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PORT ROYAL

PRÉFACE

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Voyageant en Suisse durant l' été de 1837, au
milieu des émotions poétiques et de ce bonheur
de chaque moment que suscite à l' âme la nature
du grand pays dans sa magnificence, j' y rêvais
aussi de plus longs loisirs pour achever une
histoire depuis longtemps méditée et déjà
ébauchée. J' en parlais un jour au hasard,
sans autre but que de m' épancher et de me
plaindre un peu des obstacles ; mais j' en
parlais à des amis en qui nulle parole ne
tombe vainement. Ce mot recueilli, porté
ailleurs, également agréé et favorisé par
d' autres amis inconnus, fructifia à mon
avantage, et me revint tout mûri et sous une
forme bien flatteuse. Il en résulta l' honorable
proposition qui me fut faite d' un cours à
professer sur Port-Royal à l' académie de
Lausanne.
 

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Après quelque première méfiance de mes forces, je
me décidai et n' eus ensuite qu' à m' en applaudir.
Une bienveillance sérieuse m' y a pris au début
et m' a soutenu jusqu' au terme. Je serais trop
simple de sembler croire cette bienveillance
tout à fait unanime, rien n' est unanime nulle
part ; mais il serait ingrat à moi de ne pas
la croire générale. Le livre que j' offre
maintenant aux lecteurs, et qui est sorti
de ces leçons, porte en plus d' un endroit
la trace de son origine locale, et j' avoue que
j' ai peu cherché en ce sens à y effacer. Cette
destination particulière d' une histoire toute
particulière elle-même me plaît, et, ce semble,
ne messied pas. Le beau lac, au cadre auguste,
dont les rivages tant célébrés ont eu de tout
temps de délicieuses retraites pour les gloires
heureuses et des abris pour les infortunes, a
offert un nid de plus à une doctrine étouffée,
qu' il plaisait à un esprit libre d' y transplanter
un moment, et dont l' exposition n' aurait jamais
eu ailleurs tant de soleil et de lumière. Là,
me disais-je, Rousseau jeune a passé ; plus
tard, son souvenir ému y désignait, y nommait pour
jamais des sites immortels. Là-bas, Voltaire a
régné ; Madame De Staël a brillé dans l' exil.
Byron, dans sa barque agile, passait et
repassait vers Chillon. Ici même, Gibbon
accomplissait avec lenteur l' oeuvre historique
majestueuse, conçue par lui au Capitole. J' y
viens avec mes ruines aussi : pauvres ruines de
Port-Royal, combien
 

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modestes et imperceptibles auprès de celles de
l' antique Rome ! Mais c' est le cas de se répéter
avec Pascal que la vraie mesure des choses est
dans la pensée. Ici, à Lausanne encore, me
disais-je, le mysticisme de Madame Guyon,
repoussé d' autre part, s' est réfugié, s' est
ramifié non sans fruit, et n' a pas tout à fait
cessé de vivre ; le jansénisme, son vieil
ennemi, trouvera-t-il asile à côté ? Dans cette
patrie de Viret, dans ce voisinage de Calvin,
il me semblait que c' était le lieu de tenter, s' il
se pouvait, l' alliance autrefois tant imputée
à Port-Royal et tant calomniée, mais de la tenter
surtout à l' endroit de la fraternité
chrétienne et de la charité intelligente.
Ainsi allaient mes pensées, cherchant partout
à l' entour dans cet horizon et se créant à
plaisir des points d' appui, des rapports de
contraste ou de convenance.
Aujourd' hui que, détaché de ce premier cadre, le
livre paraît dans un monde plus vaste et devant
un public plus indifférent, la perspective est
autre. Je ne dirai pas qu' elle me sourit autant
que la première, ce serait mentir. Je ne dirai
pas que je compte trouver pour le livre ce que
j' ai obtenu ailleurs pour les idées, abri et
soleil. Mais, en ayant si longtemps commerce
avec des hommes de constance, mainte fois
contrariés et battus, j' ai du moins appris
d' eux à ne pas trop me fonder au dehors, même
quand je suis forcé de m' y produire. Quoi
qu' il en soit, je me livre avec confiance aux
juges quelque
 

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peu bienveillants. Le discours d' ouverture
prononcé à Lausanne, et publié peu après dans
la revue des deux mondes , demeure
l' introduction naturelle du nouveau travail,
et c' est par là, sans y rien changer, que je
commence.
(1840.)
 

 

DISCOURS ACADEMIE LAUSANNE


 

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discours
prononcé
dans l' académie de Lausanne
à l' ouverture du cours sur Port-Royal,
le 6 novembre 1837.
Messieurs,
appelé par la bienveillante proposition du conseil
d' instruction publique et par la libérale
décision du conseil d' état à professer, bien
qu' étranger, au sein de votre académie,
présenté en ce moment, installé dans cette
chaire avec des paroles d' une si flatteuse
obligeance par m le recteur même de cette
académie, c' est, avant tout, pour moi un
besoin autant qu' un devoir d' exprimer
publiquement ma respectueuse gratitude, et de
dire combien je me sens touché d' un honneur
dont mon zèle du moins s' efforcera d' être digne.
Le sujet qu' on a bien voulu agréer pour la
matière de ce cours, et que des études, des
prédilections, déjà
 

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anciennes, suggéraient à mon choix, est
singulièrement fait pour soutenir ce zèle et
pour l' avertir d' apporter tout ce qu' il
pourra de lumières. La littérature française
se trouvant de tout temps si bien représentée
auprès de vous par un homme d' un esprit, d' un
sens aussi droit et ferme qu' élevé, ce ne
pouvait être d' ailleurs que par un coin plus
spécial, et comme par un canton réservé, hors
des routes largement ouvertes, qu' il y avait
lieu de songer, pour mon compte, à l' aborder
aujourd' hui : j' ai choisi à cet effet Port-Royal.
Port-Royal pourtant, messieurs, est un grand
sujet. Ce qu' il a de particulier en apparence
et de réellement circonscrit ne l' empêche pas
de tenir à tout son siècle, de le traverser
dans toute sa durée, de le presser dans tous
ses moments, de le vouloir envahir sans relâche,
de le modifier du moins, de le caractériser et
de l' illustrer toujours. Ce cloître d' abord
rétréci, sous les arceaux duquel nous nous
engagerons, va jusqu' au bout du grand règne
qu' il a devancé, y donne à demi ou en plein
à chaque instant, et l' éclaire de son désert
par des jours profonds et imprévus. Comment la
réforme d' un seul couvent de filles, et dans le
voisinage de ce couvent la société de quelques
pieux solitaires, purent-elles acquérir cette
importance et cette étendue de position,
d' action ? C' est ce que ces entretiens, messieurs,
auront pour objet de développer sous bien des
aspects et d' éclaircir.
Au commencement du dix-septième siècle, l' église,
 

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-l' église catholique, -était dans un état de
danger et de relâchement qui exigeait sur tous
les points une réparation active ; le seizième,
en effet, avait été pour elle un désastre.
Quoiqu' en remontant de près aux différents
âges de la société chrétienne, on y retrouve
presque les mêmes plaintes sur la décadence
du bien et l' envahissement du désordre, quoiqu' à
vrai dire il en soit des meilleurs siècles
chrétiens comme des plus saintes âmes, qui
néanmoins luttent encore, contiennent en elles
le mal, et sont sans relâche aux prises
avec lui, le seizième siècle se détachait
réellement et manifestement de tous ceux qui
avaient précédé, par la vigueur de l' agression,
par la nouveauté et l' étendue des plaies
qu' il avait faites. La connaissance de
l' antiquité, en débordant, avait apporté à
une foule d' esprits supérieurs une sorte de
nouveau paganisme et l' indifférence pour la
tradition chrétienne. La séparation de Luther
et de Calvin, de quelque point de vue qu' on la
juge, là où elle n' avait pas triomphé, avait été
une grande cause d' ébranlement. Les railleurs
et les douteurs, comme Rabelais ou Montaigne,
bien qu' encore isolés, levaient la tête en plus
d' un endroit. L' intelligence vraie de l' antique
esprit chrétien, que les confesseurs de
Genève et d' Augsbourg s' efforçaient de
ressaisir, n' existait plus dans les écoles
catholiques ; la théologie scolastique se
maintenait sans la vie qui l' avait animée
en ses âges d' inauguration ; les sources
directes des pères étaient tout à fait
négligées. En Espagne, en Italie, les
réformes partielles de sainte Thérèse, de
saint Charles Borromée, donnèrent signal au
grand effort qui devenait nécessaire au sein
de l' église romaine pour résister à tant de
causes ruineuses. Saint
 

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Ignace et son ordre, en se portant expressément
contre le mal, firent de grandes choses, et
pourtant devinrent bientôt eux-mêmes une
portion de ce mal, en voulant trop le combattre
sur son terrain, avec ses propres armes
mondaines, et en ignorant trop l' antique esprit
pratique intérieur. En France particulièrement,
aux premières années du dix-septième siècle,
tout restait à relever et à réparer. Les guerres
civiles, attisées au nom de la religion,
l' avaient d' autant plus outragée et abîmée.
Henri Iv, en rétablissant l' ordre politique
et la paix, fournit, en quelque sorte, le lieu
et l' espace aux nombreux efforts salutaires qui
allaient naître, et dont Port-Royal devait être
le plus grand.
Autant le seizième siècle fut désastreux pour
l' église catholique (je parle toujours
particulièrement en vue de la France),
autant le dix-septième, qui s' ouvre, lui
deviendra glorieux. La milice de Jésus-Christ,
dans ses divers ordres, se rangera de nouveau ;
des réformes, dirigées avec humilité et science,
prospéreront ; de jeunes fondations, pleines
de ferveur, s' y adjoindront pour régénérer.
Au milieu de ces ordres brillera un clergé
illustre et sage ; et Bossuet, dans sa chaire
adossée au trône, dominera. De tous les
beaux-esprits, les talents et génies séculiers
d' alentour, la plupart s' encadreront à merveille
dans les dehors du temple ; aucun, presque aucun,
ne soulèvera impiété ni blasphème ; beaucoup
mériteront place sur les degrés.
Eh bien ! Ce dix-septième siècle, si réparateur
et si beau, arrivé à son terme, mourra un jour
comme tout entier. Le dix-huitième siècle, son
successeur, en tiendra peu de compte par les
idées, et semblera plutôt,
 

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sauf la politesse du bien-dire et le bon goût
dans l' audace (bon goût qu' il ne garda pas
toujours), -semblera continuer immédiatement
le seizième. On dirait que celui-ci a coulé
obscurément et sous terre à travers l' autre, pour
reparaître plus clarifié, mais non moins
puissant, à l' issue. Entre tant de causes qui
amenèrent un résultat si étrange en apparence,
la destinée de Port-Royal doit être pour
beaucoup. Une connaissance approfondie des
doctrines de ceux que l' on comprend sous ce
nom, des obstacles qu' ils rencontrèrent, de la
ruine de leurs projets, et de la fausse voie,
je le crains, où la persécution les poussa, est
faite pour éclairer cette grande question de la
marche générale des idées, qu' il ne faut jamais
aborder, autant qu' on le peut, que par des
aspects précis.
Port-Royal, ai-je dit, ne fut pas un effort
isolé. Quelques mots d' énumération sur l' ensemble
et la diversité des efforts religieux qui se
tentèrent en France à cette époque, dès ce
commencement du dix-septième siècle, serviront
à mieux environner dans vos esprits, à mieux
situer par avance le point de départ et les
circonstances premières de l' entreprise même,
à l' histoire particulière de laquelle nous nous
consacrerons.
Vers 1611, trois hommes se trouvèrent réunis un
jour pour consulter sur ce que leur suggérerait la
volonté de Dieu par rapport à la restauration
de l' église. Après s' être mis tous trois en
prière et en méditation, l' un d' eux, le plus
âgé, M De Bérulle, dit que ce qui venait de
lui paraître avant tout désirable était une
congrégation de prêtres savants et vertueux,
capables d' édifier par leurs actions, par leurs
paroles et leur enseignement. Le second,
M Vincent (De Paul),
 

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dit que ce qui lui avait paru le plus urgent, eu
égard à l' ignorance et au paganisme véritable des
gens de campagne, c' était de fonder une
compagnie d' ouvriers apostoliques et de prêtres de
mission pour rapprendre le christianisme aux
peuples ; et le troisième, M Bourdoise, dit
que ce qui lui avait été inspiré en ce moment
et dès l' enfance, c' était de rétablir la
discipline et la régularité dans la cléricature ,
et, à cet effet, de faire vivre en commun les
prêtres des paroisses. Et, à partir de là, ces
trois hommes n' avaient pas tardé à fonder,
l' un l' oratoire, l' autre les missions, et le
troisième sa communauté des prêtres de
saint-Nicolas-du-Chardonnet.
Vers le même temps (1610), Madame De Chantal,
sous la conduite de saint François De Sales,
commençait l' institut de la visitation. Par
l' introduction à la vie dévote , publiée
précédemment, et qui eut un succès universel,
le saint évêque réveillait le goût de la
dévotion intérieure et tendre, principalement
parmi les personnes du sexe.
Dès 1600, Henri Iv avait pourvu à la réforme de
l' université, qui était tombée, pendant la ligue,
dans un état honteux de dilapidation et de
dissolution. Edmond Richer, docteur en
Sorbonne, ci-devant ultramontain déclaré,
un de ces hommes de logique et d' ardeur qui,
comme nous en avons d' illustres exemples de nos
jours, passent soudainement et sincèrement
d' un extrême à l' autre, Edmond Richer avait,
plus que personne, contribué, sous le titre de
censeur, et quelquefois au risque de sa vie, à la
réforme de cette institution gallicane, au nom
de laquelle Antoine Arnauld, avocat, le père
de tous les Arnauld, avait
 

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si véhémentement plaidé contre les jésuites en
1594.
D' autres réformes ou des fondations de
congrégations secondaires s' ajoutaient à
celles-là, et achevaient l' ensemble du mouvement.
Le vénérable César De Bus fondait les prêtres
de la doctrine chrétienne , M Charpentier
les prêtres du calvaire en Béarn, puis ceux du
mont-Valérien près Paris, le père Eudes
les eudistes. La réforme illustre de
saint-Maur s' introduisait en France en
1618 ; dom Tarisse, quand il fut élu général
en 1630, y donna l' impulsion aux grandes
études. M Olier instituait la congrégation
de saint-Sulpice.
Il y avait des évêques que l' exemple de saint
Charles de Milan et de saint François De
Sales animait d' une ferveur de sainteté, comme
M Gault, évêque de Marseille.
Les histoires particulières qu' on a écrites de ces
hommes à piété active commencent chacune
d' ordinaire par un exposé de l' état déplorable
de l' église à la fin du seizième siècle, et
rapportent à celui dont on retrace la vie
l' idée principale d' une restauration religieuse.
Tous y concoururent, d' abord sans s' entendre,
et bientôt se rejoignirent, s' entendirent, ou
quelquefois se combattirent dans leurs
efforts.
Mais, même avant 1611, deux hommes, alors
très-jeunes, les pères de l' entreprise qui doit
fixer notre attention, arrivaient à en concevoir
une précoce et profonde idée. Jansénius, venu
de Louvain à Paris pour motif d' étude et de
santé, et M Du Vergier De Hauranne, depuis
abbé De Saint-Cyran, de quatre ans plus âgé
que lui, se rencontrèrent ; et, causant de
leurs lectures, de leurs pensées, ils
reconnurent que les maîtres d' alors, asservis
à des cahiers de
 

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scolastique, ne remontaient plus à l' esprit de la
véritable antiquité chrétienne. Ils résolurent
d' aller droit à ces sources ; et, pour s' y
mieux appliquer, M De Saint-Cyran emmena
son ami Jansénius à Bayonne dans sa famille ;
là, depuis 1611 jusqu' en 1617, ils étudièrent
ensemble toute l' antiquité ecclésiastique, les
conciles, les pères, et surtout saint Augustin.
Cependant, par un concours invisible, vers le
moment où, se rencontrant au quartier-latin, ils
se faisaient ainsi part de leurs doutes, de leurs
projets, en 1608, dans un monastère situé à
six lieues de là, proche Chevreuse, une jeune
abbesse de seize ans et demi se sentait poussée
de son côté à la réforme de sa maison, de la
maison de Port-Royal des Champs.
De la rencontre, de l' union et, pour ainsi dire,
du confluent qui s' opéra ensuite, nous le verrons,
entre l' oeuvre de cette jeune abbesse et l' oeuvre
de Saint-Cyran, se composa le Port-Royal
complet, définitif, celui des religieuses et des
solitaires : pratique méditée, doctrine pratiquée,
pénitence et science.
Tel fut, messieurs, le vrai point de départ
d' où naquit, au commencement du dix-septième
siècle, ce que nous y suivrons pas à pas se
développant et s' y faisant une si grande place.
J' ai voulu vous bien indiquer d' abord, vous
décrire, au moins en raccourci, l' heure sociale,
l' heure religieuse où se conçut la réforme de
Port-Royal, et, en quelque sorte, les
circonstances générales du ciel au moment et à
l' entour de ce berceau. Si maintenant nous nous
transportons tout d' un coup au but et au
résultat, à la chose accomplie autant qu' elle
put l' être, nous apprécierons rapidement
l' étendue et les termes divers de cette grave
et intéressante
 

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destinée. Dans le dogme et le fond de la
doctrine chrétienne, dans la forme extérieure
et la constitution civile de la chose religieuse,
dans ce qu' on appelle aujourd' hui la marche de
l' esprit humain, dans la littérature, dans
l' ordre des vertus morales et des vies
touchantes, de ces vies mêmes auxquelles de loin
s' attache un intérêt de sentiment, Port-Royal
a marqué beaucoup ; il a tenté des pas, des
retours ou des progrès, qui n' ont pas tous été
vains, et laissé des traces, des ruines illustres,
que nous ne pourrons que dénombrer fort brièvement
aujourd' hui.
I-théologiquement d' abord, Port-Royal, nous le
verrons, eut la plus grande valeur. Dans son
esprit fondamental, dans celui de la grande
Angélique (comme on disait) et de Saint-Cyran,
il fut à la lettre une espèce de réforme en
France, une tentative expresse de retour
à la sainteté de la primitive église sans rompre
l' unité, la voie étroite dans sa pratique la plus
rigoureuse, et de plus un essai de l' usage en
français des saintes écritures et des pères,
un dessein formel de réparer et de maintenir
la science, l' intelligence et la grâce.
Saint-Cyran fut une manière de Calvin au
sein de l' église catholique et de l' épiscopat
gallican, un Calvin restaurant l' esprit des
sacrements, un Calvin intérieur à cette
Rome à laquelle il voulait continuer d' adhérer.
La tentative échoua, et l' église catholique
romaine y mit obstacle, déclarant égarés ceux
qui voulaient à toute force, et tout en la
modifiant, lui demeurer soumis et
fidèles.
Port-Royal, entre le seizième et le
dix-huitième siècle, c' est-à-dire deux siècles
volontiers incrédules, ne fut, à le bien
prendre, qu' un retour et un redoublement
 

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de foi à la divinité de Jésus-Christ.
Saint-Cyran, Jansénius et Pascal furent tout
à fait clairvoyants et prévoyants sur un point :
ils comprirent et voulurent redresser à temps
la pente déjà ancienne et presque universelle
où inclinaient les esprits. Les doctrines du
pélagianisme et surtout du semi-pélagianisme
avaient rempli insensiblement l' église, et
constituaient le fond, l' inspiration du
christianisme enseigné. Ces doctrines qui,
en s' appuyant de la bonté du père et de la
miséricorde infinie du fils, tendaient toutes
à placer dans la volonté et la liberté de l' homme
le principe de sa justice et de son salut,
leur parurent pousser à de prochaines et
désastreuses conséquences. Car, pensaient-ils,
si l' homme déchu est libre encore dans ce
sens qu' il puisse opérer par lui-même les
commencements de sa régénération et mériter
quelque chose par le mouvement propre de sa
bonne volonté, il n' est donc pas tout à fait
déchu, toute sa nature n' est pas incurablement
infectée ; la rédemption toujours vivante et
actuelle par le Christ ne demeure pas aussi
souverainement nécessaire. étendez encore un peu
cette liberté comme fait Pélage, et le besoin
de la rédemption surnaturelle a cessé. Voilà bien,
aux yeux de Jansénius et de Saint-Cyran,
quel fut le point capital, ce qu' ils prévirent
être près de sortir de ce christianisme, selon
eux relâché, et trop concédant à la nature
humaine. Ils prévirent qu' on était en voie
d' arriver par un chemin plus ou moins
couvert,... où donc ? à l' inutilité du
Christ-Dieu
. à ce mot, ils poussèrent
un cri d' alarme et d' effroi. Le lendemain du
seizième siècle, et cent ans avant les débuts
de Montesquieu et de Voltaire, ils devinèrent
toute l' audace de l' avenir ;
 

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ils voulurent, par un remède absolu, couper
court et net à tout ce qui tendait à la
mitigation sur ce dogme du Christ-sauveur.
Il semblait qu' ils lisaient dans les
définitions de la liberté et de la conscience
par le moine Pélage les futures pages
éloquentes du vicaire savoyard , et qu' ils les
voulaient abolir.
Théologiquement donc, quelques-uns des principaux
de Port-Royal, trois au moins, Jansénius et
Saint-Cyran par leur pénétration purement
théologique, et Pascal par son génie, eurent
le sentiment profond et lucide du point capital
où serait bientôt le grand danger ; ils eurent
ce sentiment plus qu' aucun autre peut-être
de leur temps ou des années subséquentes,
plus que Bossuet lui-même, un peu calme dans
sa sublimité. Quant à Fénelon, qui d' ailleurs
vint plus tard, loin de s' effrayer de ces choses,
il les favorisait plutôt en les embellissant
des lumières diffuses de sa charité. Il apercevait,
il regardait déjà en beaucoup d' endroits le
dix-huitième siècle, et sans le maudire.
Ii-non plus au point de vue théologique, mais
à celui de la constitution civile de la religion,
Port-Royal, bien qu' il n' ait pas eu à
s' expliquer formellement sur ce point, tendait
évidemment à une forme plus libre, et où
l' autorité pourtant s' exercerait. Les évêques,
les curés, les directeurs surtout, une fois
choisis, auraient formé une sorte de pouvoir
moyen, à peu près indépendant de Rome, prenant
conseil habituel dans la prière, et s' exerçant
en supérieur vénéré sur les fidèles. On peut
dire que la famille des Arnauld porta, dans
le cadre de Port-Royal, beaucoup de l' esprit
et du culte domestique, de cet esprit du
patriciat
 

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de la haute bourgeoisie qui était propre à
certaines dynasties parlementaires du seizième
siècle (les Bignon, sainte-Marthe, etc.). La
religion qu' ils adoptèrent à Port-Royal,
et que Saint-Cyran leur exprima, était
(civilement, politiquement parlant, et sinon
d' intention, du moins d' instinct et de fait)
l' essai anticipé d' une sorte de tiers-état
supérieur, se gouvernant lui-même dans l' église,
une religion, non plus romaine, non plus
aristocratique et de cour, non plus dévotieuse
à la façon du petit peuple, mais plus libre
des vaines images, des cérémonies ou splendides
ou petites, et plus libre aussi, au temporel,
en face de l' autorité ; une religion sobre,
austère, indépendante, qui eût fondé
véritablement une réforme gallicane. Ce qu' on
a entendu par ce mot ne portait que sur des
réserves de discipline et sur une jurisprudence,
une procédure sorbonnique, en quelque sorte
extérieure. Le jansénisme, lui, cherchait une
base essentielle et spirituelle à ce que les
gallicans (plus prudemment sans doute)
n' ont pris que par le dehors, par les maximes
coutumières et par les précédents. L' illusion
fut de croire qu' on pouvait continuer d' exister
dans Rome en substituant un centre si différent.
Richelieu et Louis Xiv sentirent, le premier
plus longuement et nettement, l' autre d' une
vue plus restreinte, mais non moins ennemie,
la hardiesse de cet essai, et n' omirent rien
pour le ruiner. On a dit qu' au seizième siècle
le protestantisme en France fut une tentative
de l' aristocratie, ou du moins de la petite
noblesse, qui se montrait contraire en cela
à la royauté de Saint Louis et à la foi
populaire : on peut dire qu' au dix-septième
siècle la tentative de Saint-Cyran et des
Arnauld fut un second
 

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acte, une reprise à un étage moindre, mais aussi
suivie et prononcée, d' organisation religieuse
pour la classe moyenne élevée, la classe
parlementaire, celle qui, sous la ligue,
était plus ou moins du parti des politiques .
Port-Royal fut l' entreprise religieuse de
l' aristocratie de la classe moyenne en France.
Il aurait voulu édifier, resserrer et régulariser
ce qui était à l' état de bon sens religieux et de
simple pratique dans cette classe. Louis Xiv
ni Richelieu, on le conçoit, n' en voulurent
rien ; et cette classe même, bien qu' en gros
assez disposée, ne s' y serait jamais prêtée
jusqu' au bout, trop mondaine déjà à sa manière
et trop dans le siècle pour le ton chrétien sur
lequel le prenait Saint-Cyran. Le jansénisme
parlementaire du dix-huitième siècle n' est plus
Port-Royal et n' y tient que par l' hostilité
contre les jésuites. La première entreprise
était dès lors depuis longtemps et à jamais
manquée. à la fin du dix-huitième siècle,
quand on entama révolutionnairement la réforme
civile du clergé, quelques jansénistes essayèrent
de se présenter ; mais leur mesure n' était plus
possible ; la constitution civile du clergé ne la
représente qu' infidèlement, et ne peut passer
elle-même que pour un accident de l' attaque
commençante : tout fut vite emporté au-delà par
le débordement des grandes eaux.
Iii-nous venons de dire en somme ce qu' a été
la vraie tendance politique de Port-Royal :
car pour l' autre prétention politique qui lui
a tant été reprochée de son vivant, pour cette
ambition positive et tracassière qui aurait
consisté à s' entendre avec les frondeurs, avec
les adversaires du pouvoir et de la royauté
d' alors, ç' a été, durant tout ce temps-là, une
calomnie pure aux
 

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mains des ennemis. Depuis, ç' a été chez plusieurs
une erreur accréditée. Petitot, dans un
remarquable et spécieux travail sur Port-Royal
(en tête des mémoires d' Arnauld D' Andilly),
a repris, il y a quelques années, cette thèse,
pour la démontrer en détail ; et, à l' intention
secrète, à la vivacité amère qu' il y a mise, on
peut oser affirmer qu' il en a refait une
calomnie. Nous aurons, pour le réfuter, à
insister souvent et beaucoup, à expliquer
comment Port-Royal se trouva naturellement
et insensiblement lié avec tous les héros
et les héroïnes, tous les débris de la fronde,
sans en être le moins du monde comme eux.
Cela, raconte-t-on, faisait bien rire le
cardinal de Retz et Madame De Longueville,
qui étaient, certes, bons juges en matière de
conspirations et de complots, quand ils
entendaient accuser Arnauld, le naïf et le
bouillant, d' être un conspirateur. Selon nous,
l' accusation d' intrigue et de
 

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cabale politique qu' on a intentée confusément,
tant aux religieuses qu' aux solitaires de
Port-Royal, n' est donc qu' une de ces opinions
qu' on se fait en gros et de loin sur certains
partis, sur certains groupes d' hommes en
histoire, une de ces préventions pour lesquelles
il y a peut-être des prétextes suffisants,
mais pas de cause fondée, et qui peuvent donner
à rire de près à ceux qui savent bien les objets
et les circonstances. Pourtant il faut convenir
qu' auprès d' esprits déjà prévenus, il y avait
plus d' un prétexte assez vraisemblable au
soupçon. Il existait alors d' autres jansénistes,
et de moins scrupuleux, que les hommes mêmes
de Port-Royal. Et puis, reconnaissons-le
encore, les jansénistes, accusés sans cesse
d' un système d' opposition politique en même
temps que religieuse, le prirent peu à peu
et l' adoptèrent par suite même de cette
accusation. On a remarqué que bien des
prédictions, chez les oracles de l' antiquité,
ne se sont vérifiées que parce qu' elles
avaient été faites ; de même bien des
imputations et accusations provoquantes
créent elles-mêmes, à la longue, le grief
qu' elles ont d' abord supposé. On trouverait
même qu' il en est une raison profonde dans la
doctrine de l' épreuve : tout homme qui n' a pas
évité un mal, a pu commencer par en être accusé
lorsqu' il en était innocent encore, pour en
être tenté. Il méritait presque d' avance
l' accusation, s' il l' a réalisée et vérifiée
après, s' il n' a pas trouvé la force de résister
à l' épreuve. Les jansénistes furent un peu
ainsi. Le grand Arnauld ne complotait pas du
tout, quoi qu' on en ait dit, avec Madame De
Longueville et avec le cardinal de Retz.
Il mourut dans l' exil, fidèle et attaché de
coeur au roi qui le tenait banni. Patience !
 

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Un siècle révolu après sa mort, tout se paiera
avec usure : le janséniste Camus sera moins
royaliste que Dumouriez ; l' abbé Grégoire,
en hardiesse de renversement, ira plus loin que
Mirabeau.
Iv-philosophiquement, et dans ce qu' on appelle
aujourd' hui la philosophie de l' histoire,
Port-Royal nous semble le noeud et la clef
d' une question que nous avons déjà laissé entrevoir
précédemment, d' une question qui domine
l' histoire de l' esprit humain dans le rapport
du dix-septième siècle au dix-huitième.
Comment cette cause catholique, qui fut si
grande de doctrine et de talent au dix-septième
siècle, se trouva-t-elle si impuissante et
désarmée du premier jour au début du
dix-huitième, et tout d' abord criblée sous les
flèches persanes de Montesquieu ? Car ces
trois siècles (du moins en France), le
seizième, le dix-septième et le dix-huitième,
se peuvent figurer à l' esprit comme une
immense bataille en trois journées. Le premier
jour, la philosophie et la liberté de l' esprit
humain enfoncent les rangs, et portent partout
la plaie et le désordre. Au second jour,
la discipline, l' autorité et la doctrine
réparent, et vont triompher, et triomphent
même, sans qu' on voie d' autre danger pressant.
Mais, au terme du triomphe, la philosophie et la
liberté de l' esprit humain ont reparu dans
toute leur fraîcheur et leur superbe ; elles
sortent de nouveau on ne sait d' où, et, ne trouvant
nulle sérieuse résistance, elles emportent
cette gloire qui régnait et tous les retranchements.
Port-Royal doit être pour beaucoup dans
cette issue singulière du dix-septième siècle.
Ce siècle, en effet, a usé, à détruire une
partie essentielle de lui-même, les forces
qui ne se présentèrent plus ensuite, à
 

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la lutte contre l' ennemi commun, qu' isolées et
entamées. Entre les jésuites et les jansénistes,
entre ces deux ailes, en quelque sorte, de
l' armée catholique, qui en étaient aux mains
et aux injures, la philosophie aisément fit
sa trouée. Port-Royal aussi (il faut le
dire), dont l' esprit, bien que rétréci, survivait
et subsistait toujours, n' avait jamais eu,
même au temps le plus glorieux de cet esprit,
ce qui pouvait modifier et modérer l' avenir,
une fois émancipé. N' ayant pas étouffé
cet avenir dans son germe, dans son idée
première de libre arbitre et de volonté, il se
trouvait impuissant à le soumettre, et l' irritait,
le révoltait extraordinairement par la rigueur
de ses dogmes si contraires aux inclinaisons
nouvelles. Si, en effet, une sorte d' indépendance
du côté de Rome, une sorte de rappel du
chrétien aux textes de l' écriture, et assez
peu de superstition pour les pouvoirs
socialement constitués, dénotaient dans le
jansénisme quelques traits moins en désaccord
avec le mouvement général d' émancipation
philosophique, tout le reste de sa part était,
au fond, aussi contraire, aussi négatif, aussi
irritant pour ce qui allait venir, qu' il est
possible d' imaginer. Le péché originel comme
il l' entendait, la déchéance complète de la
nature, l' impuissance radicale de la volonté, la
prédestination enfin, composaient, non pas
un système de défense, mais un défi contre la
philosophie et les opinions survenantes, toutes
flatteuses pour la nature, pour la volonté,
pour la philanthropie universelle. L' autorité
absolue et irréfragable, conférée à saint
Augustin sur certaines matières, et qui
formait une des bases du jansénisme, n' était
pas moins une pierre d' achoppement et comme
un scandale devant l' omnipotence
 

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de la raison. Je ne m' en tiens ici qu' aux points
d' opposition, d' incompatibilité, intérieurs et
nécessaires ; je ne descends pas aux détails si
faits pour déconsidérer, compromettants détails
de cette querelle pour la bulle, qui sort
d' ailleurs de mon sujet. Ce que je tiens à
relever, c' est l' influence directe (bien que
toute par contradiction) de Port-Royal sur la
philosophie du siècle suivant. On peut, je crois,
démontrer à la lettre que telle page de Nicole
sur la réprobation engendra net, par
contre-coup, telle page de Diderot sur
l' indifférence en matière de dogme et contre
le christianisme. Le rôle particulier de
Port-Royal, dans le rapport du dix-septième
au dix-huitième siècle, bien qu' il n' ait pas
été du tout ce qu' on aurait pu espérer et
désirer, fut très-réel, et, en tant que négatif,
fut grand.
V-littérairement, nous aurons moins à dire pour
nous faire croire. Cette docte et sévère école
qui, la première, appliqua aux langues et aux
grammaires une méthode philosophique, une
méthode générale et logique, tout ce qui se
pouvait de plus lumineux et de plus vrai avant
la méthode particulièrement historique et
philologique de ces derniers temps, cette
école de Port-Royal est encore plus célébrée
qu' étudiée ; nous l' étudierons. -hors de ligne,
parmi les hommes qui font la gloire de notre
littérature, nous trouvons là celui qui, avec
Bossuet, et autrement que lui et antérieurement
à lui, domine le plus son siècle. Pascal,
du sein de ce cadre de Port-Royal, se détache
extrêmement. Il faut convenir même qu' il en sort
et le dépasse un peu. D' autres, grands encore,
ou bien remarquables, y tiennent tout entiers.
Arnauld, Nicole, Saci, Du Guet, et leurs
semblables, voilà les vrais et
 

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purs port-royalistes. C' est assez pour la gloire
durable de l' ensemble. L' originalité de
Port-Royal, en effet, se voit moins dans tel
ou tel de ses personnages ou de ses livres que
dans leur ensemble même et dans l' esprit
qui les forma. On a dit avec raison que, tout
en imitant les anciens, le siècle de Louis
Xiv avait été lui-même , et que son
originalité glorieuse consistait précisément
dans ce mélange approprié. Boileau, plein de
Perse, de Juvénal et d' Horace, est juste à la
fois le poëte moraliste et didactique de son
moment. Racine, en croyant tout devoir à
Euripide, fait une Phèdre que le christianisme
d' Arnauld admire et pardonne. Eh bien ! L' on
peut dire que la littérature entière de
Port-Royal fut, à sa manière, l' une de ces
imitations originales qui caractérisent le siècle
de Louis Xiv. Ce n' est plus Horace cette fois,
ce n' est plus Euripide qu' il s' agit de
reproduire ; ce n' est plus même le trésor
éloquent de Chrysostome, comme fera Bossuet :
c' est la Thébaïde, le désert de Bethléem ou
de Sinaï, c' est la cellule de saint Paulin,
c' est l' île de Lérins (j' entends pour le genre
des travaux, bien que contrairement pour
des points de doctrine). Port-Royal est, dans
le dix-septième siècle, une imitation originale
et neuve, et adaptée aux alentours, une
imitation à la fois profonde et rien qu' à
trois lieues de Versailles, une reproduction
mémorable, et la dernière, de cette vaste partie
de l' antiquité chrétienne.
Vi-moralement, et sans tant s' inquiéter des
rapports historiques, des comparaisons lointaines,
le fruit direct est encore grand à tirer. Le
trait le plus saillant de ces saints caractères
me semble l' autorité . Cette autorité
morale, qu' on sait particulière aux grands
 

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personnages du temps de Louis Xiv, est
singulièrement propre à ceux de Port-Royal
entre tous. Cette qualité, cette vertu manque
tellement de nos jours aux plus grands talents,
à ceux même qui en paraîtraient le plus dignes,
qu' il devient précieux de l' étudier, comme
dans son principe, chez les maîtres. C' est, sans
doute, l' admiration et la préoccupation pour ce
notable trait de caractère, qui fait dire
habituellement à l' un des hommes qui en ont gardé
quelque chose aujourd' hui, à un homme qui a été
comme le Despréaux philosophique de notre âge,
et dont la parole agréablement sentencieuse a
volontiers la forme et tant soit peu le crédit
d' un oracle, à M Royer-Collard, -c' est ce qui
lui fait dire : " qui ne connaît pas Port-Royal,
ne connaît pas l' humanité ! " une autre vertu,
jointe chez messieurs de Port-Royal à celle
d' autorité, et qui en est presque l' opposé,
qui y apporte du moins l' essentiel correctif,
est une certaine modération bien qu' avec
l' austérité, une modération rigoureuse de tous
les désirs, de tous les horizons, quelque chose
qu' il peut être infiniment utile d' envisager, de
rappeler, dans un siècle qui fait du contraire
une pratique turbulente et une apothéose
insensée. Dans un pays qui a heureusement conservé
les pratiques modestes et les horizons calmes,
il nous sera plus doux de faire l' étude et de
trouver souvent l' accord. Nous serons moins
gênés aussi pour convenir de quelques points
d' excès dans les restrictions, de quelques
violences et duretés humaines mêlées à ces
coeurs d' ailleurs tout circoncis. Autour de cette
affaire de Port-Royal, où la contestation eut
sans cesse tant de
 

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part, il serait difficile qu' il en eût été
autrement. On a spirituellement dit (c' est
Madame Necker, je crois) qu' au bout d' une
demi-heure de n' importe quelle dispute, personne
des contendants n' a plus raison et ne sait plus
ce qu' il dit : que faut-il penser quand on est
au bout d' un demi-siècle ? Les plus modestes
y gagnent quelque chose d' opiniâtre, les plus
doux ont leur coin d' endurcissement.
Port-Royal avait raison, je le crois, en
commençant la dispute ; mais il est des sentiers
que le choc seul gâte et ravage, qu' il faut se
hâter d' abandonner dès que la dispute nous y
suit ; car cela devient, au bout de dix pas,
un sentier inextricable de ronces. Port -royal
eut le tort (comme quelques-uns des siens le
sentirent) de ne pas se retirer, se taire,
s' abîmer pour le moment, afin de reprendre
ensuite par quelque autre chemin où la paix se
retrouverait.
L' ascétisme dont Port-Royal, chez Lancelot,
chez M Hamon, chez M De Tillemont, plus
tard, au dix-huitième siècle, chez M Collard,
nous offrira de si humbles, de si savants, de
si accomplis modèles, y eut aussi des excès.
Bien qu' en général on y semblât garder une
sorte de juste milieu entre les rigueurs de
la trappe et le relâchement des autres ordres,
quelques-uns des solitaires, sur quelques
points, ont passé outre. M Le Maître s' est
détruit par ses austérités ; M De Pontchâteau
s' est tué, malgré ses directeurs, à force de
trop jeûner.
Vii-puisque nous y sommes et que notre regard
est en train de courir, il faut épuiser les
points de vue. Poétiquement donc, si l' on ose
ainsi dire, et pour l' intérêt d' émotion qui
s' éveille dans les coeurs, notre sujet
 

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enfin n' est point ingrat. Ce Port-Royal tant
aimé des siens, qu' on voit renaître, grandir,
lutter, être veuf longtemps ou de ses solitaires
ou même de ses soeurs, puis les retrouver pour
les reperdre encore et pour être bientôt perdu
lui-même et aboli jusque dans ses pierres
et ses ruines, ce Port-Royal, en sa destinée,
forme un drame entier, un drame sévère et
touchant, où l' unité antique s' observe, où le
choeur avec son gémissement fidèle ne manque
pas. La noble et pure figure de Racine s' y
présente, s' y promène, depuis ce désert, cet
étang et cette prairie qu' il célébrait
mélodieusement déjà dans son enfance, jusqu' à
ce sanctuaire où son âge mûr se passe à prier,
à versifier pieusement quelques hymnes du
bréviaire, à méditer Esther et
Athalie. Esther et les chants de ces
jeunes filles proscrites, exilées du doux
pays de leurs aïeux,
ces aimables chants
qui, chantés devant Madame De Maintenon, lui
rappelaient peut-être, a-t-on dit, les jeunes
filles protestantes qu' elle n' osait ouvertement
défendre ni plaindre, nous paraîtront plus à
coup sûr, dans l' âme de Racine, la voix, à
peine dissimulée, des vierges de Port-Royal
qu' on disperse et qu' on opprime. L' art, le
talent, à Port-Royal, ne fut jamais de l' art,
du talent, à proprement parler ; on le réprimait,
nous le verrons, dans Santeul, dans Racine
lui-même ; il fallait qu' il servît
 

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tout à la religion. Mademoiselle Boulogne, fille
et soeur des peintres de ce nom, et peintre
elle-même, nous a laissé des dessins de ce
cher monastère où elle se retirait souvent.
" elle ne peignait, est-il dit dans sa vie,
que des tableaux de piété pour honorer les
mystères, pour peindre en elle l' image de
Jésus-Christ souffrant et mourant. " mais
celui qui fut d' abord le principal et grand
peintre de Port-Royal, comme Racine en fut
plus tard le poëte, c' est Philippe de
Champagne. Qu' il nous exprime des paysages
et scènes d' ermitage tirés des pères du
désert
de D' Andilly, qu' il nous expose
une sainte cène dans laquelle les figures des
apôtres sont copiées de celles des solitaires,
ou qu' enfin il suspende son admirable
ex-voto pour la guérison de sa fille
religieuse à Port-Royal : dans ces divers
tableaux destinés à l' autel, ou à la salle du
chapitre, ou au réfectoire du monastère, sa
peinture calme, sobre, serrée, sérieuse, tour
à tour fouillée ou contrite dans l' expression
des visages, s' accorde, d' un pinceau sincère,
avec le sentiment qui le doit diriger : toute la
couleur de Port-Royal est là. Dans les chants
du choeur, dans cette partie plus spirituelle
et plus permise, le seul luxe du lieu, et qui
était comme l' huile prodiguée aux pieds du
sauveur par Marie, dans le concert de ces
voix qu' on nous représente si douces, si
ravissantes, et surtout articulées et distinctes,
Port-Royal nous offrira
 

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encore plus d' une émouvante circonstance. à la
mort de la mère Agnès, pendant l' office de la
sépulture où M Arnauld, son frère, est le
célébrant, tout d' un coup, quand le choeur
en vient à l' in exitu , les religieuses ne
peuvent retenir leurs larmes : " le choeur,
est-il dit, manqua tout court, et ce qui restait
fut chanté par ces messieurs. " à la mort de
M De Saci, au contraire, au milieu de l' office
funèbre, ce fut la voix des ecclésiastiques qui
manqua dans les larmes, et les religieuses
seules, est-il dit, chantèrent jusqu' au bout
avec une gravité qui devint un sujet
d' étonnement et d' admiration
. -que
d' autres scènes pareilles, et auxquelles
l' imagination la plus discrète a droit de se
complaire ! à la nouvelle de l' élargissement
de l' abbé De Saint-Cyran, qui était depuis
plusieurs années prisonnier à Vincennes, la
mère Agnès, qui l' apprit au parloir, et qui
voulait en informer les religieuses sans pourtant
faire infraction à la loi du silence, entra au
réfectoire, et, prenant sa ceinture, la délia
devant la communauté, pour donner à entendre
que Dieu rompait les liens de son serviteur ;
et toutes à l' instant comprirent, tant elles
n' avaient qu' une seule pensée ! -lors de la
signature de la paix de l' église en 1669, quand
Port-Royal rentre dans ses droits, quand le
grand-vicaire de Paris se présente à la grille
pour lever l' interdit, qu' au milieu des cierges
allumés les chantres entonnent le te deum ,
et que les cloches sonnent à volées, on partage
presque l' impression de ces pauvres gens du
voisinage, qui accoururent de toutes parts,
est-il dit, étonnés et ravis d' entendre de
nouveau ces cloches de bénédiction qui
n' avaient point sonné depuis trois ans et
demi
. -au moment où le curé de Magny,
l' ami et le
 

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consolateur de Port-Royal durant ces années
de disgrâce, s' avançait en procession avec son
clergé pour louer Dieu de la délivrance, et
entrait dans l' église où M Arnauld de retour
célébrait la messe pour la première fois, le
premier verset qu' on entendit au seuil et
que cette procession chantait sans en calculer
l' intention : " omnes qui de uno pane et de
uno calice participamus
, nous tous qui
participons au même pain et au même calice..., "
ce verset parut sur l' heure à tous d' une
signification divine, et nous paraîtra à
nous-mêmes d' une application touchante. -durant
les années les plus étroites de la persécution,
Port-Royal avait eu ses incidents hardis et
comme ses aventures de sainteté. M De
Sainte-Marthe, confesseur de cette maison,
sautait la nuit par-dessus les murs pour aller
porter la communion aux religieuses malades,
et cela de l' avis de l' évêque d' Aleth ; en
sorte, nous dit Racine, qu' il n' en est pas mort
une sans les sacrements. Ce même M De
Sainte-Marthe, le plus doux et le moins
audacieux des hommes, partait souvent le soir
de Paris, ou de la maison qu' il habitait près
de Gif, et arrivait, le long des murailles du
monastère, à quelque endroit convenu d' avance
et assez éloigné des gardes : là, il montait
sur un arbre assez près du mur, au pied duquel,
en dedans, étaient venues les religieuses du
côté des jardins, et, du haut de cet arbre, il
leur faisait de petits discours pour les
consoler et les fortifier. C' était pendant
l' hiver. On ne se séparait qu' après avoir fixé
l' heure du prochain rendez-vous pareil. Voilà
presque du scabreux, ce me semble, voilà les
balcons nocturnes de
 

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Port-Royal. -dans la vie des personnages
d' alentour, de ces nobles dames qui se dérobaient
au monde pour se rattacher, par Port-Royal,
à l' éternité, bien des traits délicats de coeur
humain et de poésie voilée nous souriront. La
duchesse de Liancourt, pour retirer son mari
du tourbillon où il s' égarait, se mit à embellir
la terre de Liancourt, qu' elle lui rendit de la
sorte agréable ; mais lui s' y étant retiré,
et le but obtenu, elle continua d' embellir cette
terre trop chère, ces jardins délicieux, et elle
se le reprochait à la fin. M Hamon, l' un
de ces saints hommes, et qui, hors du
jansénisme, dans une autre communion, eût été,
je me le figure, quelque chose comme M Gonthier,
M Hamon, pour se garder du charme des lieux, se
disait que ce charme distrayait de l' intérieur :
" et cela est si vrai, ajoutait-il naïvement,
qu' il y a plusieurs personnes qui sont obligées
de fermer les yeux lorsqu' elles prient dans
des églises qui sont trop belles. " je me suis
quelquefois étonné et j' ai regretté qu' il n' y
ait pas eu à Port-Royal, ou dans cette
postérité qui suivit, un poëte comme William
Cowper, l' ami de Jean Newton. Cowper était,
comme Pascal, frappé de terreur à l' idée de
la vengeance de Dieu ; il avait de ces
tremblements qu' inspirait M De Saint-Cyran,
et il a si tendrement chanté ! Nous tâcherons
du moins, messieurs, de relever, chemin faisant,
de recueillir et de vous communiquer ces doux
éclairs d' un sujet si grave. Ce ne sera jamais
une émotion vive, ardente, rayonnante : c' est
moins que cela, c' est mieux que cela peut-être ;
une impression voilée, tacite, mais profonde ;
-quelque chose comme ce que je voyais ces jours
derniers d' automne
 

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sur votre beau lac un peu couvert, et sous un
ciel qui l' était aussi. Nulle part, à cause des
nuages, on ne distinguait le soleil ni aucune
place bleue qui fît sourire le firmament ;
mais, à un certain endroit du lac, sur une
certaine zone indécise, on voyait, non pas
l' image même du disque, pourtant une lumière
blanche, éparse, réfléchie, de cet astre qu' on
ne voyait pas. En regardant à des heures
différentes, le ciel restant toujours voilé,
le disque ne s' apercevant pas davantage,
on suivait cette zone de lumière réfléchie,
de lumière vraie, mais non éblouissante, qui
avait cheminé sur le lac, et qui continuait
de rassurer le regard et de consoler. La vie
de beaucoup de ces hommes austères que nous
aurons à étudier, est un peu ainsi, et elle ne
passera pas sous nos yeux, vous le pressentez
déjà, sans certains reflets de douceur, sans
quelque sujet d' attendrissement.
 

 

L 1 ORIGINES RENAISSANCE


 

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I.
Le plan de ce travail est simple, ou du moins
aisé à concevoir. On tracera d' abord, après les
origines suffisamment indiquées du monastère
de Port-Royal, un historique de la réforme
qui s' y introduisit au commencement du
dix-septième siècle ; on y suivra pas à pas
les événements d' intérieur, très-infimes encore
d' apparence, mais non petits par l' esprit, par
le caractère et par les suites ; on se mettra
du cloître, on se fera de la famille Arnauld ;
et rien n' y paraîtra minutieux à l' historien.
La marche commencera ainsi étroite et lente,
dans le sens restreint du sujet, sous la grille,
et comme dans la longueur de la nef encore
obscure ; mais bientôt, à droite, à gauche,
les chapelles et les jours s' ouvriront : de
leurs tombeaux, de leurs châsses, ou de leurs
confessionnaux, divers personnages saints
inviteront de venir ; on les rencontrera, on les
entendra
 

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nommer plus d' une fois, avant de s' y arrêter ; et
on attendra pour aller à eux de près, dans leurs
enceintes particulières, d' être arrivé à
l' endroit principal par où ils tiennent à
l' ensemble. Il y aura seulement une ou deux
exceptions pour des noms plus profanes, et qu' on
courrait risque de ne pas rencontrer de nouveau,
si on ne les saisissait au passage. Plus on
avancera dans le sujet, dans cette longueur
moyenne bien établie et bien connue, et plus
on se permettra les allées et venues fréquentes
dans les bas-côtés et les dépendances ; il
viendra un moment où nous posséderons assez
notre plan d' église et de cloître, et tout le
domaine de notre abbaye, pour pouvoir ne
négliger sur nos terres aucun des embranchements,
alors aussi plus nombreux, vers le siècle,
pour avoir même l' air de nous y oublier ; mais
nous en reviendrons toujours. En un mot, on se
conduira avec Port-Royal comme avec un
personnage unique dont on écrirait la biographie :
tant qu' il n' est pas formé encore, et que chaque
jour lui apporte quelque chose d' essentiel,
on ne le quitte guère, on le suit pas à pas
dans la succession décisive des événements ;
dès qu' il est homme, on agit plus librement
envers lui, et, dans ce jeu où il est avec les
choses, on se permet parfois de les aller
considérer en elles-mêmes, pour le retrouver
ensuite et le revenir mesurer. Littérature,
morale, théologie environnante, ce sera un
vaste champ où, passé un certain moment de
notre récit, nous aurons sans cesse à entrer ;
le Port-Royal, devenu homme-fait , nous y
induira fréquemment. Pour ce qui est de
la théologie, il y aurait écueil soit à
l' éluder, soit à s' y trop enfoncer : il nous
faut être solide, sans devenir controversiste.
En tâchant de saisir le fond et l' idée
 

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des questions, nous ne nous laisserons cependant
pas trop entraîner au dédale des discussions
et des disputes. Port-Royal et jansénisme
ne sont pas tout à fait ni toujours la même
chose. Les historiens du jansénisme sont autres
que les historiens de Port-Royal. Lorsqu' on
lit, par exemple, l' histoire du jansénisme
de dom Gerberon, on ne croirait pas qu' il
s' agit des mêmes événements, de la même
histoire que celle qui nous intéresse si fort
chez Lancelot, Fontaine et leurs amis. C' est
qu' en effet ce n' est pas la même. Le jansénisme,
qui part de Jansénius et de son gros livre de
l' augustinus , est une affaire avant tout
théologique ; il y eut là l' école sur le
premier plan, la sorbonne, le collége, les
thèses de Louvain, les réquisitoires devant
le conseil du Brabant, les congrégations tenues
à Rome, enfin une complication de diplomatie
canonique et de vocifération scolastique, qui
eussent toujours été peu attrayantes pour nous,
et qui ne pourraient se relever que par une
discussion approfondie du dogme. Or, sur le
dogme même, nous n' aurons à exprimer qu' un
avis sérieux et respectueux, ce qui est bien peu
en matière de croyance. Port-Royal, par bonheur,
est autre chose que cette controverse, quoiqu' il
se rencontre bien souvent, trop souvent, avec
elle, et qu' il n' apparaisse à certains moments
qu' enveloppé de toutes parts, au plus fort du
feu et de la fumée. Mais même alors, même aux
plus chauds instants de la dispute sorbonnique
et jésuitique, durant les débats opiniâtres
du formulaire, et quand au dehors, de Rome
à Louvain et du collége de Clermont aux bancs
de l' université, les intrigues, les clameurs
et une sorte d' invective poudreuse ou de belle
humeur de réfectoire
 

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faisaient le plus rage, -alors même, malgré
tout, il y eut, presque sans interruption, le
cloître, le sanctuaire, la cellule et le guichet
des aumônes, la pratique chrétienne des moeurs
et l' intérieur inviolable de certaines âmes, le
cabinet d' études pauvre et silencieux, le désert
et la grotte des conférences près de
la source de la mère Angélique et non loin
des arbres plantés de la main de D' Andilly.
C' est de là que nous partirons, c' est là que
nous nous tiendrons, ou du moins que nous nous
replierons toujours volontiers, en redisant
avec le poëte :
ô rives du Jourdain ! ô champs aimés des cieux !
Sacrés monts, fertiles vallées ! ...
la fondation du monastère de Port-Royal, situé
à six lieues environ de Paris au couchant,
proche Chevreuse, remonte à l' année 1204.
Mathieu Ier De Montmorenci-Marli étant
parti en 1202 pour la quatrième croisade prêchée
deux ans auparavant par Foulques De Neuilly,
Mathilde De Garlande son épouse, de concert
avec Eudes De Sully, évêque de Paris, eut
l' idée de cette fondation, à l' intention du
salut et de l' heureux retour de son époux ;
celui-ci avait désigné, en partant, une somme
de quinze livres de rente à prendre sur ses
revenus pour être appliquée à des oeuvres pieuses.
Le lieu, le pays où l' on bâtit le monastère et
l' église, se trouve, dans les plus anciennes
chartes, appelé en général du nom de
Porrois .
On disait que cette église, ce monastère nouveau,
étaient sis en Porrois . La première charte
où l' on trouve d' abord et où l' on voit poindre
le nom du Port-Royal
 

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(de portu regio) est de 1216, c' est-à-dire de
douze ans après la fondation, et quand on
cherchait déjà peut-être un sens illustre à
un nom qui probablement venait de source plus
vulgaire.
L' abbé Lebeuf histoire du diocèse de Paris
rapporte ce mot de porrois à celui de
porra ou borra , lequel en basse
latinité signifie un trou plein de broussailles
où l' eau dort (borra, cavus dumetis plenus
ubi stagnat aqua)
; définition qui, si peu
flatteuse qu' elle soit, répond assez à ce que
devait offrir l' état primitif de Port-Royal.
En effet, un étang, plus élevé que le creux du
vallon, y débordait souvent, et exhalait des
miasmes putrides qui ont longtemps et même
toujours assiégé et décimé ce monastère. Une
fois, lorsque nos religieuses furent retournées
de Paris aux Champs, vers le milieu du
dix-septième siècle, on avait mis en délibération
si l' on ne dessécherait pas l' étang : le
mauvais parti prévalut. Le propriétaire actuel,
M Silvy, l' a enfin desséché, et le lieu en a
été assaini, autant qu' il nous paraît aujourd' hui
embelli et même riant, en dépit de toutes les
anciennes descriptions qui le font un désert
affreux et sauvage .
Il devait bien être tel cependant, lorsque vallon
et hauteurs étaient hérissés de bois et que le
fond croupissait marécageux. Et puis, ne
l' oublions pas, on appelait autrefois sauvage
et horrible, en fait de nature, ce qui, depuis
qu' on a acquis le goût du pittoresque, est
devenu simplement beau désert et site romantique.
 

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Un digne et laborieux janséniste, mais critique
moins sûr que l' abbé Lebeuf, Guilbert, à qui
nous devons beaucoup en tout ceci, propose
sérieusement une étymologie qui a l' air d' une
mauvaise plaisanterie de jésuite sur une
fondation si illustre : il conjecture que ce
nom de Porrois pourrait bien venir de
porreaux, poireaux (porrum, porrus) ,
comme si ce mauvais terrain n' avait été propre
qu' à produire au plus cette sorte de racine.
D' après cela, on aurait dit Porrois comme
on dit Ormesson, épinay, L' Ormois, La
Chesnaye
, d' après les ormes, les chênes,
les épines que ces divers lieux produisent.
La tradition fabuleuse qui se mêle à toutes
les fondations célèbres, ce nuage fatidique qui
couvre tous les berceaux des grandes destinées,
la légende enfin, une fois ce beau nom de
Port-Royal adopté (car c' est à celui-là
qu' on réduisit bientôt tous les autres de
porrais, porréal , en latin porretum,
porrasium, porregium)
, se mit à le vouloir
expliquer avec une sorte de gloire. On supposa
donc que Philippe-Auguste, s' étant un jour
égaré à la chasse dans ce pays tout couvert,
avait été retrouvé par ses officiers à l' endroit
resserré du vallon où s' élevait déjà une humble
chapelle à saint Laurent, et qu' en ce lieu,
qui avait été pour lui comme un port de salut ,
il avait fait voeu de bâtir un monastère.
Voilà donc Philippe-Auguste fondateur du
couvent, ce qui s' accorde assez difficilement
avec l' autre tradition qui donne Mathilde
pour fondatrice. Les historiens
 

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de Port-Royal, Du Fossé dans ses
mémoires , dom Clémencet dans son
histoire générale du monastère, Mm De
Sainte-Marthe dans le gallia christiana ,
bien qu' habitués tous à la critique historique,
ne se sont pas trop donné la peine d' accorder les
deux versions, craignant sans doute de perdre
à l' examen la dernière, plus royale et plus
flatteuse. Tite-Live n' aurait pas renoncé
volontiers aux histoires du mystérieux berceau
et de la louve romaine. La mère Angélique
avait trouvé, dit-on, dans les archives de la
maison un petit papier sur lequel était
rapportée cette histoire de Philippe-Auguste.
Quelque cellérière qui avait de l' imagination
aura fait comme, dans le Capitole, quelque
prêtre-archiviste des livres de Numa avait
pu faire. Ces petits papiers sibyllins ne
manquent jamais dans les grandes origines,
et l' on y croit toujours. Port-Royal, si
sobre qu' il ait voulu être d' imagination,
a donc eu sa page prophétique, son baptême
mythologique aussi ; il l' a eu comme Rome.
Remarquez d' ailleurs qu' on n' a fait que transporter
à Port-Royal ce qui est raconté du voeu de
Philippe-Auguste lors de la bataille de
Bouvines en 1214 ; voeu authentique et
retentissant qui donna lieu à la fondation
de notre-dame-de-la-victoire près Senlis.
On transplanta, en le rejetant à quelques
années en arrière, on s' appropria insensiblement
ce récit dans le vallon de Port-Royal, par
une confusion qui est la méthode de formation
ordinaire pour ces légendes :
 

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souvent un peu de vérité
se mêle au plus grossier mensonge,
comme Voltaire a dit ; ce qui se doit dire
surtout des légendes, qui sont des mensonges
sincères.
On est même allé plus tard, et quand on fut
devenu érudit, jusqu' à tirer de ce nom de
Port-Royal de singuliers rapprochements avec
une ville célèbre, non pas avec Rome, non pas
avec Carthage, mais avec Hippone ; oui, avec
Hippone où saint Augustin fut évêque ; et
saint Augustin, on le sait, était la tour de
salut, la porte de retour de Port-Royal dans
la grâce. Or, cette Hippone, disait-on, se
nommait Hippone la royale (hippo regius)
pour se distinguer d' une autre ville du même
nom, et hippo en langue punique, à ce qu' on
prétend, voulait dire port . On voit quel
rapprochement soudain et presque merveilleux !
Ces deux lieux essentiels et si distants : l' un,
le siége de saint Augustin, du docteur par
excellence, du premier grand interprète et, en
quelque sorte, de l' évangéliste de la grâce ;
l' autre, après des siècles, le siége et l' asile
des restaurateurs et des modernes apôtres de
cette doctrine augustinienne de la grâce ; ce
double Port-Royal de salut, en nom comme
en fait, cette double tour d' entrée dans
le saint royaume, l' une dressée pour
l' antiquité, l' autre relevée pour le temps
présent, et hors desquelles ils étaient assez
portés à croire (les rigides augustiniens)
qu' il n' y avait que perte, exil, égarement
sans fin dans les bois épais et les marécages !
Un pronostic moins étymologique et moins littéral,
que j' aime à tirer sur Port-Royal, vient de la
personne même de ses fondateurs, de ses parents
spirituels,
 

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Eudes De Sully et Mathilde De Garlande. Il
appartient aux pères spirituels, comme aux
pères selon la chair, de léguer par leurs
vertus une longue bénédiction à leurs enfants :
or, l' évêque Eudes et Mathilde étaient dignes
en tout de bénir l' avenir de Port-Royal et
cette dernière postérité pieuse qui relèverait
d' eux. Eudes, saint évêque dont la charité
inépuisable et l' aumône forment les traits
principaux, avait ce qu' on appelle le don des
larmes
: étant encore enfant, il arrosait
de ses larmes,
dit-on, les aumônes qu' il
distribuait aux pauvres
. Le pape Innocent
Iii se servit de lui pour donner une règle aux
religieux de la rédemption des captifs , dits
mathurins , qui s' établissaient alors ; le
même pape s' adressait à lui pour presser
Philippe-Auguste de reprendre Ingeburge,
l' épouse légitime répudiée. Saint-Cyran, le
vrai père spirituel du second Port-Royal,
s' attirera l' animadversion de Richelieu par
son opposition présumée au divorce de monsieur,
à qui le cardinal voudrait faire épouser sa
nièce : voilà une réelle, bien que lointaine
ressemblance.
Quant à Mathilde, Pierre, religieux des Vaux
De Sernai, historien de la guerre des albigeois,
raconte d' elle, comme témoin oculaire, un trait
touchant. J' en reproduirai toute la scène
environnante. Le comte Simon De Montfort
assiégeait la ville, le château de Ménerbe
(ou Minerve), et l' avait presque réduit (1210).
Sur la fin du siége, et pendant que le comte
Guillaume De Ménerbe était en pourparler
avec le comte de Montfort, l' abbé de Cîteaux
(Arnaud) survint ; Montfort aussitôt en référa
à lui, disant qu' il ne déciderait sur
 

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le sort du château que selon la sentence de
l' abbé lui-même : " l' entendant, l' abbé eut
grande peine, car il désirait voir mourir les
ennemis du Christ, et cependant il n' osait les
juger à mort, comme moine et prêtre. " mais il
s' arrangea si bien, que l' accord, presque
conclu entre Guillaume et le comte, manqua,
et que l' assiégé dut se rendre à discrétion.
L' abbé alors, toujours pris pour arbitre par
le comte, décida que le chef du château et
tous ceux même des hérétiques nouveaux ou
invétérés, qui voudraient se réconcilier à
l' église, auraient la vie sauve. " ce
qu' entendant, Robert De Mauvoisin, fervent
catholique, qui craignait que les hérétiques
ne se convertissent par effroi et ne se
sauvassent ainsi de mort, résista en face à
l' abbé, et dit que plusieurs des guerriers
ne supporteraient pas cela. " l' abbé lui
répondit en ce sens : " ne craignez rien ;
je sais ce que je fais ; car je crois bien que
très-peu se convertiront. " cela dit, la croix
en tête et la bannière du comte venant ensuite,
on entra dans la ville en chantant le te
deum
. On alla droit à l' église, et on la
réconcilia, en y plantant la croix au plus haut
de la tour, on plaça ailleurs l' étendard du
comte ; et il était juste que la croix précédât
et dominât l' étendard, car c' était le Christ
qui avait pris la ville. Cela fait, l' abbé
des Vaux De Sernai (Guy) qui avait assisté
au siége, et qui brûlait de zèle pour la cause
du Christ, apprenant qu' une multitude
d' hérétiques étaient enfermés dans une maison,
alla vers eux avec des paroles de paix, et
il les exhortait au salut ; mais on l' interrompait
du dedans par des cris : " pourquoi nous
prêches-tu ? Nous ne voulons pas de ta foi ! ... "
ce qu' entendant, l' abbé sortit et alla vers les
femmes qui étaient assemblées
 

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dans une autre maison, leur portant les mêmes
paroles. Mais s' il avait trouvé les hommes
hérétiques durs et obstinés, il trouva, est-il
dit, les femmes hérétiques encore plus
obstinées et plus endurcies. Et le comte,
qui n' était pas encore entré dans la ville,
entra alors, et, après avoir essayé à son
tour quelques paroles près des récalcitrants,
n' y gagnant rien, il les fit tirer du château.
Il y avait d' hérétiques fieffés cent quarante
et plus. On fit un grand feu et on les y jeta,
ou plutôt il n' était pas besoin qu' on les y
jetât, car les diaboliques s' y précipitaient
d' eux-mêmes. trois femmes pourtant échappèrent ,
que la noble dame, mère de Bouchard De
Marli, arracha du feu et parvint à réconcilier
à l' église catholique. Les hérétiques fieffés
étant ainsi passés au feu, ceux qui restaient
abjurèrent l' hérésie et furent réconciliés à
l' église.
La circonstance particulière que Bouchard De
Marli, fils de Mathilde, avait été fait
prisonnier quelque temps auparavant et était
gardé alors par ceux de Cabaret, ne saurait
diminuer le prix de cette action compatissante
de sa mère. J' ai insisté sur la scène de
fanatisme et de destruction, parce que
Port-Royal, à sa manière, périra un jour
presque ainsi, et que, juste cinq cents
ans plus tard, nous aurons affaire aux
mêmes passions forcenées et triomphantes.
Cette clémence chrétienne de la fondatrice
semble de loin crier grâce pour les saintes
filles persécutées.
Simon De Montfort, moins clément, fut aussi,
il faut
 

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le dire, un des premiers et des plus généreux
bienfaiteurs du naissant monastère.
Il y avait déjà dans le vallon, à l' époque de
la fondation de Port-Royal, une chapelle
consacrée à saint Laurent. Cette chapelle
fut détruite lorsqu' on bâtit l' église nouvelle,
ou bien elle y fut adaptée et en devint une
partie. Ce qui est certain, c' est que l' église
à laquelle travailla d' abord l' architecte
Robert De Luzarches, achevée seulement en
1229, et consacrée à notre-dame, la grande
patronne de ces âges, avait gardé dans le côté
gauche de la croisée un autel dédié à saint
Laurent, en mémoire de la dévotion première.
Cette église, qui subsista jusqu' à la ruine
de 1712, n' offrait rien de remarquable pour
l' architecture. Elle reçut des réparations
accessoires en divers temps, plus particulièrement
au seizième siècle, où une abbesse, Jeanne
De La Fin, en fit reconstruire le clocher ;
cette abbesse y ajouta aussi un ornement
considérable, consistant en des chaises de
choeur d' une grande beauté de sculpture ;
on les voyait encore, avant la révolution,
au couvent des bernardins de Paris. Par
l' effet ordinaire du temps, le pavé de
l' église se trouvait, au dix-septième
siècle, inférieur au niveau du terrain
d' alentour, au point qu' il fallait descendre
neuf ou dix marches en entrant ; le grand
vaisseau allait ainsi se submergeant
insensiblement. Pour obvier aux
inconvénients de l' humidité, on dut
relever le pavé de huit pieds en 1652.
Ces neuf ou dix marches d' ensevelissement
donnent à penser. Le temps, ce grand et
infatigable fossoyeur, enterre le plus
qu' il peut même les choses qui restent
debout ; et dans les églises plus
visiblement qu' ailleurs, comme si, devant
l' éternité pour
 

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témoin, c' était le lieu principal de son
effort, dès qu' on le laisse continuer sa
tâche, il les fait profondes et creuses
et humides, comme un tombeau.
Le monastère fondé par Mathilde De Garlande,
de concert avec l' évêque de Paris comme
coopérateur (je mets Philippe-Auguste de
côté), ne tarda pas à passer sous la
juridiction de l' ordre de Cîteaux. On a
remarqué que l' emplacement de l' abbaye même,
sa situation au creux le plus étroit de ce
vallon encaissé et dominé par les hauteurs,
était conforme au site favori de la
plupart des abbayes selon saint Bernard :
" car ce saint, dit un historien de Port-Royal,
établissait toujours ses monastères dans des
lieux profonds qui dérobassent la vue du
monde et ne laissassent que celle du ciel ; "
et il semblerait qu' il y eût déjà une
désignation et un choix de l' ordre dans le
choix du lieu. Mais il est plus probable
que la juridiction de Cîteaux ne vint
qu' ensuite. Elle est douteuse dans les
premières années et d' après les chartes mêmes :
les droits des bernardins
 

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et ceux de l' évêque restent flottants.
Cependant l' évêque ne maintenant guère les
siens, l' abbaye des Vaux De Sernai, qui
n' était située qu' à une lieue et demie
de là, se porta naturellement comme
supérieure immédiate d' un couvent dont
les premières religieuses avaient été prises
dans l' ordre réformé de saint Benoît.
La suprématie des moines sur Port-Royal
paraît constante et entière à partir de
1225 ; ils y fournissaient seuls des
confesseurs. Thibauld, petit-fils de
Mathilde la fondatrice, étant devenu
abbé des Vaux De Sernai en 1235 et par
conséquent supérieur de Port-Royal,
redoubla de soins et d' adoption pour les
filles dotées par son aïeule. Il les
visitait souvent, et l' on a jusqu' à la fin
conservé par respect, dans la première cour
extérieure, et proche la loge du portier, un
petit corps de logis isolé, appelé le
logement de saint Thibauld
. C' était,
après l' église, le plus ancien bâtiment
de la maison ; c' était le plus pauvre.
Les religieux, confesseurs du couvent, et plus
tard quelques-uns de nos messieurs, en
occupaient le haut, tandis que la salle
du rez-de-chaussée, appelée la chambre
rouge
, servait d' infirmerie aux domestiques.
N' admirez-vous pas cette manière d' honorer,
selon l' esprit de Port-Royal et selon le
véritable esprit du christianisme, l' humble
et illustre saint de la race des montmorencis ?
Je ne ferai pas l' histoire du monastère de
Port-Royal depuis sa première abbesse,
qui s' appelait, à ce qu' il paraît, Eremberge,
jusqu' à la mère Angélique, à laquelle commence
véritablement notre sujet. On serait fort
embarrassé de vouloir établir cette histoire,
dont le fil, sans cesse rompu, finit par
manquer tout à fait aux quatorzième et quinzième
siècles.
 

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Notons seulement avec Racine, en son élégant
abrégé, que l' ancien Port-Royal eut pour
bienfaiteur tout spécial Saint Louis, qui
donna aux religieuses, sur son domaine, une
rente en forme d' aumône dont elles jouirent
jusque dans le dix-septième siècle. Le même
roi, s' embarquant pour la croisade à
Aigues-Mortes (1248), ratifia la donation
que Jean comte de Montfort avait faite aux
religieuses de Port-Royal de la terre du petit
Port-Royal, au lieu des droits qu' elles
avaient auparavant sur la forêt de Montfort :
c' est Tillemont qui nous l' apprend. Saint
Louis, du plus loin qu' on se peut rattacher
à lui, est un de ces anneaux précieux qui
reluisent trop pour qu' on les omette : on
garde ce nom comme un saphir dans son trésor,
et on le montre. Le pape Honoré Iii, par
une bulle de 1223, avait accordé à l' abbaye
de grands privilèges, entre autres celui d' y
célébrer l' office divin, quand même tout le
pays serait en interdit : ce fut l' inverse
plus tard, Port-Royal étant
 

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seul en interdit au sein d' un pays et d' un
temps tout chrétien dont il demeurait la gloire.
La même bulle accordait aussi à ce couvent
de pouvoir servir de retraite à des séculières
qui, dégoûtées du monde, voudraient faire
pénitence sans se lier par des voeux. C' était
un commencement et comme une promesse de
ce qu' on vit plus tard refleurir et s' accomplir
par les pénitences libres et les retraites à
Port-Royal de Mesdames De Luynes, De
Vertus, De Longueville, De Liancourt.
Les guerres avec les anglais au quatorzième et au
quinzième siècle, les guerres de religion au
seizième, hâtèrent sans doute la dissolution
de la discipline à Port-Royal, comme partout
ailleurs dans les monastères dispersés aux
champs. Ce qu' on y voit dans le courant du
seizième siècle devient intéressant à relever,
parce que c' est de là que la mère Angélique
est partie pour sa réforme, et parce que, dans le
cadre d' un seul couvent, on a l' image de ce qui se
passait dans tous, et de la ruine de
l' institution religieuse en France à cette
époque.
La dernière moitié du quinzième et la première
du seizième siècle nous offrent à Port-Royal
deux abbesses, tante et nièce, appelées toutes
deux Jehanne De La Fin, qui apportèrent
quelque réforme, non pas spirituelle, mais
d' économie et de bonne gestion dans
les biens du monastère, qui recouvrèrent
et accrurent la terre des Granges sur la
hauteur, et d' autres prés ou bois
avoisinants. La seconde, la nièce,
rétablit de plus les lieux réguliers,
répara l' église, fit faire le clocher
à neuf, donna les stalles de choeur.
Elle était représentée sur son tombeau,
non plus avec le manteau
 

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mondain comme sa tante, mais avec la coulle ,
manteau particulier à l' ordre. Il y eut donc sous
cette abbesse un commencement d' ordre extérieur,
et elle mérita une flatteuse épitaphe, à laquelle
la pointe finale et un peu macaronique ne manque
pas :
finis coronat opus.
la fin couronne l' oeuvre.
Deux cartes de visite , c' est-à-dire deux
pièces officielles, représentant les comptes
rendus et les conseils donnés, lors de deux
visites faites par le supérieur du monastère
de Port-Royal, abbé De Cîteaux, l' une en
1504, du temps encore de la tante La Fin,
l' autre en 1572, après la nièce La Fin, et
du temps de la dame Catherine De La Vallée
qui lui avait succédé ; ces deux pièces qu' on
a, marquent de reste le degré de lumière des
visiteurs, le degré d' urgence d' une réforme
à introduire dans le monastère visité, et
l' insuffisance de celle que la seconde dame
De La Fin avait bornée à quelques détails
d' extérieur.
La carte de visite de 1504 recommande avant tout
aux religieuses de mieux dire les heures de
notre-dame leur patronne, qu' elles dépêchaient
apparemment au pas de course pour en finir ;
elle leur prescrit de faire bonne pause
d' un verset à l' autre, et au demi-verset ; de
bien prononcer tous les mots et syllabes ,
sans croquer ou sans traîner démesurément
quelque note, comme elles ont fait en notre
présence
(en présence de frère Jacques,
abbé De Cîteaux) ; d' avoir une horloge pour
régler les heures du service divin, lesquelles,
en effet, sans horloge, devaient aller un peu
au hasard et dérangées. -
 

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on voit par cette carte qu' il n' y avait pas de
dortoir où pussent régulièrement coucher les
religieuses, pas de clôture, et on devine,
à la rigueur des ordres sur ce point, les
inconvénients qui naissaient de l' abandon.
On est frappé d' une recommandation expresse,
relative au lieu de la confession et au plan
qu' en trace l' abbé, tellement que le confesseur
soit en l' église hors de la cloison, et la
pénitente en l' oratoire
(de l' autre
côté), et que la fenêtre soit garnie d' un
treillis bien épais, devant lequel il y aura
quelque toile cirée
. De semblables cartes
de visite sont les pièces justificatives les
plus naturelles de tel dialogue d' érasme, de
telle page de Rabelais, ou de l' apologie
pour Hérodote
. Il s' y trouve beaucoup
d' autres précautions indiquées au sujet des
portes qui donnent sur les champs et prés ;
d' autres prescriptions (plus spirituelles)
contre le vice de propriété , opposé à
l' esprit de communauté, et qui s' était
naturellement développé chez ces religieuses,
chacune ayant à part ses petits meubles, son
pécule, sa petite argenterie. Mais, comme
prescription non moins importante, adressée
spécialement à l' abbesse, il lui est commandé
de faire étrécir les manches de toutes
les robes de ses religieuses, et aussi les
siennes mêmes, depuis le coude jusqu' en
bas, tellement qu' elles ne soient point plus
larges en bas qu' en haut
(ce qui était une
mode élégante à cette date de 1504), et que
désormais lesdites manches n' aient plus de
trois doigts de repli
. Le bon janséniste
(Guilbert) qui nous a transmis ces cartes
de visite, et qui les commente à fond, craint
fort que la coulle , qui fut reprise peu
après par l' abbesse et substituée au manteau,
ne l' ait été que parce qu' étant large elle-même,
on sauvait par là ces larges manches
 

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que l' abbé De Cîteaux prohibait, et auxquelles
les religieuses du seizième siècle tenaient
tant.
On reconnaît précisément, aux défenses de l' abbé
De Cîteaux, ces mêmes manches larges et
bragardes
, ces manches larges comme la
bouche d' une bombarde
, contre lesquelles
tonnait alors en chaire le burlesque
prédicateur Menot : la mode furieuse de 1504
nous est de tout point prouvée et
constatée.
L' autre carte de visite que nous possédons fut
dressée en 1572 par Nicolas Boucherat,
abbé De Cîteaux, du temps de l' abbesse
Catherine De La Vallée, laquelle, sous
prétexte des guerres de la ligue, finit par
se sauver de la maison et par chercher
retraite à Colinance, ordre de Fontevrault.
Cette carte atteste un désordre aggravé et plus
de mécontentement dans le supérieur, qui se
montre lui-même plus judaïque et moins
spirituel encore que le frère Jacques de
1504. Toujours les mêmes formules pour que le
service soit dit avec dues et accoutumées
inclinations et autres cérémonies
.
Mais on y remarque avec surprise des injonctions
absolues telles que celle-ci : " toutes iront
à la communion de quinze en quinze jours pour
le plus tard, après avoir fait leur confession
à leur père confesseur et
 

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non à un autre. " en envisageant une si grossière
routine appliquée au sacrement réputé le plus
saint, on conçoit la future révolte de
Saint-Cyran et d' Arnauld, les rigides
barrières qu' ils eurent à redresser devant
la table de l' hostie, et le livre de la
fréquente communion
, fulminé contre le
trop commun sacrilége. -j' omets quelques
réprimandes au sujet des soeurs malades, que
l' abbesse, à ce qu' il paraît, nourrissait
mal, et sur l' estomac desquelles elle
retranchait.
Tout en ne voulant pas surcharger mon récit de
trop minutieux détails, il me faut accepter
pourtant l' une des premières conditions de
ce sujet, qui est d' être l' histoire d' un
monastère. Et puis il n' y a plus guère de
monastère, et il ne s' en refera guère,
j' imagine. Quand donc on en étudierait et on en
saurait un assez en détail dans le passé, il n' y
aurait pas si grand inconvénient. L' histoire
de l' un représente celle de beaucoup d' autres,
et en dispense. On aura ainsi dans Port-Royal
un échantillon complet, et l' un des derniers,
de ce qu' était un couvent dans son relâchement
d' abord, puis dans sa réforme, dans sa sainteté
studieuse et pénitente ; un vrai
couvent-modèle.
L' abbé De Cîteaux, soupçonnant que ses ordres
n' étaient pas exécutés et se méfiant à bon droit
de l' abbesse, revint à Port-Royal et dressa,
à la date du 1 er février 1574, une nouvelle
carte de visite, qui semble plus directement
porter sur les désordres de cette
 

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dame, sur les inconvénients de l' entrée qu' elle
ménage dans la maison à un prétendu receveur
des rentes, nommé Blouin. Elle y est menacée
d' excommunication si elle n' obéit aux défenses
désormais positives. C' est peu de temps après
qu' elle quitta l' abbaye et se retira à
Colinance. La dame Jeanne De Boulehart lui
succéda à dater de cette fuite, en 1575, et
maintint les choses telles quelles,
débonnairement, sans scandale ni réforme. Il
est dit à sa louange, dans son épitaphe,
qu' elle n' a point délaissé sa maison, a bien
gardé ses religieuses et les a bien nourries

(tout ce que la précédente ne faisait pas).
La dame Boulehart, cédant à des instances de
ses supérieurs, prit pour coadjutrice, en
1599, Jacqueline-Marie Arnauld, âgée de
sept ans et quelques mois. Nous semblons être
à cent lieues d' une réforme, et cependant nous
y touchons. Mais il y a auparavant à bien voir
les circonstances de l' introduction à
Port-Royal de cette coadjutrice enfant, et
quelle était la famille, dès lors et depuis si
considérable, la race des Arnauld d' où elle
sortait.
 

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Ii.
Les Arnauld étaient originaires d' Auvergne, et
antérieurement, disaient-ils, de Provence.
Arnauld D' Andilly les donne pour très-nobles
dans ses mémoires . Son grand-père,
M De La Mothe-Arnauld, tour à tour
d' épée et de robe, commandant d' une compagnie
de chevau-légers ou procureur-général de la
reine Catherine De Médicis, était l' un de
ces hommes doués, propres à tout. Il s' était
fait huguenot. La reine Catherine, qui
l' affectionnait, lui envoya une sauvegarde le
jour de la saint-Barthélemy ; il avait grand
besoin de l' assistance, étant déjà assiégé dans
sa maison par les assassins. Comme ton et allure,
son petit-fils cite de
 

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lui un trait qui le peint, et avec lui sa race.
Il avait parlé à la chambre des comptes, au
nom de la reine-mère, contre les prétentions
d' un seigneur qui y voulait faire vérifier un
don du roi que la reine elle-même revendiquait.
Ce seigneur altier, tout en colère du refus de
vérification, lui demanda, au sortir de la
chambre, au haut du grand degré, s' il n' était
pas M De La Mothe ; et, sur sa réponse, il
ajouta avec emportement qu' il avait trouvé
fort étrange son opposition, et qu' il l' en
ferait repentir. " vous me prenez pour un autre, "
lui répliqua M De La Mothe. -" comment !
Ne m' avez-vous pas dit que vous étiez
M De La Mothe ? " repartit ce seigneur.
-" oui, lui répondit-il ; mais j' allonge
et accourcis ma robe quand je veux, et vous
n' oseriez, au bas de ce degré, me parler comme
vous faites. " sur cela, un gentilhomme de la
suite du seigneur reconnut M De La Mothe,
et fit souvenir son maître que c' était le même
qu' il avait dû voir durant les guerres civiles
en telles ou telles rencontres. Et le grand
seigneur, remis sur la voie, lui fit toutes
sortes de politesses.
Ce M De La Mothe eut deux femmes, de l' une un
fils, de l' autre huit fils et quatre filles, en
tout treize enfants. Nous verrons Antoine
Arnauld, son second fils et père des nôtres,
en avoir vingt, dont dix survécurent ; l' aîné
est M D' Andilly, le dernier est le grand
Arnauld, et les autres à l' avenant. Ce sont
de vraies tribus de patriarches que ces familles ;
et avec cela, des longévités extraordinaires,
de longues facultés vigoureuses et saines.
L' Auvergne avait trempé fortement
 

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la race ; il y a, j' ose le dire, du Montlosier
dans ces Arnauld, non-seulement pour les
facultés soutenues et l' entière vigueur, mais
aussi pour le genre de nature polémique et
infatigablement pugnace.
Les familles véritables et naturelles des
hommes ne sont pas si nombreuses ; quand on a
un peu observé de ce côté et opéré sur des
quantités suffisantes, on reconnaît combien les
natures diverses d' esprits, d' organisations, se
rapportent à certains types, à certains chefs
principaux. Tel contemporain notable, qu' on a
bien vu et compris, vous explique et vous pose
toute une série de morts, du moment que la
réelle ressemblance entre eux vous est manifeste
et que certains caractères de famille ont saisi
le regard. C' est absolument comme en botanique
pour les plantes, en zoologie pour les espèces
animales. Il y a l' histoire naturelle morale,
la méthode (à peine ébauchée) des familles
naturelles d' esprits. Un individu bien observé
se rapporte vite à l' espèce qu' on n' a vue que de
loin, et l' éclaire.
Sans trop presser cette doctrine au cas particulier,
j' avoue que M De Montlosier m' aide tout à
fait commodément à comprendre les Arnauld.
Il est leur compatriote ; il fait des livres
sur tout, sur les volcans d' Auvergne, sur les
mystères de la religion ; il fait de la
polémique à tue-tête contre les jésuites.
Il est âpre à la joute, aheurté à ses idées ;
il est érudit, il est mystique par un coin ;
et, à quatre-vingts ans passés, le voilà
debout, frais, sain et ferme, même agréable
sous ses cheveux blancs. M D' Andilly ou le
grand Arnauld avaient quelque chose de tel
assurément.
Le fils aîné de M De La Mothe (oncle par
 

p59


conséquent de M D' Andilly et des nôtres) était
un vaillant capitaine, longtemps voyageur dans
le levant, de vieille roche comme son père,
et portant haut la tête. Quand le roi Henri
Iii le voulut faire secrétaire d' état à Blois
après la mort du duc de Guise, il refusa,
alléguant qu' il aurait mieux à servir le roi
contre ceux de la ligue dans son Auvergne.
Au siége d' Issoire, s' étant jeté dans la place
pour la défendre contre le comte de Randan
(de la maison de La Rochefoucauld), il tint
bon jusqu' à ce que les serviteurs du roi,
assemblés pour faire lever le siége, vinssent
offrir bataille sous les murs ; ils parurent
le matin du jour même où le panache blanc
remportait sur Mayenne la victoire d' Ivry
(14 mars 1590). M De La Mothe, sortant de la
place avec sa compagnie, et rejoignant le gros des
fidèles, leur dit que, puisqu' il avait aidé à
soutenir le siége, il demandait son droit
d' avant-garde, son droit de faire la première
charge, ou, en d' autres termes, qu' on voulût
bien lui donner la pointe . On la lui
accorda, nous dit D' Andilly qui excelle et
nage en paroles à faire ainsi les honneurs
de sa famille ; il passa les ennemis, vint
à M De Randan, lui dit qu' il fallait ce
jour-là payer La Mothe (c' était sa maison
qu' on lui avait pillée et brûlée, malgré des
promesses du contraire), et là-dessus lui donnant
deux coups d' épée, il le fit prisonnier ; mais
au même moment, sans que M De La Mothe le
vît, un cavalier tirait sur M De Randan
et le blessait d' une double balle, dont le
prisonnier mourut dans Issoire une heure
après. -tous
 

p60


les frères de M De La Mothe n' étaient pas
de cette vigueur chevaleresque. On en sait même
un (le septième), le seul qui n' avait pas
l' esprit fort élevé , nous avoue en passant
D' Andilly, et duquel les mémoires du temps
nous racontent privément de petites
particularités qui ne sont guère à redire ;
honnête garçon au demeurant, mais, quoique
D' Andilly s' efforce de lui trouver, faute
d' esprit, un fort bon sens, décidément
un pauvre sire. -le huitième frère de
M De La Mothe (puisque nous en sommes à
tous ces oncles de notre abbaye),
mestre-de-camp des carabins, était un
invincible et brillant guerrier. On l' appelait
M Arnauld du fort , parce qu' au siége de
La Rochelle (1622) on le laissa dans le
Fort-Louis, à peine tracé, qu' il acheva,
en partie de ses deniers, et rendit un modèle
du genre. Huguenot converti, il portait à cette
guerre contre l' hérésie le zèle, sinon la
foi, des croisades. Il a mérité que le
capucin Joseph fît son épitaphe, ce qui ne
veut pas dire qu' il fût un saint comme le
vaillant Zamet, ni même dévot le moins du
monde. En lisant la vie d' Arnauld Du Fort
chez Arnauld D' Andilly, et en y admirant
(toute part faite à l' enthousiasme de famille)
cette vaillance infatigable d' un homme de fer,
on croit lire la vie que Mirabeau a tracée
de son aïeul, colonel sous Louis Xiv. C' est
un mélange de courage, d' opiniâtreté, de
civilité, mais ici de faste encore et de
jactance, de bravoure et de braverie ,
qui caractérise à merveille cette race des
Arnauld dans ce
 

p61


qu' elle n' avait pas encore mitigé ni, en quelque
sorte, maté par le christianisme. M Arnauld
Du Fort, c' est, on peut le dire, un Arnauld
complet à l' état un peu païen et brut. Je n' en
citerai qu' un trait. Il faisait travailler au
fort, au terrassement, par les soldats. Ayant
vu un jour le valet de chambre d' un capitaine,
garçon de bonne volonté, qui s' était mis de la
partie et à porter la hotte, il lui demanda
(quoiqu' il le connût bien) qui il était : et
sur la réponse de celui-ci qu' il était le
valet de chambre de tel capitaine, M Arnauld
lui donna des coups de canne, en s' écriant :
" quoi ! Tu es un valet de chambre, et tu es
assez hardi pour faire le métier des soldats,
c' est-à-dire des princes, puisque les soldats
ne font rien que les princes tiennent à honte
de faire ! " cette action, dont le bruit courut,
électrisa les soldats, qui peut-être n' aimaient
guère jusque-là ce travail de pioche, et leur
rendit ou leur redoubla le courage. Il paraît
pourtant que M Arnauld, qui avait de l' humanité,
fit donner sous main quelques pistoles au
pauvre diable de valet de chambre, pour le
dédommager du bâton.
Ce que son régiment était à M Arnauld Du Fort,
Port-Royal, le monastère, le semblera un peu
à ses neveux, à ses nièces. Il sera tout au
monde à leurs yeux, le lieu supérieur, incomparable,
à faire envie aux princes ; et leur humilité
y mettra un peu trop sa gloire.
On verra d' ailleurs avec plaisir ce M Arnauld
Du Fort représenté en quelque sorte à
Port-Royal, non-seulement dans la personne
de ses neveux et nièces, mais aussi comme
directement par M De Pontis, un de nos
premiers solitaires et de ses anciens
 

p62


compagnons d' armes, le plus vieil officier
vétéran sous Louis Xiv.
Il y eut encore un autre Arnauld, neveu du
précédent et cousin-germain des nôtres, fils
d' un intendant des finances, et qui fut un
guerrier fort connu de son temps : quand on
disait simplement M Arnauld , c' était de
lui, sous Richelieu, sous la fronde, à la
cour, à l' hôtel de Rambouillet, qu' on
entendait parler. Il eut très-jeune la charge
de mestre-de-camp des carabins après son oncle ;
mais, commandant à Philisbourg, une nuit il se
laissa surprendre. D' Andilly remarque que je
ne sais quoi de fatal sembla s' opposer
toujours à l' entière élévation de sa famille.
Arnauld Du Fort eût été maréchal de France,
sans sa mort prématurée ; Arnauld de
Philisbourg
le fût devenu, sans cette
malheureuse surprise. M De Feuquières,
cousin-germain par alliance de D' Andilly et
des autres, gagnait ce glorieux bâton à son
tour, sans sa défaite à Thionville. Il ne
tint qu' à peu de chose aussi que lui-même
D' Andilly, à son compte du moins, ne fût
devenu secrétaire d' état et ministre. Ce que
la famille Arnauld est aujourd' hui devant la
postérité, grâce peut-être à cette moindre
réussite du côté du monde, vaut mieux pour elle,
même au seul point de vue de la gloire, que ce
qu' elle aurait jamais été autrement ; et cette
élévation historique, à laquelle plusieurs de
ses membres visèrent par d' autres voies, se
trouve enfin consommée.
En résultat, c' était, au commencement du
 

p63


dix-septième siècle, ce qu' on appelait une bonne
famille que celle des Arnauld, une solide et
ancienne maison, peut-être noble, à coup sûr
de condition notable, pleine de services et de
mérites évidents, en charge près des grands et
dans leurs conseils, parfaitement appuyée,
apparentée même à des seigneurs, et poussée
de toutes parts dans la guerre, dans les
finances et au palais.
Un point seulement n' a pas été assez détaché dans
ce qui précède, et je rappelle que M De La
Mothe, l' aïeul de toute cette famille, celui
qui ne portait sa robe qu' à la chambre des
comptes, s' était fait huguenot, qu' il ne se
convertit qu' après la saint-Barthélemy, et que
plusieurs de ses fils restèrent de la religion
ou n' abjurèrent que tard. Ce coin, voilé le plus
possible par ses petits-fils de Port-Royal,
relevé malignement par les jésuites, doit
être indiqué de loin au fond de notre tableau,
et y tient plus peut-être que les Arnauld
eux-mêmes ne croyaient.
La race et la souche bien posée, il est temps de
se restreindre à la ligne directe, à la branche
même d' où Port-Royal sortit, et de parler à
fond de M Arnauld l' avocat, le second fils
de M De La Mothe, le cadet de M De La
Mothe du siége d' Issoire, l' un des aînés de
M Arnauld Du Fort et le père de tous les
nôtres.
 

p64


Il avait succédé à son père dans la charge de
procureur-général de la reine Catherine De
Médicis, qu' il exerça jusqu' à la mort de cette
princesse. En devenant quitte de cette charge,
il laissa en même temps celle d' auditeur des
comptes qu' il y joignait, pour se livrer tout
entier au barreau. C' est un des types de cette
noble lignée d' avocats du seizième siècle, dont
Loysel, l' un des plus respectables lui-même,
nous a dressé l' histoire. M Simon Marion,
avocat également et plus ancien, entendant un
jour le jeune Arnauld plaider, en fut si
transporté qu' il l' emmena dans son carrosse,
et le retint à dîner chez lui ; il lui donna
bientôt sa fille unique en mariage. M Marion
fut dans la suite président des enquêtes, puis
avocat-général. Il avait une extrême ardeur
d' avancer sa famille honnêtement, comme on
l' entend dans le monde : on en a des preuves
dans l' abbaye qu' il fit avoir à sa petite-fille.
De plus, c' était un grand orateur, au dire du
cardinal Du Perron : il avait la voix fort
émouvante
. M D' Avoye avait dit un
jour au cardinal : " il me souvient que lorsque
vous prêchâtes à saint-Merry, Mm Marion et
Arnauld vous furent ouïr. M Marion dit en
sortant : ce n' est pas un homme qui prêche,
c' est un ange. " il ne faut pas trop s' étonner,
après cela, d' entendre le cardinal Du Perron
rendre ce jugement : " M Marion est le
premier du palais qui ait bien écrit
et,
possible qu' il ne s' en trouvera jamais un qui
le vaille. Je dis plus : que, depuis Cicéron,
je crois qu' il n' y a pas eu d' avocat tel que
lui. Je fis son épitaphe à Rome, où j' étais
quand on me dit la nouvelle de sa mort... "
en rabattant tout ce qu' on voudra de ce
prêté-rendu d' éloge que Du Perron payait
à l' un de ses admirateurs
 

p65


dans la manière un peu emphatique du seizième
siècle, il n' est pas indifférent pour nous de
trouver dès l' abord, dans l' aïeul temporel des
mères et des principaux solitaires de
Port-Royal, le premier du palais qu' on loue
d' avoir bien écrit . C' est de bon augure
pour la littérature saine et le bon style,
jusqu' alors si rare, qui va sortir de sa
race.
à propos de ce premier qui ait bien écrit ,
notons pourtant que l' éloge, avec variante de
noms, s' est bien répété ; on l' a précisément
accordé à plusieurs, vers ce temps-là, pour
leur prose ; on les a loués comme les premiers
qui eussent fondé le bon style : plus d' un
sans doute y conspirait. J' omets D' Urfé,
un peu hors de ligne : mais cela s' est dit
successivement du garde des sceaux Guillaume
Du Vair, de Du Perron lui-même, puis
de certains prédicateurs ou traducteurs,
de Lingendes, de Nervèze, de Coeffeteau,
puis encore de D' Ablancourt ; on l' a redit
de Patru au barreau bien longtemps après
M Marion. Et tous ces éloges ont passé :
ils ne sont recueillis que comme des
curiosités littéraires s' appliquant à des
hommes une fois célèbres, et qu' on ne lit
plus, qu' on ne trouverait même plus à lire.
Tant il était difficile de fonder la bonne
prose : tantae molis erat ! Tant plusieurs
devaient à leur tour s' efforcer et mourir
à la peine, comme dans un fossé qu' on a à
combler, et
 

p66


qui se remplit de morts pendant un assaut. Cette
belle et vraie prose que tels ou tels illustres
avaient trouvée, disait-on, lesquels bientôt
on ne connaissait plus, cette prose qui était
toujours à refaire de M Marion jusqu' à Patru,
Pascal, lui, l' a saisie une bonne fois
et l' a exprimée du premier coup à jamais :
invenit .
Montaigne déjà avait trouvé, en sa Gascogne
et dans sa tour de Montaigne, un style de
génie, mais tout individuel et qui ne tirait
pas à conséquence. Pascal a trouvé un style
à la fois individuel, de génie, qui a sa
marque et que nul ne peut lui prendre, et un
style aussi de forme générale, logique et
régulière, qui fait loi, et auquel tous peuvent
et doivent plus ou moins se rapporter : il a
établi la prose française. Dans l' intervalle
de Montaigne à Pascal ont eu lieu ces efforts
laborieux et je n' ose dire stériles, mais bien
nombreux et sans cesse à recommencer, des
Marion, Du Perron, Du Vair, Nervèze,
Lingendes, Coeffeteau. Tous, ils se peuvent
résumer et abréger dans un seul nom qui les
représente et qui, à ce titre, les a absorbés,
dans Balzac, ce grand ouvrier de mots et
fabricateur de phrases, dans Balzac dont
Pascal certes se serait bien passé comme
devancier, mais dont ne se serait point passée
également l' influence littéraire de Pascal.
Je veux dire que le style de Pascal a plus
aisément fait loi, ayant été devancé par cette
élucubration habile et comme par cette police
de langue de Balzac. -M Marion (ce à quoi
l' on n' avait guère pensé) y a eu de très-loin,
et avec quelques autres, une petite part.
 

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Iii.
M Arnauld l' avocat devint donc le gendre de
M Marion en 1585. Son éloquence, ai-je dit,
était célèbre ; elle était réelle, puisque
tous les contemporains l' ont attestée, et que
l' éloquence a une part vivante, actuelle, qui
est dans son effet même et ne saurait mentir.
Il paraissait éloquent de son temps, donc il
l' était à beaucoup d' égards. Il avait pour le
moins le souffle, le flumen , c' est quelque
chose. Mais si l' éloquence a une autre partie
solide et durable qui mérite d' intéresser tous
les âges, il ne l' avait pas. On a dit, dans
l' âge suivant (un satirique, il est vrai,
Tallemant), que c' était un homme à lieux
communs, qu' il avait je ne sais combien de
volumes de papier blanc où il faisait coller
par le libraire les passages des auteurs
tout imprimés, qu' il coupait lui-même et
réduisait sous
 

p68


certains titres. Satire à part, c' est possible,
et même probable. Son fils D' Andilly nous
expose comment les présentations
d' officiers de la couronne, connétables,
amiraux, ducs et pairs (les présentations
qu' on faisait d' eux au parlement), sont le plus
difficile endroit de l' éloquence, parce
qu' elles tiennent, dit-il, de ce genre
démonstratif et sublime qui ne doit rien
avoir que d' élevé
, comme le panégyrique de
Trajan, par Pline, qui en est le
chef-d' oeuvre : " or, feu mon père a fait seul
quatorze de ces actions extraordinaires, dont
tout le reste du palais ensemble n' en a fait
qu' onze ou douze. " et un jour, à l' une de ces
présentations où il s' agissait de M De La
Trimouille, l' orateur, remontant aux ancêtres,
se jeta sur la bataille de Fornoue : m le duc
de Montpensier, prince du sang, présent à la
harangue, tira à demi son épée du fourreau, se
croyant à l' action même ; voilà un triomphe.
Mais M D' Andilly ne dit pas qu' un jour,
plaidant contre un génois huguenot sur qui
l' on avait exercé une confiscation, M Arnauld
énuméra si au long les mauvais offices des
génois contre la France, et s' étendit si à
plaisir sur le chapitre d' André Doria, que le
génois impatienté s' écria en baragouinant :
" messiours, c' ha da far la repoublique de
Gênes et André Doria avec mon argent ? "

ce qui coupa court à la harangue.
Dans une cause pour M De Guise contre m le
 

p69


prince, M Arnauld, sur sept audiences
tout entières qu' elle dura, en tint lui seul
plus de quatre . En 1600, quand le duc de
Savoie vint en France, le roi Henri Iv
voulant lui donner un magnifique échantillon
de son parlement, le premier président Achille
De Harlay commanda à M Robert et à
M Arnauld de se préparer dans quelque
belle cause ; et ce fut M Arnauld qui la
gagna devant tous ces illustres témoins.
Pierre Mathieu (dans son histoire de
France
sous Henri Iv) a donné au long
le récit de cette séance d' apparat, et même
les plaidoyers en entier. Le roi, pour
introduire son hôte avec moins de presse et de
suite, aborda par la rivière, du côté du
jardin du premier président. Les deux princes
se mirent en la loge de la chambre dorée,
d' où ils pouvaient tout voir et ouïr sans
être vus. La cause pathétique, exprès choisie,
ne tarda pas à retentir. Il s' agissait d' un
nommé Jean Prost, assassiné. Sa mère, ayant
pris soupçon du maître du logis où il demeurait,
qui était un boulanger et qui s' appelait
Bellanger, l' avait dénoncé, et il s' en était
suivi pour l' accusé la question ordinaire et
extraordinaire ; mais, quelque temps après, deux
voleurs, arrêtés pour d' autres crimes, s' étaient
avoués les assassins de Prost. De là, le
torturé demandait réparation, dommages et
intérêts, taxant la mère de calomnie.
M Arnauld défendait la mère ; M Robert
plaidait pour le boulanger demandeur, et il
commençait ainsi : " messieurs, les poëtes
anciens ayant à plaisir discouru de plusieurs
combats advenus au mémorable siége de Troye,
récitent que Telephus, fils d' Hercules,
ayant en une rencontre esté grièvement blessé
d' un coup de lance par Achilles...,
 

p70


alla prendre advis de l' oracle d' Apollon... " le
tout pour dire que la lance d' Achille pouvait
seule guérir les blessures faites par Achille,
et que les arrêts du parlement, présidé et
guidé par un Achille (de Harlay), pouvaient
seuls réparer les condamnations de cette
même cour. Sur un ton approchant, mais avec la
différence du pathétique à l' indignation,
M Arnauld répondait en faisant éclater les
sanglots de la mère éplorée. Il tirait grand
parti d' un vol d' argent que le boulanger avait
commis sur la personne de l' assassiné :
" Caius Antonius fut accusé de la conjuration de
Catilina ; il en fut trouvé innocent. Mais
parmi son procès se meslèrent des larrecins
qu' il avoit autrefois commis en Macédoine ;
cela fut cause de le faire condamner. Et
néantmoins l' une des accusations n' avoit rien
de commun avec l' autre. En ceste cause
l' homicide et le larrecin ont beaucoup de
connexité. " M Arnauld raisonnait moins
spécieusement quand, un peu après, il
s' écriait sans rire : " le philosophe Crantor
disoit que celui qui souffre du mal sans en
estre cause, est fort soulagé en cet accident
de fortune. " belle consolation que la maxime
de Crantor pour ce boulanger torturé !
Pierre Mathieu, qui ne laisse pas d' être
sous le charme de ces Démosthènes de
France
, nous représente, après les deux
plaidoyers adverses, les âmes flottantes et les
opinions des juges suspendues : " le discours de
l' advocat du roy, ajoute-t-il, fut la poudre de
départ qui sépara le vray du vray-semblable et
l' apparence de l' essence. " et il termine par
l' ample et pompeux résumé du procureur-général
Servin, qui conclut avec M Arnauld.
 

p71


Ce voyage du duc de Savoie à Paris, qui, selon
l' heureuse expression de Mathieu, déracinoit
le peu de fleurs de lys
qui restaient
encore au coeur du maréchal
 

p72


de Biron, faisait une impression bien contraire
sur les autres coeurs fidèles. Avant la fin
de l' année, M Arnauld, dans une espèce de
philippique intitulée première savoisienne ,
s' enflammait à servir la cause royale contre
ce même duc de Savoie, qui chicanait sur la
restitution du marquisat de Saluces et autres
conditions des traités. Déjà, au plus fort
de la ligue, il avait répliqué à un manifeste
du duc de Mayenne par un écrit intitulé
l' anti-espagnol , et lancé encore d' autres
pamphlets loyaux, dans le même sens, mais non
avec le même sel, je le crains, que la
satyre ménippée . Dans un avis au roi
pour bien régner
, il donna plus tard
(en 1614) des conseils utiles, dont les
états-généraux, alors assemblés, profitèrent.
Mais le fait qui resta le plus capital de sa
vie (après ses illustres enfants), ce fut
d' avoir plaidé en 1594, au nom de l' université,
contre les jésuites, qui n' en aiment pas
mieux ces messieurs de Port-Royal,
comme
ajoute un malin chroniqueur.
Le plaidoyer au nom de l' université de Paris
contre les jésuites, cette pièce qu' on a
appelée le péché originel des Arnauld,
avait pour occasion l' attentat de Pierre
Barrière sur la personne de Henri Iv, en
1593. L' université, par la bouche de M Arnauld,
demandait l' expulsion de la société auprès du
parlement.
 

p73


Presque au début de cette catilinaire, après
une première excursion vers Pharsale et ces
guerres plus que civiles ; après s' être
comparé lui et les gens d' entendement et de
bien, de tout temps dénonciateurs des jésuites,
à d' inutiles cassandres :
ora, dei jussu, non unquam credita teucris ;
l' orateur s' écriait : " Henri Iii, mon grand
prince, qui as ce contentement dans le ciel
de voir ton légitime et généreux successeur,
ayant passé sur le ventre de tous tes ennemis,
régner tantôt paisible en ta maison du louvre,
et maintenant sur la frontière rompre, dissiper
et tourner en fuite... j' abrège la phrase
incidente, qui n' en finit pas
..., assiste-moi
en cette cause, et, me représentant
continuellement devant les yeux ta chemise
toute sanglante, donne-moi la force et la
vigueur de faire sentir à tous tes sujets
la douleur, la haine et l' indignation qu' ils
doivent porter à ces jésuites... " et plus
loin : " quelle langue, quelle voix pourroit
suffire pour exprimer les conseils secrets,
les conjurations plus horribles que celle des
bacchanales, plus dangereuses que celle de
Catilina, qui ont été tenues dans leur
collége rue saint-Jacques, et dans leur
église rue saint-Antoine ? ... " il faut
s' arrêter, on en sourit, et cela a été une
fois de l' éloquence ! -et ceci encore en
était : " boutique de Satan où se sont forgés
tous les assassinats qui ont été exécutés ou
attentés en Europe depuis quarante ans ; ô
vrais successeurs des arsacides ou assassins ! ... "
tout est de ce ton ; l' apostrophe et le poing
tendu ne cessent pas.
Les juges cependant étaient soulevés sur leur
siége ;
 

p74


ils s' entre-regardaient et se faisaient des signes
d' impatiente admiration. Le peuple, dehors,
se pressait à flots dans la grand' salle,
attendant, écoutant aux portes fermées ; car
les jésuites avaient obtenu que les débats ne
fussent pas publics. L' orateur même en tirait
parti en quelques meilleurs endroits : il les
montrait toujours aimant le petit bruit, non
pas venus d' abord en France à enseignes
déployées
, mais se logeant dans l' université
en petites chambrettes , longtemps
renardant et épiant . Il étouffait
pourtant dans ce huis-clos.
Jamais enfin, dans nul autre discours, M Arnauld
n' a autant déployé que dans celui-ci ce que
son fils D' Andilly appelle les
maîtresses-voiles de l' éloquence. Nous
retrouverons de reste ces mêmes maîtresses-voiles,
non moins pleinement gonflées, dans les
plaidoyers de M Le Maître, son petit-fils,
l' un de nos solitaires.
 

p75


Les jésuites ne furent expulsés que quelques mois
après, lors de la nouvelle tentative
d' assassinat par Jean Châtel (décembre 1594) ;
mais ils gardèrent un souvenir profond de cette
fulminante plaidoirie, qui avait d' avance
tranché le procès :
manet alta mente repostum
judicium paridis ! ...
l' université aussi en garda et en voua à
M Arnauld et aux siens une longue
reconnaissance. Elle voulait lui faire accepter
un présent, qu' il refusa avec un
désintéressement obstiné ; à son refus, elle
s' assembla par extraordinaire le 18 mars 1595,
et d' un consentement unanime rendit un décret,
un acte solennel en latin, par lequel elle se
reconnaissait à jamais sa cliente obligée et
fidèle, tant envers lui qu' envers sa
postérité : " ... se ea officia quae a bonis
clientibus fido patrono solent deferri, omnia
in illum ejusque liberos ac posteros studiose
collaturos... "
convictions énergiques ! Résolutions persévérantes !
Teneur et grandeur un peu romaine des caractères,
qui remplace, ce me semble, avec assez d' avantage
ce qu' on appelle goût , et n' y permet qu' un
moindre
 

p76


regret ! Le goût sans doute manquait à ce
style, à ces plaidoyers ; les paroles en
étaient le plus souvent enflées et vaines,
mais les actions restaient fortes et plus
vraies que les discours. Les caractères et la
conduite tenaient, pour ainsi dire, un grand
fonds, que plus de culture a morcelé depuis,
a embelli, je le crois, mais n' a pas
consolidé.
Tel était Antoine Arnauld, l' homme qui peut
passer pour un des avocats les plus parfaits,
je ne dis pas dans ses plaidoyers, qui eurent
leur manière d' éloquence viagère, mais dans
l' ensemble et dans l' esprit même de sa profession.
Il était chef du conseil d' une quantité de
princes, de princesses et de grands qui ne
consultaient jamais que chez lui, dans son
cabinet. Il tenait sa profession à honneur au
moins autant que fera, un siècle plus tard,
Mathieu Marais ; on ne put le décider jamais
à être autre chose. à la mort de M Marion
son beau-père, il ne voulut pas devenir
avocat-général. Le maréchal d' Ancre, qui lui
faisait, en quittant Paris, de petites visites
amicales d' adieu à quatre heures du matin, en
était pour ses offres obligeantes. On disait
assez haut dans la famille qu' il possédait
toutes les qualités pour avoir les sceaux,
pour être un grand chancelier de France ; on
ajoutait même tout bas et un peu glorieusement
qu' il en avait été question en cour, au louvre ;
qu' à certaine occasion on y avait songé à
saint-Germain. -au dix-huitième siècle, un
autre grand avocat, Gerbier, défendant les
héritiers d' une ancienne fondation de Nicole,
plaidera pour Port-Royal et pour les sectateurs
de cette maison
 

p77


dans une cause célèbre. Entre la plaidoirie
d' Arnauld contre les jésuites à la fin du
seizième siècle et celle de Gerbier pour
Port-Royal au dix-huitième, notre sujet
monastique s' encadre tout d' un coup assez
oratoirement. Ces deux grandes voix, dont
l' une passa pour éloquente en son temps et
dont l' autre le fut certainement dans le sien,
me semblent faire écho et se répondre par-dessus
le cloître immobile, à l' ombre duquel M Le
Maître contrit, qui les entend et qui s' en
dévore, garde un silence obstiné.
M Marion et M Arnauld étaient des chrétiens,
mais des chrétiens selon le monde ; et le monde,
sauf les modes et les apparences, se retrouve
toujours et partout un peu le même. C' étaient
d' honnêtes gens, mais qui, tout du seizième
siècle et de robe qu' on se les figure
(c' est-à-dire ce qui nous semble le plus
austère), songeaient à l' avancement des leurs,
à l' établissement de leur maison ; et les moyens
de le procurer tombaient plus d' accord avec
l' usage et l' honneur mondain qu' avec l' entière
vertu. M Arnauld avait beaucoup d' enfants,
et de ce nombre plusieurs filles. On destina
l' aînée au monde, au mariage ; et pour les deux
suivantes, on décida qu' on les placerait de
bonne heure en religion , c' est-à-dire qu' on
les constituerait en dignité dans le cloître.
Le grand-père, M Marion, tenait surtout à
conclure l' affaire avant de mourir ; en aïeul
tendre et prévoyant qui s' en va, il voulait
user de son
 

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grand crédit en tout lieu et de la faveur
particulière dont l' honorait Henri Iv, pour
obtenir ce qui s' accordait alors par une
exception assez fréquente, mais ce qui n' était
pas moins contre toute règle et contre le
scrupuleux esprit de vérité. Il s' agissait
de pourvoir ses deux petites-filles, Jacqueline
(depuis, la mère Angélique) et Jeanne
(depuis, la mère Agnès), âgées l' une de
sept ans et demi, l' autre de cinq ans et demi
environ, d' une coadjutorerie ou d' une
abbaye. En France, l' affaire était assez
simple ; le crédit de M Marion, s' employant
d' une part sur l' abbé De Cîteaux, M De La
Croix, qui était, nous dit-on, de bas lieu et
de sentiments très-peu élevés, et d' autre part
agissant auprès de Henri Iv, qui aimait fort
son avocat-général et qui était assez coulant
sur le chapitre des messes ou des abbayes,
devait promptement réussir. Mais à Rome, pour
avoir les bulles, c' était négociation plus
délicate, et il y eut besoin de dissimuler, disons
mieux, d' altérer le chiffre des âges.
L' abbé De Cîteaux, pour faire sa cour à
M Marion, amena la dame Jeanne De Boulehart,
abbesse de Port-Royal, âgée et infirme, à
prendre en 1599, pour coadjutrice, la jeune
Jacqueline, l' aînée des deux soeurs. Et, sur
ce même temps, l' abbaye de Saint-Cyr, de
l' ordre de saint-Benoît, étant devenue vacante,
on l' obtint pour la petite Jeanne, la cadette.
Henri Iv donna parole, ou même brevet de
l' une et de l' autre faveur. Seulement il fut
convenu qu' une dame des portes, religieuse de
Saint-Cyr, y aurait le titre et y remplirait
les fonctions d' abbesse par procuration,
jusqu' à ce que Jeanne eût atteint ses vingt
ans. L' autre cas, celui de la coadjutorerie
de Port-Royal, était plus
 

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simple ; car on comptait que la dame Boulehart
vivrait encore un peu longtemps.
Les cérémonies de vêture ne tardèrent pas. On
conduisit Jacqueline à l' abbaye de saint-Antoine
des champs (au faubourg saint-Antoine), le
1 er septembre 1599, et le lendemain l' abbé
De Cîteaux lui donna sa bénédiction
solennelle ; en même temps elle prit l' habit
de novice. Le jour de saint-Jean de l' année
suivante (1600), Jeanne prenait également
l' habit de novice à Saint-Cyr, en présence
de la même nombreuse compagnie qui avait assisté
à la cérémonie de sa soeur.
Une fois pourvues comme coadjutrice et comme
abbesse, il ne s' agissait plus que d' élever les
deux petites filles, de les accoutumer à la
religion, et de les former aux charges qu' elles
allaient tenir. Les deux soeurs avaient été
d' abord huit mois ensemble à Saint-Cyr, dans
l' intervalle de la bénédiction de Jacqueline
à la prise d' habit de Jeanne. Ensuite on les
sépara, et Jacqueline fut placée à Maubuisson,
maison de l' ordre de Cîteaux. L' abbesse de
Maubuisson était Madame Angélique D' Estrées,
soeur de la belle Gabrielle, et vraiment peu
digne de l' être : on saura en quel sens. Elle
avait également l' abbaye de Bertaucourt, près
d' Amiens, et y conduisit une fois la jeune
Jacqueline, qui, par occasion, y reçut le
sacrement de confirmation. L' enfant changea
alors ce nom de Jacqueline en celui
d' Angélique qui est devenu si célèbre, et qu' on
prit plutôt qu' un autre en considération de
Madame D' Estrées. Cette substitution se fit
dans l' intention, à ce qu' il paraît, de donner
le change à Rome, et afin qu' on y pût réclamer
plus tard, sous un nom nouveau et comme pour
une autre personne, les bulles qui
 

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avaient déjà été refusées. On voit que les
jésuites auraient eu beau jeu sur ces
commencements de Port-Royal, et qu' ils
auraient pu rétorquer avec de légitimes
représailles sur les ruses et accommodements
de conscience dont Mm Arnauld et Marion
ne se firent pas faute dans toute cette affaire,
qui n' est pas au bout.
L' abbaye de Maubuisson où l' on plaçait la jeune
Angélique, sous la tutelle d' une soeur de la
belle Gabrielle, pour être élevée chrétiennement,
semble d' abord assez étrangement choisie, et le
semblera encore plus si l' on s' informe de plus
près.
 

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Iv.
C' est toujours du plus près possible qu' il faut
regarder les hommes et les choses : rien n' existe
définitivement qu' en soi. Ce qu' on voit de loin
et en gros, en grand même si l' on veut, peut
être bien saisi, mais peut l' être mal ; on
n' est très-sûr que de ce qu' on sait de très-près.
Qu' on se rappelle l' expérience : dans les
choses de cette vie actuelle et contemporaine,
combien de fois ne se trompe-t-on, pas, sinon
du tout au tout, du moins beaucoup plus qu' il
ne faudrait, en jugeant de loin des hommes,
des nations, des villes, des paysages, qu' on
s' étonne ensuite, quand on les approche et qu' on
les parcourt en détail, de trouver tout autres
qu' on ne se les figurait ! à combien plus forte
raison doit-il en être ainsi dans l' histoire du
passé ! Seulement là, le plus souvent, la
vérification dernière
 

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est impossible, et l' approximatif seul fait la
limite extrême de notre observation. Au moins
quand des tableaux, des récits naïfs se
présentent, profitons-en pour éclairer certains
coins de moeurs et certains caractères de
personnages, pour tâcher de nous les peindre
sans rien d' abstrait ni de factice, et comme
ils étaient, avec leur bon et leur mauvais,
dans ce mélange qui est proprement la vie.
J' admire Henri Iv, et tous l' aiment ; et c' est
là son rôle officiel, en quelque sorte, dans
l' histoire, d' être le bon roi et d' être
aimé. Pourtant, si nous revenions au temps de
Henri Iv, si, avec les idées qu' on s' est
aujourd' hui formées de lui, nous avions
l' honneur de le voir revivant comme alors
et de le pouvoir connaître, nous ne sortirions
pas, j' en suis sûr, sans mécompte. Ce ne serait
pas sa faute ; car ce qu' il a été, il n' a rien
fait pour le cacher, il l' a été tête haute et
bien à l' aise : ce serait la faute de notre
prévention. Les mémoires de D' Aubigné,
quand nous les lisons, défont un peu le
personnage officiel, non pas l' héroïque
(celui-là subsiste toujours), mais le personnage
plus débonnaire qu' il ne faut, et qu' on est
habitué à se façonner sous ce nom. L' anecdote
à laquelle, à travers ces détours, j' en veux
venir sur l' abbaye de Maubuisson, sans prouver
beaucoup, n' est point favorable à l' idéal du
bon Henri : elle est beaucoup moins contraire
à un certain autre côté malin et narquois de
Henri Iv, qui fait également partie de la
tradition populaire.
Madame D' Estrées, à qui notre jeune Angélique
est confiée, avant de gouverner l' abbaye de
Maubuisson, n' avait que celle de Bertaucourt,
près d' Amiens. Un jour donc que Henri Iv
était allé à Bertaucourt faire
 

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visite à Madame Gabrielle, qui, pour plus de
commodité, logeait chez sa soeur l' abbesse, la
belle pria le roi de mettre sa soeur à quelque
abbaye plus proche de Paris. Le roi lui promit
d' y aviser, et sans doute, dans ce
rapprochement de sa soeur, Madame Gabrielle
pensait surtout à elle-même, et à être plus
à portée de son roi cher et volage. Celui-ci
pourtant, qui, ce jour-là, ne désirait peut-être
qu' à demi, lui fit quelques objections
tout en promettant, et lui dit qu' il ne voyait
guère pour le moment d' abbaye vacante à la
convenance. Elle insista, et en vint à lui
indiquer alors l' abbaye de Maubuisson, laquelle
en effet, ajoutait-elle, s' était conservé le
droit (on ne savait pourquoi, en vérité) d' élire
ses abbesses directement, et de les élire
perpétuelles : ce qui donnait prise au droit
du roi et à casser cette prétendue élection.
Le roi promit derechef d' y songer, et à
quelques jours de là, étant allé à la chasse
dans les environs de cette abbaye, il arriva
comme par hasard sous les murs ; il fit demander
à entrer. Ce fut grand honneur et grande joie.
Il se rendit tout droit au logis abbatial,
vers dame abbesse qui s' avançait en hâte pour
le recevoir. C' était pour lors une fille de la
maison de Pisieux, d' abord religieuse de
Variville (près Clermont-En-Beauvoisis),
et que celles de Maubuisson avaient élue pour
abbesse à cause de sa vertu. Le roi,
s' entretenant avec elle, lui dit, sans avoir
l' air d' y mettre importance : " madame l' abbesse,
qui est-ce qui vous a donné vos provisions pour
l' abbaye ? " cette bonne fille n' y entendant pas
malice, et saisissant l' occasion de voir
confirmer d' un brevet royal son élection
libre, repartit bien vite avec révérence :
" sire, vous me les pouvez donner quand il vous
plaira. " -le
 

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roi répliqua en souriant : " j' y penserai,
madame l' abbesse, " et ensuite se retira de
l' abbaye, raconte-t-on, en faisant dire à cette
bonne abbesse qu' il voulait donner la charge
à une autre. Elle apprit en effet, peu après,
que le roi faisait venir des bulles de Rome ;
d' où elle prit épouvante, et se retira à son
ancien couvent de Variville, laissant la place
nette à la soeur de Madame Gabrielle. Les
bulles arrivèrent ; le roi amena lui-même
Madame D' Estrées à Maubuisson, tint le
chapitre, la mit en possession, et fit
promettre l' obéissance aux religieuses.
Il eut dès lors deux abbayes pour voir
Madame Gabrielle, Bertaucourt, que
Madame D' Estrées gardait encore, et Maubuisson
plus rapproché.
Ne semble-t-il pas que voilà matière toute trouvée
à un malin fabliau, comme en contient tant le
recueil de Barbazan ou de Le Grand
D' Aussy ? La suggestion intéressée de la
belle Gabrielle, la promesse de Henri Iv
faite d' un air d' objection et de négligence,
cette adresse qu' il met à la remplir
(intéressé lui-même) ; la partie de chasse,
toujours si commode aux doubles desseins,
l' air de joie et de révérence de la bonne
abbesse qui le reçoit au perron, et qui donne
en plein dans le piége de la demande ; le
singulier clignement alors du roi grivois,
qui rit sous sa moustache de tenir si bien
son affaire ; tout cela composerait aisément
une petite scène, où il y aurait un peu plus de
perfidie que dans le dîner chez Michaut, mais
où il entrerait bien du vieil esprit français,
de la malice anti-monacale et galante, beaucoup
enfin de la vraie physionomie de
 

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Henri Iv, -plus que dans la henriade , on le
croira. M Andrieux a fait un joli conte de
l' histoire du meunier de sans-souci : ce
serait un peu ici le contraire. Le despote
Frédéric épargne le moulin qui lui gâte la
vue ; le bon Henri Iv prend sans façon
l' abbaye qui lui convient.
On respecte un moulin, on vole une province.
On épargne un pays, on vole une abbaye ; l' adage
ainsi se doit retourner. C' est qu' idole pour
idole, Frédéric tenait encore moins à sa vue
de Potsdam que Henri Iv à un désir de
Madame Gabrielle. Mais, nonobstant la petite
perfidie, les rieurs, en France, seront toujours
du parti du diable-à-quatre et de ses amours.
Je ne saurais m' empêcher moi-même de regretter que
La Fontaine, qui fait bien le pendant de
Henri Iv en poésie, et qui n' était
bonhomme à son tour que dans cette mesure,
n' ait pas écrit, sous le titre de
l' abbesse de Maubuisson , un petit conte
de plus en vers, eût-il dû s' en repentir après,
comme de Joconde .
L' année du noviciat étant expirée, la jeune
Angélique fit profession, le 29 octobre 1600,
entre les mains de l' abbé De La Charité,
moine de Cîteaux, délégué par l' abbé supérieur ;
elle avait neuf ans. Elle continua de rester à
Maubuisson jusqu' en juillet 1602, époque
où la dame Boulehart, abbesse de Port-Royal,
étant morte, elle alla prendre possession de
l' abbaye. Dans l' intervalle (de 1601 à 1602),
et depuis que la jeune Angélique avait fait
profession, on postulait de nouveau à Rome
pour ses bulles : il n' était plus question
de la première Jacqueline pour qui on les
avait refusées ; on ne parlait que de la jeune
Angélique, religieuse
 

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professe, âgée, disait-on, de dix-sept ans ,
ce qui paraissait encore trop de jeunesse et de
bas âge à Rome. On y employait activement le
cardinal d' Ossat, le grand négociateur, dont
il existe une lettre sur ce sujet. Rome
d' ailleurs, comme si elle eût eu pressentiment
de ce qu' allait devenir, grâce à l' abbesse
nouvelle, ce Port-Royal qu' il faudrait
réprimer, Rome y mettrait peu de bonne
volonté. à défaut de pressentiment, on s' y
souvenait du plaidoyer de M Arnauld, des
réquisitoires assez récents de M Marion
contre les jésuites et contre les prétentions
ultramontaines : les véritables scrupules
pouvaient bien venir de là. Mais le cardinal
D' Ossat, en négociateur habile, s' arma
précisément de ces circonstances, représenta
l' éclat d' un refus qui aurait couleur politique,
l' intérêt de passion qu' y mettrait le parlement,
l' adoucissement qui, au contraire, résulterait
d' une faveur du saint-siége ; et il emporta
enfin comme d' assaut les bulles tant désirées.
Il y était question, dans les considérants,
des services rendus au monastère de Port-Royal,
pendant les troubles de religion, par
M Marion, aïeul de l' abbesse, sans les
secours et soins
duquel le monastère ,
était-il dit, n' aurait pu subsister .
J' avoue que tous ces stratagèmes avérés,
joints à l' âge de dix-sept ans qui était
un pur mensonge, me rendent moins invraisemblable
une parole dénigrante
 

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de Tallemant sur les Arnauld, à laquelle je
n' avais d' abord pu croire. Il parle d' un jeune
avocat d' esprit caustique, nommé De Pleix, qui,
ayant été leste un jour au palais en plaidant
contre M Arnauld, se vit obligé de faire de
publiques excuses. Mais De Pleix se vengea
de l' humiliation, et joua depuis un méchant
tour à cette famille ; " car il se mit, dit
Tallemant, à rechercher dans les registres
de la chambre des comptes, et fit voir qu' on
avait enregistré des brevets de pension pour
services rendus par des enfants de cette famille
qui (à la date des brevets) étaient à la
bavette, et fut cause qu' on leur raya pour plus
de douze ou quinze mille livres de pension.
Cela s' était fait par la faute de
M De Sully. "
la conclusion morale à tirer de tout ceci (car il
en faut une, et je n' accumule point ces détails
sans dessein), c' est que, dans les affaires du
monde, les plus réputés honnêtes gens, fût-ce
M De Sully (comme on l' entrevoit au passage),
fût-ce M Marion et M Arnauld, peuvent se
laisser aller à des actes, à des altérations
qui ne sont pas, tant s' en faut ! La justice
même. Montaigne, La Rochefoucauld, Molière
et La Bruyère, ne s' en étonneraient pas, et
volontiers sans doute ils diraient, en haussant
les épaules et en souriant d' ironie amère :
l' espèce est ainsi. allons plus avant. La
seule garantie entière, à ne prendre même les
choses que par le côté humain, la seule absolue
sauvegarde d' équité constante réside dans une
pensée perpétuellement et rigoureusement
chrétienne : Port-Royal et les siens nous le
rediront assez haut à chaque instant, eux qui
ne voyaient dans la nature humaine actuelle,
même dite vertueuse, qu' iniquité plus ou moins
fardée et sans
 

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cesse renaissante, qu' éternelle corruption de
coeur à surveiller et à guérir.
Les bulles obtenues, et la mère Boulehart morte,
la jeune abbesse Angélique fut installée à
Port-Royal et mise en possession de son
abbaye, le 5 juillet 1602, par le
vicaire-général de l' abbé de Cîteaux, après
une assemblée capitulaire solennelle et un
simulacre d' élection de la part des religieuses
présentes. On trouve, dans une relation, l' état
précis du monastère au moment où elle y vint :
" il y avait pour confesseur un religieux
bernardin si ignorant, est-il dit, qu' il
n' entendait pas le pater ; il ne savait
pas un mot de catéchisme, et n' ouvrait jamais
d' autre livre que son bréviaire : son exercice
était d' aller à la chasse... etc. " -les religieuses
portaient d' habitude, selon la mode mondaine,
des gants et des masques. Elles vivaient
d' ailleurs, bon gré mal gré, assez pauvrement,
étant volées par leurs domestiques : l' abbaye
n' avait alors que six mille livres de rentes.
Elles étaient treize professes, quand la jeune
abbesse y entra ; la plus âgée avait
trente-trois ans, et ce fut la seule que
Madame Arnauld jugea à propos de faire
bientôt éloigner pour sa conduite.
 

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Tout continua d' abord comme par le passé,
très-futilement et assez innocemment. La jeune
abbesse avait dix ans et demi, pourtant aussi
peu enfant qu' il était possible de l' être à
cet âge, d' un esprit fort vif et avancé, et ne
sentant déjà pas mal, au moins humainement, ce
qu' elle devait au rôle qu' on l' appelait à
remplir. Lorsqu' elle eut onze ans, ce M De
La Croix, abbé de Cîteaux, homme fort déférent
à M Arnauld, et de très-peu de mérite ,
comme elle nous l' apprend, offrit de lui-même
de la bénir, ce que M Arnauld n' osait sitôt
lui demander. Il la bénit donc abbesse, et lui
fit faire le même jour sa première communion.
Il y eut dans l' intérieur de l' abbaye, à cette
occasion, compagnie nombreuse et grand
festin.
On a, sur ces premiers temps de la mère Angélique,
des relations on ne saurait plus circonstanciées,
des espèces de dépositions régulières dressées
par les principales religieuses qui lui
survécurent, et des récits d' elle-même, l' un
inachevé, de sa plume, les autres recueillis
de sa bouche par M Le Maître, qui la
ramenait souvent sur ce sujet et, dès qu' il
était seul, écrivait tout fraîchement ce qu' elle
avait dit. Durant la dernière moitié de sa vie,
on la traitait déjà comme une sainte, de qui
il faudrait faire le procès un jour, pour
la canoniser ; on se mettait d' avance en
mesure, en assemblant les témoignages ; on lui
faisait, en un mot, son dossier de sainte ,
de son vivant. On allait même jusqu' à
décacheter, à son insu, les lettres qu' elle
 

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écrivait, et l' on en tirait copie pour qu' elles ne
fussent pas perdues ; c' est ainsi que nous est
parvenue la plus grande partie de sa
correspondance avec la reine de Pologne.
M Le Maître, très-ardent à ces sortes de
biographies, et dont c' était la dévotion ,
nous dit Du Fossé, de se faire raconter les
circonstances personnelles et les aventures
spirituelles de chaque solitaire survenant,
redoublait naturellement de cette sorte de
dévotion à l' égard de sa sainte tante. Ainsi
rien ne nous manque sur elle ; on a la série
non interrompue de ses moindres actes et de ses
pensées ; nous pouvons suivre les mouvements
de la grâce dans son coeur, comme si nous y
étions.
La jeune Angélique, à cette époque, avant le
réveil de la grâce, achevait de mener sa vie
d' enfance. Elle disait ponctuellement l' office,
à commencer par les matines, qu' on avait pourtant
remises, pour moins de fatigue, à quatre heures
du matin ; et le reste du temps elle jouait ou
se promenait dans les enclos. Une des
 

p91


dernières cartes de visite permettait ou même
ordonnait que l' abbesse menât la communauté
promener sur les terres après les vêpres. Les
jours de pluie, elle lisait l' histoire romaine
ou des romans. L' abbaye, pour l' ordre matériel,
était assez bien menée par la prieure, une
dame Du Pont, fille sage et simple. La
famille Arnauld venait souvent, Madame Arnauld
surtout, qui n' était jamais sans quelque
inquiétude, à cause du peu de garantie qu' elle
voyait dans des habitudes si faciles. Elle
arrivait quelquefois à l' improviste, mais elle
n' avait rien à surprendre. Tout heureusement se
passait sans déréglement, quoique sans piété
vive et sans lumière. Le général de l' ordre,
un M Boucherat, successeur de M De La Croix,
dans sa carte de visite de décembre 1604, se
montrait satisfait, et ne voyait pas autre chose
à ordonner, que de porter le nombre des
religieuses de douze à seize.
De rares et légers incidents variaient cette vie ;
on s' en souvenait, on s' en entretenait longtemps.
Un jour, Henri Iv chassant aux environs, et
ayant su que M Arnauld père était pour le
moment dans l' abbaye, pendant ses vacances du
parlement, y entra. La jeune Madame de
Port-Royal
le reçut avec toutes ses
religieuses, la croix en tête, et elle-même
montée sur de hauts patins, ce qui fit que le
roi la trouva bien grande pour son âge. " la
modestie du roi fut telle, dit la naïve
relation, qu' il témoigna à M Arnauld qu' il
n' était entré dans l' abbaye qu' à cause qu' il
l' avait su là, et qu' autrement il aurait eu
peur de troubler ces bonnes filles. " il
promit de venir dîner le lendemain ; mais la
chasse l' ayant porté ailleurs, il fit dire ses
excuses, et ne put que crier lui-même de dessus
son cheval, en passant
 

p92


dans les hauts champs, tout contre les murs :
" le roi baise les mains à madame l' abbesse ! "
voilà le pendant plus modeste et presque dévotieux
de la visite à Maubuisson.
Le temps se passa ainsi depuis 1602 jusqu' en
1607. La jeune abbesse, en avançant en âge,
commençait à prendre sa profession et son
aveni en dégoût. L' amour-propre pourtant
chez elle dissimulait ; elle portait ce joug
insupportable en se divertissant de son mieux,
nous dit-elle, sans confier sa peine à qui que
ce fût et en affectant bonne contenance. Lorsque
des personnes étrangères lui insinuaient qu' ayant
fait sa profession avant l' âge, elle s' en
pouvait dédire, loin de donner dans cette
idée, elle s' en choquait presque ; et en effet
quelque chose l' avertissait au fond,
ajoute-t-elle, qu' elle ne pouvait quitter sa
condition sans se perdre, qu' il n' y avait
point de loi qui la dispensât d' être à Dieu,

et qu' il lui avait fait trop d' honneur de la
prendre pour lui
. Ces idées sur la sainteté
de sa profession se mêlaient, sans qu' elle
comprît comment, à une vie aussi païenne et
profane qu' elle la pouvait mener avec convenance.
Elle allait visiter des voisins en compagnie
d' une ou de plusieurs religieuses, et l' on
commençait à lui rendre ses visites. Madame
Arnauld apprit ces licences que sa fille
se donnait, et lui en fit un jour des reproches
avec larmes : ce qui augmenta l' angoisse
secrète de la jeune abbesse de se voir réduite
à continuer à jamais cette vie religieuse si
mélancolique à son gré, ou, en la rompant,
à fâcher ses parents si bons, et de plus à
vivre sans honneur ; car elle savait bien,
dit-elle, qu' il ne pouvait y en avoir qu' à
vivre selon sa condition. Dans ce conflit,
au lieu d' avoir recours à Dieu par la prière,
 

p93


elle se mit, pour divertissement, à lire les vies
de Plutarque et autres livres profanes. -en
les lisant alors, et depuis en s' accusant de les
avoir lus, elle ne se doutait pas qu' elle
paraîtrait, dans les fastes chrétiens du
dix-septième siècle, comme quelque chose
d' héroïque à son tour, et de comparable en
caractère à ce que les Cornélie, les Clélie,
ou les mères de Sparte, pouvaient paraître
dans l' antiquité, et que toute une classe de
disciples et de fervents, pour la distinguer
d' une autre célèbre Angélique, sa nièce, la
surnommeraient grande et première ,
comme on a fait pour les Scipions.
Sa jeune soeur, qui souvent partageait ses jeux
(car elle l' envoyait chercher à Saint-Cyr
dans le carrosse qui était resté de feu la
dernière abbesse de Port-Royal), cette autre
intéressante enfant, qui devint la mère Agnès,
offrait dès lors un naturel tout différent :
fort dévote aux offices, comme une personne qui
sera adonnée au choeur ; sage, exacte, mais
vaine et glorieuse, romanesque d' imagination,
au point de demander à Dieu pourquoi il ne
l' avait pas fait naître Madame De France
(qui a été depuis reine d' Espagne) ; quelque
chose d' espagnol comme chez M D' Andilly, et
qui deviendra aisément mystique dans le sens
de sainte Thérèse. La mère Angélique, comme
ensuite le grand Arnauld, son dernier frère,
avait une nature d' esprit plus ferme, plus
latine, et qui aurait plutôt tourné à la
Plutarque et à la romaine. Voilà de grands noms,
mais que la suite du récit justifiera,
j' espère.
Malgré les distractions de promenade ou de
lecture, l' ennui revenait vite ; l' aversion
allait s' augmentant chez notre jeune abbesse,
et, vers quinze ans, elle roulait des
résolutions dangereuses. " je délibérai en
 

p94


moi-même, dit-elle, de quitter Port-Royal, et
de m' en retourner au monde sans en avertir mon
père et ma mère, pour me retirer du joug qui
m' était insupportable, et me marier quelque
part. " elle crut même qu' au pis-aller elle
serait en sûreté à La Rochelle, bien que
bonne catholique, et elle comptait sur le
crédit de ses tantes huguenotes pour l' y
protéger. à la veille de cette grande résolution
de fuir, elle fut, comme divinement, empêchée
par une grande maladie et fièvre qui la saisit
en juillet 1607. Son père et sa mère l' envoyèrent
aussitôt querir, la firent transporter en
litière à Paris, l' entourèrent de médecins,
et la comblèrent d' affection humaine ; ce qui
la toucha fort, et la détourna d' un dessein
qui les aurait mortellement affligés. La vue
pourtant qu' elle eut durant ce séjour de
convalescence au logis paternel, les visites de
son oncle l' intendant des finances, de son
autre oncle M Arnauld Du Fort, et de ses
tantes magnifiques, à l' entour de son lit,
tous couverts de velours et de satin, lui
rendaient plus que jamais l' inclination
mondaine ; et elle se fit faire alors en
cachette un corps de baleine, avoue-t-elle,
pour paraître de plus belle taille.
Sur ces entrefaites, M Arnauld se méfiant
peut-être de quelque retour de sa fille contre
sa profession, usa auprès d' elle d' un tour
d' adresse qui irrita cette jeune âme et faillit
lui rendre son premier dessein. Un jour,
comme elle avait ses quinze ans bien passés,
il lui présenta brusquement un papier assez
mal écrit, en lui disant, avant qu' elle eût
le temps de le lire : " ma fille, signez ce
papier ! " ce qu' elle fit par crainte et
respect, n' osant adresser une question, mais
crevant tout bas de dépit , dit-elle. à
quelques mots qu' elle saisit du
 

p95


regard, il lui parut bien que c' était un
renouvellement et une ratification de ses voeux
qu' on lui extorquait ainsi. M Arnauld, tout
intègre qu' il était, n' y regardait pas de si
près ce jour-là. Les mondains sont de tout
temps les mêmes sur certains chapitres : moins
la vérité en soi, que la considération ; moins
la vertu, que l' honneur.
La jeune abbesse revint toutefois à son monastère
plus résignée de pensée, et y fut reçue par ses
religieuses avec une amitié qui la toucha.
Elle demeura tout l' hiver très-faible de
santé encore. Au carême de 1608, ayant
envie de lire et n' osant faire choix de lecture
profane, elle en demanda une de dévotion, mais
qui ne fût pas trop pénible. Une religieuse,
la dame De Jumeauville, que Madame Arnauld
avait dès longtemps fait placer près d' elle
pour la surveiller, lui donna comme très-beau
un livre de méditations que des capucins, en
venant prêcher au monastère, avaient tout
dernièrement apporté. Ce livre, si simple qu' il
fût, parut beau également à la jeune Angélique,
et elle y trouva quelque sujet de
consolation.
Ce fut alors que son jour marqué arriva. à peu de
temps de cette lecture, un capucin, le père
Basile, survenant vers la nuit, demanda à
prêcher. L' abbesse, qui rentrait d' une
promenade au jardin, jugea qu' il était tard ;
puis, se ravisant, elle y consentit. Elle
aimait assez à entendre ces prédications de
passage, et y trouvait parfois une diversion
aux sermons assez pitoyables ou ridicules que
venaient faire, aux grandes fêtes, les
écoliers des bernardins. La communauté se
rendit au sermon du capucin, comme il était
déjà nuit. Il prêcha, à ce qu' il paraît, des
anéantissements et des humiliations
 

p96


du fils de Dieu en sa naissance et dans sa crèche.
Ce qu' il dit, au reste, l' abbesse, est-il
rapporté, ne s' en souvint pas précisément et
n' aurait pu le rendre, même à peu près. Ce qui
est certain, c' est qu' une grande action
s' opéra : " pendant ce sermon, dit-elle, Dieu me
toucha tellement, que, dès ce moment, je me
trouvai plus heureuse d' être religieuse que je
ne m' étais estimée malheureuse de l' être, et je
ne sais ce que je n' aurais pas voulu faire pour
Dieu, s' il m' eût continué le mouvement que sa
grâce me donna. " cette heure, est-il dit
encore, fut comme le point du jour qui a
toujours été croissant en elle jusqu' au
midi.

de grandes crises suivirent, comme c' est
l' ordinaire dans ce travail de la grâce, même là
où il est le plus soudain. Depuis ce soir du
sermon prêché par le père Basile au carême de
1608, jusqu' au 25 septembre de l' année suivante,
autre mémorable journée, comme on le verra
bientôt, la vie de la mère Angélique fut
une lutte et une angoisse continuelle, une
angoisse en dedans par ses scrupules, ses
désirs et ses mélanges de terreur et de ferveur,
une lutte autour d' elle avec ses religieuses,
ses supérieurs et sa famille, qui tous, plus ou
moins, s' opposaient à l' accomplissement de ce
qu' elle avait conçu.
Le premier obstacle à cette réforme eût été le
père Basile lui-même, qui en était l' instrument.
Heureusement l' abbesse, le trouvant un peu jeune
pour elle qui n' avait que seize ans et demi,
ne s' adressa pas sur l' heure à lui en particulier,
et se contenta de le faire remercier par une
de ses soeurs. Depuis, elle apprit qu' il était
extrêmement déréglé et une vraie cause de
désordre au sein de plusieurs maisons
 

p97


religieuses où il avait été introduit. Se contenant
donc en elle-même, elle commença d' agiter des
projets de changement et de haïr derechef sa
condition, non plus de religieuse, mais
d' abbesse, par des motifs tout opposés aux
anciens. Elle aurait voulu fuir à cent lieues,
se cacher de tous, ne plus jamais voir aucun
des siens, quoiqu' elle les aimât, et vivre
n' importe où en soeur converse, n' étant connue
que de Dieu. Cette lutte renfermée dura
jusqu' à la pentecôte. Un autre capucin, le
père Bernard, de beaucoup plus âgé que le
précédent et d' un air tout à fait austère,
étant venu prêcher, la jeune abbesse osa
s' ouvrir à lui de ses désirs de réforme ;
mais celui-ci, en homme peu éclairé, prit
acte à l' instant des paroles de l' abbesse pour
prêcher si sévèrement la communauté, qu' il
choqua et révolta les bonnes soeurs : autre
écueil déjà par excès. La prieure représenta,
fort judicieusement en apparence, à la mère
Angélique, que c' était une ferveur de dévotion
qui la tenait pour lors et qui la quitterait
peut-être avant trois mois, qu' elle allait tout
bouleverser cependant ; et autres raisons de
bon sens naturel que chacun eût trouvées.
L' abbesse découragée ne songeait plus qu' à
laisser l' abbaye, pour se faire ailleurs
simple religieuse. Là-dessus, le père Pacifique,
digne et vieux capucin, qui justifiait tout à
fait son nom et qui visitait parfois le
monastère, survint et fut pris pour juge ;
le père Bernard, l' autre capucin plus emporté,
était présent. Le père Pacifique, bien que plus
spirituel et mis plus tard au rang des bienheureux,
cherchait à concilier humainement, à ajourner,
à ne rien vouloir d' impossible, et le père
Bernard, bien que moins religieux, parlait plus
haut et plus dans le sens prochain de Dieu, comme
 

p98


le remarque la mère Angélique en son récit. Le
père Pacifique entrait dans l' idée qu' Angélique
quittât l' abbaye ; le père Bernard exigeait
qu' elle tînt bon et emportât la réforme d' assaut.
De là, de nouvelles angoisses. Elle se jetait
alors dans des austérités extraordinaires, et,
comme en désespoir d' agir au dehors, elle se
tournait contre elle-même. C' était peu de ne se
vêtir que de drap grossier, de ne coucher que
sur la couche la plus dure ; elle se relevait
la nuit secrètement et s' en allait prier dans
un grenier, de peur que la dame De Jumeauville,
qui couchait dans sa chambre, ne la trouvât
debout. On la surprit se cautérisant, de nuit,
les bras nus avec de la cire brûlante. Je passe
d' autres détails trop peu gracieux. -" que
voulez-vous ? " disait-elle plus tard comme en
riant lorsqu' on la mettait sur ce chapitre,
" tout était bon dans ce temps-là ! "
cependant le père Bernard, chaque fois qu' il
essayait de brusquer la communauté, y renouvelait
l' obstacle. Les religieuses, qui s' opposaient
(bien que respectueusement toujours) à une
réforme, étaient précisément celles, on le
conçoit, qui avaient été le plus régulières
jusque-là et le plus modestes ; elles croyaient
n' avoir rien à réformer. Le père Bernard,
dans l' ardeur indiscrète de ses réglements,
voulut les aller porter, comme de la part de
l' abbesse, à l' abbé De Morimond,
grand-vicaire de M De Cîteaux, pour les
faire autoriser ; en vain l' abbesse lui
représenta que l' abbé De Morimond avertirait
son père ; ce qui ne manqua pas d' arriver.
 

p99


M Arnauld, averti presque en même temps par
l' abbé De Morimond et par la surveillante,
Madame De Jumeauville, exigea qu' aux vendanges
prochaines sa fille le vînt voir à sa maison
d' Andilly. Il la trouva dépérissant de santé
et en proie à une mélancolie opiniâtre. Il
s' éleva contre l' intrusion des pères capucins
dans son monastère ; lui dit que ces gens-là
ne voulaient que se faire de son abbaye une
bonne ferme à leur bénéfice, et déclara s' opposer
expressément à ces réformes sans frein. De
telles luttes nouvelles, que la tendresse du
sang rendait si sensibles, achevèrent de
troubler la jeune Angélique, et redoublèrent
une fièvre quarte qui la minait. Ces beaux
ombrages d' Andilly, qu' elle avait tant aimés
lors de l' année de sa première maladie, et
sous lesquels elle s' étonnait qu' on ne voulût
pas toujours vivre quand on les possédait,
jaunissaient cette fois sans charme à ses yeux
et ne l' attachaient plus. Elle revint le
18 octobre à son monastère, plus triste et plus
brisée que jamais, résolue de servir Dieu, et
pourtant ne voulant rien entreprendre contre le
gré de son père ; non pas vaincue, mais toute
désarmée.
Le second coup de la grâce, qui inclina décidément
 

p100


sa volonté, frappa moins de quinze jours après
son retour. Le jour de la toussaint, en
effet... -mais, à propos de cette oeuvre
dite de la grâce, et sur les singularités
qu' elle nous offre ici, quelques réflexions et
précautions explicatives sont nécessaires. Nous
touchons dès le début au coeur de notre sujet,
à la clef même de la foi de Port-Royal.
Et d' abord, au point de vue purement humain, à
ceux qui ne verraient dans l' opération dite de
la grâce qu' un phénomène psychologique particulier,
qu' un état, une passion par moment régnante de
l' âme humaine, à ceux-là le phénomène devrait
encore paraître assez extraordinaire du moins,
assez éminent et assez rare, tant en sa nature
qu' en ses effets, pour mériter d' être étudié
de près dans ses circonstances avérées,
dans ses exemples les plus incontestables.
à ceux-là donc, à ceux qui ne voudraient voir
qu' en observateurs philosophes et rationalistes
les hauteurs et les extrémités de l' âme humaine,
je ne craindrai pas de dire que, comme ils
n' ont rien de plus divin à nous offrir et qu' ils
ne trouvent rien apparemment d' étranger à eux
dans ce qui est humain, cette étude que je fais
à travers les minutieux détails d' une réalité,
toujours pauvre par quelque endroit, n' a rien
qui doive sembler puéril et petit, ou trop
bizarre. Car, encore un coup, c' est au prix de
ces particularités, par moi décrites, que
l' âme humaine arrive (les philosophes
eux-mêmes ne le nieront pas) à un certain
état fixe et invincible, à un état vraiment
héroïque, d' où elle exécute ensuite ses plus
grandes choses. Il n' est pas de petit chemin
qui mène là. Le procédé de l' esprit en pareil
cas, ne serait-ce qu' à titre de procédé, vaut
 

p101


d' être connu. Voilà pour les uns ; mais aux
autres, à vous qui croyez, qui attachez au
mot de Grâce un sens lumineux et divin, à
vous tous chrétiens d' esprit et de foi dans
les différentes nuances, je dirai :
ne vous étonnez pas trop, je vous en prie, de ces
détails qui peuvent offenser nos moeurs et vos
propres habitudes plus dégagées des pratiques
sensibles ; ne vous en scandalisez pas, et
n' allez pas croire que, bien qu' il y ait eu
quelque excès sans doute, l' ensemble de tous
ces soins et de tous ces scrupules n' était
pas nécessaire à l' oeuvre, incontestablement
utile et grande, qu' on va voir sortir. Ces
petits, ces humbles, et, comme on est tenté
de les appeler par moments, ces misérables
moyens, émanaient d' un grand et saint esprit
et tendaient à une haute fin. à la place précise
où se trouvait cette jeune abbesse, dans un
couvent spirituellement si délabré, au
commencement du dix-septième siècle, les moeurs
générales et sa condition particulière étant
ce qu' on les a vues, il n' y en avait peut-être
(parmi ces moyens employés par elle) que
très-peu d' inutiles. Même en se plaçant dans
une autre communion, dans un christianisme
moins assujetti aux règles extérieures et aux
pratiques traditionnelles, pourvu que ce soit
encore un vrai et vif christianisme, c' est-à-dire
un christianisme véritablement croyant à la
chute, à la rédemption et à la grâce, il n' y a
pas trop à s' étonner de la singularité, tantôt
rebutante, tantôt futile en apparence, de ces
moyens. La grâce admise, la grâce subsistant,
et si ce royaume spirituel distinct qui est le
sien, et où il nous faut incessamment désirer
d' entrer et d' habiter par l' esprit, n' est pas
chimère, il n' y a pas de petits moyens qui aident
 

p102


à y pénétrer ; il n' y a pas de moyens absolus,
et autant il est d' âmes humaines à des époques
et dans des situations différentes, autant
il peut y avoir de portes différentes aussi,
et d' ouvertures même bizarres, à cette cloison
entre le monde et Dieu, qu' il faut forcer.
Toute ouverture est bonne, si par là on
pénètre. Et même on ne peut, ce semble,
pénétrer et être digne du seuil que si l' on
est décidé au fond à l' atteindre à tout prix
et n' importe par quelle ouverture. Je veux
dire que, bien qu' il puisse avec raison sembler
actuellement inutile à beaucoup de vous,
chrétiens, de faire ce que la mère Angélique
croyait nécessaire, de se brûler les bras,
de ne pas quitter la serge ou la bure, de fermer
le guichet à son père (comme tout à l' heure
on le verra), il est hors de doute que s' il y
avait à accomplir, à atteindre un devoir à
travers quelqu' une de ces choses d' apparence
petite ou répugnante, celle-ci devrait être
à l' instant acceptée. Cela même est trop
évident. à la guerre, les plus brillants,
s' il le faut, restent huit jours quelquefois
dans les boues sans changer d' habit ni se
débotter. Eh bien ! Dans son continuel combat,
la mère Angélique croyait qu' il fallait
presque ainsi faire ; peut-être avait-elle
raison. Les difficultés de la grâce dans ces
conditions d' alors étaient autres ; ne nous
hâtons pas de juger sa mesure. Chez ceux même
qui estiment la justification possible
actuellement et dans l' ordre naturel de la
vie par des moyens plus simples, par un
appareil moins minutieux et moins rigoureux,
il ne saurait être nié que, dans des cas
particuliers et extraordinaires, ce n' est pas
trop des plus singuliers efforts, des plus
vigilantes angoisses. Quiconque croit à la
grâce et à cette place
 

p103


forte
du salut ici-bas ne doit donc pas
trop s' étonner de voir que plusieurs y entrent
à toute force, les uns en rampant contre terre
et comme à plat ventre, les autres par le
soupirail dont la grille déchire en passant,
ou par l' égout qui ne souille que l' habit,
ou par la lucarne escaladée du toit qui peut
au dehors prêter à la risée, et par où pourtant
descendit le paralytique. Jean Newton, Oberlin,
Félix Neff, sont entrés à leur manière et
selon leur voie ; vous qui la suivez,
n' excluez pas celle des personnages non moins
chrétiens dont nous traitons, si étrange
d' abord à votre sens et si tourmentée qu' elle
vous puisse paraître. Les réveils chrétiens,
dans les siècles et dans les communions
diverses, doivent s' opérer diversement et,
pour ainsi dire, selon des formes différentes
de sursaut ; l' essentiel est qu' ils
s' opèrent.
 

p104


V.
Le second coup de la grâce, qui détermina
entièrement la volonté de la jeune Angélique,
eut pour occasion une prédication nouvelle
qu' elle entendit le jour de la toussaint,
bien peu après son retour d' Andilly au
monastère. Ce fut le second signal d' appel pour
elle, le second cri de tolle, lege .
Le troisième moment décisif, non plus pour
la volonté, mais pour la réussite au dehors,
sera à la journée du guichet , qui changea
cette longue agonie en pleine victoire. Pour
les réconciliations, comme pour les renonciations
et les reniements, le chant du coq retentit
d' ordinaire jusqu' à deux et trois fois à
l' âme, avant d' achever d' avertir. -à ce jour
donc de la toussaint de 1608, un écolier
des bernardins, à défaut des capucins que,
dans son premier feu, M Arnauld avait fait
exclure, s' en vint
 

p105


prêcher à Port-Royal ; il le fit assez bien,
et s' étendit fort sur la huitième béatitude :
bienheureux ceux qui souffrent persécution
pour la justice.
et après l' office,
une bonne fille, depuis religieuse, et qui
servait alors la mère Angélique, lui dit
avec émotion : " si vous vouliez, madame,
vous seriez de ces bienheureux qui souffrent
persécution pour la justice. " l' abbesse rebuta
du premier mouvement cette fille, comme bien
hardie de lui parler ainsi ; mais le trait
avait pénétré. à l' avent prochain, il y eut
un jubilé : la mère Angélique songea à le
gagner, et, pour cela, à faire une revue et
une confession générale de ses fautes. Elle
se promettait bien, devant Dieu, de ne pas
les confesser pour les recommencer ensuite,
mais de vivre dorénavant en véritable religieuse.
Le moine qui avait prêché à la toussaint
fut celui à qui elle s' adressa, n' ayant
guère le choix d' un plus sûr, et il la
confirma dans son voeu, aussi bien que celles
des religieuses fidèles.
C' est alors que sa réflexion, sa tristesse, se
concentrant de plus en plus à saisir les moyens
d' exécution, et sa fièvre quarte, qui la
tenait depuis huit mois, la consumant plus
fort, un jour du carême de 1609, la prieure,
la mère Du Pont, qui l' aimait beaucoup et
qui souffrait de sa peine, la pria, avec une
autre bonne fille, d' entrer dans une cellule,
et là lui dit combien elle s' affligeait de la
voir ainsi se miner en mélancolie, lui en
demandant instamment le sujet. Et dès que
l' abbesse l' eut avoué, la prieure répondit
que, toutes, elles aimeraient mieux faire ce
qu' il lui plairait, que de
 

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la voir s' attrister plus longtemps. On prit donc
jour, celui de la fête de saint Benoît, et,
à l' assemblée du chapitre, l' abbesse proposa
de tout mettre en commun (voeu de pauvreté,
premier point de la vie religieuse) ; ce qui
fut accepté et exécuté sur l' heure avec assez
d' élan. Chaque religieuse apporta ce qu' elle
possédait, hardes et cassette : on cite
l' exemple touchant d' une bonne religieuse,
sourde et muette depuis des années, laquelle,
ayant compris au mouvement des autres soeurs
ce qu' on voulait faire, se hâta de les imiter,
et, quoique plus soigneuse qu' aucune
jusqu' alors, courut en hâte chercher son
paquet pour le jeter en commun. -depuis ce
jour-là même, est-il dit, la mère perdit sa
fièvre quarte.
On cite encore une autre vieille religieuse, la
soeur Morel, la plus ancienne de la maison,
et qui avait une grande répugnance à mettre
sa petite part en commun. Elle s' y résigna
pourtant, hors sur un point auquel elle tenait
trop : elle rendit tout, excepté un petit
jardin
qui lui était particulier, et qui
faisait, dit-on, son idole : c' était l' idole
favorite. Nous avons tous un petit jardin ,
et l' on y tient souvent plus qu' au grand.
Si l' on pouvait toucher à un mot de l' écriture,
je dirais, en rappelant le saint verset :
" ... et le jeune homme s' en alla triste, car
il avait un petit bien. " dame Morel
entrait dans de grandes colères, si quelque
religieuse ou quelque bon père capucin lui
parlait avec affliction de cette réserve
illégitime. Enfin, un jour, sans qu' on lui
en eût parlé, et par pur miracle intérieur,
elle se rendit ; elle envoya, dans une lettre, la
 

p107


clef du jardin, comme d' une dernière citadelle ;
en effet, c' était la clef de son coeur.
Vers ce temps, la mère Angélique retirait
de Saint-Cyr, et fixait près d' elle, à
Port-Royal, sa soeur Agnès, dont j' ai
marqué déjà la forme d' esprit si différente.
Elle essayait d' agir sur ce naturel à la fois
dévot et glorieux, qui avait besoin d' être
modéré, d' être éclairé, sur cette jeune fille
à fantaisie espagnole ou portugaise, qui
aimait l' austérité par goût et jeûnait trop ;
qu' il fallait emmener du choeur toute
pleurante (car elle n' aimait que l' office)
,
et qu' il ne fallait pas moins mortifier, tout
à côté de cela, dans ses recherches de délicatesse
et dans ses imaginations pompeuses. La mère
Angélique y réussissait chaque jour.
Mais le grand point à gagner dans la réforme du
monastère (la communauté obtenue), c' était
la clôture ; une clôture exacte, absolue,
à l' égard du monde et à l' égard de la famille,
sans excepter M Arnauld. La mère Angélique
se munissait de longue main pour cette résolution
capitale. Les murailles étaient suffisamment
relevées et sans brèche. à la vêture d' une soeur
qui prit l' habit après pâques, l' assemblée
nombreuse qui y assista fut traitée en dehors.
Plusieurs en murmurèrent, et l' on disait assez
haut que quand ce serait M Arnauld qui
viendrait, sa fille, à coup sûr, n' oserait
faire de même, et lui interdire l' entrée.
 

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L' attente, à Port-Royal, ne fut pas longue, et
les vacances du parlement amenèrent la crise.
-mais, tandis que notre jeune abbesse attend
cette heure d' épreuve en prière et non sans
effroi, j' ai loisir encore de relever dans ce
qui précède certaines notions sur l' état
nouveau de son âme, et j' en ai besoin pour
donner à la scène qui suivra tout son sens et
toute sa lumière.
Il s' agit des caractères propres à cet état dit
de grâce , des signes du moins qui en sont
comme l' accompagnement distinctif et la
condition la plus constante : simples traits,
après tout, qui se peuvent saisir du dehors,
et qui servent à figurer une idée, assez
grossière sans doute, mais non pas fausse,
de ce qui devrait être uniquement senti.
Cet état de grâce, en effet, change l' âme, la
régénère et la renouvelle. Pour employer une
image heureuse qu' un homme d' esprit a appliquée
à un autre amour, qui n' est que la forme
inférieure de cet amour divin, la grâce, pour
ainsi dire, cristallise l' âme, qui,
auparavant, était vague, diverse et coulante.
Oui, cette âme qui, un moment encore auparavant,
coulait et tombait comme un fleuve de
Babylone, réfléchissant au hasard ses bords,
s' arrête, se fixe d' un coup, prend . Elle se
redresse en cristal pur, en diamant, et devient
une citadelle de Sion brillante et inexpugnable.
Tous les contraires s' y associent en même
temps dans une excellence mystérieuse : ce qui
était coulant jusqu' alors et fugitif, y devient
fixe et solide ; ce qui était dur et opaque, y
devient jaillissant et lumineux. L' eau devient
 

p109


cristal, le rocher devient source, tout devient
lumière. C' est, en un mot, la cristallisation,
non pas seulement fixe, mais vive, non pas de
glace, mais de feu ; une cristallisation
active, lumineuse et enflammée.
Et toutes ces images, si subtiles que je tâche de
les faire, sont encore de la bien grossière et
païenne métamorphose, pour donner idée d' un
acte ineffable qui est la suprême vie .
N' étant pas saint Jean à Patmos, c' est Dante
qu' il faudrait être en son paradis pour la
figurer et la peindre : comme à l' entrée des
neuf sphères, il y faudrait manier avec lui ces
magnificences assemblées d' escarboucles vivantes,
de parvis enflammés, de joyaux qui chantent,
et faire toucher déjà cette céleste atmosphère
en laquelle le reçut, comme au plus fluide des
nuages, l' indivisible diamant éternel :
per entro se l' eterna margherita
ne ricevette, com' acqua ricepe
raggio di luce permanendo unita.
L' âme, ici-bas et au sein de son ombre, jouit de
cette vraie vie, tant qu' elle demeure prise
selon le mode mystérieux. On ne défait pas cet
état à demi, il rompt ou il dure. Dans les
commencements, il peut s' essayer, puis se
disjoindre ou se fondre, pour se reformer
bientôt à un second ou à un troisième coup
décisif.
Dans le cas particulier que nous avons sous les
yeux, je relève les points suivants, qu' on
retrouvera à peu près les mêmes dans tous les
autres exemples : et je n' apporte à ce relevé
aucune vue de classement supérieur ; je me
borne à la simple observation empirique.
1 cette influence de l' amour divin, du plus élevé
 

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des amours, et véritablement de l' unique, vient
sans dire comment, sans qu' on sache pourquoi,
sans qu' il y ait, ce semble, cause suffisante
pour l' invasion. On peut dire de la grâce, comme
de la mort, qu' elle vient comme un voleur .
-ce père Basile, qui ne prêcha pas mal, n' était
pas une cause suffisante et proportionnée à
l' émotion qu' éprouva, tandis qu' il parlait, la
jeune Angélique.
2 tout ce qui devrait nuire à la production de la
grâce selon les règles de la prudence, de la
probabilité humaine, y tourne et y concourt :
l' obstacle y devient instrument. Ce père
Basile, mauvais moine, en est le canal et
l' organe. Ce père Bernard, si violent, si
indiscret, peut faire manquer l' effet, et, au
contraire, il le hâte.
3 l' excès même et la violence du parti pris, au
jugement des sensés et des honnêtes gens du monde,
un certain scandale, une certaine folie enfin,
y sont nécessaires, et y mettent la marque même
et le sceau ; de sorte qu' on peut dire que ce qui
paraîtrait d' abord raisonnable aux yeux des
personnes judicieuses et honnêtes d' un temps,
ne serait pas la grâce. -dans le cas de la
mère Angélique, les religieuses les plus
modestes précédemment et les plus régulières
s' opposaient à plus de réforme et semblaient
avoir raison ; M Arnauld, Madame Arnauld,
semblaient n' avoir pas tort. Et pourtant !
4 trait bien essentiel à remarquer : on ne
scinde pas la grâce, c' est-à-dire on n' en
prend pas à volonté certains effets et actes
qu' on juge bons et salutaires au pied de la
raison, en répudiant tout à côté, en retranchant
les moyens ascétiques minutieux ou durs, qu' on
 

p111


jugerait déraisonnables et excessifs. Tout s' y
tient ; la charité sort de l' austérité et y
ramène. Cet état, on peut l' affirmer en principe,
ne se marchande pas ; la grâce se présente, elle
heurte un jour avec tout son cortége, cortége
plus ou moins dispendieux dont elle seule sait
les raisons. -si la mère Angélique n' avait
pas fait dès l' abord ce qui peut sembler
raisonnablement excessif, dur pour elle-même
et sans profit immédiat pour personne, elle et
les siennes n' auraient pas été de force ensuite
à accomplir les miracles de charité, d' aumône,
de distribution entière de soi-même aux autres,
comme nous en montrera jusqu' au bout
Port-Royal. -il faut donc l' inscrire ici, le
redire bien
 

p112


haut dans tous les autres cas analogues : avec la
grâce, pas de milieu ni de réserve ; tout ou
rien !
c' est le premier mot.
5 à travers les formes diverses de communion et la
particularité des moyens, des appareils qui
aident à produire cet état, qu' on y arrive par
un jubilé, par une confession générale, par
une prière et une effusion solitaire, quels que
soient le lieu et l' occasion du tolle lege ,
on peut reconnaître que, chez tous ceux qui en
ont offert de grands et vrais exemples, l' état
de grâce est un au fond, un par l' esprit et
par les fruits. Percez un peu la diversité des
circonstances dans les descriptions, il ressort
que, chez les chrétiens des différents âges,
c' est d' un seul et même état qu' il s' agit :
il y a là un véritable esprit, fondamental et
identique, de piété et de charité, entre ceux
qui ont la grâce, même quand ils se sont crus
séparés. Dans cet état, on peut se croire
séparés, sans l' être ; mais on ne pourrait
penser trop opiniâtrement et fréquemment à cette
séparation, sous forme de contention et de
dispute, sans rompre l' état intérieur, qui est,
avant tout, d' amour et d' humilité, de confiance
infinie en Dieu, et de sévérité pour soi
accompagnée de tendresse pour autrui. En
s' en tenant donc à l' oeuvre directe et positive,
aux fruits propres à cette condition de l' âme,
on les retrouve de même saveur chez tous, sous
des soleils distants et en des clôtures
diverses, chez sainte Thérèse D' Avila,
comme chez tel frère morave de Herrnhout. Nous
 

p113


aurons, sur les confins de notre sujet, les fruits
de M Guillebert dans la cure de Rouville
en Normandie, ceux de M Pavillon dans son
diocèse d' Aleth, de M Collard dans le
village de Sompuis, et nous les sentirons
n' être pas d' une autre qualité ni d' une autre
saveur que ceux de Félix Neff à Dormillouse,
d' Oberlin au Banc-De-La-Roche, de Jean
Newton à Olney. Cette saveur des fruits sur
les branches diverses, c' est celle du même tronc
commun évangélique.
Mais les mois se passent, les vacances du
parlement approchent, et la crise au monastère
devient imminente. La mère Angélique sut ou
prévit que M Arnauld allait arriver. Elle
écrivit, les uns disent à sa mère, les autres
à sa soeur, Madame Le Maître, pour que
Madame Arnauld prévenue avertît doucement
le père et le détournât du voyage. Mais, soit
que Madame Arnauld n' osât en parler à son
mari et ne crût pas la chose possible de la
part de sa fille, soit que lui-même, averti,
n' en crût rien, il ne fut pas tenu compte de
cette lettre, et le 25 septembre (1609),
le vendredi avant la saint-Michel,
M Arnauld et sa famille durent arriver dans la
matinée ; on l' avait mandé à l' abbesse. Ce
qu' elle éprouvait, à cette approche, d' anxiété,
de bouleversement et de terreur, tout coeur
chrétien et bien né peut se le représenter.
Elle avait veillé ; elle s' était préparée par
la prière ; quelques religieuses, dépositaires
de son secret, avaient fait de même : c' était
comme une petite armée sous les armes qui
attendait l' ennemi, un ennemi d' autant plus
redoutable qu' il était plus tendre. Ces saints
évêques qui, désarmés, à la porte des villes,
attendaient Alaric ou Attila, dont les
chevaux déjà et les armes au
 

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loin se faisaient entendre, ne devaient pas
ressentir quelque chose de plus serré au coeur
que la jeune Angélique prêtant l' oreille à la
venue de son père. Il arriva. Ce jour indiqué,
sur l' heure du dîner, de dix à onze heures, les
religieuses étant au réfectoire, le bruit du
carrosse, qui entrait dans la cour extérieure,
s' entendit. Dans ce carrosse il y avait cinq
personnes, M et Madame Arnauld, M D' Andilly
le fils aîné, alors dans sa vingt-et-unième
année, Madame Le Maître la fille aînée
mariée, enfin une plus jeune soeur de
quatorze à quinze ans, Mademoiselle Anne
Arnauld. -au premier bruit, chacune au
dedans (de celles qui étaient dans le secret)
courut à son poste. Dès le matin, les clefs
avaient été retirées des mains des tourières
par précaution et de peur de surprise, tout
comme dans un assaut. La mère Angélique, qui
s' était mise depuis quelque temps à prier dans
l' église, en sortit, et s' avança seule vers la
porte de clôture, à laquelle M Arnauld
heurtait déjà. Elle ouvrit le guichet. Ce qui
se passa exactement entre eux dans ce premier
moment et leurs paroles mêmes, on ne le sait
qu' à peu près, car tout le monde du dedans s' était
retiré, laissant le colloque s' accomplir
décisif et solennel. M Arnauld commandait
d' ouvrir : la mère Angélique dut tout
d' abord prier son père d' entrer dans le petit
parloir d' à côté, afin qu' à travers la grille
elle lui pût parler commodément et se donner
l' honneur de lui justifier ses résolutions.
Mais M Arnauld n' entendit pas deux fois
cette prière. Il tombe des nues à une telle
audace dans la bouche de sa fille, il s' emporte
et frappe plus violemment, redoublant son ordre
avec menace. Madame Arnauld, qui était à
deux pas, se mêle aux reproches,
 

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et appelle sa fille une ingrate. M D' Andilly,
dans tout son feu d' alors, le prend encore plus
haut que les autres ; il s' écrie au
monstre et au parricide , comme aurait
fait son père dans un plaidoyer ; il interpelle
les religieuses absentes, les exhorte à ne
pas souffrir qu' un homme comme son père,
une famille comme la leur, à qui elles ont
tant d' obligations de toutes sortes, essuie
chez elles un tel affront. Les apostrophes
et le bruit croissant commençaient à retentir
au réfectoire. Celles des religieuses qui
étaient selon l' esprit de la mère
s' entre-regardaient avec anxiété, et
priaient Dieu en leur coeur qu' il la
fortifiât ; d' autres, moins régénérées,
n' y pouvaient tenir, et éclataient
ouvertement pour M Arnauld. La bonne
vieille soeur Morel, celle même à qui
nous avons vu tant d' attache pour son
petit jardin , dont elle ne rendit la
clef qu' à toute extrémité, et qui
probablement ne l' avait pas encore rendue
alors, s' écriait : c' est une honte de ne
pas ouvrir à M Arnauld !
les femmes de
journée, qui se trouvaient dans la cour,
prenaient également parti, et se laissaient
aller à des murmures contre l' ingratitude de
madame l' abbesse.
Dans tout ce bruit pourtant, M Arnauld, voyant
n' arrivait pas à ses fins, s' avisa de demander
qu' on lui rendît au moins sur l' heure ses
filles, ses deux autres filles, qui étaient
au monastère, la jeune Agnès, âgée de
quinze à seize ans, et celle qui fut la
soeur Marie-Claire , alors âgée de
neuf ans. Il espérait sans doute, au moment
où on les ferait sortir, mettre lui-même le
pied dedans et pénétrer par force. La mère
Angélique comprit le dessein, et, avec une
grande présence d' esprit, confiant en hâte
la clef d' une petite porte qui donnait dans
l' église à une religieuse sûre, elle lui dit
de faire
 

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sortir ses deux soeurs : ce qui fut si tôt
exécuté, que M Arnauld eut la surprise de les
voir arriver à lui, sans savoir par où elles
avaient passé. C' est alors, dit-on, que
M D' Andilly s' étant mis à débiter de
grandes plaintes contre sa soeur à la jeune
Agnès, celle-ci, la future coadjutrice,
grave et haute comme une infante, l' interrompit,
et répondit que sa soeur, après tout, ne
faisait que ce qu' elle devait et ce qui lui
était prescrit par le concile de Trente.
Sur quoi M D' Andilly, se tournant vers la
compagnie, s' écria : " oh ! Pour le coup,
nous en tenons vraiment ! En voilà une
encore qui se mêle de nous alléguer les conciles
et les canons ! "
dans toute cette scène, Madame Le Maître
et Mademoiselle Anne restaient les seules
immobiles et silencieuses, comprenant tout
ce que devait souffrir la mère Angélique et
en étant déchirées.
M Arnauld, outré, ordonna qu' on remît les
chevaux au carrosse pour s' en retourner.
Toutefois, à la fin, sur les supplications
réitérées de sa fille, qui ne se départait
pas de cette unique prière, il consentit
à entrer un moment dans le parloir d' à côté.
Mais ici une nouvelle scène commence. Dès
qu' elle eut ouvert la grille, c' est-à-dire le
rideau ou les planches qui étaient devant, elle
vit (car il paraît qu' au guichet on ne se
voyait pas), -elle vit ce bon père dans un
état de douleur, de pâleur et de saisissement
qui lui décomposait le visage. Il se mit alors
aussi à lui parler avec tendresse du passé,
de ce qu' il avait fait pour elle, de l' intérêt
avec lequel il l' avait toujours portée dans
son coeur ; que dorénavant c' en était fait à
jamais, qu' il ne la reverrait plus ; mais qu' en
cette dernière fois, et pour dernière parole,
 

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il n' avait plus qu' à la conjurer du moins de se
conserver elle-même et de ne pas se ruiner par
d' indiscrètes austérités.
Ces paroles furent la grande épreuve, et leur
tendre accent fut le plus rude de l' assaut.
Tant que M Arnauld avait été violent et en
colère, elle avait pu rester ferme et maîtresse
d' elle-même ; mais, dès ce moment où elle le
vit dans toute l' affection et les larmes d' un
père, elle se trouva plus faible, insuffisante
à résister ; et, sentant qu' il ne fallait pas
céder pourtant, dans cette lutte trop longuement
accablante elle perdit tout d' un coup
connaissance, et tomba par terre
évanouie.
Cet évanouissement de la mère Angélique en
présence de son père a été rapproché de celui
d' Esther devant Assuérus :
Assuérus.
Sans mon ordre on porte ici ses pas !
Quel mortel insolent vient chercher le trépas ? ...
etc.
 

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On n' est pas en droit toutefois de conjecturer
que, dans cette pièce d' Esther , où, en
général, sous prétexte de Saint-Cyr, il se
ressouvenait certainement tout bas de
Port-Royal, Racine ait songé, pour la
précédente scène en particulier, à l' évanouissement
de la mère Angélique. Il est douteux même qu' il
ait fait le rapprochement après coup ; car
toute cette scène du guichet , si émouvante
et si dramatique, cette journée que
M Royer-Collard aime à citer comme une des
grandes pages de la nature humaine, comme une de
celles que, même pour des philosophes, aucune de
Plutarque n' efface en triomphe moral et en
beauté de caractère, Racine, dans son élégant
abrégé , n' en dit pas un seul mot, et il se
contente de noter que, vers ce temps, la mère
Angélique fit fermer de bonnes murailles son
abbaye
. Tant les abrégés, même les mieux
écrits et les plus faits en connaissance de
cause, sont insuffisants et infidèles ! -et
puis, l' oserai-je dire ? Dans cet oubli, dans
cette omission de Racine, j' entrevois de la
timidité littéraire et du goût : il jugea
peut-être la scène trop forte.
Je reviens à la jeune Angélique évanouie. à cet
instant, tout change de face. un père est
toujours père,
dit Pauline, dans le
Polyeucte de Corneille : M Arnauld, à
la vue de sa fille sans mouvement, oubliant
tout et qu' il est offensé, s' écrie, lui tend
les bras à travers cette grille qui s' oppose ;
c' est pour le coup qu' il veut entrer. -il
appelle les religieuses pour qu' elles viennent
 

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du dedans secourir leur abbesse. Madame Arnauld,
M D' Andilly et le reste de la famille, avertis
aux cris de M Arnauld, se précipitent, de
leur côté, à la porte du monastère, et heurtent
derechef pour faire venir ; mais les religieuses,
croyant toujours que c' est la continuation du
premier effort et de la menace, n' osent paraître
et s' enfuient plutôt. Pourtant, à la fin, la
voix de M D' Andilly se fait comprendre : elles
accourent toutes alors au parloir, et trouvent
la pauvre mère encore à terre et sans
connaissance. Elles la font revenir à
grand' peine, et, dès que ses yeux se rouvrent,
apercevant son père collé toujours à la grille,
qui épiait ce retour à la vie, et qui, les
bras tendus, semblait lui crier :
encore un coup, vivez, et revenez à vous !
Elle ne peut que lui adresser un mot et un voeu :
c' est qu' il veuille bien, pour toute grâce, ne
s' en aller pas ce jour-là.

le passé était passé ; M Arnauld promit tout. On
emmena l' abbesse dans sa chambre pour l' y laisser
quelque temps reprendre des forces, et on prépara
un lit au parloir, proche la grille, pour qu' elle
revînt s' y poser et qu' elle pût entretenir de là
sa famille. Une conversation s' établit, paisible,
affectueuse, et tirant même des émotions
récentes plus de douceur. Mais voilà, pour
varier le ton, que M De Vauclair, le bernardin
dont la prédication à la toussaint et les
conseils depuis avaient contribué au grand
résultat, voilà que le bon directeur, qui
s' était tenu prudemment clos et couvert
jusqu' alors dans le gros de l' orage, jugeant
l' occasion nouvelle favorable pour faire sa
paix aussi, s' avisa de
 

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paraître et de vouloir justifier son conseil : il
s' attendait même peut-être à des compliments.
Mais, pour le coup, il tomba mal. Toute la
colère apaisée ou réprimée, dont on ne savait
plus que faire, se réveilla et se déchargea
sur lui : ce fut un haro sur le pauvre moine ;
M Arnauld d' abord, M D' Andilly surtout,
très-pétulant en tout ceci, le tancèrent : il
paya les frais de la réconciliation. De sorte,
comme la relation le remarque naïvement et un
peu malignement, que si le pauvre homme ne se
repentait pas du conseil qu' il avait donné à
la mère, au moins il se repentait de bon coeur
de s' être venu ainsi produire.
il sortit
tout confondu et se pouvant dire brouillé avec
la république
, c' est-à-dire avec la famille
des Arnauld.
M Arnauld avait eu assez de sang-froid pour
remarquer dans le moment que ce moine était un
peu jeune pour un directeur, ce qui lui déplut ;
et il s' en ressouvint pour obtenir, peu après,
que l' abbé de Cîteaux le retirât.
La mère Angélique souffrit bien de ce
renouvellement d' orage dont un religieux qu' elle
respectait venait d' être l' occasion et la victime.
Elle continua pourtant, ce jour-là et le
lendemain, de faire agréer à son père ses
raisons ; et il fut convenu que dorénavant,
lorsque M Arnauld viendrait, il n' entrerait
plus dans ce qu' on appelait les lieux
réguliers
. Mais, après cela, on
accommoda les choses, et l' on eut permission
de l' abbé de Cîteaux de le faire entrer pour
qu' il donnât ordre aux bâtiments et aux
jardins lorsque ce serait nécessaire, le
cloître seul excepté. Pour Madame Arnauld et
ses filles, on obtint des supérieurs la
permission de les faire entrer lorsqu' elles le
voudraient ; ce qui ne fut pas
 

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de sitôt. En effet, Madame Arnauld, dans le
premier moment de sa colère, lorsque sa fille
leur refusait la porte, avait juré de ne
jamais remettre les pieds à Port-Royal ;
de sorte que, tout apaisée et toute bonne
mère qu' elle était, elle se croyait liée
devant Dieu, et que, bien contre son coeur,
elle n' osait revenir. Mais, environ un
an après, le jour de saint Dominique,

4 août, elle alla le matin entendre un sermon
aux jacobins ; l' on y disait qu' il n' y avait
pas obligation de conscience aux jurements
imprudents et proférés dans la colère. Sa joie
fut si grande de se savoir ainsi déliée, que,
rentrant chez elle et s' empressant de dîner,
elle fit mettre les chevaux au carrosse, et
s' en vint droit à Port-Royal embrasser sa
fille, et lui conter l' allégement de conscience
qui la ramenait. N' admirons-nous point, à chaque
pas du récit, les caractères soutenus, et
imprévus en même temps, de ces natures naïves
et fortes ? On en sourit, ce me semble, et l' on
en pleure, comme à une tragi-comédie de Corneille.
J' ajouterai (car nul trait n' est à perdre en ce
détail excellent) que la mère Angélique fut si
comblée de joie au retour inopiné, que, de son
aveu, il ne se passa point d' année qu' elle ne se
souvînt de ce jour du 4 août, qui lui avait rendu
l' embrassement de sa mère.
Quant à la journée du 25 septembre 1609, on la
baptisa solennellement dans les fastes de
Port-Royal la journée du guichet , comme
on dit dans l' histoire de France la journée
des barricades, la journée des dupes.

la mère Angélique, à partir de là, ne trouva pas
plus d' opposition à ses desseins de réforme que
Louis Xiv à dater du jour où il entra tout
botté au parlement. ç' avait été le coup
d' état
de la grâce.
 

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Saluons donc, avec la seconde mère Angélique qui
nous en a laissé le plus complet récit, cette
vraiment mémorable journée du guichet , si
pleine effectivement de conséquences. Sans ce
qu' on appelle la journée des dupes , Richelieu
ne triomphait pas, et c' en était fait du
futur équilibre de l' Europe : sans notre
journée du guichet , cette réforme, depuis
si fameuse et si fertile, avortait en naissant,
et il n' y avait pas de Port-Royal,
c' est-à-dire, il n' y avait pas quelque chose,
dans le monde et dans le dix-septième siècle,
de tout aussi important que Richelieu.
Littérairement, pour nous en tenir là, il n' y
avait pas de provinciales , et Pascal
n' avait plus lieu de fixer par ce chef-d' oeuvre
l' équilibre de la prose française.
Que si l' on envisage le côté pathétique et profond,
la valeur morale de cette scène, la grandeur et la
sincérité des sentiments en présence, ce combat
de la nature et de la grâce, et le triomphe de
celle-ci, il me semble qu' il y a sujet de
sortir du privé et du domestique, de ce
qui n' est que du cloître et de la famille
Arnauld, d' en sortir, ou plutôt de s' en
emparer librement, pour embrasser le fond
même et la source, pour se porter à toute
la hauteur des plus dignes comparaisons.
J' ai déjà prononcé le nom de Polyeucte .
Le Polyeucte de Corneille n' est pas plus
beau à tous égards que cette circonstance
réelle produite durant le bas âge du
poëte, et il n' émane pas d' une inspiration
différente. C' est le même combat, c' est le
même triomphe ; si Polyeucte émeut
et transporte, c' est que quelque chose de
tel était et demeure possible encore à la
nature humaine
i i 123
secourue. Je dis plus : si Polyeucte a été
possible en son temps au génie de Corneille,
c' est que quelque chose existait encore à
l' entour (que Corneille le sût ou non) qui
égalait et reproduisait les mêmes miracles.
Il faut oser ici approfondir, démontrer ; et,
sans bravade, je ne crains pas, pour mon
cloître à peine renaissant, ce moment de
vis-à-vis avec Corneille.
 

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Vi.
Corneille naquit en 1606 ; il avait trois ans
lors de la journée du guichet : en parlant
de lui, j' anticipe donc sur les temps ; mais
l' ordre, au fond, se retrouvera.
Il ne paraît pas que Corneille ait connu
directement Port-Royal. élevé aux jésuites de
Rouen, on le voit toute sa vie lié avec eux, on
ne le rencontre jamais chez leurs adversaires.
Les dignes solitaires dans leurs écrits, les
auteurs de mémoires et historiens de ce saint
lieu, qui sont si attentifs à relever les
moindres rapports d' amitié avec les illustres,
ne le mentionnent pas une seule fois. Corneille,
avant 1662, vivait habituellement à Rouen ;
il n' y a guère à douter pourtant que, dans
ses voyages à Paris, dans ses visites à
l' hôtel de
 

p125


Rambouillet, il n' ait connu M D' Andilly,
lequel connaissait tout le monde. Quand la
famille Pascal, avant sa conversion, il est
vrai, et avant ses relations avec Port-Royal,
habitait Rouen, en 1639, à cette époque
où M Pascal père était chargé de l' intendance
de Normandie, M Corneille les vit souvent.
La jeune Jacqueline Pascal, celle qui devint
depuis à Port-Royal la soeur Euphémie, avait
une rare facilité pour les vers. Nous aurons
à dire dans sa vie comment elle joua un jour
dans une comédie d' enfants devant le cardinal
De Richelieu, comment elle lui fit son petit
compliment d' elle-même, avec grande présence
d' esprit, et obtint de lui la grâce de son père
compromis dans des propos de mécontents, enfin
comment, à saint-Germain, elle adressa un
impromptu en vers à mademoiselle. Quand
son père, rétabli en place vraiment grâce
à elle, vint à Rouen avec sa famille, elle
avait quatorze ans déjà, et sa petite
renommée poétique l' avait précédée.
M Corneille, auteur du cid depuis
trois ans, et qui n' en avait que trente-trois,
ne manqua pas d' être l' empressé et le
bienvenu chez m l' intendant. Il était ravi
des vers que faisait la précoce enfant,
et il la pria d' en essayer sur un sujet
qui eût été assez singulièrement choisi
pour une jeune fille, s' il n' avait été
consacré par l' usage, la conception de la
vierge.
c' était le jour même de cette
fête qui était comme nationale et qu' on
appelait la fête aux normands , qu' en
vertu d' une fondation datant du moyen âge,
on décernait à Rouen des prix de poésie aux
meilleures pièces composées en l' honneur de
la dame des cieux ; cela avait nom
les palinods de Rouen . La jeune Jacqueline
fit des stances qui
 

p126


obtinrent le prix, et on le lui porta en grande
pompe, avec tambours et trompettes. Corneille,
en s' intéressant à cette jeune enfant-poëte de
quatorze ans, ne faisait peut-être pas autant
d' attention à ce jeune homme de seize, qui,
alors tout occupé de sections coniques et de
machine arithmétique, devait, vingt ans
après le cid , trouver et fonder la belle
prose, comme le cid avait ouvert la grande
poésie.
Corneille ! Pascal ! à vingt ans de distance,
la double colonne qui établit et signale
glorieusement l' entrée de notre royale époque
littéraire ! les provinciales, c' est
le cid de la prose, même avec quelque chose
de plus pour le définitif de la langue. Il est
vrai qu' on y a de moins Chimène.
En revenant à cette relation cherchée de
Port-Royal à Corneille, nous n' en voyons
donc pas de directe ! Il y avait, tout proche
de Rouen, un M Guillebert, curé de Rouville,
saint homme et ami direct de Port-Royal, lequel
fonda dans son village et aux alentours une
oeuvre de piété et de sanctification qui
transpira par tout le pays, qui finit par
gagner les Du Fossé, les Pascal, et dont
certes Corneille avait entendu parler ;
mais on ne saisit rien de précis. Seulement
il se découvre un rapport général, véritable,
une ressemblance essentielle de physionomie
entre M D' Andilly, par exemple, ou la mère
Agnès, qui, je l' ai dit, avaient l' un et
l' autre quelque chose d' espagnol, de glorieux,
de romanesque, en même temps que de dévot, et
 

p127


Corneille, dont certains personnages sont assez
pareils, ou encore d' autres écrivains
caractéristiques de cette époque, comme
Mademoiselle De Scudéri. M D' Andilly,
dans la scène du guichet , nous a fait
assez l' effet d' un jeune premier de
Corneille, pétulant, emporté, généreux,
glorieux pour sa famille, un vrai Rodrigue
pour son père :
je reconnais mon sang à ce noble courroux !
La mère Agnès, qui aurait voulu être
Madame De France , avec son caractère
dévot et subtil, austère et tendre, mystique et
pompeux, serait assez naturellement devenue un
des intéressants personnages de Corneille,
une amante comme il les conçoit. Si la
rectitude et la discipline de Port-Royal ne
s' en étaient mêlées, elle aurait aisément
cédé à ce genre de dévotion, et peut-être
de galanterie, de la reine-mère
Anne D' Autriche, à cette religion
extérieure du val-de-grâce, dont Madame
De Motteville nous parle si bien. Elle
aurait dit aussi par moments comme
mademoiselle, à propos d' une cérémonie
fastueuse où elle reçoit hommage :
j' aime l' honneur ! en un mot, il y avait
au sein de Port-Royal toute une lignée de
caractères, de naturels et de génies qui
étaient bien les contemporains proches
parents, un peu les aînés de Corneille.
La Harpe, dans son cours de littérature ,
selon l' habitude médiocrement historique de la
critique de son temps, s' attache à représenter
surtout le génie créateur de Corneille comme
indépendant des circonstances : " ce ne sont
pas, disait-il, les troubles de la fronde qui
ont fait faire à Corneille le cid et
les
 

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Horaces
. " il reconnaît toutefois une
influence générale du siècle. Pour compléter
son jugement, exact dans les termes, mais
insuffisant, et pour déterminer cette
influence d' alentour, on a rappelé que, né
sous Henri Iv, Corneille avait pu converser
avec les derniers témoins et les acteurs des
luttes civiles, avec les restes de cette
génération guerrière et théologienne à la fois,
dont il avait comme transporté au théâtre
l' entière vigueur. Nous pouvons mettre à cette
indication juste, et sans sortir de notre
cadre, des noms plus précis. M Arnauld
Du Fort, tel que nous l' avons aperçu à
La Rochelle, n' est-il pas un héros de la
trempe et vraiment du calibre de ceux de
Corneille ? De même Zamet, l' ami de
D' Andilly, qui nous le peint comme un
cid dans ses mémoires . Le vieux
Pontis, quand nous le connaîtrons, ne nous
paraîtra-t-il pas un de ces centurions à rides
austères, obscurément fidèles à la fortune de
Sertorius ou de Pompée ?
Si Corneille ne connaissait pas directement tous
ces hommes, il en avait ouï parler, ou il en
connaissait d' autres pareils, équivalents,
ou mieux encore il était collatéralement de la
même portée ; et, comme il arrive en ce cas, il
les sentait, les retrouvait et les créait sans
effort en lui.
Lorsque de 1639 à 1640, au sortir du double
triomphe d' Horace et de Cinna ,
Corneille fit Polyeucte , Port-Royal
et son oeuvre étaient déjà manifestes, dans leur
premier et plein éclat. Dès 1637, la retraite de
M Le Maître, qui s' était arraché du barreau
et de la carrière des hautes charges pour se
faire solitaire, avait tourné
 

p129


de ce côté tous les yeux ; la prison de
M De Saint-Cyran, enfermé à Vincennes
depuis 1638, tenait les esprits attentifs.
La cour, la ville et la province étaient
pleines de personnes qui s' enquéraient de
l' oeuvre à moitié mystérieuse de ce monastère
déjà menacé, et qui en discouraient en divers
sens. La doctrine de la grâce que relevait
Port-Royal allait se divulguant : il devient
évident par Polyeucte qu' elle circula
jusqu' à Corneille.
le cid avait été suivi pour lui d' un temps
de repos ; mais, depuis 1639, les
chefs-d' oeuvre reprenaient, se succédaient
coup sur coup dans sa carrière ; presque
trois en une seule année. Il était dans
la force de l' âge et dans la première
maturité du génie, de trente-trois à
trente-quatre ans, lorsqu' il aborda ce grand
et singulier sujet. Jusque-là il les avait
pris, quels qu' ils fussent, chevaleresques
ou politiques, espagnols ou romains, dans une
source à peu près commune aux principaux
auteurs du moment. Après tout, le romain
comme le produisait Corneille, c' était
le romain comme le concevait et le
décrivait Balzac, comme l' entendait même
très-volontiers mademoiselle De Scudéry :
le génie de Corneille s' appliquait en relief
sur ce fond historique convenu, et l' embellissait,
le frappait d' une action propre et d' une marque
incomparable ; mais enfin, s' il était sublime,
il l' était alors dans le sens et selon la
mode de son temps. Dans Polyeucte , il
sortit à plusieurs égards de ce goût direct
de la société d' alors, ou du moins il ne s' y
inspira point à l' endroit fréquenté, et, par
un bond de génie, tourna de côté pour percer
d' une autre voie. Depuis longtemps on ne faisait
plus en France de mystères . Ce genre, qui
avait tant charmé et
 

p130


orné le moyen-âge, surtout le moyen-âge déclinant ;
qui avait rempli les quatorzième et quinzième
siècles, et le commencement du seizième,
avait été repoussé comme barbare et grossier
lors de la renaissance des lettres ; il
s' était continué depuis en divers endroits
sans doute, mais obscurément et sur des
tréteaux sans honneur. Chose remarquable !
Il n' avait rien laissé de distinct et qui
ressemblât de loin à une oeuvre individuelle,
ne fût-ce qu' à un accident particulier de
talent. Tandis que les moralités ou farces,
également rejetées et répudiées à cette
époque du seizième siècle, laissaient du
moins le souvenir survivant de quelques
oeuvres, de l' une au moins (et celle-là
immortelle), l' avocat Patelin, les
mystères n' avaient à offrir dans leur masse
aucun échantillon pareil, aucune trace
singulière qui de loin eût nom. Quand l' école
de Ronsard et de Jodelle eut remplacé ces
genres surannés par une tentative classique et
grecque, les sujets chrétiens cédèrent
naturellement le pas à des sujets antiques :
les grecs et les romains firent leur entrée
sur notre théâtre et y mirent le pied pour
longtemps ; la famille des Atrides,
Agamemnon en tête, nous arriva à toutes
voiles. Ce fut, comme on disait, toute une
flottille de héros d' Ilion ; Francus ramenait
Hector. Il y eut pourtant, même dans cette
école, quelques essais de tragédie sacrée,
et j' y rapporte le sacrifice d' Abraham
de Théodore De Bèze.
Mais cette école contemporaine et corrélative de
Ronsard, au théâtre, dura peu, et se produisit
dans les colléges
 

p131


ou quelquefois à la cour, plutôt qu' elle ne
s' implanta profondément à la ville et devant
le peuple. Pour celui-ci, les vieilles farces
et les vieux sujets remaniés plus ou moins
grossièrement n' avaient pas cessé. à la
renaissance vraie du théâtre au temps de
Henri Iv (car à cette époque, université,
religion, société polie, théâtre, il y eut
sur tous les points toutes les sortes de
renaissances), sous Hardi et ses successeurs
immédiats, le genre des sujets religieux et
chrétiens ne s' était pas reproduit, ou l' avait
été sans aucun éclat. L' héritage des mystères
et des martyres à la scène était donc à peu
près oublié et perdu en France, quand
Corneille, soit qu' il en ait repris l' idée
dans la lecture des espagnols et de ce qu' ils
appellent comédies sacrées , soit qu' il ait
été mis sur la voie par ces tristes pièces,
le Saül de Du Ryer ou le saint
Eustache
de Baro, qui sont toutes deux
de 1639, soit plutôt qu' il n' ait puisé le
motif qu' en lui-même, en son génie naïvement
religieux, et dans ces vagues rumeurs des
questions de la grâce qui grondaient à
l' entour, rouvrit soudainement le genre
sacré par Polyeucte , et, chez nous, le
fonda le premier dans l' art.
On raconte que lorsque le grand poëte lut sa pièce
à l' hôtel Rambouillet, elle fit une impression
très-désavantageuse ; on craignit la chute, et
sur l' avis de tous, particulièrement sur celui
de Godeau, évêque de Grasse, lequel, bien
qu' ensuite lié avec Port-Royal, fut toujours
doublement de l' hôtel Rambouillet en religion
comme en poésie, on dépêcha Voiture près de
Corneille pour l' engager à garder sa pièce
sans la risquer au théâtre. C' est qu' en effet
ce n' était pas du monde d' alors, de ses
modes romanesques et sentimentales, ni de
ses sujets favoris, que, cette fois, le génie
de Corneille
 

p132


avait uniquement tiré sa matière : il lui était
venu un souffle et un accent d' autre part,
d' autour de lui aussi, mais sans qu' il sût bien
d' où peut-être. Il s' était emparé, au passage,
de cette idée grondante, de ce coup de foudre
de la grâce, pour s' en faire hardiment un
tragique flambeau ; il s' était dit, dès les
premiers vers, avec Néarque :
avez-vous cependant une pleine assurance
d' avoir assez de vie ou de persévérance ?
Et Dieu, qui tient votre âme et vos jours
dans sa main... etc.
Il s' était donc mis à saisir, sans plus tarder,
cette inspiration nouvelle, cette grâce
(dans toutes les acceptions) dont il sentait
sur lui, au dedans de lui, la tentation
heureuse ; et ce naïf génie, ce franc et noble
coeur, s' y appliquant dans toute son ouverture,
en avait dès l' abord atteint et exprimé la
profonde science.
Il ne serait pas malaisé, à mon sens, de soutenir
cette thèse : Corneille est de Port-Royal
par Polyeucte .
Tout le monde connaît, a su et sait par coeur
Polyeucte , et je n' ai pas à l' analyser
ici ; je ne veux que faire à son sujet
quelques remarques toutes particulières, mais
qui, si particulières qu' elles soient et à
cause de cela même, aideront à pénétrer avant,
par une voie assez neuve et détournée, dans les
ressorts et l' intérieur de cette grande pièce.
 

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Les détails de la scène qui s' est passée entre la
mère Angélique et sa famille, dans cette
journée du guichet qui m' a naturellement
provoqué à l' examen de Polyeucte , n' ont
pas fui, j' espère ; et il est besoin ici que
du moins leur singularité même, en attendant
mieux, les tienne vivants et présents.
C' est qu' il n' est aucune, presque aucune des
objections spécieuses que la raison, le bon
sens ordinaire et facile peut adresser à la
mère Angélique sur cette journée, qui ne se
puisse renvoyer avec autant de force à
Polyeucte en personne, et qui ne lui ait été
adressée en effet par les critiques et par les
mondains du temps. Polyeucte, nonobstant ou,
pour mieux parler, moyennant cette infraction
à l' exacte raison, n' a été que plus beau et plus
grand, comme dans notre sujet notre jeune
abbesse, en vertu du même procédé, n' a été que
plus sainte.
Polyeucte, à l' ouverture de la pièce, n' est pas
chrétien encore ; il veut l' être, mais il
ajourne ; Néarque, chrétien depuis plus
longtemps, le gourmande et l' entraîne. Mais
une fois chrétien et baptisé, une fois investi au
dedans de cette grâce victorieuse, Polyeucte
prend sa revanche du retard et devance tout :
le dernier entré sera le premier ; c' est lui,
à son tour, qui entraîne Néarque à l' encontre
des faux dieux. Néarque ne pense qu' à
s' abstenir et à garder le logis, il est le
raisonnable : Polyeucte veut attaquer et
courir, il est le sublime imprudent :
Néarque.
Fuyez donc leurs autels.
Polyeucte.
Je les veux renverser
et mourir dans leur temple, ou les y terrasser.
 

p134


Et encore :
Néarque.
Vous sortez du baptême, et ce qui vous anime
c' est sa grâce qu' en vous n' affaiblit aucun
crime... etc.
Corneille, il est vrai, attribue, on le voit,
cette toute-puissance et ce miracle de la grâce
en Polyeucte à l' effet direct du baptême, au
sacrement qui lui a été conféré, plutôt qu' à
une influence singulière et plus invisible,
venue sans cet appareil extérieur dans un
coeur déjà baptisé. Mais c' eût été trop
demander que de vouloir de lui une telle
manière d' entendre et de représenter la
grâce, surtout au théâtre, par une infusion
toute secrète, toute gratuite ; l' acte du
baptême, au contraire, était une cause
suffisante et manifeste, un signe expressif
et intelligible à tous de cette opération
intérieure sur laquelle il fondait la conduite
et le saint exploit de Polyeucte.
Le grand, le sublime de la pièce de Corneille
redouble, éclate au quatrième acte, au moment où
Polyeucte dans la prison attend Pauline et fait
demander Sévère. Resté seul, et les gardes
éloignés, il chante et prie, ou plutôt l' esprit
divin qui le transporte chante et s' exalte en son
coeur :
source délicieuse, en misères féconde,
que voulez-vous de moi, flatteuses voluptés ?
 

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Et en contraste :
saintes douceurs du ciel, adorables idées,
vous remplissez un coeur qui vous peut
recevoir... etc.
Ce chant de Polyeucte, cet hymne en choeur de ses
pensées, imité ensuite par Rotrou dans
saint Genest , et qui avait ses précédents
lyriques dans le théâtre espagnol et chez
les grecs, est le premier prélude, un jet
éloquent des choeurs ensuite déployés
d' Esther et d' Athalie .
Dans notre scène du guichet (vous souriez),
un moment répondrait assez à celui même de
Polyeucte en sa prison ; c' est l' heure
d' intervalle où la jeune Angélique seule
en prière, aux marches de l' autel, prête
l' oreille et attend son père : ne mesurez que
les sentiments. C' est l' instant encore où
derrière la porte ébranlée, se tenant immobile,
pendant que son père foudroie, elle ne
l' interrompt que par de tremblants monosyllabes
pour le supplier d' entrer au parloir voisin.
Dans l' âme d' Angélique un chant s' essaie
aussi, un hymne se fait entendre à qui sait
l' écouter ; la voix des sévères douceurs du
ciel la soutient. Si l' orgue traduisait ce
qui se passe en cette âme ineffable et, rejetant
les misères de la circonstance, ne rendait,
comme il sied à la musique, que l' orage de
l' esprit, qu' aurait-on ? Oh ! Non pas la gloire
et la jubilation de l' hymne de Polyeucte ;
le chant en elle n' est pas triomphant ; il est
 

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plus étouffé, plus triste, plus frémissant, plus
combattu des cris de la terre. Moins éloquent,
il pourrait être bien touchant dans sa réalité
et son mélange. Polyeucte oublie un peu trop
Pauline, il va jusqu' à dire :
et je ne regarde Pauline
que comme un obstacle à mon bien !
La jeune Angélique, tout en faisant ce qu' elle
croit devoir, n' est pas si dure en paroles et en
pensées : elle saigne, elle souffre, et, quand
son père au parloir lui redevient père et
affectueux de langage, elle s' évanouit.
Ce que je fais là d' étrange en critique
littéraire n' est pas si loin de l' esprit de mon
sujet. Je tente d' aborder une tragédie sainte
de la seule façon peut-être qu' un
M De Saint-Cyran eût aimée ou permise. Je
ne profane pas Polyeucte , je le confronte ;
je me plais à incliner la majesté de l' art,
même de l' art chrétien, devant la plus chétive
réalité, mais une réalité où éclata le même
sentiment intérieur dans toute sa grâce.
La sainte véritable, l' héroïne pratique se trouve
donc, à l' épreuve, plus humaine et plus
naturelle que le saint du théâtre ; Polyeucte
passe plus qu' elle les bornes nécessaires. Il
est vrai que dans l' admirable scène de Polyeucte
et de Pauline, quand celle-ci essaie de
l' ébranler, le héros à un moment s' échappe
à dire hélas ! Sur quoi Pauline se
récrie :
que cet hélas a de peine à sortir !
Encor s' il commençait un heureux repentir,
que, tout forcé qu' il est, j' y trouverais de
charmes !
Mais courage ! Il s' émeut, je vois couler des
larmes.
Le moment de cet hélas ! Dans la scène
entre Pauline et Polyeucte, est juste celui
de l' évanouissement dans
 

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la scène entre Angélique et son père, de cet
évanouissement tant raconté qui rappelait aux
jansénistes attendris celui d' Esther.
Les rôles de Pauline et de Sévère sont
parfaitement beaux et certainement incomparables ;
je ne ferai point au rôle de Félix l' honneur
de le mettre même en seconde ligne : il a de la
bassesse, on l' a dit ; mais il a aussi, dans son
embarras, une teinte de comique qui repose ;
on est tenté de lui appliquer le pauvre
homme
; c' est l' abbé de Vauclair de la
tragédie.
Plus on avance dans la pièce de Corneille, et
plus (Félix à part) elle devient sublime,
pathétique d' effet et renversante : ce brusque
et double mouvement toujours applaudi :
où le conduisez-vous ? -à la mort ! -à la
gloire !
La conversion soudaine de Pauline, son cri :
je vois, je sais, je crois, je suis désabusée...
je suis chrétienne enfin, n' est-ce point
assez dit ?
Le faut-il dire encor, Félix, je suis
chrétienne !
La noblesse clémente, la conversion possible
(et dans le lointain) de Sévère, lequel, en
attendant, représente l' accompli modèle de
l' honnête homme dans le monde, tout cela est
d' une croissante et souveraine beauté, d' une
de ces beautés de génie et d' art, inimitables ce
semble, et que rien dans la réalité de la vie,
même chrétienne, ne pourrait égaler.
Pardon ! (et ici plus de sourire) tout cela a été
égalé, surpassé peut-être, -oui, surpassé dans
cette histoire et dans les conséquences mêmes
de cette scène particulière que nous étudions.
Car savez-vous, de cette scène, de cette journée
du guichet , ce qui arriva ? Comptez et
 

p138


récapitulez les acteurs : la mère Angélique,
M Arnauld, Madame Arnauld, Madame Le
Maître, M D' Andilly, la jeune Agnès, les
jeunes filles Anne et Marie-Claire. Eh bien !
Tous ces acteurs ou témoins, M Arnauld à
part, qui mourut dans le monde en honnête
homme honoré et en chrétien, tous, Madame
Arnauld en tête, entrèrent à Port-Royal et
s' y firent, les femmes religieuses, et
M D' Andilly solitaire. Or, voici ce qu' on lit
dans les histoires de Port-Royal à l' année
1641 ; qu' on veuille peser tous les mots :
ce 28 février, mourut, âgée de soixante-huit
ans, soeur Catherine de sainte-Félicité
nom de religion de Madame Arnauld ,
fille de M Marion, mère de la mère Angélique,
de la mère Agnès, et de quatre autres filles
religieuses, grand' mère de la mère Angélique
De Saint-Jean et de ses cinq soeurs
également dans le monastère (en tout six
filles sous le voile et six petites-filles,
toute une tribu de Lévi) ; mère de M D' Andilly,
du grand Arnauld, aïeule de M Le Maître,
de M De Saci, sans parler des autres encore ;
si bien qu' on la peut dire, après la mère des
saints Macchabées, la plus heureuse par la
fécondité. Après la mort de M Arnauld, son
mari, s' étant retirée à Port-Royal, elle
fut un jour si touchée d' un sermon qui se fit
à la profession d' une religieuse, qu' après la
cérémonie elle alla se jeter aux pieds de sa
fille la mère Angélique, lui demandant
d' entrer au noviciat et la prenant pour
supérieure et pour mère. Dans le testament
spirituel qu' elle fit à la veille de sa
profession (février 1629), elle disait : " je
 

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loue Dieu et le bénis avec un ressentiment
indicible d' avoir déjà fait réussir en partie le
désir que j' ai eu toute ma vie de procurer le
salut de l' âme de mes enfants, ayant attiré par
la puissance de sa grâce, sans que j' y aie
apporté aucune suggestion, six de mes filles
à son service dans la sainte religion, et
d' avoir daigné à la fin étendre cette même
grâce sur mon âme pour la rendre participante
de ces admirables qualités de la sainte vierge
qui était fille et mère de son fils, en me
rendant fille et mère d' une personne que j' ai
portée dans mes flancs... " le 4 février 1629,
elle fit donc profession entre les mains de sa fille,
et prononça ses voeux avec une voix aussi
forte et intelligible que si elle n' avait
eu que quinze ans, quoiqu' elle en eût
cinquante-six. Peu après sa profession, elle
devint fort infirme ; s' étant soumise à
l' obligation de lire chaque jour le grand
office, elle s' y usa la vue et fut affligée
par une cécité presque entière. On admirait
sa tranquillité d' esprit, sa simplicité en tout,
son humilité singulière dans la façon dont elle
se conduisait avec ses filles religieuses. Elle
appelait toujours la mère Angélique ma
mère
ainsi que la mère Agnès, parce qu' elles
étaient ou avaient été abbesses ; elle se
mettait à genoux, comme les autres religieuses,
devant celle des deux qui était abbesse dans
le moment. Pour ses autres filles, elle les
appelait ses soeurs , et les faisait toujours
passer devant elle, à cause qu' elles étaient
ses anciennes dans la religion. à l' heure de sa
mort, elle répondit à toutes, à chacune d' elles
qui venait à son tour lui demander une parole
suprême et lui dire à genoux : " ma
 

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mère, dites-moi une parole que je garderai toute
ma vie et que je puisse faire ; " elle leur
répondait par des paroles de Dieu, par des
mots appropriés et de justes parcelles de
l' écriture qu' elle distribuait comme de
ses mains défaillantes. Elle faisait recommander
à son fils le grand docteur, pour unique
adieu, qu' il ne se relâchât jamais dans la
défense de la vérité.
dans son agonie,
on l' entendit plus d' une fois murmurer ces
mots avec ardeur : " mon Dieu, tirez-moi à
vous ! " ou encore : " que vos tabernacles sont
aimables ! " -âme vraiment solide et bâtie sur
la pierre, a dit M De Saint-Cyran ; âme
d' autant plus à estimer qu' il ne paraissait
rien en elle de ces brillements qui flattent
les sens des hommes !
Je ne sais si je m' abuse, mais il me semble que,
sans autre commentaire, une telle conclusion
de la journée du guichet est aussi mémorable,
aussi éloquente à sa manière, aussi pathétique
et idéalement sublime que le dénoûment même
de Polyeucte . Ces conversions, coup sur
coup, de Pauline, de Félix, peut-être un
jour de Sévère, ne sont pas plus merveilleuses
et plus enlevantes pour le spectateur (celle de
Félix ne l' est même pas du tout) que ce que
nous voyons s' accomplir ici dans l' ombre et sans
applaudissements.
Car se figure-t-on bien, non pas aux jours
solennels,
 

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mais à chaque jour, à chaque heure monotone de
cette vie contrite et recueillie, tout ce qui
devait sortir, émaner en amour, en prière, en
élancements, et déborder, s' effectuer au dehors,
en aumône, en bienfaisance, en sacrifice de soi
pour tous ; ce qui devait incessamment rayonner
et s' échanger entre tous ces coeurs de mère,
d' aïeule, de filles, de petites-filles, de
soeurs, de fils, de neveux et de frères, entre
tous ces êtres unis dans un seul sentiment de
fidélité repentante, d' immolation et d' adoration ?
Voyons-les tous un peu dans notre idée, rangés
devant nous, agenouillés, à la lampe du matin,
sur ce parvis qu' ils usent, et sous ces voûtes
qu' ils font nuit et jour retentir ;
figurez-vous, -tâchez de vous figurer par des
chants, par des rayons, par tout ce qu' il y a
de plus éthéré et de plus pur, cette inénarrable
et invisible communication de pensées, de
sentiments, d' âme enfin, d' âme perpétuelle
sous l' oeil du seigneur ; et demandez-vous
après s' il fut, depuis les jours anciens,
depuis la tige de Jessé, depuis l' olivier des
patriarches et dans toutes les postérités bénies,
un plus beau spectacle sur la terre !
Nous n' avons pas fini de Polyeucte . Cette
grande pièce, tout d' abord applaudie par la masse
des spectateurs enlevés, et qui, selon le naïf
témoignage de Corneille en son examen ,
satisfit tout ensemble, à la représentation,
les dévots et les gens du monde , tant
les tendresses de l' amour humain y faisaient
un agréable mélange avec la fermeté du
divin
, ne fut pourtant appréciée à fond
et bien comprise qu' à la réflexion longtemps
après. Monchesnay a raconté que Boileau
regardait Polyeucte comme le chef-d' oeuvre
de Corneille. La pièce, en effet, dont l' hôtel
de Rambouillet n' avait pas voulu,
 

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méritait de prendre sa revanche entière dans
l' esprit de Boileau. Je regrette que lui-même,
en ses oeuvres, ne se soit pas plus déclaré
là-dessus ; je ne me rappelle pas d' endroit
notable où il cite bien particulièrement
le saint martyr, tandis qu' il allègue à tout
instant le cid , Cinna, les Horaces.
j' aurais voulu que dans l' art poétique ,
à propos de l' art chrétien, il fît tout haut à
Polyeucte la part glorieuse et motivée
dans laquelle il admit plus tard Athalie .
Lorsqu' il a parlé au long et avec mépris des
anciens mystères et martyres chrétiens produits
sur la scène :
de pèlerins, dit-on, une troupe grossière
en public à Paris y monta la première,
et, sottement zélée en sa simplicité,
joua les saints, la vierge et Dieu, par
piété... etc.
Ce sont de beaux vers ; mais Boileau, en les
écrivant, aurait pu se souvenir de Polyeucte ,
et dire (c' eût été le lieu naturel) que ce
genre religieux, longtemps bas en effet, et
grossièrement naïf, et justement rejeté, avait
été comme ressaisi à distance, transformé et
renouvelé par un coup de génie ; qu' il se trouvait
avoir un dernier et soudain héritier, un rejeton
imprévu et le premier illustre, dans le
Polyeucte de Corneille, et il aurait pu
ajouter, sans trop de complaisance, dans le
saint Genest de Rotrou. Ces choses, un
peu difficiles à dire en vers, auraient
provoqué agréablement sa verve industrieuse,
et servi l' ornement en même temps que le
fond de son poëme. Mais c' est trop demander.
Je ne trouve pas non plus Polyeucte mentionné
à côté des
 

p143


quatre chefs-d' oeuvre, le cid, Horace, Cinna
et Pompée , que Racine énumère dans son
discours académique pour la réception de
Thomas Corneille. Fontenelle, qui par son
esprit fut digne de tout comprendre et presque
de tout sentir, le même qui a qualifié
l' imitation de Jésus-Christ d' un mot
immortel, a eu de Polyeucte la véritable
idée ; voyant Corneille hésiter dans ses
préférences paternelles entre Cinna et
Rodogune , il passe entre les deux et va
droit à la palme sainte qu' il juge la plus
belle.
Le dix-huitième siècle lui rendit aussi pleine
justice, tout dix-huitième siècle qu' il était.
Voltaire, dans ce commentaire, grammaticalement
si léger, sur Corneille, met pourtant le
doigt sur les grands points et fait ressortir
à merveille les principales et essentielles
marques du chef-d' oeuvre, l' extrême beauté,
dit-il, du rôle de Sévère, la situation
piquante de Pauline
et sa scène
admirable avec Sévère au ive acte, qui
assurent à cette pièce un succès éternel.

auteur de Zaïre , lui aussi, par un coin,
il relevait, au théâtre, de l' art sacré.
D' autres critiques depuis, et fort compétents,
M Lemercier surtout, ont dignement et
profondément parlé de Polyeucte . On est
même allé, et ce dernier critique y penche, à
accorder une importance croissante au rôle de
Sévère et à en faire le grand rôle de la pièce,
le centre de l' idée de Corneille. Ce point
mérite d' être éclairci.
Sévère est un caractère tout grand, tout
désintéressé, tout chevaleresque en un sens,
mais un rôle humain ; c' est l' idéal humain
de la pièce, dont le reste exprime l' idéal
chrétien. Sévère sauve l' empereur dans
 

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un combat ; il est blessé, fait prisonnier ; mais
le roi de Perse, son vainqueur, le traite
en Bayard . Sévère, de retour, au plus
haut degré de la faveur de César, n' en abuse
en rien. Sa maîtresse s' est mariée à un
autre pendant son absence : il la revoit, il
lui parle, veut lui arracher du moins un regret,
et, dès qu' il l' a cru surprendre, il est content ;
il ne souhaite plus que de mourir d' une belle
mort dans les combats ; il s' écrie :
puisse le juste ciel, content de ma ruine,
combler d' heur et de jours Polyeucte et
Pauline !
C' est le généreux humain dans toute sa beauté.
Plus tard, quand Polyeucte, par une revanche
de générosité surhumaine , lui veut rendre
Pauline qu' il va faire veuve par sa mort,
Sévère, qui a repris espérance un moment,
tout d' un coup renversé et précipité de son
bonheur par la résolution de Pauline, Sévère
reste bon, juste, clément ; il voudrait sauver,
il essaiera de défendre le rival chrétien qu' on
lui préfère, et, dans son entretien avec Fabian,
il juge cette naissante religion dans un
sentiment qui est de sympathie et
d' impartialité :
je te dirai bien plus, mais avec confidence :
la secte des chrétiens n' est pas ce que l' on
pense ;
on les hait, la raison je ne la connais point,
et je ne vois Décie injuste qu' en ce point.
Par curiosité j' ai voulu les connaître...
par curiosité ! et, à ce qu' il dit ensuite, on
voit que Sévère, comme cet empereur son
homonyme, mettrait
 

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volontiers au rang de ses dieux ou de ses sages
divins le fondateur du christianisme. Il fait
l' éloge de la morale qui sort de l' évangile,
et laisse pourtant échapper ces quatre vers :
peut-être qu' après tout ces croyances publiques
ne sont qu' inventions de sages politiques
pour contenir un peuple, ou bien pour l' émouvoir,
et dessus sa faiblesse affermir leur pouvoir.
Ces quatre vers ont pu décider du faible qu' a eu
le dix-huitième siècle pour le rôle de Sévère.
En avançant vers le dénoûment, la figure de
Sévère reçoit une teinte continuelle et croissante
de beauté. La mort de Polyeucte, la conversion
de Pauline, celle de Félix lui-même, le
touchent, l' ébranlent sans toutefois
l' entraîner : il reste humain encore et sage ;
mais, plus sympathique que jamais, il s' écrie :
qui ne serait touché d' un si tendre spectacle ?
De pareils changements ne vont point sans
miracle.
Sans doute vos chrétiens qu' on persécute en vain
ont quelque chose en eux qui surpasse
l' humain... etc.
Il se reprend pourtant ; et, gardant sa mesure,
sa limite humaine et strictement philosophique,
il ajoute aussitôt :
j' approuve cependant que chacun ait ses dieux.
Sévère est donc, dans cette pièce, l' idéal,
sous l' empire, de l' honnête homme païen, déjà
entamé et touché, du philosophe stoïcien à la
Marc-Aurèle, mais plus
 

p146


ouvert, plus accessible et compatissant. à
entendre sa dernière tirade, ce mélange d' aveux
et de réticences, cet hommage presque entier
et non définitif que lui arrache l' apparence
divine du christianisme, on croit saisir déjà
l' écho de cette belle, mais inconséquente parole,
qu' avant et depuis le vicaire savoyard ,
agitent et retournent, rongent en tout sens, les
spiritualistes, les déistes, et les plus nobles
des sages humains :
" si la vie et la mort de Socrate sont d' un sage,
la vie et la mort de Jésus sont d' un Dieu. "
tous les plus élevés parmi les vertueux humains
depuis la venue, parmi ces témoins incomplets qui
s' arrêtent au seuil, murmurent cela, et Sévère
déjà le confesse.
Voilà dans un personnage de grandes beautés ;
elles y sont, ce n' est pas la subtilité qui les
découvre, le moindre coup-d' oeil de réflexion
suffit. Mais jusqu' à quel point y sont-elles
réfléchies de la part de l' auteur, et voulues ?
Corneille a-t-il voulu simplement (et je
serais tenté de le croire) que Sévère, l' honnête
homme humain de la pièce et le seul en dehors
de l' enthousiasme qui y règne, Sévère, un peu
passif et spectateur lui-même, fût une sorte
d' interprète de l' esprit de l' action, auprès
des autres spectateurs, gens du monde plus
que dévots ? Corneille, en effet, si instinctif
qu' on le fasse de génie, raisonnait beaucoup ;
il sentait bien que sa pièce pourrait paraître
un peu forte à quelques-uns, que Polyeucte et
Néarque allaient un peu loin ; il crut avoir
besoin d' un rôle calme, d' un rôle sur le premier
plan toutefois, qui, unissant en lui mille
beautés intéressantes et dramatiques, y ajoutât
une sorte de réflexion équitable et de raison ; qui
 

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moralisât sur ce qu' il voyait, et donnât même,
par son avis déjà, le ton au jugement des
spectateurs, le branle à leurs applaudissements.
Sévère, en ce sens, du moins par toute la
dernière partie de son rôle, serait donc une
manière d' introducteur, d' approbateur par avance,
un truchement moins enthousiaste et plus digne de
créance, faisant transition encore plus que
contraste à cette vertu qui, chez tous les autres,
peut sembler extrême et quelque peu forcenée.
Je ne veux pas pousser trop loin cette vue, que
je crois réelle ; sinon l' intention, l' effet
du moins subsiste. Mais si Sévère, à l' origine,
a été par quelque endroit, dans l' esprit de
Corneille, une précaution dramatique ,
cette précaution, assez inutile à ce titre,
est devenue à l' instant une nouvelle et
merveilleuse beauté. à la scène, pourtant, le
succès de la pièce, tout de pathétique et
d' entraînement, appartient plutôt aux autres
rôles, à Polyeucte, à Pauline surtout ;
Sévère ne se dessine et ne se laisse admirer
de plus en plus qu' à la réflexion, à la
lecture.
à la scène, le rôle de Pauline domine. à la
représentation comme à la réflexion, c' est un
bien grand rôle. En France, nous ne nous
montrons pas toujours assez soigneux ou fiers
de nos richesses. La création de Pauline est
une de ces gloires, de ces grandeurs dramatiques
qu' on devrait plus souvent citer. Antigone
chez les grecs, Didon chez les latins,
Desdémone et Ophélie dans Shakspeare,
Françoise De Rimini chez Dante, la Marguerite
de Goëthe, ce sont là des noms sans cesse
ramenés, des types aimés de
 

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tous, reconnus et salués du plus loin qu' on les
rencontre. Pourquoi Pauline n' y figure-t-elle
pas également ? Elle a, elle garde, même dans
son impétuosité et dans son extraordinaire,
des qualités de sens, d' intelligence,
d' équilibre, qui en font une héroïne à part,
romaine sans doute, mais à la fois bien
française. Pauline n' est pas du tout passionnée
dans le sens antique : l' amour, comme elle peut
le ressentir, ne rentre pas dans ces maladies
fatales, dans ces vengeances divines dont les
Didon et les Phèdre sont atteintes : ce
n' est pas à elle qu' on pourrait appliquer aucun
de ces traits :
gravi jam dudum saucia cura...
d' un incurable amour remèdes impuissants...
c' est Vénus tout entière à sa proie attachée...
elle n' a pas non plus la mélancolie moderne
et la rêverie de pensée des Marguerite, des
Ophélie. Pauline est précise, elle est sensée.
Avant de devenir l' épouse de Polyeucte, elle a
aimé Sévère, mais d' une simple inclination ;
malgré cette surprise de l' âme et des sens
(comme elle l' appelle), elle a tourné court
dès qu' il l' a fallu, dès que le devoir et son
père l' ont commandé ; elle a rejeté d' elle
l' idée de ce parfait amant , et a pu être
à Polyeucte sans infidélité secrète du coeur,
sans souffrance ni flamme cachée. Sévère
revient : Pauline le revoit et soupire tout
bas, même tout haut ; mais elle n' aime pas
moins Polyeucte, toute son inquiétude n' est
pas moins pour lui, à propos de ce songe qu' elle
a fait. Lorsqu' au quatrième acte Polyeucte,
près de mourir, la voudra rendre à Sévère,
elle refusera par dévouement, par délicatesse,
et simplement aussi par
 

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amour pour son époux ; elle s' écriera d' un cri du
coeur :
mon Polyeucte touche à son heure dernière !
On lit chez Madame De Sévigné : " madame la
dauphine disait l' autre jour, en admirant
Pauline de Polyeucte : eh bien ! Voilà la
plus honnête femme du monde qui n' aime point
du tout son mari ! "
ce qui me frappe au
contraire, les antécédents étant donnés, c' est
comme elle l' aime. La raison , qui l' a tirée
de son inclination première, l' a conduite à
l' affection conjugale. Car, au milieu des
exaltations de langage et de croyance, à travers
ce songe mystérieux et ces coups de la grâce,
au fond, la raison règle et commande ce
caractère si charmant, si solide et si sérieux
de Pauline, une raison capable de tout le
devoir dévoué, de tous les sacrifices
intrépides, de toutes les délicatesses
mélangées ; une raison qui, même dans les
extrémités les plus rapides, lui conserve
une sobriété parfaite d' expression, une
belle simplicité d' attitude : tout d' héroïque,
rien d' éperdu. C' est assez comme en France :
la tête dans la passion encore et dans les
choses de coeur entre pour beaucoup. On se
figure aisément combien Pauline devait plaire
à quelqu' un de ce temps-là que nous connaissons
tous, à quelqu' un qui avait passé par l' hôtel
de Rambouillet, mais pour n' y prendre que la
politesse, à une femme en qui, de même, la
raison tenait le dé parmi tant de qualités
prodigues et charmantes, d' un coeur haut et
chaste, sérieuse au fond de son enjouement,
à cette Madame De Sévigné qui lisait des
in-folio de saint Augustin en douze jours, et
n' en avait
 

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pas pour cela les yeux moins brillants, les
paupières moins bigarrées . Combien Pauline
devait être comprise d' elle, et lui plaire, et
à Madame De La Fayette aussi, à cet autre
coeur également raisonnable et dévoué, lorsque
toutes deux elles retrouvaient dans
l' héroïne, sous cet air romain et
romanesque qu' elles aimaient, et qui
était le costume idéal du temps, des
qualités essentielles, fermes, vives,
délicates et justes, ce que j' ose appeler,
dans le sens le plus avantageux, des qualités
françaises ! Madame De La Fayette,
Madame De Sévigné, et leurs pareilles,
s' il s' en trouvait alors, voilà l' excellent
public, l' enthousiaste et jeune cortége de
Pauline, alors qu' elle parut ou du moins
qu' elle régna dans sa neuve beauté. -à une
grande distance de là, et plus près de nous,
il est un caractère bien noble, très-romain,
un peu roide en ce sens, si l' on veut,
mais sincèrement magnanime, un caractère
de femme française, qui rappelle Pauline
par plusieurs des plus beaux endroits,
-Madame Roland allant à l' échafaud.
Le rapport, pour peu que l' on y pense, est
frappant : même raison dominante sur la passion,
un amour aussi pour un autre que pour l' époux,
un amour également étouffé, sans fol éclair,
et qui n' ôte rien ni à la vertu de l' âme ni
à la fierté de l' attitude ; l' enthousiasme
enfin, mâle et sûr, et qui pousse sereinement
au martyre. Ce compagnon de supplice, on le
sait, qui tremblait sur la charrette en
avançant et se sentait défaillir au bas du
fatal degré, Pauline, de même, je le crois,
l' aurait fait monter devant elle
 

p151


pour le soutenir du regard sous le couteau.
Pauline, c' est une Madame Roland chrétienne,
et qui de plus, pour le ton, a légèrement
passé à côté de l' hôtel Rambouillet, au
lieu que l' autre a passé par l' hôtel du
ministère girondin. De là, chacune à sa
manière peut sembler un peu pompeuse ; mais,
au fond, il y a une réelle, une héroïque
ressemblance.
Corneille essaya encore, après Polyeucte ,
de poursuivre cette veine du drame religieux,
qu' il avait rouverte si heureusement ; mais il
n' y réussit plus. Son martyre de Théodore
(1645), bien loin d' un succès, alla presque
au scandale. La poésie sacrée, sous forme
lyrique, l' occupa. Quelques années après
Polyeucte , et par suite de la même
impulsion chrétienne combinée avec la chute
de ses derniers ouvrages, il donna sa
traduction en vers de l' imitation :
il paraît que c' est sur le conseil d' amis
jésuites qu' il s' y était mis. Cette traduction,
si peu lue aujourd' hui et si difficile à lire
de suite, a pourtant de beaux endroits qu' on
y découvre avec plaisir, au prix d' un premier
dégoût. Quel plus heureux début de chapitre
que celui-ci (liv ii, chap iv) :
pour t' élever de terre, homme, il te faut deux
ailes,
la pureté de coeur et la simplicité ;
elles te porteront avec facilité
jusqu' à l' abîme heureux des clartés éternelles !
Voici deux strophes encore qui ont bien la
légèreté (ce
 

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qui est rare chez Corneille) et la sainte
allégresse du chant :
ô Dieu de vérité, pour qui seul je soupire,
unis-moi donc à toi par de forts et doux noeuds.
Je me lasse d' ouïr, je me lasse de lire,
mais non pas de te dire :
c' est toi seul que je veux !
la véritable et directe continuation de
Polyeucte au théâtre se fit par le
saint Genest de Rotrou. Le succès
de Polyeucte , on le voit dans les annales
du théâtre
 

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français d' alors, excita une sorte de
recrudescence de sujets religieux ; les La
Serre, les Des Fontaines se mirent en frais
de martyres ; les sainte Catherine , les
saint Alexis moururent coup sur coup :
on ne se souvient que de saint Genest .
Rotrou, fortement ému de la pièce sublime
de Corneille, et qui ne rougissait pas de
paraître suivre en disciple celui qui, par
un naïf renversement de rôle, le nommait
son père , produisit, peu d' années après
(1646), cette autre tragédie de la même
famille exactement et qui je l' ai déjà
indiqué, ressuscite et clôt sur notre théâtre
l' ancien genre des martyres. saint Genest
fait le second de Polyeucte ; et tous
deux sont des rejetons imprévus, au seuil du
théâtre classique, d' une culture longtemps
florissante au moyen-âge, mais depuis lors
tout à fait tombée. Il arrive souvent ainsi,
en littérature, que des séries entières
d' oeuvres antérieures, appartenant à une
période finissante de la civilisation avec
laquelle elles s' en vont disparaître
elles-mêmes, se retrouvent soudainement
dans une dernière oeuvre modifiée et supérieure,
qui les abrège, les résume et en dispense.
L' Arioste, au moment où la chevalerie vaincue
tombe et se brise, en recueille, en rassemble,
en embrouille malignement dans sa trame si
diverse les fils, les devises et les couleurs
nuancées, et voilà que ce qui a précédé n' est
plus guère lu que par lui, chez lui, ou grâce
à lui. Ce qu' est l' Arioste pour toute une
famille de chevaleresques badins dont il a
profité et qu' il éclipse, le Tasse l' a été
dans l' autre perspective glorieuse et
pathétique de la chevalerie prise au sérieux,
qu' il embrasse et qu' il couronne. la
Jérusalem délivrée
est un poëme de
chevalerie refait à la manière et à l' usage
du seizième
 

p154


siècle et des suivants. Les anciens poëmes
restent dans la poussière et ne seront plus
remués que par les érudits : le monde des
lecteurs est au chantre de Clorinde et
d' Armide. En France, pour toute la partie
burlesque, satirique et moralisante du
moyen-âge, Rabelais a fait ainsi : son livre
est comme un lac un peu bourbeux, mais profond,
où toutes les sources se viennent verser
au bas des dernières hauteurs de l' époque
qui finit, et quand la plaine du seizième
siècle commence. Rabelais, à la rigueur,
sur ce point, dispense de remonter, et l' on
y trouve amassés, dans le plus vaste réservoir,
toutes les malices, toutes les risées, tout
le sens observateur et humain, tout le débris
enfin et le limon des âges précédents.
La Fontaine, on l' a dit souvent, est
lui-même un poëte du seizième siècle dans le
dix-septième ; en lui, en ses contes et dans
toute sa manière, se retrouve condensé, aiguisé,
raffiné sans altération et avec franchise
le meilleur sel des fabliaux. Ces reproductions
abrégées et brillantes de toute une veine du
passé en un seul homme, en un seul talent,
ces sortes de ricochets sont donc plus
qu' un accident fréquent, c' est comme une
marche générale en littérature : il semble
alors que les siècles entiers n' aient
 

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servi qu' à amasser et préparer la matière au
génie tardif, mais facile, qui fleurit seul
en vue dans l' arrière-saison. Cela même tient
à une loi supérieure et qui s' applique à de
plus grandes choses. Dans l' ordre de la
nature, les grandes formations antérieures
d' animaux, de végétaux, appartenant à des
époques closes et qu' une autre époque
d' organisation a remplacées, ne laissent-elles
pas dans l' ordre suivant quelque vestige
distinct d' elles-mêmes ? N' y ont-elles pas
des représentants, jusqu' à un certain point,
par quelques individus qui s' en rapprochent
et qui en offrent plusieurs essentiels
caractères ? N' ont-elles pas comme un dernier
mot ? Ne nous étonnons point que, dans un
ordre moindre, dans des séries moins tranchées
et moins séparées, quelque indice de la même
loi de continuité ou de récurrence se fasse
sentir. Ce qu' il y a de curieux toujours, c' est
quand le lien se retrouve à l' improviste et
comme par accident.
On croyait avoir fini d' un genre, d' une espèce
de littérature, on la jugeait dès longtemps
enterrée, et voilà qu' un échantillon dernier
reparaît, et le plus brillant, et le seul
brillant. Polyeucte et saint Genest
sont tout à fait dans ce cas par rapport à
la classe des mystères : il y avait eu
interruption, le ricochet glorieux peut en
sembler plus piquant.
L' étude sur Polyeucte resterait incomplète
si nous n' y joignions le saint Genest ,
dont ce nous est ici une occasion naturelle
et unique de parler. Il convient donc de s' y
arrêter encore. Et qu' on ne s' effraie pas trop
 

p156


de cette longue distraction semi-profane que
nous nous accordons : Port-Royal est désormais
fondé et clos ; la journée du guichet a eu
lieu ; notre cloître subsiste et les dehors en
sont bien gardés : nous pouvons le laisser
un peu seul sans crainte. -et disons-le une
fois pour toutes, quand Port-Royal ne serait
pour nous qu' une occasion, une méthode
pour traverser l' époque, et quand on s' en
apercevrait, l' inconvénient ne serait pas
grand.
 

p157


Vii.
Rotrou est de beaucoup inférieur à Corneille ;
mais quand il monte, c' est dans le même sens
et sur les mêmes tons : il aide à mesurer
l' échelle. Plus jeune d' âge que Corneille,
mais son aîné au théâtre et dans le métier, il
se fit son suivant, et comme son écuyer
dans l' arène, depuis le cid . Corneille
avait beau le tirer en avant et lui dire
mon père , Rotrou s' obstinait à rester
à sa place, et se contentait, fils ou frère, de
l' honneur de la lignée.
Il me semble que les génies dramatiques, à les
prendre dans leur ensemble et parmi les plus
grands, peuvent assez bien se séparer en deux
classes, en deux familles principales, qui
offrent des traits et un procédé essentiellement
différents. Au dix-huitième siècle une querelle
s' agita, comme on en vit un si grand nombre
en ce temps d' activité disponible et d' heureux
loisir ; ce n' était pas cette fois la grosse
querelle des
 

p158


encyclopédistes et de la sorbonne, ni même celle
des gluckistes et des piccinistes : c' était
de savoir si l' acteur, le bon et grand acteur,
quand il joue, doit s' éprendre de son rôle au
point d' en être sérieusement, entièrement ému
et entraîné, ou s' il doit, tout en s' y livrant,
le dominer par un sang-froid intérieur et le
juger. La querelle, soulevée là sous une forme
particulière et sur un point spécial de l' art,
était applicable à d' autres arts, et le double
procédé à débattre se retrouvait tout directement
pour le poëte dramatique autant que pour le
comédien. L' acteur Riccoboni, qui avait levé
la question, prit parti d' un côté ; Diderot
prit feu de l' autre. Pour moi, il me semble
qu' il y a lieu aux deux procédés, et que c' est
le caractère même de deux ordres de
talents.
Incontestablement il s' est rencontré des poëtes
dramatiques qui, en créant les personnages, les
êtres divers dont ils ont animé la scène, ont
eu cela de propre de rester plus calmes, plus
désintéressés, plus détachés, de se moins jeter,
si l' on peut dire, à toute verve et à corps
perdu dans tel ou tel de leurs personnages, si
bien qu' en les lisant et en embrassant leur
oeuvre dans sa riche diversité, on ne sait
lequel choisir et lequel eux-mêmes auraient
de préférence choisi : tous vivent chez eux,
et d' une vie infuse, variée et facile, comme
dans la nature. Les poëtes en qui se déclare
le plus évidemment cette souveraine manière de
créer, on les nomme déjà : Shakspeare, Molière,
Walter Scott, si dramatique en ses romans,
Goëthe en partie. Tous plus ou moins, autant
qu' on le peut induire de la nature de leurs
oeuvres ou des détails de leur vie, étaient
calmes d' apparence, rassis au milieu de leurs
créations ardentes ;
 

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ils y portaient, jusqu' au centre, un certain
sang-froid, une clairvoyance qui ne se perdait
guère dans le feu et la fumée des moments
extrêmes, ou qui se retrouvait tout après.
On peut dire de tous en général ce qu' un
poëte moderne a dit de l' un d' eux :
artiste au front paisible avec les mains en feu !
à ce front de marbre et à ces mains en feu des
divins Prométhées, il faut ajouter sans doute
un coeur humain complet et chaud pectus ;
mais ce coeur, si chaud qu' on le fasse, chez
ces grands créateurs reste dominé par la pensée ;
en se précipitant dans les sentiments de certains
personnages, il en pourrait toujours être
détourné à propos, à temps, pour passer à
d' autres à côté. Il n' y a pas chez eux de cette
préoccupation exclusive, ardente, belle
peut-être et qu' on aime, mais un peu aveugle
aussi. Le nuage, en remontant, s' arrête à leur
sourcil de Jupiter et en est commandé.
L' autre famille des génies dramatiques n' est pas
telle en ce point selon moi, et de là le trait
fondamental de différence. Cette seconde famille
bien grande encore, moindre pourtant, si l' on
ose trancher avec de tels hommes, me semble
comprendre Corneille, Schiller, Marlowe,
Rotrou, Crébillon, Werner, -tout au bas,
mais encore dans son sein, Ducis. Le poëte de
cette vocation
 

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domine moins ses sujets, les choisit, les épouse
plus conformes à lui-même, et se porte sur
certains points en entier ; il s' y porte comme
un lion. Mais, en somme, il ne dirige pas son
talent, il le suit ; il marche, pour ainsi dire,
dans son talent, au moment de l' effusion, comme
un homme ivre ; il ne sait pas juste où il en
est ; il trébuche par places, et il se noie. Il
est comme l' acteur qui, dans son rôle pathétique,
verserait de vraies larmes, pousserait de vrais
soupirs et qui, par cet abandon de lui à son
rôle, atteindrait mainte fois à des accents
extraordinaires, mais bientôt retomberait, et
ne saurait trop où se reprendre dans les
intervalles. Parmi les grands acteurs, Talma,
à mon sens, n' appartenait pas du tout à ce
procédé ; il était, dans son rôle, de la famille
des Shakspeare, des Molière ; puissant, fécond,
entraînant, mais non entraîné, calme et dominant.
Pour nous en tenir aux poëtes, nul en cet ordre
second, nul, pas même le noble Schiller, n' est
plus grand que Corneille ; ils occupent en
vis-à-vis l' un et l' autre le haut bout de la
famille ; ils en ont les qualités fières, l' éclair
au front, parfois le trouble au regard, surtout
le chaleureux montant et le cordial, la
bonhomie aussi ; mais à ces qualités
l' équilibre manque, et de là tous les hasards.
 

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Qu' on ne me demande pas pour le moment dans
laquelle des deux familles je range Racine :
ce ne serait ni dans l' une ni dans l' autre.
D' emblée il n' est pas de cette première, bien
autrement libre et vaste et naturellement
féconde, des Shakspeare, des Molière. Il
n' est pas de l' entrain rapide et de l' abandon
souvent hasardeux de la seconde. Il forme un
mélange à part, un art singulier et accompli que
nous ne perdrons aucune occasion de démêler et
de faire sentir comme nous l' entendons. Il
est, selon l' expression de Boileau et dans le
sens le plus flatteur et le plus sérieux, un
bel-esprit , -oui, mais un bel-esprit du
coeur le plus tendre, entouré de tout le goût,
de tout le sens et des plus justes lumières.
Nous suivrons peu à peu cette vue-là.
Donc, en ce second ordre de poëtes dramatiques où
le grand Corneille est au premier rang, le
bon Rotrou ne vient lui-même qu' au second ;
mais il vient tout derrière et par moments
presque coude à coude avec Corneille. Il n' en
parut jamais plus près que le soir de cette
tragédie : saint Genest comédien païen
représentant le mystère d' Adrien.

un des plus doctes et des plus doux solitaires de
Port-Royal, M De Tillemont, a parlé du
martyre de saint Genest. Au tome iv de ses
mémoires pour servir à l' histoire
ecclésiastique
, il raconte cette histoire
comme aussi édifiante qu' agréable, dit-il,
et très-propre à nous faire admirer la bonté de
Dieu et la force toute-puissante qu' il a sur
nos coeurs. Il tire son récit, ajoute-t-il,
d' une pièce que sa simplicité rend aimable
et fait juger tout à fait fidèle
.
Quoiqu' en effet la courte relation du manuscrit
où il puise soit incomparable, aux endroits
 

p162


décisifs l' inspiration de Rotrou n' est pas
indigne de se rapprocher d' une source si
pure.
On n' y atteint pas sans des abords coûteux et un
attirail de ressorts par lesquels il nous faut
passer. La première scène est entre Valérie,
fille de l' empereur Dioclétien, et sa
confidente ; il s' agit d' un songe comme
au début de Polyeucte ; Valérie a rêvé,
comme Pauline, quelque chose de funeste :
elle a rêvé qu' un berger prétendrait à l' honneur
de son lit et serait son époux. De quel berger
s' agit-il ? Elle l' ignore. Mais elle se
rappelle les volontés capricieuses de Dioclétien,
son père ; qu' il a bien déjà épousé sa mère,
à elle Valérie, sa mère qui n' était qu' une
femme du peuple et qui avait donné un jour
quelques pains au futur empereur encore
soldat ; elle le voit de plus se choisissant,
non pas seulement un collègue utile,
Maximien-Hercule, pour soutenir le faix de
l' empire, mais deux autres plus récents,
Maximin et Constance, qui semblent de peu
d' appui :
et pourquoi quatre chefs au corps de l' univers ?
Et elle semble prête à conclure de toutes ces
fantaisies paternelles qu' il est fort possible
qu' aujourd' hui Dioclétien la veuille marier à
quelque gardien de troupeaux. Un page annonce
Maximin arrivé de la guerre, et Dioclétien
en personne. Celui-ci entre en baisant les
mains de sa fille :
déployez, Valérie, et vos traits et vos charmes ;
au vainqueur d' Orient faites tomber les armes.
 

p163


Le berger, en effet, n' est autre que Maximin
lui-même, naguère élevé par Dioclétien du
rang le plus infime à l' empire, et qui par
ses triomphes a justifié ce choix. En apprenant
(pour la première fois à ce qu' il semble)
ces antécédents de Maximin qui aujourd' hui
incline devant elle ses lauriers,
et de victorieux des bords que l' Inde lave
accepte plus content la qualité d' esclave,
Valérie ne voit plus rien de funeste dans le
songe du matin, et s' écrie :
mon songe est expliqué ; j' épouse en ce grand
homme
un berger, il est vrai, mais qui commande à
Rome...
tout cela, convenons-en, est fort mauvais ; nulle
part mieux qu' en ce commencement on ne touche du
doigt les défauts du temps et du talent de
Rotrou, l' emphase, la vaine pompe. Toutes
ces premières conversations ne sont que des
tirades ampoulées où la seule idée qui se
développe incessamment dans une indigeste
recrudescence d' images, est le contraste de
l' ancienne condition de berger avec la pourpre
et la gloire actuelle de Maximin. Ce souvenir
pastoral revient dans toutes les bouches,
dans celle de Valérie, de Maximin lui-même,
de Dioclétien qui cherche des autorités et des
précédents :
à combien de bergers les grecs et les romains
ont-ils pour leur vertu vu des sceptres aux
mains ?
Et il énumère. -Rotrou ne savait pas assez le
monde pour comprendre que plus ces défauts de
naissance sont réels et sensibles, moins on les
étale. Ses deux
 

p164


empereurs, Dioclétien et Maximin, se posent tout
d' abord dans le mauvais moule des bronzes
solennels, dans toute la roideur d' un empereur
équestre. On retrouve ici chez Rotrou, mais
grossis, tous les défauts de Corneille : c' est
comme un frère cadet qui ressemble à son
aîné, mais en laid. Les romains de Corneille
en sont et en restent à Lucain ; ceux de
Rotrou vont au Stace et au Claudien.
Genest entre (non sans avoir été annoncé au
préalable par le page) ; il entre avec une
sorte de familiarité respectueuse, et,
s' adressant aux empereurs, aux monarques
(comme il les appelle tous deux, et oubliant
qu' il y en a deux autres encore), il leur offre
ses services et ceux de sa troupe dans
l' allégresse commune. Dioclétien consent
et se met à louer le théâtre, l' art du comédien,
à discourir de cette matière dramatique avec
l' intérêt qu' aurait mis Richelieu entretenant
ses cinq auteurs. Il s' informe du mérite des
rivaux en vogue :
quelle plume est en règne, et quel fameux esprit
s' est acquis dans le cirque un plus juste crédit ?
Genest, après avoir confessé sa préférence pour
les anciens grecs et latins, Sophocle, Plaute,
Térence, déclare que, parmi les plus récents,
la palme est à l' un d' eux sans contredit, à
l' auteur de Pompée et d' Auguste ,
ces poëmes sans prix, où son illustre main
d' un pinceau sans pareil a peint l' esprit romain !
Les applaudissements nommaient Corneille. Le
louer
 

p165


de la sorte au moment même où il l' imitait, c' était
ingénieux de la part de Rotrou, c' était
délicat.
Dioclétien, qui préfère pourtant un sujet moins
connu et plus nouveau qu' Auguste et
Pompée , commande à Genest de jouer ce
martyre d' Adrien qu' il joue, dit-on, si bien.
Cet Adrien, persécuteur d' abord des chrétiens
comme saint Paul et soudainement converti comme
lui, avait été condamné au supplice dans
Nicomédie par Maximin lui-même, qui est là
présent, et qui, selon qu' il le remarque, va
être ainsi représenté par un acteur, lui
spectateur. Ceci est déjà piquant. Le premier
acte finit là-dessus.
Le second commence par une scène de répétition de
la comédie que Genest doit représenter. Dans
Hamlet , la scène des acteurs, si dramatique,
n' est qu' un accident : ici, à partir de cet
acte, c' est tout un drame intérieur qui
s' emboîte dans l' autre, qui s' y enlace comme
par jeu, et qui, de plus en plus gagnant, finit
par tout prendre d' un revers et tout couronner.
Genest tient en main son rôle et cause avec
le décorateur. Il y a là de très-bons vers dans
sa bouche, des conseils sur la peinture de
décoration et les effets qu' elle produit, des
vers très-peu classiques toutefois, et dans
lesquels Fénelon, La Bruyère ou Boileau,
ces écrivains du pur Louis Xiv, n' auraient
pas manqué de voir du jargon , comme ils
disaient ; le passage rappelle tout à fait des
vers descriptifs de Molière sur le
val-de-grâce, et, s' accordant aussi à la
touche du vieux Regnier, répond singulièrement
d' avance aux prédilections scéniques de
M Hugo. il est beau , dit Genest en
parlant du théâtre,
il est beau : mais encore, avec peu de dépense,
vous pouviez ajouter à sa magnificence...
 

p166


survient la comédienne Marcelle, tout impatientée,
dit-elle, des galants qui l' assiégent et
l' étourdissent : sa loge en est remplie.
Genest lui répond assez railleusement et
paraît croire très-peu à cette impatience, à
ce dégoût de sa camarade pour les galants.
Nous sommes dans les coulisses du temps de
Corneille et de tous les temps ; nous
retrouvons un coin de scène du roman
comique
. Tout ce détail d' à-propos devait
rendre fort agréable à son moment la pièce de
Rotrou.
Genest resté seul repasse et récite haut son
rôle, le rôle d' Adrien devenu chrétien.
Pendant qu' il récite, il sent déjà un effet
avant-coureur, une influence par laquelle il lui
semble qu' il feint moins Adrien qu' il ne
le devient : il veut pourtant rentrer dans
son rôle :
il s' agit d' imiter et non de devenir ;
mais, au même moment, s' entend d' en haut une voix
mystique qui prélude :
 

p167


poursuis, Genest, ton personnage,
tu n' imiteras point en vain...
Genest s' étonne, s' écrie ; mais le décorateur
rentre et l' interrompt. Genest lui dit
magnifiquement :
allons, tu m' as distrait d' un rôle glorieux
que je représentais devant la cour des cieux.
Les empereurs arrivent et la pièce commence.
Dans cette première atteinte et cette illumination
de Genest, dans cette voix du ciel qui parle
distinctement et qu' entend le spectateur,
l' oeuvre de grâce est un peu crûment traduite
et comme passée à l' état d' appareil dramatique :
la machine se voit trop. Pourtant l' effet est
produit ; et il était essentiel que cette voix
ou quelque chose de tel donnât signal et avertît
le spectateur, pour que son intérêt fût bien
éveillé dès l' abord dans ce sens de la conversion :
car tout le mobile de ce qui va se représenter
est là.
Chemin faisant et pendant que Genest sous le
personnage d' Adrien débute par une tirade
en fort beaux vers pour s' exhorter au martyre,
je tirerai une remarque sur la qualité
poétique du style de Rotrou. On y a pu
trouver dès l' abord une verve toute cornélienne :
chanter les condamnés et trembler les bourreaux...
on y trouve même l' image à un degré de plus que
chez Corneille, qui est volontiers plus abstrait.
Rotrou est plein de ces vers qui peignent :
j' ai vu tendre aux enfants une gorge assurée
à la sanglante mort qu' ils voyaient préparée,
et tomber sous le coup d' un trépas glorieux
ces fruits à peine éclos, déjà mûrs pour
les cieux.

 

p168


ailleurs :
il brûle d' arroser cet arbre précieux la
croix

où pend pour nous le fruit le plus chéri des cieux.
Et encore :
... sur un bois glorieux
qui fut moins une croix qu' une échelle des cieux.
Une autre qualité poétique dans le style de
Rotrou, et qui lui est commune avec Corneille,
qu' il a peut-être même à un degré plus évident
encore, c' est le vers plein, tout d' une venue,
de ces vers qui emportent la pièce. Fréquents
chez Regnier, fréquents chez Molière, assez
fréquents chez Corneille, plus rares chez
Racine, Boileau, et dans cette école de
poëtes à tant d' égards excellents, ces grands
vers qui se font dire ore rotundo , à pleine
lèvre, ces vers tout eschyliens qui auraient
mérité de résonner sous le masque antique, ne
font faute dans Rotrou :
après les avoir vus, d' un visage serein,
pousser des chants aux cieux dans des
taureaux d' airain...

 

p169


le plus riche et le plus copieux échantillon du
genre me semble être ce vers de Racan :
la javelle à plein poing tomber sous la faucille.
Grâce au goût extrême pour le coulant qui a
prévalu et à la petite bouche mondaine, de tels
vers se comptent dans notre poésie.
Mais Adrien a terminé le monologue par lequel il
s' exhorte au martyre. Flavie, un homme du palais,
son ami, survient tout effaré, lui demande s' il
est vrai qu' il soit chrétien, lui raconte que
l' on a donné cette nouvelle devant César,
devant Maximin, qui est soudain devenu
furieux : burlesque description de cette
fureur. Flavie veut détourner Adrien, qui
lui répond en s' exaltant comme Polyeucte ;
et plus Genest arrive à ne faire qu' un avec
son rôle, plus il se surpasse comme comédien :
allez, ni Maximin courtois ou furieux,
ni ce foudre qu' on peint en la main de vos dieux...
 

p170


l' acte de la pièce d' Adrien finit, et en
même temps celui de la pièce principale :
Dioclétien se lève en disant :
en cet acte Genest à mon gré se surpasse,
et chacun va le féliciter.
Le troisième acte de la tragédie et le second de
la pièce d' Adrien commencent : Maximin,
le véritable Maximin, en s' asseyant, remarque
l' acteur qui entre et qui le représente :
mais l' acteur qui paraît est celui qui me joue.
L' acteur n' a pas besoin d' y mettre beaucoup de
grâce , car ce Maximin n' en a guère. S' il
a été berger, comme on le répète sans cesse,
ç' a été un berger un peu loup, un pâtre un
peu brigand : il y paraît bien à sa férocité
d' empereur. Mais il n' était pas moins piquant
et d' une confrontation réjouissante de voir
l' acteur regardé par l' original, et les deux
sosies en présence.
Adrien, qu' on amène tout chargé de fers devant
le Maximin de la pièce, reproduit sur le
Dieu des chrétiens ces belles définitions de
Polyeucte :
le Dieu de Polyeucte et celui de Néarque
de la terre et du ciel est l' absolu monarque...
je n' adore qu' un Dieu, maître de l' univers...
 

p171


Rotrou, en reprenant toute cette belle et simple
théologie, la traite avec plus d' intention
pittoresque ou descriptive, pourtant encore
avec une digne grandeur. Comme Maximin lui
reproche d' adorer un maître nouveau, Adrien
répond :
la nouveauté, seigneur, de ce maître des maîtres
est devant tous les temps et devant tous les
êtres... etc.
Maximin, à ces mots, entre en fureur ; grossier et
cruel, il passe de l' amitié pour Adrien à la
plus féroce menace. S' il jouissait de se voir
ainsi représenté au naturel à bout portant, il
n' était pas chatouilleux.
On ramène Adrien dans sa prison. Sa femme
Natalie (représentée par Marcelle, cette
comédienne un peu coquette de tout à l' heure)
le vient trouver ; mais, au premier mot qu' elle
essaie, Adrien, moins galant que Polyeucte,
et qui n' a pas les délicatesses et politesses
de ce cavalier d' Arménie, lequel, même
à travers son enthousiasme, accueillait Pauline
en disant :
madame, quel dessein vous fait me demander ?
 

p172


Adrien coupe court au dessein qu' il suppose à
Natalie :
tais-toi, femme, et m' écoute un moment !
à part cette incivilité du début, la tirade est
belle, grande et finalement touchante. Les
délicatesses pourtant de la scène entre
Polyeucte et Pauline s' y font à un autre
endroit regretter. Au lieu de ce noble et
généreux don que Polyeucte veut faire de
Pauline à Sévère, Adrien, qui voit déjà
Natalie veuve, se montre trop empressé de la
donner à n' importe qui :
veuve dès à présent, par ma mort prononcée,
sur un plus digne objet adresse ta pensée ;
ta jeunesse, tes biens, ta vertu, ta beauté,
te feront mieux trouver que ce qui t' est ôté.
Loin d' être héroïque et magnanime comme chez
Polyeucte, le don ainsi exprimé, jeté comme au
hasard, n' est plus même élevé ni décent. Cette
noble nature de Rotrou avait du vulgaire, du
bas. Corneille d' ordinaire est noble, ou enflé,
ou subtil, ou au pire un peu comique de
naïveté : il n' est pas vulgaire. Rotrou
l' est ; il avait de mauvaises habitudes dans sa
vie, du désordre, le jeu ; il n' avait pas
toujours gardé les moeurs de famille, il
fréquentait la taverne et certainement très-peu
l' hôtel de Rambouillet.
Mais Adrien est redevenu touchant à la fin de
cette tirade à Natalie :
que fais-tu ? Tu me suis ! Quoi ! Tu m' aimes
encore ?
Oh ! Si de mon désir l' effet pouvait éclore ! ...
 

p173


cela est pathétique et tendre de forme comme de
fond, presque racinien de langage comme de
sentiment.
Natalie se jette alors au cou d' Adrien, car il
se trouve qu' elle est chrétienne ; elle l' est
presque de naissance, par sa mère. Ce n' est pas
comme dans Polyeucte le sang même d' un
époux qui convertit l' amante et la baptise.
Ici toute une histoire secrète, romanesque,
comme celles qui sont si ordinaires dans
l' ancienne comédie : au lieu d' être une princesse
déguisée, Natalie se trouve une fidèle cachée.
Sa mère chrétienne ne l' avait donnée à un
païen que par contrainte et pour obéir à
César :
ses larmes seulement marquèrent ses douleurs :
car qu' est-ce qu' une esclave a de plus que
des pleurs ?
On est d' ailleurs satisfait de cette union des
deux coeurs en la même croyance. Dans
Polyeucte on n' y arrive qu' après de
pathétiques déchirements qui sont l' action même :
ici la pièce à double fond est bien assez
compliquée sans ce ressort ; car n' oublions
pas que c' est de Genest qu' il s' agit : l' union
d' Adrien et de Natalie peut avoir lieu
tout d' abord, et elle est complète dans sa
douceur :
tous deux dignes de mort, et tous deux résolus,
puisque nous voici joints, ne nous séparons plus ;
qu' aucun temps, qu' aucun lieu jamais ne nous
divisent !
Un supplice, un cachot, un juge nous suffisent !
C' est Natalie qui s' écrie ainsi. Adrien
toutefois l' engage à ne pas devancer les temps
et à vivre encore. Flavie survient et les
interrompt. Le discours à double sens de
Natalie devant Flavie a de l' intérêt ; dès
qu' elle
 

p174


est seule, en sortant, son monologue éclate en
liberté devant les étoiles, et avec une certaine
élévation pleine de brillants qui marquent
l' époque :
donnons air au beau feu dont notre âme est pressée.
Mais tout d' un coup, quand on en est là de la
pièce intercalée, Genest quittant son rôle
d' Adrien et redevenant Genest en personne,
s' adresse de sa voix naturelle à Dioclétien,
et se plaint des courtisans qui obstruent le
théâtre et gênent les acteurs : c' était une
petite raillerie à brûle-pourpoint contre les
jeunes marquis du temps, les chevaliers de
Grammont et leurs pareils, qui, pris sur le
fait et désignés du doigt, devaient être les
premiers à en rire. Sur quoi Dioclétien, qui
est en gaieté, répond par une épigramme que ce
sont moins les courtisans de l' empereur qui
font le désordre que les courtisans de ces dames
les comédiennes :
de vos dames la jeune et courtoise beauté
vous attire toujours cette importunité.
L' acte de Rotrou se coupe à cette plaisanterie :
tout reste en suspens, et plus l' intérêt du fond
est sérieux, plus cela devient spirituel de
bordure.
Jamais le mélange, l' opposition du tragique et du
comique n' a paru plus en vue et mieux contrasté.
saint-Genest en plein dix-septième siècle
est la pièce la plus romantique qu' on puisse
imaginer. Rotrou rencontrait tout naturellement
le genre en France vers le même temps que
Calderon, bien avant Pinto , bien avant
Clara Gazul .
Le quatrième acte commence après que le désordre
 

p175


est censé apaisé. La pièce intercalée continue.
La scène entre Flavie et Adrien fait souvenir
de celle du débat entre Polyeucte prêt à
marcher aux autels, et Néarque qui lui
objecte les dangers et les tourments. Flavie
païen déroule à son ami les mêmes représentations
plus fortes et tout à fait poignantes :
souvent en ces ardeurs la mort qu' on se propose
ne semble qu' un ébat, qu' un souffle, qu' une
rose... etc.
Adrien répond admirablement :
j' ai contre les chrétiens servi longtemps vos
haines,
et j' appris leur constance en ordonnant leurs
peines... ;
et, resté seul, repensant à Natalie qu' il va
voir :
marchons assurément sur les pas d' une femme :
ce sexe qui ferma rouvrit depuis les cieux.
vers d' unique et merveilleuse précision, et qui
enferme toute l' histoire du monde depuis la
chute jusqu' à la venue !
Natalie pourtant, qui accourt, fait une bien
fausse entrée : voyant Adrien sans ses fers,
elle s' imagine qu' il renonce, qu' il renie, et
là-dessus elle s' emporte en un flux
d' invectives tout à fait intarissables. Il a
beau vouloir l' interrompre :
... je n' entends plus un lâche
qui dès le premier pas chancelle et se relâche,
s' écrie-t-elle ; -suit une triple cascade
de tirades théâtrales, déclamatoires, et du pire.
 

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N' est-il pas frappant comme avec Rotrou nous
passons à tout instant du bon au mauvais, du
sublime au détestable ? Le lecteur est avec
lui dans la situation peu commode qu' exprime
burlesquement Gros-René :
... le vaisseau, malgré le nautonier,
va tantôt à la cave et tantôt au grenier.
On serait tenté de lui dire avec un autre poëte :
ni si haut, ni si bas ! cette impression
prépare à bien sentir la supériorité,
l' originalité de Racine, du beau continu,
soutenu, harmonieux.
Adrien, pendant que Natalie s' emporte et
déclame, lui explique enfin à grand' peine, lui
glisse entre deux tirades que ce n' est que par
complaisance que ses fers lui sont ôtés pour un
moment ; il veut toujours mourir. Natalie,
soudainement retournée en sentiments contraires,
l' embrasse alors et lui crie avec effusion :
cours, généreux athlète, et tout ce qui
suit. Anthisme (ou Anthyme) confesseur
chrétien, qu' elle fait entrer, l' exhorte en
non moins beaux élans :
va donc, heureux ami, va présenter ta tête,
moins au coup qui t' attend qu' au laurier qu' on
t' apprête :
va de tes saints propos éclore les effets,
de tous les choeurs des cieux va remplir les
souhaits... etc.
Les cieux se sont ouverts en effet ; l' ange s' est
montré : Genest ravi passe outre à son rôle,
et nommant le
 

p177


camarade qui représente Anthisme par son nom de
Lentule :
Adrien a parlé, Genest parle à son tour ;
ce n' est plus Adrien, c' est Genest qui respire
la grâce du baptême et l' honneur du martyre...
et là-dessus il sort brusquement de la scène.
La comédienne qui représente Natalie reste
court et s' écrie :
ma réplique a manqué, ces vers sont ajoutés.
 

p178


On croit pourtant encore, comédiens et assistants,
que cette sortie n' est due qu' à un défaut de
mémoire, que même les vers ajoutés ne sont qu' un
tour de génie pour couvrir l' accident.
Mais il rentre, et cette fois ne parle plus
qu' en son nom, comme un régénéré ; il le
déclare : un ange mystérieux, au moment où
Anthisme lui parlait, l' a baptisé d' une rosée
céleste. En vain ses camarades le veulent
rappeler à son rôle, il s' agit de bien autre
chose pour lui :
ce monde périssable et sa gloire frivole
est une comédie où j' ignorais mon rôle...
il pousse même un peu loin le jeu de mots sur
ce rôle et sur la réplique que l' esprit
angélique lui suggère aujourd' hui. Malgré tout,
le pauvre acteur Lentule n' est pas encore
convaincu, et s' écrie d' un air comiquement
émerveillé :
quoiqu' il manque au sujet, jamais il ne
hésite.
Enfin Dioclétien perd patience et se fâche tout
de bon. Genest s' adresse directement à lui,
s' impute la faute, excuse ses compagnons et
finit son apostrophe aux empereurs par ces
vers éloquents :
je vous ai divertis, j' ai chanté vos louanges ;
il est temps maintenant de réjouir les
anges... etc.
Dioclétien furieux le livre au préfet et
l' envoie aux tourments. Ce quatrième acte a
pourtant son retour
 

p179


encore assez comique. Le préfet Plancien
interroge un à un les membres de la troupe
pour voir s' il n' y a pas d' autre chrétien
parmi eux, et chacun s' excuse en tremblant :
-que représentiez-vous ? -vous l' avez vu,
les femmes... etc.
Il les engage à visiter leur camarade dans sa
prison pour le ramener au bon sens, s' il se
peut, et à la comédie.
Le cinquième acte s' ouvre. Genest, seul et
enchaîné, chante comme Polyeucte :
ô fausse volupté du monde,
vaine promesse d' un trompeur ! ...
la comédienne Marcelle est introduite : elle
l' attaque d' abord par les sentiments de
commisération, de charité pour ses camarades.
Molière se disait à lui-même, quand Boileau
l' engageait à quitter les planches : " que
fera cette pauvre troupe sans moi ? " -que
fera cette troupe sans Genest ? Lui dit
Marcelle :
car, séparés de toi, quelle est notre espérance ?
Puis elle suppose ingénieusement à Genest quelque
dessein secret et détourné : il est peut-être
découragé du théâtre par le peu de cas que
font de lui les grands après s' en être amusés :
si César en effet était plus généreux,
tu l' as assez suivi pour être plus heureux.
à cette plainte des comédiens contre l' ingratitude
des
 

p180


grands (qui, dans la bouche de Rotrou, était un
peu le cri des auteurs dramatiques eux-mêmes),
Genest répond que ç' a été assez d' honneur pour
lui d' avoir les Césars pour témoins, et il en
revient à la cause vraie, sincère, à l' éclair
de grâce qui l' a frappé et qui semblait devoir
luire à tous les yeux :
mais, hélas ! Tous l' ayant, tous n' en ont pas
l' usage :
de tant de conviés bien peu suivent tes pas,
et, pour être appelés, tous ne répondent pas.
Le geôlier met fin à l' entretien et emmène
Genest au tribunal. On revoit Dioclétien et
Maximin, le beau-père et le gendre, dans tout
l' emphatique et l' officiel impérial du goût
de Claudien, et débitant des sentences sur
les dieux dont ils gardent le tonnerre. Valérie,
en introduisant la troupe de comédiens qui
tombent à genoux pour implorer la grâce de
Genest, fait changer le ton et le rabaisse
quasi à celui de l' intimé des plaideurs :
venez, famille désolée ;
venez, pauvres enfants qu' on veut rendre orphelins.
On entrevoit ici un beau dénoûment qui est
manqué : on conçoit possible, vraisemblable,
selon les lois de la grâce et l' intérêt de la
tragédie, la conversion de toute la troupe ;
on se la figure aisément assistant au supplice
de Genest, et, à un certain moment, se
précipitant tout entière, se baptisant
soudainement de son sang, et s' écriant qu' elle
veut mourir avec lui. Mais rien de tel : la
piteuse troupe muette est encore à genoux
quand le préfet vient annoncer qu' il est trop
tard pour supplier César, et que ce grand
acteur,
des plus fameux héros fameux imitateur... etc.
 

p181


Et le tout finit par une pointe de ce grossier,
féroce et en ce moment subtil Maximin, qui
remarque que Genest a voulu, par son
impiété,

d' une feinte en mourant faire une vérité.
C' est pousser trop loin, pour le coup, le mélange
du comique avec le tragique : ce dernier acte,
du moins, devait finir tout glorieusement et
pathétiquement. Mais si Corneille allait
quelquefois au hasard, Rotrou s' y lançait
encore plus, Rotrou espèce de Ducis plus
franc, plus primitif, marchant et trébuchant
à côté de Corneille : Ducis pourtant, en sa
place, n' aurait point manqué cette fin-là.
Nous ne suivrons pas Rotrou au delà du
saint Genest , qui, par Polyeucte ,
tenait à notre comparaison ; le reste serait
d' une distraction trop grande. D' autres pièces
de lui mériteraient d' être tirées de l' oubli
littéraire où elles sommeillent ; du moins elles
auraient mérité de n' y pas tomber. Une année
après saint Genest , en 1647, il donna
la tragi-comédie de don Bernard De
Cabrère
, imitée sans doute du théâtre
espagnol, et dans laquelle il peint le don
du contre-temps, de la mauvaise fortune ou
du guignon comme on dirait, avec fantaisie
et verve, en homme très-plein de son sujet,
c' est-à-dire assez peu favorisé des étoiles.
C' est un pendant tout
 

p182


piquant et tout romantique au ressort
tragique du fatum des anciens. M Wilhelm
De Schlegel a dû aimer beaucoup cette pièce,
s' il l' a connue.
Une autre pièce de Rotrou, la plus célèbre, je
n' ose dire la plus lue, celle qui, selon le
mot, est restée au théâtre, c' est-à-dire
qu' on n' y va voir jamais, Venceslas,
offre de franches et dramatiques beautés.
Elle fut retouchée au dix-huitième siècle
par Marmontel, qui en ôta quelques mauvais
vers, quelques expressions trop vieilles,
et en substitua de plus pâles : un peu de
pavot sur ce qui était trop cru. Le Kain,
à la première représentation de cette reprise
du Venceslas corrigé, Le Kain (presque
comme saint Genest), emporté par l' enthousiasme
aussi, par la religion du bel art, reprit
subitement le vieux texte et fit manquer la
réplique : Marmontel ne le lui pardonna
jamais.
Rotrou passe pour n' avoir pas été heureux. Il
pratiquait, à ce qu' il paraît, dans sa vie, le
train assez aveugle et hasardé de ses pièces ;
on raconte qu' il allait être mis en prison pour
dettes, quand Venceslas le tira d' affaire.
Il réalise l' idée vulgaire qu' on se fait du
poëte, ardent, impétueux, endetté, inégal en
conduite et en fortune. Les poëtes anglais
Dryden, Otway, étaient ainsi. La dignité des
lettres chez nous commença plus tôt, après le
moment de Rotrou toutefois. à plusieurs traits
énergiques, rudes et négligés, tant du talent
que du caractère, il me fait encore l' effet
d' un exact contemporain de Mézeray, -d' un
Mézeray de la poésie. Cette vie de Rotrou,
si en rapport avec son talent, reçut un dernier
trait de ressemblance par l' acte héroïque qui la
couronna. On sait qu' après s' être rangé
probablement et s' être marié, tenant à Dreux,
 

p183


sa ville natale, une charge civile et de
judicature, il se voua, durant une peste, au
service de ses concitoyens privés de leurs
autres magistrats, et qu' il mourut à la peine :
trépas de sacrifice, digne des grands traits
dont son oeuvre dramatique est semée. On peut
dire aussi de lui, au sens le plus sérieux,
qu' il voulut
d' une feinte, en mourant, faire une vérité.

il n' avait que quarante-et-un ans, l' âge même
auquel était mort Regnier, son
quasi-compatriote et son parent en plus d' un
point. Mais pour Rotrou quelle fin plus
noble ! Vraiment faite pour rendre jaloux
au coeur les plus généreux dramatiques de
cette famille et pour tenter un Schiller !
saint Genest et Polyeucte sont les
deux seules tragédies sacrées qui puissent
passer, avec toutes les différences, pour des
échantillons et des abrégés perfectionnés du
genre des mystères. Esther et Athalie ,
en effet, qui sont encore des tragédies sacrées,
et qui, comme telles, ont de certains rapports
essentiels avec Polyeucte , n' ont plus rien
gardé de l' ancien genre et ne le rappellent
aucunement : c' est une forme toute neuve et
moderne, accommodée au goût de la fin du
dix-septième siècle, et selon le gré de Fénelon
et de Madame De Maintenon. De même que
Racine n' a peut-être pas osé raconter dans son
abrégé la journée du guichet , et qu' il
l' aura jugée trop forte, -trop forte de
naturel et de familiarité, -pour le goût
adouci de ses lecteurs, de même il a dû, dans
ses tragédies sacrées, adoucir, assortir,
revêtir de toutes parts, à force de gravité
et d' onction, ce qui pouvait être trop nu,
trop brusque de
 

p184


ressort, et qui éclate dans ces martyres de
saint Genest et de Polyeucte . Il n' y a
plus rien de moyen-âge ni de seizième siècle,
rien de gaulois chez lui. -on raconte qu' un
jour Louis Xiv, indisposé, voulut se faire
lire quelque chose par Racine qu' il aimait
à entendre, et dont le seul débit lui expliquait
les beautés des auteurs. Racine proposa les
vies de Plutarque , par Amyot. -" c' est
du gaulois, " répondit Louis Xiv. -mais
Racine dit qu' il changerait à la rencontre les
vieux mots, et que le roi ne s' en apercevrait
pas : ce qui en effet eut lieu à ravir, et rien
ne choqua l' oreille du roi. Eh bien ! Ce que
Racine faisait avec une dextérité si heureuse
en lisant devant Louis Xiv, on peut dire qu' il
l' a fait au complet et profondément dans son
oeuvre. Il n' y a plus rien de gaulois dans tout
ce qu' il fait lire : l' adresse est entière,
l' art est accompli, le renouvellement facile et
enchanteur. Ce rapport fini, proportionné,
harmonieux de Racine avec le juste moment de
son siècle, compose sa principale beauté.
Racine, dans ses deux tragédies sacrées, et même
dans Phèdre , fut absous de Port-Royal,
fut approuvé et applaudi du grand Arnauld :
je regrette qu' il n' en ait pas été ainsi de
Corneille pour Polyeucte . Dans les
divers écrits des principaux de Port-Royal
contre la comédie, dans le traité de Nicole à
ce sujet, Corneille est sans doute abordé
toujours avec considération, même quand on lui
emprunte des exemples qu' on blâme ; mais enfin
il est blâmé, et Polyeucte n' obtient pas
des censeurs une exception expresse ; il n' est
pas reconnu d' eux à ce signe de grâce qu' il
porte au front et qui le devait faire adopter.
Il paraîtrait même,
 

p185


d' après un passage de la préface de Théodore ,
que Corneille s' était dès lors trouvé atteint
de quelques censures, parties du côté, dit-il,
de ceux qui s' appuient en cette matière de
l' autorité de saint Augustin, c' est-à-dire
très-probablement du côté janséniste. Il s' en
montrait blessé, moins, au reste, par rapport
à lui que dans la haute idée morale qu' il se
faisait du théâtre, et il se proposait de
répondre. Du côté des jésuites, quoique
Bourdaloue se soit montré ensuite bien sévère,
plusieurs autres, et des amis de Corneille,
l' étaient moins ; le père De La Rue, qui,
jeune, méritait son amitié, composa, dit-on,
l' andrienne , qui fut représentée sous le
couvert de Baron. Corneille, à cet endroit du
théâtre, devait donc être plutôt pour le parti
non-augustinien. Nous avons voulu, par cette
dernière remarque, faire preuve d' entière et
minutieuse impartialité dans toute cette
conjecture qui nous a été assez féconde sur le
rapport de Corneille avec Port-Royal.
Polyeucte et saint Genest , c' est une
aile de notre sujet qui attend d' avance, pour
y correspondre, Esther et Athalie .
 

p186


Viii.
Il est temps de passer du théâtre aux autels,
s' écriait saint Genest, et nous le redisons avec
lui : nous rentrons dans notre cloître. Après
ce grand coup de la journée du guichet ,
pendant quelque temps tout doit paraître un
peu faible et un peu fade en cette histoire
intérieure. Plus la réforme y va s' enracinant
et mûrissant, moins on y saisit quelque grand
fait, quelque nouvel accident d' éclat à en
détacher pour l' offrir ; on n' aurait à dérouler
qu' une succession de détails plus ou moins
uniformes. Bien des jours de la vie des saints,
comme de celle des heureux, se ressemblent :
ce sont des labeurs tout réels, arides,
épineux, sans cesse recommençants sur cette
terre, qui
 

p187


ont bien leur secrète joie, qui ont surtout leur
lutte obscure. C' est par l' étude suivie,
réfléchie et presque contrite, par une étude
plutôt mêlée de prière, non point dans ce genre
d' exposition sérieuse, mais extérieure et trop
littéraire, où l' imagination et la curiosité
ont tant de part, qu' il les faudrait aborder.
Ayant emporté la réforme malgré son père et sa
famille, la jeune abbesse en voulut embrasser
d' abord les entières conséquences. Afin de
rester plus libre dans l' obligation unique
et de ne devoir rien à César , elle
commença par se retrancher strictement toute
demande de secours et d' argent auprès de
M Arnauld, qui avait précédemment subvenu
à bien des besoins du pauvre monastère. Il en
résulta à l' instant une indigence nécessaire et
forcée qui était sa joie à elle, et qu' elle
entreprit, par mille bonnes grâces et par mille
adresses, de faire agréer aux soeurs. Elle
redoublait pour elles toutes de charité, et,
en même temps qu' elle ôtait au bien-être de
leur corps, elle tâchait de le leur rendre au
centuple par le partage et la multiplication
de son âme. La pauvreté ne méritait pas ce
nom à ses yeux, si elle ne donnait occasion
de souffrir : sa charité ne consistait pas
à sauver aux autres quelques souffrances
légitimes, mais à les compenser surtout, et
comme à les revêtir par de spirituelles joies.
Elle reçut elle-même à cette époque une
consolation croissante dans les confesseurs
et directeurs qu' elle rencontra, et qui, s' ils
n' étaient pas encore le directeur complet qui ne
lui
 

p188


échut que plus tard en la personne de M De
Saint-Cyran, avaient du moins des intentions
pures, des conseils saintement aimables. On
voit paraître alors le père Suffren, jésuite,
qui, malgré sa robe, devint un des guides
sincères de Port-Royal, le père Eustache De
Saint-Paul, feuillant, ami de M Arnauld,
un M Gallot, docteur, et surtout le père
Archange, gentilhomme anglais, né Pembroke,
lequel, après avoir fui de bonne heure son
pays pour cause de persécution religieuse,
s' était venu faire capucin en France. Par son
nom séraphique comme par l' aménité de ses
conseils, il rappelle le père Pacifique ;
homme du grand monde, il n' en avait gardé que
l' esprit de conciliation, vivifié au foyer de
lumière, et une politesse qui était devenue de
l' onction. Madame Arnauld l' avait connu par la
marquise de Maignelay, soeur de M De Gondi,
le premier archevêque de Paris, et tante du
cardinal de Retz : elle en parla à sa fille.
Le père Archange, une fois posé comme directeur,
travailla à cimenter de plus en plus le
raccommodement et le bon accord entre
M Arnauld et la jeune abbesse. On a des
lettres à elle adressées, dans lesquelles il
lui donne en ce sens des avis sages :
" (octobre 1609)... touchant votre demande
jusques où peut aller l' honneur que vous devez
à monsieur votre père et mademoiselle votre
mère, je vous dirai brièvement qu' il se peut
étendre autant que l' obligation
 

p189


que vous avez au service de Dieu et à votre
profession le vous peuvent permettre...
pensez aussi que la religion ne détruit pas le
droit naturel, ains le raffine, le confirme et
l' accroît. " il y a de l' imagination fleurie
et riante dans ces lettres du père Archange ;
à travers les quelques solécismes, les fautes
de genre que sa qualité d' anglais lui rend
faciles et qui semblent une naïveté de plus dans
cette langue flottante du seizième siècle, on
trouve de ces tours dévots, de ces airs de grâce
à la Pérugin , plus d' une comparaison
aimable et mystique qui nous prépare à saint
François De Sales ; c' est bien à la même
famille spirituelle qu' appartient le père
Archange. Je prends çà et là quelques traits :
" courage, courage, ma bonne petite abbesse !
Car si les élévations de la mer sont
merveilleuses, le seigneur est admirable
ès lieux haultes , qui convertira cette
tempête en un doux calme, et l' indignation des
créatures en grâce et bénédiction. -... cependant,
par-deçà, M Boucher, M Gallot et moi,
aviserons par ensemble aux moyens qu' il
y aura d' apporter quelque bon ordre et
établissement à votre affaire... ; ainsi,
pendant que l' un plantera de son côté, que
l' autre arrousera, j' espère encore que Dieu
y donnera un heureux accroissement. " il
lui propose aussi devant les yeux toutes les
jeunes saintes, " les dévotes Agnès, Agate,
Cicilla, Apolonia,
avec une infinité
des autres jeunes et petites,
 

p190


lesquelles au prix de leur sang ont gaigné leur
couronne ; " et les comparaisons vives de
colombe et de suave époux ne manquent
pas. L' imagination tendre, pétrie de grâces,
un peu mignarde et sucrée, qui fit la vogue
de philothée , transpire dans ce bon
religieux, mêlée aussi à des qualités
essentielles et vénérables. Car le père
Archange savait au besoin poser les
interdictions : " le premier avis qu' il me
donna, écrit la mère Angélique, et qui m' a
été très-utile, ce fut de ne laisser jamais
parler nos soeurs à pas un religieux, ni même
aux capucins, quand ils prêcheraient comme des
anges. " mais le miel de persuasion le rendait
surtout cher, et ce devait être une fête pour
toutes les soeurs, lorsque le bon père, ne pouvant
plus aller à pied, arrivait à Port-Royal
monté sur son âne, seule monture qu' il se
permît.
Dans ces premiers temps, au milieu des duretés de
vie et des rigueurs ascétiques dont je n' ai
touché que quelques-unes, il y avait place
chez les religieuses de Port-Royal à une
fleur d' imagination et à un sourire dans la
dévotion qui plus tard se retrouvera moins ou
ne se retrouvera plus, et qui tenait simplement
peut-être à la jeunesse de ces belles âmes,
à celle de l' entreprise même : novitas tum
florida mundi.
la seconde génération en
effet, la mère Angélique De Saint-Jean,
la soeur Euphémie Pascal, la soeur Christine
Briquet, toutes si éminentes par l' esprit,
par l' instruction, auront moins de ces fraîches
et naïves impressions de jeunesse ; leur noviciat
se passera déjà au fort des disputes, et elles
seront, bon gré mal gré, plus scientifiques
dès l' abord.
En entendant la mère Angélique, moins en garde
 

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avec les enfants, toujours revenir et s' ouvrir sur
l' amour des déserts où elle regrettait de ne
pouvoir s' aller cacher, deux de ces petites et
sa jeune soeur Marie-Claire, dans le
rejaillissement de cette piété, s' avisèrent
de fuir au bout du jardin et d' y pratiquer
la thébaïde, comme Bernardin De Saint-Pierre
enfant, mais en toute rigueur.
Une autre soeur de l' abbesse, celle qui venait
immédiatement après la mère Agnès par l' âge,
la soeur Anne-Eugénie, entrée à Port-Royal
vers le temps de la réforme, nous a laissé,
dans une relation écrite longtemps après,
une peinture très-vive et bien rendue de ses
impressions premières : d' autres relations
environnantes achèvent de nous la représenter
elle-même. Enfant précoce, elle avait eu
beaucoup de goût pour le monde ; à l' âge de
quatorze ans, elle lisait des romans avec
passion ; un jour, en carrosse aux champs,
elle continua cette lecture, même dans l' orage
et pendant que le tonnerre grondait, aussi
assurée, est-il dit, que si elle n' avait pas
ouï la voix de Dieu. Dans la fréquentation
de ses cousines huguenotes, son esprit s' était
émancipé, et elle avait été par moments
jusqu' à balancer en idée les deux communions
romaine et calviniste. à dix-neuf ans, la
petite-vérole l' attaqua avec violence : moment
critique pour tant d' âmes de
 

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jeunes filles, heure en ces temps-là décisive,
où le monde et la religion se disputaient et
s' arrachaient entre eux une beauté ! La jeune
Anne éprouva de grandes angoisses, et, au fort
du mal, promit à Dieu de le servir dans la
meilleure des deux religions, sans déterminer
autrement laquelle. Enfin, au dire des témoins
d' alors, elle avait ce qu' on appellerait
aujourd' hui un esprit ardent, poétique, haut
et hardi de pensée, de fantaisie. Un jour, et
après une assez longue incubation de piété
mûrissante, étant allée avec sa mère à l' église
saint-Merry leur paroisse, dans la chapelle
de saint-Laurent, réservée à leur famille, il
y eut en elle éclat ; elle ressentit un grand
mouvement d' être religieuse, accompagné de
circonstances singulières : une véritable vision.
Elle achevait de lire les deux lettres de saint
Jérôme à Démétriade et à Eustochie sur la
virginité ; elle entra dans un profond
recueillement, et tout d' un coup se sentit
transportée en esprit hors d' elle-même et
amenée en présence de Jésus-Christ : comme
elle s' était jetée à genoux, " il s' approcha
d' elle et lui mit une bague dans le doigt. "
en un mot, la métaphore mystique prit corps à
ses yeux et demeura une réalité. Ayant été,
tout au sortir de l' église, à l' hôtel de
Guise avec sa mère, elle y rencontra le
père Archange, qui lui demanda en la saluant,
et par manière de bonne grâce, si elle n' avait
rien de
 

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particulier à lui dire : elle saisit l' occasion
au passage, et, laissant les demoiselles De
Guise, se retira avec lui un moment pour lui
révéler son ardeur de cloître. Et comme le
bon père, surpris et sensé, lui faisait
quelques objections et paraissait soupçonner en
elle un déplaisir de coeur au sujet de quelque
mariage, elle ajouta résolûment ces paroles :
" mon père, je vous déclare que quand votre
M De Guise voudrait et pourrait m' épouser,
quoique je ne sois qu' une petite demoiselle,
je ne voudrais point de lui ; il faut que
je sois mariée à un plus grand seigneur. "
toujours, on le sent, cet orgueil naturel,
ce courage humain (comme on disait alors)
des Arnauld. Sa mère ne pouvait croire à un
tel projet de la part d' un naturel si hautain :
" comment se résoudrait-elle à vous promettre
obéissance ? Disait-elle au père Eustache qui
lui en parlait ; elle a bien de la peine à la
rendre à son père et à moi. " M Arnauld, qui
n' aimait pas que ses enfants le quittassent et
qui les voyait se détacher un à un, voulut
s' opposer à cette défection nouvelle. La jeune
Anne, sur le conseil du père Archange, consentit,
par manière d' essai, à passer encore un an dans
le monde : ce qu' elle fit de bonne grâce, d' un
air de s' y livrer à plein coeur, mais au fond
plus décidée que jamais, et se plaisant sous
cette apparence mondaine, sous ces dehors égayés
et braves , à donner le change sur ses
sentiments du dedans. Tout ce qu' elle voyait de
brillant dans les choses d' ici-bas s' éclipsait
pour elle en idée de l' aurore céleste, et,
assistant un jour à un ballet répété par des
princesses, elle ne cessa durant tout le temps
d' humilier cet éclat par devant la moindre des
joies qu' elle se figurait du
 

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paradis. Elle arriva à Port-Royal pour être
novice, dans tout ce feu d' allégresse et de
belle rêverie (octobre 1616) : on eut encore
à mater quelque chose ; il y avait des détails
pénibles qu' elle n' avait pas prévus : mais
enfin " la mère Angélique lui apprit le mystère
de la pauvreté de Jésus-Christ, qui n' est
révélé qu' aux humbles. " M Arnauld n' assista
ni à la première prise d' habit ni à la profession,
parce que ces cérémonies l' attendrissaient
trop.
or, voici l' esprit que, selon son
récit, en entrant à Port-Royal, elle trouva :
" une solitude non-seulement extérieure, étant
fort séparée du monde, à quoi aidoit beaucoup
la situation du lieu... etc. "
durant cette première année, pour la consoler de
ses
 

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peines d' esprit, de ses craintes excessives
auxquelles revenaient s' entremêler des doutes,
on lui fit lire la vie de sainte Thérèse telle
que la sainte l' écrivit, et cet exemple la
guida.
Monastère et vallon avec marécages étaient alors
dans leur pire état de tristesse et de malsain,
et elle-même y prit la fièvre. D' une cellule
étroite et humide on descendait la nuit,
l' hiver, dans l' église basse et froide ;
on y allait dès le coup de deux heures, et on
ne se recouchait point après matines. Ces
jardins, que nous ne voyons qu' à travers les
stances de Racine, devaient avoir alors peu
de fleurs ou de beaux fruits, et l' on n' avait
pas seulement la pensée de s' y promener :
" l' été, dit-elle, nous allions le matin sarcler
au jardin, en grand silence et ferveur... etc. "
la soeur Anne-Eugénie eut de grands secours, par
la suite, des doux entretiens de saint François
De
 

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Sales ; elle trouva appui surtout en la direction
de M De Saint-Cyran ; elle en eut besoin
quelquefois, car le naturel hautain revenait
et frémissait. Elle était principalement commise,
vers la fin, à l' instruction des enfants, et
cette fonction lui répugnait, aimant, avant
tout, la prière et la solitude. M De
Saint-Cyran l' y maintint, et elle n' y demeura
pas moins de quinze ou seize ans, bien que
n' étant à cette obéissance , comme elle le
disait, qu' à la pointe de l' épée .
Deux cents ans plus tard, peut-on se demander,
de telles natures qu' on voit ainsi éclater
et reluire un moment au seuil du cloître, puis
s' y enfermer, s' y ensevelir pour jamais, que
seraient-elles devenues, à ne prendre que les
chances humaines et calculables ? Cette rêverie
première, qui, là, trouve tout aussitôt son
cours et son lit, où n' aurait-elle pas débordé ?
Quel torrent ! Ce qui alla de bonne heure se
fixer en prière et en pratique, s' éteindre aux
obéissances obscures, en quelles vapeurs
brillantes et orageuses l' aurait-on vu
s' exhaler ? littérairement, tout ce que
nous rencontrons là chez la soeur Anne-Eugénie
à l' état de piété exaltée et qui va trouver son
emploi, littérairement, cela est la matière
même d' où s' engendrera la mélancolie poétique
et le vague des passions ; d' où éclôra la
soeur de René ; d' où s' embrasera en
flammes si éparses et si hautes, et que
quelques-uns appellent incendiaires, celle
qui a fait Lélia . Lélia, ce n' est
peut-être que la soeur Anne-Eugénie qui
n' est pas restée au cloître. On surprend très
au net dans Port-Royal, à travers la piété
s' analysant déjà elle-même et se racontant,
ce qui de nos jours, la sanction religieuse
manquant, est devenu précisément la tendresse
humaine égarée, l' orgueil
 

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inquiet, inassouvi, s' analysant aussi sans fin et
se décrivant : c' est la même veine du coeur.
à propos de ces aspects d' imagination qui
s' ouvrent plus volontiers dans les premiers
temps de Port-Royal, et avant que l' âge
et la règle aient tout apaisé, je ne sais
rien de plus frappant que des lettres
(manuscrites) de la mère Agnès qui se
rapportent, il est vrai, à une date un peu
postérieure, mais dont plusieurs sont de
sa jeunesse encore, et dans lesquelles,
à mesure qu' on avance, on voit le bel-esprit
tomber et la saillie subtile s' éteindre.
Nous aurons plus d' une fois occasion d' en
citer : elles rentrent assez dans le tour
affectueux de spiritualité de saint François
De Sales, avec moins de netteté pourtant
et plus de sainte Thérèse. -ce que
je tenais à marquer en ce moment, c' est le
premier rayon du matin sur Port-Royal
réformé, ce court printemps, j' oserai dire,
de la thébaïde ou de Bethléem. Bientôt cela
passe, la réalité chrétienne prend tout. La
fleur a disparu, sombre fleur du préau ;
le fruit même dans sa couleur et son velouté
s' est flétri : il ne reste
 

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plus que le grain desséché, mais plein, mais
fécond, et qui assure la saison d' avenir
éternel.
L' imagination, chez la plupart du moins, ne nous
a été donnée qu' à l' origine, dans la jeunesse :
c' est comme une voile à part qui se déploie en
chaque esquif pour sortir du port, pour rendre
cette sortie plus prompte, plus hardie (faut-il
dire plus facile ou plus dangereuse ? ), ou
simplement pour l' embellir comme un pavillon.
Mais une fois sorti, si l' on va au but même,
à l' horizon sérieux du voyage, si l' on ne veut
pas s' amuser à courir les mers pour voir seulement
se gonfler cette voile de pourpre légère et
capricieuse, elle se replie, elle tombe le plus
souvent : il en faut venir à la rame ou aux
voiles sombres.
Sans demander plus longtemps donc, à ce premier
Port-Royal, des exemples de l' imagination qu' il
offre pourtant, allons à ses oeuvres.
Ce qui le caractérise le plus effectivement en
la période qui s' ouvre, c' est l' action pure et
simple, le procédé pratique, moral, chrétien,
sans tant de doctrine, sans même beaucoup de
lumière dans le docte sens où d' ordinaire on
l' entend. La mère Angélique réformée se mit
à réformer ses soeurs une à une, par l' exemple,
avec patience, sans tant raisonner. Port-Royal
entier réformé se mit à réformer les autres
monastères d' alentour qui venaient lui demander
l' étincelle ; il les gagna un à un, par l' action
directe également, par la pratique, en s' y
mettant, en y allant. Parfois les abbesses,
les prieures du cloître à restaurer venaient
à Port-Royal même étudier la réforme ; le
plus souvent, sur leur demande, on dépêchait des
religieuses pour l' introduire. La soeur
Anne-Eugénie, la
 

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mère Marie Des Anges surtout, étaient d' actifs
et valeureux lieutenants. Quand il y avait
difficulté et lutte, comme c' était l' ordinaire,
la mère Angélique, munie d' autorisation
supérieure, se portait sur les lieux en
personne. Ainsi elle alla successivement à
Maubuisson, au Lys près Melun, à Poissy,
à Saint-Aubin (diocèse de Rouen) ; la mère
Agnès allait à Gomer-Fontaine (diocèse de
Rouen), au Tard en Bourgogne ; la soeur
Marie-Claire et une autre étaient détachées
aux îles d' Auxerre ; on séjournait, au besoin,
des mois ou des années. Les religieuses envoyées
en mission y répugnaient par humilité, y
couraient par obéissance, se mettaient à
l' oeuvre incontinent, et apprenaient dans ce
travail même de direction à le bien remplir.
S' il y a dans l' étude des corps malades et pour
leur guérison un art particulier qui, certes,
sans devoir jamais dédaigner la science,
 

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les connaissances positives qu' elle amasse, et en
acquérant toutes celles qui sont à sa portée dans
le temps, demeure toutefois distinct, un art qui
tient à l' expérience même des maladies observées
et au tact du médecin qui les manie, s' il y a,
en un mot, un tact véritablement hippocratique
qui fait qu' un médecin habile chez les anciens,
en sachant bien moins de science anatomique et
physiologique positive, guérissait presque autant,
je le crois, qu' un médecin habile d' aujourd' hui,
à combien plus forte raison cela a-t-il lieu
dans la pratique et la médecine des âmes, là
où, selon le christianisme, ce tact n' est pas
seulement un don plus ou moins confus et qui se
développe par la seule expérience, mais le don
d' entre les dons, une lumière tout appropriée
et sans cesse renouvelée, un rayon direct de
l' esprit dispensateur !
Ce don, cet art inspiré et vite perfectionné par
l' usage, dans le gouvernement spirituel, la
mère Angélique et plusieurs de ses soeurs
l' eurent bientôt à un haut degré ; elles
devinrent, sans s' en douter, et avec fort peu
de lecture alors et de doctrine, de grandes
praticiennes des âmes, des ouvrières
apostoliques consommées.
Pendant les années qui suivirent, depuis 1618
jusqu' à 1635 environ, ce fut à ce diligent
travail que les forces spirituelles du jeune
monastère furent principalement tournées :
une activité d' abeilles. Dans ces réformes
à semer par le pays, il y en avait qui
dépassaient de beaucoup le rayon d' une excursion
ordinaire. Saint-Cyr ou Gif, ce n' était
qu' un jeu ; mais j' ai nommé l' abbaye du Tard
à Dijon : voilà qui, pour de simples
 

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religieuses, à cette époque, devenait une
véritable expédition. Les campagnes étaient
peu sûres, les grands chemins non tracés.
Dans un de ces voyages entrepris à l' entrée
de l' hiver pour aller au Tard, les pauvres
filles faillirent plusieurs fois se noyer :
le carrosse s' enfonçait dans des boues
impraticables, ou s' arrêtait devant des
ruisseaux grossis : il fallait, pour moins de
danger, descendre, passer au gué une à une comme
on pouvait, et puis on remontait dans le
carrosse, observant à travers cela de son mieux
la règle du silence, ou ne l' interrompant que
par des hymnes. On dut même rebrousser chemin
cette fois-là, et remettre l' oeuvre à une autre
saison. Arrivées dans le lieu à réformer,
c' étaient d' autres obstacles qui les attendaient.
Je n' en veux citer qu' un exemple, mais capital
et, ce me semble, intéressant, -ce qui se passa
à la réforme de Maubuisson : une page très-vive
des moeurs de ce siècle.
L' abbaye de Maubuisson, avec le train qu' on y
mène, nous est connue : la mère Angélique y a
fait autrefois son noviciat sous cette étrange
abbesse, Madame D' Estrées. Après la mort
de Henri Iv, les désordres à rideaux
ouverts
devenant plus criants et n' étant
plus protégés du nom du roi, on songea à y porter
remède ;
 

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Louis Xiii lui-même en donna ordre, dit-on,
à M Boucherat, abbé de Cîteaux. Mais plusieurs
fois les religieux envoyés par ce supérieur
pour faire des représentations et informer sur
l' état des choses, avaient été saisis, retenus
par l' abbesse, et maltraités indignement. Un
entre autres, le dernier venu, M Deruptis,
commissaire de M De Cîteaux, s' était vu,
dès son entrée à Maubuisson, jeté en prison
dans l' une des tours de l' abbaye, avec sa suite ;
on les y avait fait jeûner quatre jours durant,
au pain et à l' eau ; et chaque matin, par
ordre de l' abbesse, on donnait particulièrement
les étrivières à ce religieux. Il y serait mort,
s' il n' avait trouvé moyen de s' évader par une
fenêtre. De tels excès ne pouvaient rester
impunis. Après s' être assuré au préalable du
consentement de la famille, avoir requis l' appui
du cardinal de Sourdis, cousin de la dame,
et de son frère le maréchal D' Estrées
(lequel, très-peu scrupuleux d' ailleurs, lui
en voulait d' avoir marié sous main leur jeune
soeur, novice à Maubuisson, à un voisin de là,
le comte de Sanzé), après toutes ces précautions,
l' abbé de Cîteaux se transporta en personne
sur les lieux en l' année 1617, pour procéder à
sa visite officielle. Mais il eut beau faire
prier l' abbesse, puis la faire sommer de paraître,
convoquer le chapitre et l' y mander, elle se
refusa à tout, et il dut clore, sans l' avoir
vue, sa visite. Il n' y avait plus qu' un moyen :
la faire enlever et l' enfermer. L' ordre fut
obtenu du parlement. L' abbé partit donc de
Paris le 2 ou 3 février 1618 avec prévôt et
archers ; ceux-ci attendirent à Pontoise, et
l' abbé seul vint droit à Maubuisson, où il
tenta, durant
 

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deux jours, les derniers efforts pour aborder la
rebelle et la ramener : ce fut inutilement. Elle
se moquait des appréhensions, se disait malade,
et ne voulut pas se laisser voir. Le 5 février
de grand matin, le prévôt et les archers furent
donc introduits par l' abbé dans la première cour
et dans les dehors du bâtiment ; mais on
ne put avoir ouvertes les portes intérieures :
il fallut enfoncer et escalader. On chercha
l' abbesse, qui se déroba en toute hâte, et on
ne la découvrit que vers le soir ; elle
s' opiniâtrait tellement à ne point sortir, qu' on
dut l' enlever demi-nue et la faire porter couchée
sur son matelas jusque dans le carrosse. C' est
en cet état qu' elle arriva aux filles
pénitentes
, où elle fut recluse.
Il s' agissait de la remplacer, d' effacer sa trace,
et la fonction n' était pas facile. L' abbé de
Cîteaux, qui s' était tenu au dehors pendant
que les archers opéraient, entra dès qu' ils
eurent fini, convoqua les religieuses et leur
proposa au choix les noms de trois abbesses de
l' ordre, parmi lesquelles il en voulait désigner
une à titre de commissaire pour les gouverner :
le nom de Madame De Port-Royal en était.
Plusieurs la connaissaient et l' aimaient pour
l' avoir vue enfant à Maubuisson ; mais presque
toutes hésitaient à la choisir, effrayées de son
renom sévère, et craignant de tomber, nous
dit-on, aux mains du monstre chimérique d' une
réforme affreuse et sauvage
. Bref, l' abbé,
après s' en être entendu avec M Arnauld,
décida que ce serait elle, et lui fit signifier
l' ordre de partir pour le poste assigné.
Elle reçut la charge avec soumission, avec attrait
peut-être, en vue de l' ingrat labeur. Elle
voulut emmener comme aides trois ou quatre
religieuses seulement, parmi lesquelles sa
soeur Marie-Claire. La désolation
 

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fut grande à Port-Royal en apprenant ce soudain
départ : il eut lieu le 19 février 1618, le
lendemain même de la profession de la soeur
Anne-Eugénie, dont on vient de voir de si
vives impressions. Toute la communauté
fondait en larmes : seule la soeur
Anne-Eugénie n' en jeta pas une ; et comme
on s' en étonnait : " Dieu me fit hier trop de
grâces, disait-elle, pour pleurer aujourd' hui. "
sa douleur humaine se perdait dans une
rayonnante exaltation d' épouse du Christ,
et quand les autres mouraient presque de
douleur, peu s' en fallait, comme elle l' a dit
elle-même, qu' elle ne dansât de ravissement.
La mère Agnès, devenue sous-prieure et à qui le
pouvoir de l' absente devait revenir, ne pensait
qu' au déchirement de la perte : après avoir dit
adieu à sa soeur et l' avoir vue partir, elle
alla se jeter à genoux dans l' église en redisant
ces paroles de saint Pierre : ecce nos
reliquimus omnia ;
et elle répétait cet
omnia, omnia, avec un accent où passait tout
son coeur.
Quant à la mère Angélique, elle savait bien à
quelle longue fatigue, à quelle oeuvre de misère
en même temps que de devoir elle marchait et
conduisait ses soeurs ; elle savait que, pour
tirer du profond oubli et de l' abîme, où elles
se complaisaient, ces religieuses plus qu' à
demi perdues de Maubuisson, il faudrait ne
pas s' épargner soi-même, prêcher d' exemple et
d' action, être debout jusqu' à extinction
d' haleine, caresser,
 

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flatter presque, ramener par tous moyens les
unes, réprimer les autres, en former surtout de
nouvelles et de vierges, capables de parfaite
modestie, et remuer, pétrir nuit et jour cet
ensemble pour l' animer d' un seul esprit toujours
présent ; elle ne se dissimulait rien de cette
oeuvre exterminante pour la santé et pour la
vie ; elle en avertit ses compagnes, ne donnant
d' autres bornes à leur discrétion que celles
de leur charité et de leur ferveur. Avant de
partir, elle montra à sa jeune soeur Marie-Claire
le lit que celle-ci aurait à occuper un jour
dans l' infirmerie de Port-Royal, au retour
de cette rude et ruineuse campagne ; comme un
général plein de franchise qui montrerait les
invalides à ses soldats au départ pour la
bataille.
 

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En arrivant à Maubuisson, elles trouvèrent
vingt-deux religieuses environ, dont la plupart
y avaient été mises contre leur gré : la vie,
au reste, qu' on y menait, avait dû réconcilier
les plus récalcitrantes. La mère Angélique
De Saint-Jean, dans un récit où, de son aveu,
elle supprime les traits les plus importants,
touche quelques points extérieurs de ce régime
assurément peu fait pour engendrer l' acedia .
Leur ignorance des premiers éléments du
christianisme passait toute idée :
" elles ne savoient pas même se confesser, mais
elles se présentoient pour le faire à un religieux
bernardin qui leur servoit de confesseur, et qui,
en effet, n' en portoit pas le nom en vain,
puisque c' étoit toujours lui qui disoit seul
leur confession et leur nommoit les péchés
qu' il vouloit qu' elles dissent, quoiqu' elles
ne les eussent peut-être pas faits... etc. "
 

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la mère Angélique et ses soeurs tombèrent là
comme de nouvelles créatures arrivées d' un
nouveau monde
. Quel art il lui fallut pour
gagner sans révolte à la règle ces coeurs noyés
de mollesse ! Elle s' adressa d' abord aux
anciennes qu' elle avait connues étant petite,
et tâcha par mille égards de les apprivoiser
doucement, d' obtenir d' elles l' assentiment au
moins à la réforme extérieure et de bonnes
apparences. Mais, comprenant qu' il n' y avait
guère plus à espérer de celles-ci pour le
moment et que la vie spirituelle éteinte ne
pouvait sitôt renaître, tout son soin fut
d' introduire de nouvelles filles, plutôt
pauvres, de les former jour et nuit, et, par
cette masse intègre et pure, d' enlever, de
soulever l' autre, de régénérer le vieux levain.
Elle en reçut en tout trente ou trente-deux.
Elle se rompait la poitrine, est-il dit, aussi
bien que ses filles, pour tâcher de
 

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couvrir par leur chant au choeur, dit avec
révérence, le chant indévot des anciennes :
image touchante qui nous représente
sensiblement toute la lutte continue de
ces années ! Elles ne furent pas sans grands
événements d' ailleurs et sans aventure.
Elle vit pendant son séjour à Maubuisson saint
François De Sales, qui y fit plusieurs
voyages auxquels nous viendrons tout à l' heure ;
mais, aux environs et au sortir à peine de cette
douce circonstance, elle en essuya une de tout
autre nature par le brusque retour et l' invasion
de Madame D' Estrées, échappée des filles
pénitentes
. Laissons la mère Angélique
raconter elle-même l' assaut, et prenons, chemin
faisant, plaisir à son dire véhément, encore
vibrant de sa lèvre, sous la plume de son neveu
Le Maître :
" au mois de septembre 1619, Madame D' Estrées
revint à Maubuisson, assistée de m le comte
de Sanzai et de plusieurs gentilshommes... etc. "
 

p210


cependant un exprès de la mère Angélique, dépêché
à Paris dès le commencement de ce trouble,
allait avertir sa famille en toute hâte. à
défaut de son père absent, son frère (depuis
évêque d' Angers) présente aussitôt requête
à la chambre des vacations, et obtient, avec
un décret de prise de corps contre Madame
 

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D' Estrées, un arrêt pour rétablir la mère
Angélique à Maubuisson :
" dès le jour même, après dîner, Defontis,
chevalier du guet, vint à Maubuisson avec
le décret, et nombre d' archers armés, qui
avoient même des cuirasses... etc. "
ce qu' elle ne dit pas, la mère Angélique De
Saint-Jean, dans un récit détaillé des mêmes
faits, y supplée : c' est à dix heures du soir
qu' eut lieu cette procession étrange du retour
de Pontoise à Maubuisson. La mère Angélique,
aussitôt à l' arrivée des archers, avait jugé
qu' il ne fallait pas perdre de temps pour
rentrer dans la place. La nuit n' en empêchait pas,
car elle fut changée en un grand jour par la
quantité des flambeaux que chacun apportait.
Chaque archer dans la marche (et ils étaient
au nombre de cent cinquante) tenait un flambeau
à la main et le mousquet sur l' épaule.
Si l' on trouvait une telle scène racontée par
M Augustin Thierry d' après Grégoire De
Tours, ne l' admirerait-on pas ? Elle ne doit
paraître ni moins forte ni moins belle pour
s' être passée, non sous la race mérovingienne,
mais au commencement du dix-septième siècle.
On aura remarqué, parmi tant de traits, cet amour
des soeurs pour la mère, cette attache touchante,
invincible, ces agneaux qui deviennent des
lions
, ces bénédictions
 

p212


du peuple au passage : voilà, si l' on en pouvait
douter, la preuve que toutes ces pratiques
intérieures, ces austérités monastiques n' étaient
qu' une manière plus sûre et plus constante de
serrer l' intime lien des âmes et, à l' égard du
dehors, de porter fruit de charité.
Saint François De Sales, sur cette nouvelle,
écrivait de Tours à sa très-chère fille
la mère Angélique (19 septembre 1619) :
" je sus à mon départ de Paris que vous étiez
rentrée dans Maubuisson avec votre petite
chère troupe ; ... etc. " on vient de voir le
doux train d' avettes en bataille rangée contre
les frelons.
Mais nous n' avons pas fini de ces scènes d' un
autre siècle. Quelque temps après le violent
assaut, le roi nomma comme abbesse titulaire
Madame De Soissons, fille naturelle du comte
de Soissons et soeur naturelle de la première
duchesse de Longueville : la mère
 

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Angélique resta encore treize mois sous elle pour
administrer, en attendant que l' abbesse eût reçu
ses bulles. Quelque mésintelligence s' éleva
pourtant dans cette autorité partagée, et elle
désira se retirer à Port-Royal. Une des
plaintes qu' on élevait contre elle était
d' avoir rempli la maison de filles pauvres et
sans dot : " je répondis à cette plainte, nous
dit-elle, que si on tenoit une maison de trente
mille livres de rente trop chargée par trente
filles, je n' estimerois pas la nôtre
Port-Royal , qui n' en avoit que six mille,
incommodée de les recevoir. " et là-dessus elle
écrivit à ses soeurs, leur demandant si elles
auraient bien le courage de faire part de leur
pauvreté à ces trente filles : les soeurs
répondirent par une lettre signée de toutes,
agréant cette offre avec joie et comme une
bénédiction. Elle envoya la lettre au général
de l' ordre, qui consentit. Elle écrivit de plus
à sa mère, Madame Arnauld, la suppliant
d' envoyer, si le coeur le lui disait, des
carrosses pour transporter ces filles à
Port-Royal : ce qui ne manqua pas. Madame
Arnauld se trouva au jour marqué avec le
nombre de carrosses
 

p214


nécessaire et autant de femmes pour faire la
conduite. Comme, en quittant Maubuisson, la
mère Angélique avait à passer par Paris et
à y rester un peu, elle dut envoyer devant elle
et sans elle le troupeau ; mais la mère
Angélique De Saint-Jean va bien mieux
continuer que nous le naïf récit :
" par sa prévoyance ordinaire, craignant que leur
abord ne fût un sujet de dissipation dans
Port-Royal pour ces filles mêmes,... etc. "
 

p216


c' est par de tels exploits de charité que la
mère Angélique était déjà proclamée, dans tout
Cîteaux, la Thérèse de l' ordre.
M De Saint-Cyran apprenant cet acte de
sainte hardiesse , comme il l' appelle, lui
écrivit pour la féliciter en Jésus-Christ :
il avait déjà été mis en relation avec elle
par M D' Andilly, mais de loin, et c' est ici
la première fois qu' on voit son nom intervenir
dans un fait essentiel de cette histoire : le
temps approche où il ne s' en séparera plus.
L' intervention, l' influence de saint François
De Sales précède, et nous avons, sans plus
tarder, la douceur de la marquer. La mère
Angélique était encore en plein séjour à
Maubuisson ; dès qu' elle sut le saint évêque
à Paris, elle eut un extrême désir de le voir :
M De Bonneuil, introducteur des ambassadeurs,
avait à Maubuisson sa fille qui n' était pas
confirmée : ce fut une occasion de le prier
d' amener M De Genève pour qu' il conférât
ce sacrement. François De Sales vint donc
le 5 avril 1619, prêcha, donna la confirmation
et s' en retourna le même jour : " si j' avois eu
un grand désir de le voir, écrit la mère
Angélique, sa vue m' en donna un plus grand
de lui communiquer ma conscience... etc. "
 

p217


elle lui écrivit pour le supplier de revenir ;
il le lui accorda. Il vint trois ou quatre
fois à Maubuisson, et la dernière fois y
demeura neuf jours. Sur la prière de la mère
Angélique, il alla également à Port-Royal y
visiter et y consoler la mère Agnès qui venait
d' être nommée régulièrement coadjutrice ; ce qui
l' avait rendue malade d' affliction. Il y trouva
tout à son gré ; il dit de cette maison qu' elle
était vraiment le port royal , et ne l' appela
depuis, dans ses lettres, que ses chères
délices
. On a noté chaque circonstance,
chaque mot de ces précieuses visites ;
Port-Royal y met un pieux orgueil ; accusé
plus tard dans sa foi, il se pare des moindres
anneaux d' or qui le rattachent à l' incorruptible
mémoire de ce saint. La famille Arnauld,
par tous ses membres, se hâtait de participer
au trésor, et de jouir du cher bienheureux :
M D' Andilly, absent d' abord, l' atteignait
enfin, le quittait le moins possible, multipliait
près de lui les heures, et communiait de ses
mains ; Madame Le Maître, en attendant le
voile, lui confiait à genoux son voeu de
chasteté perpétuelle ; le jeune Le Maître,
âgé de onze ans, lui faisait sa confession
générale ; le petit Antoine Arnauld (le
futur docteur) était béni par lui avec tous les
autres enfants dans un séjour à Andilly. Il
disait sur chacun une parole, qu' on interpréta
dès lors en prophétie : à en prendre le récit
à la lettre, ce seraient autant de prédictions
miraculeuses qui se sont l' une après l' autre
vérifiées. Surtout il donna des directions
attentives et particulières à la mère
Angélique ; il forma sa liaison avec
Madame De Chantal l' institutrice de la
visitation, autre amitié sainte dont on se
montrera très-glorieux : plusieurs lettres de
l' une
 

p218


à l' autre attestent le commerce étroit de
ces deux grandes âmes , comme on disait.
Mais ce qui ne nous importe pas moins, les
récits, conservés à Port-Royal, des
conversations de saint François, tendent à
nous le montrer lui-même sous un jour
très-intime et à certains égards imprévu.
On reconnaît tout d' abord aux mots qu' on cite de
lui, aux lettres dont on nous donne les
extraits, cette aimable fertilité de parole
qui trouvait toujours l' image à la fois
familière et gracieuse, la pointe comme
Montaigne, mais plus adoucie et fleurie.
Tout ce que vous touchez devient rose, lui
disait le riant Camus :
tibi lilia plenis... etc.
On sent que, comme écrivain et comme homme de
Dieu, il avait le don de l' allégorie parlante,
de la parabole. Dès les premières lettres qui
suivirent sa première visite à Maubuisson, la
mère Angélique, s' ouvrant à lui, se plaignait
de n' avoir point rencontré jusque-là
 

p219


le directeur unique qu' il lui aurait fallu,
et d' être obligée d' emprunter çà et là à
divers conseils, selon qu' elle les croyait
plus ou moins conformes au bien désiré : ce
qui était proprement se conduire elle-même.
Il lui répondit de ne point trop s' inquiéter
là-dessus, " qu' il n' y avoit point de mal à
chercher sur plusieurs fleurs le miel qu' on ne
pouvoit trouver sur une seule. " -" j' admirai
cette réponse, dit-elle, quoique je trouvasse
périlleux d' en user ainsi. " le mot en effet
était plus charmant que sûr, et sentait son
Hymette plus que son calvaire. C' était bien,
au reste, le début de celui qui ouvrait son
introduction à la vie dévote par la
bouquetière Glycera
. Le sérieux venait
vite dans ce sourire. Il disait à la mère
Angélique d' autres mots plus fondés, non
moins gracieux, et dans ce tour vif encore.
Quand il s' enquit près d' elle de la manière
de vivre tant à Port-Royal qu' à Maubuisson,
il la trouva austère et lui dit : " ma fille,
ne vaudroit-il pas mieux ne pas prendre de
si gros poissons, et en prendre davantage ? "
un autre jour il lui écrivait, pour calmer ses
saintes impatiences :
" je commence par où vous finissez, ma très-chère
et très-véritablement bien-aimée fille... etc. "
toujours l' image vive et l' emblème ! François
De Sales est plein de ces similitudes ; il en
a été revêtu
 

p220


dans son langage, comme ces oiseaux et ces fleurs
des champs que Dieu a voulu parer de leur duvet
et de leur blancheur.
Il ne paraît pas pourtant, à beaucoup de détails
précis, qu' il ait été, dans cette relation avec
Port-Royal renaissant, d' une dévotion molle et
doucette qu' on lui reprochait dès lors.
" pour moi, je vous déclare, disait la mère
Angélique à son neveu Le Maître, que jamais
M De Genève ne m' a paru mollet comme plusieurs
ont cru qu' il l' étoit. " elle insiste sur ce
point, et s' attache à dénoncer sa fermeté sous
sa douceur. Elle l' oppose par contraste à ceux
des jésuites qu' elle connaît et aux autres
religieux ; elle le trouve plus saint que tous,
plus dépouillé de toute considération humaine :
" je lui mis mon coeur entre les mains sans
aucune réserve... etc. "
mais, pour aller au plus neuf et au plus original
de la révélation, il me faut tailler toute une
longue page entière qui n' est qu' une conversation
de la mère Angélique, et dans laquelle bien
d' autres noms se mêlent à celui de saint François ;
l' enchaînement n' en est que plus curieux, et nulle
part d' ailleurs les sentiments secrets de
Port-Royal ne se prononcent plus à nu. C' est
M Le Maître qui écrit, au moment où il vient
d' entretenir sa tante :
" en 1653, le 26 avril, comme je lui parlois de la
vie de M De Genève,
 

p221


elle me dit : " ce saint prélat m' a fort
assistée,... etc. "
 

p223


nous voici, par une pointe assez brusque,
arrivés au
coeur même de M De Saint-Cyran : revenons.
Malgré tout ce qu' on nous découvre de saint
François De Sales, de M De Bérulle et des
autres, il ne demeure pas moins constant qu' ils
prenaient tous l' oeuvre chrétienne un peu
autrement que l' âpre docteur. Celui-ci insista
beaucoup plus, et, pour ainsi dire, jeta l' ancre
là où les autres jugeaient à propos de glisser :
ils pratiquèrent ce vrai silence de
gémissement
, que, lui, il faisait sentir si
pénible en le recommandant trop. Il est même
à croire que les paroles de saint François De
Sales à la mère Angélique ne furent éclairées
pour elle en ce sens formel que par la suite et
lors de la direction de M De Saint-Cyran.
Ce vrai père du Port-Royal théologique commence
à entrer en rapport de lettres avec elle au
retour de Maubuisson (1623) ; mais il ne
devient directeur du monastère que bien plus
tard, environ douze ans après seulement. Nous
n' aurons qu' à courir très à la légère sur cet
intervalle, qui n' est proprement rempli que de
détails et tracasseries d' intérieur, bien vite
abrégés. Jusqu' ici toute cette première période
de Port-Royal réformé, dont les confesseurs et
directeurs furent le père Pacifique, le père
Eustache, le père Archange, peut en résumé se
représenter pour nous et se dire la période de
saint François De Sales
, du nom du saint
aimable qui la couronne, et dont la dévotion y
était assez fidèlement reproduite, bien que dans
une teinte plus sombre. Quand va venir la
seconde période qu' on doit appeler celle
de M De Saint-Cyran , et dans laquelle
seulement Port-Royal apparaît au complet avec
la doctrine qui lui est propre, l' autre première
époque semblera fort reculée et ne sera plus
qu' un souvenir
 

p224


d' aube blanchissante, derrière l' horizon. Saint
François De Sales et M De Saint-Cyran
figurent, au sein d' une même communion, deux
familles différentes d' esprits, et un
christianisme qui, le même peut-être au fond,
a des expressions qu' on dirait parfois
contraires : le côté austère et dur, opposé
à l' effusion affectueuse et toute courante. Le
sentiment du mal en ce monde et dans le coeur
de l' homme préoccupera, avant tout, M De
Saint-Cyran, qui est une tête plus théologique
à proprement parler, j' ose le croire, et plus
systématique que saint François, chez qui les
sources du coeur et de l' imagination abondent.
Cet aspect sévère et de tremblement , introduit
ou confirmé par M De Saint-Cyran à
Port-Royal, y dominera assez en définitive
pour qu' en avançant dans le siècle les chrétiens
plus affectueux, plus indulgents, tendrement
mystiques, ou simplement modérés, se détournent
de ce coin religieux avec quelque répugnance,
pour qu' après saint Vincent De Paul, Fénelon
soit contre (lui, le fils spirituel de saint
François De Sales), pour que Massillon,
l' abbé Fleury (tout semi-gallican qu' il est),
l' autre Fleury évêque de Fréjus et cardinal,
Belzunce de Marseille, enfin la race des
doux , n' y incline point. Je doute que
François De Sales, reparu à la fin du siècle,
eût été favorable, puisque Fénelon ne l' a pas
été.
Il s' agirait, maintenant que M De Saint-Cyran se
trouve nommé dans cette histoire, de nous
prendre à lui, de nous demander qui il est,
de nous bien expliquer d' où il vient. Mais ce
serait couler trop légèrement sur celui même
que je lui oppose. Saint François De Sales
ne se quitte pas ainsi. Il sied de l' approfondir ;
 

p225


il plaît de l' étudier encore comme écrivain de
l' aurore du dix-septième siècle, comme une
espèce de Montaigne et d' Amyot de la
spiritualité. à l' occasion de M De Saint-Cyran,
j' aurai d' ailleurs à parler bientôt de Balzac,
que le profond abbé perça d' un coup-d' oeil
et jugea ; de la sorte, par ces intermèdes
littéraires gradués, nous tiendrons, avant
Pascal, bien des éléments et des préliminaires
de la belle prose française, jusqu' au moment
juste où elle s' accomplit.
 

p226


Le contraste entre saint François De Sales et
M De Saint-Cyran n' est qu' un cas singulier
d' un parallélisme plus général et continu. Il y a
lieu dans le christianisme à différentes classes
et familles d' esprits, qui, tout en s' y régénérant,
le font cependant selon leurs caractères naturels
et certains traits de complexion qu' ils ne
perdent pas. Dès qu' il se trouve dans une
société, dans un groupe, un nombre suffisant
d' esprits réunis, toutes les formes naturelles
et essentielles se produisent bientôt et sortent.
On pourrait suivre dès l' origine du christianisme,
et dresser une double liste d' esprits religieux
éminents, qui ont toujours été plus ou moins en
contraste et en lutte au sein d' une même foi,
d' une même charité : ceux qui sont plus doux et
tendres, ceux qui sont plus fermes, forts et
ardents. Je
 

p227


dirai tout d' abord, par simple manière d' indication
et sans prétendre à la rigoureuse exactitude :
saint Jean et saint Pierre ; je dirais
saint Augustin et saint Jérôme , si
saint Augustin n' avait eu en lui tant de grandes
qualités autres que la tendresse, et qui la
voilèrent souvent ; saint Basile, saint
Grégoire De Naziance
en vis-à-vis de
saint Athanase ; au moyen-âge, saint
François D' Assise
ou saint Bonaventure ,
et-je n' ose dire saint Bernard qui les
précède et qui unit tout, -mais saint
Dominique, saint Thomas
; dans le siècle
de Louis Xiv, Fénelon et Bossuet :
ce que Dante, au chant xii de son paradis ,
appelle l' une et l' autre roue du char militant
de l' église.
Ajoutez que, même au sein des doctrines et des
communions plus sévères, il y a relativement les
doux : Viret ou De Bèze à côté de Calvin,
Mélanchthon à côté de Luther. Nicole, qui
passe pour dur et âpre quand on le juge en dehors
du jansénisme, Nicole, auprès d' Arnauld et
des autres, était doux ; dans le conseil il
penchait toujours pour les partis
d' accommodement et de paix. Du temps que
M De La Mennais était le plus ardent
ultramontain et chef de groupe, l' abbé Gerbet
figurait la douceur à côté de lui.
Mais, parmi les doux, il y en a qui sont plus
particulièrement tels, avec une vivacité
singulière, et avec accompagnement et apanage de
tant d' autres qualités, que cela les mène loin,
et qu' ils deviennent grands. Le fonds aimant,
l' atmosphère affective de leur âme, venant à
s' enflammer, toutes leurs autres facultés s' en
échauffent et s' en éclairent, et dans un reflet
principal, dans ce même sens affectueux. Leur
raison reconnaît peut-être et se pose par
instants l' ensemble des
 

p228


doctrines et des questions, les objections qu' on
peut faire, le mal qui revient battre aux
endroits plus éloignés ; mais dans la pratique,
dans la conduite et la parole, ils inclinent en
entier du côté favori et se dirigent à leur
étoile. Ils deviennent aisément tout spirituels et
mystiques, une fois qu' ils sont dans les voies
de l' amour divin ; et ils le deviennent d' une
tout autre manière que ceux dont l' âme serait
naturellement amère et chagrine, lesquels, nous
le verrons, ont leur genre de mysticité
aussi.
En un mot, au sein du christianisme, il y a lieu
à la continuation et à la distinction des
caractères et des complexions individuelles,
même régénérées et transfigurées.
Saint François De Sales a une nature affectueuse,
suave, amoureuse et expansive si prononcée,
qu' indépendamment de toutes les grâces
surnaturelles qui sont survenues, il ne se peut
expliquer qu' ainsi.
à le prendre sur la doctrine, il a été moins un
théologien qu' un praticien accompli, un
diseur aimable et moral de cette science
des âmes qu' une infusion première et l' observation
de chaque jour lui avaient enseignée ; son
imagination et son coeur jaillissent à tout
moment dans ce qu' il dit, et l' intelligence, la
division des idées, la dialectique qu' il y
emploie, et ces déductions déliées qui supposent
chez lui une grande finesse psychologique,
aboutissent toujours vite en fleurs et
s' enlacent en berceaux : on est avec lui vraiment
dans les jardins de l' épouse .
Que si pourtant on cherche à démêler les points
essentiels et dogmatiques, comme il les pose en
certaines questions, en celles mêmes que
Port-Royal surtout
 

p229


agita, on trouve qu' il en diffère autant qu' il
est possible au sein de la fraternité
chrétienne.
Sur l' article de l' amour de Dieu par
exemple, dans lequel il comprenait volontiers
tout le christianisme, il pense (jugeant
peut-être un peu trop d' après lui-même) que
l' homme a une inclination naturelle d' aimer
Dieu sur toutes choses, qu' il avait cette
inclination dans le paradis avant la chute,
et que depuis il ne l' a pas du tout perdue,
tellement qu' un rien suffit pour la réveiller.
Et selon sa manière favorite, prenant une
comparaison familière et vive, il dit :
" entre les perdrix il arrive souvent que les unes
desrobent les oeufs des autres, afin de les
couver, soit pour l' avidité qu' elles ont d' estre
mères, soit pour leur stupidité qui leur fait
mescognoistre leurs oeufs propres... etc. "
que si, selon lui, nous avons, même déchus,
l' inclination naturelle d' aimer Dieu sur
toutes choses, nous n' en avons pas le
pouvoir
sans le secours de Dieu ; toujours
des comparaisons, des allégories, et tirées de
l' histoire naturelle, car saint François De
Sales a aimé, senti, compris les symboles de la
nature comme personne
 

p230


autre en son temps, comme La Fontaine plus
tard et surtout Bernardin De Saint-Pierre :
" les aigles ont un grand coeur et beaucoup de
force à voler ; ... etc. "
puis il cite les sages païens, Socrate, Platon,
Trismégiste, Aristote, épictète, ce dernier
surtout, qui eut tant d' inclination pour aimer
Dieu ; il ajoute, il est vrai, qu' ils ont
manqué de force et de volonté pour le bien
aimer. Il ne va pas tout à fait si loin que le
philosophe La Mothe-Le-Vayer, qui, à
quelques années de là, parlant de la vertu des
païens, les absout, ce qui semblera une attaque
directe et une insulte aux doctrines de
Saint-Cyran ; pourtant il ne les condamne
pas trop ;
 

p231


le tout finit, selon son usage, par une
comparaison végétale :
" en somme, Théotime, nostre chetive nature,
navrée par le péché, fait... etc. "
cette seule différence indiquée du païen au
chrétien, dans le degré du plus ou moins de
chaleur, eût fait se récrier Jansénius, qui
voyait dans le domaine de la grâce une
sphère complète, inverse de tout point à
celle de la nature déchue et précipitée, et dans
celle-ci non pas une diminution du bien,
mais une subversion .
Saint François, pour le dogme, était tout à fait
de ce christianisme général, comme on l' entend
aisément hors de la théologie et même hors d' une
pratique rigoureuse, de ce christianisme qui,
malgré saint Augustin et les conciles
répresseurs des semi-pélagiens, avait transpiré
dans toute la chrétienté et faisait loi ou du
moins flottait dans les esprits, selon l' idée
commune de la mansuétude de l' évangile : cette
façon d' entendre le christianisme n' a pas moins
continué à circuler depuis, et on y rattache
irrésistiblement le nom
 

p232


de Fénelon. Saint François avait été élevé chez
les jésuites, et il en avait pris ces doctrines
plus douces, plus aisées, compatibles toutefois
avec la sainteté même. S' il avait été obligé
de ne choisir qu' un mot dans tout l' évangile,
il se fût décidé, je m' imagine, pour le
sinite parvulos ad me venire . Jansénius,
au contraire, ouvrait sa doctrine par insister,
au moins inutilement et désagréablement, sur la
damnation des enfants morts sans baptême.
 

p233


Continuons à presser le dogme chez saint François.
Quoique cette inclination naturelle qu' il
reconnaît à l' homme pour aimer Dieu soit
insuffisante à elle seule, il nous dit qu' elle
ne nous est pas inutile, et qu' elle ne demeure
pas en l' âme comme une soif ardente sans moyen
de se satisfaire :
" cette infinie debonnaireté, dit-il,... etc. "
voilà qui est formel contre l' élection gratuite
et la prédestination.
Dans une lettre à la mère Angélique, écrite à la
veille de son départ de Paris, il lui dit,
d' une parole entièrement rassurante :
" j' espère que Dieu vous fortifiera de plus en
plus ; ... etc. "
 

p234


rien ne peut être plus opposé aux tremblements
que ressentait et inspirait M De saint-Cyran.
Et comme cette manière est continuellement
aplanie, apaisante, en vue du bien plutôt qu' en
souvenir du mal, en regard d' Abel et de Sem,
en oubli de Cham et de Caïn ; toute d' un
père à ses enfants et de celui qui aimait à
dire : " donc puisque nous sommes enfants,
faisons nos enfances , tout en nous souvenant
de la maison du père ! "
je n' ai pas dessein en ceci, on le comprend bien,
de prouver que saint François De Sales n' est
pas janséniste ; on le sait de reste ; mais,
puisque j' ai à le traverser, il vaut mieux
peut-être le faire à l' endroit des questions
jansénistes, ce qui, avec lui, n' empêche
pas que ce ne soit entre deux haies parfumées
et au bruit des fontaines jaillissantes.
Il couronne en effet et figure aux yeux cette
doctrine où le dogme fond et se dérobe sans
cesse, par une multitude et comme une cascade de
comparaisons, toutes plus jolies les unes que
les autres. Cette inclination naturelle qui nous
a été laissée d' aimer Dieu sur toutes choses
ne demeure pas pour rien dans nos coeurs ;
Dieu s' en sert comme d' une anse, dit-il,
pour nous pouvoir plus suavement prendre et
retirer à soy ;
ou bien c' est comme un
filet
(un petit fil) par lequel la divine
bonté nous tient attachés ainsi que de petits
oiseaux
pour nous tirer quand il plaît à sa
miséricorde ; ou encore :
" ceste inclination nous est un indice et
mémorial de nostre premier
 

p235


principe et créateur, à l' amour duquel elle nous
incite, nous donnant un secret advertissement
que nous appartenons à sa divine
bonté... etc. "
toutes ces images d' anse, de filet et d' oiseaux, de
collier et de cerf, se suivent coup sur coup
dans un même couplet, comme ferait absolument
une pluie de comparaisons poétiques chez
M De Lamartine, nature qui, dans l' ordre
purement sentimental et mondain, a plus d' un
rapport avec celle de saint François, toute
proportion gardée de l' état chrétien si ferme,
si solide (là même où il a toutes ses grâces),
avec l' état poétique naturel, qui est toujours
errant.
Tant de brillant et de riant à la surface doit
tenir au fond même et le déceler : saint
François De Sales est décidément optimiste
en théologie ; il reste surtout frappé de
l' abondance des moyens de salut , et du
 

p236


surcroît d' avantage de la rédemption, qui fait
plus que compenser les inconvénients de la
chute. Il ouvre la voie large, et il la
parfume dès l' entrée : " comme l' arc-en-ciel,
dit-il (d' après quelque fable gracieuse),
touchant l' espine aspalathus, la rend plus
odorante que les lys, aussi la rédemption de
nostre-seigneur, touchant nos misères, elle les
rend plus utiles et plus aimables que n' eust
jamais esté l' innocence originelle. " et sur ce
qu' on ne peut nier qu' il y a du plus et du moins
dans les faveurs de Dieu et que tous ne sont
pas également privilégiés, il se console en
disant qu' indépendamment de cette rédemption
générale et universelle
accordée à tout le
genre humain, il y a des variétés singulières
qui sur certains points relèvent ce fonds
commun de grâce et l' embellissent, de telle
sorte que l' église se peut dire un jardin
diapré de fleurs infinies
, chacune ayant
son prix, sa grâce et son émail
. N' oublie-t-il
pas un peu trop, à travers cette profusion
de fleurs, les champignons vénéneux et les
serpents ? Il dit ailleurs encore, dans une
pensée à peu près semblable et sous une image
qui achève :
" représentez-vous de belles colombes aux rayons
du soleil,... etc. "
 

p237


tout cela pour exprimer la diversité des talents
et des grâces au sein de l' église. Les vers qu' il
cite en cet endroit sont sans doute, comme
presque tous les autres dont l' ouvrage est semé,
de l' abbé de Tiron (des portes), qui traduisit
les psaumes dans sa vieillesse, après avoir fait
d' abord force sonnets galants et force
chansons amoureuses. Des Portes, charmant et
tendre poëte, si cher au sexe, notre Pétrarque
du seizième siècle, est bien le poëte de saint
François De Sales.
La sobriété dans l' expression ne doit pas nous
sembler maintenant le propre du saint. On n' en
aurait pas idée si l' on ne faisait que
l' effleurer : il faut avoir vu à quel excès
tout chez lui festonne et fleuronne. Il en
convient lui-même ; il confesse ces
surcroissances , qu' il n' est presque pas
possible d' éviter, dit-il, à celui qui, comme
lui, écrit entre plusieurs distractions ; il
s' en justifie par une comparaison, par une
surcroissance encore :
" la nature mesme qui est une si sage ouvrière,
projettant la production des raisins, produit
quant, comme par une prudente inadvertance,
tant de feuilles et de pampres, qu' il y a peu
de vignes qui n' ayent besoin en leur saison
d' estre effeuillées et esbourgeonnées. "
on peut dire que si, dans la littérature de la
 

p238


spiritualité, l' imitation de Jésus-Christ
est la perfection sobre et inimitable, le
Racine du genre, -saint François De Sales,
dans ses traités de l' amour de Dieu et de
l' introduction à la vie dévote , en est le
Lamartine abondant, exubérant, immodéré,
pourtant aimable et délicieux toujours.
Qu' on veuille me passer ces rapprochements
fréquents que je fais des illustres du passé avec
des vivants de notre connaissance ; ce ne sont
pas, dans mon idée, de pures fantaisies. Pourquoi,
par je ne sais quelle circonscription convenue,
se rien retrancher de sa pensée ? Saint François
De Sales, à l' état chrétien ferme et accompli,
me représente en effet ce qu' eussent pu être,
non pas seulement dans l' ordre du talent,
mais dans toute la personne et toute la vie,
des natures comme celles de Bernardin De
Saint-Pierre et d' autres encore ; natures
suaves et fines, âmes veloutées et savoureuses,
de miel et de soie, au coloris fondant, au
parler mélodieux, à l' intelligence vive, fidèle
et transparente de l' univers. Mais le souffle du
monde humain, l' insinuation de la littérature
et de la poésie, ont fait tourner celles-ci
différemment. On a laissé la vanité prendre,
et l' on s' est aigri ; on a laissé courir la
voile légère, et l' on s' est dissipé. Saint
François De Sales a eu la meilleure part.
Dès son enfance, nous dit son digne biographe le
père de La Rivière, " il estoit
incomparablement beau : il avoit le visage
gracieux à merveille, les yeux colombins, le
regard amoureux ; son petit maintien estoit
si modeste que rien plus : il sembloit un
petit ange... ce qui est plus admirable est
que petit à petit, par une spéciale faveur de la
divine bonté, les dons naturels qui estoient
en luy se convertissoient
 

p239


en vertus
. " et voilà précisément ce qui a
manqué à ces autres naturels non moins peut-être
charmants et divins, mais qui ont tout laissé
flotter en manière de qualités et de talents,
sans que rien s' établît en eux à l' état de
vertus. En avançant dans la vie, cela ne suffit
plus, et l' on dérive. J' aime à savoir pourtant
qu' il s' est promené souvent en bateau sur ce
beau lac d' Annecy, voisin d' un autre si
amoureusement chanté. Toute cette page de son
esprit est à lire.
" lui-même, dit Camus, me menoit promener en
bateau sur ce beau lac qui lave les murailles
d' Annecy, ou en des jardins assez beaux qui
sont sur ces agréables rivages... etc. "
 

p240


celui de qui l' on a écrit cette page sentait
certes les harmonies de la nature autant
qu' aucun des deux poëtes qui les ont
expressément célébrées.
C' est le propre et l' effet de ces natures tendres
et mélodieuses, de plaire singulièrement aux
personnes du sexe et d' agir sur elles par leurs
écrits. Des natures plus mâles, plus sévères,
sont quelquefois lassées et un peu impatientées
de cette douceur et de cette expansion continue
qui fait l' attrait pour les autres. Saint
François De Sales a eu une incroyable action
sur tout le sexe de son temps par ses ouvrages
de dévotion affective. Sa Philothée , son
Théotime , ç' a été comme le Paul et
Virginie
, le Jocelyn et l' Elvire
d' alors : ces livres étaient prodigieusement lus.
 

p241


Sans sortir de son moment, nous trouvons des
points naturels de comparaison littéraire dans
les livres en vogue à côté des siens : on l' a
vu déjà en goût de Des Portes ; il connaissait
D' Urfé, l' auteur de l' Astrée , qui
passa une grande partie de sa vie en Savoie
et en Piémont. Voici ce qu' on raconte :
" M De Sales, évêque de Genève, m le marquis
d' Urfé et M Camus, évêque de Belley,
étaient fort amis. Ces messieurs étant un jour
ensemble, m l' évêque de Belley leur dit :
nous sommes ici trois bons amis qui avons
acquis de la réputation par nos ouvrages.
M le marquis en a fait un qui est le
bréviaire des courtisans
(le roman
d' Astrée ) ; M De Sales en a fait un
autre qui est le bréviaire des gens de bien
(l' introduction à la vie dévote)
. Pour moi,
ajouta-t-il, j' en ai fait plusieurs qui sont,
si vous voulez, le bréviaire des halles,
mais qui ne laissent pas de plaire au public
et qui se vendent bien. " le bon Camus, par
son bréviaire des halles , entendait sans
doute que ses livres, d' une dévotion gaie,
familière et assaisonnée de tout sel, allaient
au gros peuple. Quant au rapprochement un peu
folâtre, il reste juste dans sa drôlerie :
Philothée est assez la soeur de
Céladon .
 

p242


Saint François De Sales eut, on le conçoit,
un culte singulier pour la vierge. Notre-dame,
dont chez les anciens pères il est moins souvent
question, avait été la grande adoration,
l' idéal chevaleresque et mystique du
moyen-âge : ce culte depuis n' a plus cessé.
Saint François De Sales, autant que saint
François D' Assise, était du moyen-âge en ce
point. Son imagination chaste et vive avait
besoin, pour se reposer, de cette figure céleste
et souriante de la mère de Dieu. Ce fut devant
son image que, jeune étudiant, à Paris, dans
l' église de saint-étienne-des-grés, il fit
voeu d' absolue continence. Durant ce séjour
à Paris, il fut de plus horriblement tenté,
nous dit-on, de l' idée qu' il était réprouvé,
et, comme tel, destiné à haïr Dieu un jour.
Après quelque temps d' une mortelle et muette
angoisse, il s' avisa d' entrer encore dans cette
église de saint-étienne, et là, devant la même
image de la vierge, il implora son secours
pour retrouver la tranquillité perdue ; il
demanda naïvement que, s' il était assez
malheureux pour être un jour condamné à haïr
Dieu sans fin, il lui fût accordé du moins
la grâce de ne pas être un moment dans cette
vie sans l' aimer. Et, après cette prière digne
de sainte Thérèse, il recouvra la paix. L' ordre
de la visitation de sainte-Marie, qu' il fonda
avec
 

p243


Madame De Chantal, était destiné, comme son
nom l' indique, à honorer spécialement la vierge.
Tout ceci, chez saint François De Sales,
n' avait rien sans doute de contraire avec la
dévotion de Port-Royal qui était grande
pour la vierge également ; pourtant cette
dévotion tenait, chez lui, plus de place, et on
le comprend d' après ses idées plus douces sur
le salut. Dans le jugement dernier de
Michel-Ange, à côté du Christ debout, en
colère, du Christ réprobateur et véritablement
tonnant, la vierge effrayée se cache presque :
elle a l' air de sentir que son heure
d' intercession est passée, et qu' elle n' a mot
à dire en ce moment ; elle semblerait vouloir
s' anéantir. Voilà ce qui ressort à cet endroit
de l' effrayant tableau de Michel-Ange, où
toutes les trompettes semblent sonner ce verset
du dies irae : quantus tremor est
futurus
... ce n' est pas là la vierge de
Raphaël et surtout des pieux maîtres antérieurs,
non plus que celle de saint François De
Sales. Sans prétendre que ce soit celle de
Saint-Cyran, sa doctrine redoutable y
conduirait : la prédestination tue
l' intercession.
Comme M De Saint-Cyran (et celui-ci lui en
savait gré), saint François De Sales avance
que l' amour de Dieu est nécessaire à l' entière
pénitence, que la pénitence sans l' amour est
incomplète ; -oui, mais il le dit plus doucement.
Il dit qu' elle est incomplète , et non
 

p244


pas nulle ; il admet qu' elle achemine. Il
n' effraie ni ne consterne en recommandant l' amour,
au rebours des jansénistes, qui le commandent
avec terreur. En parlant d' éternité, il ne met
pas comme eux le marché à la main ; il ne
présente pas toujours dans la même phrase cette
redoutable alternative : amour ou
damnation.
on a dit de la devise de certains
révolutionnaires qu' elle revenait à ceci :
sois mon frère, ou je te tue. saint François
De Sales ne tombe pas le moins du monde dans
cette sorte de contradiction. Le mot d' amour
dans sa bouche est accompagné de toutes les
douceurs : de là et de mille autres raisons
encore, son grand succès parmi le sexe.
Dans la conduite des personnes du monde et des
femmes particulièrement, saint François était
facile : on a remarqué qu' il n' interdit pas
absolument le bal à sa Philothée. Quoi qu' en
dise la mère Angélique dans les extraits que
j' ai rapportés plus haut, on ne fera pas de lui
un directeur austère. Quand elle lui parla
d' entrer dans l' ordre de la visitation, il lui
répondit avec humilité que cet ordre était peu
de chose, que ce n' était presque pas une
religion ; il disait vrai, il avait cherché
bien moins la mortification de la chair que
celle de la volonté. Dans une lettre de lui à la
mère Angélique, je trouve encore cette phrase
toute dans le sens de son inclination clémente :
" dormez bien, petit à petit vous reviendrez
aux six heures, puisque vous le désirez. Manger
peu, travailler beaucoup, avoir beaucoup de
tracas d' esprit et refuser le dormir au corps,
c' est vouloir tirer beaucoup de service d' un
cheval qui est efflanqué, et sans le faire
repaître. "
 

p245


il aimait à citer saint Bernard qui, parlant
de ses anciennes austérités excessives, les
appelait les erreurs de sa jeunesse , comme
d' autres auraient dit de leurs excès de plaisirs
ou de leurs petits vers à la De Pèze :
juvenilia .
Ce respect gracieux, ce sourire, cette allégresse
de courtoisie que M De Genève conservait
avec les personnes du sexe, même dans la
direction, Port-Royal sera loin de nous
l' offrir. Lorsque M De Saint-Cyran écrivait
à Jansénius les projets qu' il fondait sur un
monastère de filles (qui était peut-être déjà
le nôtre), Jansénius, en son mauvais français
flamand, lui répondait assez grossièrement que
ces directions de filles n' engendraient que des
embarras : " j' en connois ici de ceux qui étant
capables de gouverner des évêchés, et le
témoignant tous les jours, sont tombés en
désordre pour n' avoir eu affaire qu' à dix ou
douze de cette race . " ainsi s' exprimait
Jansénius, j' en rougis ; M De Saint-Cyran,
il est vrai, le réfuta, le convainquit ; mais
l' un comme l' autre était à mille lieues des
Philothées. Port-Royal, sous son directeur
définitif, devint un couvent plus mâle de
pensée et de courage qu' il n' était naturel à un
monastère de filles. Saint
 

p246


François, venu plus tard, eût été merveilleusement
propre à l' institution de Saint-Cyr, par
exemple ; il aurait écrit de l' éducation des
filles comme Fénelon.
En cherchant à pousser l' extrémité des
conséquences, je ne veux que mieux poser les
points de départ un moment confondus, et
maintenir les directions différentes. La
continuation prochaine de la dévotion à la
saint François De Sales, continuation plus
ou moins bien entendue et qu' il n' aurait
peut-être pas approuvée lui-même sans
réserve, menait pourtant sur les mêmes pentes
à ces religions du sacré-coeur et de
l' immaculée conception , que Port-Royal
regardait volontiers comme des idolâtries.
Il y a une force de choses qui subsiste et se
développe dans les institutions, en dépit des
personnes. La différence de cet esprit natif
éclata finalement dans les querelles publiques
et directes entre l' institut de la visitation et
Port-Royal.
Du courant de tout ce qui précède, une autre
conclusion n' est plus à tirer : quoiqu' il ait
mené une vie de pratique, toute d' apostolat et
d' épiscopat, saint François De Sales est un
écrivain . Il avait trop de bel-esprit pour
ne pas l' être, pour ne pas se complaire à ce
don heureux et à ces grâces inévitables qui
coulaient de sa plume. Il a beau dire dans ses
préfaces qu' il ne fait pas profession d' être
écrivain
, et nous venir parler
 

p247


de la pesanteur de son esprit aussi bien que
de la condition de sa vie, exposée au service
et à l' abord de plusieurs
; il se dément
tout à côté et d' une façon charmante à son
ordinaire :
" à ceste cause, mon cher lecteur, je te diray que
comme ceux qui gravent ou entaillent sur les
pierres précieuses, ayant la veue lassée à
force de la tenir bandée sur les traits déliez
de leurs ouvrages, tiennent... etc. "
est-il rien de mieux trouvé que cette verte
émeraude ? Et tout le sentiment de l' art
comme on dirait aujourd' hui, le souci du beau
tableau ou du noble marbre antique qu' on pose
dans son cabinet d' études, et qu' on regarde
de temps en temps pour se refaire et s' embellir
l' esprit, n' est-il pas déjà dans cette riche
et chaude image ? Saint François De Sales
sentait le beau.
En style, pas plus que dans le reste, il n' aimait
la pompe et, comme il dit, l' éloquence
altière et bien empanachée ; il n' y
aimait pas non plus la tristesse,
 

p248


c' était comme en dévotion. Il y a une certaine
gaieté, un certain vermeil riant dans tout ce
qu' il pense et ce qu' il écrit ; jusque dans les
moindres choses un agrément salutaire. S' il fait
de courts chapitres, il vous dira à l' avantage
de cette brièveté que c' est pour engager le
lecteur, tout ainsi que les voyageurs, sachant
qu' il y a quelque beau jardin à vingt ou
vingt-cinq pas de leur chemin, se détournent
aisément de si peu pour l' aller voir ;
ce
qu' ils ne feraient pas autrement. Ses digressions
sont un peu celles d' un Froissart dans les
aventures de l' âme. Pour le ton, je ne fais que
rappeler cette belle page d' Amyot, dans la
vie de Numa, où il est parlé des douceurs et de
la piété que ce règne bienfaisant commença de
répandre par toute l' Italie : cet effet d' une
pure lumière qui gagne, et de son expansion
pénétrante, est comparable à celui de certaines
pages de saint François. Qu' on relise aussi
cette page si connue de Montaigne, où il exprime
le caractère d' une aimable sagesse :
" l' âme, qui loge la philosophie..., doibt faire
luire jusques au dehors son repos et son aise...
etc. "
au lieu de vertu mettez dévotion , et
religion au lieu
 

p249


de sagesse ; changez vite nature, fortune
et volupté en grâce, dilection et
amour , et vous aurez presque un portrait
de l' âme heureuse en Dieu, dans le style de
saint François De Sales.
Ces rapprochements-là et ces éloges littéraires ne
seraient-ils pas au fond une critique sérieuse,
une réprimande théologique du trop aimable
saint ?
Il n' a pas évité, littérairement encore, les
inconvénients et les défauts de sa manière : le
mauvais goût abonde chez lui ; un mauvais goût
par trop de fleurs, par trop de sucre et de miel,
par trop de subtilité de matière lumineuse ;
non pas déplaisant ni choquant si vous voulez,
affadissant pourtant et noyant à la longue. On
lit chez lui, par exemple : " Théotime, parmy
les tribulations et regrets d' une vive
repentance, Dieu met bien souvent dans le fond
de nostre coeur le feu sacré de son amour ;
puis cet amour se convertit en l' eau de
plusieurs larmes, lesquelles, par un second
changement, se convertissent en un autre plus
grand feu d' amour... " nous suivons toute une
opération à l' alambic. C' est le mauvais goût du
temps, celui de Des Portes, celui de
Malherbe imitant le Tansille : ses soupirs
se font vents...
Montaigne plus ferme n' y
tombe pas.
Il y a, chez saint François, des chapitres ainsi
intitulés : que le mont calvaire est la vraye
académie de la
 

p250


dilection.
on atteint en propres termes
l' euphuisme, le marinisme et le gongorisme de la
dévotion.
Les défauts de l' écrivain et du genre se peuvent
surtout retrouver très-sensibles et très-grossis
dans l' ami et le suivant de saint François De
Sales, dans le bon évêque de Belley,
Pierre Camus, qui fut l' élisée un peu
folâtre de ce radieux élie. C' est une méthode
assez légitime (en ne la poussant pas trop à la
lettre) de ressaisir ainsi dans l' élève et le
caudataire les défauts où le maître inclinait
déjà : dans Rotrou les défauts par saillie,
et comme qui dirait les outrances de Corneille,
-dans Campistron les défauts par défaillance,
les pâleurs de Racine, que celui-ci avec
grand soin nous dérobait, -dans l' évêque de
Belley les surcroîts d' enjolivements et les
arabesques du genre dévotieux de M De Genève.
Ce qui, chez saint François, est de l' enjouement
affectueux devient aisément chez l' autre un
badinage très-profane d' expression, une exagération
qui prête au rire et qui s' en accommode. Il est le
follet du saint, sa charge , on l' a dit,
et faisant l' entrée large et joyeuse aux
dames de la halle . Avec cela une érudition
sans frein, une imagination volage à travers tous
les poëtes et toutes les réminiscences. Saint
Thomas, Ovide ou Montaigne, ce lui est tout
un, pourvu qu' il s' y joue. Toujours mené par la
fleurette, par le son, par le calembour : en
chaire ou plume en main, n' y résistant jamais.
Ses bons mots, qui rejoignent en arrière ceux
de Menot et de Maillard, en prêteraient à
M De Roquelaure et font tort d' avance au
marquis de Bièvre. Si, aux meilleurs moments,
il a mérité de dire de lui-même : ma plume
est de colombe qui porte le rameau
 

p251


d' olive en son bec,
cette colombe ne dure
guère, et sa plume courante est de vraie pie.
Des trésors, pris on ne sait d' où, se rencontrent
parmi ces amas de fadaises. Il a énormément
écrit. Niceron énumère de lui cent
quatre-vingt-six ouvrages, sur tous les sujets.
Saint François avait fait le traité de
l' amour de Dieu ; lui, il a donné le
parénétique de l' amour de Dieu ; ce sont
des métanées , des métanéacarpies ou
fruits de pénitence, des syndérèses ... mais
surtout il s' est livré au roman religieux, dont
il a chez nous inventé le genre : saint François
semble un peu complice, de le lui avoir
conseillé. L' astrée de son ami D' Urfé
avait mis Camus dans ce train d' être un
D' Urfé tout chrétien : il voulut
contreluitter ou plutôt contrebutter ,
dit-il, ces autres livres dangereux ou frivoles :
de là les Agathonphile , les Parthénice ,
les Dorothée , les Agathe , les
Spiridion , les Palombe , que coup sur
coup il desserra ; ses amants finissent toujours
par le cloître ; c' est presque comme aujourd' hui.
Il faisait, dit Tallemant, l' un de ces petits
romans en une nuit. Naudé, qui a l' air de
l' admirer, nous dit que M De Belley faisait
un beau roman en quinze jours. Ces deux versions
se concilient très-bien : Camus nous apprend
lui-même qu' en
 

p252


écrivant il ne relisait ni n' effaçait jamais ;
il faisait donc en quinze jours ses plus longs
romans , et en une nuit ses simples
nouvelles . Il a donné de celles-ci quatre
livres réunis sous le titre d' événements
singuliers
: " fasse le ciel que ces
événements singuliers que je ramasse en ces
pages, dit-il, ressemblent aux verges de Jacob,
avec lesquelles il donna à ses agneaux des
toisons de telle couleur qu' il luy plaisoit ! "
ainsi espère-t-il à l' égard des âmes.
Port-Royal n' était pas tout à fait de cet avis ;
le bon évêque y figure à la suite de saint
François De Sales ; mais il semble qu' il y
brouillait et dérangeait un peu ce que faisait
l' autre guide excellent et modéré. La soeur
Anne-Eugénie, dont nous savons l' imagination
haute et la fantaisie aisément rêveuse, nous
dit :
" quand la mère Agnès fut revenue de Maubuisson,
m l' évêque de Belley, dont M De Genève
avoit donné connoissance à notre mère, vint à
Port-Royal pour quelques jours... etc. "
la mère Angélique sentait de même ; dans une de
ses lettres de Maubuisson à Madame De Chantal
on lit :
" le bon M De Belley, qui m' a écrit, est venu ;
je l' aime bien parce qu' il est bon ; mais... etc. "
 

p253


le bon Camus était déjà (en paroles) de la
dévotion aisée du père Le Moine contre
lequel sévira Pascal. Son meilleur livre reste
l' esprit de saint François De Sales ,
qu' on a bien fait d' émonder pour l' usage courant,
mais que je voudrais qu' on pût retrouver entier
pour la littérature. Plus il s' est éloigné du
saint, et plus il a obéi à ses gaietés.
 

p254


à saint François De Sales peut se rattacher
toute une école contemporaine d' écrivains
mystiques fleuris, entièrement métaphoriques et
allégoriques. Je ne dis pas qu' il les ait fait
naître ; il les a sans doute encouragés. Lui-même
il relève d' une grande série antérieure de
mystiques plus ou moins semblables, qui,
par-delà Gerson, et jusqu' à la cime du
moyen-âge, va se concentrer et s' épanouir avec
gloire dans les noms de saint Bonaventure,
de Richard et Hugues De Saint-Victor.
Mais on peut dire que par lui le genre (déjà
à sa décadence) a fait avénement avec éclat
dans la langue et la littérature française :
M Hamon dans Port-Royal le continuera.
C' est, à l' époque catholique, quelque chose
d' analogue pour la fleur et l' épanouissement à
ce que sera plus tard le pittoresque et le
descriptif. Seulement ce dernier genre diffère
en ce qu' il est direct, et qu' au contraire
l' autre est tout symbolique.
 

p255


La mauvaise postérité d' écrivains
mystico-allégoriques qui dépend, à quelque degré,
de saint François De Sales, se décèle surtout
dans ses biographes et panégyristes les plus
rapprochés. Le père De La Rivière, dont
j' ai cité de jolis traits, mérite certes une
exception pour ses grâces, bien qu' un peu
mignardes ; mais que dire de tant d' écrits
raffinés et bizarres qui se prolongent et
fourmillent autour de la mémoire du saint
depuis sa mort jusqu' à sa canonisation ? On
est effrayé de tout ce qu' on retrouve ainsi
en littérature sur chaque point où l' on prend
la peine de regarder. Les livres qu' on connaît
de loin et de nom ne sont pas un sur dix
mille. Au reste, beaucoup de ces défauts de
goût en théologie, du moins pour la subtilité
et l' emploi alambiqué des métaphores, nous les
retrouverons dans M De Saint-Cyran même,
dont le père Bouhours, en fin jésuite qu' il
était, s' est donné le plaisir de citer de
longues phrases dans sa manière de bien
penser
comme de parfaits modèles du
galimatias : c' était de bonne guerre.
Port-Royal pourtant demeure l' école qui a fait
cesser ce faux goût et qui de bonne heure y a
coupé
 

p256


court. Et la gloire, avant Pascal, en revient à
Arnauld ; ce grand controversiste qu' on relit
aujourd' hui avec peine parce qu' il est sérieux,
clair et démonstratif outre mesure, logicien
sans pitié, et qu' on le voit venir du bout
d' une page à l' autre, Arnauld a rendu ce
service éminent. Son livre de la fréquente
communion
publié en 1643, c' est-à-dire
treize ans avant les provinciales , est dans
son siècle, on l' a remarqué, le premier ouvrage
de théologie sainement écrit, sagement pensé
(je ne parle pas du fond de doctrine, mais du
train de raisonnement), tout à fait judicieux
de déduction et sans rien de ces fadaises
séraphiques. On peut dire qu' Arnauld, avec
ses quarante volumes in-quarto, a fait digue
au débordement de fausse et subtile théologie
de la fin du seizième et du commencement du
dix-septième siècle ; il en a déshabitué avec
Pascal et autant que lui. Il a rendu plus
facile ce sens chrétien si droit, si solide
et si sûr, des Bossuet et des Bourdaloue. Son
livre de la fréquente communion a,
littérairement parlant, déblayé les voies ;
l' auteur a fait, en quelque sorte, oeuvre de
Malherbe en théologie. Descartes venait de
purger la philosophie par son discours de la
méthode
.
Homme selon l' esprit, et bien au-dessus des
écoles, même comme écrivain, saint François
De Sales avait eu le tort de se laisser
trop approcher de ce flux mystique et d' y
toucher par le bas de son manteau.

 

 

L 1 ORIGINES RENAISSANCE


 

p257


X.
Nous faisons comme M D' Andilly ; nous ne
quittons pas M De Genève une fois que nous
l' avons rencontré ; et, comme fait M De
Genève lui-même, nous allons avec lui sans
trop de système ni de rigueur de méthode,
mais à travers , par effusion et
surabondamment.
Il avait son ordre secret pourtant ; je me suis
laissé un peu trop décevoir peut-être à sa pure
grâce de causeur et d' écrivain : quelques points
sont à reprendre.
Pascal, en une de ses pensées , a dit :
" je n' admire point un homme qui possède une
vertu dans toute sa perfection, s' il ne possède
en même temps dans un pareil degré la vertu
opposée ; tel qu' était épaminondas, qui avait
l' extrême valeur jointe à l' extrême bénignité :
car autrement ce n' est pas monter, c' est tomber.
On ne montre pas sa grandeur pour être à une
extrémité,
 

p258


mais bien en touchant les deux à la fois et
remplissant tout l' entre-deux. "
c' est cet entre-deux si visiblement rendu
dans le mot de Pascal, que je tiens à retrouver
et à démontrer en saint François De Sales.
Car ceux même qui ont un trait singulier dominant,
et qu' on désigne d' abord par là, s' ils sont
vraiment grands, y unissent, y subordonnent
et groupent à l' entour toutes les qualités
diverses qu' ils ont à des degrés moindres, mais
pourtant éminents encore. Quand on n' a pas
l' expérience directe des hommes et qu' on ne
connaît les plus distingués que par les aspects
principaux et de loin, on est tout surpris,
si ensuite on les aborde, de les trouver si
différents, par d' autres côtés, de ce qu' on se
figurait, et plus complets d' ordinaire. Celui
qu' on ne se peignait que par les grands coups
d' une imagination souveraine qui éclate dans ses
écrits, on est tout surpris (à causer avec lui)
de lui trouver, en sus et d' abord, tant de sens,
de suite judicieuse. Celui qu' on voyait par ses
poésies tout mélancolique et tendre, ou
pathétique au théâtre, et qui l' est sincèrement,
on est étonné de le rencontrer ferme et net au
commerce de la vie, spirituel ou même mordant.
Boileau ne disait-il pas à Racine : " si vous
vous mêliez de satire, vous seriez plus méchant
que moi. " bref, les hommes marquants et qualifiés
d' un beau don, pour être véritablement distingués
et surtout grands, pour ne pas être de sublimes
automates et des maniaques de génie, doivent
avoir et ont le plus souvent les autres qualités
humaines, non-seulement moyennes, mais supérieures
encore. Seulement, s' ils ont une qualité
décidément dominante, le reste s' adosse à
l' entour et comme au pied de cette qualité.
De loin et
 

p259


du premier coup-d' oeil on va droit à celle-ci, à
leur cime, à leur clocher pour ainsi dire :
c' est comme une ville dont on ne savait que le
lointain ; en s' approchant et en y entrant, on
voit les rues, le quartier, et ce qui est
véritablement la résidence ordinaire.
Or nul, mieux que saint François De Sales, n' est
en mesure d' offrir toutes ces circonstances,
et n' eut, avec une qualité suprême, l' assemblage,
le tempérament, le correctif et l' extensif,
enfin, pour parler avec Pascal,
l' entre-deux . à chacun des caractères que
je lui ai précédemment reconnus, il faudrait
ajouter presque son contraire, lequel apparaît,
non pas pour faire balance ailleurs et diversion,
mais pour modifier et fortifier la qualité
dominante en y entrant, en s' y fondant, pour
y faire équilibre et lest , comme au-dedans
d' elle-même. Son âme, dès ici-bas, c' était
une sphère complète sous une seule étoile .
Ainsi, à cette étoile de douceur qui était
l' aspect dominant, il convient, pour avoir une
juste idée, de joindre la force d' influence, un
ascendant, invincible, ce semble, d' attrait et
de ravissement. Cette âme n' était pas une
colombe de douceur ; non, c' était une
aigle
de douceur qui s' envolait et vous
emportait avec elle. Et puis, tout à côté de cet
essor violent dans le calme azur, de ce vol
audacieux dans les pures régions de la
spiritualité, qui ressemblait à un retour
passionné vers la patrie, ajoutez tout aussitôt
dans la pratique le sentiment et le pouvoir
de l' accommodement, de la mesure, de la lenteur,
tellement que sa devise favorite, son mot
d' ordre
avec les âmes qu' il guidait, était
pedetentim , pas à pas.
 

p260


à sa dévotion si affectueuse, si insinuante près
des femmes, à ce qui faisait de lui leur
convertisseur, leur conseiller de prédilection,
et qu' il en était continuellement entouré (comme
on le remarquait), ajoutons vite sa vigilance
extrême de conduite, de regards, son scrupule
rigoureux, tellement qu' il ne leur parlait jamais
qu' en lieux ouverts et devant témoins, qu' il leur
parlait et les voyait sans les regarder ; que si
l' on disait de l' une qu' elle était belle ,
il n' osait le répéter et répondait seulement
qu' on la disait spécieuse en effet, aimant
mieux employer un terme peu français que ce
mot de belle qui sonne toujours trop bien.
Enfin n' omettons pas ce conseil qu' il avait
coutume de se donner : " quand on écrit à une
femme, il faudrait, s' il se pouvait, plutôt
écrire avec la pointe du canif qu' avec le bec de
la plume, pour ne rien dire de superflu. "
 

p261


autre correctif. J' ai dit que, d' après lui,
l' homme qui fait ce qu' il peut, même païen,
mérite déjà de Dieu quelque chose ; qu' il y
a du moins un commencement d' aimer Dieu,
qui est le propre et le naturel de l' homme,
même déchu. Mais il faut se souvenir aussitôt,
comme point de vue opposé ou, pour mieux dire,
correspondant, qu' il avait pour principe qu' on
ne doit désespérer jamais du pécheur, semblât-il
jusqu' au bout le plus endurci : " car de même
que la première grâce, disait-il, ne tombe pas
sous le mérite, la dernière, qui est la
persévérance finale, ne se donne pas non plus
au mérite. " voilà donc la gratuité de la grâce
qui semble formellement reconnue. On remarquera
seulement qu' étant tout charité et clémence,
il aimait mieux rappeler cette grâce,
indépendante du mérite, à propos de la mort
du pécheur endurci, ce qui donne lieu
d' espérer, et en moins parler à l' origine
de la conversion, là où elle peut sembler à
quelques-uns une cause fatale de rejet et de
découragement.
J' ai paru croire que, venu plus tard, il aurait
peut-être, avec les doux de la fin du
siècle, penché vers la bulle unigenitus :
ne me suis-je pas un peu avancé ? Ces questions,
en effet, de grâce, de libre arbitre et de
prédestination, étaient dès lors expressément
agitées à
 

p262


Rome ; le livre de Molina de concordia
(1588) les avait soulevées. Les dominicains, qui
suivaient la doctrine de saint Thomas, avaient
pris feu contre le mode prétendu conciliant
du savant jésuite. Le saint-siége évoqua le
procès. Dans les congrégations ou assemblées
dites de auxiliis , c' est-à-dire où l' on
traitait des secours que Dieu fournit à
l' homme pour le bien, la plaidoirie théologique
s' engagea régulièrement et dura neuf années
environ (1598-1607) sous les papes Clément Viii
et Paul V : ce dernier pontife les termina à
l' amiable par une sorte d' arrêt de non-lieu .
Les parties furent mises dos à dos avec défense
de se censurer mutuellement, et chacun s' en
retourna chez soi, les jésuites enchantés,
jouissant du faux-fuyant, les thomistes
dépités et grondeurs. C' est à la veille de cette
clôture, en 1607, que le cardinal Arrigone
écrivit par ordre du pape à François De Sales,
pour le consulter sur les questions en litige.
Le sage et saint, au lieu de s' engager dans le
dilemme théologique, répondit qu' il trouvait de
part et d' autre des difficultés dont il était
effrayé ; qu' il valait mieux s' attacher à faire
un bon usage de la grâce que d' en former des
disputes toujours funestes à la charité. Ce
conseil était bien de celui qui disait
admirablement : " vous ne sauriez croire combien
les vérités
 

p263


de notre sainte foi sont belles à qui les
considère en esprit de tranquillité ! " il se
rappelait que dans l' épître aux romains, là
où cette question de la grâce est le mieux
posée et comme sur le point d' être résolue,
il est ajouté aussitôt, par manière de confusion
prudente et de mystère : " ô profondeur des
trésors de la sagesse et de la science du
seigneur ! Qu' incompréhensibles sont ses
jugements et insondables ses voies ! Car qui a
connu le sens de Dieu, et qui donc a été son
conseiller ? "
de contraste en conciliation, je suis amené à un
dernier entre-deux qui est caractéristique
chez saint François De Sales et qui peut seul
achever de donner sa mesure, je veux dire
l' alliance qui se faisait en lui entre la
vertu mystique, contemplative, la charité
dans toute sa candeur, et la finesse du
jugement humain dans toute sa sagacité. Ce
serait se faire une bien fausse image, en effet,
que de ne voir dans le bénigne prélat qu' un
adorable mystique. Sa vie entière, toute de
négociations, de mission et d' apostolat,
 

p264


montre des qualités très-précises d' observation
et de conduite. Ainsi, d' une part, il est bien
vrai qu' il était de ces âmes, pour parler avec
Madame De Chantal, au centre et en la
cime desquelles Dieu avait mis une lumière, une
lampe immobile et vigilante de spirituelle
spéculation : et il se retirait là-dedans comme
dans un sanctuaire à volonté. Lui-même il pouvait
dire, pour exprimer cet état fixe, que la vraie
manière de servir Dieu était de le suivre et de
marcher après lui sur la fine pointe de
l' âme
, sans aucun autre besoin d' assurance
ou de lumières que celles de la foi simple
et nue. Il est vrai encore que cette lumière
infuse et diffuse en lui émanait de lui au
dehors par ce visage pacifique, doux et grave,
toujours tranquille dans ses actions, et qui,
en certains cas, est-il dit, semblait prendre
une nouvelle splendeur , surtout en plein
office, quand il consacrait. Tout cela reste
vrai ; mais, d' autre part, il ne l' est pas moins
qu' avec cette qualité essentiellement mystique
s' en trouvait une autre compatible en lui, la
finesse dans les relations pratiques. Ce
bienheureux, duquel incessamment il s' échappait
comme par avance un rayon de glorification
céleste, une trace odorante de suavité qui
faisait qu' on se tournait à lui, était de plus,
-aurait été, dans les choses de ce monde,
dans les affaires où le spirituel se compliquait
du temporel, un aussi habile homme et aussi
expert qu' il aurait voulu. à force d' être
adroit et avisé (comme a dit Camus) au
maniement des armes spirituelles, d' être
inépuisable de conseil et d' industrie dans toutes
 

p265


les sortes de tentations, il l' était ou l' eût
été de même, et à plus forte raison, dans les
affaires extérieures ; et, bien qu' il évitât
de s' y mêler hors de son domaine, lorsqu' il
y était naturellement conduit ou jeté forcément,
il y apportait un tempérament, une insinuation,
une hardiesse même, tout un art heureux et facile
qui allait à la réussite.
Cette alliance entre l' onction affectueuse et une
certaine finesse diplomatique se retrouve assez
évidente également chez Bérulle, et bien
davantage chez Fénelon ; elle a ses causes
naturelles, toute la délicatesse intérieure de
ces sortes d' âmes leur devenant au besoin un
continuel éveil et comme un sens exquis de
ce qui peut choquer ou attirer les autres.
Nous voici en mesure peut-être de nous bien
expliquer, dans leur vraie acception et leur
juste portée, ses jugements sur Rome et sur
les désordres de l' église, que nous lui avons
entendu confier tout bas à la mère Angélique.
Car, bien que l' exactitude n' en puisse être
contestée et que la mère Angélique ne mente
pas, la révélation est assez neuve pour que je ne
l' aie acceptée que sous bénéfice d' inventaire
et à charge d' examen. Mais rien de plus propre
encore à éclairer cette appréciation que
d' étudier un peu au préalable sa conduite avec
le duc de Savoie, dans laquelle on retrouve de
même obéissance complète et soumission pratique,
arrière-pensée pourtant, et blâme au fond, plus ou
moins sévère.
En effet, au nombre des pensées secrètes qu' il ne
craignit pas d' épancher auprès de la mère
Angélique, et qui confirment et circonstancient
les autres détails sur Rome et sur l' église,
on lit :
 

p266


" il me dit aussi tous les mauvais tours que lui
avoit joués le duc de Savoye, et comme il avoit
maltraité quelques-uns de ses parents
très-honnêtes gens, sans qu' il eût voulu jamais
s' en plaindre ; ayant rendu, au contraire,
toutes sortes de services à ce duc, qui étoit
très-habile selon les hommes, et un perdu selon
Dieu. "
quand la mère Angélique racontait ces souvenirs
à M Le Maître, elle n' avait aucun intérêt à
les dire ; elle ne se doutait pas qu' ils allaient
être écrits par son neveu. De plus (qu' on y
songe), celui qui lui a confié ce jugement sur le
duc de Savoie a dû lui dire le reste sur la
cour de Rome : cette coïncidence est précieuse ;
l' une et l' autre confidence s' appuient. Or, en
abordant la vie de saint François De Sales,
j' en détache rapidement ce qui touche ce point
politique.
Né en 1567, au château de Sales, d' une famille
illustre de Savoie, François De Sales,
après de bonnes études de philosophie, de
théologie, de droit, à Paris, à Padoue,
revint dans son pays, où son père le fit
recevoir avocat au sénat de Chambéry ; il
allait être sénateur ; mais sa vocation
ecclésiastique l' emporta ; il triompha des
résistances de sa famille et prit les ordres.
L' évêque de Genève, Claude De Granier,
résidait à Annecy : le jeune François fut
nommé prévôt de son église ; c' était la première
dignité du chapitre. Presque aussitôt il eut
à se mettre à la tête de la mission du Chablais,
qui tient une si grande place dans l' histoire
de sa vie et dans celle de ces contrées.
Lors de la guerre entre François Ier et le duc
de Savoie Charles Iii (1535), Berne poussée
par Genève avait profité de l' occasion contre
ce dernier ; entre autres
 

p267


pays à leur convenance, les suisses protestants
s' étaient emparés du duché de Chablais, des
bailliages de Ternier et Gaillard. La religion
catholique y avait fait place à la réformée,
qui eut bien des années pour s' y affermir.
Après la paix de Cateau-Cambrésis (1559), le
duc Emmanuel-Philibert, recouvrant les états
perdus par son père, s' était fait rendre aussi le
Chablais et les bailliages (1564) : mais il y
eut pour clause que la religion catholique n' y
serait pas rétablie, ou du moins que la liberté
de conscience y serait respectée. Après la mort
d' Emmanuel-Philibert, la querelle avec les
suisses se rengagea ; à un certain moment,
excités par la France et guidés par Sanci,
ils crurent l' occasion favorable pour ressaisir
ces pays de leur religion, et les reprirent,
en effet, d' un coup de main (1589). Le duc
Charles-Emmanuel les en chassa presque aussi
vite ; on traita de nouveau, et sur les
anciennes bases ; mais, nonobstant toute
clause, le souverain songea désormais à y
extirper l' hérésie. Il demanda à l' évêque
de Genève, Granier, d' organiser une mission
à l' effet de convertir ses sujets ; cette mission,
on le conçoit, avait pour lui un sens et un but
d' utilité tout politique.
Pour François De Sales, c' était autre chose ;
elle avait un sens purement religieux. Mais il
est curieux d' apercevoir combien il sut
intéresser le zèle tout politique de ce prince
à son but tout religieux à lui. Après les
premiers actes de courage, de dévouement, de
charité comme il l' entendait, et pour lesquels
il refusa la force armée que tenait à sa
disposition le baron d' Hermance, il trouva
pourtant que le duc n' aidait pas assez, et que,
distrait par d' autres intérêts, il négligeait de
consolider l' affaire déjà entamée par la grâce. Une
 

p268


lettre que le duc lui adressa pour le féliciter
et le mander à Turin, survint fort à souhait ;
il y courut, traversant les Alpes par le
saint-Bernard à l' entrée de l' hiver. Arrivé
à la cour, par ses conversations, par ses
mémoires écrits et discutés au conseil, il
donna une haute idée de ses lumières en d' autres
matières encore qu' en théologie. Il sut faire
ressortir le penchant des réformés à la
république, et l' inconvénient de les garder au
sein d' une principauté ; il indiqua les moyens
réguliers, non violents, mais dirigés de la part
de l' autorité vers l' intérêt personnel, qui ne
résiste jamais long-temps dans le gros du
peuple quand les chefs et meneurs sont à
bas ; ainsi : " priver les hérétiques de toutes
les fonctions publiques et y favoriser les
catholiques. User de quelque libéralité à
l' endroit de sept ou huit personnes vieilles
et de bonne réputation qui ont vécu fort
catholiques et fort longuement parmi les
hérétiques avec une constance admirable et en
grande pauvreté. " dans une lettre au duc, une
phrase du saint résume tout le système qu' il
lui conseillait : " le zèle que j' ay au service
de votre altesse me faict oser dire qu' il
importe, et de beaucoup, que laissant icy la
liberté qu' ils appellent de conscience, selon
le traitté de Nyon, elle préfère néanmoins en
tout les catholiques et leur exercice. "
le duc tenait à ne point paraître violer le
traité de Nyon conclu avec les bernois en
1589 ; se réservant de longs démêlés avec
Henri Iv pour le marquisat de Saluces, il
avait intérêt en ce moment à ne point exaspérer
les suisses. François De Sales entrait dans
 

p269


son biais, en demandant tout ce qui éludait ce
traité sans avoir l' air de le rompre. Toute
charte, tout traité a son article 14 : le saint
lui-même le savait.
On ne s' en tint pas long-temps à ces mesures ; le
succès fit passer outre. La paix de Vervins
était conclue (1598) ; le légat négociateur
revenait de France ; le duc passa les monts
pour le recevoir ; il l' attendit à Thonon,
capitale du Chablais, et l' hérésie fit les
frais du bon accueil. En ces jours de cérémonie
solennelle, la conversion définitive se
consomma. Le légat, hâté dans sa marche, n' y
put assister jusqu' au bout ; ses conseils
en partant, le besoin aussi de son influence
près du pape nommé arbitre pour le marquisat
de Saluces, opérèrent. Le duc de Savoie
frappa un grand coup : après une audience ou
débat contradictoire dans lequel les
ambassadeurs suisses et François De Sales
furent entendus, il signifia son ultimatum
qui résumait tous les conseils du saint :
" que les ministres seroient chassés des états
de Savoie ; que les calvinistes seroient
privés des charges et des dignités qu' ils
possédoient, et qu' elles seroient données aux
catholiques ; qu' on feroit une recherche
exacte des revenus de tous les bénéfices
usurpés par les hérétiques ou possédés
injustement par d' autres personnes sans titre
et sans caractère, pour être employés à la
réparation des églises et à la subsistance
des pasteurs et des missionnaires catholiques ;
qu' on fonderoit sans délai un collége de
jésuites à Thonon, et que dans le Chablais
et les bailliages on ne souffriroit point
d' autre exercice public que celui de la
religion catholique. " dans l' exécution le duc
fut expéditif ; il fit convoquer deux jours
après tous les
 

p270


calvinistes de Thonon à l' hôtel-de-ville ;
il s' y rendit précédé de ses gardes, suivi de
sa cour ; les rues et les places étaient
garnies de troupes. Il parla éloquemment,
dit-on, -ce qui était inutile ; il convia
tous les hérétiques présents à l' obéissance,
à la conversion, et conclut en ordonnant que
ceux qui voulaient se soumettre passassent à
sa droite, et les autres à sa gauche. Ceci
fait, et quelques-uns étant restés obstinément
à sa gauche, il s' emporta, et commanda aux
gardes de les chasser immédiatement de sa
présence et du pays. Mais François De Sales
intervint là-dessus, et intercéda pour
que l' exécution fût remise au lendemain,
promettant de les ramener dans l' intervalle à des
sentiments mieux entendus : " qu' étant tous
établis dans le Chablais, pour peu qu' on les
aidât, ils ne pourroient se résoudre à quitter
leurs biens pour être vagabonds parmi ceux
de leur parti, sans feu, sans lieu, exposés à
toutes sortes de nécessités ; qu' ainsi, s' il
l' agréoit, il espéroit avant la fin du jour
lui rendre bon compte de la plupart de ces gens
qui avoient paru si fermes. " quelques-uns
cependant se maintinrent en leur conscience,
et passèrent le lac dans la nuit jusqu' à Nyon ;
mais on voit que saint François De Sales
savait à propos toucher la corde de l' intérêt
humain, tout comme les adroits politiques.
 

p271


Il la toucha de même dans ses fameuses conférences
avec Théodore De Bèze, qu' il alla plusieurs
fois visiter à Genève ; il avait mission
secrète du pape Clément Viii, pour tenter de
le ramener à la religion catholique.
Théodore De Bèze était vieux alors et ne
sortait guère de son logis ; François De
Sales y vint incognito. Ils se donnèrent,
il paraît, des marques d' estime mutuelles
et même d' affection. C' étaient deux
beaux-esprits, deux hommes modérés, d' un
coeur fin et tendre. On ne connaît le détail
de ces conférences que par le récit des amis
de saint François ; il serait intéressant
de le savoir du côté de Bèze. Mais ce qui
ressort même du récit catholique, c' est, il
faut l' avouer, la modération de Bèze, son
émotion affectueuse en certains moments, ses
larmes même qu' il mêle à celles de François,
son mot plusieurs fois répété : qu' on peut se
sauver dans l' église catholique ;
aveu dont
François s' emparait, et dont il abusait un peu
quand il voulait ramener Bèze à dire qu' on
ne peut se sauver que là
, ce qui est différent.
Enfin il paraît que ces conférences, bien que
restées sans résultat et fort grossièrement
traduites par tous les biographes de saint
François, ne furent pas tout à fait indignes,
par le ton et par le coeur, de ce que fut
ensuite, par la pensée, la tentative de conciliation
entre Leibniz et Bossuet.
 

p272


Mais à un moment de la négociation, à la quatrième
visite de François De Sales chez Théodore
De Bèze, on le voit aborder ce coin de
l' intérêt personnel, où se glissait, selon
moi, un art de politique. D' après les
instructions reçues de Rome depuis la première
entrevue, il avait à offrir à Bèze, si celui-ci
consentait à revenir au giron catholique, une
retraite honorable à son choix, quatre mille
écus d' or de pension, etc. ; ce qu' il en vint
à lui proposer en effet avec toutes sortes
de ménagements, non comme une corruption (chose
impossible à tenter avec un tel homme), mais
comme une compensation légitime et due. J' avoue
toutefois que j' aurais autant aimé que saint
François De Sales ne touchât pas cette
corde-là.
Pour revenir à ses relations avec le duc de Savoie,
ce prince, qui s' était formé une haute idée des
talents et de la capacité politique de
François dans toute cette affaire du Chablais,
mais qui ne concevait guère, en ambitieux qu' il
était, le désintéressement et le dévouement pur,
quand on avait en soi de telles ressources de
finesse, le duc avait l' oeil sur François, et
comme il le voyait fort choyé de la France,
inclinant souvent et voyageant de ce côté, il
en prit une méfiance qui se trahit par mille
mauvais tours , comme les appelait le saint.
Ce fut surtout quand François fut devenu
évêque de Genève que le duc appréhenda qu' il
n' eût l' idée de traiter avec la France de ses
droits sur cette ville, droits que revendiquait
le duc pour son compte, mais desquels François
n' était disposé à traiter avec personne. Il lui
refusa une fois la permission d' aller
 

p273


prêcher le carême à Dijon ; une autre fois que le
prélat était allé au pays de Gex pour travailler
à la conversion du bailliage sur une invitation
du baron de Luz, gouverneur au nom de la
France (voyage dans lequel, le Rhône étant
débordé, il avait dû traverser Genève), il
apprit que le duc en grande colère avait menacé
de séquestrer ses biens. Les visites que recevait
François du côté de la France étaient pour ce
prince vieillissant des causes perpétuelles de
soupçons qui rejaillissaient sur toute la
famille De Sales et enveloppaient les frères
du saint. On voit, par plusieurs lettres de la
fin de 1615 et du commencement de 1616, combien
ces calomnies s' étendaient autour de lui et lui
faisaient amertume, en tombant sur ceux qu' il
aimait. Il s' en ouvrit par une lettre très-belle
et très-ferme au duc même, le 8 mars 1616 :
" monseigneur, je supplie très-humblement vostre
altesse de me permettre la discrète liberté que
mon office me donne envers tous ; les papes,
les rois et les princes sont sujets à estre
souvent surpris par les accusations
 

p274


et par les rapports ; ils... etc. "
certes il paraît, à ce ton, que la douceur de saint
François De Sales n' était pas mollesse, et
qu' elle savait au besoin se dresser et s' armer
en vertueuses armes.
Eh bien ! Maintenant, tout ceci bien connu et
remémoré, si l' on ouvre le traité de l' amour
de Dieu
, si on lit la préface qui est à la
date de juin 1616, c' est-à-dire de trois mois
seulement après les circonstances de cette
lettre énergique, voici la louange qu' on y
trouve (il s' agit de la scène de Thonon qui
s' était passée dix-huit ans auparavant) :
" ... son altesse vint deçà les monts, et trouvant
les bailliages de Chablaix, Gaillard et Ternier,
qui sont ès environs de Genève, à moitié
disposez de recevoir la saincte religion
catholique..., elle... etc. "
 

p275


il me semble évident que dans cette préface saint
François De Sales cherchait à faire sa paix
avec le duc de Savoie, et, après s' être plaint
à lui avec une franche amertume, à lui donner des
gages extérieurs de soumission et d' admiration.
Saisissant une action de ce duc qu' il pouvait
louer en conscience, il accumulait, il embarquait
sur ce petit navire tous les autres éloges
 

p276


imaginables ; qu' il ne pensait guère, et dont il
voulait lui faire, j' aime à le croire, des
conseils détournés. Ne craignons pas de
surprendre ainsi le coeur humain à nu et son
incurable duplicité, même dans l' âme des
plus saints. D' ailleurs il y a de quoi justifier :
si la louange est publique, la réprimande a été
directe, intérieure. Le courage n' a pas
manqué.
Cette conduite avec le duc de Savoie nous
éclaircit l' autre avec Rome et y est plus qu' un
acheminement. Ce qu' il a fait là envers son
souverain politique, il l' a dû faire envers
Rome à plus forte raison. Il en pensait mal ;
il l' a dissimulé ; il en a dit bien. Comme
Bérulle, comme Frédéric Borromée, comme
Saint-Cyran (comme, au fait, il était impossible
qu' un homme de lumière et de vertu ne le vît pas
alors), il a connu la plaie, il l' a déplorée en
confidence ; il a pu dire : ma fille, voilà
des sujets de larmes... ;
qu' on relise de
nouveau sa vraie pensée là-dessus. Mais au
dehors, dans ses écrits, dans sa conduite, il
s' est incliné ; il a célébré l' unité auguste
de l' église et les vertus absentes qu' il
aurait voulu y voir renaître et briller. L' unité
lui paraissait si essentielle et si fondamentale,
qu' il y a tout
 

p277


dirigé, qu' il y a fait plier le détail, là même
où il le sentait fautif et gâté. Il a cru bien
faire en se taisant, en voilant filialement
les désordres de sa mère, en passant outre
sans s' en empêcher ni s' en ralentir dans sa
voie pleine de fruits abondants qui le
consolaient. On conçoit une telle manière de
sentir et de faire (et selon la sincérité)
dans des âmes douces, prudentes, avant tout
affectueuses, coulantes, ennemies de toute dispute,
éprises des beautés, des tendresses et des gloires
catholiques, dans des âmes plus filiales encore
que paternelles, passionnément humbles et
soumises ; ce sont celles-là qui avec saint
François De Sales peuvent dire : " la
douceur, la suavité de coeur et l' égalité
d' humeur sont vertus plus rares que la
chasteté... il n' y a rien qui édifie tant que
la charitable débonnaireté : en icelle comme
dans l' huile de la lampe vit la flamme du bon
exemple. " esprit de trempe bien différente, et
plus âpre que suave, M De Saint-Cyran, qui
s' était également voué, par pensée de soumission,
à ce silence de gémissement , a eu bien de la
peine à le tenir, si toutefois il l' a tenu,
et il est mort fort à temps pour ne pas
éclater.
Une fleur encore, et la dernière, avant de prendre
congé du gracieux saint. Il était intimement
lié, on le sait, avec le président Favre,
jurisconsulte illustre, et ils se donnaient
en s' écrivant le titre de frère . Cette
correspondance si intéressante, et qu' on possède
plus complète aujourd' hui, paraît presque cesser
à partir de septembre 1597 ; c' est que Favre,
jusque-là sénateur de Chambéry, fut alors
appelé comme président du conseil du genevois à
Annecy, où résidait l' évêque de Genève. Vivant
ensemble dans cette ville, ils eurent
 

p278


l' idée, vers 1607, d' y fonder une académie à
l' instar de celles d' Italie ; on en a les
statuts ; la théologie, la philosophie, la
jurisprudence, les sciences mathématiques
et les lettres humaines y devaient être
représentées. Ils l' établirent sous le nom
d' académie florimontane . Le duc de Savoie
accorda des priviléges ; le duc de Nemours en
fut le protecteur. Les séances se tenaient dans
la maison même du président. Une devise ingénieuse
et gracieuse se lisait au-dessous de l' image d' un
oranger portant fruits et fleurs : flores
fructusque perennes ;
ne semble-t-elle pas
déceler le choix du souriant prélat ? Ce fut un
des premiers essais d' académie en-deçà des monts.
Quand des écrivains comme saint François De
Sales et Honoré D' Urfé en étaient, on conçoit
combien la culture littéraire y aurait pu profiter
et s' embellir. Mais Favre, devenu président
du sénat de Chambéry en 1610, quitta Annecy ;
il est à croire que l' académie dès lors ralentit
ses réunions. La mort de François (1622) y dut
causer un dernier préjudice, si toutefois à
cette date elle subsistait encore. Quoi qu' il
en soit, ce prélude d' académie française et des
sciences à Annecy, trente ans juste avant
la fondation de notre académie sous Richelieu,
est à noter et fait honneur aux instincts d' un
pays réputé assez peu littéraire, mais qui eut
pourtant sa poésie au déclin du moyen-âge,
surtout durant le seizième siècle, et à qui
l' on doit Saint-Réal et les deux De Maistre.
Vaugelas en est sorti. Fils du président
Favre, il vint de bonne heure en France et
s' attacha à la cour. Il en sut à merveille la
langue et travailla plus que personne à la
polir. Mais on peut regretter que lui et les
autres premiers académiciens, dans leur esprit
 

p279


de réforme, n' aient pas eu plus de ressouvenir de
cette culture antérieure ; que lui particulièrement,
qui ne sortait pas de Coëffeteau, ait un peu
trop oublié, méprisé les grâces et les libertés
heureuses de ce style à la saint François De
Sales, à la bonne et fine fleur gauloise,
dont son enfance avait dû être nourrie ; qu' enfin
ses ciseaux de grammairien aient tant retranché
à l' oranger odorant de cette académie
paternelle.
Saint François De Sales n' a pas été pour nous,
cependant, une trop longue digression, et ne
saurait nous être imputé à hors-d' oeuvre :
placé vers cette entrée qu' il décore, il devenait
même une proportion et une harmonie dans l' idée
du plan : à l' autre extrémité et au déclin de
notre histoire, nous aurons Malebranche.
 

p280


Xi.
C' est surtout en passant de saint François De
Sales à M De Saint-Cyran que paraît se
vérifier cette belle pensée sur Port-Royal :
" les jansénistes ont porté dans la religion plus
d' esprit de réflexion et plus
d' approfondissement ; ils se lient
davantage de ses liens sacrés ; il y a dans
leurs pensées une austérité qui circonscrit
sans cesse la volonté dans le devoir ; leur
entendement, enfin, a des habitudes plus
chrétiennes. "
cette science bien entendue et justement modérée,
M De Saint-Cyran n' en fait preuve nulle part
d' une manière qui doive nous être d' abord plus
sensible que dans le jugement même qu' il a porté
de saint François De Sales. Dans sa lettre
à M Guillebert sur le sacerdoce, il cite de ce
saint un mot très-énergique sur la rareté des
bons directeurs des âmes parmi les prêtres,
à peine un sur dix mille :
 

p281


" il faut, ajoute M De Saint-Cyran, que
l' esprit de Dieu l' ait conduit en cela,
comme... etc. "
d' ailleurs, dans le très-peu littéraire
Saint-Cyran, la fleur théologique est passée ;
attendons-nous aux épines et aux broussailles.
Rien de moelleux, mais les nerfs mêmes en ce
qu' ils ont souvent de plus mêlé et d' inextricable.
Saint-Cyran peut être dit, pour le style, une
espèce de Ronsard de la spiritualité : il a
été raillé par Bouhours, peu apprécié de Bossuet
et même de Nicole. Mais, au prix de quelque
attention, on découvre en lui beaucoup de
profondeur, de discernement interne, de
pénétrante et haute certitude, beaucoup de
lumière sans rayons, et de charité. lucere
et ardere perfectum est,
a dit saint
Bernard : nous arrivons à ceux qui brûlent,
mais ne luisent pas !
Jean Du Vergier ou Du Verger De Hauranne,
qui fut abbé de Saint-Cyran, naquit à Bayonne
en 1581, d' une famille noble, disent Mm De
Sainte-Marthe, ou qui seulement, au rapport
des jésuites, s' était rendue considérable par
le commerce. Il témoignait dès son enfance, à ce
qu' on assure, toute la vivacité de sa
 

p282


nation. Il nous serait difficile sans doute de
découvrir en lui rien de cette légèreté, de cette
pointe gasconne ou basque, dont Montesquieu,
Bayle et Montaigne nous offrent d' assez
beaux échantillons et assez analogues dans
leur variété : il fait naturellement songer au
sombre et dur saint Prosper D' Aquitaine,
auquel il est du reste si supérieur. Son
ardeur, pour être peu tournée en dehors,
n' avait que plus de fond et d' énergie ; et
puis elle se couvrait moins dans sa jeunesse,
et décelait alors le naturel véhément que le
temps, l' étude et les grands projets mûrirent.
Nicole disait de lui que c' était une terre
capable de porter beaucoup, mais féconde en
ronces et en épines. C' était un caillou
d' Ibérie, dont l' étincelle à la fin devait sortir.
Après avoir fait ses humanités dans sa patrie,
il vint passer quelques mois à Paris, et y suivit
la sorbonne en compagnie de Petau, depuis
jésuite si célèbre, et alors jeune étudiant
comme De Hauranne ; mais les desseins
 

p283


de celui-ci changèrent, et il alla, sur le conseil
de l' évêque de Bayonne, recommencer sa théologie
à Louvain, fameuse école récemment encore
illustrée par les combats sur la grâce des
Baïus, des Lessius. Il ne paraît pas certain
qu' il y connut Jansénius ; du moins ce ne fut
que plus tard à Paris qu' ils se lièrent. Le
jeune De Hauranne étudia à Louvain, non dans
l' université même, mais au collége des jésuites,
et y soutint, le 26 avril 1604, une thèse sur
toute la théologie scholastique, dédiée à son
évêque, laquelle eut grand succès et lui valut
d' insignes louanges de Juste Lipse, l' un des
juges. On trouve dans les oeuvres mêlées de
celui-ci, à la fin de la quatrième lettre de la
cinquième centurie, une attestation détaillée
sur l' assiduité, sur les talents du jeune
théologien, et qui finit en des termes de
pronostic tout à fait glorieux.
Si l' on admet avec Leydecker que le jeune De
Hauranne, au sortir de cette thèse, se mit sous
la discipline du docteur Jacques Janson,
l' héritier des doctrines de Baïus, il put
rapporter de Louvain le germe déjà éveillé de
ses futures doctrines : mais rien n' est moins
prouvé. Revenu à Paris, on n' a que peu de
détails sur sa vie et ses études en ces cinq
ou six années. Un petit écrit de lui, dont on a
fait bruit par la suite, se rapporte à ce séjour
et parut en 1609. Il était
 

p284


lié avec le comte de Cramail, son compatriote
du midi, bel-esprit d' alors et auteur de qualité.
Or, le roi Henri Iv ayant un jour demandé à
quelques seigneurs, par manière de gai retour
sur les anciennes détresses, ce qu' ils eussent
fait si, perdant aussi bien la bataille
d' Arques et obligé de se sauver sur mer, il
eût été jeté loin par la tempête et dans une
barque sans vivres, un d' eux répondit qu' il se
serait plutôt tué, plutôt donné à manger à son
roi, que de le laisser mourir de faim. De
là grand débat. Le roi posa la question : si
cela se pouvait faire sans crime ? Ce fut à qui
la résoudrait. Le comte de Cramail raconta
le cas à M De Hauranne, dont la vivacité
subtile et l' imagination un peu bizarre se
mirent en frais de raisons à l' appui. Le comte
en fut si charmé et les trouva si ingénieuses
qu' il le pressa de les écrire. Il en résulta
un petit livret qu' on publia sans nom d' auteur,
sous le titre : question royale, où est montré
en quelle extrémité, principalement en temps
de paix, le sujet pourroit être obligé de
conserver la vie du prince aux dépens de la
sienne.
ceux qui l' ont lu en l' épluchant
disent qu' il y a jusqu' à trente-quatre
suppositions de cas où un homme se peut tuer
innocemment : je ne les ai pas comptées.
Ce n' était, autant du moins que j' en puis juger
(car M De Saint-Cyran n' a pas l' air gai,
même quand il plaisante), qu' un tour de force,
un jeu d' esprit, une de ces gageures de rhéteur,
comme l' a remarqué Ellies Du Pin ; ainsi
autrefois Isocrate avait fait les éloges
d' Hélène et de Busiris, le philosophe Favorin
celui de la fièvre quarte, Synésius celui des
têtes chauves ; Agrippa
 

p285


célébrait l' âne, érasme la folie, le Bernia la
peste. Mais les ennemis de M De Saint-Cyran ne
le prirent pas sur ce ton, lorsqu' ils
déterrèrent après des années l' opuscule oublié
et qu' on ne savait plus où trouver. Ils le
firent réimprimer en tout ou en partie ; ils le
commentèrent sans rire et d' un air d' horreur,
supposant que dans sa jeunesse il avait
sérieusement approuvé le suicide. C' était un
singulier cas de Werther que cette
question royale . Le père Cotton, confesseur
du roi, et qui tenait fort de ce goût de
bel-esprit casuistique, ayant lu dans le
temps ce petit écrit, le prit au sérieux, mais
diversement, et alla jusqu' à s' écrier, dit-on,
que l' auteur méritait d' être évêque : c' était
aller un peu loin dans l' autre sens. La seule
conclusion que j' en tirerai, c' est que l' auteur
avait dans sa jeunesse l' imagination un peu
fausse et subtile, que ses fleurs ressemblaient
beaucoup à celles des orties. Chacun a ses
frasques de jeunesse : il faut que cela passe.
Les uns, comme Rancé, sont d' abord libertins ;
les autres, comme saint Bernard, sont
fougueusement austères. Il en est qui ont
donné dans les petits vers galants. Chez
M De Saint-Cyran tout l' excès se réduisit
en un peu de fausse thèse subtile, en un brin
de galimatias , comme Nicole lui-même osait
dire en parlant du maître.
Le plus caractéristique, c' est que M De
Saint-Cyran récidiva à quelques années de là,
et un peu plus sérieusement, ce semble. étant
à Poitiers auprès de l' évêque, en 1617, il fit
imprimer un ouvrage sous ce titre : apologie
pour Henri-Louis Chateignier De La
Rocheposai, évêque de Poitiers, contre
ceux qui disent qu' il n' est
 

p286


pas permis aux ecclésiastiques d' avoir recours
aux armes en cas de nécessité.
cet évêque,
en effet, avait pris les armes dans une affaire
contre les protestants au sein même de sa ville,
et les avait battus à la tête d' un gros de
troupes. Ellies Du Pin, au tome second de son
histoire ecclésiastique du dix-septième siècle,
n' a pas dédaigné de donner une fort longue
analyse de ce singulier écrit, où la plaisanterie,
si elle y a quelque part, était par trop lourde
et trop dissimulée. L' auteur y passait en revue,
dans une longue et incroyable liste, tous
les cardinaux, évêques, archevêques, qui ont
porté les armes et fait la guerre sans scrupule.
Mais il remontait, avant tout, jusqu' à la
synagogue se défendant par les armes au temps
des Macchabées, et n' oubliait, on peut le
croire, ni Samuel ni Abraham. Quant aux
exemples empruntés au christianisme et qu' il
semblait vouloir épuiser, il aurait pu les
résumer plus agréablement dans celui de cet
évêque qui, à la journée de Bouvines, allait
écrasant les ennemis avec une masse d' armes,
ne se croyant pas en droit de les pourfendre
par l' épée, ou encore s' en tenir à l' autorité
du bon archevêque Turpin, qu' il cite comme
le fléau des sarrasins dans les combats et comme
le second de Charlemagne. Cette récidive de
paradoxe, de la part de M De Saint-Cyran,
nous paraît assez grave de symptôme : il était
temps qu' il s' arrêtât. Il ressort du moins de
ces deux écrits que sa nature était de celles
qui ont besoin, pour se clarifier et se faire,
de passer d' abord par quelque fatras, et,
comme on le dit en mots francs, de jeter d' abord
leur gourme avant d' être saines.
Au temps du premier écrit, qui, après tout, ne
fut pour lui que le feu d' une matinée, à Paris,
il ne
 

p287


cessait, sans aucun doute, de poursuivre les
études si fortement commencées. Il s' y lia
d' étroite amitié avec Jansénius, qui y était
venu dès 1605 pour étudier également, et aussi
pour refaire sa santé par un changement de
climat. Ils s' étaient vus probablement à
Louvain ; ils n' eurent qu' à se reconnaître.
L' inégalité de force entre les études
théologiques des deux universités dut les
frapper et faire l' objet fréquent de leur
entretien. à Paris, les maîtres les plus
doctes d' alors, comme André Du Val, ne
remontaient pas aux pères et se tenaient aux
scholastiques, compilant d' après eux et enseignant
sur des cahiers. Les deux jeunes amis, en
quête des sources supérieures, sentaient
l' insuffisance et la dégradation de cette
voie ; se plaignant de la mort de la vraie
doctrine, ils avaient soif de la raviver.
Ces idées naissantes étaient celles de quelques
hommes jeunes encore, qu' ils purent rencontrer
sur les bancs et pratiquer, de Gibieuf, par
exemple, depuis célèbre dans l' oratoire. La
faculté de théologie avait élu pour syndic,
en 1608, Edmond Richer, qui se mit à tenir
tête aux jésuites et aux ultramontains : cela
suscitait des pensées. Il paraît que, durant
ce séjour à Paris, Jansénius se fit connaître
en sorbonne, et qu' il aurait pu y recevoir les
honneurs du bonnet, s' il n' avait préféré en
fils pieux se réserver pour Louvain. On dit
aussi que De Hauranne le plaça dans la maison
d' un conseiller à la cour des aides à titre de
précepteur : Jansénius était pauvre et n' avait que
son travail pour vivre. De Hauranne plus
répandu, plus occupé de paraître, songeait dès
lors à un coup d' éclat : si l' on en croit le
père Rapin, il se prépara à fond pour soutenir
contre tous venants la somme de saint Thomas dans
 

p288


une salle du couvent des grands-Augustins du
pont-neuf. On était à la veille de la
cérémonie ; il en avait payé les avances ;
il en fut pour ses frais de tournoi, parce
que le local choisi dépendait de l' université de
Paris, où il n' avait aucun degré et d' où
survint une défense. Mais bientôt les deux
amis prirent un grand parti. Henri Iv venait
de mourir assassiné ; les querelles de la
sorbonne et des jésuites s' irritaient de plus
belle ; une idée, une raison chrétienne et
primitive manquait à tous ces débats, à ces
plaidoiries purement canoniques et gallicanes ;
c' était l' heure ou jamais, en France, de la
fonder. De Hauranne, dans sa haute ambition,
n' hésita plus ; son père dès longtemps était
mort ; sa mère le rappelait instamment : pour
tout concilier, il emmena ou devança, vers 1611,
son ami à Bayonne, et là, dans une terre
appartenant à sa famille, proche de la mer, et
appelée Champré ou Campiprat, il se jeta avec
lui en pleine et unique lecture de l' antiquité
chrétienne et de saint Augustin. Il s' agissait
de retrouver à l' origine la doctrine perdue,
de ressaisir la vraie science intérieure des
sacrements et de la pénitence, de vérifier en
un mot ce qu' ils concevaient et pressentaient,
et de le rendre démontrable par des autorités
à tous les catholiques. Que le dessein fût vague
encore pour eux-mêmes, il flottait au moins dans
leur esprit. Dom Clémencet ne manque pas de
comparer
 

p289


cette vie pénitente et studieuse des deux amis
en ces années, à la célèbre et presque idéale
retraite où vécurent dans un temps saint Basile
et saint Grégoire De Naziance : ceux-ci
pourtant y durent mêler plus de grâce d' esprit
à coup sûr et plus de tendresse d' âme ; il
faudrait chercher de moins doux exemples pour
ces Fulgence et ces Prosper renaissants.
Jamais d' ailleurs avidité de savoir ne fut
plus opiniâtre. Madame De Hauranne mère
disait souvent à son fils qu' il tuerait
ce bon flamand à force de le faire étudier
.
Jansénius, le plus délicat des deux pour le
tempérament, était infatigable ; il ne se
couchait presque pas. Lancelot a vu chez
M De Saint-Cyran un vieux fauteuil à l' un
des bras duquel était adapté un pupitre ; c' est là,
dans ce fauteuil, que Jansénius, quand il
était à Paris, étudiait, habitait presque,
y demeurant la plupart des nuits sans se
coucher. Tout leur exercice à Champré consistait
au jeu de volant, où ils étaient devenus
d' une extrême adresse, et, entre deux chapitres
des pères, ils faisaient plusieurs milliers de
coups sans manquer.
Les cinq années que les deux amis passèrent dans
le pays ne furent pourtant pas de pure retraite
jusqu' au bout. L' évêque de Bayonne,
M Bertrand D' Eschaux, nomma De Hauranne
chanoine de sa cathédrale, et
 

p290


Jansénius principal d' un collége qu' il venait de
fonder. Mais en 1616, étant promu à
l' archevêché de Tours, il dégagea de leurs
fonctions et emmena les deux amis, qui, rendus
à leur dessein, poussèrent jusqu' à Paris
et, après quelque séjour, se séparèrent.
Jansénius retourna à Louvain ; il y était
en mai 1617. à peine arrivé, on l' établit
principal du nouveau collége de Hollande,
appelé Pulchérie . De Hauranne, de son
côté, se rendit à Poitiers auprès de l' évêque,
M De La Rocheposai, à qui le nouvel
archevêque de Tours l' avait recommandé. Il
y obtint d' abord un canonicat à la cathédrale,
puis le prieuré de Bonneville, et enfin, par
une démission de l' évêque même en sa faveur,
l' abbaye de Saint-Cyran en 1620. Il justifia
assurément ces grâces mieux que par
l' apologie dont j' ai parlé, et qu' on
appelait aussi en plaisantant l' alcoran de
l' évêque de Poitiers
, parce qu' elle flattait
un goût très-peu évangélique. Ce belliqueux
évêque étant d' ailleurs élève de Joseph
Scaliger, son érudition se trouvait flattée,
du même coup, très-agréablement.
 

p291


Vers la fin d' août 1620, M D' Andilly, attaché
alors à M De Schomberg, surintendant des
finances, et passant avec la cour à Poitiers,
y vit pour la première fois l' abbé de
Saint-Cyran, dont M Le Bouthillier,
depuis évêque d' Aire (oncle de M De Rancé),
lui avait beaucoup parlé auparavant.
Ce prélat, qui se trouvait à Poitiers
dans ce temps même, les présenta l' un à
l' autre, et l' étroite amitié, qui devait
avoir tant de conséquences, commença entre
eux dès ce moment. M De Saint-Cyran
avait trente-neuf ans environ, et
M D' Andilly trente-et-un. Celui-ci,
déjà fort poussé dans les charges de
finance et d' intendance, était l' un des
hommes les plus actifs, les plus agréables
du grand monde et les plus occupés de l' être ;
" n' y ayant pas un de ces grands (confesse-t-il
dans ses mémoires avec une certaine
satisfaction) que je ne connusse si
particulièrement que je crois pouvoir dire qu' il
n' y a personne en France de ma condition qui
ait eu tant d' habitude et de familiarité avec
eux. " il avait pour principe (ce qu' il enseigne
et recommande fort à ses enfants) de se faire
des amis de toutes sortes de conditions,
depuis le moindre fourrier de la maison
du roi jusqu' au connétable . Il y avait
réussi. C' était l' homme qui se multipliait
le plus en obligeances, en bons offices,
et qui en recueillait le plus en retour.
Sitôt qu' il eut vu M De Saint-Cyran, il
devint un de ses zélés promoteurs dans le
monde, toujours au superlatif, le citant à
tous comme une lumière encore sous l' autel :
il recrutait pour lui des âmes. Dès la fin
de cette année, il le mit en un premier
rapport de lettres avec sa soeur, la mère
Angélique, alors à Maubuisson ; mais
c' est surtout
 

p292


avec le reste de sa famille qu' il le lia sans
plus tarder.
On a les premières lettres que M De Saint-Cyran
écrivit à M D' Andilly après leurs entretiens
de Poitiers. Les brouillons en furent saisis
chez l' abbé lors de son arrestation, et les
jésuites les ont fait imprimer. Le rôle du
futur directeur s' y dessine avec assez
d' évidence et mieux que son talent
d' expression, qui s' y trouve encore des plus
incroyablement embrouillés : mais le caractère
se pose déjà. à l' impétuosité de M D' Andilly
on voit qu' il ne répondit d' abord qu' avec
une sorte de lenteur et même de froideur,
comme pour l' exciter. Ce fut au point que
M D' Andilly en fit quelque plainte à
M De Bérulle, lié avec tous deux.
M De Saint-Cyran répare ce premier calcul
raffiné, par une interminable lettre du
25 septembre 1620, écrite tout d' une traite,
dit-il, et comme s' il eût voulu répandre
l' encre sur le papier
: il a certes réussi
à y noyer sa pensée dans la plus noire
quintessence. En général, une partie de cette
obscurité aussi est voulue. à propos d' un projet
de voyage à Paris (9 mai 1624), on lit :
" ... et là je vous dirai dans les allées de
Pomponne, à la faveur des ombres des arbres,
ce que je n' estimerois
 

p293


pas être assez bien caché dans ce papier. "
c' est à la fin de cette lettre qu' il dit
des fleurs du printemps, qu' elles lui
déplaisent, et parce qu' elles passent trop
tôt, et pour ce que la plus grande part se
perdent sans porter de fruits ;
il préfère
l' extrémité de l' automne, encore que l' on
ne voie sur les arbres que des feuilles
sèches et fanées
: emblème fidèle ou,
comme il dirait, hiéroglyphe de son
talent, qui n' eut que des fruits et pas de
fleurs. Qu' on voie son portrait par Champagne :
c' est un de ces fronts inégaux et fouillés qui
ne trouvent leur beauté qu' en tournant au
vieillard. -il voudrait arracher M D' Andilly
à certaines préoccupations mondaines, à
cette passion académique de phrases qu' il
partage avec Mm De Balzac et De Vaugelas :
" (le 20 d' août 1625)... quand je vous verrai
débrouillé de certaines images qui enveloppent
encore vos lumières et les chaleurs passagères
que vous avez pour Dieu, je deviendrai plus
hardi à vous dire mes pensées... etc. "
ces réticences perpétuelles, ces mystères dans
l' amitié, excitaient D' Andilly, et il se
dévouait de plus en plus. Un dédain marqué et
vraiment altier pour les
 

p294


gloires du monde n' était pas moins propre à le
piquer, à le réduire ; par exemple : " monsieur,
mes occupations, que j' estime valoir pour le
moins autant que toutes celles de votre cour,
ne m' empêchent pas de me souvenir des moindres
choses que je pense vous concerner... " mais ce
n' est pas trop de citer un petit billet où notre
prochain et définitif Saint-Cyran va déjà
grandement s' ouvrir et comme apparaître dans
sa hauteur. La date de l' année manque :
" cet onzième d' août, entre dix et onze heures
de nuit. -j' ai reçu vos deux lettres à la
fois aujourd' hui à neuf heures... etc. "
à cette heure de nuit, dans l' échauffement de la
solitude, dans la présence lointaine et prosternée
d' un disciple soumis, il lâche son secret :
cet homme, qui a
 

p295


plus d' ambition que le cardinal De Richelieu,
et qui, son opposé en tout, son rival, son
rebelle dans l' ombre, n' en sera ni séduit, ni
intimidé, ni vaincu, il est trouvé !
Et quels sont les voies et moyens de cette
monarchie spirituelle à laquelle il aspire ?
Les lettres qu' il reçoit de Jansénius vont
directement nous l' apprendre. Depuis leur
séparation, en effet, ils n' avaient cessé de
correspondre très-activement. Les lettres de
Jansénius, les seules (par malheur) qu' on ait,
saisies chez M De Saint-Cyran avec ses
autres papiers, furent publiées par ses ennemis
comme pièces probantes du grand complot.
Tronquées, mal déchiffrées, et dans un seul
but, elles portent toutefois avec elles leur
cachet suffisant d' authenticité. Très-souvent
inintelligibles de sens, toujours plates de
style, elles restent,
 

p296


à beaucoup d' égards, instructives et historiquement
remarquables. Les premières de ces lettres,
depuis le 19 mai 1617 jusqu' au 4 novembre 1621,
sont en langage ordinaire, c' est-à-dire sans
chiffre ; mais, à partir de ce mois de novembre,
après une entrevue qu' eurent les deux amis,
ils s' entendirent pour se servir désormais
d' un chiffre ou argot qu' on a peine à pénétrer,
au moins dans le détail. Avant cette
complication, on lit assez couramment force
allusions de Jansénius à ses travaux de chaque
jour, aux affaires de Louvain, aux prétentions
des jésuites, des particularités sur les neveux
de M De Saint-Cyran, Barcos et Arguibel, qui
pour leurs études lui étaient confiés. Une phrase
mal faite, par laquelle il écrit à son ami de ne
pas s' inquiéter de la dépense pour Barcos, et
qu' il est à même d' y pourvoir, sans s' incommoder,
avec l' argent du collége, l' a fait accuser
par ses adversaires (l' oserai-je dire ? ) de
vol , de détournement de fonds. En lisant
 

p297


avec loyauté, il paraît clair qu' il ne s' agit que
de faire des avances qui doivent être
remboursées. Dès qu' on touche au jansénisme
proprement dit, on se dérobe difficilement
à ces aménités polémiques. Qu' il suffise
d' avoir montré que nous ne les ignorons pas :
nous en serons très-sobre dorénavant. -je
relève, en les rendant supportables de grammaire,
quelques phrases caractéristiques sur les
projets et sur la doctrine :
" 20 juillet 1617... vous savez, je crois, qu' il
y a longtemps que l' archevêque de Spalatro,
italien, ou de bien près de là, a mis en lumière
un petit... etc. "
cette définition de la religion de Marc-Antoine
De Dominis est assez bien celle qui siérait
aux jansénistes eux-mêmes. Aussi comme Jansénius
paraît l' adopter ! Comme du moins il la
développe avec complaisance, sans ajouter un
mot de blâme ! écoutons-le jusqu' au bout :
" en son petit livret, il dominis promet dix
livres qui regardent presque tous le même sujet.
On les imprime à Londres... etc. "
Saint-Cyran l' entend si bien, que, dans son
petrus aurelius , il ne fera que soutenir
avec plus de prudence la même thèse. Environ
deux ans après cette première
 

p298


nouvelle, on voit, dans une lettre du 19 avril
1619, que Jansénius a failli être chargé par les
chefs de l' université, où il est devenu docteur
en théologie, de réfuter les quatre livres
de Dominis. " mais, du depuis, soit que ma
réponse ne leur plût point, ou qu' ils se soient
ravisés, voyant qu' ils n' auroient pas grandement
honneur de requérir aide d' un homme qui ne fait
que venir au monde, ils se sont refroidis ; dont
je suis très-aise, ayant fort appréhendé cette
charge. " il revient sur ce point à diverses
reprises, se félicitant d' avoir trouvé prétexte
pour se débarrasser d' une réfutation qu' il
abhorre
, dit-il, entièrement .
Le synode calviniste de Dordrecht se tenait alors
en Hollande (1618-1619) : il s' agissait d' y
condamner les doctrines d' Arminius, qui les
avait eues quelque peu molinistes ou
semi-pélagiennes, mais fort charitables
et tolérantes ; qui disait que Jésus-Christ
est mort pour tous les hommes, que chacun a ce
qu' il faut pour se sauver en le voulant, que la
grâce de Dieu n' annule pas la liberté de l' homme,
ni le mérite ou démérite des oeuvres. Le synode
posait pied à pied le contraire. Jansénius se
montre très-attentif aux actes de l' assemblée ;
il en approuve presque entièrement le
symbole, et le trouve à très-peu près catholique.
Nul doute que ces matières remuées là tout à
côté de lui
 

p299


n' aient ajouté à l' émulation de ses études et à la
fermentation de son dessein.
Saint Augustin l' occupe de plus en plus ; il
supporte à peine son collége, et redoute même la
perspective d' une chaire, qui le distrairait
de l' unique étude ; sans cesse il revient à son
auteur favori, dont il dit qu' il lui semble
jusque-là l' avoir lu sans yeux et ouï sans
entendre
:
" que si les principes sont véritables qu' on m' en
a découverts, comme le les juge être jusques à
cette heure que j' ai relu une bonne partie de
saint Augustin, ce sera pour étonner avec le
temps tout le monde. Nous aurions assez des
semaines entières d' en parler. "
il y plonge et replonge, il s' y abîme, mais non
pas en vain ; son dessein prend de la
consistance ; la lettre du 5 mars 1621, qui
précéda de peu l' entrevue avec Saint-Cyran,
est explicite et annonce que tout est mûr pour un
prochain parti. Une sorte de grandeur théologique
s' y déclare :
" cependant je poursuis mes études que j' ai
commencées après un an et demi ou deux ans
environ, c' est-à-dire à travailler à saint
Augustin, lequel... etc. "
 

p300


on assiste chez jansénius au commencement de
cette longue et irrassasiable étude qui lui fit
lire, comme il l' assurait, dix fois tout saint
Augustin (Baïus ne l' avait lu que neuf fois),
et trente fois les traités contre les pélagiens.
Il disait encore qu' il aurait passé agréablement
sa vie dans une île déserte en tête-à-tête
avec son saint Augustin ; et, pour le mieux
pénétrer et ruminer en tous sens, il aurait
voulu vivre au temps de Josué, doublant les
soleils, ou du moins changer de climat avec les
grues, pour voler aux endroits où les jours ont
dix-neuf ou vingt heures. Cette prédilection,
on peut le dire, forcenée, dénote d' avance
l' excès
 

p301


dans les doctrines, dans les résultats ; car si
saint Augustin est à ce point nécessaire,
radicalement essentiel, et à la fois si peu
connu, si difficile à bien connaître (ce que
répète continuellement Jansénius en son
augustinus ), le voilà donc à substituer à
saint Paul, à égaler presque à l' évangile ;
voilà, tout à côté du livre des livres (plus
portatif heureusement), un autre livre, ou
plutôt une dizaine d' in-folio préalablement
indispensables à la droite voie de l' humanité.
Est-ce admisible ? Il y eut, il le faut
reconnaître, dès l' origine de cette doctrine
du jansénisme, une indiscrétion et une
indigestion de science, une prédilection de
savant infatigable et opiniâtre. Quand
Jansénius, dans son ouvrage, d' ailleurs plein
de substance et de beautés théologiques, (que je
ne comparerai cependant pas, comme l' ont fait
de zélés admirateurs, à la Vénus d' Apelle),
-quand il mit au rang des trois concupiscences
celle du savoir , du désir insatiable
d' approfondir, il aurait pu faire retour sur
lui-même et se l' appliquer.
 

p302


M De Saint-Cyran n' était pas ainsi, et, tout
en s' inquiétant fort de la vérité théologique,
il voyait les choses du salut plus en dehors des
livres et de la science. L' entrevue dès longtemps
tramée eut lieu dans l' intervalle de mars à
novembre 1621 ; M De Saint-Cyran alla
jusqu' à Louvain ; son ami ne le reconduisit-il
pas et ne fit-il aucune pointe en France ? Il
est certain qu' ils s' entendirent expressément
dès lors sur le projet et les moyens de relever
la doctrine de la grâce ; qu' ils convinrent de
préparer prudemment et en secret, mais activement,
les bases de la grande oeuvre que Jansénius
exécuterait surtout dans la portion d' érudition,
et dont M De Saint-Cyran propagerait l' esprit
 

p303


dans la pratique. Il paraît même que M De
Saint-Cyran, qui ne se retranchait pas du tout
l' érudition pour cela, avait rédigé d' avance et
qu' il posa avec son ami les têtes des chapitres
les plus importants du livre de l' augustinus .
Après leur séparation, la correspondance redouble
d' activité ; mais le chiffre qui la rend
très-obscure commence. Il n' est plus question
que de la grande affaire de Sulpice
(Jansénius), de la matière de Pilmot ,
des racines qu' on croit avoir découvertes,
d' où sortiront des arbres pour bâtir une
certaine maison ... M De Saint-Cyran s' y
appelle tantôt Rongeart et tantôt Durillon ,
et les jésuites Chimer . Voici qui est
plus clair, je prends çà et là :
" ... je suis aise que vous commenciez à ménager si
bien les personnes qualifiées pour l' affaire
spirituelle ; car je vois bien que cela est
très-nécessaire, comme aussi une très-grande
prudence à mener le bateau... "
on voit que si le style de Jansénius, son
français-flamand, est souvent grossier et plat,
il ne manque pas d' une certaine énergie qui sort
de la pensée. Les adversaires du jansénisme,
et qui y voient de la cabale, ont beaucoup
insisté sur le passage suivant, tout à fait
naïf dans sa crudité :
" le couvent de... est autant passionné pour les
menées de Sulpice , que les carmes sont
pour les religieuses... etc. "
 

p304


les jésuites eurent-ils donc tellement tort quand
ils dirent que Saint-Cyran, une fois entré à
Port-Royal, en fit sa place d' armes ? On
tentait alors par tous les bouts la congrégation
de l' oratoire. Rien n' importe à une idée
naissante comme d' avoir un corps pour soi.
En preuve du tour d' esprit dur, sombre, de
Jansénius, de son imagination tenace et
rapportant tout à ses fins, on peut prendre ce
qu' il dit, dans sa correspondance, d' un livre
qu' il avait lu et qui l' avait fort frappé,
sur des filles possédées ; on était alors en
France dans une sorte d' épidémie de sorcellerie
entre le procès de la maréchale d' Ancre et
celui des religieuses de Loudun :
" je voudrois, écrit-il, que vous lussiez ce livre
dessus dit qui parle fort de l' ante-Christ,
et (savoir) quelle estime vous en aurez... etc. "
il revient, dans la lettre suivante, sur l' accord
étrange qu' il trouve entre les caractères de
ces trois filles possédées et ce qu' ils
avaient eux-mêmes prévu autrefois de
l' ante-Christ. Voilà de quoi nous trahir à
nu ces imaginations fortes et lugubres :
sommes-nous jetés assez
 

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loin de saint François De Sales, qui voulait
qu' on marchât dans le salut tout doucement et
bellement ? Au sortir de l' entretien de
quelque doux et clément solitaire de Lérins,
nous tombons en plein saint Prosper. Un autre
trait que je relève encore dans ces lettres de
Jansénius, c' est ce qu' il dit du livre de
Florent Conrius, cordelier irlandais, devenu
archevêque de Thuan en Hibernie et
longtemps son familier de Louvain, sur la
peine des enfants morts sans baptême
: il
adopte entièrement cet écrit tout consacré à
prouver, d' après des passages de saint Augustin,
que ces enfants mort-nés sont condamnés aux
peines sensibles, voire même au feu .
L' opuscule de Conrius a depuis été imprimé
à la suite de l' augustinus de Jansénius :
c' est une conclusion fâcheuse, une perspective
tout au moins inopportune et révoltante pour le
sens ordinaire. Mais cet esprit vigoureux,
opiniâtre, sans discrétion ni délicatesse, ne
marchandait en rien : il n' était pas, comme
il le dit, pour adoucir les choses en y
mettant un peu de sucre
, avec un forte
ou un fortassis . Dans ces temps mauvais
qui lui semblaient tout propres à susciter
sans plus de retard l' ante-Christ, il ne
croyait pas qu' il y eût aucun ménagement de
doctrine à apporter, mais bien qu' il fallait faire
une sortie dans le siècle avec toutes les
armes, avec les barres de fer rougies et
les bouches à feu de l' arsenal. Seulement,
à cette conviction sombre mêlant la ruse et
l' habileté dont sont capables même les esprits
restés un peu barbares, il
 

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attendait l' heure de faire sa sortie et couvait le
secret avec prudence.
Pour ne pas charger Jansénius toutefois et ne pas
rester ici avec lui sur une impression trop
fâcheuse, en attendant que j' y revienne avec
quelque détail, j' ajouterai aussitôt ce qui
peut aider à l' idée complète qu' on s' en doit
former. Nature de forte trempe et d' un acier
mal poli, il était capable de bien des sortes
d' emplois. Ce lecteur insatiable et vorace de
saint Augustin était un négociateur habile :
deux fois, en 1624 et en 1626, il fut envoyé
par l' université de Louvain en Espagne pour
s' opposer aux prétentions des jésuites qui
voulaient acquérir à leur collége les
priviléges universitaires : il s' acquitta
de cette mission avec adresse, fermeté, et
grande considération pour lui-même. Son
occupation principale aux livres ne l' empêchait
pas d' avoir l' oeil aux choses du monde et à la
politique d' alentour. En 1633, consulté
pendant la guerre par les seigneurs de Flandre,
qui voyaient le pays ouvert à l' invasion
hollandaise et peu secouru de l' Espagne,
son avis fut qu' en conscience on aurait pu
secouer le joug espagnol, traiter directement
avec la Hollande, et se cantonner à la manière
des suisses. On lui a fait dans le temps, et
Petitot lui a refait de nos jours, un crime
de cette solution hardie : ce n' est certes pas
nous
 

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qui la lui reprocherons. Il proposait dans cette
consultation qu' il osa donner par écrit, et qui
fut même trouvée, dit-on, parmi les papiers du
duc d' Arschot, compromis en cette affaire,
d' unir les catholiques flamands avec les
hollandais protestants,
et de composer un
corps mi-parti des deux créances . Peu après,
à l' occasion de la déclaration de guerre de la
France (1635), et pour corriger sans doute
l' impression qu' avait pu faire cet écart
séditieux de conduite dans l' esprit de la
cour de Madrid, mais aussi, il est permis
de le croire, par un fonds d' impulsion
patriotique, il composa, de concert avec le
président Roze, sous le titre de
mars gallicus , un pamphlet latin des plus
énergiques contre la prérogative des rois
très-chrétiens, contre la politique du
cardinal De Richelieu en particulier, et le
choix des alliés luthériens et calvinistes que
se donnait ce prince de l' église romaine :
les désastres qui en résultaient pour
l' Allemagne catholique s' y dépeignaient
vivement. L' auteur en faisait porter la
responsabilité à Louis Xiii, à ce roi dit
le juste , qu' il raillait sur ce surnom :
" or, que le roi très-chrétien ne se trompe
point, et qu' il ne croie pas que sa conscience
soit pure et déchargée du crime de
lèse-religion, pour quelques sentiments de
piété qui passent pour lui être ordinaires
et qu' il a même prouvés, dit-on, en versant
 

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d' abondantes larmes, quand le récit de la ruine
des églises allemandes et des désastres de la
religion retentissait à ses oreilles... le roi
Hérode aussi fut marri de la mort de saint
Jean-Baptiste, aux discours duquel il prenait
plaisir ; mais une autre volonté plus forte que
la sienne ayant parlé, il le livra au supplice :
sed alia dominante voluntate, necandum
dedit.
" tout cela était sanglant. Les
horreurs de la prise et du sac de Tirlemont
par les armées combinées française et
hollandaise, de Tirlemont qui n' était qu' à
trois lieues de Louvain, -les avanies et
indignités commises contre les religieuses,
les églises et le saint-sacrement, -étaient
vivement étalées, et par un proche témoin tout
plein de son objet. Le livre porta coup ; il
s' en fit plusieurs éditions ; on le traduisit
en français. Richelieu en fut atteint et piqué
au vif. Il en garda une bonne note, qui se
retrouvera en temps et lieu, contre les amis
de Jansénius en France. L' Espagne paya le
service par l' évêché d' Ypres. Jansénius nous
apparaît déjà plus au complet, ce semble : un
de ces hommes, comme il l' a dit de lui-même,
qui ne sont pas faits pour être pédants
 

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d' école toute leur vie
. Il se comparait dans
ses vivacités (et plus agréablement qu' on
n' attendrait de lui) à un salpêtre enflammé
qui brûle en un instant et se dissipe sans
laisser odeur ni fumée. Son portrait physique
achèverait l' image ; on le peut voir à
Versailles : il y est jeune, le nez long et
assez aquilin, le front haut, le menton saillant,
maigre, une figure tout osseuse, une moustache
fière comme d' un cavalier. Ce n' est pas la figure
toute rentrée et ramassée, plus compliquée et
plissée de mille rides, que nous offre
Saint-Cyran à soixante-deux ans dans ce beau
portrait par Philippe De Champagne ; c' est
bien encore moins la figure longue, lisse,
bénigne, fine, blanche, et adoucie de lumière,
de saint François De Sales.
Il faut à toute force s' habituer à voir les
hommes, et les plus honnêtes et les plus pieux,
sous leur multitude d' aspects possibles et dans
toute leur diversité de caractère, de tempérament,
d' écorce. Car l' homme est fini, borné ; si
grand et si saint qu' il soit, il n' embrasse
pas tout ; il a son angle singulier sous lequel
il prend le bien. Or le bien, le vrai, qui n' a
qu' un centre, a une infinité d' angles, ou
plutôt c' est là une illusion de nos sens :
tous ces angles que nous isolons trop souvent
et où nous nous heurtons, infiniment rapprochés
qu' ils
 

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sont dans l' absolue réalité, ne font qu' une
seule et même sphère au sein de laquelle, dès
ici-bas, nous devons tendre. -l' on demandait
un jour à Jansénius quel était l' attribut de
Dieu qui le frappait de plus : la vérité,
répondit-il. Aussi il la méditait continuellement ;
il la cherchait nuit et jour dans l' étude ;
et on l' entendait quelquefois, aux rares moments
de relâche où il se promenait dans son jardin,
s' écrier, en levant les yeux au ciel et avec un
profond soupir : ô vérité ! ô vérité !
saint François De Sales, si on lui avait
demandé quel attribut divin le touchait le plus,
aurait répondu sans doute : charité du fils,
charité ! Humilité !

Saint-Cyran, à la même question, aurait répondu
peut-être : puissance, redoutable puissance
du père ! Abîme ! éternité !
-tous les trois
auraient eu raison, et, pour que rien ne leur
manque, il ne s' agit que de les unir.
Cette nature de Jansénius si âpre et si rude de
fibre, si obstinée au seul vrai, même au vrai dans
la crudité où il ne se peut porter, avait (la
même correspondance le prouve) des attaches
de coeur très-vives pour Saint-Cyran. Après
leur séparation de 1617, à la première lettre
qu' il reçut de son ami devant le jeune neveu
Barcos et d' autres témoins, il fut contraint,
dit-il, d' imiter le patriarche Joseph,
et de sortir ou du moins de ne pas lire en ce
moment jusqu' au bout, de peur de trop lâcher
la bonde
à ses larmes. Après l' entrevue de
1617, à la prochaine lettre qu' il écrit, il est
encore question de ses larmes au départ, et de
celles que Saint-Cyran le premier avait
versées. Cela fait honneur aux hommes austères,
quand ils pleurent.
 

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Les deux amis se revirent de nouveau, le 1 er mai
1623, à Péronne ; Jansénius y arriva à cheval le
samedi 29 avril au soir, pour entrer,
dit-il, avec le mois de mai en France :
cette réjouissance de printemps ne leur
servit qu' à conférer plus à fond de leur
dessein, dans lequel il paraît que quelque
variation était survenue. Ils se quittèrent plus
confirmés que jamais à le poursuivre ; Jansénius
revint à ses livres et à son augustinus ,
M De Saint-Cyran à ses études aussi et à ses
directions de conscience par lesquelles il
s' acheminait dans le monde. Lors des deux
voyages qu' il fit à Madrid, Jansénius, à son
passage à Paris, ne manqua pas de revoir encore
Saint-Cyran. Celui-ci avait laissé en 1621
son évêque de Poitiers, et demeurait d' habitude
à Paris au cloître notre-dame, au logis de
m le sous-chantre
.
C' est en juillet 1623, peu après le retour de
Péronne, que M De Saint-Cyran écrivit à la
mère Angélique pour la féliciter de son acte de
charité envers les trente soeurs de Maubuisson
qu' elle avait, quelques mois auparavant, données
à Port-Royal. Il s' était trouvé justement en
visite chez Madame Arnauld au moment où sa
fille lui faisait demander les carrosses de
conduite, et avait été informé de tout. Il date
sa lettre de Châtres , aujourd' hui Arpajon.
Le commencement en est bien
 

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entortillé et de deux pages en excuses, tout en
disant qu' il n' en est pas besoin. J' en donnerai
le seul endroit remarquable, et où respire,
comme sous un air farouche, un énergique
sentiment d' amour du prochain en Dieu :
" Dieu a une excellence si élevée au-dessus des
plus hautes pensées de notre esprit et de notre
foi, que c' est le servir bassement que de ne
courir pas des risques dans l' exercice de la
charité... etc. "
ainsi, pour M De Saint-Cyran, la charité
envers les hommes dépend toute de l' amour et de
la foi envers Dieu ; il faut aller au-devant
du pauvre, du même mouvement par lequel on allait
primitivement au martyre ; et s' il y a
obligation de secourir le corps de l' indigent,
c' est surtout en vue de l' âme. Là même encore,
en ce sujet clément, l' aspect austère, l' abord
escarpé, et un point de départ opposé à la
tendresse naturelle.
M De Saint-Cyran, bien qu' alors domicilié à
Paris, n' y habita tout à fait régulièrement
qu' après la mort de M Le Bouthillier, évêque
d' Aire, qu' il allait fréquemment
 

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assister dans le gouvernement de son diocèse.
En ces années 1623-1625, il devenait de plus en
plus lié avec tout ce qu' il y avait d' éminent
et d' influent dans le monde ecclésiastique. Son
étroit commerce avec le père De Condren de
l' oratoire datait de Poitiers ; il possédait
surtout le coeur du père De Bérulle, premier
général de cette congrégation ; il soignait fort
sa bonne grâce, et ne perdait aucune occasion de le
servir. Il demandait à Jansénius une approbation
en forme (à titre de docteur) du livre des
grandeurs de Jésus qu' allait publier
Bérulle ; Jansénius la donnait de confiance,
en vue des secours qu' on pouvait tirer des
pères de l' oratoire, mais en avertissant de
prendre garde que quelque chose dans l' ouvrage ne
touchât de travers les matières de grâce. Dans
la querelle entre les carmes et M De Bérulle
pour la conduite des carmélites, plusieurs de
celles-ci émigrèrent en Flandre ; Jansénius,
de l' avis de Saint-Cyran, y soutint les droits
de Bérulle et s' appuya du mémoire qu' avait écrit
à ce sujet M De Marillac. Il aida de plus,
toujours dans la même considération d' avenir,
à l' introduction des pères de l' oratoire en
Flandre, ainsi qu' aux missions qu' ils
entreprirent de là en Hollande et dont le
père Bourgoing fut le chef. Tout cela
contribua à former la plus étroite familiarité
de M De Saint-Cyran avec M De Bérulle ;
c' est chez ce cardinal qu' il rencontra pour la
première fois M Vincent De Paule. Il trouva
moyen de lui rendre dès l' abord un notable office
dans un procès pour la maison de saint-Lazare
que M Vincent travaillait à établir, et dont
le local lui était disputé par les religieux
de saint-Victor : M De Saint-Cyran insista
si fort auprès de son intime ami M Jérôme
Bignon,
 

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avocat-général, qu' il lui fit changer ses
conclusions d' abord peu favorables à M Vincent,
et ce dernier, dit-on, en fut si touché, qu' au
moment du gain du procès il courut au cloître
notre-dame, où demeurait notre abbé, et lui fit
des remercîments passionnés, jusqu' à tomber
à genoux, déclarant qu' il venait lui rendre
hommage d' une maison qu' il tenait de lui.
Le grand patron de M Vincent M De Gondi
de l' oratoire (père du cardinal De Retz),
marquait une profonde considération aussi,
et qui ne se démentit jamais, pour la vertu du
docte personnage. Richelieu, enfin, avait
connu Saint-Cyran avant les jours d' élévation
suprême et lorsque, n' étant encore qu' évêque
de Luçon, il venait visiter à Poitiers son
voisin et confrère M De La Rocheposai. Il
avait pénétré d' un coup-d' oeil cet autre esprit
superbe, et l' avait jugé de ceux qu' il fallait
s' attacher. Richelieu, comme Bonaparte, comme
tous les grands despotes, ne voulait qu' aucune
personne de valeur restât hors de sa sphère de
puissance. Il ne craignait pas de faire les
 

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avances, mais malheur si l' on n' y cédait pas !
Qui n' était point pour lui et à lui était vite
réputé contre lui. Ces ambitieux de haute volée
sont pires que les déesses, qui ne pardonnent
pas un dédain : spretaeque injuria formae.
sans en parler à M De Saint-Cyran, le
cardinal le fit porter d' abord en qualité de
premier aumônier sur l' état de la maison
d' Henriette, reine d' Angleterre, lorsqu' on
préparait son mariage en 1625. Mais
M De Bérulle eut beau lui montrer en
perspective l' utilité du rôle à remplir à
l' égard des hérétiques d' outre-mer, l' ami de
Jansénius ne put consentir à cette honorable
déportation, qui eût ruiné tout son dessein.
Non découragé de ce premier refus, le cardinal