune maure
p162
n' eût aussi pris la fuite ; mais elle lui avait
vainement fait signe de se retirer, ou du
moins de monter sur un échafaud ; il ne
s' était pas laissé vaincre aux alarmes de
cette dame ; le vainqueur du taureau de
Tarita aurait cru se déshonorer s' il eût
paru en appréhender un autre.
Zuniga considéra fort attentivement ce
cavalier, ou plutôt le bouquet qu' il avait
sur son chapeau, et qu' il reconnut facilement
à la clarté des flambeaux dont toute
la place était éclairée. Il ne fut pas peu
surpris de ce qu' il voyait ; et pour être
encore plus assuré qu' il ne se méprenait point,
il aborda Ozmin, qui ne lui sembla qu' un
homme du commun : mon ami, lui dit-il
d' un air fier mêlé de chagrin, qui peut
vous avoir donné ce bouquet ? Quoique le
maure jugeât bien de l' intérêt que ce cavalier
qui lui parlait y pouvait prendre, il lui
répondit sans s' émouvoir : il me vient de
fort bonne part, mais je ne le dois qu' à la
fortune. Je ne sais que trop d' où il vous est
p163
venu, répliqua Don Alonse d' un ton de
voix plus élevé ; rendez-le-moi tout à
l' heure, il n' a point été fait pour vous. Je
n' accorde rien par force, lui repartit Ozmin
sans s' échauffer. Encore une fois, dit Zuniga,
donnez-moi ce bouquet, ou je vous
apprendrai, mon petit compagnon, à qui
vous avez affaire. Je suis fâché, lui dit
Ozmin avec quelque agitation, que nous
soyons ici devant le roi ; si nous étions ailleurs,
je ne me contenterais pas de vous
refuser le bouquet, je vous arracherais ce
noeud de rubans que je vois à votre jupon.
C' était ce même noeud dont la belle maure
avait fait présent à Don Alonse en le recevant
pour son chevalier, et qu' Ozmin, qui
l' avait envoyé à cette dame, ne reconnaissait
que trop : et ce seigneur maure voyant
par là que le cavalier qui lui parlait devait
être le plus redoutable de ses rivaux, cette
découverte le mettait dans une fureur qu' il
n' avait pas peu de peine à retenir. Don
Alonse, encore plus emporté que lui, perdit
p164
patience en s' entendant menacer par
un homme qu' il croyait d' une condition
fort au-dessous de la sienne. Il le traita
d' insolent, et poussant entre les noeuds des
rubans du bouquet un bâton pointu qu' il
avait, et dont les champions se servent
pour irriter les taureaux, il allait enlever
le bouquet et le chapeau, si l' adroit et vigoureux
Ozmin ne lui eût pas en même
temps ôté le bâton comme à un enfant.
Qui pourrait exprimer la rage dont le fier
Zuniga fut saisi après avoir reçu un pareil
affront aux yeux de sa maîtresse et devant
le roi même ! Il ne se posséda plus, et, sans
avoir égard à ce qu' il devait à la présence
de leurs majestés, il tira son épée ; mais,
dans le moment qu' il se préparait à fondre
comme un lion sur son ennemi, qui de son
côté l' attendait sans le craindre, le taureau
arriva sur eux, et les obligea bien à
se séparer. Cet animal attaqua Don Alonse,
et le jeta d' un coup de corne à quatre ou
cinq pas de lui, blessé cruellement à la
p165
cuisse ; ce qui excita dans la place un cri
général de terreur. Pour comble d' infortune,
la bête, plus en furie que jamais, ne
s' attachant qu' à ce cavalier, se disposait
à retourner à la charge ; mais Ozmin, par
une générosité digne des guerriers de ce
temps-là, ne balança point à voler au secours
de son rival, malgré ce qui venait de
se passer entre eux. Avec le même bâton
qu' il lui avait arraché, il piqua rudement
le taureau, qui, tournant toute sa fureur
contre lui, baissa la tête pour lui enfoncer
ses cornes dans le corps. Le maure saisit
cet instant pour lui décharger sur le cou
un revers de son épée, dont il connaissait
la trempe ; et telle fut la force du coup,
que l' animal en tomba roide mort sur la
place, au grand étonnement de tous les
spectateurs.
Ce que le cavalier à l' écharpe bleue avait
fait ne passa plus que pour un petit exploit
en comparaison de celui-ci, que le
désavantage de combattre à pied rendait
p166
plus glorieux ; aussi les acclamations en
durèrent plus long-temps. Ozmin se déroba
par une prompte retraite à la curiosité
des personnes qui cherchèrent à
le connaître. Le roi même eut beau demander
à le voir, on fut obligé de lui dire
qu' il venait de disparaître, et qu' on ne savait
qui il était.
Parlons à présent de Daraxa. Cette dame,
attentive à la querelle des deux rivaux,
avait été sur le point d' en avertir leurs majestés
pour en prévenir les suites, au hasard
de faire perdre la liberté à son cher
maure ; mais la frayeur dont elle avait été
tout à coup saisie en voyant le taureau
prêt à se jeter sur eux lui avait ôté la parole
et le sentiment. Cependant les nouvelles
acclamations qui se faisaient entendre
dans la place la tirèrent peu à peu de
cet état. C' est ainsi que cette tendre amante
passait successivement de la joie à la douleur,
et de la douleur à la joie. L' amour
n' en fait pas d' autres ; il se plaît à faire
p167
sentir ses peines aux coeurs qu' il comble de
plaisirs.
Comme l' aventure du bouquet était arrivée
presque sous les yeux de la reine,
cette princesse y avait pris garde, et, curieuse
d' en savoir toutes les circonstances,
elle en demanda dès le soir même le détail
à la belle maure et à dona Elvire De Padilla,
qui avaient été toutes deux l' une auprès
de l' autre pendant la fête. Daraxa, jugeant
à propos de laisser parler Elvire, quoiqu' elle
eût pu mieux qu' une autre rendre
raison de ce différend, dit qu' elle y avait
fait peu d' attention. Dona Elvire fut donc
obligée de raconter ce qu' elle avait vu et
entendu ; mais comme elle laissait plus à
la reine à souhaiter d' apprendre qu' elle ne
lui en apprenait, cette princesse, espérant
que Don Alonse pourrait entièrement satisfaire
sa curiosité, envoya chez lui le vieux
marquis d' Astorgas aussitôt que la blessure
de ce jeune seigneur lui permit de voir du
monde. Voici de quelle manière le marquis,
p168
homme de bonne humeur, s' acquitta
de sa commission.
Hé bien, seigneur chevalier sans peur,
dit-il à Zuniga en entrant dans sa chambre,
que pensez-vous de ces vilains animaux
cornus qui ont si peu de respect
pour les beaux garçons ? Vous m' avouerez
qu' il ne fait pas bon d' avoir affaire à eux.
Il y a long-temps, lui répondit en souriant
Don Alonse, que vous le savez aussi bien
que moi ; mais, reprit le marquis d' un air
sérieux, ne me direz-vous point qui est le
vaillant homme qui vous a secouru si à
propos ? Il est étonnant que, de tant de
braves qu' on voit à la cour, aucun ne se
soit montré assez de vos amis pour vouloir
lui disputer cet honneur ; cependant on
assure que vous étiez prêt à vous battre
contre un cavalier si généreux. Je sais
mieux que personne ce que je lui dois,
répondit Zuniga, et le peu de sujet que je
lui avais donné de me tirer d' un si grand
péril. Tout ce qui me fâche, ajouta-t-il,
p169
c' est que je ne le connais point ; je suis
si charmé de sa valeur et du procédé qu' il
a eu avec moi, que je ne puis être content
que je n' aie trouvé l' occasion de découvrir
qui il est et de m' acquitter envers lui.
Si vous n' avez pas d' autre chose à m' apprendre,
dit alors le marquis, la reine aurait
bien pu se passer de m' envoyer ici,
elle n' en sera pas plus avancée. Elle n' ignore
pas le sujet du démêlé que vous
avez eu avec l' inconnu ; la belle maure et
Dona Elvire l' en ont instruite : elle croyait
que vous en saviez davantage ; et toute la
cour avec elle est justement étonnée que
deux cavaliers, après avoir fait deux actions
si glorieuses, prennent autant de soin de
se cacher que les autres en ont ordinairement
de se faire connaître. Ferdinand
même, qui leur destine des récompenses,
voudrait bien qu' ils se montrassent, et surtout
le dernier, qu' on s' imagine n' être pas
un homme d' une condition distinguée.
Non, si l' on en juge par l' habit, s' écria
p170
Don Alonse ; j' en ai porté d' abord le même
jugement, et je suis persuadé que je ne
lui ai pas rendu justice ; quoi qu' il en soit,
c' est un grand homme, et c' est tout ce que
j' en puis dire. Le marquis d' Astorgas, ne
pouvant tirer de Zuniga d' autres lumières
là-dessus, s' en retourna auprès de la reine.
On crut à la cour que tout cela n' était
pas sans mystère, et que Don Alonse, par
un retour de générosité, ne voulait pas déceler
un cavalier qui souhaitait d' être inconnu.
Pour Daraxa, elle ne fut soupçonnée
d' aucune intelligence, et l' on n' attribua
le trouble qu' elle avait fait paraître pendant
les courses qu' au seul malheur de Don
Alonse. On crut, et l' on trouva cela fort
juste, qu' elle avait la bonté de s' intéresser
pour un jeune seigneur qui était son chevalier
et qui l' aimait éperdument. Elle
jouissait toute seule du secret plaisir de
savoir ce qui se passait ; mais ce plaisir
était accompagné d' une inquiétude qui en
corrompait la douceur. Elle avait entendu
p171
ce qu' Ozmin avait dit à son rival au sujet
du noeud de rubans : elle connaissait la délicatesse
des maures sur cette matière ; si
bien qu' elle se reprochait l' imprudence
qu' elle avait eue de donner à Zuniga une
chose qui lui venait d' une main si chère ;
elle ne pouvait se consoler d' avoir fait cette
faute, quoique son coeur n' y eût eu aucune
part. Elle ne pouvait non plus écrire
à Ozmin, ne sachant où il était logé ; il fallait
bien qu' elle attendît que cet amant
trouvât moyen de lui donner de ses nouvelles.
Elle passa quelques jours dans cette
attente si douce et si cruelle tout ensemble ;
tantôt pensant avec plaisir que son
futur époux était dans la même ville qu' elle,
et tantôt dévorée par des impatiences mortelles
de le revoir : mais enfin le temps
amène tout.
Vous avez été apparemment dans les
jardins du palais de Séville, et vous savez
ce qu' on appelle le haut et le bas jardin ;
ce sont deux jardins l' un sur l' autre : celui
p172
d' en haut, soutenu par des arcades, est au
niveau du premier étage, et ne peut passer
que pour un parterre ; celui d' en bas, qui
est le plus grand, n' était alors ouvert qu' aux
hommes de la cour, qui avaient la liberté
d' y entrer à certaines heures. Le haut jardin
n' était que pour les dames, qui s' y promenaient
pour se faire voir aux seigneurs,
avec qui elles s' entretenaient quelquefois de
dessus la balustrade qui règne à hauteur
d' appui tout autour de ce jardin ; mais ces
conversations n' étaient permises que dans
l' absence de leurs majestés ; il fallait dans
un autre temps se contenter du langage
des signes. Il n' était pas défendu aux hommes
de chanter, même en présence du roi
et de la reine, pourvu que le cavalier qui
chantait eût la voix belle. On y faisait aussi
de petits concerts d' instrumens dont l' exécution
était ordinairement ravissante.
Un soir la belle maure se promenait avec
Dona Elvire son amie. Elles n' eurent pas
fait deux tours d' allée, qu' elles entendirent
p173
la voix d' un homme, lequel, à ce qu' il
leur parut, chantait assez agréablement
pour mériter qu' on l' écoutât. Elles se cachèrent
derrière des orangers qui bordaient
la balustrade, et de là se trouvant vis-à-vis
du personnage, elles eurent tout le loisir
de le considérer. Elvire remarqua qu' il
avait fort bonne mine, et Daraxa reconnut
que c' était Ozmin. Ce cavalier, assis sur
un lit de gazon, et la tête appuyée négligemment
contre un arbre, chantait ces paroles
en castillan :
voulez-vous me donner la mort,
impitoyable jalousie,
en troublant nuit et jour le repos de ma vie ?
Je saurai bien sans vous finir mon triste sort.
L' absence n' est que trop cruelle
pour un amant bien enflammé :
je mourrai de langueur si j' aime une infidèle,
ou je mourrai d' ennui quand je serais aimé.
Cet illustre maure, avec toutes ses autres
belles qualités, avait celle de bien chanter ;
mais, au lieu de s' en faire honneur, il
p174
prenait soin de la cacher. On ne se piquait
pas seulement à la cour de Grenade de parler
bon espagnol, on y chantait aussi en
cette langue. Il y avait même des maures
qui composaient des vers castillans que les
poëtes espagnols admiraient. Ceux qu' Ozmin
venait de chanter étaient de la composition
d' un auteur grenadin, et un musicien
de la même nation en avait fait l' air.
Daraxa ne manqua pas de s' appliquer
cette chanson ; et, voulant profiter de l' occasion
pour y répondre, elle tira de sa
poche des tablettes dont elle déchira une
feuille, après avoir écrit dessus les mots
suivans :
" plus d' inquiétude pour le noeud de rubans ;
le don en a été fait sans la participation
du coeur : quand on aime comme
Daraxa, on ne peut aimer qu' une fois en
sa vie. N' en doutez nullement ; et si vous
souhaitez d' en apprendre davantage,
Laïda se trouvera demain à neuf heures
du matin à la porte du palais. "
p175
elle roula doucement la feuille et la jeta
dans le jardin d' en bas au travers des branches
de l' oranger, qui ne la cachait pas si
bien que le seigneur maure ne pût la voir.
Il remarqua qu' elle venait de laisser tomber
quelque chose ; ce qu' elle avait fait si
adroitement, que son amie ne s' en était
point aperçue. Il est vrai qu' Elvire était si
attachée à regarder le cavalier et à l' entendre,
qu' elle ne songeait qu' à cela. Il
n' eut pas sitôt achevé de chanter son air,
qu' elle lui cria de recommencer pour l' amour
des dames. Il aurait eu volontiers
cette complaisance, si le roi ne fût alors
revenu de la chasse ; mais le retour de ce
monarque obligea la belle maure et son
amie à rentrer promptement dans le palais,
au grand regret de celle-ci, qui aurait
bien voulu ne pas abandonner sitôt le
terrain.
D' abord que les dames se furent retirées,
Ozmin, curieux de savoir ce que sa chère
amante avait jeté dans le jardin bas, alla
p176
au-dessous de l' endroit où il avait remarqué
qu' elle s' était mise pour l' écouter ; et,
ayant trouvé le billet roulé, il ne s' arrêta
pas plus long-temps dans le jardin. Il en
sortit avec la joie de n' y être pas venu pour
rien, et avec l' envie d' y revenir plus d' une
fois.
Le billet de Daraxa rendit la vie à ce tendre
maure, qui ne manqua pas le lendemain
d' envoyer Orviédo à la porte du palais.
Cet écuyer y trouva Laïda, qui, pour
n' être pas connue, s' était couverte d' une
mante noire des plus épaisses. Dès qu' elle
l' aperçut, elle l' aborda et lui remit une
lettre de la part de sa maîtresse. Orviédo
lui en donna une autre de la part d' Ozmin ;
et avant qu' ils se séparassent, ils eurent ensemble
une assez longue conversation pour
avoir de quoi faire, chacun de son côté, un
rapport très-satisfaisant. La lettre du seigneur
maure ne contenait que des plaintes,
et celle de Daraxa que des protestations
d' innocence et de fidélité. Ils furent tous
p177
deux bientôt d' accord. Il y a de la volupté
dans les querelles amoureuses ; mais il ne
faut pas qu' elles durent long-temps : il est
bon encore qu' elles ne soient pas fréquentes,
autrement elles peuvent produire de
mauvais effets.
Quelle consolation pour nos amans d' avoir
trouvé moyen d' établir entre eux un
commerce de lettres, et de se voir même
quelquefois ! La belle maure aurait bien
voulu se promener toute seule dans les jardins
du palais, pour épier l' occasion de
parler en liberté à Ozmin ; mais c' était trop
risquer. Ils se seraient perdus l' un et l' autre,
si quelque personne de la cour les eût
vus s' entretenir ensemble. D' ailleurs Elvire,
à qui le seigneur maure avait donné
dans la vue, ne quittait point son amie,
et ne cessait de lui parler du cavalier à la
belle voix. Elle lui proposa même dès le
jour suivant d' aller dans les jardins, en
lui disant qu' elles pourraient le rencontrer
là. Notre complaisante maure, qui ne
p178
demandait pas mieux, accepta la proposition.
Les voilà toutes deux dans le jardin haut,
d' où elles n' eurent qu' à regarder dans le
jardin bas pour y démêler l' homme qu' elles
cherchaient. Il venait d' arriver, et il était
assis au même endroit que le jour précédent.
Dona Elvire, qui pouvait passer pour une
des plus charmantes de la cour, ne se contenta
pas de se montrer au cavalier ; elle
obligea son amie à suivre son exemple.
Ozmin affecta de paraître surpris de leur
vue, et fit semblant de vouloir se retirer
par respect. Mais Elvire, pour l' arrêter,
lui adressa la parole. Il répondit, et insensiblement
ils s' engagèrent tous trois dans
un entretien qui fut vif ; et cela sur le
pied d' un inconnu avec deux dames inconnues.
Le seigneur maure fit remarquer dans
cette occasion qu' il avait beaucoup d' esprit,
et Dona Elvire n' y brilla pas moins. Animée
des mouvemens d' une passion naissante,
p179
elle disait mille jolies choses qu' elle
n' aurait pas dites de sang-froid, quoiqu' elle
fût naturellement très-spirituelle. Pour
Daraxa, elle se divertissait à les écouter,
comme une fille qui avait son compte. Enfin
chacun était fort content, et les momens
s' écoulaient avec la rapidité dont ils
passent ordinairement quand ils sont agréables.
S' il parut que le cavalier ne les trouvait
pas longs, les dames, de leur côté, firent
assez connaître qu' elles ne s' ennuyaient
point avec lui, puisque le roi venait de
rentrer dans le palais, et qu' elles ne songeaient
nullement à se retirer. Il fallut
que le jardinier vînt avertir Ozmin qu' il
était temps de sortir. Encore Elvire, avant
la séparation, voulut-elle s' assurer d' une
nouvelle entrevue, qui fut fixée au premier
jour que Ferdinand irait à la chasse.
Cette dame, après cette conversation,
demeura si charmée d' Ozmin, qu' en le
quittant elle ne put s' empêcher de dire à
Daraxa qu' elle n' avait jamais vu de cavalier
p180
si parfait. Toute autre que la belle maure
eût été alarmée d' un aveu si franc ; mais
elle n' en fit que rire, tant elle comptait sur
la fidélité de cet amant. Cependant son
amie, qui la croyait la plus insensible personne
de son sexe, loin de lui faire un
mystère du goût qu' elle se sentait pour
l' inconnu, lui en parlait à tout moment
dans les termes les plus vifs. Oui, lui
disait-elle, je suis touchée du mérite de ce
cavalier ; mais je voudrais bien savoir qui
il est, et pourquoi un homme fait comme
lui ne se montre point à la cour : je vous
conjure, ma chère Daraxa, de le lui demander
vous-même quand nous le reverrons.
Ozmin fut bientôt informé de tout
cela par sa maîtresse, qui lui manda que
la situation ne laissait pas d' être délicate ;
qu' il ne devait point abuser du penchant
d' Elvire, et encore moins trahir sa fidèle
Daraxa ; qu' en amour tout faisait de la
peine, jusqu' aux plus légères apparences ;
et qu' enfin, lorsqu' on possédait un coeur,
p181
on était bien aise d' être l' objet de tous ses
désirs.
Il crut de bonne foi que sa dame ne lui
écrivait ainsi que pour se réjouir, et, dans
cette opinion, il lui fit une réponse badine.
Il poussa même la chose plus loin : à la
première entrevue, il prodigua les douceurs
à Dona Elvire, qui les reçut fort bien à
bon compte, ou plutôt qui les lui rendit
avec usure. La belle maure, comme son
amie l' en avait priée, interrogea l' inconnu
sur son pays, sur sa naissance et sur l' état
présent de sa fortune. Il répondit sans hésiter
qu' il était aragonais, et qu' il se nommait
Don Jaymé Vivès ; qu' après avoir été
pris par les maures et remis en liberté par
la capitulation de Baëça, il attendait que
sa famille lui envoyât l' argent dont il avait
besoin pour se mettre en état de se produire
à la cour. L' histoire était simple et
vraisemblable. Elvire n' en demanda pas
davantage ; et s' étant toutefois informée s' il
y avait une maison de Vivès en Aragon,
p182
elle apprit avec un extrême plaisir que c' en
était une des plus nobles.
Ce commerce galant devint peu à peu
très-incommode aux deux amans maures.
Dona Elvire s' enflamma tout de bon, et
son amour les embarrassait à mesure qu' il
prenait de nouvelles forces. Dès qu' Ozmin
s' aperçut que ce n' était plus un jeu, il
changea de ton : il n' eut plus pour la dame
que des manières honnêtes et polies ; mais
il avait affaire à une fille qui s' échauffait
d' elle-même. Daraxa, très-satisfaite de la
conduite de son amant, avait pitié de sa
rivale, et l' aurait volontiers désabusée, si
elle n' eût pas craint de lui donner de la
jalousie en faisant cette démarche : ce
qu' elle croyait devoir plus appréhender,
dans la disposition où étaient les choses,
que de hasarder une partie de son bonheur.
Le printemps arriva pendant que tout
cela se passait, et la cour changea de face.
Ferdinand résolut d' ouvrir la campagne
p183
par le siége de Grenade ; et les maures, qui
s' y attendaient, se préparaient à bien défendre
une place si importante. Il y avait
dedans une garnison de quinze mille hommes
des meilleures troupes du roi Mahomet ;
c' est ce que n' ignorait pas le monarque
catholique : aussi avait-il prudemment
fait solliciter, tant par ses ministres que
par l' entremise du pape, les autres princes
chrétiens, pour qu' ils l' aidassent à exécuter
une entreprise où il s' agissait de chasser
d' Espagne tous les infidèles. Plusieurs princes
lui avaient promis du secours ; et quand
il fut assuré que leurs troupes s' avançaient,
il se mit lui-même en marche avec le plus
de diligence qu' il put, pour surprendre les
maures, et ne leur pas donner le loisir de
se fortifier davantage.
Comme la reine jugea bien qu' un siége
si considérable demandait beaucoup de
temps, elle prit la résolution d' y accompagner
le roi et de faire la campagne avec
lui. Le bruit s' en étant répandu, nos deux
p184
amans en eurent d' autant plus de joie,
qu' ils espérèrent que, dans la confusion
où serait l' armée, ils pourraient, avec
l' industrie d' Orviédo, trouver jour à se
jeter dans Grenade ; mais ils comptaient
sans la fortune : la reine, la surveille de
son départ, dit à Daraxa qu' elle ne serait
pas du voyage. Pour avoir moins d' embarras,
ajouta cette princesse, je ne mènerai
avec moi que les femmes dont je ne puis
absolument me passer. Je prétends laisser
mes filles d' honneur à Séville, entre les
mains de leurs parens ou de personnes de
distinction à qui je les recommanderai.
Pour vous, ma chère fille, vous tomberez
en partage à Don Louis De Padilla. J' ai fait
choix de ce seigneur à cause qu' il est père
d' Elvire votre amie ; outre cela, je crois
que vous serez chez lui plus agréablement
qu' ailleurs.
Ozmin fut au désespoir quand sa maîtresse
lui manda cet ordre de la reine. Il
voyait par là toutes ses mesures rompues ;
p185
et son esprit, flottant entre une infinité de
pensées et de résolutions différentes que
l' amour et la gloire lui inspiraient tour à
tour, était dans une étrange perplexité.
Néanmoins la belle maure écrivit à cet
amant des lettres si tendres et si passionnées,
qu' enfin elle fixa ses irrésolutions.
Je ne vous rapporterai qu' une de ses lettres,
de peur de vous ennuyer : la voici.
" votre écuyer m' a fait dire que vous
vouliez vous laisser mourir de regret de
n' être point à Grenade. Partez, Ozmin,
partez : votre coeur sacrifie plus à la
gloire qu' à l' amour. Je ne vous retiens
plus ; je sais bien que votre départ me
coûtera la vie ; mais ma plus grande
peine sera de mourir pour un ingrat qui
m' abandonne dans le temps que j' ai le
plus besoin de lui. Je croyais vous être
plus cher que toute chose au monde.
Quelle était mon erreur ! à qui dois-je
m' en prendre ? Est-ce à moi pour vous
p186
avoir cru, ou bien à vous pour me l' avoir
persuadé ? Si l' amour que j' ai pour vous
ne m' aveugle pas, votre vie est à moi :
vous me l' avez dit cent fois, vous me l' avez
juré. Pourquoi donc sans mon aveu
voulez-vous disposer de mon bien ? Pourquoi
songez-vous à l' employer à ce qui
ne regarde pas mon service ? Ah ! Ozmin,
que vous savez peu aimer ! Que vous
êtes encore loin du terme où l' amour a
su m' amener ! On peut acquérir de la
gloire partout, et l' on trouverait, si on
voulait, des gens qui mettraient la leur
à partager les peines d' une infortunée
plutôt qu' à servir tous les monarques de
la terre. "
il ne fut pas possible à l' amoureux grenadin
de résister à la passion de Daraxa,
quelque envie qu' il eût de rendre sa valeur
utile à sa patrie ; et l' amant dans cette
conjoncture l' emporta sur le héros. La cour
partit donc pour l' armée, et la belle maure
p187
se retira chez le marquis De Padilla, qui
la reçut avec tous les honneurs qu' il aurait
pu faire à la reine même. Dona Elvire, qui
aimait tendrement son amie, et qu' un intérêt
encore plus vif que son amitié obligeait
à se réjouir d' avoir cette dame pour
sa compagne inséparable, était ravie de ce
changement. Daraxa aurait été assez contente
de son sort, si elle eût eu dans cette
maison un peu plus de liberté ; mais on lui
en donna beaucoup moins qu' elle n' en
avait eu à la cour. Véritablement elle était
chez Don Louis comme une esclave. Premièrement,
il ne fallait point qu' elle se
flattât, non plus qu' Elvire, de sortir jamais,
pour quelque raison que ce pût être. Tous
leurs passe-temps se bornaient à se promener
le soir dans un jardin à certaine heure
réglée ; et comme si cette promenade n' eût
pas été un divertissement assez ennuyeux
pour elles, le vieux marquis prenait la
peine de les accompagner toujours ; ou, si
quelquefois il n' avait pas le temps de les
p188
fatiguer de sa fâcheuse compagnie, Don
Rodrigue son fils se chargeait de ce soin-là :
elles ne gagnaient rien au change. Ce
n' est pas tout, les appartemens de ces dames
n' avaient vue que sur le jardin, aucune
fenêtre sur la rue. Ajoutez à cela
qu' elles ne voyaient personne du dehors,
ni homme ni femme ; et des gens même
de la maison, il y en avait très-peu qui
eussent le privilége de leur parler.
Tous ces désagrémens gâtaient fort les
honnêtetés que Don Louis faisait à la belle
maure. Cependant, à entendre ce vieux
courtisan, il n' en usait avec elle ainsi que
par respect, et que pour lui marquer l' extrême
considération qu' il avait pour elle.
Cette dame n' en était pas la dupe ; et, perdant
toute espérance d' avoir des nouvelles
de son amant, elle allait s' abandonner à ses
chagrins, si Dona Elvire ne s' en fût mêlée.
Celle-ci, ne pouvant plus vivre sans son
cher Don Jaymé, dit à Daraxa qu' elle voulait
écrire à ce cavalier. Eh ! Comment,
p189
répondit la belle maure, lui ferez-vous tenir
votre lettre ? Une de mes femmes, répliqua
Elvire, a trouvé par hasard un
homme du dehors qu' elle a gagné. Il assure
qu' il connaît parfaitement Vivès, et promet
de lui remettre le billet en main propre.
La tendre amante d' Ozmin ne manqua
pas d' applaudir à cette résolution. Elles
composèrent toutes deux une lettre de concert.
La fille de Don Louis l' écrivit, et la
dame maure y ajouta ces mots en sa langue.
" tout le bonheur des amans consiste à
se voir ; tout leur malheur est d' être séparés.
Je languis dans l' attente de vos nouvelles ;
je suis morte, si je n' en reçois au
plus tôt. "
Elvire demanda ce que signifiaient ces
paroles ; et Daraxa lui répondit : je mande
à Don Jaymé que sa maîtresse ne peut soutenir
plus long-temps son absence, et va
succomber à ses ennuis, s' il ne trouve
p190
moyen de les soulager. C' est ainsi que deux
bonnes amies en usent ordinairement ensemble
lorsqu' elles sont rivales.
La lettre fut fidèlement rendue au seigneur
maure, qui la lut avec d' autant plus
de joie, qu' il avait inutilement jusque-là
employé l' adresse de son écuyer pour découvrir
ce qui se passait chez Don Louis.
Comme un bonheur, dit le proverbe, ne
vient jamais sans l' autre, il arriva deux
jours après qu' Orviédo se présenta devant
lui sous un habit d' ouvrier. Ozmin eut d' abord
de la peine à le reconnaître, et lui
demanda la cause de ce déguisement. C' est
ce que je vais vous apprendre, répondit
l' écuyer. Je me suis ainsi travesti pour aller
rôder aux environs de la maison du
marquis De Padilla, dans l' espérance de
rencontrer une des femmes maures de Daraxa,
ou de faire connaissance avec quelque
domestique de Don Louis. Je me suis
arrêté par hasard devant un endroit du
jardin où des ouvriers s' occupent à réparer
p191
le mur. Le maître maçon, me voyant attentif
à leur travail, s' est mis à me considérer.
Il m' a pris pour un homme de son
métier : mon ami, m' a-t-il dit, j' ai besoin
de manoeuvres pour finir promptement cet
ouvrage, voulez-vous me servir ? Je lui ai
répondu que j' étais employé ailleurs, mais
que j' avais un camarade qui ne cherchait
qu' à vivre, et qui ne demanderait pas
mieux que de lui rendre service. Amenez-le-moi,
a répliqué le maître maçon, quand
il ne serait propre qu' à mener la brouette,
il ne me sera pas inutile, et je le paierai
bien. Là-dessus, je l' ai quitté, ajouta Orviédo
en souriant, pour venir vous proposer
ce bel emploi, que l' amour sans
doute vous offre lui-même pour vous faire
passer le temps moins désagréablement que
vous ne faites.
Toute ridicule que parut une pareille
idée au seigneur maure, il était trop amoureux
pour la rejeter. Il accepta le parti,
s' habilla comme un manoeuvre, et se laissa
p192
conduire par son écuyer, qui dit au maître
maçon : senor maestro de obra, voici mon
camarade Ambroise, soldat malheureux,
qui, après avoir été quatre ans prisonnier
chez les maures, se voit réduit à travailler
pour subsister. Le marché fut bientôt fait,
et Ambroise arrêté pour commencer dès le
lendemain. Notre nouveau manoeuvre, pour
montrer qu' il avait le coeur à la besogne,
se rendit de grand matin auprès de son
maître, qui le mena dans le jardin, et,
lui mettant la brouette entre les mains,
l' instruisit de ce qu' il avait à faire. De la
manière que s' y prit Ambroise, il semblait
qu' il eût fait ce métier toute sa vie ; aussi
son maître en fut si content, qu' il lui donna
des louanges, et l' assura qu' il serait un jour
un fort bon ouvrier.
Personne ne paraissait encore dans la
maison ; mais sur les dix heures notre manoeuvre
remarqua quelques femmes maures
aux fenêtres de l' appartement de Daraxa,
et peu de temps après cette dame
p193
elle-même, ainsi que Dona Elvire. Dès ce
moment il trouva cette aventure toute
réjouissante ; il se fit par avance un plaisir
de la surprise où seraient les dames, lorsqu' en
se promenant dans le jardin elles
viendraient à le reconnaître et à faire attention
à son déguisement ; il espérait même
que sous cette forme il pourrait quelquefois
leur parler sans péril ; il ne savait pas
quel homme c' était que le seigneur Don
Louis.
Outre que Daraxa lui avait été recommandée
par la reine d' une manière qu' il
aurait cru trahir la confiance que cette
princesse avait en lui, s' il n' eût pas veillé
jour et nuit sur les actions de cette dame,
il n' ignorait pas qu' elle avait des amans ;
il la croyait aussi sensible qu' une autre,
les femmes maures en ce temps-là n' ayant
pas la réputation d' être ennemies de l' amour.
Mais il craignait plus les entreprises
du dehors que la sensibilité du dedans,
les cavaliers amoureux que l' objet aimé.
p194
Il appréhendait principalement Don Alonse,
qu' il regardait comme le galant favorisé.
Quoique informé que ce jeune seigneur
n' était point encore en état de sortir,
ni par conséquent de songer aux moyens
d' entretenir la belle maure, cela ne le rassurait
point. Un commerce de billets doux
ne lui semblait guère moins dangereux
qu' une conversation. Pour se mettre l' esprit
en repos là-dessus, il pressait sans
cesse le maître maçon d' achever son ouvrage,
de peur que quelqu' un de ses manoeuvres
n' eût la hardiesse de se charger de
quelque commission amoureuse ; ce qui
l' inquiétait terriblement, et l' obligeait à
observer tous les ouvriers.
Sur la fin d' une journée, en les voyant
travailler, il s' avisa de considérer attentivement
Ambroise, auquel il n' avait pas
encore pris garde, et qui lui parut un garçon
fort délibéré. Cet examen ne plut
guère au jeune maure, et le fit pâlir de
crainte d' être découvert ; néanmoins il en
p195
fut quitte pour la peur. Tout susceptible
que le vieillard était de soupçons et de défiances,
il ne vit dans Ambroise qu' un
manoeuvre ; et ce faux maçon, lorsqu' il en
fut temps, se retira avec les véritables,
n' ayant eu d' autre bonheur dans toute sa
journée que de voir passer sa maîtresse
avec Don Rodrigue, qui était son rival.
Quelle patience il faut avoir quand on
aime, quoique l' amour soit la plus violente
des passions ! Ozmin ne l' avait déjà
que trop éprouvé. Aussi, loin de se rebuter,
il se trouvait assez bien payé de sa
peine, puisqu' il avait vu sa chère amante :
cela suffisait à un maure, comme à un
castillan, pour s' estimer heureux.
La fortune lui fut bien plus favorable le
jour suivant. Il revint au travail avec une
nouvelle ardeur. Il faisait rouler sa brouette
d' une grande force ; et comme en charriant
de la pierre il était obligé quelquefois
de passer sous les fenêtres de l' appartement
de Daraxa, il se mit à chanter un air champêtre
p196
en langue maure. Les maçons, qui
le regardaient comme un gaillard qui avait
été long-temps prisonnier chez les infidèles,
ne furent pas surpris qu' il eût retenu
quelques-unes de leurs chansons.
Mais Laïda l' entendit de sa chambre ; et,
curieuse de savoir qui pouvait être l' homme
qui chantait si bien une chanson de son
pays, elle descendit au jardin, où elle
reconnut d' abord le personnage.
Elle fit semblant de cueillir des fleurs
pour sa maîtresse : ce qu' elle faisait presque
tous les jours ; et le grenadin s' étant
aperçu qu' elle l' observait du coin de l' oeil,
la première fois qu' il passa près d' elle en
poussant sa brouette il laissa tomber à sa
vue une lettre qu' il tenait toute prête dans
son sein, sans s' arrêter ni regarder Laïda,
qui courut la ramasser aussitôt et la porter
à Daraxa.
Vous vous imaginez bien quelles furent
la joie et la surprise de cette dame. Elle
était encore au lit. Elle se leva et s' habilla
p197
promptement pour jouir, de sa fenêtre, du
plaisir de revoir un amant si cher. Elle fut
touchée de l' état misérable auquel il n' avait
pas honte de se réduire pour lui marquer
l' excès de son amour ; et toutefois il
y avait dans cette bizarre mascarade un
je ne sais quoi qui la ravissait. Elle fit à sa
lettre une réponse qu' elle remit à l' adroite
Laïda, qui sut si bien prendre son temps
qu' elle la rendit sans que personne s' en
aperçût. Un commencement si heureux
donna du goût au seigneur Ambroise pour
le métier de maçon. Effectivement, Daraxa
se tint presque tout le jour à sa fenêtre
pour le voir passer et repasser ; de sorte
qu' en allant et en revenant c' était toujours
quelques petits signes qui avaient mille
charmes pour deux amans si délicats.
Les choses demeurèrent quelques jours
dans cette situation. Don Louis ne manquait
pas tous les soirs d' aller exciter par
sa présence les ouvriers à travailler ; et il
remarquait qu' Ambroise était celui de tous
p198
qui s' épargnait le moins. Il conçut de l' affection
pour lui à cause de cela ; et, croyant
qu' il en ferait un bon valet, il s' approcha
du maître maçon pour lui demander qui
lui avait donné ce manoeuvre. Un artisan
de la ville me l' a amené, répondit le maître,
et j' en suis très-content. Sur ce témoignage,
le marquis tirant à part Ambroise,
auquel il n' avait point encore parlé, l' interrogea
pour savoir d' où il était. Notre
manoeuvre lui répondit de l' air le plus
grossier qu' il put affecter qu' il était aragonais
d' origine, et lui fit une histoire qui
ne démentait point celle qu' Orviédo avait
déjà faite au maître maçon. Don Louis y
trouva beaucoup de vraisemblance, et il
lui sembla même que ce garçon avait pris
l' accent de ce pays-là. Qui était votre patron
à Grenade ? Lui demanda-t-il encore,
et à quoi vous employait-il ? Seigneur, repartit
Ambroise, j' y servais un gros marchand
qui avait un fort beau jardin, et
j' avais soin de ses fleurs. Vous savez donc
p199
cultiver les fleurs ? S' écria le marquis. J' en
suis ravi. J' ai besoin d' un homme pour les
miennes, et il y a plus de trois mois que
j' en fais chercher un, attendu que mon
jardinier ne s' entend point à cela ; ainsi,
mon ami, je vous donnerai de bons gages,
si vous voulez me servir, et j' aurai soin de
votre fortune, pourvu que vous soyez fidèle
et que vous remplissiez votre devoir
avec exactitude.
à ces mots, notre feint aragonais témoigna
par des démonstrations plutôt que
par des paroles qu' il était très-sensible aux
bontés de ce seigneur, et qu' il s' attacherait
à les mériter par sa bonne volonté. Cette
affaire fut bientôt conclue, et Don Louis
dit à son nouveau domestique : vous n' avez
qu' à quitter votre tablier et prendre
congé de votre maître ; venez ici demain,
et l' on vous fournira tout ce qui sera nécessaire
pour la culture de mes fleurs.
Ambroise n' est donc plus maçon ; il est
jardinier du marquis De Padilla, qui ne le
p200
vit pas plus tôt arriver le jour suivant,
qu' il se mit à lui prescrire la conduite qu' il
avait à tenir pour demeurer long-temps
dans sa maison. Il s' étendit particulièrement
sur le respect infini qu' il lui recommandait
d' avoir pour les dames, et sur le
soin qu' il devait prendre d' éviter tout commerce
avec les femmes de service. Il appuya
d' autant plus sur cet article, qu' il
trouvait ce garçon bien fait de sa personne,
malgré les mauvais airs qu' il affectait
de se donner.
Le patron, après toutes ces leçons, qui
ne faisaient que trop connaître qu' il était
terriblement espagnol sur le chapitre du
beau sexe, fit travailler devant lui son
nouveau jardinier pour juger de sa capacité,
étant lui-même assez habile pour
cela. Heureusement Ozmin avait aimé les
fleurs, et il savait aussi bien les cultiver
qu' un fleuriste de profession. Don Louis
n' eut pas besoin d' un long examen pour être
persuadé qu' il avait fait une bonne acquisition.
p201
Il s' en applaudit, et il en demeura
si occupé, qu' il ne put s' empêcher d' en
parler pendant le dîner. Il dit qu' il était
charmé d' avoir enfin rencontré un jardinier
pour ses fleurs, et que dieu merci
son parterre serait désormais bien entretenu.
Rien n' est plus plaisant, ajouta-t-il :
je remarque parmi mes ouvriers un jeune
gaillard qui mène la brouette ; je le
questionne, et je découvre que ce manoeuvre
est un garçon consommé dans l' art de cultiver
les fleurs.
Daraxa ne laissa pas tomber ce discours ;
et, ne doutant point que le nouveau
jardinier ne fût Ozmin, elle s' en
réjouit, dans l' espérance qu' elle aurait
occasion de le voir plus souvent, et la liberté
entière de lui écrire. Après le dîner,
cette dame mena dans son appartement
Elvire ; et se mettant toutes deux à une
fenêtre, elles commencèrent à promener
leurs regards sur le jardin. Ambroise était
alors au milieu du grand parterre vis-à-vis
p202
d' elles. La belle maure l' ayant reconnu,
et voulant se divertir, le montra du
doigt à son amie : voilà, lui dit-elle, le
jardinier dont votre père a tant vanté l' habileté
pendant que nous dînions. Considérez-le
bien : votre coeur ne vous dit-il
rien pour lui ? Ne sentez-vous point quelque
émotion ?
Dona Elvire fit un éclat de rire à ces
paroles, qui lui parurent échappées par
plaisanterie. Mais, regardant cet homme
à bon compte avec attention, elle soupçonna
la vérité. Cependant la crainte de
se méprendre et d' apprêter à rire à ses dépens
l' empêcha de dire ce qu' elle pensait,
jusqu' à ce que Daraxa, la pressant de lui
répondre, et l' appelant insensible, confirmât
ses soupçons. Ce fut alors du côté
d' Elvire un emportement de joie, une évaporation
qui marqua bien l' excès de son
amour pour Don Jaymé. La prudente maure
se sut bon gré de ne lui avoir pas fait plus
long-temps un mystère de la métamorphose
p203
de ce cavalier. Ma chère Elvire, lui
dit-elle, j' ai bien fait, comme vous voyez,
de vous prévenir. Hélas ! Si par malheur
Don Jaymé se fût présenté devant vous en
présence de Don Louis ou de Don Rodrigue,
votre surprise nous aurait tous perdus :
mais maintenant que vous êtes préparée
à sa vue, j' espère que vous vous
ménagerez de façon que vous ne gâterez
point nos affaires. Dona Elvire le lui promit ;
après quoi ces deux dames s' entretinrent
du faux Ambroise.
La fille de Don Louis ne pouvait assez
admirer comment il était parvenu à tromper
son père, le plus défiant de tous les
hommes ; et elle lui tenait un grand compte
de s' abaisser pour l' amour d' elle à un si
vil emploi. Si elle eût su tout ce que son
amie savait là-dessus, elle aurait bien rabattu
de sa reconnaissance.
Dès ce moment les plaisirs et les intrigues
commencèrent à régner depuis le matin
jusqu' au soir entre ces deux dames et
p204
ce galant jardinier. Clarice et Laïda, leurs
confidentes, étaient des filles d' esprit qui
les servaient avec autant d' adresse que de
zèle. Ambroise, de son côté, ménageait si
adroitement les maîtresses, qu' elles étaient
l' une et l' autre très-contentes de lui. Jamais
affaire n' a été mieux conduite. Elvire
découvrait son coeur à son amie, et son
amie lui cachait le sien avec toute la dissimulation
que la conjoncture exigeait d' elle.
Ces rivales avaient chacune leur cache dans
le jardin. Les billets allaient et venaient :
c' était une poste galante et parfaitement
bien réglée. Quand ils en seraient demeurés
là, n' auraient-ils pas eu lieu d' être
contens d' une vie si agréable ? Mais si l' amour
s' arrêtait lorsqu' il est en si beau chemin,
il cesserait d' être l' amour. Les mêmes
plaisirs l' ennuient ; il en veut toujours de
nouveaux. L' espagnole, trop passionnée,
voulut des entretiens, et somma par un
billet Don Jaymé de se rendre à minuit aux
fenêtres de la galerie d' en bas, dont Clarice
p205
s' était chargée d' avoir une clef. Quoique
la belle maure n' approuvât guère ce
rendez-vous nocturne, elle n' eut pas la force
de s' y opposer.
Ambroise logeait chez le jardinier au
fond du jardin, dans une maison dont la
porte, par ordre de Don Louis, se fermait
à l' entrée de la nuit, et ne s' ouvrait que le
matin à l' heure qu' il fallait aller au travail.
Cette difficulté n' embarrassa point le cavalier,
qui eut bientôt fait une échelle de
cordes pour descendre de sa chambre dans
le jardin et pour y monter. Il fit réponse
aux dames, et les assura que dès la nuit
prochaine il se trouverait au lieu marqué.
Avec quelle impatience n' attendirent-elles
pas ce moment ! Et quand il fut arrivé,
quelle satisfaction pour elles de pouvoir
entretenir en liberté leur cher Ambroise !
Elvire surtout laissait éclater la sienne sans
modération ; et celle de son amie, pour
être secrète, n' en était pas moins vive. Les
fenêtres de la galerie étaient basses, et
p206
l' on pouvait aisément passer le bras entre
les gros barreaux de fer qui les grillaient.
L' amoureuse espagnole, que l' obscurité
de la nuit rendait encore plus hardie, avançait
par là ses mains pour se les faire baiser ;
ce qui faisait grand mal au coeur à
Daraxa. Ozmin, qui connaissait la délicatesse
des femmes de son pays sur cette matière,
pour consoler cette dame de la nécessité
où elle était de souffrir ces petites
libertés, lui donnait à la dérobée toutes
les marques de tendresse qu' il pouvait ; de
sorte que c' était pour la tendre maure un
peu de bien et beaucoup de mal. Malgré
la possession du coeur de son amant, elle
se croyait fort à plaindre : elle n' avait que
des plaisirs mêlés ; au lieu que son amie,
sans être aimée, goûtait des plaisirs purs.
La première, ne connaissant pas son bonheur,
était malheureuse ; et l' autre, ignorant
son malheur, était parfaitement heureuse.
Ils se séparèrent enfin après deux heures
p207
de conversation. Ambroise regagna sa
chambre, et les dames se retirèrent différemment
affectées de cette entrevue. Si la
fille de Don Louis en désirait avec ardeur
une seconde, il n' en était pas de même de
Daraxa. Elle avait vu sa rivale montrer si
peu de retenue dans ce premier entretien,
qu' elle avait raison de craindre que dans
la suite cette amante emportée ne poussât
les choses encore plus loin : de manière
qu' elle ne put se défendre d' écrire là-dessus
à Ozmin. Elle lui manda qu' elle ne souhaitait
plus de lui parler la nuit, que ce plaisir
lui coûtait trop. Le fidèle maure, qui
aurait mieux aimé mourir que de justifier
les alarmes de sa maîtresse, éluda sous
divers prétextes les nouveaux rendez-vous
qui lui furent proposés de la part d' Elvire,
qui, dans le fond, était trop aimable pour
qu' elle l' agaçât toujours infructueusement.
Cependant les maçons achevèrent leur
ouvrage, et Don Louis, ayant l' esprit en
repos de ce côté-là, permit aux dames de
p208
se promener librement dans le jardin. Un
jour que Don Rodrigue était avec elles dans
un cabinet de verdure, sa soeur, qui ne
gardait pas de grandes mesures avec lui,
et qui voulait l' accoutumer à la voir parler
à Ambroise, appela ce jardinier qui passait,
et lui ordonna de leur aller cueillir
des fleurs. Il obéit, et leur en apporta plein
une corbeille. Dona Elvire, pour l' arrêter,
lui fit des questions sur les ennuis qu' il
avait soufferts dans sa prison à Grenade :
ce qui donna envie à Don Rodrigue de prier
Daraxa de s' entretenir un peu en maure
avec lui, pour voir s' il entendait bien cette
langue. La belle maure accorda volontiers
cette satisfaction au fils de Don Louis, et
lui dit que, pour un espagnol, ce garçon
ne la parlait pas mal.
Don Rodrigue, qui s' était déjà plus
d' une fois amusé à discourir avec Ambroise,
lui avait trouvé beaucoup d' esprit,
quoique Ozmin eût affecté de ne lui en
laisser guère paraître ; et, le jugeant fort
p209
propre à le servir auprès de la belle étrangère,
il résolut de le choisir pour son confident.
Dans ce dessein, il était le premier
à l' appeler sans en demander la permission
aux dames. Il le faisait entrer dans leurs
entretiens, et l' engageait souvent à parler
maure avec Daraxa. Par ce moyen, l' heureux
Ambroise, devenu bientôt familier
avec son jeune maître, ne le voyait pas
sitôt dans le jardin avec les dames, qu' il
courait les joindre sans façon ; et quand il
y manquait, Elvire se donnait la peine de
l' aller chercher elle-même, et ne revenait
point sans lui. Don Rodrigue, qui n' avait
que ses propres affaires en tête, ne prenait
pas seulement garde à ces petits écarts,
étant d' ailleurs bien éloigné de penser que
sa soeur fût capable d' aimer un domestique.
Mais si Elvire ne regardait que Don
Jaymé dans Ambroise, Daraxa ne voyait
qu' Ozmin dans Don Jaymé, et cette jalouse
maure souffrait impatiemment tous les témoignages
p210
de l' amoureuse fureur qui dominait
son amie.
Tandis que ces choses se passaient chez
Don Louis, le jeune Don Alonse De Zuniga,
plus amoureux que jamais, et guéri de sa
blessure, commençait à sortir. Il avait appris
avec douleur que sa maîtresse était,
par ordre de la reine, entre les mains du
marquis de Padilla, tant par rapport à
l' aversion qu' il avait naturellement pour
Don Rodrigue, qu' à cause de la jalousie
qui régnait depuis long-temps entre leurs
maisons. Il sentait pourtant qu' il fallait,
pour son repos, qu' il reçût des nouvelles
de sa dame, et qu' il la vît même, s' il
était possible. Pour y parvenir, il mit en
campagne de très-habiles gens, qui trouvèrent
moyen de gagner une femme de
Dona Elvire, pour certaine somme qui lui
fut payée d' avance. Cette soubrette obligeante
était cette même Clarice dont j' ai
fait mention, fille née pour les intrigues
d' amour, et fort propre à faire prospérer
p211
les affaires des amans. Don Alonse, pour
son argent, ne lui demandait qu' un service,
c' était de lui procurer par quelque
stratagème le plaisir de parler à Daraxa.
Clarice lui promit des merveilles, et, sans
que cela fût nécessaire, elle lui fit confidence
des amours d' Elvire avec Don Jaymé
Vivès, qui, de seigneur aragonais, s' était
fait jardinier par un excès de passion pour
elle.
Cette histoire, que Don Alonse écouta de
toutes ses oreilles, l' étonna ; il en voulut
savoir toutes les circonstances. Clarice les
lui apprit, à la réserve de celles qu' elle
ignorait. Ainsi elle ne put lui dire la part
que la belle maure avait à cette aventure.
Zuniga cherchait en vain dans son esprit
quel homme c' était que ce Don Jaymé Vivès
dont il n' avait jamais entendu parler à
la cour non plus qu' à l' armée. Il souhaitait
de le connaître pour agir de concert
avec lui et faire la partie carrée, puisqu' ils
avaient tous deux leurs maîtresses dans la
p212
même maison. Cette pensée fut la cause
d' une infinité d' autres. Il se reprochait de
n' avoir pas autant d' adresse que Don Jaymé
pour s' introduire aussi chez Don Louis sous
quelque forme qui pût lui donner occasion
d' entretenir quelquefois Daraxa. Il s' échauffait
sur cela l' imagination, et roulait
dans sa tête mille desseins qui le
divertissaient.
Revenons à nos dames. La fille du marquis
De Padilla, persuadée qu' on ne s' aimait
pas pour nourrir son amour d' éternels
soupirs, et qu' il y avait un terme à toutes
les choses du monde, prit la résolution
de s' unir avec son cher Don Jaymé, qui lui
paraissait si digne de la posséder : mais
elle sentait quelque peine à faire elle-même
cette proposition ; c' était une démarche qui
blaissait trop la bienséance pour la hasarder.
Elle fit réflexion qu' il valait mieux se
servir pour cela de l' entremise de son amie,
dont elle se croyait assez aimée pour attendre
d' elle un pareil service. Elle s' adressa
p213
donc à la belle maure, et la pria dans les
termes les plus forts de vouloir bien se
charger de la commission.
Daraxa ne put apprendre qu' Elvire avait
dessein de se faire enlever et méditait un
mariage clandestin sans être violemment
émue. Néanmoins, s' étant remise de son
trouble, elle dit à son amie : je suis disposée
à faire ce que vous souhaitez ; mais,
avant que je parle à Don Jaymé, je ne puis,
sans trahir notre amitié, me dispenser de
vous demander si vous avez fait toutes vos
réflexions sur ce que vous osez entreprendre.
Non, non, ajouta-t-elle, vous n' avez
pas songé sans doute à tous les malheurs
où vous allez vous jeter ; souffrez que je
vous représente ce que vous devez à votre
famille et à vous-même. Vous voulez vous
livrer à un homme dont vous ne connaissez
ni le bien, ni la naissance. Pouvez-vous
prudemment vous y fier jusqu' à lui faire
des avances qui ne conviennent point du
tout à une fille de qualité ? Et si par malheur,
p214
ce qui n' est pas impossible, elles
n' étaient pas reçues de la façon que vous
le désirez, quelle honte et quels regrets
ne suivraient point cette démarche indiscrète !
Quoique ces remontrances fussent très-judicieuses,
la fille de Don Louis ne les
écouta qu' avec chagrin ; et, ne pouvant
les combattre par de bonnes raisons, elle
répondit en fille qui avait pris son parti,
que l' excès de son amour ne lui permettait
pas de suivre d' autres conseils que ceux de
son coeur. Quand Daraxa eut perdu toute
espérance de la détourner de son dessein,
elle cessa de la contredire, et lui promit
que, dès cette nuit-là même, elle ferait à
Don Jaymé la proposition dont il s' agissait.
Mais ce qui embarrassa un peu la
belle maure, c' est qu' Elvire, soit par défiance,
soit pour juger par elle-même des
sentimens de l' objet aimé, dit qu' elle voulait,
à l' insu de ce cavalier, se tenir cachée
derrière un rideau pour entendre cet entretien.
p215
Il ne fut donc plus question que d' avertir
Ambroise de se trouver à minuit
aux fenêtres de la galerie d' en-bas ; ce que
les dames firent par une lettre qu' elles lui
écrivirent en commun, et par laquelle on
lui manda qu' on avait des choses de la
dernière conséquence à lui communiquer.
Il ne manqua pas de s' y rendre à l' heure
marquée, et il fut assez surpris de ne point
voir là Elvire. Seigneur Don Jaymé, lui dit
Daraxa, j' ai d' abord une mauvaise nouvelle
à vous annoncer ; c' est que je suis
seule ici : votre maîtresse veut que j' aie
avec vous une conversation particulière d' où
dépendent votre bonheur et le sien. En
parlant de cette sorte, la fine maure glissa
une de ses mains entre les barreaux, et
serra fortement une de celles du cavalier,
qui comprit aussitôt que ce rendez-vous n' était
pas sans mystère : peu s' en fallut même,
tant il avait la pénétration vive, qu' il ne
devinât ce que c' était ; et dès que Daraxa
eut entamé la proposition délicate qu' elle
p216
avait à lui faire, il ne vit que trop de quoi
il s' agissait. Mais, loin d' en être embarrassé,
il ne fit que tourner en plaisanterie
tout ce qui lui fut proposé. La belle maure
eut beau lui protester qu' elle parlait sérieusement,
et le presser de répondre de
même, il ne quitta point le ton railleur.
Ainsi se termina cette entrevue à la satisfaction
de Daraxa, qui aurait été fâchée
qu' elle eût fini d' une autre manière, et
qui, croyant avoir fait son devoir, s' attendait
à des remercîmens de la part de son
amie ; mais Elvire aurait été plutôt capable
de lui faire des reproches. Dans sa mauvaise
humeur, elle imputait à cette maure
toutes les railleries de Don Jaymé ; d' où,
concluant qu' en amour il y avait de l' imprudence
à se servir de procureur quand
on pouvait faire ses affaires soi-même, elle
résolut de ne se fier désormais à personne,
et de tout mettre en usage pour engager
Vivès à l' enlever.
Elle n' en fit pourtant pas plus mauvaise
p217
mine à Daraxa le lendemain. Elles se revirent
comme à l' ordinaire, sans toutefois
entrer dans aucun éclaircissement, sans
se dire un seul mot sur ce qui s' était passé.
Le soir elles se promenèrent ensemble,
dissimulant toutes d' eux, et chacune occupée
de ses intérêts. Il arriva dans cette promenade
une aventure qui eut de grandes suites,
comme vous allez l' entendre.
J' ai déjà dit que Don Rodrigue avait jeté
les yeux sur Ambroise pour en faire son
confident auprès de Daraxa, qui jusqu' à
ce jour n' avait payé que d' indifférence
l' amour que ce seigneur espagnol avait
pour elle. Cela ne le rebutait point, grâce
à la froideur de son tempérament. Incapable
d' aimer avec violence, il voyait presque
sans chagrin le peu de progrès qu' il
faisait dans le coeur de la belle maure, ou
bien il s' en consolait par le plaisir de voir
et d' entretenir cette dame quand il voulait ;
avantage qu' il avait sur ses rivaux, et qui
lui tenait lieu du bonheur d' être le galant
p218
chéri. Comme il ne lui avait encore fait
connaître ses sentimens que par des soins
peu empressés, et s' étant aperçu qu' elle se
plaisait à parler maure avec Ambroise, il
s' avisa de charger ce jardinier de lui faire
de sa part une déclaration d' amour en cette
langue. Ambroise accepta la commission,
en promettant à son jeune maître de s' en
acquitter avec tout le zèle imaginable la
première fois que l' occasion s' en présenterait.
Elle s' offrit dès ce jour-là même.
Les dames, après quelques tours d' allées,
entrèrent dans le cabinet de verdure où
elles avaient coutume de s' arrêter pour se
reposer. Ambroise arriva portant une corbeille
de fleurs. Don Rodrigue lui ordonna
d' en faire des bouquets, et fit signe en même
temps à Dona Elvire de le suivre, comme
s' il eût eu quelque chose de particulier à
lui dire. Le frère et la soeur sortirent du
cabinet, où Ozmin, se voyant seul avec sa
maîtresse, se préparait à lui parler d' un
ton plaisant de la passion de Don Rodrigue ;
p219
mais il la trouva si triste qu' il en fut étonné.
Qu' avez-vous donc, madame ? Lui dit-il
d' un air attendri. Quoi ! Lorsque je m' apprête
à vous divertir en jouant avec vous
un personnage peu différent de celui que
vous avez fait cette nuit au rendez-vous,
je vous vois dans un accablement mortel !
Daraxa ne lui répondit que par un soupir,
ce qui redoubla l' étonnement du cavalier
et lui causa de l' inquiétude. Parlez, ajouta-t-il,
parlez, Daraxa, si vous ne voulez me
désespérer. Que me présagent votre silence
et ce soupir qui vient de vous échapper ? Ils
semblent m' annoncer plus de malheurs que
je n' en ai à craindre. La belle maure enfin
lui répondit que la bizarrerie de leur fortune
et les traverses qu' ils avaient l' un et
l' autre à essuyer tous les jours étaient la
cause de cette tristesse où il la voyait plongée.
Il essaya de la consoler en lui représentant
qu' elle ne devait point manquer de
courage après avoir jusque-là soutenu leurs
p220
disgrâces avec fermeté ; que véritablement
il était bien mortifié d' être réduit à payer
de quelque complaisance la tendresse aveugle
qu' Elvire avait pour lui. Il n' eut pas
achevé ces derniers mots, que la belle maure
fondit en pleurs, et lui dit d' une voix entrecoupée
de sanglots : eh ! C' est cela seul
qui ébranle ma constance, qui est à l' épreuve
des autres persécutions. Quel supplice
pour un coeur tendre et délicat d' être
incessamment en butte à tout ce qui peut
le déchirer ! Hélas ! Je suis peut-être même
à la veille de me reprocher d' avoir eu trop
de confiance dans votre fidélité.
L' ai-je bien entendu ? Reprit Ozmin avec
un vif sentiment de douleur : vous me
croyez capable d' aimer une autre que vous !
Ah ! Daraxa, pouvez-vous me faire cette injustice,
vous qui connaissez mon coeur !
Vous qui savez que je me pique de quelque
vertu, et surtout d' être ennemi de la
trahison ! Je veux croire, repartit la dame
en essuyant ses larmes, que j' ai tort de m' alarmer ;
p221
mais je vous aime, Ozmin, et je
ne puis me souvenir tranquillement des
complaisances que vous avez eues pour la
fille de Don Louis ; vous ne les auriez pas
poussées si loin, si elles vous eussent autant
coûté qu' à moi. Quand je pense à l' effet
qu' elles ont produit, je fais mille réflexions
qui me donnent la mort. Elvire espère plus
que jamais qu' elle vaincra par son opiniâtreté
votre résistance : qui me répondra que
vous ne vous laisserez pas à la fin toucher
de l' excès de sa passion ? Moi ! S' écria le
seigneur maure avec transport ; fiez-vous à
l' assurance que je vous... il fut interrompu
en cet endroit par Elvire qui rentra
tout à coup dans le cabinet avec précipitation,
et son frère y revint un moment
après elle.
Ozmin ne les attendait pas sitôt ; il avait
compté que Don Rodrigue amuserait plus
long-temps sa soeur, sous prétexte d' avoir à
lui parler de quelque affaire sérieuse. Le
fils de Don Louis avait effectivement eu ce
p222
dessein ; mais il n' avait pu retenir Dona
Elvire, qui s' était brusquement échappée
de ses mains pour aller troubler la conversation
de Daraxa et de Don Jaymé. Il se
passa entre ces quatre personnes une scène
muette qui leur fit penser bien des choses.
Don Rodrigue et sa soeur s' aperçurent que
la dame maure était fort émue : il leur parut
même qu' elle avait répandu des pleurs,
et chacun fit sur cela ses réflexions. Pour
Ozmin, comme il n' avait plus rien à faire
dans ce cabinet, et qu' il n' y représentait
qu' Ambroise, il lui fut facile, en se retirant,
de sortir d' embarras.
Don Rodrigue le suivit aussitôt ; et, plein
d' impatience d' apprendre ce qui s' était passé
entre ce jardinier et Daraxa, qu' il commença
de soupçonner d' être d' intelligence
ensemble, il lui demanda s' il s' était acquitté
de sa commission, et s' il avait de
bonnes nouvelles à lui annoncer. Seigneur,
lui répondit Ambroise, vous m' avez laissé
si peu de temps pour entretenir la dame
p223
maure, qu' il ne m' a pas été possible de
vous rendre de grands services. Je conviens,
reprit le fils de Don Louis, que vous n' avez
pas eu avec elle une longue conversation ;
mais il faut que vous en ayez bien mis à
profit tous les momens, puisque j' ai trouvé
Daraxa fort agitée de vos discours. Je suis
même persuadé que vous lui avez fait verser
des pleurs. Ces pleurs, repartit le faux
jardinier, pourraient être le fruit amer de
la liberté que j' ai prise de lui parler de
votre passion, qui peut-être n' est pas de
son goût.
N' avez-vous pas de meilleures raisons à
me dire que celles-là ? S' écria Don Rodrigue.
Non, seigneur, dit Ambroise. J' ajouterai
seulement que cette dame peut avoir
déjà le coeur engagé. Une fille qui a été
élevée dans une cour aussi galante que celle
de Grenade pourrait fort bien être devenue
sensible aux soupirs de quelque seigneur
de ce pays-là. Je le pense comme vous, répliqua
brusquement le jaloux Don Rodrigue ;
p224
et de plus, je crois que vous êtes ici moins
pour me servir que pour faire plaisir à cet
heureux rival. Vous ne me rendez pas
justice, repartit le jardinier ; vous m' outragez
en me soupçonnant d' être capable
de vous trahir pour un infidèle. Infidèle ou
chrétien, interrompit le fils de Don Louis
avec précipitation, vous m' êtes suspect ;
vous en savez un peu trop pour un jardinier ;
et quand je me rappelle tous vos petits
entretiens maures, cela ne bannit point
ma défiance : mais prenez-y garde, poursuivit-il
d' un ton menaçant, vous êtes dans
une maison où les friponneries ne demeurent
pas long-temps cachées. En achevant
ces mots il retourna au cabinet, où les
dames gardaient encore un profond silence.
Dès qu' elles le virent arriver, elles se levèrent
et se retirèrent dans leurs appartemens
pour y rêver en liberté à leurs affaires,
chacune en son particulier.
Don Rodrigue, qui n' avait alors guère
d' envie d' entrer en conversation avec elles,
p225
les laissa s' éloigner, et se mit à se promener
tout seul. Il rencontra son père qui s' amusait
à considérer des fleurs, et il s' arrêta
pour lui tenir compagnie. Don Louis, en
regardant ces fleurs, s' avisa de parler d' Ambroise,
et de témoigner qu' il était très-content
des soins et de l' habileté de ce valet.
Il est peut-être plus habile qu' on ne
voudrait, dit Don Rodrigue avec un souris
forcé ; ce garçon-là, si je ne me trompe,
sait plus d' un métier. Le vieux marquis,
dont l' esprit et les yeux étaient appliqués
à contempler son parterre, ne saisit pas
d' abord ce que son fils venait de lui dire,
et répondant avec distraction : il est vrai,
dit-il, qu' Ambroise a de l' esprit, et je suis
sûr que j' en serai bien servi. Je doute fort
qu' il soit ici pour cela, répliqua Don Rodrigue ;
du moins suis-je convaincu que
d' autres auront plus de raison que vous
d' être satisfaits de ses services. Vous le dirai-je ?
Je le crois plus attaché aux intérêts
de Daraxa qu' aux vôtres, ou bien
p226
c' est un agent de quelque amant de cette
dame.
Ah ! Mon fils, interrompit le père en
riant de toute sa force, c' est à présent que
je vous connais pour un homme véritablement
amoureux. Si je le suis, dit Don Rodrigue,
je puis vous assurer que mon
amour m' éclaire au lieu de m' aveugler : je
sais bien ce que j' ai vu. Eh ! Qu' avez-vous
donc vu ? Interrompit le vieillard pour la
seconde fois. Parlez-moi plus clairement,
car enfin je suis Don Louis De Padilla, le
fils de Don Gaspard, qui passait pour
l' homme de son siècle le moins facile à
tromper. On m' a cent fois fait la grâce de
me dire que je l' emportais même sur lui
pour la prudence et la circonspection. Si
le choix que la reine a fait de moi pour la
garde de la belle maure ne suffit pas pour
vous rendre tranquille là-dessus, demandez
aux personnages de la cour les plus
avisés si je suis homme à me laisser surprendre.
En un mot, mon fils, j' ai cinquante
p227
ans passés ; et si, lorsque je n' en
avais que la moitié, on m' eût amené, non
pas un aragonais, mais l' homme de la Grèce
le plus fin, je n' aurais eu besoin que de
le regarder un moment entre les deux
yeux pour deviner ce qu' il aurait eu dans
l' âme.
Seigneur, dit Don Rodrigue, personne
au monde n' est plus persuadé que moi de
cette vérité ; mais je ne puis m' empêcher
d' en revenir là. Je m' imagine que cet Ambroise
ne vous sert que pour avoir moyen
d' être utile à quelque autre. Il se familiarise
un peu trop avec Daraxa. Dès qu' il est
avec elle, il lui parle maure ; la dame lui
répond, et elle a pour lui des complaisances
qui me font juger qu' ils se connaissent depuis
long-temps : enfin, pour achever de
dire tout ce que je pense, je ne voudrais
pas jurer qu' Ambroise ne fût tout autre
chose qu' un jardinier. Don Louis, au lieu
de demeurer d' accord qu' il pouvait avoir
été surpris dans cette occasion, s' échauffa
p228
de dépit de se voir soupçonné d' être la
dupe de quelqu' un. Vous êtes un étrange
homme, dit-il à son fils ; pourquoi avez-vous
permis vous-même à ce jardinier ces
familiarités dont vous vous plaignez ? Ne
savez-vous pas que parmi nous c' est un
crime à un domestique de lever les yeux
sur sa maîtresse ? Croyez-moi, traitez ce
valet comme on traite les autres, et je vous
réponds de sa fidélité. à l' égard de Daraxa,
reposez-vous sur ma vigilance du soin de
la garder. Dormez en repos ; je veille sans
cesse, et suis informé de tout ce qui se
passe chez moi, tant la nuit que le jour.
Le respect ferma la bouche à Don Rodrigue,
qui fut obligé de quitter son père
un moment après, parce qu' on vint l' avertir
qu' une personne demandait à lui
parler.
Après son départ, le vieux marquis,
malgré tout ce qu' il avait dit, tomba dans
une profonde rêverie, et fit mille réflexions
chagrinantes qui remplirent son esprit de
p229
soupçons. Pour achever de troubler son
repos, son maître jardinier vint l' aborder
en lui disant : seigneur, j' ai un avis d' importance
à vous donner ; j' ai entendu cette
nuit dans le jardin certain bruit qui me fait
croire qu' il y a des gens qui rôdent autour
de cette maison : si j' eusse osé sortir de chez
moi contre vos ordres, je serais en état de
vous en rendre un meilleur compte. Des
gens la nuit dans mon jardin ! S' écria Don
Louis fort étonné ; ils venaient donc de
chez vous ? Non, seigneur, dit le maître
jardinier ; Ambroise et mon valet ne sauraient
sortir de ma maison ! J' en ferme la
porte moi-même exactement tous les soirs,
et j' en garde avec soin la clef, que je ne
confie à personne.
Ce rapport donna beaucoup à penser au
vieux marquis. Qui peut être venu dans
mon jardin ? Disait-il en lui-même, et dans
quelle intention peut-on s' y être introduit ?
Je ne crains pas les voleurs, la hauteur des
murailles est capable de les effrayer. Serait-ce
p230
quelque amant de Daraxa ? C' est ce que
je ne puis m' imaginer ; il n' en est point
d' assez fou pour vouloir s' exposer à un si
grand péril dans la seule espérance de la
voir paraître à une fenêtre. Il faut que mon
jardinier se soit mis cela dans la tête ; ou
bien ce bruit, s' il est réel, a été fait par
les domestiques ; et si j' en dois soupçonner
quelqu' un, c' est ce fripon d' Ambroise, dont
mon fils, après tout, peut avoir justement
pris ombrage.
Don Louis, furieusement agité de ces
pensées, ordonna au jardinier que, sans
rien dire ni à son valet ni à Ambroise, il
fît bonne garde cette nuit-là ; et que, si par
hasard il entendait encore du bruit, il ne
manquât pas de tirer un coup de fusil et
de sortir en même temps bien armé. De
mon côté, ajouta le marquis, j' en ferai autant
avec tous mes autres domestiques, et
les audacieux qui cherchent ou à me voler
ou à me déshonorer seront bien fins s' ils
nous échappent. Ce vieux seigneur, après
p231
avoir donné ses ordres à son jardinier, se
retira pour s' aller préparer à faire le grand
coup qu' il méditait.
Si les deux dames, Don Louis et Don
Rodrigue avaient de l' inquiétude, Ozmin
de son côté n' était pas plus tranquille
qu' eux. Ce brave maure ne s' alarmait pas
aisément ; mais les derniers mots que son
rival lui avait dits lui semblaient mériter
quelque attention. Il crut prudemment devoir
songer à prévenir les malheurs qui pouvaient
lui arriver. Il n' avait pour toute arme
qu' un poignard, avec quoi il n' était pas
possible, supposé qu' on voulût le maltraiter,
qu' il se défendît contre trente domestiques
qu' il y avait dans cette maison. Tout
lui présageait quelque disgrâce prochaine :
il avait vu les deux Padilla se parler avec
vivacité, et Don Louis ensuite en conversation
sérieuse avec le maître jardinier ; il
ne doutait point qu' il n' eût été question de
lui dans ces deux entretiens ; de manière
qu' ayant tout lieu d' appréhender quelque
p232
lâche attentat, il résolut de disparaître aussitôt
qu' il aurait communiqué son dessein
à Daraxa, et prit des mesures avec elle
pour se revoir au retour de la reine.
à peine eut-il formé cette résolution,
qu' il alla visiter les endroits où les dames
faisaient porter leurs lettres. Il en trouva
une dans la cache d' Elvire. Cette vive espagnole
lui mandait qu' on l' attendait cette
nuit pour lui apprendre des choses de la
dernière importance. Il ne devina point
qu' Elvire lui donnait ce rendez-vous à
l' insu de la belle maure et pour avoir une
conversation particulière avec lui ; il crut
que Daraxa y serait comme à l' ordinaire, et
qu' il pourrait, en présence de son amie,
lui dire en maure ce qu' il voulait qu' elle
sût avant leur séparation. Mais laissons
Ozmin jusqu' à cette entrevue, et venons aux
terribles préparatifs que Don Louis faisait
pour la troubler.
Ce vieux seigneur s' était fait apporter
dans son appartement, par deux fidèles
p233
domestiques, toutes les armes offensives et
défensives qu' il y avait dans sa maison,
comme mousquets, mousquetons, pistolets,
hallebardes, piques, pertuisanes, cuirasses,
casques et targues, le tout mangé
de la rouille. Cependant il ne jugea point
à propos de les faire nettoyer, le danger
était trop pressant pour cela. L' on eût dit,
à voir les mouvemens qu' il se donnait,
que l' ennemi s' approchait de sa maison
pour la prendre d' assaut. Quoiqu' il n' eût
jamais été à la guerre, il ne voulait pas,
étant fils et petit-fils d' officiers-généraux,
qu' on dît de lui qu' il en ignorait le métier.
Il envoya un de ses plus zélés serviteurs
acheter de la poudre et des balles pour
charger dix-sept à dix-huit armes à feu
qu' il avait, et qu' il destinait aux plus
vaillans de ses domestiques. Il faisait tous
ces apprêts sans bruit, n' ignorant pas que
les plus grandes entreprises demandent du
secret. Il en déroba surtout si bien la connaissance
à son fils et à sa fille, à cause
p234
de leur affection pour Daraxa, qu' ils n' en
eurent pas le moindre soupçon.
Quand il eut disposé les choses de la façon
qu' il les voulait, et qu' il eut entendu
sonner onze heures, ses deux valets affidés
lui amenèrent tous ses autres domestiques,
qu' il posta dans différens endroits, après
leur avoir donné des armes, selon qu' il les
jugeait capables de s' en servir. Il en envoya
la plus grande partie dans les chambres
hautes de sa maison, pour mieux découvrir
et pour être moins en vue, et il leur
défendit à tous de tirer sans l' avoir auparavant
averti de ce qu' ils auraient remarqué.
Pour lui, il se mit dans un cabinet
vis-à-vis de l' appartement de Daraxa ; il se
réserva cette place, comme celle qui avait
particulièrement besoin d' un homme aussi
vigilant que lui. Il était accompagné de son
écuyer, vieux domestique dont le courage
égalait le sien, et qui dans le fond de son
âme donnait au diable tous les perturbateurs
de son repos. Mais enfin le sort en
p235
était jeté, et puisqu' ils étaient au bivouac,
ils ne pouvaient avec honneur se retirer
avant que d' être assurés qu' il n' y avait rien
à craindre du côté de l' ennemi.
Le marquis, en robe de chambre, en
pantoufles et en bonnet de nuit, avec une
lanterne sourde à la main, regardait de
tous ses yeux par la fenêtre. Il faisait une
de ces nuits que dans les pays chauds
le brillant des étoiles rend si claires, qu' on
peut distinguer de deux cents pas l' ombre
d' un homme. D' abord que Don Louis entendit
sonner minuit, se souvenant que
son jardinier lui avait dit que c' était à peu
près à cette heure-là qu' il avait ouï du
bruit la nuit précédente, il sentit un battement
de coeur, et fut saisi d' un frisson
violent. Cette émotion, qui répondait si
mal de la fermeté de son âme dans le péril,
ne diminua point lorsqu' il lui sembla voir
quelqu' un marcher le long du mur du côté
de la galerie. Pour être plus sûr qu' il ne se
trompait pas, il le fit remarquer à son
p236
écuyer, en lui demandant s' il ne l' apercevait
point ; mais celui-ci, soit qu' il n' eût
pas la vue aussi bonne que celle de son
maître, soit que la peur la lui troublât, lui
dit qu' il ne voyait rien.
Ils furent bientôt tous deux tirés de leur
doute par deux de leurs sentinelles qui
vinrent les avertir qu' il y avait un homme
qui s' entretenait à une fenêtre de la galerie
avec quelque personne du logis. Le
seigneur De Padilla fut d' autant plus étonné
de cet avis, qu' il avait toutes les clefs de sa
maison. Tous les soirs à neuf heures on ne
manquait pas de les lui apporter ; de sorte
qu' il n' était pas moins en peine de savoir
qui pouvait être l' interlocuteur du dedans
que celui du dehors. Il jugea qu' il fallait
que ce fût Daraxa, que quelqu' un de ses
amans venait voir la nuit par l' entremise
de quelque valet infidèle qui lui donnait
moyen de s' introduire dans le jardin, et
que cette dame eût fait faire une clef de
la galerie par le ministère de ce même domestique.
p237
Il s' arrête à cette conjecture ;
il fait dire à tous ses gens de se tenir prêts,
et forme le hardi dessein de commencer
l' expédition par aller lui-même surprendre
la belle maure, afin qu' elle ne pût désavouer
son crime. Il est vrai que, n' osant
exécuter tout seul un projet si audacieux,
il prit avec lui les deux plus déterminés de
ses mousquetaires, et son intrépide écuyer.
Pour faire moins de bruit en marchant,
le chef ôta ses pantoufles, et les autres
leurs souliers. Ils arrivèrent en cet état à
la galerie, dont ils trouvèrent la porte ouverte.
Don Louis s' avança pas à pas jusqu' à
ce qu' il entendît parler. Il fit halte
aussitôt pour écouter ce qu' on disait ; en
même temps ses oreilles furent frappées
des paroles suivantes : je vous estime trop
pour pouvoir me résoudre à vous rendre
malheureuse ; je dois respecter votre naissance,
et vous devez considérer l' état de
ma fortune : je suis un cavalier réduit à
chercher les moyens de me pousser à la
p238
cour ; j' y ai besoin de protecteurs. Eh !
Qui voudrait être le mien, si j' avais eu le
malheur de m' attirer la haine d' un seigneur
aussi puissant que votre père ?
Croyez-moi, ne nous exposons point à
nous repentir l' un et l' autre le reste de nos
jours.
Le marquis reconnut la voix du faux
Ambroise, et, malgré le dépit qu' il sentait
d' avoir été la dupe de ce prétendu aragonais,
il ne laissa pas d' admirer sa prudence
et sa vertu. Comme il s' imaginait
que ce discours s' adressait à la belle maure,
il n' était pas peu curieux de savoir ce que
cette dame y répondrait. Mais que devint-il
lorsqu' il entendit sa fille, qu' il ne
put méconnaître au son de sa voix, repartir
ainsi au cavalier : l' amour fait-il
tant de réflexions ? N' avez-vous employé,
pour tromper mon père, un stratagème
qui vous assujettit à tant de peines ? N' êtes-vous
donc venu mettre en danger ici votre
vie que pour perdre un temps si cher à
p239
me faire connaître mes devoirs ? Au lieu de
vous abandonner à la joie que mes bontés
devraient vous inspirer, vous voulez vous-même
leur donner des bornes : je n' attendais
pas de si froides marques de votre reconnaissance.
Quoi ! La considération de
votre fortune vous retient quand je fais
tout mon bonheur d' être à vous ! Pouvez-vous
craindre mon père ? La cour de Ferdinand
est-elle votre seule retraite ? En est-il
quelqu' une où un homme tel que vous
puisse manquer de s' avancer ? Mais je veux
que vous soyez assez malheureux pour
chercher en vain partout à vous établir
avantageusement ; Elvire aimera toujours
mieux être avec vous dans l' état le plus
obscure que de vivre avec un autre dans
les grandeurs.
La dame allait continuer, lorsqu' un coup
de mousquet se fit entendre, et fut suivi
dans le moment de dix à douze autres dont
toute la galerie retentit. Ce bruit terrible
épouvanta si fort la fille de Don Louis,
p240
que, n' écoutant plus d' autre passion que la
crainte, elle prit aussitôt la fuite. Pour
comble d' infortune, son père, qui l' attendait
au passage, la saisissant tout à coup
par le bras, lui dit : ah ! Misérable, c' est
donc ainsi que vous déshonorez l' illustre
sang de Padilla ? à la voix et à l' action du
marquis, Dona Elvire, dont les esprits n' étaient
déjà que trop troublés de sa première
frayeur, poussa un cri et tomba évanouie
entre ses bras. Ce vieillard jugea
bien qu' elle venait de perdre le sentiment.
Il fit ouvrir la lanterne sourde pour regarder
sa fille, qui lui parut dans une situation
si déplorable, qu' il en eut pitié. Il
l' aimait, et, ne pouvant la considérer sans
être attendri, il la laissa entre les mains de
son écuyer.
Mais plus ce père se sentait touché de la
voir en cet état, plus il avait d' envie de se
venger du téméraire auteur de ce désordre.
Il ne respirait plus que la mort d' Ambroise,
dont un moment auparavant il avait admiré
p241
la sagesse. Il assembla tous ses gens
armés, retroussa sa robe de chambre, se
fit mettre une cuirasse par-dessus, un casque
sur son bonnet de nuit, prit une targue
à la main gauche, et une longue pique
à la droite, et ce brave capitaine, en gantelets
et en pantoufles, fit ouvrir la porte
du jardin et défiler sa troupe trois à trois.
Les mousquetaires marchaient les premiers,
et les hallebardiers faisaient l' arrière-garde.
Il se mit à la queue de ceux-ci ; et cette
petite armée, composée de soldats dignes
de leur général, alla chercher l' ennemi.
Elle fut renforcée dans sa marche par le
jardinier, qui vint la joindre avec une rapière
au côté, une escopette sur l' épaule,
et deux pistolets à la ceinture. Ce domestique
assura qu' il avait vu les ennemis, qui
étaient au nombre de deux, et que, s' il eût
osé tirer sans l' ordre de son maître, il aurait
déchargé sur eux ses armes à feu. Don Louis,
après avoir écouté ce rapport, qui
l' étonna, s' informa de quel côté ces deux
p242
hommes avaient tourné leurs pas, et fit
marcher sa troupe sur leurs traces.
Que faisait Ozmin pendant ce temps-là ?
Dès qu' il s' était aperçu qu' Elvire avait pris
la fuite au bruit des coups de mousquet
qui avaient interrompu leur conversation,
et qui pourtant n' avaient point été tirés sur
lui, il s' était promptement éloigné de la
galerie pour gagner un cabinet où il espérait
vendre chèrement sa vie, si l' on venait
l' y attaquer. Mais un homme qui le suivait
de près l' obligea de s' arrêter avant qu' il y
arrivât, en lui disant : seigneur Don Jaymé,
vous avez besoin de secours, recevez le
mien. C' est vous qu' on cherche. Acceptez
sans retardement mes services, si vous ne
voulez être assassiné par une troupe de valets
qui viendront bientôt fondre sur vous.
Le seigneur maure, aussi surpris de s' entendre
nommer Don Jaymé que de rencontrer
là un inconnu si obligeant, lui répondit :
je ne sais qui vous êtes, ni pourquoi
vous vous intéressez à ce qui me regarde ;
p243
mais, qui que vous soyez, vous ne pouvez
être qu' un cavalier très-généreux. Je
ne refuserai pas quelqu' une de vos armes,
n' ayant qu' un poignard pour me défendre :
c' est toute l' assistance que je puis recevoir
de vous sans abuser de votre bonne volonté.
Je serais au désespoir qu' un si brave
homme exposât sa vie pour moi. Non,
non, répliqua l' inconnu, ne prétendez pas
que je vous laisse périr sans vous prêter
mon secours. J' ai deux bons pistolets, prenez-en
un, et souffrez que je combatte à
vos côtés ; ou, si vous souhaitez que je me
retire, il faut que vous veniez avec moi. Je
crois, dit Ozmin, que ce dernier parti serait
le plus sage : c' est faire un mauvais
usage de la valeur que de l' employer contre
la canaille. Mais comment sortir de ce
jardin ? J' en sais le moyen, répondit l' inconnu,
vous n' avez qu' à me suivre.
En même temps ces deux cavaliers commencèrent
à courir justement vers l' endroit
où l' on avait réparé le mur, contre
p244
lequel était dressée une bonne et longue
échelle. Il y eut alors entre eux une petite
contestation, chacun ne voulant monter
que le dernier. Après quelques complimens,
que deux hommes si courageux ne pouvaient
manquer de se faire sur cela, il fallut
qu' Ozmin passât le premier pour couronner
le procédé noble de son compagnon.
Ils eurent tout le loisir de monter impunément,
attendu que la gendarmerie de Don
Louis avait pris un chemin opposé à l' endroit
où ils étaient ; et ils retirèrent l' échelle
pour empêcher ce seigneur de reconnaître
par où le faux Ambroise lui était échappé.
Il y avait encore une échelle de l' autre
côté de la muraille pour descendre dans la
rue, où cinq à six grands laquais bien armés
faisaient la garde, et se tenaient prêts
à se jeter dans le jardin au premier signal.
Ozmin, jugeant par là qu' il n' avait pas obligation
à un homme du commun, et souhaitant
de savoir qui c' était, le pria de le
lui apprendre. Mais l' inconnu lui répondit :
p245
c' est ce que je vous dirai chez moi ; comme
vous êtes étranger, vous ne connaissez pas
bien Don Louis ; vous ne sauriez trop vous
précautionner contre lui. Je vous offre ma
maison, où vous serez à couvert de son
ressentiment, et vous y demeurerez, s' il
vous plaît, jusqu' à ce que nous ayons vu
le parti que les Padilla prendront dans
cette affaire.
Des manières si nobles et si généreuses
charmèrent le seigneur maure, qui, ne
pouvant résister aux pressantes instances
que ce cavalier lui fit d' accepter un logement
dans sa maison, l' y accompagna.
Lorsqu' ils se virent l' un et l' autre aux flambeaux,
ils se regardèrent avec une attention
mêlée de surprise, comme deux personnes
qui croyaient se connaître. Le maître
du logis fut le premier qui débrouilla
l' idée confuse qu' il avait des traits d' Ozmin ;
et quand il fut assuré qu' il ne se méprenait
pas, il l' embrassa avec transport
en lui disant : quel bonheur pour moi de
p246
rencontrer un homme à qui je dois la vie !
Je ne me trompe point ; c' est vous qui m' avez
sauvé de la fureur d' un taureau le jour
des dernières courses. Seigneur, lui répondit
le maure en souriant d' un air modeste,
vous venez de bien payer ce service en me
tirant d' un danger où j' aurais infailliblement
péri sans votre secours. Non, non,
reprit Don Alonse De Zuniga, je suis en
reste de générosité avec vous : dans le temps
que vous vîntes me dérober à une mort
certaine, je ne vous avais pas donné sujet
d' exposer vos jours pour conserver les miens.
Ils passèrent le reste de la nuit à s' entretenir.
Don Alonse, qui s' imaginait qu' Ozmin
s' appelait effectivement Don Jaymé
Vivès, et qu' il était amoureux de Dona Elvire,
lui conta de quelle façon il avait appris
toutes ses affaires. Cela m' a donné
envie, ajouta-t-il, de faire connaissance
avec vous ; et, pour la commencer, je suis
entré cette nuit dans le jardin de Don Louis.
p247
De plus, comme j' aime Daraxa, l' intime
amie de votre maîtresse, j' ai pensé que notre
liaison deviendrait utile à nos amours.
Quoique le seigneur maure eût de la répugnance
à cacher ses sentimens, il ne
voulut point détromper Zuniga ; il crut
qu' il était de la prudence de passer pour
Don Jaymé. Après un long entretien, Don
Alonse conduisit son hôte à l' appartement
qu' il lui avait fait préparer, et l' y laissa
reposer ; ensuite il se retira dans le sien
pour en faire autant. Mais Ozmin, ne pouvant
dormir, envoya chercher Orviédo
quand il fut grand jour, pour faire part à
ce fidèle écuyer de l' aventure de la dernière
nuit, comme aussi pour lui ordonner de
lui apporter des habits plus propres que
ceux d' Ambroise à faire le personnage de
Don Jaymé.
C' est un malheur attaché aux grandes
maisons où il y a un peuple de valets, que
tout ce qu' on y fait ne demeure pas long-temps
secret. On sut dès le lendemain
p248
dans la ville l' histoire du faux Ambroise :
on la contait de diverses façons, mais
toutes aux dépens de Dona Elvire ; ce qui
mortifiait extrêmement Ozmin.
Don Alonse et ce cavalier devinrent en
peu de jours les meilleurs amis du monde,
tant il se trouva de sympathie entre eux,
ou, pour mieux dire, tant ils découvrirent
l' un dans l' autre d' aimables qualités.
Ils souhaitaient tous deux ardemment d' être
informés de ce qui se passait chez le marquis
De Padilla : c' est ce qu' ils ne pouvaient
apprendre que de Clarice, dont ils ne
recevaient aucune nouvelle. Cette suivante,
étant connue de Don Louis pour celle qui
avait toute la confiance de Dona Elvire,
était plus observée que les autres. Cependant
elle eut l' adresse de tromper ses argus,
et de faire tenir à Don Jaymé, chez
Don Alonse, une lettre qui contenait un
détail tel que ces deux seigneurs pouvaient
désirer. Clarice mandait à Vivès que son
vieux patron, au désespoir que le faux
p249
Ambroise lui fût échappé, le faisait chercher
soigneusement dans Séville par dix
ou douze hommes, qui jusque-là n' en
avaient fait qu' une recherche inutile ;
qu' Elvire était fort malade, et que Daraxa
avait été aussi très-indisposée, tant elle
avait pris de part aux peines de son amie ;
enfin que Don Louis était si honteux et si
chagrin de toute cette affaire, qu' il ne voulait
voir personne, et qu' il devait incessamment
aller demeurer à la campagne,
jusqu' à ce que tous les bruits qui couraient
à sa honte fussent dissipés.
La lettre de Clarice fut un nouveau sujet
d' entretien pour les deux cavaliers, et divertit
particulièrement Don Alonse, qui,
n' aimant pas la maison des Padilla, ne
trouvait dans cette aventure qu' un ridicule
qui le réjouissait. Ozmin, ayant une si
belle occasion de donner de ses nouvelles à
Daraxa, lui écrivit en langue maure une
longue lettre qu' il lui fit tenir par Clarice.
La dame maure, qui ne savait ce qu' était
p250
devenu son amant, et qui craignait qu' il
n' eût été blessé la nuit qu' on avait tiré tant
de coups de mousquet, fut ravie d' apprendre
le sort d' une personne qui lui était
si chère, et de pouvoir lui faire réponse
par la même voie.
Quelques jours après, le vieux marquis
partit avec sa famille et ses domestiques
pour se rendre à une maison de campagne
qu' il avait à une lieue de Séville. Ce départ
aurait fort affligé le seigneur maure, à
cause de l' éloignement de Clarice, dont
l' entremise lui était d' un si grand secours,
si Don Alonse, pour l' en consoler, ne lui
eût dit : nous devons être bien aises que
Don Louis soit à la campagne ; à un quart
de lieue de sa maison j' en ai une assez belle
où je vais quelquefois. Il faut que nous y
allions le plus secrètement qu' il nous sera
possible ; nous aurons là plus facilement
que dans cette ville des nouvelles de nos
dames ; nous pourrons même trouver l' occasion
de les voir et de leur parler.
p251
Vivès ne manqua pas d' applaudir à ce
projet, dont ils commencèrent l' exécution,
son ami et lui, dès le lendemain avant le
jour. Ils sortirent de Séville avec Orviédo
et deux laquais seulement. Sitôt qu' ils furent
arrivés à la maison de campagne de
Don Alonse, ce jeune seigneur chargea un
paysan rusé de remettre en main propre à
Clarice un billet par lequel cette fille était
avertie que le jour suivant elle rencontrerait
dans le bois, qui n' était qu' à deux
cents pas de la maison dudit marquis,
deux jeunes bergers qui mouraient d' envie
d' avoir avec elle une petite conversation.
Clarice, qu' on observait moins à la campagne
qu' à la ville, sut bientôt se dérober
du logis pour courir au rendez-vous. Elle
y trouva Don Alonse et Don Jaymé habillés
en villageois. Elle leur apprit que les
dames étaient toutes deux en bonne santé,
mais si gênées, qu' elles avaient à peine la
liberté de se promener dans le jardin ; cependant,
ajouta-t-elle, si le seigneur Don
p252
Louis allait demain, comme je n' en doute
pas, à une ferme qu' il a à trois lieues d' ici,
et où l' appelle une affaire de conséquence,
je pourrais bien vous ménager une entrevue
avec elle ; aussi bien Don Rodrigue
vient tout à l' heure de partir pour Séville,
d' où il ne doit revenir que dans deux jours.
Si les cavaliers furent charmés de la douce
espérance dont Clarice les flatta, cette soubrette
ne fut pas moins contente des présens
qu' ils lui firent pour reconnaître sa
bonne volonté. Cette fille, après avoir pris
congé d' eux, regagna promptement la maison
de son maître, et alla rendre compte
aux dames de l' entretien qu' elle venait d' avoir
avec ces seigneurs.
Le lendemain matin, tout parut seconder
les désirs des amans : le marquis partit
pour sa ferme, et les dames se disposèrent
à profiter d' une conjoncture si favorable.
Elles s' habillèrent en paysannes pour
se conformer au déguisement des galans ;
puis elles sortirent de la maison, suivies
p253
de Clarice et de Laïda seulement. Elles furent
bientôt dans le bois où leurs bergers
les attendaient pour s' entretenir et se promener
avec elles. Ils commencèrent de part
et d' autre par laisser éclater une grande joie
de se revoir ; ensuite, se regardant les uns
les autres, travestis comme ils étaient, ils
se mirent à rire et à plaisanter. Ces sortes
de parties font ordinairement beaucoup de
plaisir ; mais elles finissent mal quelquefois.
Ces quatre personnes eurent d' abord une
conversation générale, et d' autant plus
agréable, qu' elles étaient avec ce qu' elles
aimaient. Elles s' enfonçaient déjà dans les
allées de ce bois en se promenant, lorsqu' elles
virent entre les arbres deux véritables
paysans qui venaient de leur côté. On
jugea que c' étaient des habitans du bourg
voisin dont le marquis était seigneur, et
on ne se trompait pas. Comme ces villageois
passaient auprès des dames, elles
leur tournèrent le dos, afin qu' ils ne vissent
p254
point leurs visages ; ce que Vivès et
Zuniga s' avisèrent aussi de faire pour la
même raison ; mais les paysans, au lieu
de continuer leur chemin, s' arrêtèrent tout
court, et l' un d' entre eux appliqua sur les
bras et sur la tête de Don Alonse un si furieux
coup de bâton, que ce cavalier en
fut tout étourdi. Ozmin, au bruit de ce
coup, se retourna aussitôt, et reçut en
même temps de l' autre villageois un pareil
traitement, avec cette différence, que le
maure, par son agilité, détourna le coup
qu' on lui voulait porter sur la tête, et le
fit glisser sur ses reins. Alors ce vigoureux
maure, levant un gros bâton qu' il avait à
la main, le laissa tomber d' une si grande
roideur sur le visage de son ennemi, qu' il
lui abattit la moitié des mâchoires et le
coucha par terre sans sentiment. Après
quoi, il vola au secours de son ami, qui
avait bon besoin de son assistance, tant il
était mal mené par son adversaire. Mais ce
paysan se garda bien d' attendre un homme
p255
qui venait de faire mordre la poussière à
son camarade, et s' enfuit vers le bourg,
qu' il ne manqua pas d' alarmer en y semant
la nouvelle de la mort de ce villageois, qui
pourtant n' était que blessé.
Pendant ce combat, les dames prirent
très-prudemment la fuite et retournèrent
à la maison de Don Louis, tout effrayées
et fort en peine de savoir quelle en serait
la fin. Leur inquiétude n' était pas mal
fondée ; car les cavaliers, qui auraient bien
fait de se retirer chez eux au plus vite, demeurèrent
si long-temps sur le champ de
bataille à se consulter sur ce qu' ils devaient
faire, qu' ils donnèrent le loisir à trois braves
du bourg de venir fondre sur eux l' épée
à la main. Un de ces vaillans marchait
le premier ; il paraissait le plus considérable
des trois, comme le plus animé. Il s' avança
d' un air furieux vers Ozmin pour
lui passer sa rapière au travers du corps ;
mais le maure esquiva le coup adroitement,
et frappa de son bâton le spadassin
p256
si rudement sur la tête, qu' il l' étendit sans
vie sur la place ; puis s' étant brusquement
saisi de l' épée dont son ennemi avait fait
un si mauvais usage, il se disposa de
bonne grâce à recevoir les deux autres braves,
qui eurent assez de courage pour se
présenter devant lui. Ce nouveau combat
fut un peu plus long que les précédens,
attendu qu' Ozmin, étant assailli par deux
hommes à la fois, avait assez d' occupation
à parer les bottes qu' ils lui portaient. Ils
le blessèrent même légèrement à la main ;
il est vrai que de leur côté ils étaient tous
deux, en se battant, fort incommodés par
Don Alonse, qui faisait tomber son bâton
tantôt sur l' un et tantôt sur l' autre ; il en
donna un coup si terrible sur le bras droit
d' un de ces spadassins, qu' il lui fit voler
son épée à terre ; ce qui rendit nos cavaliers
victorieux. Leurs ennemis abandonnèrent
la partie dans le moment, et s' enfuirent
vers le bourg d' une grande vitesse,
tout blessés qu' ils étaient.
p257
Les vainqueurs ne furent pas contens
de les avoir si maltraités ; ils eurent l' imprudence
de les poursuivre jusqu' à l' entrée
du bourg, où ils trouvèrent à qui parler.
Tous les habitans, ayant su qu' on avait tué
un paysan dans le bois, s' étaient armés de
longs bâtons ferrés et non ferrés, et de
vieilles épées, pour venger sa mort. Leur
fureur augmenta lorsqu' ils virent arriver
les deux spadassins fuyant, et qu' ils apprirent
d' eux que le fils du bailli venait
d' avoir le même sort que le villageois. Les
voilà qui vont en foule au-devant des
meurtriers, qu' ils environnent et chargent
de toutes parts. Ozmin, sans s' effrayer,
soutient leur furie ; plus il se voit d' ennemis
sur les bras, moins sa valeur en est
abattue. Il frappe à droite et à gauche ; il
renverse tout ce qui lui résiste, et modère
un peu l' ardeur des plus échauffés. Don
Alonse, quoique blessé, faisait à son exemple
de vigoureux exploits avec l' épée d' un
des deux braves, de laquelle il s' était saisi.
p258
Néanmoins cela ne l' empêcha pas d' être
pris ; et bientôt après, son ami, à qui l' on
jetait sans cesse de longs bâtons entre les
jambes pour le faire tomber, ayant eu le
malheur de faire la culbute, fut accablé
de la multitude.
Je vous laisse à penser si, dans la rage
où était cette canaille, elle aurait épargné
ces deux cavaliers infortunés, les voyant à
sa merci. Mais il passa par hasard alors
deux gentilshommes à cheval qui allaient à
Séville avec trois ou quatre laquais, et qui,
voulant savoir la cause de cette émotion
populaire, fendirent la presse l' épée à la
main, et pénétrèrent jusqu' aux deux prisonniers.
Ils reconnurent Don Alonse malgré
le sang dont il avait le visage couvert,
et malgré son déguisement. Ils l' arrachèrent,
non sans beaucoup de peine, des
mains des paysans ; ce qui obligea ces derniers
à mettre au plus tôt en sûreté son
compagnon, à qui ils en voulaient particulièrement.
p259
Cependant Zuniga refusait d' accompagner
ses libérateurs, disant qu' il aimait
mieux demeurer avec son ami que de l' abandonner.
Mais les deux gentilshommes
lui représentèrent qu' il était impossible
alors d' enlever ce cavalier, que le bailli
tenait enfermé chez lui et faisait garder par
tous les habitans du bourg, qu' il excitait à
servir sa vengeance ; qu' il était plus à propos
d' aller assembler tout ce qu' il pourrait
trouver de gens de bonne volonté, et de
revenir avec eux la nuit le tirer de prison.
Don Alonse goûta cet avis, et s' assura en
fort peu de temps de quarante personnes,
tant maîtres que valets. Un si hardi dessein
aurait été dans doute exécuté, si le bailli
ne l' eût pas prévu ; mais ce juge, qui était
un vieux routier, se doutant bien de cette
violence, eut promptement recours à la
justice de Séville, qui lui envoya un si
grand nombre d' archers et d' autres hommes
armés, qu' il n' eut plus rien à craindre
pour sa proie.
p260
Les dames n' étaient pas assez éloignées
du lieu du combat pour en pouvoir ignorer
long-temps les circonstances et l' événement.
Elles en furent informées par quelques
domestiques du marquis, dont la
plupart avaient été par curiosité au bourg,
où ils avaient appris tout ce qui s' y était
passé. Dona Elvire en chargea un d' aller
dire au bailli de prendre garde, s' il ne
voulait s' en repentir, au traitement qu' il
ferait au cavalier qu' il retenait chez lui.
Cette recommandation ne fut pas inutile ;
on eut plus d' égard qu' on n' aurait eu sans
cela pour Don Jaymé, à qui l' on donna de
la part des dames tout ce qui lui était nécessaire
pour panser deux ou trois légères
blessures qu' il avait reçues.
Si le bailli voyait à regret traverser par
Elvire le dessein qu' il avait de venger la
mort de son fils, en récompense, dès le
soir même il eut la consolation d' apprendre
que le marquis entrait dans son ressentiment.
En effet, Don Louis, en revenant de
p261
sa ferme sur la fin du jour, passa par le
bourg, où la plupart des habitans étaient
encore sous les armes. Il demanda pourquoi
ils s' étaient ainsi assemblés. On lui fit
un détail de l' aventure qui était arrivée ;
et comme il souhaita d' en savoir toutes
les particularités, un des plus notables du
bourg prit la parole et lui dit : tout ce malheur
ne vient que d' une méprise du fils de
notre bailli. Ce jeune garçon était amoureux
de la fille de votre concierge, et avait pour
rival le fils d' un gros fermier des environs
de ce bourg. Le fils du bailli était fort débauché
de son naturel, et de plus très-violent :
s' étant aperçu qu' on lui préférait son
concurrent, jeune homme plus sage et
plus riche que lui, il l' envoya menacer de
sa part qu' il le ferait mourir sous le bâton,
s' il s' avisait de paraître auprès de chez vous
et de chercher l' occasion de parler à sa
maîtresse. Il le faisait observer ; et sur l' avis
qu' on lui a donné ce matin que deux
hommes qui n' avaient point l' air villageois,
p262
bien qu' ils fussent habillés en paysans, s' étaient
coulés dans le bois comme à la dérobée,
il ne douta pas que ce ne fût le fils
du fermier avec un garçon de sa connaissance,
dont il a coutume de se faire accompagner
quand il vient voir la fille de
votre concierge, et que ces deux hommes
ne se fussent travestis de cette sorte pour
éviter les coups de bâton. Dans cette erreur,
il a chargé deux drôles des plus vigoureux
de ce bourg d' aller dans le bois exécuter
son dessein ; et, pour les soutenir, il les
a suivis de près avec deux braves de ses
amis.
Ce récit fit connaître au marquis De Padilla
que le fils du bailli avait tout le tort,
et que ses meurtriers ne l' avaient tué qu' à
leur corps défendant ; mais, lorsque le
même notable qui venait de parler lui
apprit que ces deux cavaliers étaient Don
Alonse de Zuniga et le faux Ambroise, et
que le bailli tenait celui-ci en sa puissance,
il regarda cette aventure comme un moyen
p263
que le ciel lui offrait de se venger du séducteur
de sa fille. Il fit appeler le bailli
pour l' exciter à poursuivre chaudement
cette affaire. Il l' assura de sa protection,
de son crédit et de sa bourse. Il lui conseilla
d' aller dès le lendemain à Séville se
jeter aux pieds de messieurs de la justice
avec tous les parens des morts et des blessés,
ce que le bailli résolut de faire. Effectivement,
il conduisit à la ville, le jour
suivant, son prisonnier escorté des archers
et des paysans les plus résolus du bourg.
Quand le peuple de Séville le vit arriver,
et qu' il sut de quoi il s' agissait, il s' échauffa,
et l' on n' eut pas peu de peine à
sauver de sa fureur le malheureux maure,
dont il demandait à haute voix la mort.
Outre cela, Don Louis retourna dès le
même jour à la ville, où il croyait sa présence
nécessaire pour engager les juges à
condamner un homme dont il avait juré la
perte.
D' un autre côté, Don Alonse se trouvait
p264
si mal de ses blessures, qu' à peine pouvait-il
se tenir à cheval, outre qu' il n' avait
pas encore assez de gens pour entreprendre
par la force de délivrer son ami. Ainsi,
réduit à solliciter pour lui, il allait supplier
chaque juge de considérer qu' on ne
pouvait sans injustice ôter la vie à un
homme qui n' avait fait que se défendre
contre des assassins. Mais tous les juges
lui disaient qu' il devait se contenter qu' ils
fissent à son égard les aveugles et les
sourds ; que le sang qui avait été répandu
demandait justice ; et que, s' il était lui-même
à la place du prisonnier, ils ne pourraient
le tirer d' affaire. La mort d' Ozmin
paraissait donc inévitable et prochaine ;
cependant, malgré toutes les mesures que
Don Louis pouvait prendre pour la hâter,
elle fut suspendue par un incident auquel
ce seigneur ne s' était nullement attendu.
Il reçut un courrier que la reine lui dépêcha.
Cette princesse lui mandait la prise
de la ville de Grenade, et lui ordonnait de
p265
partir incessamment lui-même avec Daraxa ;
que le père de cette dame souhaitait
passionnément de la revoir ; que ce seigneur
maure était dans la résolution de
se faire chrétien, et qu' on espérait que
sa fille se déterminerait à suivre son
exemple.
Il y avait aussi un paquet pour Daraxa ;
mais le marquis se garda bien de le lui remettre.
Il ne jugea pas à propos non plus
de lui parler des nouvelles que le sien contenait,
de peur qu' impatiente de retourner
auprès de ses parens, elle ne l' obligeât à
partir dès le lendemain avec elle pour Grenade ;
il voulait auparavant voir finir le
procès de Don Jaymé par une sentence de
mort, et assister même à l' exécution avant
son départ. Pour cet effet, il redoubla ses
efforts et ses sollicitations, ou plutôt il obséda
si bien les juges, qu' ils condamnèrent
Ozmin, deux jours après, à avoir la tête
tranchée, sous le nom de Don Jaymé, gentilhomme
aragonais.
p266
Zuniga fut averti des premiers de ce sévère
jugement. Il trouva moyen de le faire
savoir aux dames par un billet, et de les
assurer qu' il périrait, lui et trois cents
hommes qu' il avait assemblés, plutôt que
de souffrir une pareille injustice. Qui pourrait
dire dans quelle affliction ce billet
plongea la belle maure ? L' idée du traitement
ignominieux qu' on préparait à son
cher Ozmin lui troubla peu à peu l' esprit.
Elle entra dans un vif désespoir, alla chercher
Don Louis ; et, le rencontrant à son
retour du palais, où il avait passé toute la
matinée, elle lança sur lui un regard furieux,
et lui dit avec un transport qui
marquait bien le désordre de son âme :
barbare, êtes-vous satisfait de votre ouvrage ?
D' injustes et lâches juges n' ont pas
eu honte de servir votre ressentiment aux
dépens de l' innocence ; mais ne croyez pas
verser impunément le sang du cavalier que
votre crédit opprime : c' est mon amant,
c' est mon époux, c' est un parent du roi de
p267
Grenade, et non un galant de votre fille :
un homme tel que lui n' est pas fait pour
elle. Votre tête me répondra de la sienne.
Il trouvera des vengeurs parmi ses parens
ou parmi les miens ; ou, si vous échappez
à leurs coups, moi-même je vous percerai
le coeur.
à ces emportemens, qui ne faisaient que
trop connaître l' intérêt que Daraxa prenait
à la vie du prisonnier, Don Louis demeura
tout interdit. Il ne savait quelle réponse
faire à la dame, tant il était plein de trouble
et de confusion. Il lui dit pourtant
qu' elle avait tort de ne l' avoir pas plus tôt
averti de la qualité du faux Ambroise,
contre lequel il ne désavouait point qu' il
eût sollicité, s' imaginant qu' il avait déshonoré
sa maison. La belle maure allait lui
déclarer que ce n' était pas la faute d' Ozmin
si Elvire avait conçu pour lui un fol
amour ; mais dans ce moment un domestique
vint dire tout bas au marquis qu' il
y avait à la porte des équipages et un grand
p268
nombre de maures qui demandaient à parler
à Daraxa. Don Louis, à cette nouvelle,
parut un peu embarrassé. Il pria la dame
de lui permettre de la quitter pour un instant.
Comme elle n' avait point entendu
ce que le domestique avait dit tout bas,
et qu' elle voulait tout savoir, dans l' inquiétude
qui l' agitait, elle suivit le marquis, et
entra dans une salle où, par une jalousie,
elle aperçut dans la rue des maures de sa
connaissance, pour la plupart serviteurs de
son père. Leur vue enchanta d' abord ses
ennuis ; la joie s' empara de son coeur, surtout
quand un officier de son père se présenta
devant elle, conduit par Don Louis.
L' officier, après avoir rendu ses devoirs
à cette dame, lui annonça la prise de la
ville de Grenade et la fin de la guerre. Il
lui apprit en même temps que son père
ayant obtenu de leurs majestés catholiques
la permission de la rappeler, il lui envoyait
un équipage et une suite de gens convenables
à une personne de sa naissance ; qu' il
p269
ne doutait pas qu' elle ne fût déjà informée
de tout cela par le courrier que la reine
avait dépêché au marquis De Padilla, et
par les lettres qu' elle devait avoir reçues.
Ce fut un nouveau sujet de confusion
pour ce seigneur de se voir obligé de faire
des excuses à Daraxa de ne les lui avoir pas
encore remises.
La joie de la belle maure ne dura qu' autant
de temps que l' on en mit à lui dire
des nouvelles de son père. Le souvenir
d' Ozmin et du danger où il se trouvait
vint bientôt renouveler sa douleur. Cette
amante affligée chargea l' officier et Orviédo,
dont il était accompagné, d' aller demander
de sa part une audience publique aux
juges qui s' étaient assemblés de nouveau
pour délibérer sur un avis qu' ils avaient
eu. On leur était venu dire que la maison
de Don Alonse se remplissait de cavaliers,
qui arrivaient de la campagne pour le seconder
dans le dessein qu' il avait de sauver
son ami ; de sorte que les juges, pour prévenir
p270
cette entreprise, s' étaient déjà comme
résolus à faire mourir le coupable cette
nuit-là dans la prison.
Ils furent assez surpris de la demande de
Daraxa. Il n' y avait pas d' exemple qu' une
femme se fût encore avisée de venir en
cérémonie parler publiquement à des juges,
et ils ne savaient à quoi se déterminer :
les plus vieux ne jugeaient point à
propos qu' on écoutât la belle maure ; mais
les jeunes étaient d' un avis contraire. La
curiosité de savoir ce qu' elle avait à leur
dire, la considération qu' ils avaient pour
une dame que la reine aimait, et, plus que
tout le reste, le plaisir de la voir, ces trois
choses prévalurent, et l' on décida que sur
les six heures du soir on lui donnerait audience.
Daraxa, qui avait craint qu' on ne
la lui refusât, augura bien de ce qu' on la
lui accordait. Elle envoya aussitôt Orviédo
avertir Don Alonse de la démarche qu' elle
voulait faire, et le prier de l' accompagner
au palais, s' il était en état de lui faire ce
p271
plaisir. Zuniga, charmé de l' honneur que
lui faisait sa chère maure de le choisir
pour son écuyer, n' eut garde de le céder à
un autre ; et, tout incommodé qu' il était,
il ne songea qu' à se préparer à cette cavalcade.
Il n' eut pas à chercher bien loin les
cavaliers qu' il y voulait employer, puisqu' ils
étaient chez lui pour la plupart,
tous disposés à le suivre partout où il aurait
envie de les conduire. Il les mena, sur
les cinq heures, à la maison de Don Louis,
lequel, voyant à sa porte plus de deux cents
cavaliers qui venaient chercher Daraxa,
dont il n' ignorait pas le dessein, alla trouver
cette dame, et s' offrit à l' accompagner ;
mais elle le remercia en lui disant qu' elle
était bien aise de lui épargner la mortification
de la voir solliciter pour un homme
contre lequel il s' était déclaré si ouvertement,
ou, pour mieux dire, dont il était
la partie.
Le marquis, piqué jusqu' au vif de ce
refus, se serait volontiers opposé à la résolution
p272
de la dame, ou du moins l' aurait
rendue inutile, s' il en eût eu le temps et
le pouvoir ; mais il était trop tard pour y
mettre obstacle. Il fut donc obligé de dévorer
ses chagrins, qui ne laissaient pas
d' être peints sur son visage, quelques efforts
qu' il fît pour les cacher. Enfin Daraxa sortit
de chez ce seigneur sans s' embarrasser
des déplaisirs dont il était la proie. Elle
trouva Don Alonse qui l' attendait à pied à
la porte, avec les plus considérables cavaliers
de sa troupe, pour lui faire compliment ;
elle s' efforça de leur montrer quelque
joie malgré la profonde tristesse où
son âme était ensevelie. Elle assura Don
Alonse qu' elle n' oublierait jamais l' obligation
qu' elle lui avait ; à quoi Zuniga répondit,
en homme amoureux et poli, qu' il ne
pouvait assez la remercier de ce qu' elle
voulait bien se servir de lui et de ses amis
pour la conduire au palais, où elle allait
s' immortaliser par une action héroïque. Ce
cavalier, de même que les autres, croyait
p273
pieusement que la belle maure ne s' intéressait
pour le prisonnier que par amitié
pour Dona Elvire ; de manière qu' il admirait
la générosité de cette démarche.
Après ces complimens, on vit Daraxa
monter à cheval avec sa grâce ordinaire.
Don Alonse et ceux qui avaient mis pied
à terre en firent autant, et la cavalcade
commença aussitôt à défiler. Quatre cents
maures bien montés et bien équipés marchaient
les premiers, ayant à leur tête Orviédo
et l' officier dont j' ai parlé ; la dame
les suivait immédiatement entre Don Alonse
et Don Diégo De Castro, et toute la noblesse
venait ensuite six à six en fort bon ordre.
Quoiqu' on eût employé fort peu de temps
à préparer cette cavalcade, cela n' empêcha
pas que le bruit n' en courût par toute
la ville. Le peuple, aussi curieux de voir
passer la belle maure que d' apprendre ce
qu' elle allait faire au palais, se répandit à
grands flots dans les rues pour se trouver
sur son passage. Elle avait un habit magnifique
p274
à la maure, et elle n' avait rien negligé
de tout ce qui pouvait relever sa
beauté dans une occasion si importante.
Tous les spectateurs en furent éblouis ;
mais ce qui les surprenait davantage, c' était
la grâce et la facilité qu' elle montrait
à manier son cheval, ce qui n' était pas
ordinaire aux dames d' Espagne.
La cavalcade étant arrivée à la place qui
est devant le palais, Don Alonse rangea ses
cavaliers tout autour ; et les juges envoyèrent
recevoir la belle maure par deux huissiers,
qui la conduisirent jusqu' à la porte
de la première salle, où deux magistrats
qui l' attendaient lui firent tous les honneurs
qu' ils auraient pu faire à une princesse, et
la menèrent à l' audience. Don Alonse et
tous les principaux cavaliers, qui avaient
mis pied à terre en même temps que Daraxa,
la suivirent et entrèrent aussi dans
la salle où les juges étaient assemblés ; ce
qui surprit un peu ceux-ci, et leur causa
quelque inquiétude. Néanmoins, faisant
p275
bonne contenance, ils parurent donner
toute leur attention à la dame maure, qui
charma tout le monde par l' air libre et majestueux
dont elle se présenta devant le tribunal
de la justice. On lui avait préparé un
fauteuil avec un carreau et un tapis de
pied. Elle s' assit ; et après avoir attaché sa
vue pendant quelques momens sur les juges,
elle éleva la voix, et fit entendre ces
paroles :
" messieurs, il n' y a qu' une raison aussi
forte que celle qui m' amène ici qui puisse
justifier la démarche que je fais. Je sais
les règles que la bienséance prescrit aux
personnes de mon sexe ; mais il y a des
occasions où l' on doit passer par-dessus
ces règles : telle est la conjoncture où je
me trouve. Je viens, messieurs, implorer
votre justice contre vous-mêmes. On prétend
exécuter demain une sentence de
mort que vous avez rendue aujourd' hui
contre un homme qui a repoussé la force
p276
par la force. Des assassins voulaient lui
ôter la vie ; il s' est défendu : voilà tout
son crime. C' est un fait constant. J' en
ai moi-même été témoin, ainsi que Dona
Elvire, et deux femmes qui étaient avec
nous dans le bois. Quoi ! Deux paysans
viendront traîtreusement attaquer par
derrière, et assommer de coups de bâton
deux cavaliers qui ne songent point à
eux, et il ne sera pas permis à ces cavaliers
de chercher à se garantir par leur
courage du sort funeste qu' on leur prépare !
Quand le fils du bailli, avec deux
autres, armés comme lui de longues
épées, est venu fondre sur deux hommes
qui n' avaient que de simples bâtons,
quels crimes ont commis ces derniers en
se mettant en défense contre ces scélérats ?
Qui d' entre vous, messieurs, se trouvant
dans le même danger, ne ferait pas tous
ses efforts pour tuer son ennemi, s' il ne
voyait pas d' autre moyen de conserver
sa vie ? Mais pourquoi m' étendre là-dessus ?
p277
Vous savez mieux que moi que c' est
une loi naturelle. On dit que le fils du
bailli s' est mépris. Eh ! Qu' importe ? Sa
méprise ne justifie point son action, et
ne saurait rendre coupables les personnes
qu' il a voulu assassiner.
Je ne vous en dirai pas davantage,
messieurs, de peur de vous ennuyer. Je
vous apprendrai seulement ce qui m' oblige
à m' intéresser pour votre prisonnier.
Ce n' est pas un gentilhomme d' Aragon,
ce n' est pas Don Jaymé Vivès, c' est
le brave Ozmin, dont le nom est si connu
parmi vos troupes, et qui s' est rendu
si recommandable par un grand nombre
d' exploits éclatans ; c' est lui qui, le jour
des courses, tua les deux derniers taureaux,
et sauva la vie à Don Alonse De
Zuniga. Mais ce qui m' engage plus que
toutes ses grandes qualités à vous venir
faire une remontrance en sa faveur, c' est
qu' il est mon époux, si j' ose appeler de
ce nom un homme qui, de l' aveu de nos
p278
parens, m' a donné sa foi et a reçu la
mienne. Délibérez présentement, messieurs,
avant que vous fassiez exécuter
la sentence que vous avez prononcée
contre un cavalier du sang du roi Mahomet,
et que vous ne deviez pas condamner
si légèrement. "
la belle maure n' eut pas achevé de parler,
qu' il s' éleva dans la salle un bruit
dont les juges furent effrayés, tout le
monde disant à haute voix que le prisonnier
était innocent, et qu' il fallait le relâcher.
Alors le chef de la justice fit faire
silence ; puis, adressant la parole à la
dame, il lui dit au nom de sa compagnie :
" qu' ils pouvaient avoir été mal informés
de cette affaire ; qu' ils l' examineraient de
nouveau, et lui rendraient réponse dès
ce jour-là même. " mais les assistans se
récrièrent sur cela, et demandèrent qu' on
remît sur-le-champ le cavalier en liberté,
menaçant d' aller enfoncer les portes de la
p279
prison, si l' on refusait de le faire. Le
même juge qui avait parlé répondit aux
assistans qu' après un jugement rendu il
ne dépendait pas de sa compagnie d' élargir
ainsi un prisonnier, et que tout ce
qu' elle pouvait, c' était de surseoir l' exécution
de la sentence jusqu' à ce qu' on eût
reçu les ordres de leurs majestés, à qui
seules appartenait le droit de détruire son
ouvrage. Là-dessus Daraxa pria les juges
de lui permettre de voir Ozmin, ce qu' elle
obtint d' eux sans peine, à condition qu' il
n' entrerait avec elle que quatre personnes
dans la prison, et qu' elle promettrait qu' il
n' y serait fait aucune violence.
La cavalcade prit le chemin de la prison
dans le même ordre qu' elle était venue au
palais ; et la belle maure choisit, pour y
entrer avec elle, Don Alonse, Don Diégo
De Castro, Orviédo et l' officier maure.
Concevez, s' il est possible, l' agréable surprise
d' Ozmin lorsqu' il vit paraître dans
sa chambre Don Alonse et Daraxa, et qu' il
p280
sut ce que cette dame venait de faire pour
lui. On ne pouvait mesurer sa joie qu' à
celle de son amante, dont le coeur nageait
pour ainsi dire dans un ravissement qu' elle
faisait briller dans ses yeux. Zuniga, de
son côté, partageait avec ces amans le plaisir
qu' ils avaient de se revoir ; il embrassait
son ami avec des transports de tendresse,
comme s' il n' eût plus été son rival ;
son amour se confondait avec son amitié.
Il ne laissa pas pourtant, en lui donnant
des marques de son affection, de lui reprocher
le peu de confiance qu' il avait eu
en lui, et de le menacer en souriant d' être
toute sa vie amoureux de la belle maure,
pour se venger de la dissimulation dont il
avait payé sa franchise. Ce reproche lui
attira des douceurs ; Daraxa lui dit qu' après
Ozmin il serait toujours l' homme du
monde qui aurait le plus de part à son estime,
et Ozmin l' assura qu' après Daraxa
il n' aimerait jamais personne tant que lui.
Zuniga ne manqua pas de répliquer à ces
p281
discours obligeans ; ensuite il présenta son
ami Don Diègue au seigneur maure, comme
un cavalier dont le mérite égalait la naissance ;
et là-dessus il se fit des complimens
sur nouveaux frais ; d' où, passant à la
chose la plus importante, c' est-à-dire à
l' affaire du prisonnier, il fut résolu qu' on
enverrait sur-le-champ demander sa grâce
à leurs majestés. On dépêcha Orviédo, qui
partit pour Grenade avec des lettres pour
les parens d' Ozmin et pour ceux de Daraxa.
Orviédo fit une si grande diligence,
qu' au bout de trois jours il fut de retour à
Séville avec la grâce de son maître, et un
ordre aux magistrats de faire à ce seigneur
tous les honneurs dus à la noblesse de son
sang et dignes de l' époux de la belle maure.
Aussitôt que cette dame apprit qu' Ozmin
était libre, elle se rendit à la prison avec
un cortége encore plus nombreux que la
première fois et bien plus magnifique, attendu
que les cavaliers avaient eu un peu
plus de temps pour s' y préparer. Tout ce
p282
qu' il y avait d' hommes de distinction dans
la ville était de la cavalcade. Don Rodrigue
De Padilla s' y faisait remarquer par sa
magnificence ; il voulut en être. Il s' empressa
même de témoigner à Daraxa qu' il était
ravi de cet événement, malgré le chagrin
qu' en pouvait avoir le vieux marquis, dont
il n' approuvait point la conduite ; et quand
il vit Ozmin, il lui fit toutes sortes d' honnêtetés.
Ainsi donc le seigneur maure sortit de
prison avec autant d' honneur et de joie
qu' il avait eu de honte et de tristesse en y
entrant. Le même peuple qui avait demandé
sa mort quelques jours auparavant suivait
la cavalcade en remplissant l' air d' acclamations,
pour marquer jusqu' à quel
point il était ravi de voir en liberté le fameux
vainqueur des taureaux. Le seul Don
Louis, gardant son ressentiment et sa fierté,
n' alla pas visiter Ozmin, qu' il regardait
toujours comme un homme qui avait
déshonoré sa maison par l' éclat qu' avait
p283
fait l' amour de sa fille pour Don Jaymé.
Mais ce qui tenait encore plus au coeur du
vieillard, et ce qu' il ne pouvait pardonner
au faux Ambroise, c' était de l' avoir dupé,
lui qui se croyait incapable d' être surpris.
Il s' attendait bien qu' à la cour on en ferait
des railleries sur son compte ; ce qui fut
cause qu' il feignit d' être malade, pour ne
point accompagner la belle maure à Grenade,
et qu' il n' osa paraître à Séville qu' après
son départ.
Pour Elvire, outre qu' elle eut à essuyer
toute la mauvaise humeur de son père,
elle ne put se consoler d' avoir été trompée
par les deux personnes qu' elle avait le plus
aimées, quoique dans le fond elle dût
moins leur imputer son malheur qu' à elle-même.
Le regret qu' elle en eut lui causa
une langueur qui termina bientôt ses tristes
jours. Les chagrins de Don Louis et ceux
de sa fille n' empêchèrent pas qu' on ne fît
de grandes réjouissances dans la maison
de Don Alonse, où Ozmin et Daraxa allèrent
p284
loger jusqu' au lendemain, qu' ils prirent
le chemin de Grenade avec Zuniga et
Castro, qui voulurent absolument les accompagner
pour assister à leurs noces.
Elles furent d' une magnificence extraordinaire ;
leurs majestés catholiques les honorèrent
de leur présence. Il y eut des
tournois et des courses, où les maures et
les chrétiens montrèrent à l' envi leur courage
et leur adresse. Enfin les deux époux,
pour mieux mériter que le ciel répandît ses
grâces sur leur hyménée, embrassèrent
notre religion, et devinrent la noble origine
d' une des plus illustres maisons qu' il
y ait aujourd' hui en Espagne.
L' ecclésiastique qui nous racontait cette
histoire la finit en cet endroit, après quoi
son compagnon et lui commencèrent à
s' entretenir des guerres de Grenade. Pendant
ce temps-là, mon ânier, voyant que
nous étions sur le point d' arriver à Caçalla,
voulut avoir une conversation particulière
avec moi. Depuis nos dernières aventures
p285
il n' avait pas dit un mot ; mais, comme
nous approchions des portes de la ville,
et que nous allions nous séparer pour ne
plus nous rejoindre, il rompit le silence,
et me demanda trois écus, tant pour m' avoir
voituré que pour ma part de la dépense
que nous avions faite à l' hôtellerie,
où nous avions si bien soupé le soir précédent,
et déjeûné le matin. Ce fut une autre
histoire pour moi que ces trois écus,
que je le défiai de me faire payer, n' en
ayant pas seulement la moitié dans ma
bourse. Nous nous échauffâmes sur cela
tous deux de façon que je m' armai de
deux cailloux, que je lui aurais fait voler
à la tête, si les ecclésiastiques, par pitié,
ne m' eussent empêché de me faire
battre. Ils prirent connaissance de notre
différend, s' érigèrent d' eux-mêmes en
juges, et, parties ouïes, me condamnèrent
à donner à l' ânier le quart de ce qu' il
demandait. J' obéis à cet arrêt, qui, tout
favorable qu' il m' était, me mit si bien à
p286
sec, qu' à peine me resta-t-il de quoi
faire les frais de mon souper et de mon
gîte dans une hôtellerie où j' allai loger
après avoir pris congé des ecclésiastiques
et du malheureux ânier, qui ne sut pas, je
crois, trop bon gré de ma rencontre à son
étoile.
LIVRE 2 CHAPITRE 1
p1
Guzman se fait garçon d' un maître d' hôtellerie.
Me voici donc, ami lecteur, à douze lieues
de Séville, dans la meilleure hôtellerie de
Caçalla. L' on m' y donna bien à souper
pour le reste de mon argent, et l' on me fit
coucher dans un bon lit. Cependant, au
lieu de dormir d' un sommeil profond que
p2
les vapeurs des viandes et du vin me
devaient procurer, j' eus une insomnie
cruelle, et qui fut aussi longue que la nuit.
L' état de mes affaires vint s' offrir à mon
esprit et lui présenter mille affligeantes
images. Jusqu' ici, disais-je, j' ai bu et j' ai
mangé ; mais présentement ce n' est plus
cela. On peut avec du pain supporter toutes
les afflictions de la vie. Il est bon d' avoir
un père, il est bon d' avoir une mère ;
mais il vaut encore mieux avoir de quoi manger.
Je voyais déjà la nécessité avec son visage
d' excommunié, et elle me faisait peur.
J' aurais volontiers pris le parti de n' aller
pas plus avant et de retourner à Séville,
si je n' eusse considéré que l' argent ne me
manquait pas moins pour réparer ma sottise
que pour la pousser plus loin. Je ressemblais
à un pauvre chien étranger, qui,
se trouvant au milieu d' une rue, voit devant
et derrière lui plusieurs dogues qui
aboient après lui. De plus, quelle honte
p3
ne m' imaginais-je point que ce serait pour
moi de reparaître comme un misérable
chez ma mère, après en être sorti avec tant
de résolution. La perte de mon manteau
entrait aussi dans mes réflexions ; il me
semblait qu' elle donnerait un nouveau
ridicule à mon retour. Cette dernière considération
acheva de m' ôter l' envie de reprendre
la route de Séville.
D' un autre côté encore il me fâchait fort
de m' arrêter en si beau chemin, et le point
d' honneur enfin l' emporta. Je me déterminai
à poursuivre mon voyage en m' abandonnant
à la providence. Je me mis en
fantaisie d' aller droit à Madrid, séjour
ordinaire de nos monarques, pour y voir un
peu la cour, que j' avais ouï dire être
très-brillante par le grand nombre de seigneurs
qui la composaient, et surtout par la présence
d' un jeune roi nouvellement marié.
Cela me paraissait mériter ma curiosité.
Il me vint même là-dessus de belles idées.
Je bâtis des châteaux sur le sable ; je me
p4
flattai qu' un garçon de mon air et de ma
figure serait bientôt remarqué dans ce
pays-là ; qu' il s' y ferait des amis, et ne
manquerait pas de bonnes fortunes. La tête
échauffée de ces visions flatteuses, j' avais
peu d' envie de dormir, et j' attendis le jour
avec impatience pour partir. Mais à peine
fut-il venu, à peine eus-je pris le chemin de
Madrid, que toutes mes agréables chimères
s' évanouirent. Il ne me resta plus
devant les yeux qu' une longue et pénible
traite à faire.
Je ne laissai pas de me dire pour m' encourager :
allons, seigneur Guzman, songez
que vous êtes embarqué. Contre fortune
bon coeur, mon ami. Au lieu d' avoir
sur vos épaules un manteau qui ne ferait
que vous embarrasser dans cette saison,
vous avez à la main un bâton qui vous aide
à marcher. Je passai la journée entière sans
manger, et la nuit je m' étendis sur l' herbe
au pied d' un gros arbre qui me couvrait
de ses feuilles. J' étais si las, que je m' endormis
p5
dans cet endroit, et ne me réveillai
qu' au lever du soleil. Je sentis alors que
j' aurais fort bien déjeuné, si j' eusse eu
quelques provisions ; mais, n' ayant pas seulement
un morceau de pain bis, il fallut me
remettre en marche à jeun, avec un appétit
qui croissait de moment en moment.
Vers le midi, ma faim devint telle, que
je ne pouvais plus avancer, tant j' étais
faible. Mon ventre avait beau crier famine ;
mes jambes ne le portaient qu' à
regret.
Heureusement il passa près de moi deux
hommes qui avaient l' air d' être de riches
marchands. Ils étaient montés sur des mules
qui allaient le grand pas. à cette vue le
courage me revint : dieu soit loué ! Dis-je
en moi-même ; voici des cavaliers qui ont
bien la mine de me défrayer aujourd' hui.
Suivons-les : l' espérance de faire un bon
repas à leurs dépens m' inspire une nouvelle
vigueur.
Effectivement, un dîner était alors pour
p6
moi une affaire très-importante : aussi je
les suivis de si près, que j' arrivai en même
temps qu' eux à l' hôtellerie où ils s' arrêtèrent.
J' avais un visage de défunt. Je me
mis en devoir de leur rendre service. Je
m' empressai à tenir la bride de leurs mules
pendant qu' ils en descendaient, et m' offris
à porter dans leur chambre leurs valises
avec un grand sac où étaient leurs
vivres : mais, soit que mon empressement
leur devînt suspect, soit qu' ils fussent
naturellement brusques ou défians, dès que
je mis la main sur le sac, l' un des deux
me cria d' une voix à me faire trembler : à
quartier, l' ami, à quartier ! à ces paroles
terribles je demeurai tout interdit. J' en
conçus pour mon estomac un présage funeste.
Cela toutefois ne me rebuta point : je marchai
derrière eux jusqu' à leur chambre, d' un
air humble et le chapeau à la main. Ils
avaient, suivant l' usage d' Espagne, apporté
avec eux de bonnes provisions. Je vis tirer
du sac une épaule de mouton rôtie, un
p7
morceau de jambon, avec du pain et du
vin ; ce qui ne faisait qu' irriter l' envie que
j' avais de les servir pour capter leur
bienveillance. Je m' avançai et pris un verre
dans le dessein de le rincer ; mais l' autre
marchand, qui n' avait point parlé, me
l' arracha des mains en me disant encore
plus brusquement que son camarade : non,
non ; laisse là ce verre ; nous n' avons pas
besoin d' un serviteur comme toi.
ô traîtres ! Dis-je alors : ennemis de Dieu
et du genre humain ! Coeurs impitoyables !
Je m' aperçois que je me suis vainement mis
hors d' haleine pour vous suivre jusqu' ici.
Je m' obstinai pourtant à ne me pas éloigner
d' eux. J' espérai qu' ils pourraient devenir
plus charitables quand ils seraient bien
soûls, et qu' ils me jetteraient par compassion
un os à ronger, un morceau de pain,
enfin quelque chose à mettre sous la dent.
Je me trompai ; rien ne vint. Ils mangèrent
sans daigner me regarder seulement. J' avais
beau les dévorer des yeux, cela ne me
p8
rassasiait point. Pour comble d' affliction,
je remarquai que ces inhumains renfermèrent
dans leur sac tous les restes de leur dîner,
jusqu' à un morceau de pain, avec quoi
ils s' en allèrent. Quelle barbarie ! Quel
spectacle pour un homme que la faim
réduisait aux abois ! J' allais expirer de
douleur et d' inanition lorsqu' il entra dans la
même chambre un religieux de saint François.
à cette vue, je ne conçus pas une fort
grande espérance d' être soulagé. Quel secours
pouvais-je attendre d' un pauvre
moine qui voyageait à pied, d' un mendiant
qui paraissait lui-même avoir besoin
qu' on l' assistât ? Il suait à grosses gouttes,
et avait l' air d' être fort fatigué. Cependant
il portait une besace qu' il posa sur la table,
et que je considérai avec beaucoup d' attention.
J' en aurais pris sur l' autel. Elle
me fit venir l' eau à la bouche avant même que
je susse ce qu' il y avait dedans. Quand
sa révérence en tira sa provision, qui consistait
p9
en un assez grand pain blanc, avec
un morceau de salé qui m' aurait fait envie
même chez ma mère, j' attachai mes regards
dessus, et demeurai la bouche ouverte
de ravissement. J' aurais bien voulu
être son petit frère. Je croyais avoir dans
la gorge chaque morceau qu' il avalait.
Il jeta les yeux sur moi par hasard pendant
qu' il mangeait, et remarquant que
j' avais un visage parlant : vive dieu !
S' écria-t-il animé d' une sainte ardeur, approche,
mon enfant, je ne te laisserai pas languir
dans la nécessité où je te vois ; quand je
n' aurais qu' un morceau de pain, il serait à
toi. Tiens, mon fils, ajouta-t-il en me donnant
la moitié de son pain et de sa viande,
prends un peu de nourriture ; je serais indigne
de vivre, si je ne te secourais pas.
ô providence, qui fais subsister des bêtes
dans la pierre même, ta bonté divine a
soin de tout ! à ce beau trait de charité, je
prodiguai les bénédictions à ce bon père,
et commençai à lui montrer qu' il n' avait
p10
pas mal jugé de mon air affamé. M' étant
un peu remis l' estomac, je rendis grâces
au ciel d' une si heureuse rencontre. Qu' il
m' eût été doux d' avoir une trentaine de
lieues à faire avec ce religieux ! Mon sort
eût été digne d' envie ; mais, pour mes péchés,
il allait à Séville, et nous nous quittâmes
après le dîner. Il est vrai qu' avant
notre séparation il remit la main dans sa
besace, et me donna encore la moitié d' un
petit pain qui s' y trouva, pour partager
avec moi, disait-il, tout ce qu' il avait. J' eus
grand soin de serrer dans ma poche cette
dernière pièce de pain, après avoir mangé
la première avec le morceau de salé ; puis,
ayant bu de belle eau fraîche, comme j' en
avais vu boire au charitable cordelier,
je repris gaîment le chemin de Madrid.
Je fis encore trois lieues ce jour-là, et
j' arrivai avec la nuit à Campanario, gros
village de la Castille nouvelle. J' entrai dans
une hôtellerie, où, faute de mieux, je soupai
du pain que j' avais dans ma poche.
p11
C' était la couchée des muletiers de Truxillo ;
il en vint plusieurs ce soir-là : tous
les lits furent pour ces honnêtes gens.
L' hôte m' envoya gîter au grenier, où je
montai très-docilement, n' étant pas en
état de faire le difficile. Je m' étendis sur la
paille et dormis tranquillement jusqu' au
jour ; je me levai légèrement en homme qui
n' avait pas l' estomac trop chargé, et j' étais
hors de l' hôtellerie quand le maudit hôte
me vint incivilement arrêter pour me demander
le paiement de mon gîte. Il s' agissait de
quatre maravédis ; je ne les avais
pas, et je me débattais pour m' échapper
de ses mains ; mais il me tenait bien ; et
s' apercevant que mon habit était de bon
drap, il se disposait à me l' ôter pour finir
la dispute. Il regardait déjà cela comme
une affaire faite, et il en serait aisément
venu à bout, si par bonheur pour moi un
muletier qui était présent n' eût été touché
de ma peine. Laissez là ce petit garçon,
dit-il à l' hôte, je paierai pour lui ; on voit
p12
bien que c' est un jeune homme qui a quitté
la maison de son père ou celle de son
maître. à ces mots l' hôte me regarda et
me proposa de le servir, en disant qu' il
avait besoin d' un valet dans son hôtellerie.
Dans un autre temps, une pareille proposition
m' eût paru ridicule ; je m' en serais
même offensé ; mais la misère aplanit
les difficultés et lève les scrupules. Après y
avoir rêvé quelques momens, l' idée de la
faim me détermina ; je répondis que je le
voulais bien. Cela étant, me dit-il, tu peux
entrer dans cette maison, et je n' exige de
toi que deux choses : la première, que tu
donnes de la paille et de l' orge aux
personnes qui t' en demanderont ; et la seconde,
que tu m' en tiennes un bon et fidèle compte.
Je promis de m' acquitter de ce digne emploi
le mieux qu' il me serait possible. Après
cette promesse, me voilà engagé d' une
manière à ne pouvoir plus m' en dédire.
Quelque dure que fût la servitude pour
moi, qui étais accoutumé à me faire servir,
p13
je ne laissai pas d' abord d' être assez
content de ma condition. Il passait par là
peu de cavaliers dans la journée ; de sorte
que le plus souvent je ne faisais que boire
et manger jusqu' à la nuit, qui était le
temps où les muletiers arrivaient. J' appris
bientôt toutes les manoeuvres qui se font
dans les hôtelleries ; comment avec de l' eau
bouillante on fait enfler l' orge d' un tiers,
et de quelle façon il faut qu' on la mesure
pour que l' hôtellier y trouve son compte.
Il ne fallut pas me montrer deux fois la
revue des mangeoires ; j' en savais ôter un
bon tiers de l' orge des passagers et des
muletiers même qui nous confiaient le soin de
leurs montures. Mais, lorsqu' il nous venait
de ces jeunes cavaliers distingués par leurs
moustaches et par leurs jarretières, et qu' ils
n' avaient point de valets, c' était à ceux-là
à qui nous en donnions à garder. Nous courions
d' abord à eux pour les aider à descendre. Ces
messieurs, pour la plupart
faisant les gens d' importance, ne daignaient
p14
pas seulement entrer dans l' écurie ;
ils se contentaient de nous recommander
leurs chevaux ou leurs mules ; aussi cette
recommandation était si puissante, que
nous menions ces pauvres bêtes dans un
endroit où il n' y avait pas un brin de paille
ni un grain d' orge. Nous les attachions au
ratelier, où nous les laissions fort bien
mâcher à vide ; quelquefois pourtant, par
pitié, nous leur donnions, un moment
avant leur départ, une poignée d' orge pour
leur faire la bonne bouche ; encore les poules
et les cochons du logis en mangeaient-ils
la moitié ; la bourrique même quelquefois
en attrapait sa part.
Voilà de quelle manière ces beaux cavaliers,
qui s' en reposaient sur notre bonne
foi, étaient servis ; et si nous leur faisions
bien payer ce que leurs bêtes n' avaient point
mangé, juge s' il leur en coûtait bon pour
leur propre dépense. Je triomphais quand
c' était moi qui allais compter avec eux ;
je leur disais : il y a tant de réaux et tant
p15
de maravédis, et j' ajoutais à cela d' un air
gracieux : yhaga les buen provecho, compliment
ordinaire qu' on fait à la fin des
comptes, et qui me valait toujours quelque
chose. Tu t' imagines bien que nous demandions
à ces passagers une fois plus qu' ils ne
devaient, malgré les réglemens de police
qu' il y avait là-dessus : c' était de quoi notre
maître ne se souciait guère, quoiqu' ils fussent
affichés en divers endroits de la maison ;
il suffisait de les avoir et d' en payer
exactement les droits à l' alcade et au greffier
pour être dispensé de les observer.
Les habiles voyageurs, qui n' ignoraient
pas cette pratique, donnaient sans dire
mot ce qu' on leur demandait ; mais ceux
qui n' en étaient pas instruits s' avisaient
souvent de faire du bruit et de vouloir
compter avec l' hôte. Alors ils tombaient de
fièvre en chaud mal : notre maître, en faisant
un nouveau compte, augmentait, de peur
de se méprendre, le prix de chaque
chose, et quand une fois il avait taxé l' écot
p16
à une certaine somme, c' était une sentence
sans appel, il fallait délier la bourse.
Malheur à un passager qui, croyant tirer
meilleur parti des hôtelliers d' Espagne,
les menace et fait le méchant avec eux !
Comme ils sont presque tous officiers de la
sainte hermandad, ils le font arrêter au
premier bourg ou village par où il doit
passer ; ils l' accusent d' avoir eu dessein de
brûler leur maison, de les avoir frappés,
ou d' avoir violé leurs femmes ou leurs filles,
et il est trop heureux quand il peut
sortir d' affaire en payant doublement son
écot et en demandant pardon à son hôte.
Nous avions aussi dans notre hôtellerie
de jolies servantes ; mais il était dangereux
de s' y amuser. Il était bon encore d' avoir
l' esprit présent quand on sortait de cette
maison ; car tout ce qu' on y pouvait oublier
était autant de perdu. Que de friponneries !
Que d' infamies ! Que de méchancetés se
commettent dans ces lieux-là ! L' on
n' y craint nullement Dieu, et l' on s' y accommode
p17
avec les gens de justice. Dès
qu' on est hôtellier, il semble qu' on ait
permission de tout faire, et un pouvoir absolu
sur le bien ainsi que sur la personne de
ceux qui sont obligés de s' y arrêter.
LIVRE 2 CHAPITRE 2
Il se dégoûte de sa condition, abandonne l' hôte et
l' hôtellerie, et se rend à Madrid, où il s' associe
avec des gueux.
Outre que j' avais l' esprit trop volage pour
aimer long-temps la même vie, je ne trouvais
pas celle que je menais convenable à
un homme qui n' était sorti de la maison
maternelle que pour voir le monde. De
plus, un valet d' hôtellerie me paraissait
au-dessous même d' un valet d' aveugle.
D' ailleurs il passait tous les jours devant
notre porte des garçons de ma taille et de
p18
mon âge ; ils demandaient la passade, puis
ils continuaient leur chemin d' un air gai.
Cela me fit honte un jour. Comment, disais-je,
faudra-t-il donc que la crainte de
manquer de pain me retienne ici toujours,
pendant que ces jeunes gens, qui n' ont pas
plus de force que moi, s' exposent courageusement
à souffrir la faim et la soif ? J' ai
peut-être autant d' esprit qu' eux, et je ne
dois pas avoir moins de coeur. Ces réflexions
m' inspirèrent du courage ; et, montrant les
dents à la mauvaise fortune, je repris la
route de Madrid, après avoir demandé mon
congé à mon maître, qui me donna trois
réaux pour les services que je lui avais
rendus.
Avec cet argent, et le peu que j' avais
reçu de la libéralité des passagers, je ne
laissai pas d' avancer chemin jusqu' au fameux
pont d' Arcolis que le Tage, d' où je
poursuivis ma route en faisant comme les
autres, je veux dire en tendant la main
dans les villages et aux cavaliers que je
rencontrais ;
p19
mais la récolte avait été si mauvaise
cette année-là, que le monde faisait
peu de charités. Je vendis mon habit, de
sorte que j' étais dans un fort bel équipage
quand j' arrivai à cette célèbre capitale de
l' Espagne. Je n' avais plus que le haut-de-chausses
avec une chemise noire et déchirée, une
paire de bas pleine de trous, et
des souliers qui avaient pour semelles la
plante de mes pieds. J' avais plus l' air d' un
échappé des galères que d' un enfant de famille.
Aussi ce fut inutilement que je cherchai à me
mettre au service de quelque
personne de qualité, ce qui était alors la
plus haute fortune à laquelle je pusse aspirer.
Avec un misérable habillement qui ne
prévenait point en ma faveur, j' avais la
mine si friponne, qu' il fallait être bien
hardi pour se résoudre à me prendre. On
ne pouvait me regarder attentivement sans
dire en soi-même : voilà un drôle qui fera
quelque bon coup dès qu' il en trouvera
l' occasion ; enfin, voyant que ma figure
p20
était telle, qu' on ne voulait de moi dans aucune
maison, ni pour page, ni pour laquais, pas même
pour marmiton, je tournai
les yeux vers une troupe de gueux que j' aperçus
à la porte d' une église. Je me mis à
les considérer ; ils me parurent si frais et
si gaillards, que je crus ne pouvoir mieux
faire que de m' enrôler dans leur compagnie.
Je me joignis donc à eux, et ils me
reçurent comme un sujet dont l' air et l' équipage
n' étaient pas indignes de leur
société.
Avant que d' arriver à Madrid, j' avais eu
la précaution de laisser en chemin la honte,
comme une charge trop pesante pour un
homme à pied. Si je n' eusse pas encore été
défait de cette cruelle ennemie de la faim,
je n' aurais pas manqué de la perdre bientôt
avec de si honnêtes gens, qui étaient tous
des oiseaux de proie fort adroits. Je les
suivais partout et leur servais d' assistant,
en attendant que j' eusse assez d' expérience
pour contribuer à faire bouillir leur marmite,
p21
qui ne se renversait jamais. Ils avaient
deux fois le jour une copieuse soupe dont
j' étais sûr de manger ma part, pourvu que
je me rendisse ponctuellement aux heures
du dîner et du souper ; autrement, serviteur
au festin, je n' aurais plus trouvé que
la terrine.
Après le repas nous nous divertissions à
jouer ; j' appris le quinze, le trente et un,
le quinola et la prime, avec mille tours de
cartes. J' avais des dispositions si heureuses,
que je profitais à vue d' oeil sous ces excellens
maîtres : je sentais que mon esprit devenait plus
subtil et plus rusé de jour en
jour. Tout petit que j' étais, je voulus imiter
ceux de mes confrères qui, de peur
d' être châtiés comme vagabonds, allaient
dans les marchés avec des cabas pour s' offrir
à porter les provisions que les bourgeois
y achetaient. Cette occupation me parut
un peu rude dans les commencemens ;
mais je m' y accoutumai si bien dans la suite, que
je ne trouvais point de sort plus
p22
doux que le mien. L' agréable chose, disais-je,
que d' avoir office et bénéfice sans être
obligé d' employer le fil et l' aiguille, le marteau
et le villebrequin ; de n' avoir besoin
pour subsister que d' un cabas et d' un peu
d' industrie ! La vie d' un gueux est un morceau
sans os, un enchaînement de plaisirs,
un emploi exempt de chagrins. Que mes
parens étaient insensés de se donner tant
de peines pour vivre misérablement ! Dans
combien d' embarras se sont-ils jetés pour
soutenir leur commerce et leur réputation !
ô sot honneur du monde, tu n' es qu' un
fardeau pour les fous qui veulent se charger
de toi !
Je portais un jour dans mon cabas un
quartier de mouton que venait d' acheter
un honnête cordonnier qui marchait devant
moi ; j' aperçus à mes pieds, dans la rue,
un papier que je ramassai ; c' étaient de
vieux couplets de chansons : je me mis à
les lire et à les chanter tout bas. Le
cordonnier, surpris de m' entendre, me dit
p23
en souriant : comment donc, petit mal
peigné, tu sais lire ? Et encore mieux
écrire, lui répondis-je. Est-il possible !
Répliqua-t-il d' un air sérieux. Vive dieu,
mon ami, si tu voulais m' apprendre à signer
seulement mon nom, je te paierais bien.
Je lui demandai à quoi lui pourrait servir
sa signature toute seule ; et il me dit qu' ayant
obtenu un emploi par le crédit d' un certain
personnage qu' il me nomma, et dont il
chaussait pour rien toute la maison, il était
bien aise, quand l' occasion se présenterait
de mettre son nom, de n' avoir pas la honte
d' être obligé de déclarer qu' il ne savait pas
signer.
Aussitôt que nous fûmes arrivés chez lui,
on nous apporta par son ordre du papier et
de l' encre. Je commençai à trancher du
maître écrivain ; je montrai à mon écolier
à tenir la plume, et, lui conduisant la main,
je lui fis tant de fois former les lettres qui
composaient son nom, qu' il crut déjà posséder
les élémens de l' art d' écrire. Après
p24
qu' il eut barbouillé cinq ou six feuilles de
papier, il fut si content de moi, qu' il me
fit essayer une paire de souliers neufs qui
semblaient avoir été faits pour moi, et qu' il
me laissa. Je pris ensuite congé de lui, en
l' assurant que toutes les fois qu' il me faudrait
des souliers, je viendrais lui donner
de nouvelles leçons pour perfectionner son
écriture.
LIVRE 2 CHAPITRE 3
Il s' engage au service d' un cuisinier.
J' étais fort satisfait de ce nouveau genre
de vie ; je jouissais de la liberté si désirée
de tant de monde, si vantée par les philosophes,
et tant de fois chantée par les poëtes ;
je possédais ce précieux trésor qui est
préférable à l' or et à l' argent ; mais, par
malheur, je ne le conservai pas long temps,
p25
un traître de cuisinier me l' enleva bientôt.
Ce cuisinier était de mes chalands ; il m' avait
souvent employé. Mon ami, me dit-il
un jour, tu m' as plu ; je veux faire ta fortune ;
quitte la fainéantise et viens remplir
une place de marmiton chez le seigneur
que je sers ; je t' apprendrai par amitié la
cuisine, et te mettrai en état de devenir
cuisinier du roi même ; en tout cas, le
moindre fruit que tu puisses recueillir de
ce bel art, c' est de t' en retourner riche
dans ton pays. En un mot, il m' enjôla si
bien par ses beaux discours, que j' acceptai
la proposition.
Il me mena donc à l' hôtel du seigneur
qu' il servait, et là je pris mes grades et le
bonnet de marmiton, c' est-à-dire un bonnet
de nuit avec un tablier blanc, et l' on me
donna d' abord du persil à hacher, ce qui
est comme l' alphabet de ceux qui visent
au doctorat de la cuisine. Le cuisinier
mon maître était marié. Il avait dans le
voisinage une maison où sa femme demeurait,
p26
et où nous allions coucher toutes les nuits ;
mais je passais presque toute la journée
à l' hôtel, où je m' attachais à rendre
service à tout le monde. Je me montrais
si officieux et si rempli de bonne volonté,
que tous les domestiques, tant mâles
que femelles, conçurent de l' amitié
pour moi : chacun me chargeait de quelque
commission, et je m' en acquittais
avec tant d' exactitude, de secret et de fidélité,
que je m' attirais de petits présens des
uns et des autres. Quant à la cuisine, je
faisais mon devoir à ravir ; et mon maître
était si content de moi, qu' il disait souvent
que j' étais né pour marcher sur ses
traces.
Je conviens que je n' avais pas peu de
peine à servir si bien ; mais si cela me
coûtait, j' en étais assez récompensé par
les douceurs dont mes travaux étaient mêlés.
Après la gueuserie, qui sans contredit
est la première condition de la société civile,
je ne pouvais être mieux que dans
p27
cette maison pour faire grand' chère ; moi
principalement qui avais été nourri dans
l' abondance, je me sentais là dans mon
élément. Il n' y avait point de plat où je ne
misse la main, point de sauce dont je ne
goûtasse ; et je puis dire que mon maître
faisait des ragoûts exquis. Que les traiteurs
de saint-Gilles, de saint-Dominique, de
la porte du soleil, de la grande place et
de la rue de Tolède, me pardonnent si je
l' élève au-dessus d' eux, malgré la réputation
qu' ils se sont faite par leurs fricassées
de foies gras et par leurs tranches de jambon
frit.
Mon bonheur aurait été parfait si je ne
me fusse point abandonné au jeu ; mais,
en voyant les pages et les laquais battre la
carte toute la journée, je me sentis tenter
violemment de me mettre quelquefois de
la partie, et je cédai enfin à la tentation.
Je ne m' amusais d' abord qu' un quart-d' heure,
ou tout au plus une demi-heure,
à jouer avec eux ; puis, m' abandonnant à
p28
cette maudite inclination, et ne pouvant
la satisfaire pendant le jour autant que je
l' aurais désiré, je me dérobais la nuit de
la maison de mon maître, sitôt que je le
croyais endormi, pour aller joindre à l' hôtel
quelques domestiques de mon humeur
avec lesquels je m' en donnais jusqu' au lever
du soleil. Si le cuisinier eût été informé
de ma conduite, il m' aurait sans doute
étrillé de la bonne façon ; mais personne ne
voulait l' en avertir, de peur de me faire
de la peine. Cependant je perdis tout l' argent
que j' avais amassé en faisant des
commissions, sans perdre le goût du jeu ;
au contraire, je n' en eus que plus d' envie
de jouer, et cela me jeta dans la nécessité
de voler pour avoir des fonds ; ce que je
n' avais point fait encore, quoique je susse
bien qu' à commencer par mon maître, tout
le monde à l' hôtel pillait et saisissait tout
ce qu' il pouvait attraper ; chacun y faisait
ses affaires de son mieux. Ce qu' il y a de
plus étonnant, c' est que les uns n' ignoraient
p29
pas ce que les autres faisaient, et
que tous, par un intérêt commun, se gardaient
le secret.
Quand je n' aurais pas été joueur, et que
je n' eusse pas eu un penchant naturel à
m' approprier le bien d' autrui, je me serais
laissé corrompre par les mauvais exemples
qu' ils me donnaient. Je commençai donc à
hurler avec ces loups ; je regardais, je furetais
dans la maison, et tout ce que je
pouvais prendre sans qu' on s' en aperçût
était autant de raflé ; mais, par malheur
pour moi, je n' en avais pas plus tôt fait
de l' argent, que j' allais le perdre au jeu.
Outre l' hôtel où j' exerçais la subtilité de
mes mains, et qui était comme une mer
ouverte à tous les pêcheurs, j' avais encore
la maison particulière du cuisinier mon
maître, laquelle, à la vérité, n' était qu' une
petite rivière où l' on ne pouvait pêcher de
gros poissons ; je ne laissai pas toutefois
d' y faire un jour un bon coup de filet. Le
cuisinier donna la collation à quelques-uns
p30
de ses amis, tous gens gaillards et nés
pour la table. Ils mangèrent des andouilles
et des tranches de jambon qui les firent
boire à triple mesure. Pendant ce temps-là,
j' étais à l' hôtel, d' où, après avoir achevé ce
que j' avais à faire dans la cuisine,
je revins au logis pour voir si l' on n' y aurait
pas besoin de moi. Les convives étaient
déjà partis. Je trouvai la salle du festin
encore échauffée et pleine de poussière, le
couvert sur la table, et la terre jonchée de
bouteilles vides et cassées pour la plupart.
Le patron, qu' on ne voyait point, mais qui se
faisait entendre, ronflait sur son
lit d' une si grande force, que toute la maison
en tremblait ; et la patronne, qui se
portait aussi bien que son mari, dormait
auprès de lui comme un sabot.
Je considérai quelques momens les débris
de cette débauche ; ensuite, ayant jeté
les yeux sur un gobelet d' argent qui était
sur la table, il me prit envie de le voler.
Je fis réflexion que personne ne m' avait vu
p31
entrer, et que je pouvais sortir de même.
Il ne m' en fallut pas davantage pour céder
au désir qui me pressait : allons, monsieur
le gobelet, dis-je tout bas en le fourrant
dans ma poche, vous paierez, s' il
vous plaît, les pots cassés. J' enfilai
aussitôt la porte, et, après avoir mis en lieu
de sûreté mon larcin, je retournai froidement
à l' hôtel. Vers le soir, le cuisinier,
après avoir cuvé son vin, arriva dans la
cuisine avec une migraine qui le rendait
de si mauvaise humeur, qu' il me fit d' abord
une querelle d' allemand. Il me gronda
pour avoir fait un feu où il y avait
peut être une bûche de trop. Je le laissai
dire tout ce qu' il voulut sans lui répondre,
et je l' accompagnai après le souper lorsqu' il
se retira chez lui. Il se coucha dès
que nous fûmes au logis. Pour sa femme,
elle s' était si bien reposée, qu' il ne semblait
pas qu' elle eût tenu tête à cinq ou six
ivrognes ; elle avait seulement l' air un peu
triste et mortifié. Je lui en demandai la
p32
cause aussi effrontément que si je l' eusse
ignorée ; elle m' apprit la perte du gobelet,
et me dit qu' elle s' affligeait moins pour la
conséquence de l' argent que pour le vacarme
que son époux ferait lorsqu' il viendrait
à s' en apercevoir ; qu' elle n' en serait
pas quitte pour des reproches, ayant affaire,
comme il était vrai, à un brutal qui
ne manquerait pas de la rouer de coups.
Je la consolai, non du mieux qu' il me
fut possible, car personne ne le pouvait si
bien que moi, mais en lui représentant
que le gobelet perdu n' était pas une pièce si
singulière qu' il ne s' en pût trouver une pareille
à Madrid ; que la ville était bonne,
et qu' il n' y avait dès le lendemain matin
qu' à faire emplette d' un autre gobelet à peu
près de la même façon, et dire à son mari
que c' était le même qu' elle avait fait reblanchir,
ou bien un neuf qu' elle avait
acheté en donnant avec le vieux quelques
réaux de retour. La dame approuva l' invention,
et je me chargeai du soin de la
p33
faire réussir. En effet, dès le jour suivant,
je portai le gobelet volé dans un quartier
éloigné du nôtre, et le donnai à blanchir
à un orfèvre, qui m' assura qu' il ferait en
peu de temps ce que je demandais, et de
manière que le gobelet paraîtrait tout neuf.
J' allai porter cette bonne nouvelle à ma
maîtresse : madame, lui dis-je, j' ai eu le
bonheur de trouver chez un orfèvre un gobelet
qui ressemble parfaitement à celui
qu' on vous a pris ; mais le marchand le
veut vendre au dernier mot cinquante-six
réaux, tant pour la matière que pour la façon.
La patronne, impatiente d' avoir de
quoi prévenir les coups qui la menaçaient,
me compta cette somme sans balancer,
et me donna même un demi-réal pour ma
peine. Je lui portai sur la fin du jour
ledit gobelet, qui lui parut si semblable à
l' autre, qu' elle ne doutait point, disait-elle,
que son époux n' y fût trompé.
L' argent qui me revint de cette aventure
me remit en état de jouer sur nouveaux
p34
frais. C' était effectivement une assez belle
ressource pour un marmiton ; mais, hélas !
Tous ces réaux allèrent bientôt tomber dans
le gouffre qui avait englouti le produit de
mes larcins précédens. Les gens avec qui
je m' embarquais au jeu en savaient plus
long que moi, quoique j' eusse appris parmi
les gueux à filer la carte, à faire de fausses
coupes, et plusieurs autres tours de filous.
Il arriva dans ce temps-là qu' il y eut un
festin à préparer pour un prince étranger
qui était depuis peu à Madrid ; c' était un
dîner. La veille du jour de ce repas, le
cuisinier me mena de grand matin avec lui
dans la cuisine, où le pourvoyeur venait de
faire apporter les viandes destinées pour le
festin. Mon maître et moi, pendant que
nous étions seuls, nous commençâmes à
mettre à part ce que nous jugions devoir nous
appartenir pour nos menus droits. Nous
remplîmes un grand sac de longes de veaux,
de jambons, de langues de boeuf, et de
toutes sortes de volailles, et nous le cachâmes
p35
dans un endroit où il demeura toute
la journée. Quand la nuit fut venue, il me
le mit sur les épaules, et m' ordonna de le
porter secrètement chez lui ; ce que je ne
fis pas sans suer à grosses gouttes, tant la
charge était pesante. Je revins ensuite à la
cuisine, où il m' occupa jusqu' à minuit à
plumer et à larder. Alors, me chargeant
d' un second sac dans lequel il y avait
quelques levrauts, des faisans et des perdrix,
il me dit : tiens, Guzman, emporte encore
cela au logis, et va te reposer, mon
ami ; tu diras à ma femme que je ne sais
quand je pourrai l' aller trouver. Le menteur !
Il savait bien qu' il devait passer la
nuit à l' hôtel, où sa présence était nécessaire,
ayant des ordres à donner à tant
d' autres cuisiniers qui travaillaient sous sa
direction ; mais il était un peu jaloux,
quoique sa femme fût assez laide, et il ne
parlait ainsi que pour la tenir en respect.
Il craignait apparemment qu' elle ne laissât
remplir sa place par quelque bon voisin ;
p36
office que l' on rend quelquefois aux cuisiniers
comme aux autres maris absens.
étant revenu dans notre maison, j' étalai
dans une galerie toutes nos viandes,
que je pendis à des clous le long du mur,
ce qui formait une tapisserie très-agréable
à la vue ; après cela, je songeai à prendre
le repos dont j' avais besoin. Ma maîtresse,
qui couchait dans une salle basse, était
déjà au lit. Je montai dans mon appartement,
qui était un grenier où il ne faisait
pas moins chaud la nuit que le jour, à
cause que le soleil y donnait depuis le matin
jusqu' au soir. J' ôtai ma chemise pour
être plus fraîchement, et je m' étendis tout
nu sur mon grabat, où je m' endormis :
mais mon sommeil, quoique des plus profonds,
fut dissipé une heure après par un
bruit épouvantable de chats qui se battaient
à outrance, et il me sembla que la galerie
leur servait de champ de bataille. Cela
m' inquiéta. Ce serait bien le diable, dis-je
en moi-même, si ces animaux hargneux
p37
en voulaient à notre tapisserie ? Il faut que
j' aille voir de quoi il s' agit, et quel peut
être le sujet de leur différend. Là-dessus
me voilà debout ; et, sans perdre un temps
si cher à remettre ma chemise, je m' empressai
à descendre dans la galerie ; mais
à peine eus-je posé le pied sur mon échelle,
car je n' avais pas d' autre escalier, que mes
yeux furent frappés d' une grande lumière
qui me surprit et m' arrêta tout court. Je
tournai la tête pour découvrir la cause de
cette clarté ; je vis une figure toute nue
comme la mienne, et si noire, que je m' imaginai
que c' était le diable : j' en tressaillis
de peur. Ce fantôme était ma maîtresse,
qui, s' étant éveillée au bruit du combat
des matous, venait, avec une lampe à la
main, au secours de nos faisans et de nos
perdrix. Comme elle s' était aussi couchée
in puris naturalibus , elle avait, dans son
empressement, négligé aussi-bien que moi
de reprendre sa chemise. Nous croyant l' un
et l' autre endormis, cette précaution nous
p38
avait paru superflue. Nous nous aperçûmes
tous deux en même temps. Si je la pris pour
un démon, elle me prit de son côté pour un
lutin. Je poussai un cri horrible ; elle y
répondit par un autre de la même force, et
s' enfuit dans sa chambre avec effroi. Je
voulus, à son exemple, regagner mon galetas ;
mais je glissai par malheur le long
de l' échelle, et tombai dans la galerie si
rudement, que je me fis quelques
meurtrissures.
Je me relevai avec assez de peine, et
cherchant à tâtons un endroit où je savais
bien qu' il y avait un petit fusil, de la mèche
d' Allemagne, des allumettes, et plusieurs bouts
de chandelles, j' en allumai un,
avec quoi je parcourus la galerie pour voir
si les combattans n' y étaient point encore ;
mais nos cris les avaient épouvantés et mis
en fuite. Nous voyant délivrés de nos ennemis,
j' examinai toutes les pièces de notre tapisserie
l' une après l' autre, et en ayant
fait un exact examen, je trouvai que la bataille
p39
sanglante dont le bruit nous avait
réveillés, la patronne et moi, venait de se
donner pour un levraut tout lardé, que les
chats s' étaient disputé avec tant de rage,
qu' il n' en restait plus que les os.
Cela fut cause que je plaçai nos longes,
nos faisans et nos perdrix de manière que,
les croyant hors d' insulte, j' allai me recoucher ;
mais je ne pus fermer l' oeil. Outre que
je me sentais incommodé de ma chute,
l' image de ma maîtresse s' offrait à mon esprit
à chaque instant ; je m' imaginais avoir
encore devant les yeux sa peau basanée.
L' effroyable créature qu' une pareille femme
toute nue ! Enfin le jour étant venu chasser
les ombres d' une si désagréable nuit,
et devant être, par ordre de mon maître,
de grand matin à la cuisine, je me levai et
m' habillai pour m' y rendre. D' abord que j' y
fus arrivé, le cuisinier me demanda des
nouvelles de sa femme et de sa maison. Je
lui dis que la senora se portait à merveille,
et que tout était chez lui en bon ordre. Je
p40
ne jugeai point à propos de lui parler du
démêlé des matous, de peur qu' il ne s' avisât
de m' imputer la triste destinée du levraut
et de punir ma négligence.
C' était un beau tableau à voir que les
préparatifs qui se faisaient à l' hôtel pour
régaler le prince qu' on y attendait, et les
divers mouvemens, tant des gens occupés
dans la cuisine que de ceux qui allaient et
venaient. Il n' y avait qu' à demander tout
ce qu' on souhaitait pour l' avoir, et c' est
ce que tout le monde faisait fort librement.
C' était une dissipation de biens qu' on ne
peut exprimer ; les provisions fondaient
pour ainsi dire à vue d' oeil. L' un disait :
donnez-moi du sucre pour les tourtes ; et
l' autre criait : à moi pour les tourtes du
sucre, et ainsi du reste. Il ne fallait seulement
que changer un peu la façon de demander quelque
chose pour l' obtenir deux ou trois fois. Nous
appellions ces grands repas des jubilés, comme
si nous eussions cru gagner des indulgences
en volant le
p41
seigneur dont nous mangions le pain. Il
est constant que la rivière débordait alors
de tous côtés, et que les poissons nageaient
en grande eau. Pour moi, petit épervier,
j' attendais pour jouer de la griffe que les
gros milans eussent leurs serres pleines. Je
sentis pourtant une si forte démangeaison
dans les mains, que je ne pus me défendre
de les mettre dans un panier d' oeufs,
et d' en glisser doucement dans ma poche
une demi-douzaine.
Le malheur me suivait encore ce jour-là.
Mon maître remarqua cette action ; et s' avisant
à mes dépens de vouloir faire l' honnête
homme et le serviteur zélé, pour jeter
de la poudre aux yeux de plusieurs domestiques
qui étaient présens, il vint à moi
d' un air furieux, et me renversa par terre
d' un coup de pied. Je tombai justement du
côté de la poche où étaient mes oeufs, qui
se cassèrent tous, et firent une omelette
qu' on vit bientôt couler le long de ma
jambe, et qui fournit à la compagnie une
p42
occasion de rire. Le cuisinier seul garda
son sérieux ; et, joignant à l' affront qu' il
m' avait fait les injures et les reproches, il
me dit qu' il m' apprendrait à voler dans
l' hôtel d' un seigneur tel que celui qu' il
servait. Dans la fureur où j' étais contre ce
traître de cuisinier, je fus tenté de lui répondre
que personne en effet ne pouvait
mieux m' enseigner cela que lui, et que ces
oeufs pour lesquels il me châtiait venaient
des poules qu' il m' avait fait porter dans
sa maison le soir précédent. Mais je retins
ma langue, et par là j' évitai de nouveaux
coups de pied, qui n' auraient pas manqué
d' être le prix d' une réponse si caustique.
Belle leçon pour toi, lecteur, si tu as le
bonheur de t' en souvenir, quand tu auras
envie de lâcher quelque bon mot qui pourrait
avoir de mauvaises suites.
Malgré la confusion que me causa ce
triste événement, je ne laissai pas de fourrer
dans mes chausses deux perdrix, quatre
cailles, et la moitié d' un faisan rôti,
p43
avec quelques ris de veau ; ce que je fis
moins par intérêt que par gaillardise ; je
ne voulais pas qu' on dît que j' avais été à
la cour sans avoir vu le roi, ou bien à la
noce sans avoir baisé la mariée. Le banquet
fini, comme nous nous en retournions
le soir au logis mon maître et moi,
il me dit : Guzman, mon ami, ne sois plus
fâché de ce qui s' est passé ce matin dans
la cuisine ; oublie le coup que je t' ai donné.
Il m' importait plus que tu ne penses de te
maltraiter ; je l' ai dû faire par politique.
J' en étais mortifié dans le fond ; mais
écoute, mon enfant, pour te consoler de
cet accident, je t' achèterai demain une
paire de souliers tout neufs. C' était une
chose dont j' avais un très-grand besoin ;
aussi devins-je si sensible à cette promesse,
que je ne gardai plus aucun ressentiment
contre lui. Cependant il ne tint pas
sa parole. Un incident désagréable pour
moi, et que je vais te dire, me priva de ce
présent.
p44
Ma maîtresse, ce soir-là, me fit très-mauvaise
mine. Je jugeai que, depuis l' aventure
de la nuit dernière, elle m' avait
pris en aversion, et je ne me trompais
point dans mes soupçons ; elle n' osait soutenir
mes regards, et il me semblait qu' elle
avait un air honteux ; mais je suis sûr
qu' elle était moins piquée de ce que j' avais
vu ses secrets appas que du bel éloge que
j' en pouvais faire. Quoi qu' il en soit, je
m' allai coucher sans me mettre fort en
peine de ses sentimens ; et dans la résolution
de vendre le jour suivant le gibier et
les ris de veau que j' avais escamotés, je
me levai de si bon matin, que mon maître
était encore au lit quand je sortis. Je courus
au marché, comptant que j' aurais tout
le loisir de me défaire de ma marchandise,
et de me trouver à l' hôtel avant lui. Effectivement,
aussitôt que je fus arrivé dans la
grande place, un vieil écuyer, que je maudis
toutes les fois que j' y pense, se présenta
pour acheter tout ce que j' avais à
p45
vendre. J' étais si pressé, que nous fûmes
bientôt d' accord. Je convins de lui donner
pour six réaux ce qu' il marchandait,
et je n' attendais que l' argent pour partir de
là comme un daim ; mais autant j' avais
d' impatience et de vivacité, autant le vieil
écuyer montrait de flegme et de lenteur.
Il fallut d' abord qu' il mît sous son bras
un petit registre qu' il avait à la main, avec
un grand chapelet dont il était entortillé ;
puis il ôta ses gants crasseux pour les attacher
à sa ceinture ; ensuite, ayant tiré ses
lunettes, il passa plus d' une demi-heure à
les nettoyer, pour mieux voir la monnaie
qu' il me donnerait.
J' avais beau le prier de se dépêcher, et
lui dire qu' une affaire importante m' appelait
ailleurs, il était sourd à ma prière.
Combien employa-t-il de temps à délier sa
bourse ! Et quelles pièces en tira-t-il l' une
après l' autre ! Des quarts, des demi-quarts
de réal, et même des maravédis ; encore
les mirait-il deux ou trois fois chacun en
p46
me les comptant dans la main. Tout cela
me faisait mourir. Ah ! Vieux roquentin,
disais-je entre mes dents, chien de lambin,
veux-tu donc me faire enrager ou
m' amuser ici jusqu' à ce que mon maître,
qui déjà se défie de moi, et qui peut-être
me cherche partout, vienne me surprendre ?
C' est ce que je n' avais pas tort d' appréhender.
Le cuisinier m' avait entendu le
matin sortir de chez lui ; ma diligence lui
avait paru assez extraordinaire ; et, me
soupçonnant d' avoir en tête quelque nouvelle
espiéglerie, il s' était levé et habillé à
la hâte pour se mettre à mes trousses, de
sorte qu' il se trouva derrière moi dans le
moment que le vieil écuyer, après toutes
ses lenteurs, achevait de me payer. Ho,
ho ! Garçon, s' écria mon maître en me
saisissant la main et l' argent, quel marché
faites-vous donc ici ? à ces mots, je demeurai
plus sot qu' un contrebandier qui
se voit pris sur le fait. Je ne répondis rien ;
p47
j' eus même la patience d' essuyer un coup
de pied au cul avec un million d' injures,
et il ne se retira qu' après m' avoir interdit
sa maison, et menacé de m' assommer, si
j' avais la hardiesse de passer jamais devant
la porte de l' hôtel. Mon marchand, pour
ses péchés, demeura là jusqu' à la fin de
la scène, qui ne fut guère moins triste
pour lui que pour moi ; car, m' en prenant
à ce vieux sorcier du mauvais succès qu' avait
eu la vente de ma marchandise, je
me jetai sur lui de rage, et lui arrachai
mes perdrix et mes cailles, en disant que
je voulais avoir mon bien, et qu' il n' avait
qu' à courir après le fripon qui emportait
son argent. En même temps je disparus
aussi promptement qu' un éclair pour aller
vendre mon gibier dans un autre marché,
laissant dans celui-là mon flegmatique
écuyer penser ce qu' il lui plairait de cette
aventure, qu' il regarda peut-être comme
un tour que le cuisinier et moi nous avions
concerté tous deux.
LIVRE 2 CHAPITRE 4
p48
Du service du cuisinier il repasse au métier de
gueux, et vole un apothicaire.
Il vaut mieux posséder un talent utile
que des richesses, puisque la fortune n' est
qu' une inconstante qui nous donne aujourd' hui
une chose qu' elle nous ôtera demain.
Pendant le cours de notre vie, elle nous
rend semblables aux comédiens, qui paraissent
sans cesse sous de nouvelles figures.
Qui m' eût dit qu' après avoir si bien
servi le cuisinier, il me chasserait de chez
lui pour une bagatelle ? Il est vrai qu' ainsi
va le monde, et que les plus honnêtes
gens, pour prix d' avoir rendu mille services
à de grands seigneurs, sont traités
de la même manière à la moindre faute
qu' ils font.
p49
Arrête, Guzman, me dira quelqu' un,
tu vas te perdre dans tes réflexions morales :
où cela nous mènera-t-il ? à mon
cabas, lui répondrais-je aussitôt ; oui,
mon ami, à mon cabas, lequel, étant devenu
pour moi ce que l' éloquence était
pour Démosthènes, et les stratagèmes pour
Ulysse, m' empêcha de sentir vivement ma
situation présente. Vive le cabas ! Il en est
de lui comme des beignets ; il faut y revenir
quand on en a tâté une fois. J' avouerai
qu' en le reprenant je n' étais pas plus
riche que quand il m' avait sottement pris
fantaisie de le quitter ; car je n' avais pas
mis en rente ce que j' avais friponné dans
mon emploi de marmiton : tout ce qui
m' était venu s' en était allé, à la réserve
d' un habit qui valait un peu mieux que
celui que j' avais auparavant.
Pour qu' on n' eût point à me reprocher
que je ne retournais à mon premier métier
que par pure fainéantise, avant que d' acheter
un nouveau cabas, je crus devoir aller
p50
offrir mes services à quelques cuisiniers
qui étaient amis de mon maître, et que je
connaissais. S' ils les eussent acceptés, j' aurais
achevé de me rendre savant dans leur
art, dont j' avais déjà de bons principes,
et pour lequel je pouvais me vanter d' avoir
d' heureuses dispositions ; mais ils savaient
que j' aimais le jeu, et qu' il n' y avait chez
mes maîtres rien de sacré pour ma griffe
lorsque j' étais sans argent. Ainsi, me voyant
sans espérance d' entrer dans les cuisines
des grandes maisons, je repris mon premier
métier : j' endossai le cabas et recommençai
à servir le bourgeois. Si je ne faisais
pas si bonne chère avec mes camarades
qu' à l' hôtel d' où je venais d' être congédié,
je redevenais en récompense indépendant
et maître de mes actions, et cette
sorte de vie était sans doute préférable à
l' autre ; outre qu' étant naturellement assez
sobre, je devais peu regretter une maison
où régnait l' intempérance.
Nous avions dans la place, auprès de
p51
sainte-croix, une habitation qui nous appartenait
en propre : c' était un petit corps
de logis que nous avions acheté des deniers
du public. Nous tenions là nos juntes, et
nous y faisions nos festins. Je me levais
avec le soleil ; je parcourais les boutiques,
j' allais chez les boulangers et chez les bouchers ;
je faisais ma récolte pour toute la
journée. Ceux de nos voisins qui n' avaient
point de valets pour porter les provisions
qu' ils achetaient prenaient plaisir à m' employer,
et je les servais avec une fidélité
qui me mit en réputation dans les marchés :
c' était à qui m' aurait et m' occuperait.
On donna dans ce temps-là des commissions
à quelques officiers pour faire des
levées. Quand cela arrive, le bruit s' en
répand partout ; le peuple ému s' assemble
par pelotons pour raisonner là-dessus, et
il n' y a point de maison où il ne se tienne
un conseil d' état : dans la nôtre, comme
de raison, l' on ne fut pas muet sur les desseins
de la cour. Nous avions parmi nous
p52
des spéculatifs dont les conjectures n' étaient
pas toujours éloignées de la vérité.
Le bon sens est de toute condition. Quand
nous étions tous rassemblés le soir, et
que chacun rapportait ce qu' il avait vu
ou entendu pendant la journée dans les
principales maisons de la ville, nous nous
entretenions de tout cela ; et je t' assure que
s' il y en avait parmi nous qui disaient des
impertinences, il y en avait d' autres qui
formaient des raisonnemens dont la justesse
et la solidité se trouvaient justifiées
dans la suite par les événemens. Je me
souviens que nous avions entre autres un
certain gueux qui avait deux jambes de
bois, et qui se tenait tout le jour sur un
pont qu' il avait choisi pour son poste : ce
drôle-là raisonnait d' une manière qui aurait
étonné un ministre d' état.
Il fut décidé dans notre conseil que les
levées qu' on faisait, et dont on cachait la
destination, devaient être pour l' Italie ; ce
qui se trouva véritable, ainsi que je le dirai
p53
ci-après. La première fois que j' entendis
parler de ces troupes, cela fit une si forte
impression sur mon esprit, que je n' en pus
dormir de toute la nuit. Pour comble de
tourment, je me remis dans la tête mon
voyage de Gênes. Me voilà plus que jamais
pressé de l' envie de voir mes parens, auprès
de qui je ne doutais pas qu' une fortune
brillante ne m' attendît, puisqu' ils étaient
tous puissamment riches, et quelques-uns
même sans enfans. Je m' imaginais surtout
que ces derniers seraient charmés d' avoir
un héritier de mon mérite. Il est vrai qu' à
cette agréable pensée j' en faisais succéder
de tristes : pourrais-je bien, disais-je, avoir
le front de m' aller présenter devant de nobles
génois sous un misérable habillement ?
Et quand je leur apprendrai que je suis leur
parent, ajouteront-ils foi à mes discours ?
Je veux qu' ils soient assez simples pour le
croire ; ils ne manqueront pas de me traiter
de fourbe et d' imposteur pour garder
le decorum de leurs excellences. Peut-être
p54
même n' en serais-je pas quitte à si bon
marché. Mon père, à qui le génie de sa
nation était bien connu, disait souvent qu' on
ne devait point se fier aux génois quand il
s' agissait de leur intérêt ou de leur réputation.
Mais, un moment après, je jugeais
plus favorablement de mes parens ; ils me
paraissaient d' honnêtes gens comme feu
mon père, dont j' étais persuadé que la
mémoire leur était en trop grande vénération
pour me refuser leur assistance dans l' état
où ils me verraient. Ils n' oseront dire,
ajoutais-je, que je suis un menteur ; ils sont
trop prudens pour me traiter de la sorte
sans m' avoir auparavant interrogé sur les
affaires de notre famille, et c' est où je les
attends. Je leur en dirai des particularités
qui leur feront bien connaître qu' il n' y a
qu' un fils de mon père qui puisse les savoir.
De plus, ces choses particulières sont telles,
qu' il ne serait pas honorable pour eux que
je les allasse rendre publiques ; ce qui les
obligera sans doute à me ménager.
p55
Je flottais de cette manière entre la crainte
et l' espérance. Tantôt il me semblait que je
me flattais trop, et tantôt que je m' alarmais
mal à propos. Je m' arrêtai à cette dernière
pensée, à laquelle mon esprit trouvait
le mieux son compte ; et vérifiant le
proverbe qui dit, si tu veux être pape,
mets-toi-le bien dans la tête, je résolus de
profiter de l' occasion favorable que m' offraient
ces nouvelles levées de faire le
voyage d' Italie. Un jour que j' étais assis
près d' une boutique, dans mon poste ordinaire,
et que je rêvais aux plaisirs infinis
que j' aurais à Gênes, j' entendis une voix
qui me tira de ma rêverie en m' appelant
deux ou trois fois. Je jetai les yeux de toutes
parts pour voir qui savait si bien mon
nom, et je remarquai que c' était un vénérable
apothicaire que j' avais déjà servi. Il
me fit signe d' aller à lui ; j' y courus : mais
deux de mes camarades, qui en étaient plus
proches, me prévinrent et s' empressèrent
à lui faire agréer leurs services avant que
p56
j' arrivasse. Cependant il les repoussa d' un
air brusque en leur disant : non, non,
tirez ; oiseaux de mauvais augure, ce n' est
pas viande pour vous, c' est pour mon fidèle
Guzman. Il ne croyait pas si bien dire. Puis,
m' adressant la parole quand je fus auprès
de lui : ouvre ton cabas, ajouta-t-il. Je
l' ouvris, et aussitôt il jeta trois sacs d' argent
qu' il tenait enveloppés dans un coin
de son manteau. à quel chaudronnier faut-il
porter ce cuivre ? Lui dis-je alors avec un
souris. Ce cuivre ! Répondit l' apothicaire
en souriant à son tour ; voyez ce gueux
qui prend cela pour du cuivre ! Allons,
l' ami, continua-t-il, marchons, je suis
pressé : il faut que j' aille payer un marchand
étranger qui m' a vendu des drogues.
C' était bien là son dessein ; mais j' en formai
un autre dès que j' eus entendu prononcer
ces mots charmans, ouvre ton cabas . La nouvelle
de la naissance d' un fils unique
cause moins de joie à un tendre
p57
père que je n' en ressentis à ces douces paroles,
qui se gravèrent en lettres d' or dans
mon coeur, si l' on peut parler ainsi. Je
regardai ces trois sacs comme un présent que
la fortune me faisait pour me mettre en
état de jouer un beau rôle à Gênes : je
croyais déjà les tenir en ma possession. Mon
homme, qui ne se défiait point de moi,
ayant fait plus d' une épreuve de ma fidélité,
prit les devans, et je commençai à
le suivre, feignant de temps en temps d' avoir
besoin de m' arrêter un instant pour
me reposer, comme si j' eusse trouvé la
charge un peu trop forte, au lieu que dans
le fond je l' aurais voulue encore plus pesante.
Je mourais d' envie de rencontrer
une foule de peuple ou bien quelque détour
qui me donnât moyen de disparaître subitement
aux yeux de l' apothicaire, lorsque
nous passâmes justement devant une maison
que je connaissais, et qui avait une
porte de derrière. J' entrai dedans avec
précipitation, et, après l' avoir traversée sans
p58
trouver personne sur mon passage, j' enfilai
deux ou trois rues en moins d' une minute,
avec autant de légèreté que si j' eusse
eu des ailes aux pieds. Mais quand je jugeai
que mon homme avait perdu mes traces,
je ne marchai plus qu' au petit pas et d' un
air tranquille en apparence, afin de ne
donner aucun soupçon du coup que je venais de
faire.
J' allai de cette façon jusqu' à la porte la vega ,
c' est-à-dire de la plaine, d' où, faisant toujours
bonne contenance, je gagnai le bord
du Mançanarès ; de là, traversant
la maison Del Campo , je fis une bonne
lieue au travers des buissons et des ronces.
à l' entrée de la nuit je me glissai parmi des
peupliers, et m' arrêtai dans un endroit des
plus couverts, et fort voisin de la rivière,
pour penser mûrement au parti que j' avais
à prendre ; car il ne suffit pas, disais-je,
d' avoir bien commencé, il faut continuer
et finir de même. De quoi me servirait d' avoir
fait une si bonne prise, si je ne pouvais
p59
la conserver ? Si je venais à être pincé,
je serais obligé de rendre gorge et de perdre
avec cela mes deux oreilles ; cherchons
donc autour d' ici quelque lieu où ma
proie puisse être en sûreté.
Après avoir rêvé long-temps à cela, je
m' avisai de faire un trou de deux pieds de
profondeur au fond de la rivière, et d' y
mettre mon cabas avec mes trois sacs dedans ;
puis, l' ayant couvert de deux grosses
pierres, j' enfonçai tout auprès dans le sable
un long bâton, pour mieux me faire reconnaître
l' endroit qui recélait mon cher
trésor. Cette grande opération finie, je me
couchai au pied d' un arbre, vis-à-vis de la
balise, et j' y passai la nuit, non sans
inquiétude, quoique fort satisfait de me voir
si bien dans mes affaires. Le jour étant
venu, je me cachai dans un hallier, où
j' eus la patience de demeurer jusqu' au soir.
Alors la faim, qui chasse le loup hors du
bois, me fit sortir de mon gîte pour aller
acheter des vivres, non dans les villages
p60
des environs, où l' apothicaire pouvait avoir
envoyé des alguasils et des archers pour
me chercher, mais à Madrid même, comme
en effet c' était le plus sûr. Indépendamment
de mon magot, j' avais dans ma poche assez
d' argent pour faire cette dépense. Je
retournai donc le long du Mançanarès à la
ville, d' où je revins trois heures après par
le même chemin avec un panier où il y
avait des provisions pour huit jours. J' employai,
en homme affamé, la meilleure
partie de cette nuit à me bourrer l' estomac
de pain et de viande, et le reste à dormir.
Le lendemain, en me réveillant au lever
de l' aurore, je me sentis violemment agité
du désir curieux de savoir ce qu' il y avait
dans les trois sacs. J' eus beau faire réflexion
que c' était le diable qui me tentait, et que
je ne pouvais contenter ma curiosité sans
m' exposer à être vu de quelqu' un, il n' y
eut pas moyen d' y résister. J' étais comme
cela ; je ne triomphais de mes tentations
qu' en m' y abandonnant. Il fallut pour mon
p61
repos me donner ce plaisir, qui sans doute
était le plus grand que j' eusse eu depuis
que j' étais au monde. Je m' approchai de
la rivière ; et, après avoir regardé à droite
et à gauche pour voir si je n' apercevrais
personne, je tirai de l' eau mon cabas, que
j' emportai tout mouillé dans ma cage, et
là j' ouvris mes sacs. Il y avait dedans deux
mille cinq cents réaux, le tout en bon argent,
à la réserve de trente pistoles d' or,
que je trouvai enveloppées d' un petit linge
dans un des sacs. Je passai la journée entière
à compter et à recompter mes espèces
avec une extrême satisfaction ; et, lorsque
la nuit fut arrivée, je les remis dans
mon cabas, que j' allai porter dans son trou.
N' ayant pas dessein de faire un journal,
je te dirai, lecteur, qu' après avoir été caché
de cette sorte dans le bois du Prado
deux semaines entières, je m' imaginai qu' il
n' y avait plus rien à craindre pour moi, et
que tous les lévriers de la justice s' étaient
lassés de me poursuivre. J' allai repêcher
p62
mes sacs, que je mis au fond de mon panier
sous de nouvelles provisions que j' avais
été encore acheter à Madrid. Pour mon
cabas, je le laissai dans l' eau sous les deux
pierres. Je coupai ensuite deux bâtons,
dont l' un me servit à porter mon panier sur
mon cou, et je fis de l' autre une manière
de bourdon, avec quoi, nouveau pélerin, je
pris la route de Tolède tout au travers des
champs, croyant devoir par précaution
m' éloigner des grands chemins.
LIVRE 2 CHAPITRE 5
De la rencontre qu' il fit d' un jeune homme en
allant à Tolède, et de ce qui se passa entre
eux.
J' allais de si bon pied, qu' après une
marche de deux nuits je me trouvai le matin
au milieu de la Sagra, près d' un bois
que l' on appelle Açuqueyca, et qui n' est
p63
qu' à deux petites lieues de Tolède. J' entrai
dans ce bois pour m' y reposer presque
toute la journée, ne voulant point arriver
dans la ville avant la nuit. Je m' assis à
l' ombre d' un arbre fort touffu, et je commençai
à rêver aux emplettes que je ferais.
Il m' eût fallu quatre fois plus d' argent que
je n' en avais pour acheter toutes les choses
que je me proposais d' avoir. Il me serait
impossible de dire toutes les visions qui
me passèrent par l' esprit. Je ne craignais
plus de paraître comme un gueux devant
mes parens : car je ne songeais uniquement
qu' à Gênes, et je ne faisais tant
d' achats que pour y briller par ma
magnificence.
En me repaissant l' imagination de toutes
ces chimères, je ne pus voir couler à mes
pieds un ruisseau d' une onde pure et nette
sans être tenté de me rafraîchir un peu.
Avec cela, comme je commençais à me
sentir de l' appétit, je mis la main dans mon
panier, et j' étalai sur l' herbe le reste de
p64
mes provisions pour déjeuner. à peine eus-je
mangé quelques morceaux, que j' entendis
du bruit. Je tournai aussitôt la tête, et
je vis, avec une frayeur mortelle, un homme
à quatre pas de moi, appuyé contre
un arbre, au pied duquel il était assis.
Mais, l' ayant considéré avec attention, je
me rassurai. C' était un garçon à peu près
de mon âge. Il paraissait si neuf, qu' il avait
encore, comme on dit, le lait sur les lèvres.
Quoiqu' il fût fort bien vêtu, et qu' il
eût à côté de lui un gros paquet où j' entrevoyais
des habits et du linge, il avait un air
piteux qui ne prévenait pas les yeux en
faveur de sa bourse. Je jugeai que ce devait
être un chevalier errant de mon espèce,
lequel avait aussi fait la sottise de quitter
sa famille pour voir le pays. Nous nous
envisageâmes l' un l' autre pendant quelques
momens sans nous rien dire ; mais, comme
je remarquai qu' il attachait ses regards sur
mes provisions d' une manière à me persuader
qu' elles lui faisaient envie, j' eus pitié
p65
de ce pauvre enfant. Sa mine me rappela
celle que j' avais devant ce moine qui me
fit part de son dîner dans une hôtellerie,
et je ne fus pas moins charitable que sa révérence.
Je demandai à ce jeune garçon
fort poliment s' il voulait me faire l' honneur
de déjeuner avec moi. La honte l' empêcha
de se rendre d' abord ; cependant, lorsque
je l' eus prié une seconde fois de se mettre
de la partie, il ne fit plus de façon, et alors
il m' avoua qu' il y avait près de vingt-quatre
heures qu' il n' avait mangé : ce que
je n' eus pas de peine à croire quand je vis
de quelle manière il expédiait les morceaux
de pain, de viande et de fromage que je lui
servais.
Nous nous fîmes pendant le repas des
questions réciproques sur nos voyages. Il
me dit qu' il venait de Tolède, et qu' il allait
à Madrid ; et moi je lui dis que je venais
de Burgos, et que j' allais à Cordoue. Il me
fit un roman du sujet de son pélerinage,
et je ne fus pas plus sincère que lui. Pour
p66
un novice il savait assez bien mentir, et
il ne démentait point la réputation que les
gens de Tolède ont d' avoir de l' esprit. Je
lui demandai pourquoi il se mettait en chemin
sans munitions de bouche. Il me répondit
qu' il n' avait pas eu le temps de s' en
pourvoir, ayant été obligé de partir avec
précipitation, et qu' il était plus chargé de
bagage que d' argent. Tant pis, lui dis-je,
tant pis ; l' argent est la meilleure pièce
du sac d' un voyageur. Quand vous iriez
à Saint-Jacques en Galice par dévotion,
je ne vous conseillerais pas de compter sur
la charité du monde ; car elle s' est fort
refroidie : il faut au pélerin une autre
ressource que son bourdon. J' en demeure d' accord,
repartit le tolédan ; je sais bien que
c' est une imprudence que de s' embarquer
sans biscuit. Mais je n' ai pu faire autrement,
et il est inutile de parler de cela
davantage.
Il ne tiendra pourtant qu' à vous, repris-je,
de réparer votre faute, en vous défaisant
p67
d' une partie de vos hardes ; aussi-bien
je crois que ce gros paquet doit vous charger :
l' argent est plus portatif. J' en conviens,
dit le jeune garçon, et vous vous
imaginez bien que je vendrai la moitié de
mes nippes sitôt que je serai dans un endroit
où je pourrai trouver des acheteurs.
Peut-être, lui répliquai-je, que, sans aller
plus loin, vous avez rencontré un homme
disposé à vous décharger de la meilleure
partie, et à vous compter des espèces sonnantes.
Montrez-moi ce qu' il y a dans votre
paquet, et je mettrai à part ce qui m' accommodera.
Mon petit homme pâlit à ces paroles. Il me prit
pour un fripon qui avait
envie de lui faire payer son écot en lui enlevant
quelques-unes de ses hardes, ou du
moins pour un gaillard qui voulait s' égayer ;
car mon habit, dont il n' aurait pas donné
quatre maravédis, ne lui permettait pas
de croire que j' eusse parlé sérieusement.
C' est ainsi que le monde juge aujourd' hui :
l' habillement nous fait bien ou mal
p68
penser des personnes que nous ne
connaissons point. Tel je te vois, tel je te
crois.
Je remarquai bien à son trouble, ou,
pour mieux dire, je lus dans son âme que
mes intentions lui étaient suspectes, et
comme il ne me répondait pas, je tirai
froidement de mon panier un de mes sacs ; je
le déliai, mis la main dedans, et faisant
briller à ses yeux une poignée de réaux :
mon petit seigneur, lui dis-je, il me semble
qu' en voilà bien assez pour payer quelqu' une
de vos nippes. Il changea de visage
à mon action ; il cessa de manger, courut
d' un air gai à son paquet, et me l' apporta
en me disant que tout ce qu' il avait était à
mon service. En même temps il voulut me
montrer ses plus belles hardes ; mais je m' y
opposai. Attendez, lui dis-je, cela ne presse
pas ; achevons de déjeuner auparavant. Ces
mots furent une nouvelle sauce pour son
appétit. Il se remit à manger comme s' il
n' eût pas déjà fait honneur à mes provisions,
p69
et de temps en temps il laissait éclater
des transports de joie qu' il ne pouvait
retenir.
Pour détruire la mauvaise opinion qu' il
avait de ma figure, et l' empêcher de soupçonner
que l' argent qu' il venait de me voir
fût un bien mal acquis, je lui tins ce discours :
" seigneur cavalier, tel que je vous
parais, je ne laisse pas d' être d' aussi bonne
famille que vous. C' est ce que je veux vous
apprendre pour vous faire connaître que
les apparences nous trompent souvent. J' avais
en partant de Burgos un habit et des
hardes aussi propres que les vôtres. Je les
vendis à la première ville par où je passai,
pour me débarrasser d' un fardeau incommode,
et je me couvris de ces haillons pour
faire peur, ou du moins compassion aux
voleurs qu' un riche habillement aurait
tentés. Si je n' eusse pas eu l' esprit d' en user
ainsi, j' aurais été volé cent fois pour une,
et je serais à l' heure qu' il est sans argent.
Comme j' ai dessein de m' arrêter à Tolède,
p70
et d' y faire même un assez long séjour avant
que de me rendre à Cordoue, j' ai besoin
présentement d' un bon habit ; et si vous en
avez un qui me convienne, je suis prêt à
l' acheter. "
le tolédan, brûlant d' impatience de faire
affaire avec moi, la bouche encore pleine,
étala sur le gazon un habit complet avec le
manteau d' un bel et bon drap gris-musc,
qu' il accompagna de deux chemises fines
et d' une paire de bas de soie. J' essayai le
tout, qui semblait avoir été fait pour moi.
Le jeune homme ne cessait de me le dire
pour m' en donner plus d' envie. On eût dit
qu' il appréhendait que mon argent ne lui
échappât, ou que je ne vinsse à changer de
sentiment ; ce qu' il ne devait pas craindre.
Il voulait vendre, je voulais acheter ; notre
marché fut bientôt conclu. Il me demanda
cent réaux ; je les lui comptai. Ensuite nous
fîmes un troc. Il me donna pour mon panier
un sac de cheval où étaient quelques
hardes, et dans lequel je mis mon argent
p71
avec les deux chemises et les bas de soie.
Pour l' habit, je le laissai sur mon corps,
et je pendis le vieux à un arbre avec tout
le reste de mes guenilles, comme un monument
de ma gueuserie. Le tolédan, de
son côté, remplit le panier de nippes et de
vivres qui restaient, car je les lui donnai
de bon coeur. Pendant que nous étions occupés
de tous ces soins le soleil baissait insensiblement.
Enfin l' heure de notre séparation arriva. Nous nous
embrassâmes avec mille démonstrations d' amitié ;
après quoi chacun continua sa route, tous deux
également satisfaits de notre rencontre. Nous
tournâmes même la tête l' un vers l' autre
après nous être quittés, pour nous dire encore
adieu par signes, et nous souhaiter un
heureux voyage.
LIVRE 2 CHAPITRE 6
p72
Il arrive à Tolède. Il y fait le personnage d' un
homme à bonnes fortunes. Détail de ses aventures
galantes.
Il était plus de neuf heures lorsque j' entrai
dans la célèbre ville de Tolède. Je me
donnai deux coups de peigne, et surtout
j' eus grand soin d' essuyer mes pieds poudreux,
afin de pouvoir dire effrontément
que je venais d' arriver en carrosse. Je me
fis enseigner la meilleure hôtellerie, où
j' allai demander à souper et à coucher en
jeune homme qui paraissait en état et dans
la disposition de faire de la dépense. Voilà
les gens qu' on aime dans ces sortes d' endroits.
On me donna une belle chambre où
il y avait un bon lit, et l' on me servit
comme un prince. Je soupai parfaitement
bien, et dormis encore mieux.
p73
Le lendemain, après m' être fait donner
mon chocolat, afin que l' on crût par là
que je n' étais pas un homme du commun,
j' ordonnai qu' on envoyât chercher un chapelier,
un cordonnier et un fourbisseur,
pour avoir un chapeau, des souliers et une
épée qui répondissent au reste de mon
équipage. Mais l' essentiel était de faire venir
un tailleur, pour déguiser autant qu' il
serait possible l' habit que j' avais acheté,
de peur que, si par hasard je venais à
rencontrer dans la rue quelques parens du
jeune garçon qui me l' avait vendu, je ne
donnasse matière à des soupçons dangereux
pour moi ; comme en effet je devais craindre
que cet habit ne fût reconnu, et que
l' on ne m' accusât de l' avoir volé, et peut-être
assassiné le jeune homme qui le portait. La
justice sur cela s' en serait mêlée,
et il n' en aurait pas fallu davantage pour
me perdre. Je demandai donc un tailleur :
on m' en amena un qui me servit à souhait.
En moins de quatre ou cinq heures il déguisa
p74
si bien l' habit, en couvrant les manches
de taffetas, en changeant les boutons,
et en mettant un collet de velours au manteau,
que le diable lui-même y aurait été
trompé.
Je contentai mon tailleur ; et, ravi de
pouvoir sortir sans que mon habillement
me fît des affaires, j' allai vers le soir me
promener au zocodover , où il y a ordinairement
de fort beau monde. Tout métamorphosé que
j' étais, je ne laissais pas
d' appréhender de rencontrer quelqu' un de
ma connaissance. Cette crainte toutefois
ne m' empêcha pas de prendre plaisir à me
voir agacer par de jolies dames de moyenne
vertu, qui, me regardant comme un jouvenceau
qui n' avait point encore été à Cythère,
voulaient m' en montrer le chemin ;
mais j' eus la force de me défendre contre
leurs oeillades séduisantes.
Ce qui m' étonna dans cette promenade,
ce fut la propreté des cavaliers. Mon habit,
malgré la peine que mon tailleur s' était
p75
donnée pour l' ajuster et l' enjoliver,
paraissait si vilain en comparaison des
leurs, que je résolus d' en avoir un autre.
Dans le temps que je formais cette résolution,
un gentilhomme monté sur une belle
mule traversa le zocodover . L' habit qu' il
portait me charma ; je le trouvai d' un goût
si galant, que je me proposai d' en faire
faire un semblable. Peu s' en fallut que dès
le soir même je n' envoyasse chercher mon
tailleur pour cela. Je gagnai pourtant sur
mon impatience d' attendre jusqu' au lendemain.
Il est vrai que, sans pouvoir fermer l' oeil
de toute la nuit, je ne fis que
penser à la bonne mine que j' aurais sous
cet habit nouveau. Néanmoins, quelque
envie que j' eusse de m' en voir revêtu, des
réflexions sensées venaient la combattre
lorsque je songeais à combien pourrait
monter cette dépense.
Eh bien ! Monsieur Guzman, me disais-je,
vous prétendez donc vous habiller magnifiquement
et damer le pion aux galans
p76
de Tolède ? C' est fort bien fait à vous.
Courage, mon ami ; dépensez vos réaux
sans considérer que vous avez joué gros
jeu pour les gagner ; cela ne mérite pas
votre attention. Vous voulez que votre argent
s' en aille, il s' en ira. Faites faire ce
bel habit que vous avez dans la tête et
vous jetez dans le commerce des femmes,
vous serez bientôt obligé de reprendre le
cabas ; comptez là-dessus : mais on ne
rencontre pas tous les jours des apothicaires
qui se laissent purger.
Toutes ces réflexions ne firent que se
présenter à mon esprit sans le frapper. Il
ne fut pas sitôt jour que j' envoyai chercher mon
tailleur, à qui je dis mes intentions, après
lui avoir dépeint fidèlement l' habit
que j' avais vu, et il promit de m' en
faire un tout pareil. Il se chargea du soin
d' acheter tout ce qui était nécessaire pour
cela, m' assurant que je serais servi promptement ;
car je lui demandai surtout de la
diligence, comme si je n' eusse attendu que
p77
cet habit pour m' aller marier. Il ne manqua
pas de me l' apporter au bout de deux
jours. Jamais habit ne fut plus galant ni
plus magnifique ; l' or y brillait de toutes
parts. Quand je l' eus sur le corps, je fus
ébloui de ma bonne mine et de ma taille,
qui était déjà bien marquée, quoique
j' eusse à peine quinze ans. Je crois que
j' étais alors la vivante image de mon père
dans sa jeunesse, ayant ainsi que lui le
teint blanc et vermeil, et les cheveux d' un
blond roux. Je me regardais sans cesse
dans le miroir, et bientôt il me prit envie
de sortir pour aller me faire admirer dans
la ville. Il fallait être aussi enchanté que
je l' étais de ma figure pour satisfaire mon
tailleur sans le chicaner sur son mémoire,
que j' aurais pu en conscience réduire aux
deux tiers ; mais je m' imaginais qu' un
habit de si bon goût ne pouvait trop se
payer. Mon hôtesse, me voyant si bien
vêtu, me dit qu' il me manquait tout au
moins un laquais. J' en arrêtai sur-le-champ
p78
un qui avait l' air d' un page, et je
le fis habiller de neuf, afin qu' il parût plus
digne d' un maître tel que moi.
Dès le premier dimanche je me rendis à
la grande église avec mon laquais, à qui
j' avais donné des leçons sur la manière
dont il devait me suivre pour me faire
honneur. J' y trouvai beaucoup d' hommes
et de femmes du bel air ; je fendis fièrement
la presse, et visitai les chapelles
l' une après l' autre, ce qui fit penser à
bien du monde que ce n' était pas sans
dessein ; et toutefois je n' en avais point
d' autre que de me montrer. Je me plaçai
entre les deux choeurs, ayant observé que
les principales dames se mettaient dans
cet endroit.
C' est là que je jouai le rôle que j' avais
vu faire à quelques jeunes fous de Madrid,
et que j' avais répété vingt fois ce matin-là
dans mon miroir. Je choisis d' abord une
place d' où je pouvais être examiné depuis
les pieds jusqu' à la tête ; ensuite j' avançai
p79
l' estomac et me soutins sur une jambe,
pendant que je tendais l' autre avec tant
de roideur, qu' elle ne touchait presque
point à terre ; affectant avec cela de faire
voir que j' étais bien chaussé, et que j' avais
des jarretières à la mode de ce temps-là,
c' est-à-dire à l' allemande. Comme cette
posture me gênait fort, j' étais obligé d' en
changer à tout moment, et je faisais diverses
grimaces aux dames qui me regardaient. Je
souriais à l' une, j' envisageais
l' autre d' un air froid, j' avais des yeux
languissans pour celle-ci, et des yeux
éblouis pour celle-là. Enfin j' en fis tant,
que les femmes et les hommes, dont mon
visage inconnu attira les regards, s' en
étant aperçus, commencèrent à rire à mes
dépens. Mais c' est ce que je n' eus garde
de remarquer : j' avais trop bonne opinion
de moi pour m' imaginer qu' on pût trouver
du ridicule dans mes manières.
Cependant toutes les dames ne se moquèrent
point de mes airs extravagans ; il
p80
y en eut même parmi elles qui en furent
charmées ; car, sans vouloir offenser les
femmes en général, on peut dire qu' il y en
a pour qui les hommes les plus impertinens
semblent être faits. J' eus entre autres
le bonheur de plaire à deux jolies personnes
qui ne purent se défendre de me le
témoigner. La passion de l' une fut l' ouvrage
de mes regards et de mes grimaces ;
mais pour les sentimens de l' autre, je ne
les dus qu' à mon étoile. La première de
mes deux conquêtes était une éveillée qui
avait l' oeil fripon et le visage piquant. Je
la lorgnai en novice, ce qui ne lui déplut
point, les femmes aimant beaucoup mieux
les apprentis que les maîtres. Elle répondit
à mes mines, et cela me suffit pour me
croire en droit de la suivre après la messe
pour savoir sa demeure. Elle marchait fort
lentement, comme pour m' avertir que ce
serait ma faute si elle m' échappait ; j' allais
derrière elle du même pas, en lui disant de
temps en temps des choses flatteuses, le
p81
plus spirituellement que je le pouvais à
mon âge. Elle gardait le silence, et se
contentait de tourner quelquefois la tête
pour me regarder d' une façon qui me persuadait
qu' elle n' osait me rien dire à cause
de la duègne dont elle était accompagnée.
Nous arrivâmes auprès de saint-Cyprien,
dans une petite rue détournée où elle demeurait.
Elle me fit en entrant chez elle un
signe de tête, pour me témoigner qu' elle ne
trouvait pas mauvais que je l' eusse suivie,
et elle n' oublia pas de me lancer une oeillade
qui me remplit d' amour et de joie. Je
remarquai bien sa maison ; et, me proposant
de venir dès ce jour-là même me présenter
devant ses fenêtres, je repris d' un
pied léger le chemin de mon hôtellerie.
Je fus à peine dans une autre rue, qu' une
espèce de soubrette, couverte d' une épaisse
mante, me dit en passant près de moi assez
vite : seigneur cavalier, je vous prie de vouloir
bien suivre mes pas, j' ai à vous parler
d' une affaire très-importante. Je ne balançai
p82
point ; je marchai sur ses talons, et
nous nous arrêtâmes tous deux à l' entrée
d' une porte cochère que nous rencontrâmes
ouverte. Là, voyant que personne ne
pouvait nous entendre, elle m' adressa ce
discours : charmant inconnu, vous êtes si
bien fait et si aimable, que vous ne serez
pas surpris sans doute quand je vous dirai
qu' une femme de qualité, qui vient de vous
voir dans une église, est enchantée de votre
air noble et galant ; elle voudrait avoir avec
vous un entretien secret. C' est une dame
nouvellement mariée, et si belle, que...
mais, ajouta-t-elle en s' interrompant elle-même,
je ne vous en dirai pas davantage ;
il faut vous laisser le plaisir de la surprise
que sa vue doit vous causer.
J' avalai tout cela doux comme lait, et je ne
me possédais pas, tant j' étais enivré de mon
mérite. J' affectai pourtant de me montrer
modeste. Je répondis à cette intrigante que
sa maîtresse me faisait trop d' honneur, que
j' en étais confus ; que je ne doutais pas que
p83
ce ne fût une dame de la première volée ;
et qu' enfin j' avais une grande impatience
d' aller chez elle me jeter à ses genoux pour
la remercier de ses bontés. Seigneur, me
répliqua la confidente, vous ne sauriez la
voir dans sa maison, ce serait trop risquer ;
elle a un mari des plus jaloux : mais enseignez-moi
où vous logez, et je vous promets
que dès demain matin vous aurez avec elle
chez vous une conversation particulière. Je
parus très-sensible à cette promesse ; j' appris
ma demeure à l' officieuse suivante,
qui sur-le-champ me quitta d' un air empressé
pour aller rejoindre sa maîtresse,
qui l' attendait impatiemment, disait-elle,
pour savoir si elle avait des grâces à rendre
à l' amour ou des reproches à lui faire.
Me voilà donc occupé de deux affaires ;
mais je crus devoir donner toute mon attention
à la première : ce n' est pas que la
seconde ne me fît plaisir ; elle flattait
infiniment ma vanité. Qu' il est agréable,
disais-je, d' être un joli homme ! à peine suis-je
p84
arrivé à Tolède, que j' enchante deux femmes,
qui, selon toutes les apparences, sont
des plus qualifiées ; que sera-ce donc si je
demeure long-temps dans cette ville ? J' y
enflammerai toutes les dames. Je retournai
à mon hôtellerie l' esprit tout plein de ces
charmantes chimères, qui pourtant ne
m' empêchèrent pas de bien dîner ; après
quoi je me remis en campagne sitôt que je
le pus, sans être incommodé du soleil. Je
volai vers saint-Cyprien, je passai et repassai
devant les jalousies de la maison où
j' avais vu entrer la dame qui m' avait regardé
favorablement ; point de nouvelles,
aucune femme ne se montra. Cependant
je ne me rebutai point ; je fis le pied de
grue jusqu' au soir, et ma persévérance fut
enfin récompensée : une petite fenêtre basse
s' entr' ouvrit : je m' en approchai, et dans
une nymphe qui vint s' offrir à mes yeux
comme à la dérobée je reconnus ma princesse,
qui me dit d' un air inquiet qu' elle
avait pour voisins des gens fort médisans ;
p85
qu' elle me priait de ne plus paraître dans
la rue et de me retirer pour quelque temps ;
que je revinsse dans deux heures ; qu' elle
était seule au logis avec ses domestiques, et
que, si je voulais, nous souperions ensemble.
Je fis le pâmé à cette ravissante proposition,
que j' acceptai en baisant tendrement
une main de la belle ; en même temps
je demandai qu' il me fût permis de faire
apporter mon plat. Cela n' est pas nécessaire,
me répondit la dame ; mais, comme
les choses que j' ai à vous donner pourraient
n' être pas de votre goût, vous ferez ce qu' il
vous plaira.
Dès que nous fûmes convenus de nos
faits, je disparus, de peur de faire jaser
les voisins et d' abuser des bontés qu' on
avait pour moi. Je rejoignis mon page, qui
m' attendait par mon ordre au bout de la
rue ; je lui donnai de l' argent pour aller
chez un traiteur faire préparer une poularde
fine, deux perdreaux, une tourte de
lapins, avec quatre bouteilles d' un vin délicieux,
p86
du pain et des fruits excellens.
Tout cela fut prêt et envoyé à neuf heures
précises chez la dame, où je me rendis en
même temps. Elle me reçut d' un air gracieux,
me prit par la main et me conduisit
dans une chambre assez bien meublée.
C' était là qu' elle couchait dans un lit de
brocart jaune à fleurs d' argent, et je remarquai
que dans la ruelle, sous un pavillon
de taffetas couleur de rose, il y avait une
cuve où la senora se baignait quelquefois.
Je trouvai dans cette chambre une table
dressée, un couvert propre, avec un buffet
paré de mes bouteilles et de mes fruits. Je
considérai avec plaisir ces préparatifs, qui
me promettaient quelques heures agréables ;
j' aurais seulement souhaité que mon
aimable hôtesse eût paru d' une humeur
plus gaie : elle avait beau s' efforcer de me
faire bonne mine, je m' apercevais qu' elle
avait quelque peine secrète.
Mon infante, lui dis-je, souffrez que je
m' informe du sujet de cette tristesse qui
p87
est peinte sur votre visage, et que vous
voulez en vain me cacher. Bel inconnu,
me répondit-elle en soupirant, puisque je
n' ai pu empêcher ma douleur de se découvrir
à vos yeux, je vous avouerai que je
suis mortifiée d' un contre-temps qui est
arrivé depuis tantôt. Mon frère, de qui je
dépends, et que je croyais encore occupé
à la cour à solliciter une charge considérable,
est de retour à Tolède depuis une
heure ; je vous en aurais fait avertir, si
j' eusse su votre demeure : néanmoins,
ajouta-t-elle, comme il est allé souper en
ville chez une dame dont il est amoureux,
je ne crois pas qu' il revienne au logis avant
minuit. Nous aurons du moins la satisfaction
de souper et de nous entretenir ensemble ;
et ce qui doit achever de nous
consoler, c' est qu' il retournera dans deux
jours à Madrid, où il demeurera trois mois.
Je vous jure que sans cela je serais inconsolable
de son arrivée ; c' est un homme
des plus violens qu' il y ait au monde, et
p88
d' une délicatesse outrée en matière d' honneur.
Je ne puis vous dire jusqu' à quel
point je suis gênée quand il est ici : mais
nous en serons, s' il plaît à dieu, bientôt
délivrés pour long-temps.
Cette confidence modéra bien ma joie.
Le retour imprévu d' un frère, et d' un frère
violent, ne présenta pas à mon esprit une
image riante ; j' en tirai un très-mauvais
augure. J' enrageais entre cuir et chair de
n' avoir pas plus tôt reçu cet avis. Quoique
je ne fusse pas des plus poltrons, j' aimais
mieux me battre dans une rue que dans
une maison, où il fallait nécessairement
se défendre, ou bien se laisser couper les
oreilles. Je crus toutefois, puisque le mal
était sans remède, devoir marquer du courage
et de la fermeté. Je priai la dame de
faire toujours servir à bon compte, en lui
disant d' un air d' intrépidité que, si son
frère venait nous troubler, quelque parti
qu' il voulût prendre, il aurait affaire à un
gaillard qui lui ferait voir du pays. On apporta
p89
les viandes, et nous nous assîmes
tous deux à table. Nous n' avions pas encore
mis la main au plat, que nous entendîmes
frapper rudement à la porte. ô ciel !
S' écria la dame en se levant avec toutes les
démonstrations d' une fille éperdue, voici
mon frère ! Que vais-je devenir ?
Tu crois peut-être que, pour soutenir
l' opinion de bravoure que ma fanfaronnade
pouvait avoir donnée à la belle, je
me préparai à recevoir courageusement le
perturbateur de nos plaisirs, comme je
m' en étais fait fort : tout au contraire. Je
fus si étourdi, si effrayé de ce qu' il s' avisait
de revenir si tôt, que je ne songeai
qu' à chercher un asile contre sa fureur.
J' avais envie de me mettre sous le lit ; mais
la soeur, jugeant que je serais mieux dans
la cuve, m' y fit entrer, et me couvrit d' un
tapis. Malheureusement pour mon habit
doré, la cuve était fort sale et encore toute
mouillée ; de plus, je n' y étais pas trop à
mon aise.
p90
On ouvrit la porte pendant ce temps-là
à ce diable de frère, qui ne fut pas sitôt
dans la chambre, qu' étonné, ou faisant
semblant de l' être, d' y trouver une table
et un buffet si bien garnis, il demeura
quelques momens sans parler ; puis tout à
coup rompant le silence : que vois-je, ma
soeur ? Dit-il d' un air de maître. Pourquoi
toutes ces viandes ? Qui de nous deux se
marie aujourd' hui ? Quelle nouveauté est-ce
donc que ceci ? Pour qui ce festin ? Pour
vous, répondit la tremblante soeur, je vous
attendais. à d' autres, répliqua-t-il ; est-ce
que vous avez coutume de me traiter si
magnifiquement ? Vous ne sauriez me faire
accroire que c' est pour célébrer mon retour
de Madrid, puisque je vous ai dit tantôt
que je soupais en ville. Je conviens de
cela, mon frère, repartit la dame ; mais
vous savez bien qu' il vous arrive assez souvent,
après m' avoir dit la même chose, de
venir me surprendre, et, s' il vous en souvient,
vous vous êtes quelquefois mis en
p91
colère contre moi à cause que vous n' avez
pas trouvé votre souper prêt. Je ne suis pas
satisfait de vos raisons, reprit le frère, et
je crains fort que les médisances de nos
voisins ne soient que trop bien fondées.
Pour une fille de qualité, vous n' avez point
assez de circonspection dans vos démarches.
écoutez : vous connaissez ma délicatesse
sur la réputation ; gardez-vous de
faire quelque pas qui puisse la blesser !
Mais, ajouta-t-il, soupons ; je veux bien,
pour ce soir, penser que vous n' avez pas
eu de mauvaises intentions.
à ces mots, il se mit à table ; sa soeur
s' y assit aussi, et ils commencèrent tous
deux à manger, à gruger mon pauvre souper.
Ce matamore faisait le grondeur en
se bourrant l' estomac à mes dépens. La
dame ne disait pas une parole qu' il ne
s' emportât : il jurait, il blasphémait, et,
quand elle osait le contredire, il se débattait
comme un possédé, l' accablait d' injures, et
semblait vouloir l' assommer. Je levai
p92
doucement deux ou trois fois un coin
du tapis qui me cachait pour voir la mine
de ce méchant homme : mais l' appréhension
que j' avais qu' il ne m' aperçût ne me
permettait guère de le considérer attentivement.
Le temps lui durait moins à table qu' à
moi dans la cuve. Je ne comprenais pas
comment un homme si colère et si emporté
pouvait avoir tant de patience à manger.
Il fut plus d' une heure à jouer des
mâchoires, et cette heure me parut un
siècle. S' il mangeait bien, il buvait encore
mieux. Il vida trois de mes bouteilles pendant
le repas, et quand on eut desservi, il
se fit apporter des pipes et du tabac, pour
expédier, disait-il, la quatrième. Alors la
dame, pour me persuader qu' elle ne demandait
pas mieux que de se défaire de cet incommode,
le pria d' aller fumer dans
sa chambre, et de la laisser en liberté dans
la sienne ; mais il lui répondit brusquement
qu' elle n' avait qu' à se retirer où il lui plairait ;
p93
que, pour lui, il prétendait passer la
nuit dans l' endroit où il se trouvait.
Ces terribles et dernières paroles achevèrent
de me désoler. Jusque-là j' avais
compté que cet abominable homme, lorsqu' il
aurait bu et mangé tout son soûl, s' en
irait dans sa chambre, et que je demeurerais
dans celle de sa soeur à ronger les os
qu' il aurait laissés ; j' espérais du moins
que la fin de la nuit serait plus agréable
pour moi que le commencement ; mais je
ne pouvais plus me flatter de cette espérance.
La dame, comme si elle eût partagé
mes peines, essaya de le détourner de sa
résolution ; et, n' ayant pu en venir à bout
ni par ses prières, ni par ses pleurs, elle
sortit en faisant toutes les grimaces d' une
personne fort affligée. Elle ne fut pas hors
de la chambre qu' il se mit à faire les actions
d' un homme ivre ou privé de jugement.
Tantôt il se tenait assis, et tantôt il
se promenait la pipe à la bouche ; ensuite
il dansait ; puis, prenant son épée, il s' escrimait
p94
contre la muraille. Enfin il sifflait,
il chantait, il parlait tout seul en jurant
comme un juif, en menaçant d' exterminer
tous ceux qui oseraient le regarder
entre deux yeux.
Après avoir employé la moitié de la nuit
à faire ce que je viens de dire, il posa par
précaution son épée nue avec deux pistolets
auprès du lit, sur lequel il se jeta sans se
déshabiller, et s' étendit sur le dos tout de
son long. Dieu soit béni ! Dis-je alors en
moi-même ; je crois que pour s' endormir
il n' a pas besoin qu' on le berce ; il va bientôt
jouer des narines de la belle manière.
Je me trompais encore dans mon calcul :
son vin n' était pas de la nature des autres.
Cet enragé, au lieu de s' abandonner au
sommeil, ne fit, pendant deux heures,
que s' assoupir et se réveiller de moment en
moment, en criant de toute sa force, qui va là ?
comme s' il eût entendu du bruit
dans la chambre. Je n' en faisais pourtant
point d' autre dans ma cuve que celui que
p95
je pouvais faire en levant le tapis pour
mieux entendre s' il dormait, ce qui m' arrivait
assez souvent, dans l' impatience où
j' étais de sortir de cette maudite maison.
Enfin le ciel eut pitié de moi ; ce rodomont,
à la pointe du jour, se mit à ronfler ; alors,
m' exposant à tout événement,
je sortis de la cuve le plus adroitement
qu' il me fut possible ; je gagnai la porte
de la chambre en marchant sur la pointe
du pied et mes souliers à la main ; je levai
tout doucement le loquet ; puis, ayant eu
le bonheur de trouver la clef attachée à la
porte de la rue, je pris le large, et me
sauvai vers mon hôtellerie.
Tout le monde y dormait encore, et particulièrement
mon page, qui, s' imaginant
que je devais passer la nuit dans les bras
de l' amour, s' était couché tranquillement
sans se mettre en peine de moi. Je ne voulus
réveiller personne ; et, remarquant que
l' on ouvrait chez un pâtissier du voisinage,
j' entrai dans la boutique en disant au maître
p96
qu' il voyait en moi un gentilhomme
mourant de faim, et qu' il me ferait plaisir
de me donner quelque chose à manger. Il
me répondit qu' il y avait dans son four
des petits pâtés dignes d' être présentés à
l' archevêque de Tolède, et qu' ils seraient
cuits dans un instant. Je ne jugeai point
à propos de perdre une si belle occasion de
me refaire un peu ; et, en attendant que
l' on tirât les pâtés du four, je m' occupai
l' esprit de ma cruelle aventure, à laquelle
plus je pensais, et plus je m' estimais heureux
d' en être quitte à si bon marché.
Le pâtissier n' avait pas eu tort de me
vanter sa marchandise : je trouvai ses pâtés
excellens, ou bien mon appétit leur
prêta un goût exquis qu' ils n' avaient point.
Quand je sortis de la boutique, il était
jour dans mon hôtellerie. Je montai dans
ma chambre et me mis au lit, où je m' endormis
profondément, après avoir été plus
d' une heure agité du souvenir du frère et de
la soeur, et des rôles différens qu' ils avaient
joués tous deux.
LIVRE 2 CHAPITRE 7
p97
Suite des galanteries de Guzman, et quelle
en fut la fin.
J' aurais fort bien dormi la grasse matinée,
si deux dames ne me fussent pas venues
demander à l' hôtellerie. Il y en avait
une si richement vêtue, que mon laquais,
ébloui de la magnificence de ses habits,
ne crut pas pouvoir se dispenser de venir
troubler mon repos. Il me réveilla donc
pour m' annoncer cette visite. Je jugeai
bien d' abord que c' était la soubrette à qui
j' avais parlé le jour précédent, et qui,
pour me faire connaître qu' elle aimait à
tenir sa parole, m' amenait chez moi sa
maîtresse.
Je n' eus pas sitôt dit qu' on les fît entrer,
que je vis paraître une grande dame
p98
fort bien faite et de très-bon air. à sa démarche
noble et à ses manières aisées, je
m' imaginai que ce devait être quelque
dame titrée. Elle s' avança aussitôt, et
s' assit sur une chaise dans la ruelle de mon
lit. Je me mis en mon séant, et, tenant
mon bonnet de nuit à la main, je lui fis
cinq ou six inclinations de tête
très-respectueuses ; ensuite je la priai de m' excuser
si je la recevais de cette sorte, en lui disant
que j' aimais mieux pécher contre la bienséance
que de laisser attendre à la porte
une dame de son mérite et de sa qualité.
Passons là-dessus, me répondit-elle, et
venons d' abord au fait. Contentez ma curiosité :
depuis quand êtes-vous à Tolède ?
Quelle affaire vous y amène ? Y serez-vous
long-temps ?
Ces questions n' embarrassèrent point du
tout un homme qui savait composer sur-le-champ
des fables ; et je lui en fis de si
belles sur ma naissance et sur les vues de
fortune que j' avais, qu' elle demeura persuadée
p99
que j' étais un illustre seigneur.
Mais il m' échappa une vérité qui gâta tous
mes mensonges. Au lieu de dire que j' étais
à Tolède du moins pour trois ou quatre
mois, je dis que j' y venais seulement pour
me divertir quelques jours. Je m' aperçus
que cela ne produisait pas un fort bon effet.
Elle avait apparemment formé sur moi
quelque dessein que ces paroles déconcertaient ;
et, me regardant comme un oiseau
de passage qu' elle allait incessamment perdre
de vue, elle résolut de m' arracher quelques
plumes auparavant.
Pour en venir à bout, elle commença par
ôter sa mante d' un air libre et gracieux,
découvrant un visage d' une beauté parfaite,
des mains plus blanches que la neige,
avec une partie de sa gorge qui me charma.
Elle leva sa robe, qui était du plus beau
taffetas d' Italie, et, sans affectation, tira
de sa poche un grand rosaire de corail, où
étaient attachés quelques reliquaires avec
plusieurs croix d' or et autres bijoux. Elle
p100
semblait n' avoir aucun dessein, et badinait
avec ce rosaire en me parlant comme
si elle n' eût pas pris garde à ce qu' elle faisait,
lorsque tout à coup elle affecta une
extrême surprise en le regardant. Elle n' acheva
pas un discours qu' elle avait commencé, et elle se
mit à fouiller dans sa poche
avec une inquiétude qui augmentait
de moment en moment. Je lui demandai de
quoi elle paraissait être en peine. Au lieu
de me répondre, elle ne fit que chercher à
terre, devant, derrière et autour d' elle ;
puis, appelant sa suivante qui se tenait à
la porte de la chambre : Marcie, lui dit-elle,
ma chère Marcie, j' ai perdu la grande
croix de mon chapelet, cette grande croix
que mon mari m' a donnée. Que je suis
malheureuse ! Il croira que j' en aurai fait
présent à quelqu' un. Madame, répondit la
soubrette, vous vous affligez peut-être mal
à propos. Que savez-vous si elle n' est point
au logis ? Je crois même l' avoir remarquée
dans votre cabinet. C' est de quoi je veux
p101
tout à l' heure être éclaircie, reprit la dame.
Retournons sur nos pas : je ne puis vivre
dans cette incertitude.
Je fis inutilement tous mes efforts pour
la retenir, en lui représentant qu' il y avait
de pareilles croix chez les orfèvres, et que,
si elle voulait bien y consentir, je lui en
acheterais une. Elle rejeta mon offre, et
me dit d' un air engageant : de grâce, seigneur
cavalier, ne vous opposez pas au
dessein que j' ai de m' en aller. Que je retrouve
au logis ma croix, ou qu' elle soit
perdue, je ne manquerai pas de me rendre
ici demain à la même heure. En achevant
ces mots, elle sortit de ma chambre,
où elle me laissa fort content de sa
figure et fort affligé de son départ
précipité.
Il n' y eut plus moyen de dormir après
cela ; je ne fis que rêver à ma bonne fortune
et au plaisir qu' elle me promettait,
jusqu' à ce qu' il fût temps de me lever pour
dîner. Alors, m' étant habillé, je m' assis à
p102
une petite table sur laquelle on me servit
plus de mets que six personnes n' en pouvaient
manger. Au milieu du repas je vis
revenir Marcie, qui m' apprit d' un air triste
que la croix d' or ne s' était point trouvée.
Ce qu' il y a de chagrinant pour moi, ajouta-t-elle,
c' est que ma maîtresse m' accuse
d' en être la cause ; je l' ai, dit-elle, trop
pressée ce matin pour l' obliger à s' habiller
vite pour venir ici. J' ai été par curiosité
chez un orfèvre, pour voir s' il n' aurait
point de croix d' or à peu près semblable,
et par bonheur il m' en a montré une qui
lui ressemble on ne peut pas davantage. Je
compris ce que Marcie voulait dire par là ;
et, tranchant aussitôt du généreux, je lui
dis que, si elle avait le temps d' attendre que
j' eusse dîné, j' irais avec elle chez l' orfèvre
acheter la croix qu' elle y avait vue. Comme
c' était justement ce qu' elle demandait, elle
me répondit qu' elle ferait tout ce qu' il me
plairait ; puis, se mettant à louer sa maîtresse,
elle m' en dit tous les biens du monde.
p103
Après le repas, nous allâmes chez l' orfèvre,
où je fis l' emplette, que je donnai à
la suivante, en la priant de dire à sa dame
qu' étant en quelque manière la cause de
la perte qu' elle avait faite, il était de mon
devoir de la réparer. La soubrette, ravie
d' avoir son compte, disparut après m' avoir
assuré qu' elle allait bien faire valoir mon
procédé galant, et que sa maîtresse ne
manquerait pas le lendemain de m' en venir
témoigner sa reconnaissance.
Lorsque Marcie se fut éloignée de moi, il
me prit envie de chercher l' occasion de revoir
la dame du quartier saint-Cyprien. Quoique
j' eusse tout lieu de m' imaginer
que c' était une friponne et son frère un
spadassin, j' aimais à me tromper moi-même ;
et, oubliant le tour qu' ils m' avaient
joué, je retournai dans leur rue. J' aperçus
la dame à une jalousie, et j' en fus bientôt
remarqué. Elle me fit signe du doigt qu' elle
avait quelqu' un avec elle, mais que je ne
m' en allasse point. Je demeurai, et peut-être
p104
un quart d' heure après je la vis sortir
de chez elle. Je la suivis de loin. Elle se
rendit à la grande église, y entra, et l' ayant
traversée pour gagner la rue des patins, et
de là celle des merciers, elle se glissa dans
une boutique, d' où elle m' appela par signe.
Je m' approchai d' elle et la saluai.
Que la matoise joua bien son personnage !
Elle fondit tout à coup en pleurs de commande ;
et, se plaignant au ciel d' avoir un
si méchant frère, elle me témoigna la vive
douleur qu' elle avait eue pour l' amour de
moi. Elle me jura cent et cent fois que ce
n' était pas sa faute s' il m' était arrivé une
si triste aventure. Elle me dit ensuite que,
pour me consoler de la mauvaise nuit que
j' avais passée, elle m' en préparait une
meilleure ; que son frère allait partir dans
un moment pour la campagne, où il serait
au moins deux jours, et que je n' avais ce
soir-là qu' à retourner chez elle ; enfin elle
me parla de façon qu' elle m' attendrit de
nouveau. J' eus la faiblesse de lui promettre
p105
que je me rendrais à sa maison d' abord que
la nuit serait venue.
Comme la dame était entrée dans cette
boutique, elle n' en voulut pas sortir sans
marchander quelques bagatelles à l' usage
des femmes, et elle en acheta pour cent
cinquante réaux ; mais, lorsqu' il fut question
de payer, elle dit au marchand : vous
voulez bien me laisser emporter cette
marchandise et me faire crédit jusqu' à demain,
je vous enverrai de l' argent par ma femme
de chambre. Le marchand, qui ne la connaissait
point du tout, ou qui peut-être ne
la connaissait que trop, refusa de se fier à
elle ; sur quoi le seigneur Guzman, prompt
à saisir l' occasion de faire plaisir aux dames,
dit au marchand : mon ami, ne
voyez-vous pas bien que madame veut rire ?
Elle n' est pas à cette somme près ; je porte
sa bourse, et j' ai l' honneur d' être son intendant.
En achevant ces paroles je tirai
de ma poche, de la meilleure grâce du
monde, de beaux et bons écus, et je satisfis
p106
le marchand : après cela, nous nous
séparâmes la dame et moi. Adieu, mon
poulet, me dit-elle tendrement ; souvenez-vous
que je vous attends à neuf heures du
soir : mais je vous défends absolument de
faire préparer à souper ; je prétends vous
régaler à mon tour.
Après un ennui mortel et de vives impatiences
de ma part, l' heure du rendez-vous
étant arrivée, je pris le chemin de la maison
de cette dame, au hasard d' y passer
une seconde nuit dans la cuve. Je m' approchai
de la porte avec autant d' empressement
que je m' en étais éloigné le matin.
Je fais le signal dont nous sommes convenus ;
point de réponse. Je recommence ;
je ne vois ni n' entends personne. J' en suis
surpris, et je m' imagine que le frère, averti
du dessein de sa soeur, n' est point parti
pour la campagne. Un moment après,
croyant que j' avais mal fait le signal, qui
était de frapper avec une pierre au-dessous
d' une fenêtre basse, je redoublai mes
p107
coups, et c' était comme si je les eusse donnés
au pont d' Alcantara. Je frappai même
plusieurs fois à la porte, j' y prêtai l' oreille,
et, n' entendant pas le moindre bruit dans
la maison, je demeurai dans la rue jusqu' à
minuit, sans savoir ce que je devais penser
d' un silence si extraordinaire.
La patience enfin commençait à m' échapper,
et j' étais prêt à me retirer, quand
j' aperçus une troupe de gens armés qui
venaient de mon côté. Je gagnai, par provision,
le bout de la rue, et me mis à les
observer. Ils s' arrêtèrent à la porte de ma
nymphe, y frappèrent rudement ; et, comme
on s' obstinait dans la maison à ne vouloir
pas leur répondre, ils appliquèrent sur la
porte de si grands coups de bâtons, qu' ils
l' auraient bientôt mise en pièces, s' il n' eût
pas paru à une fenêtre une servante qui
leur demanda ce qu' ils souhaitaient. Ouvrez,
ouvrez, lui répondit un alguazil, c' est
la justice. à ce mot terrible, je sentis quelque
frayeur, et je fus tenté de prendre la
p108
fuite, ne sachant si ce n' était pas moi que
ces archers cherchaient. Lorsqu' on se sent
coupable, on ne voit pas ces gens-là sans
émotion. Je me rassurai toutefois, en faisant
réflexion que j' avais bien la mine d' être
la dupe de ma princesse et de son prétendu
frère, qui, selon toutes les apparences,
s' étaient attiré par leur bonne conduite
l' attention de la justice.
Je m' avançai même vers la maison dès
que l' alguazil et ses archers y furent entrés,
et, me mêlant parmi les voisins qui étaient
descendus dans la rue pour voir les choses
de plus près, j' en entendis un qui disait
aux autres : ils se disent frère et soeur, mais
ils ne le sont que du côté d' Adam : c' est un
aventurier de Cordoue, qui, depuis quelques
mois, tient ménage à Tolède avec
une drôlesse de Séville aux dépens des jeunes
sots qu' ils attrapent ; mais, pour leur
malheur, ces deux fripons se sont joués à
un greffier qui, pour se venger d' eux, leur
fait le tour que vous voyez.
p109
à ce discours, tous les voisins se mirent
à rire aux dépens du greffier, d' autant plus
qu' ils le connaissaient pour un homme
nouvellement marié : mais, quoiqu' ils fussent
bien aises qu' on l' eût dupé, ils ne laissaient
pas d' applaudir à sa vengeance :
tant il est vrai que personne ne plaint les
malhonnêtes gens. On peut même dire que
ce fut une comédie pour les témoins de
cette aventure, quand ils virent l' alguazil
et ses archers mener en prison la dame
tout en désordre avec son galant bien lié et
garrotté. Pour moi, malgré le souvenir de
la cuve, je pris peu de plaisir à voir cette
misérable femme dans l' état où elle se trouvait.
Je fus le seul des spectateurs qui en
eut quelque pitié, quoique je fusse celui
qui devait en avoir le moins. Ravi pourtant
de n' être plus dans l' erreur sur son
compte, je retournai à mon hôtellerie,
assez sot encore pour me flatter que l' autre
dame était de meilleure foi : mais je l' attendis
inutilement le lendemain presque toute
p110
la journée. Je ne revis pas même sa suivante ;
de sorte que, ne pouvant plus douter
que je ne fusse aussi la dupe de ce côté-là,
je me promis bien que désormais je
serais en garde contre le beau sexe.
LIVRE 2 CHAPITRE 8
Guzman prend une fausse alarme et sort brusquement
de Tolède. Autre aventure galante. Origine de ce
proverbe : " à Malagon, dans chaque maison un
larron, et dans celle de l' alcade, le père et
le fils. "
telle fut la fin de mes galanteries de
Tolède ; et, pour surcroît d' infortune, je
rencontrai, en arrivant dans mon hôtellerie,
un alguazil que l' on me dit être de
Madrid, et l' on ajouta qu' il s' informait de
l' hôte avec beaucoup de soin d' un certain
quidam qu' il cherchait. Je n' appris point
cela sans altération ; néanmoins, tout troublé
p111
que j' étais, je tins une assez bonne
contenance ; mais je fus agité toute la nuit
d' une inquiétude qui ne me laissa prendre
aucun repos. Je me levai de grand matin,
et, l' esprit toujours occupé de ce maudit
alguazil, j' allai me promener au zocodover .
Je n' eus pas fait le tour de la place,
que j' entendis crier : deux mules de retour
pour Almagro .
J' employai plus de temps à écouter ce
cri qu' à en profiter. Je me déterminai dans
le moment à louer ces deux mules, comme
si j' eusse pressenti que je trouverais à
Almagro une compagnie de soldats prêts à
partir pour l' Italie. Je parlai au crieur.
Nous convînmes de prix ; après quoi, j' envoyai
mon laquais payer mon hôte et chercher
mon bagage, qui consistait en une valise,
dans laquelle était mon habit d' homme
à bonnes fortunes, avec de beau linge, et
le reste de mon argent. Aussitôt qu' il fut
venu me rejoindre, je lui donnai une des
mules, je montai sur l' autre, et, charmé
p112
de trouver si promptement l' occasion de
sortir de Tolède, dont le séjour ne pouvait
plus m' être agréable, je pris la route d' Orgaz,
où j' allai coucher ce jour-là.
Il y avait dans l' hôtellerie une jolie servante,
qui semblait s' élever au-dessus de
sa condition par son esprit et par des manières
gracieuses. Je liai conversation avec
elle, et dans cet entretien je sentis naître
des désirs que je lui témoignai, ce qui ne
l' effaroucha point ; elle eut même la bonté
de me promettre qu' elle viendrait me trouver
pendant la nuit. Mais, ma mignonne,
lui dis-je, ne me trompez-vous point ? Puis-je
compter sur votre parole ? Sans doute,
me répondit-elle, vous êtes un trop joli
seigneur pour qu' on vous en fasse accroire.
Vous verrez si j' y manque.
On me fit coucher dans une chambre
basse où il y avait de l' orge, et dont j' eus
soin de laisser la porte ouverte, afin que
la servante y pût entrer à l' heure qu' elle
jugerait la plus commode. Je m' endormis
p113
en attendant ma belle, quoiqu' on ne dorme
guère ordinairement dans une si agréable
attente ; mais l' inquiétude que l' alguazil
m' avait causée la nuit précédente ne
m' ayant pas permis de goûter la douceur
du sommeil, j' avais encore plus d' envie de
me reposer que de faire l' amour. Cependant
un petit bruit que j' entendis dans la
chambre eut le pouvoir de me réveiller. Je
ne doutai point que ce ne fût la servante,
et, voulant la recevoir avec toute la reconnaissance
que son exactitude à tenir sa parole me semblait
mériter : venez, lui dis-je
tout bas, approchez, mon aimable ; je
vous attends avec impatience. On ne me
répondit point. Je m' imaginai que la friponne
en usait ainsi pour mieux irriter mes
désirs. Dans cette confiance, la moitié du
corps hors du lit, j' étendis mes bras pour
la saisir. Je sentis sous ma main quelque
chose de douillet, mais d' un douillet qui
révolta mon imagination, comme en effet
c' était l' oreille d' un âne, lequel, étant sorti
p114
de l' écurie, avait été attiré dans ma chambre
par l' odeur de l' orge qui y était. L' animal,
qui dans le temps que je le touchai
avait la tête baissée, la releva tout à coup
pour mes péchés, et m' en donna sous le
menton un coup qui m' ébranla les mâchoires
et mit ma bouche tout en sang. Je me
levai en jurant, et dans l' intention de
percer de mon épée les entrailles de cette
maudite bête, qui, par bonheur pour elle,
fut effrayée du bruit que je fis, et prit
aussitôt la fuite. Je me recouchai en pestant
contre l' amour, et en renouvelant le
serment que j' avais déjà fait de me défier
de ses piéges.
Un moment avant le jour, je commençais
à m' assoupir ; mais le muletier vint
m' avertir que le déjeuner était prêt, et que,
si je voulais arriver ce jour-là de bonne
heure à Malagon, je n' avais point de temps
à perdre. Je fus bientôt debout, et, après
avoir mangé quelques morceaux de ce
qu' il plut à l' hôte de me servir, je voulus
p115
monter sur ma mule, qui me lança une
ruade dont j' aurais été peut-être estropié
toute ma vie, si j' eusse reçu le coup de
plus loin ; mais j' étais si près de la quinteuse
bête, qu' elle ne put me faire un
grand mal. Au diable toute sorte de femelles !
M' écriai-je dans le moment. Je suis
né pour en être maltraité. Pour divertir
mes compagnons de voyage, et me désennuyer
moi-même, je leur contai en chemin
toute l' aventure de l' âne : ce qui fut
un récit bien intéressant pour le muletier,
qui nous dit, après avoir ri tout son soûl,
que Luzia (c' était le nom de la servante)
en avait agi de meilleure foi avec lui ;
qu' elle lui avait tenu compagnie une bonne
partie de la nuit, et qu' enfin il voulait
bien m' apprendre que les servantes d' hôtelleries
appartenaient de droit aux muletiers,
pour le bien qu' ils faisaient gagner
aux hôtes en leur menant des passagers.
Nous arrivâmes sur le soir à Malagon,
d' où, grâces au ciel, je partis le lendemain
p116
sans que la fortune m' eût joué quelque
nouveau tour, si ce n' est que je m' aperçus,
quand nous eûmes fait trois ou quatre
lieues, qu' on m' avait volé une bouteille
d' excellent vin. Vive dieu ! Dis-je alors en
riant, ce vol justifie bien le proverbe, qui
dit : à Malagon, dans chaque maison un larron,
et dans celle de l' alcade, le père et le fils .
Là-dessus, le muletier me demanda si je savais
l' origine de ce proverbe. Je répondis que non,
et qu' il me ferait plaisir de me l' apprendre. La
voici, reprit-il, s' il en faut croire un bon
vieillard de qui je la tiens.
En 1236, Don Fernand, surnommé le saint,
roi de