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PORT ROYAL

PRÉFACE

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Voyageant en Suisse durant l' été de 1837, au
milieu des émotions poétiques et de ce bonheur
de chaque moment que suscite à l' âme la nature
du grand pays dans sa magnificence, j' y rêvais
aussi de plus longs loisirs pour achever une
histoire depuis longtemps méditée et déjà
ébauchée. J' en parlais un jour au hasard,
sans autre but que de m' épancher et de me
plaindre un peu des obstacles ; mais j' en
parlais à des amis en qui nulle parole ne
tombe vainement. Ce mot recueilli, porté
ailleurs, également agréé et favorisé par
d' autres amis inconnus, fructifia à mon
avantage, et me revint tout mûri et sous une
forme bien flatteuse. Il en résulta l' honorable
proposition qui me fut faite d' un cours à
professer sur Port-Royal à l' académie de
Lausanne.
 

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Après quelque première méfiance de mes forces, je
me décidai et n' eus ensuite qu' à m' en applaudir.
Une bienveillance sérieuse m' y a pris au début
et m' a soutenu jusqu' au terme. Je serais trop
simple de sembler croire cette bienveillance
tout à fait unanime, rien n' est unanime nulle
part ; mais il serait ingrat à moi de ne pas
la croire générale. Le livre que j' offre
maintenant aux lecteurs, et qui est sorti
de ces leçons, porte en plus d' un endroit
la trace de son origine locale, et j' avoue que
j' ai peu cherché en ce sens à y effacer. Cette
destination particulière d' une histoire toute
particulière elle-même me plaît, et, ce semble,
ne messied pas. Le beau lac, au cadre auguste,
dont les rivages tant célébrés ont eu de tout
temps de délicieuses retraites pour les gloires
heureuses et des abris pour les infortunes, a
offert un nid de plus à une doctrine étouffée,
qu' il plaisait à un esprit libre d' y transplanter
un moment, et dont l' exposition n' aurait jamais
eu ailleurs tant de soleil et de lumière. Là,
me disais-je, Rousseau jeune a passé ; plus
tard, son souvenir ému y désignait, y nommait pour
jamais des sites immortels. Là-bas, Voltaire a
régné ; Madame De Staël a brillé dans l' exil.
Byron, dans sa barque agile, passait et
repassait vers Chillon. Ici même, Gibbon
accomplissait avec lenteur l' oeuvre historique
majestueuse, conçue par lui au Capitole. J' y
viens avec mes ruines aussi : pauvres ruines de
Port-Royal, combien
 

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modestes et imperceptibles auprès de celles de
l' antique Rome ! Mais c' est le cas de se répéter
avec Pascal que la vraie mesure des choses est
dans la pensée. Ici, à Lausanne encore, me
disais-je, le mysticisme de Madame Guyon,
repoussé d' autre part, s' est réfugié, s' est
ramifié non sans fruit, et n' a pas tout à fait
cessé de vivre ; le jansénisme, son vieil
ennemi, trouvera-t-il asile à côté ? Dans cette
patrie de Viret, dans ce voisinage de Calvin,
il me semblait que c' était le lieu de tenter, s' il
se pouvait, l' alliance autrefois tant imputée
à Port-Royal et tant calomniée, mais de la tenter
surtout à l' endroit de la fraternité
chrétienne et de la charité intelligente.
Ainsi allaient mes pensées, cherchant partout
à l' entour dans cet horizon et se créant à
plaisir des points d' appui, des rapports de
contraste ou de convenance.
Aujourd' hui que, détaché de ce premier cadre, le
livre paraît dans un monde plus vaste et devant
un public plus indifférent, la perspective est
autre. Je ne dirai pas qu' elle me sourit autant
que la première, ce serait mentir. Je ne dirai
pas que je compte trouver pour le livre ce que
j' ai obtenu ailleurs pour les idées, abri et
soleil. Mais, en ayant si longtemps commerce
avec des hommes de constance, mainte fois
contrariés et battus, j' ai du moins appris
d' eux à ne pas trop me fonder au dehors, même
quand je suis forcé de m' y produire. Quoi
qu' il en soit, je me livre avec confiance aux
juges quelque
 

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peu bienveillants. Le discours d' ouverture
prononcé à Lausanne, et publié peu après dans
la revue des deux mondes , demeure
l' introduction naturelle du nouveau travail,
et c' est par là, sans y rien changer, que je
commence.
(1840.)
 

 

DISCOURS ACADEMIE LAUSANNE


 

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discours
prononcé
dans l' académie de Lausanne
à l' ouverture du cours sur Port-Royal,
le 6 novembre 1837.
Messieurs,
appelé par la bienveillante proposition du conseil
d' instruction publique et par la libérale
décision du conseil d' état à professer, bien
qu' étranger, au sein de votre académie,
présenté en ce moment, installé dans cette
chaire avec des paroles d' une si flatteuse
obligeance par m le recteur même de cette
académie, c' est, avant tout, pour moi un
besoin autant qu' un devoir d' exprimer
publiquement ma respectueuse gratitude, et de
dire combien je me sens touché d' un honneur
dont mon zèle du moins s' efforcera d' être digne.
Le sujet qu' on a bien voulu agréer pour la
matière de ce cours, et que des études, des
prédilections, déjà
 

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anciennes, suggéraient à mon choix, est
singulièrement fait pour soutenir ce zèle et
pour l' avertir d' apporter tout ce qu' il
pourra de lumières. La littérature française
se trouvant de tout temps si bien représentée
auprès de vous par un homme d' un esprit, d' un
sens aussi droit et ferme qu' élevé, ce ne
pouvait être d' ailleurs que par un coin plus
spécial, et comme par un canton réservé, hors
des routes largement ouvertes, qu' il y avait
lieu de songer, pour mon compte, à l' aborder
aujourd' hui : j' ai choisi à cet effet Port-Royal.
Port-Royal pourtant, messieurs, est un grand
sujet. Ce qu' il a de particulier en apparence
et de réellement circonscrit ne l' empêche pas
de tenir à tout son siècle, de le traverser
dans toute sa durée, de le presser dans tous
ses moments, de le vouloir envahir sans relâche,
de le modifier du moins, de le caractériser et
de l' illustrer toujours. Ce cloître d' abord
rétréci, sous les arceaux duquel nous nous
engagerons, va jusqu' au bout du grand règne
qu' il a devancé, y donne à demi ou en plein
à chaque instant, et l' éclaire de son désert
par des jours profonds et imprévus. Comment la
réforme d' un seul couvent de filles, et dans le
voisinage de ce couvent la société de quelques
pieux solitaires, purent-elles acquérir cette
importance et cette étendue de position,
d' action ? C' est ce que ces entretiens, messieurs,
auront pour objet de développer sous bien des
aspects et d' éclaircir.
Au commencement du dix-septième siècle, l' église,
 

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-l' église catholique, -était dans un état de
danger et de relâchement qui exigeait sur tous
les points une réparation active ; le seizième,
en effet, avait été pour elle un désastre.
Quoiqu' en remontant de près aux différents
âges de la société chrétienne, on y retrouve
presque les mêmes plaintes sur la décadence
du bien et l' envahissement du désordre, quoiqu' à
vrai dire il en soit des meilleurs siècles
chrétiens comme des plus saintes âmes, qui
néanmoins luttent encore, contiennent en elles
le mal, et sont sans relâche aux prises
avec lui, le seizième siècle se détachait
réellement et manifestement de tous ceux qui
avaient précédé, par la vigueur de l' agression,
par la nouveauté et l' étendue des plaies
qu' il avait faites. La connaissance de
l' antiquité, en débordant, avait apporté à
une foule d' esprits supérieurs une sorte de
nouveau paganisme et l' indifférence pour la
tradition chrétienne. La séparation de Luther
et de Calvin, de quelque point de vue qu' on la
juge, là où elle n' avait pas triomphé, avait été
une grande cause d' ébranlement. Les railleurs
et les douteurs, comme Rabelais ou Montaigne,
bien qu' encore isolés, levaient la tête en plus
d' un endroit. L' intelligence vraie de l' antique
esprit chrétien, que les confesseurs de
Genève et d' Augsbourg s' efforçaient de
ressaisir, n' existait plus dans les écoles
catholiques ; la théologie scolastique se
maintenait sans la vie qui l' avait animée
en ses âges d' inauguration ; les sources
directes des pères étaient tout à fait
négligées. En Espagne, en Italie, les
réformes partielles de sainte Thérèse, de
saint Charles Borromée, donnèrent signal au
grand effort qui devenait nécessaire au sein
de l' église romaine pour résister à tant de
causes ruineuses. Saint
 

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Ignace et son ordre, en se portant expressément
contre le mal, firent de grandes choses, et
pourtant devinrent bientôt eux-mêmes une
portion de ce mal, en voulant trop le combattre
sur son terrain, avec ses propres armes
mondaines, et en ignorant trop l' antique esprit
pratique intérieur. En France particulièrement,
aux premières années du dix-septième siècle,
tout restait à relever et à réparer. Les guerres
civiles, attisées au nom de la religion,
l' avaient d' autant plus outragée et abîmée.
Henri Iv, en rétablissant l' ordre politique
et la paix, fournit, en quelque sorte, le lieu
et l' espace aux nombreux efforts salutaires qui
allaient naître, et dont Port-Royal devait être
le plus grand.
Autant le seizième siècle fut désastreux pour
l' église catholique (je parle toujours
particulièrement en vue de la France),
autant le dix-septième, qui s' ouvre, lui
deviendra glorieux. La milice de Jésus-Christ,
dans ses divers ordres, se rangera de nouveau ;
des réformes, dirigées avec humilité et science,
prospéreront ; de jeunes fondations, pleines
de ferveur, s' y adjoindront pour régénérer.
Au milieu de ces ordres brillera un clergé
illustre et sage ; et Bossuet, dans sa chaire
adossée au trône, dominera. De tous les
beaux-esprits, les talents et génies séculiers
d' alentour, la plupart s' encadreront à merveille
dans les dehors du temple ; aucun, presque aucun,
ne soulèvera impiété ni blasphème ; beaucoup
mériteront place sur les degrés.
Eh bien ! Ce dix-septième siècle, si réparateur
et si beau, arrivé à son terme, mourra un jour
comme tout entier. Le dix-huitième siècle, son
successeur, en tiendra peu de compte par les
idées, et semblera plutôt,
 

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sauf la politesse du bien-dire et le bon goût
dans l' audace (bon goût qu' il ne garda pas
toujours), -semblera continuer immédiatement
le seizième. On dirait que celui-ci a coulé
obscurément et sous terre à travers l' autre, pour
reparaître plus clarifié, mais non moins
puissant, à l' issue. Entre tant de causes qui
amenèrent un résultat si étrange en apparence,
la destinée de Port-Royal doit être pour
beaucoup. Une connaissance approfondie des
doctrines de ceux que l' on comprend sous ce
nom, des obstacles qu' ils rencontrèrent, de la
ruine de leurs projets, et de la fausse voie,
je le crains, où la persécution les poussa, est
faite pour éclairer cette grande question de la
marche générale des idées, qu' il ne faut jamais
aborder, autant qu' on le peut, que par des
aspects précis.
Port-Royal, ai-je dit, ne fut pas un effort
isolé. Quelques mots d' énumération sur l' ensemble
et la diversité des efforts religieux qui se
tentèrent en France à cette époque, dès ce
commencement du dix-septième siècle, serviront
à mieux environner dans vos esprits, à mieux
situer par avance le point de départ et les
circonstances premières de l' entreprise même,
à l' histoire particulière de laquelle nous nous
consacrerons.
Vers 1611, trois hommes se trouvèrent réunis un
jour pour consulter sur ce que leur suggérerait la
volonté de Dieu par rapport à la restauration
de l' église. Après s' être mis tous trois en
prière et en méditation, l' un d' eux, le plus
âgé, M De Bérulle, dit que ce qui venait de
lui paraître avant tout désirable était une
congrégation de prêtres savants et vertueux,
capables d' édifier par leurs actions, par leurs
paroles et leur enseignement. Le second,
M Vincent (De Paul),
 

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dit que ce qui lui avait paru le plus urgent, eu
égard à l' ignorance et au paganisme véritable des
gens de campagne, c' était de fonder une
compagnie d' ouvriers apostoliques et de prêtres de
mission pour rapprendre le christianisme aux
peuples ; et le troisième, M Bourdoise, dit
que ce qui lui avait été inspiré en ce moment
et dès l' enfance, c' était de rétablir la
discipline et la régularité dans la cléricature ,
et, à cet effet, de faire vivre en commun les
prêtres des paroisses. Et, à partir de là, ces
trois hommes n' avaient pas tardé à fonder,
l' un l' oratoire, l' autre les missions, et le
troisième sa communauté des prêtres de
saint-Nicolas-du-Chardonnet.
Vers le même temps (1610), Madame De Chantal,
sous la conduite de saint François De Sales,
commençait l' institut de la visitation. Par
l' introduction à la vie dévote , publiée
précédemment, et qui eut un succès universel,
le saint évêque réveillait le goût de la
dévotion intérieure et tendre, principalement
parmi les personnes du sexe.
Dès 1600, Henri Iv avait pourvu à la réforme de
l' université, qui était tombée, pendant la ligue,
dans un état honteux de dilapidation et de
dissolution. Edmond Richer, docteur en
Sorbonne, ci-devant ultramontain déclaré,
un de ces hommes de logique et d' ardeur qui,
comme nous en avons d' illustres exemples de nos
jours, passent soudainement et sincèrement
d' un extrême à l' autre, Edmond Richer avait,
plus que personne, contribué, sous le titre de
censeur, et quelquefois au risque de sa vie, à la
réforme de cette institution gallicane, au nom
de laquelle Antoine Arnauld, avocat, le père
de tous les Arnauld, avait
 

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si véhémentement plaidé contre les jésuites en
1594.
D' autres réformes ou des fondations de
congrégations secondaires s' ajoutaient à
celles-là, et achevaient l' ensemble du mouvement.
Le vénérable César De Bus fondait les prêtres
de la doctrine chrétienne , M Charpentier
les prêtres du calvaire en Béarn, puis ceux du
mont-Valérien près Paris, le père Eudes
les eudistes. La réforme illustre de
saint-Maur s' introduisait en France en
1618 ; dom Tarisse, quand il fut élu général
en 1630, y donna l' impulsion aux grandes
études. M Olier instituait la congrégation
de saint-Sulpice.
Il y avait des évêques que l' exemple de saint
Charles de Milan et de saint François De
Sales animait d' une ferveur de sainteté, comme
M Gault, évêque de Marseille.
Les histoires particulières qu' on a écrites de ces
hommes à piété active commencent chacune
d' ordinaire par un exposé de l' état déplorable
de l' église à la fin du seizième siècle, et
rapportent à celui dont on retrace la vie
l' idée principale d' une restauration religieuse.
Tous y concoururent, d' abord sans s' entendre,
et bientôt se rejoignirent, s' entendirent, ou
quelquefois se combattirent dans leurs
efforts.
Mais, même avant 1611, deux hommes, alors
très-jeunes, les pères de l' entreprise qui doit
fixer notre attention, arrivaient à en concevoir
une précoce et profonde idée. Jansénius, venu
de Louvain à Paris pour motif d' étude et de
santé, et M Du Vergier De Hauranne, depuis
abbé De Saint-Cyran, de quatre ans plus âgé
que lui, se rencontrèrent ; et, causant de
leurs lectures, de leurs pensées, ils
reconnurent que les maîtres d' alors, asservis
à des cahiers de
 

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scolastique, ne remontaient plus à l' esprit de la
véritable antiquité chrétienne. Ils résolurent
d' aller droit à ces sources ; et, pour s' y
mieux appliquer, M De Saint-Cyran emmena
son ami Jansénius à Bayonne dans sa famille ;
là, depuis 1611 jusqu' en 1617, ils étudièrent
ensemble toute l' antiquité ecclésiastique, les
conciles, les pères, et surtout saint Augustin.
Cependant, par un concours invisible, vers le
moment où, se rencontrant au quartier-latin, ils
se faisaient ainsi part de leurs doutes, de leurs
projets, en 1608, dans un monastère situé à
six lieues de là, proche Chevreuse, une jeune
abbesse de seize ans et demi se sentait poussée
de son côté à la réforme de sa maison, de la
maison de Port-Royal des Champs.
De la rencontre, de l' union et, pour ainsi dire,
du confluent qui s' opéra ensuite, nous le verrons,
entre l' oeuvre de cette jeune abbesse et l' oeuvre
de Saint-Cyran, se composa le Port-Royal
complet, définitif, celui des religieuses et des
solitaires : pratique méditée, doctrine pratiquée,
pénitence et science.
Tel fut, messieurs, le vrai point de départ
d' où naquit, au commencement du dix-septième
siècle, ce que nous y suivrons pas à pas se
développant et s' y faisant une si grande place.
J' ai voulu vous bien indiquer d' abord, vous
décrire, au moins en raccourci, l' heure sociale,
l' heure religieuse où se conçut la réforme de
Port-Royal, et, en quelque sorte, les
circonstances générales du ciel au moment et à
l' entour de ce berceau. Si maintenant nous nous
transportons tout d' un coup au but et au
résultat, à la chose accomplie autant qu' elle
put l' être, nous apprécierons rapidement
l' étendue et les termes divers de cette grave
et intéressante
 

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destinée. Dans le dogme et le fond de la
doctrine chrétienne, dans la forme extérieure
et la constitution civile de la chose religieuse,
dans ce qu' on appelle aujourd' hui la marche de
l' esprit humain, dans la littérature, dans
l' ordre des vertus morales et des vies
touchantes, de ces vies mêmes auxquelles de loin
s' attache un intérêt de sentiment, Port-Royal
a marqué beaucoup ; il a tenté des pas, des
retours ou des progrès, qui n' ont pas tous été
vains, et laissé des traces, des ruines illustres,
que nous ne pourrons que dénombrer fort brièvement
aujourd' hui.
I-théologiquement d' abord, Port-Royal, nous le
verrons, eut la plus grande valeur. Dans son
esprit fondamental, dans celui de la grande
Angélique (comme on disait) et de Saint-Cyran,
il fut à la lettre une espèce de réforme en
France, une tentative expresse de retour
à la sainteté de la primitive église sans rompre
l' unité, la voie étroite dans sa pratique la plus
rigoureuse, et de plus un essai de l' usage en
français des saintes écritures et des pères,
un dessein formel de réparer et de maintenir
la science, l' intelligence et la grâce.
Saint-Cyran fut une manière de Calvin au
sein de l' église catholique et de l' épiscopat
gallican, un Calvin restaurant l' esprit des
sacrements, un Calvin intérieur à cette
Rome à laquelle il voulait continuer d' adhérer.
La tentative échoua, et l' église catholique
romaine y mit obstacle, déclarant égarés ceux
qui voulaient à toute force, et tout en la
modifiant, lui demeurer soumis et
fidèles.
Port-Royal, entre le seizième et le
dix-huitième siècle, c' est-à-dire deux siècles
volontiers incrédules, ne fut, à le bien
prendre, qu' un retour et un redoublement
 

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de foi à la divinité de Jésus-Christ.
Saint-Cyran, Jansénius et Pascal furent tout
à fait clairvoyants et prévoyants sur un point :
ils comprirent et voulurent redresser à temps
la pente déjà ancienne et presque universelle
où inclinaient les esprits. Les doctrines du
pélagianisme et surtout du semi-pélagianisme
avaient rempli insensiblement l' église, et
constituaient le fond, l' inspiration du
christianisme enseigné. Ces doctrines qui,
en s' appuyant de la bonté du père et de la
miséricorde infinie du fils, tendaient toutes
à placer dans la volonté et la liberté de l' homme
le principe de sa justice et de son salut,
leur parurent pousser à de prochaines et
désastreuses conséquences. Car, pensaient-ils,
si l' homme déchu est libre encore dans ce
sens qu' il puisse opérer par lui-même les
commencements de sa régénération et mériter
quelque chose par le mouvement propre de sa
bonne volonté, il n' est donc pas tout à fait
déchu, toute sa nature n' est pas incurablement
infectée ; la rédemption toujours vivante et
actuelle par le Christ ne demeure pas aussi
souverainement nécessaire. étendez encore un peu
cette liberté comme fait Pélage, et le besoin
de la rédemption surnaturelle a cessé. Voilà bien,
aux yeux de Jansénius et de Saint-Cyran,
quel fut le point capital, ce qu' ils prévirent
être près de sortir de ce christianisme, selon
eux relâché, et trop concédant à la nature
humaine. Ils prévirent qu' on était en voie
d' arriver par un chemin plus ou moins
couvert,... où donc ? à l' inutilité du
Christ-Dieu
. à ce mot, ils poussèrent
un cri d' alarme et d' effroi. Le lendemain du
seizième siècle, et cent ans avant les débuts
de Montesquieu et de Voltaire, ils devinèrent
toute l' audace de l' avenir ;
 

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ils voulurent, par un remède absolu, couper
court et net à tout ce qui tendait à la
mitigation sur ce dogme du Christ-sauveur.
Il semblait qu' ils lisaient dans les
définitions de la liberté et de la conscience
par le moine Pélage les futures pages
éloquentes du vicaire savoyard , et qu' ils les
voulaient abolir.
Théologiquement donc, quelques-uns des principaux
de Port-Royal, trois au moins, Jansénius et
Saint-Cyran par leur pénétration purement
théologique, et Pascal par son génie, eurent
le sentiment profond et lucide du point capital
où serait bientôt le grand danger ; ils eurent
ce sentiment plus qu' aucun autre peut-être
de leur temps ou des années subséquentes,
plus que Bossuet lui-même, un peu calme dans
sa sublimité. Quant à Fénelon, qui d' ailleurs
vint plus tard, loin de s' effrayer de ces choses,
il les favorisait plutôt en les embellissant
des lumières diffuses de sa charité. Il apercevait,
il regardait déjà en beaucoup d' endroits le
dix-huitième siècle, et sans le maudire.
Ii-non plus au point de vue théologique, mais
à celui de la constitution civile de la religion,
Port-Royal, bien qu' il n' ait pas eu à
s' expliquer formellement sur ce point, tendait
évidemment à une forme plus libre, et où
l' autorité pourtant s' exercerait. Les évêques,
les curés, les directeurs surtout, une fois
choisis, auraient formé une sorte de pouvoir
moyen, à peu près indépendant de Rome, prenant
conseil habituel dans la prière, et s' exerçant
en supérieur vénéré sur les fidèles. On peut
dire que la famille des Arnauld porta, dans
le cadre de Port-Royal, beaucoup de l' esprit
et du culte domestique, de cet esprit du
patriciat
 

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de la haute bourgeoisie qui était propre à
certaines dynasties parlementaires du seizième
siècle (les Bignon, sainte-Marthe, etc.). La
religion qu' ils adoptèrent à Port-Royal,
et que Saint-Cyran leur exprima, était
(civilement, politiquement parlant, et sinon
d' intention, du moins d' instinct et de fait)
l' essai anticipé d' une sorte de tiers-état
supérieur, se gouvernant lui-même dans l' église,
une religion, non plus romaine, non plus
aristocratique et de cour, non plus dévotieuse
à la façon du petit peuple, mais plus libre
des vaines images, des cérémonies ou splendides
ou petites, et plus libre aussi, au temporel,
en face de l' autorité ; une religion sobre,
austère, indépendante, qui eût fondé
véritablement une réforme gallicane. Ce qu' on
a entendu par ce mot ne portait que sur des
réserves de discipline et sur une jurisprudence,
une procédure sorbonnique, en quelque sorte
extérieure. Le jansénisme, lui, cherchait une
base essentielle et spirituelle à ce que les
gallicans (plus prudemment sans doute)
n' ont pris que par le dehors, par les maximes
coutumières et par les précédents. L' illusion
fut de croire qu' on pouvait continuer d' exister
dans Rome en substituant un centre si différent.
Richelieu et Louis Xiv sentirent, le premier
plus longuement et nettement, l' autre d' une
vue plus restreinte, mais non moins ennemie,
la hardiesse de cet essai, et n' omirent rien
pour le ruiner. On a dit qu' au seizième siècle
le protestantisme en France fut une tentative
de l' aristocratie, ou du moins de la petite
noblesse, qui se montrait contraire en cela
à la royauté de Saint Louis et à la foi
populaire : on peut dire qu' au dix-septième
siècle la tentative de Saint-Cyran et des
Arnauld fut un second
 

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acte, une reprise à un étage moindre, mais aussi
suivie et prononcée, d' organisation religieuse
pour la classe moyenne élevée, la classe
parlementaire, celle qui, sous la ligue,
était plus ou moins du parti des politiques .
Port-Royal fut l' entreprise religieuse de
l' aristocratie de la classe moyenne en France.
Il aurait voulu édifier, resserrer et régulariser
ce qui était à l' état de bon sens religieux et de
simple pratique dans cette classe. Louis Xiv
ni Richelieu, on le conçoit, n' en voulurent
rien ; et cette classe même, bien qu' en gros
assez disposée, ne s' y serait jamais prêtée
jusqu' au bout, trop mondaine déjà à sa manière
et trop dans le siècle pour le ton chrétien sur
lequel le prenait Saint-Cyran. Le jansénisme
parlementaire du dix-huitième siècle n' est plus
Port-Royal et n' y tient que par l' hostilité
contre les jésuites. La première entreprise
était dès lors depuis longtemps et à jamais
manquée. à la fin du dix-huitième siècle,
quand on entama révolutionnairement la réforme
civile du clergé, quelques jansénistes essayèrent
de se présenter ; mais leur mesure n' était plus
possible ; la constitution civile du clergé ne la
représente qu' infidèlement, et ne peut passer
elle-même que pour un accident de l' attaque
commençante : tout fut vite emporté au-delà par
le débordement des grandes eaux.
Iii-nous venons de dire en somme ce qu' a été
la vraie tendance politique de Port-Royal :
car pour l' autre prétention politique qui lui
a tant été reprochée de son vivant, pour cette
ambition positive et tracassière qui aurait
consisté à s' entendre avec les frondeurs, avec
les adversaires du pouvoir et de la royauté
d' alors, ç' a été, durant tout ce temps-là, une
calomnie pure aux
 

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mains des ennemis. Depuis, ç' a été chez plusieurs
une erreur accréditée. Petitot, dans un
remarquable et spécieux travail sur Port-Royal
(en tête des mémoires d' Arnauld D' Andilly),
a repris, il y a quelques années, cette thèse,
pour la démontrer en détail ; et, à l' intention
secrète, à la vivacité amère qu' il y a mise, on
peut oser affirmer qu' il en a refait une
calomnie. Nous aurons, pour le réfuter, à
insister souvent et beaucoup, à expliquer
comment Port-Royal se trouva naturellement
et insensiblement lié avec tous les héros
et les héroïnes, tous les débris de la fronde,
sans en être le moins du monde comme eux.
Cela, raconte-t-on, faisait bien rire le
cardinal de Retz et Madame De Longueville,
qui étaient, certes, bons juges en matière de
conspirations et de complots, quand ils
entendaient accuser Arnauld, le naïf et le
bouillant, d' être un conspirateur. Selon nous,
l' accusation d' intrigue et de
 

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cabale politique qu' on a intentée confusément,
tant aux religieuses qu' aux solitaires de
Port-Royal, n' est donc qu' une de ces opinions
qu' on se fait en gros et de loin sur certains
partis, sur certains groupes d' hommes en
histoire, une de ces préventions pour lesquelles
il y a peut-être des prétextes suffisants,
mais pas de cause fondée, et qui peuvent donner
à rire de près à ceux qui savent bien les objets
et les circonstances. Pourtant il faut convenir
qu' auprès d' esprits déjà prévenus, il y avait
plus d' un prétexte assez vraisemblable au
soupçon. Il existait alors d' autres jansénistes,
et de moins scrupuleux, que les hommes mêmes
de Port-Royal. Et puis, reconnaissons-le
encore, les jansénistes, accusés sans cesse
d' un système d' opposition politique en même
temps que religieuse, le prirent peu à peu
et l' adoptèrent par suite même de cette
accusation. On a remarqué que bien des
prédictions, chez les oracles de l' antiquité,
ne se sont vérifiées que parce qu' elles
avaient été faites ; de même bien des
imputations et accusations provoquantes
créent elles-mêmes, à la longue, le grief
qu' elles ont d' abord supposé. On trouverait
même qu' il en est une raison profonde dans la
doctrine de l' épreuve : tout homme qui n' a pas
évité un mal, a pu commencer par en être accusé
lorsqu' il en était innocent encore, pour en
être tenté. Il méritait presque d' avance
l' accusation, s' il l' a réalisée et vérifiée
après, s' il n' a pas trouvé la force de résister
à l' épreuve. Les jansénistes furent un peu
ainsi. Le grand Arnauld ne complotait pas du
tout, quoi qu' on en ait dit, avec Madame De
Longueville et avec le cardinal de Retz.
Il mourut dans l' exil, fidèle et attaché de
coeur au roi qui le tenait banni. Patience !
 

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Un siècle révolu après sa mort, tout se paiera
avec usure : le janséniste Camus sera moins
royaliste que Dumouriez ; l' abbé Grégoire,
en hardiesse de renversement, ira plus loin que
Mirabeau.
Iv-philosophiquement, et dans ce qu' on appelle
aujourd' hui la philosophie de l' histoire,
Port-Royal nous semble le noeud et la clef
d' une question que nous avons déjà laissé entrevoir
précédemment, d' une question qui domine
l' histoire de l' esprit humain dans le rapport
du dix-septième siècle au dix-huitième.
Comment cette cause catholique, qui fut si
grande de doctrine et de talent au dix-septième
siècle, se trouva-t-elle si impuissante et
désarmée du premier jour au début du
dix-huitième, et tout d' abord criblée sous les
flèches persanes de Montesquieu ? Car ces
trois siècles (du moins en France), le
seizième, le dix-septième et le dix-huitième,
se peuvent figurer à l' esprit comme une
immense bataille en trois journées. Le premier
jour, la philosophie et la liberté de l' esprit
humain enfoncent les rangs, et portent partout
la plaie et le désordre. Au second jour,
la discipline, l' autorité et la doctrine
réparent, et vont triompher, et triomphent
même, sans qu' on voie d' autre danger pressant.
Mais, au terme du triomphe, la philosophie et la
liberté de l' esprit humain ont reparu dans
toute leur fraîcheur et leur superbe ; elles
sortent de nouveau on ne sait d' où, et, ne trouvant
nulle sérieuse résistance, elles emportent
cette gloire qui régnait et tous les retranchements.
Port-Royal doit être pour beaucoup dans
cette issue singulière du dix-septième siècle.
Ce siècle, en effet, a usé, à détruire une
partie essentielle de lui-même, les forces
qui ne se présentèrent plus ensuite, à
 

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la lutte contre l' ennemi commun, qu' isolées et
entamées. Entre les jésuites et les jansénistes,
entre ces deux ailes, en quelque sorte, de
l' armée catholique, qui en étaient aux mains
et aux injures, la philosophie aisément fit
sa trouée. Port-Royal aussi (il faut le
dire), dont l' esprit, bien que rétréci, survivait
et subsistait toujours, n' avait jamais eu,
même au temps le plus glorieux de cet esprit,
ce qui pouvait modifier et modérer l' avenir,
une fois émancipé. N' ayant pas étouffé
cet avenir dans son germe, dans son idée
première de libre arbitre et de volonté, il se
trouvait impuissant à le soumettre, et l' irritait,
le révoltait extraordinairement par la rigueur
de ses dogmes si contraires aux inclinaisons
nouvelles. Si, en effet, une sorte d' indépendance
du côté de Rome, une sorte de rappel du
chrétien aux textes de l' écriture, et assez
peu de superstition pour les pouvoirs
socialement constitués, dénotaient dans le
jansénisme quelques traits moins en désaccord
avec le mouvement général d' émancipation
philosophique, tout le reste de sa part était,
au fond, aussi contraire, aussi négatif, aussi
irritant pour ce qui allait venir, qu' il est
possible d' imaginer. Le péché originel comme
il l' entendait, la déchéance complète de la
nature, l' impuissance radicale de la volonté, la
prédestination enfin, composaient, non pas
un système de défense, mais un défi contre la
philosophie et les opinions survenantes, toutes
flatteuses pour la nature, pour la volonté,
pour la philanthropie universelle. L' autorité
absolue et irréfragable, conférée à saint
Augustin sur certaines matières, et qui
formait une des bases du jansénisme, n' était
pas moins une pierre d' achoppement et comme
un scandale devant l' omnipotence
 

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de la raison. Je ne m' en tiens ici qu' aux points
d' opposition, d' incompatibilité, intérieurs et
nécessaires ; je ne descends pas aux détails si
faits pour déconsidérer, compromettants détails
de cette querelle pour la bulle, qui sort
d' ailleurs de mon sujet. Ce que je tiens à
relever, c' est l' influence directe (bien que
toute par contradiction) de Port-Royal sur la
philosophie du siècle suivant. On peut, je crois,
démontrer à la lettre que telle page de Nicole
sur la réprobation engendra net, par
contre-coup, telle page de Diderot sur
l' indifférence en matière de dogme et contre
le christianisme. Le rôle particulier de
Port-Royal, dans le rapport du dix-septième
au dix-huitième siècle, bien qu' il n' ait pas
été du tout ce qu' on aurait pu espérer et
désirer, fut très-réel, et, en tant que négatif,
fut grand.
V-littérairement, nous aurons moins à dire pour
nous faire croire. Cette docte et sévère école
qui, la première, appliqua aux langues et aux
grammaires une méthode philosophique, une
méthode générale et logique, tout ce qui se
pouvait de plus lumineux et de plus vrai avant
la méthode particulièrement historique et
philologique de ces derniers temps, cette
école de Port-Royal est encore plus célébrée
qu' étudiée ; nous l' étudierons. -hors de ligne,
parmi les hommes qui font la gloire de notre
littérature, nous trouvons là celui qui, avec
Bossuet, et autrement que lui et antérieurement
à lui, domine le plus son siècle. Pascal,
du sein de ce cadre de Port-Royal, se détache
extrêmement. Il faut convenir même qu' il en sort
et le dépasse un peu. D' autres, grands encore,
ou bien remarquables, y tiennent tout entiers.
Arnauld, Nicole, Saci, Du Guet, et leurs
semblables, voilà les vrais et
 

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purs port-royalistes. C' est assez pour la gloire
durable de l' ensemble. L' originalité de
Port-Royal, en effet, se voit moins dans tel
ou tel de ses personnages ou de ses livres que
dans leur ensemble même et dans l' esprit
qui les forma. On a dit avec raison que, tout
en imitant les anciens, le siècle de Louis
Xiv avait été lui-même , et que son
originalité glorieuse consistait précisément
dans ce mélange approprié. Boileau, plein de
Perse, de Juvénal et d' Horace, est juste à la
fois le poëte moraliste et didactique de son
moment. Racine, en croyant tout devoir à
Euripide, fait une Phèdre que le christianisme
d' Arnauld admire et pardonne. Eh bien ! L' on
peut dire que la littérature entière de
Port-Royal fut, à sa manière, l' une de ces
imitations originales qui caractérisent le siècle
de Louis Xiv. Ce n' est plus Horace cette fois,
ce n' est plus Euripide qu' il s' agit de
reproduire ; ce n' est plus même le trésor
éloquent de Chrysostome, comme fera Bossuet :
c' est la Thébaïde, le désert de Bethléem ou
de Sinaï, c' est la cellule de saint Paulin,
c' est l' île de Lérins (j' entends pour le genre
des travaux, bien que contrairement pour
des points de doctrine). Port-Royal est, dans
le dix-septième siècle, une imitation originale
et neuve, et adaptée aux alentours, une
imitation à la fois profonde et rien qu' à
trois lieues de Versailles, une reproduction
mémorable, et la dernière, de cette vaste partie
de l' antiquité chrétienne.
Vi-moralement, et sans tant s' inquiéter des
rapports historiques, des comparaisons lointaines,
le fruit direct est encore grand à tirer. Le
trait le plus saillant de ces saints caractères
me semble l' autorité . Cette autorité
morale, qu' on sait particulière aux grands
 

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personnages du temps de Louis Xiv, est
singulièrement propre à ceux de Port-Royal
entre tous. Cette qualité, cette vertu manque
tellement de nos jours aux plus grands talents,
à ceux même qui en paraîtraient le plus dignes,
qu' il devient précieux de l' étudier, comme
dans son principe, chez les maîtres. C' est, sans
doute, l' admiration et la préoccupation pour ce
notable trait de caractère, qui fait dire
habituellement à l' un des hommes qui en ont gardé
quelque chose aujourd' hui, à un homme qui a été
comme le Despréaux philosophique de notre âge,
et dont la parole agréablement sentencieuse a
volontiers la forme et tant soit peu le crédit
d' un oracle, à M Royer-Collard, -c' est ce qui
lui fait dire : " qui ne connaît pas Port-Royal,
ne connaît pas l' humanité ! " une autre vertu,
jointe chez messieurs de Port-Royal à celle
d' autorité, et qui en est presque l' opposé,
qui y apporte du moins l' essentiel correctif,
est une certaine modération bien qu' avec
l' austérité, une modération rigoureuse de tous
les désirs, de tous les horizons, quelque chose
qu' il peut être infiniment utile d' envisager, de
rappeler, dans un siècle qui fait du contraire
une pratique turbulente et une apothéose
insensée. Dans un pays qui a heureusement conservé
les pratiques modestes et les horizons calmes,
il nous sera plus doux de faire l' étude et de
trouver souvent l' accord. Nous serons moins
gênés aussi pour convenir de quelques points
d' excès dans les restrictions, de quelques
violences et duretés humaines mêlées à ces
coeurs d' ailleurs tout circoncis. Autour de cette
affaire de Port-Royal, où la contestation eut
sans cesse tant de
 

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part, il serait difficile qu' il en eût été
autrement. On a spirituellement dit (c' est
Madame Necker, je crois) qu' au bout d' une
demi-heure de n' importe quelle dispute, personne
des contendants n' a plus raison et ne sait plus
ce qu' il dit : que faut-il penser quand on est
au bout d' un demi-siècle ? Les plus modestes
y gagnent quelque chose d' opiniâtre, les plus
doux ont leur coin d' endurcissement.
Port-Royal avait raison, je le crois, en
commençant la dispute ; mais il est des sentiers
que le choc seul gâte et ravage, qu' il faut se
hâter d' abandonner dès que la dispute nous y
suit ; car cela devient, au bout de dix pas,
un sentier inextricable de ronces. Port -royal
eut le tort (comme quelques-uns des siens le
sentirent) de ne pas se retirer, se taire,
s' abîmer pour le moment, afin de reprendre
ensuite par quelque autre chemin où la paix se
retrouverait.
L' ascétisme dont Port-Royal, chez Lancelot,
chez M Hamon, chez M De Tillemont, plus
tard, au dix-huitième siècle, chez M Collard,
nous offrira de si humbles, de si savants, de
si accomplis modèles, y eut aussi des excès.
Bien qu' en général on y semblât garder une
sorte de juste milieu entre les rigueurs de
la trappe et le relâchement des autres ordres,
quelques-uns des solitaires, sur quelques
points, ont passé outre. M Le Maître s' est
détruit par ses austérités ; M De Pontchâteau
s' est tué, malgré ses directeurs, à force de
trop jeûner.
Vii-puisque nous y sommes et que notre regard
est en train de courir, il faut épuiser les
points de vue. Poétiquement donc, si l' on ose
ainsi dire, et pour l' intérêt d' émotion qui
s' éveille dans les coeurs, notre sujet
 

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enfin n' est point ingrat. Ce Port-Royal tant
aimé des siens, qu' on voit renaître, grandir,
lutter, être veuf longtemps ou de ses solitaires
ou même de ses soeurs, puis les retrouver pour
les reperdre encore et pour être bientôt perdu
lui-même et aboli jusque dans ses pierres
et ses ruines, ce Port-Royal, en sa destinée,
forme un drame entier, un drame sévère et
touchant, où l' unité antique s' observe, où le
choeur avec son gémissement fidèle ne manque
pas. La noble et pure figure de Racine s' y
présente, s' y promène, depuis ce désert, cet
étang et cette prairie qu' il célébrait
mélodieusement déjà dans son enfance, jusqu' à
ce sanctuaire où son âge mûr se passe à prier,
à versifier pieusement quelques hymnes du
bréviaire, à méditer Esther et
Athalie. Esther et les chants de ces
jeunes filles proscrites, exilées du doux
pays de leurs aïeux,
ces aimables chants
qui, chantés devant Madame De Maintenon, lui
rappelaient peut-être, a-t-on dit, les jeunes
filles protestantes qu' elle n' osait ouvertement
défendre ni plaindre, nous paraîtront plus à
coup sûr, dans l' âme de Racine, la voix, à
peine dissimulée, des vierges de Port-Royal
qu' on disperse et qu' on opprime. L' art, le
talent, à Port-Royal, ne fut jamais de l' art,
du talent, à proprement parler ; on le réprimait,
nous le verrons, dans Santeul, dans Racine
lui-même ; il fallait qu' il servît
 

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tout à la religion. Mademoiselle Boulogne, fille
et soeur des peintres de ce nom, et peintre
elle-même, nous a laissé des dessins de ce
cher monastère où elle se retirait souvent.
" elle ne peignait, est-il dit dans sa vie,
que des tableaux de piété pour honorer les
mystères, pour peindre en elle l' image de
Jésus-Christ souffrant et mourant. " mais
celui qui fut d' abord le principal et grand
peintre de Port-Royal, comme Racine en fut
plus tard le poëte, c' est Philippe de
Champagne. Qu' il nous exprime des paysages
et scènes d' ermitage tirés des pères du
désert
de D' Andilly, qu' il nous expose
une sainte cène dans laquelle les figures des
apôtres sont copiées de celles des solitaires,
ou qu' enfin il suspende son admirable
ex-voto pour la guérison de sa fille
religieuse à Port-Royal : dans ces divers
tableaux destinés à l' autel, ou à la salle du
chapitre, ou au réfectoire du monastère, sa
peinture calme, sobre, serrée, sérieuse, tour
à tour fouillée ou contrite dans l' expression
des visages, s' accorde, d' un pinceau sincère,
avec le sentiment qui le doit diriger : toute la
couleur de Port-Royal est là. Dans les chants
du choeur, dans cette partie plus spirituelle
et plus permise, le seul luxe du lieu, et qui
était comme l' huile prodiguée aux pieds du
sauveur par Marie, dans le concert de ces
voix qu' on nous représente si douces, si
ravissantes, et surtout articulées et distinctes,
Port-Royal nous offrira
 

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encore plus d' une émouvante circonstance. à la
mort de la mère Agnès, pendant l' office de la
sépulture où M Arnauld, son frère, est le
célébrant, tout d' un coup, quand le choeur
en vient à l' in exitu , les religieuses ne
peuvent retenir leurs larmes : " le choeur,
est-il dit, manqua tout court, et ce qui restait
fut chanté par ces messieurs. " à la mort de
M De Saci, au contraire, au milieu de l' office
funèbre, ce fut la voix des ecclésiastiques qui
manqua dans les larmes, et les religieuses
seules, est-il dit, chantèrent jusqu' au bout
avec une gravité qui devint un sujet
d' étonnement et d' admiration
. -que
d' autres scènes pareilles, et auxquelles
l' imagination la plus discrète a droit de se
complaire ! à la nouvelle de l' élargissement
de l' abbé De Saint-Cyran, qui était depuis
plusieurs années prisonnier à Vincennes, la
mère Agnès, qui l' apprit au parloir, et qui
voulait en informer les religieuses sans pourtant
faire infraction à la loi du silence, entra au
réfectoire, et, prenant sa ceinture, la délia
devant la communauté, pour donner à entendre
que Dieu rompait les liens de son serviteur ;
et toutes à l' instant comprirent, tant elles
n' avaient qu' une seule pensée ! -lors de la
signature de la paix de l' église en 1669, quand
Port-Royal rentre dans ses droits, quand le
grand-vicaire de Paris se présente à la grille
pour lever l' interdit, qu' au milieu des cierges
allumés les chantres entonnent le te deum ,
et que les cloches sonnent à volées, on partage
presque l' impression de ces pauvres gens du
voisinage, qui accoururent de toutes parts,
est-il dit, étonnés et ravis d' entendre de
nouveau ces cloches de bénédiction qui
n' avaient point sonné depuis trois ans et
demi
. -au moment où le curé de Magny,
l' ami et le
 

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consolateur de Port-Royal durant ces années
de disgrâce, s' avançait en procession avec son
clergé pour louer Dieu de la délivrance, et
entrait dans l' église où M Arnauld de retour
célébrait la messe pour la première fois, le
premier verset qu' on entendit au seuil et
que cette procession chantait sans en calculer
l' intention : " omnes qui de uno pane et de
uno calice participamus
, nous tous qui
participons au même pain et au même calice..., "
ce verset parut sur l' heure à tous d' une
signification divine, et nous paraîtra à
nous-mêmes d' une application touchante. -durant
les années les plus étroites de la persécution,
Port-Royal avait eu ses incidents hardis et
comme ses aventures de sainteté. M De
Sainte-Marthe, confesseur de cette maison,
sautait la nuit par-dessus les murs pour aller
porter la communion aux religieuses malades,
et cela de l' avis de l' évêque d' Aleth ; en
sorte, nous dit Racine, qu' il n' en est pas mort
une sans les sacrements. Ce même M De
Sainte-Marthe, le plus doux et le moins
audacieux des hommes, partait souvent le soir
de Paris, ou de la maison qu' il habitait près
de Gif, et arrivait, le long des murailles du
monastère, à quelque endroit convenu d' avance
et assez éloigné des gardes : là, il montait
sur un arbre assez près du mur, au pied duquel,
en dedans, étaient venues les religieuses du
côté des jardins, et, du haut de cet arbre, il
leur faisait de petits discours pour les
consoler et les fortifier. C' était pendant
l' hiver. On ne se séparait qu' après avoir fixé
l' heure du prochain rendez-vous pareil. Voilà
presque du scabreux, ce me semble, voilà les
balcons nocturnes de
 

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Port-Royal. -dans la vie des personnages
d' alentour, de ces nobles dames qui se dérobaient
au monde pour se rattacher, par Port-Royal,
à l' éternité, bien des traits délicats de coeur
humain et de poésie voilée nous souriront. La
duchesse de Liancourt, pour retirer son mari
du tourbillon où il s' égarait, se mit à embellir
la terre de Liancourt, qu' elle lui rendit de la
sorte agréable ; mais lui s' y étant retiré,
et le but obtenu, elle continua d' embellir cette
terre trop chère, ces jardins délicieux, et elle
se le reprochait à la fin. M Hamon, l' un
de ces saints hommes, et qui, hors du
jansénisme, dans une autre communion, eût été,
je me le figure, quelque chose comme M Gonthier,
M Hamon, pour se garder du charme des lieux, se
disait que ce charme distrayait de l' intérieur :
" et cela est si vrai, ajoutait-il naïvement,
qu' il y a plusieurs personnes qui sont obligées
de fermer les yeux lorsqu' elles prient dans
des églises qui sont trop belles. " je me suis
quelquefois étonné et j' ai regretté qu' il n' y
ait pas eu à Port-Royal, ou dans cette
postérité qui suivit, un poëte comme William
Cowper, l' ami de Jean Newton. Cowper était,
comme Pascal, frappé de terreur à l' idée de
la vengeance de Dieu ; il avait de ces
tremblements qu' inspirait M De Saint-Cyran,
et il a si tendrement chanté ! Nous tâcherons
du moins, messieurs, de relever, chemin faisant,
de recueillir et de vous communiquer ces doux
éclairs d' un sujet si grave. Ce ne sera jamais
une émotion vive, ardente, rayonnante : c' est
moins que cela, c' est mieux que cela peut-être ;
une impression voilée, tacite, mais profonde ;
-quelque chose comme ce que je voyais ces jours
derniers d' automne
 

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sur votre beau lac un peu couvert, et sous un
ciel qui l' était aussi. Nulle part, à cause des
nuages, on ne distinguait le soleil ni aucune
place bleue qui fît sourire le firmament ;
mais, à un certain endroit du lac, sur une
certaine zone indécise, on voyait, non pas
l' image même du disque, pourtant une lumière
blanche, éparse, réfléchie, de cet astre qu' on
ne voyait pas. En regardant à des heures
différentes, le ciel restant toujours voilé,
le disque ne s' apercevant pas davantage,
on suivait cette zone de lumière réfléchie,
de lumière vraie, mais non éblouissante, qui
avait cheminé sur le lac, et qui continuait
de rassurer le regard et de consoler. La vie
de beaucoup de ces hommes austères que nous
aurons à étudier, est un peu ainsi, et elle ne
passera pas sous nos yeux, vous le pressentez
déjà, sans certains reflets de douceur, sans
quelque sujet d' attendrissement.
 

 

L 1 ORIGINES RENAISSANCE


 

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I.
Le plan de ce travail est simple, ou du moins
aisé à concevoir. On tracera d' abord, après les
origines suffisamment indiquées du monastère
de Port-Royal, un historique de la réforme
qui s' y introduisit au commencement du
dix-septième siècle ; on y suivra pas à pas
les événements d' intérieur, très-infimes encore
d' apparence, mais non petits par l' esprit, par
le caractère et par les suites ; on se mettra
du cloître, on se fera de la famille Arnauld ;
et rien n' y paraîtra minutieux à l' historien.
La marche commencera ainsi étroite et lente,
dans le sens restreint du sujet, sous la grille,
et comme dans la longueur de la nef encore
obscure ; mais bientôt, à droite, à gauche,
les chapelles et les jours s' ouvriront : de
leurs tombeaux, de leurs châsses, ou de leurs
confessionnaux, divers personnages saints
inviteront de venir ; on les rencontrera, on les
entendra
 

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nommer plus d' une fois, avant de s' y arrêter ; et
on attendra pour aller à eux de près, dans leurs
enceintes particulières, d' être arrivé à
l' endroit principal par où ils tiennent à
l' ensemble. Il y aura seulement une ou deux
exceptions pour des noms plus profanes, et qu' on
courrait risque de ne pas rencontrer de nouveau,
si on ne les saisissait au passage. Plus on
avancera dans le sujet, dans cette longueur
moyenne bien établie et bien connue, et plus
on se permettra les allées et venues fréquentes
dans les bas-côtés et les dépendances ; il
viendra un moment où nous posséderons assez
notre plan d' église et de cloître, et tout le
domaine de notre abbaye, pour pouvoir ne
négliger sur nos terres aucun des embranchements,
alors aussi plus nombreux, vers le siècle,
pour avoir même l' air de nous y oublier ; mais
nous en reviendrons toujours. En un mot, on se
conduira avec Port-Royal comme avec un
personnage unique dont on écrirait la biographie :
tant qu' il n' est pas formé encore, et que chaque
jour lui apporte quelque chose d' essentiel,
on ne le quitte guère, on le suit pas à pas
dans la succession décisive des événements ;
dès qu' il est homme, on agit plus librement
envers lui, et, dans ce jeu où il est avec les
choses, on se permet parfois de les aller
considérer en elles-mêmes, pour le retrouver
ensuite et le revenir mesurer. Littérature,
morale, théologie environnante, ce sera un
vaste champ où, passé un certain moment de
notre récit, nous aurons sans cesse à entrer ;
le Port-Royal, devenu homme-fait , nous y
induira fréquemment. Pour ce qui est de
la théologie, il y aurait écueil soit à
l' éluder, soit à s' y trop enfoncer : il nous
faut être solide, sans devenir controversiste.
En tâchant de saisir le fond et l' idée
 

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des questions, nous ne nous laisserons cependant
pas trop entraîner au dédale des discussions
et des disputes. Port-Royal et jansénisme
ne sont pas tout à fait ni toujours la même
chose. Les historiens du jansénisme sont autres
que les historiens de Port-Royal. Lorsqu' on
lit, par exemple, l' histoire du jansénisme
de dom Gerberon, on ne croirait pas qu' il
s' agit des mêmes événements, de la même
histoire que celle qui nous intéresse si fort
chez Lancelot, Fontaine et leurs amis. C' est
qu' en effet ce n' est pas la même. Le jansénisme,
qui part de Jansénius et de son gros livre de
l' augustinus , est une affaire avant tout
théologique ; il y eut là l' école sur le
premier plan, la sorbonne, le collége, les
thèses de Louvain, les réquisitoires devant
le conseil du Brabant, les congrégations tenues
à Rome, enfin une complication de diplomatie
canonique et de vocifération scolastique, qui
eussent toujours été peu attrayantes pour nous,
et qui ne pourraient se relever que par une
discussion approfondie du dogme. Or, sur le
dogme même, nous n' aurons à exprimer qu' un
avis sérieux et respectueux, ce qui est bien peu
en matière de croyance. Port-Royal, par bonheur,
est autre chose que cette controverse, quoiqu' il
se rencontre bien souvent, trop souvent, avec
elle, et qu' il n' apparaisse à certains moments
qu' enveloppé de toutes parts, au plus fort du
feu et de la fumée. Mais même alors, même aux
plus chauds instants de la dispute sorbonnique
et jésuitique, durant les débats opiniâtres
du formulaire, et quand au dehors, de Rome
à Louvain et du collége de Clermont aux bancs
de l' université, les intrigues, les clameurs
et une sorte d' invective poudreuse ou de belle
humeur de réfectoire
 

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faisaient le plus rage, -alors même, malgré
tout, il y eut, presque sans interruption, le
cloître, le sanctuaire, la cellule et le guichet
des aumônes, la pratique chrétienne des moeurs
et l' intérieur inviolable de certaines âmes, le
cabinet d' études pauvre et silencieux, le désert
et la grotte des conférences près de
la source de la mère Angélique et non loin
des arbres plantés de la main de D' Andilly.
C' est de là que nous partirons, c' est là que
nous nous tiendrons, ou du moins que nous nous
replierons toujours volontiers, en redisant
avec le poëte :
ô rives du Jourdain ! ô champs aimés des cieux !
Sacrés monts, fertiles vallées ! ...
la fondation du monastère de Port-Royal, situé
à six lieues environ de Paris au couchant,
proche Chevreuse, remonte à l' année 1204.
Mathieu Ier De Montmorenci-Marli étant
parti en 1202 pour la quatrième croisade prêchée
deux ans auparavant par Foulques De Neuilly,
Mathilde De Garlande son épouse, de concert
avec Eudes De Sully, évêque de Paris, eut
l' idée de cette fondation, à l' intention du
salut et de l' heureux retour de son époux ;
celui-ci avait désigné, en partant, une somme
de quinze livres de rente à prendre sur ses
revenus pour être appliquée à des oeuvres pieuses.
Le lieu, le pays où l' on bâtit le monastère et
l' église, se trouve, dans les plus anciennes
chartes, appelé en général du nom de
Porrois .
On disait que cette église, ce monastère nouveau,
étaient sis en Porrois . La première charte
où l' on trouve d' abord et où l' on voit poindre
le nom du Port-Royal
 

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(de portu regio) est de 1216, c' est-à-dire de
douze ans après la fondation, et quand on
cherchait déjà peut-être un sens illustre à
un nom qui probablement venait de source plus
vulgaire.
L' abbé Lebeuf histoire du diocèse de Paris
rapporte ce mot de porrois à celui de
porra ou borra , lequel en basse
latinité signifie un trou plein de broussailles
où l' eau dort (borra, cavus dumetis plenus
ubi stagnat aqua)
; définition qui, si peu
flatteuse qu' elle soit, répond assez à ce que
devait offrir l' état primitif de Port-Royal.
En effet, un étang, plus élevé que le creux du
vallon, y débordait souvent, et exhalait des
miasmes putrides qui ont longtemps et même
toujours assiégé et décimé ce monastère. Une
fois, lorsque nos religieuses furent retournées
de Paris aux Champs, vers le milieu du
dix-septième siècle, on avait mis en délibération
si l' on ne dessécherait pas l' étang : le
mauvais parti prévalut. Le propriétaire actuel,
M Silvy, l' a enfin desséché, et le lieu en a
été assaini, autant qu' il nous paraît aujourd' hui
embelli et même riant, en dépit de toutes les
anciennes descriptions qui le font un désert
affreux et sauvage .
Il devait bien être tel cependant, lorsque vallon
et hauteurs étaient hérissés de bois et que le
fond croupissait marécageux. Et puis, ne
l' oublions pas, on appelait autrefois sauvage
et horrible, en fait de nature, ce qui, depuis
qu' on a acquis le goût du pittoresque, est
devenu simplement beau désert et site romantique.
 

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Un digne et laborieux janséniste, mais critique
moins sûr que l' abbé Lebeuf, Guilbert, à qui
nous devons beaucoup en tout ceci, propose
sérieusement une étymologie qui a l' air d' une
mauvaise plaisanterie de jésuite sur une
fondation si illustre : il conjecture que ce
nom de Porrois pourrait bien venir de
porreaux, poireaux (porrum, porrus) ,
comme si ce mauvais terrain n' avait été propre
qu' à produire au plus cette sorte de racine.
D' après cela, on aurait dit Porrois comme
on dit Ormesson, épinay, L' Ormois, La
Chesnaye
, d' après les ormes, les chênes,
les épines que ces divers lieux produisent.
La tradition fabuleuse qui se mêle à toutes
les fondations célèbres, ce nuage fatidique qui
couvre tous les berceaux des grandes destinées,
la légende enfin, une fois ce beau nom de
Port-Royal adopté (car c' est à celui-là
qu' on réduisit bientôt tous les autres de
porrais, porréal , en latin porretum,
porrasium, porregium)
, se mit à le vouloir
expliquer avec une sorte de gloire. On supposa
donc que Philippe-Auguste, s' étant un jour
égaré à la chasse dans ce pays tout couvert,
avait été retrouvé par ses officiers à l' endroit
resserré du vallon où s' élevait déjà une humble
chapelle à saint Laurent, et qu' en ce lieu,
qui avait été pour lui comme un port de salut ,
il avait fait voeu de bâtir un monastère.
Voilà donc Philippe-Auguste fondateur du
couvent, ce qui s' accorde assez difficilement
avec l' autre tradition qui donne Mathilde
pour fondatrice. Les historiens
 

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de Port-Royal, Du Fossé dans ses
mémoires , dom Clémencet dans son
histoire générale du monastère, Mm De
Sainte-Marthe dans le gallia christiana ,
bien qu' habitués tous à la critique historique,
ne se sont pas trop donné la peine d' accorder les
deux versions, craignant sans doute de perdre
à l' examen la dernière, plus royale et plus
flatteuse. Tite-Live n' aurait pas renoncé
volontiers aux histoires du mystérieux berceau
et de la louve romaine. La mère Angélique
avait trouvé, dit-on, dans les archives de la
maison un petit papier sur lequel était
rapportée cette histoire de Philippe-Auguste.
Quelque cellérière qui avait de l' imagination
aura fait comme, dans le Capitole, quelque
prêtre-archiviste des livres de Numa avait
pu faire. Ces petits papiers sibyllins ne
manquent jamais dans les grandes origines,
et l' on y croit toujours. Port-Royal, si
sobre qu' il ait voulu être d' imagination,
a donc eu sa page prophétique, son baptême
mythologique aussi ; il l' a eu comme Rome.
Remarquez d' ailleurs qu' on n' a fait que transporter
à Port-Royal ce qui est raconté du voeu de
Philippe-Auguste lors de la bataille de
Bouvines en 1214 ; voeu authentique et
retentissant qui donna lieu à la fondation
de notre-dame-de-la-victoire près Senlis.
On transplanta, en le rejetant à quelques
années en arrière, on s' appropria insensiblement
ce récit dans le vallon de Port-Royal, par
une confusion qui est la méthode de formation
ordinaire pour ces légendes :
 

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souvent un peu de vérité
se mêle au plus grossier mensonge,
comme Voltaire a dit ; ce qui se doit dire
surtout des légendes, qui sont des mensonges
sincères.
On est même allé plus tard, et quand on fut
devenu érudit, jusqu' à tirer de ce nom de
Port-Royal de singuliers rapprochements avec
une ville célèbre, non pas avec Rome, non pas
avec Carthage, mais avec Hippone ; oui, avec
Hippone où saint Augustin fut évêque ; et
saint Augustin, on le sait, était la tour de
salut, la porte de retour de Port-Royal dans
la grâce. Or, cette Hippone, disait-on, se
nommait Hippone la royale (hippo regius)
pour se distinguer d' une autre ville du même
nom, et hippo en langue punique, à ce qu' on
prétend, voulait dire port . On voit quel
rapprochement soudain et presque merveilleux !
Ces deux lieux essentiels et si distants : l' un,
le siége de saint Augustin, du docteur par
excellence, du premier grand interprète et, en
quelque sorte, de l' évangéliste de la grâce ;
l' autre, après des siècles, le siége et l' asile
des restaurateurs et des modernes apôtres de
cette doctrine augustinienne de la grâce ; ce
double Port-Royal de salut, en nom comme
en fait, cette double tour d' entrée dans
le saint royaume, l' une dressée pour
l' antiquité, l' autre relevée pour le temps
présent, et hors desquelles ils étaient assez
portés à croire (les rigides augustiniens)
qu' il n' y avait que perte, exil, égarement
sans fin dans les bois épais et les marécages !
Un pronostic moins étymologique et moins littéral,
que j' aime à tirer sur Port-Royal, vient de la
personne même de ses fondateurs, de ses parents
spirituels,
 

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Eudes De Sully et Mathilde De Garlande. Il
appartient aux pères spirituels, comme aux
pères selon la chair, de léguer par leurs
vertus une longue bénédiction à leurs enfants :
or, l' évêque Eudes et Mathilde étaient dignes
en tout de bénir l' avenir de Port-Royal et
cette dernière postérité pieuse qui relèverait
d' eux. Eudes, saint évêque dont la charité
inépuisable et l' aumône forment les traits
principaux, avait ce qu' on appelle le don des
larmes
: étant encore enfant, il arrosait
de ses larmes,
dit-on, les aumônes qu' il
distribuait aux pauvres
. Le pape Innocent
Iii se servit de lui pour donner une règle aux
religieux de la rédemption des captifs , dits
mathurins , qui s' établissaient alors ; le
même pape s' adressait à lui pour presser
Philippe-Auguste de reprendre Ingeburge,
l' épouse légitime répudiée. Saint-Cyran, le
vrai père spirituel du second Port-Royal,
s' attirera l' animadversion de Richelieu par
son opposition présumée au divorce de monsieur,
à qui le cardinal voudrait faire épouser sa
nièce : voilà une réelle, bien que lointaine
ressemblance.
Quant à Mathilde, Pierre, religieux des Vaux
De Sernai, historien de la guerre des albigeois,
raconte d' elle, comme témoin oculaire, un trait
touchant. J' en reproduirai toute la scène
environnante. Le comte Simon De Montfort
assiégeait la ville, le château de Ménerbe
(ou Minerve), et l' avait presque réduit (1210).
Sur la fin du siége, et pendant que le comte
Guillaume De Ménerbe était en pourparler
avec le comte de Montfort, l' abbé de Cîteaux
(Arnaud) survint ; Montfort aussitôt en référa
à lui, disant qu' il ne déciderait sur
 

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le sort du château que selon la sentence de
l' abbé lui-même : " l' entendant, l' abbé eut
grande peine, car il désirait voir mourir les
ennemis du Christ, et cependant il n' osait les
juger à mort, comme moine et prêtre. " mais il
s' arrangea si bien, que l' accord, presque
conclu entre Guillaume et le comte, manqua,
et que l' assiégé dut se rendre à discrétion.
L' abbé alors, toujours pris pour arbitre par
le comte, décida que le chef du château et
tous ceux même des hérétiques nouveaux ou
invétérés, qui voudraient se réconcilier à
l' église, auraient la vie sauve. " ce
qu' entendant, Robert De Mauvoisin, fervent
catholique, qui craignait que les hérétiques
ne se convertissent par effroi et ne se
sauvassent ainsi de mort, résista en face à
l' abbé, et dit que plusieurs des guerriers
ne supporteraient pas cela. " l' abbé lui
répondit en ce sens : " ne craignez rien ;
je sais ce que je fais ; car je crois bien que
très-peu se convertiront. " cela dit, la croix
en tête et la bannière du comte venant ensuite,
on entra dans la ville en chantant le te
deum
. On alla droit à l' église, et on la
réconcilia, en y plantant la croix au plus haut
de la tour, on plaça ailleurs l' étendard du
comte ; et il était juste que la croix précédât
et dominât l' étendard, car c' était le Christ
qui avait pris la ville. Cela fait, l' abbé
des Vaux De Sernai (Guy) qui avait assisté
au siége, et qui brûlait de zèle pour la cause
du Christ, apprenant qu' une multitude
d' hérétiques étaient enfermés dans une maison,
alla vers eux avec des paroles de paix, et
il les exhortait au salut ; mais on l' interrompait
du dedans par des cris : " pourquoi nous
prêches-tu ? Nous ne voulons pas de ta foi ! ... "
ce qu' entendant, l' abbé sortit et alla vers les
femmes qui étaient assemblées
 

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dans une autre maison, leur portant les mêmes
paroles. Mais s' il avait trouvé les hommes
hérétiques durs et obstinés, il trouva, est-il
dit, les femmes hérétiques encore plus
obstinées et plus endurcies. Et le comte,
qui n' était pas encore entré dans la ville,
entra alors, et, après avoir essayé à son
tour quelques paroles près des récalcitrants,
n' y gagnant rien, il les fit tirer du château.
Il y avait d' hérétiques fieffés cent quarante
et plus. On fit un grand feu et on les y jeta,
ou plutôt il n' était pas besoin qu' on les y
jetât, car les diaboliques s' y précipitaient
d' eux-mêmes. trois femmes pourtant échappèrent ,
que la noble dame, mère de Bouchard De
Marli, arracha du feu et parvint à réconcilier
à l' église catholique. Les hérétiques fieffés
étant ainsi passés au feu, ceux qui restaient
abjurèrent l' hérésie et furent réconciliés à
l' église.
La circonstance particulière que Bouchard De
Marli, fils de Mathilde, avait été fait
prisonnier quelque temps auparavant et était
gardé alors par ceux de Cabaret, ne saurait
diminuer le prix de cette action compatissante
de sa mère. J' ai insisté sur la scène de
fanatisme et de destruction, parce que
Port-Royal, à sa manière, périra un jour
presque ainsi, et que, juste cinq cents
ans plus tard, nous aurons affaire aux
mêmes passions forcenées et triomphantes.
Cette clémence chrétienne de la fondatrice
semble de loin crier grâce pour les saintes
filles persécutées.
Simon De Montfort, moins clément, fut aussi,
il faut
 

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le dire, un des premiers et des plus généreux
bienfaiteurs du naissant monastère.
Il y avait déjà dans le vallon, à l' époque de
la fondation de Port-Royal, une chapelle
consacrée à saint Laurent. Cette chapelle
fut détruite lorsqu' on bâtit l' église nouvelle,
ou bien elle y fut adaptée et en devint une
partie. Ce qui est certain, c' est que l' église
à laquelle travailla d' abord l' architecte
Robert De Luzarches, achevée seulement en
1229, et consacrée à notre-dame, la grande
patronne de ces âges, avait gardé dans le côté
gauche de la croisée un autel dédié à saint
Laurent, en mémoire de la dévotion première.
Cette église, qui subsista jusqu' à la ruine
de 1712, n' offrait rien de remarquable pour
l' architecture. Elle reçut des réparations
accessoires en divers temps, plus particulièrement
au seizième siècle, où une abbesse, Jeanne
De La Fin, en fit reconstruire le clocher ;
cette abbesse y ajouta aussi un ornement
considérable, consistant en des chaises de
choeur d' une grande beauté de sculpture ;
on les voyait encore, avant la révolution,
au couvent des bernardins de Paris. Par
l' effet ordinaire du temps, le pavé de
l' église se trouvait, au dix-septième
siècle, inférieur au niveau du terrain
d' alentour, au point qu' il fallait descendre
neuf ou dix marches en entrant ; le grand
vaisseau allait ainsi se submergeant
insensiblement. Pour obvier aux
inconvénients de l' humidité, on dut
relever le pavé de huit pieds en 1652.
Ces neuf ou dix marches d' ensevelissement
donnent à penser. Le temps, ce grand et
infatigable fossoyeur, enterre le plus
qu' il peut même les choses qui restent
debout ; et dans les églises plus
visiblement qu' ailleurs, comme si, devant
l' éternité pour
 

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témoin, c' était le lieu principal de son
effort, dès qu' on le laisse continuer sa
tâche, il les fait profondes et creuses
et humides, comme un tombeau.
Le monastère fondé par Mathilde De Garlande,
de concert avec l' évêque de Paris comme
coopérateur (je mets Philippe-Auguste de
côté), ne tarda pas à passer sous la
juridiction de l' ordre de Cîteaux. On a
remarqué que l' emplacement de l' abbaye même,
sa situation au creux le plus étroit de ce
vallon encaissé et dominé par les hauteurs,
était conforme au site favori de la
plupart des abbayes selon saint Bernard :
" car ce saint, dit un historien de Port-Royal,
établissait toujours ses monastères dans des
lieux profonds qui dérobassent la vue du
monde et ne laissassent que celle du ciel ; "
et il semblerait qu' il y eût déjà une
désignation et un choix de l' ordre dans le
choix du lieu. Mais il est plus probable
que la juridiction de Cîteaux ne vint
qu' ensuite. Elle est douteuse dans les
premières années et d' après les chartes mêmes :
les droits des bernardins
 

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et ceux de l' évêque restent flottants.
Cependant l' évêque ne maintenant guère les
siens, l' abbaye des Vaux De Sernai, qui
n' était située qu' à une lieue et demie
de là, se porta naturellement comme
supérieure immédiate d' un couvent dont
les premières religieuses avaient été prises
dans l' ordre réformé de saint Benoît.
La suprématie des moines sur Port-Royal
paraît constante et entière à partir de
1225 ; ils y fournissaient seuls des
confesseurs. Thibauld, petit-fils de
Mathilde la fondatrice, étant devenu
abbé des Vaux De Sernai en 1235 et par
conséquent supérieur de Port-Royal,
redoubla de soins et d' adoption pour les
filles dotées par son aïeule. Il les
visitait souvent, et l' on a jusqu' à la fin
conservé par respect, dans la première cour
extérieure, et proche la loge du portier, un
petit corps de logis isolé, appelé le
logement de saint Thibauld
. C' était,
après l' église, le plus ancien bâtiment
de la maison ; c' était le plus pauvre.
Les religieux, confesseurs du couvent, et plus
tard quelques-uns de nos messieurs, en
occupaient le haut, tandis que la salle
du rez-de-chaussée, appelée la chambre
rouge
, servait d' infirmerie aux domestiques.
N' admirez-vous pas cette manière d' honorer,
selon l' esprit de Port-Royal et selon le
véritable esprit du christianisme, l' humble
et illustre saint de la race des montmorencis ?
Je ne ferai pas l' histoire du monastère de
Port-Royal depuis sa première abbesse,
qui s' appelait, à ce qu' il paraît, Eremberge,
jusqu' à la mère Angélique, à laquelle commence
véritablement notre sujet. On serait fort
embarrassé de vouloir établir cette histoire,
dont le fil, sans cesse rompu, finit par
manquer tout à fait aux quatorzième et quinzième
siècles.
 

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Notons seulement avec Racine, en son élégant
abrégé, que l' ancien Port-Royal eut pour
bienfaiteur tout spécial Saint Louis, qui
donna aux religieuses, sur son domaine, une
rente en forme d' aumône dont elles jouirent
jusque dans le dix-septième siècle. Le même
roi, s' embarquant pour la croisade à
Aigues-Mortes (1248), ratifia la donation
que Jean comte de Montfort avait faite aux
religieuses de Port-Royal de la terre du petit
Port-Royal, au lieu des droits qu' elles
avaient auparavant sur la forêt de Montfort :
c' est Tillemont qui nous l' apprend. Saint
Louis, du plus loin qu' on se peut rattacher
à lui, est un de ces anneaux précieux qui
reluisent trop pour qu' on les omette : on
garde ce nom comme un saphir dans son trésor,
et on le montre. Le pape Honoré Iii, par
une bulle de 1223, avait accordé à l' abbaye
de grands privilèges, entre autres celui d' y
célébrer l' office divin, quand même tout le
pays serait en interdit : ce fut l' inverse
plus tard, Port-Royal étant
 

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seul en interdit au sein d' un pays et d' un
temps tout chrétien dont il demeurait la gloire.
La même bulle accordait aussi à ce couvent
de pouvoir servir de retraite à des séculières
qui, dégoûtées du monde, voudraient faire
pénitence sans se lier par des voeux. C' était
un commencement et comme une promesse de
ce qu' on vit plus tard refleurir et s' accomplir
par les pénitences libres et les retraites à
Port-Royal de Mesdames De Luynes, De
Vertus, De Longueville, De Liancourt.
Les guerres avec les anglais au quatorzième et au
quinzième siècle, les guerres de religion au
seizième, hâtèrent sans doute la dissolution
de la discipline à Port-Royal, comme partout
ailleurs dans les monastères dispersés aux
champs. Ce qu' on y voit dans le courant du
seizième siècle devient intéressant à relever,
parce que c' est de là que la mère Angélique
est partie pour sa réforme, et parce que, dans le
cadre d' un seul couvent, on a l' image de ce qui se
passait dans tous, et de la ruine de
l' institution religieuse en France à cette
époque.
La dernière moitié du quinzième et la première
du seizième siècle nous offrent à Port-Royal
deux abbesses, tante et nièce, appelées toutes
deux Jehanne De La Fin, qui apportèrent
quelque réforme, non pas spirituelle, mais
d' économie et de bonne gestion dans
les biens du monastère, qui recouvrèrent
et accrurent la terre des Granges sur la
hauteur, et d' autres prés ou bois
avoisinants. La seconde, la nièce,
rétablit de plus les lieux réguliers,
répara l' église, fit faire le clocher
à neuf, donna les stalles de choeur.
Elle était représentée sur son tombeau,
non plus avec le manteau
 

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mondain comme sa tante, mais avec la coulle ,
manteau particulier à l' ordre. Il y eut donc sous
cette abbesse un commencement d' ordre extérieur,
et elle mérita une flatteuse épitaphe, à laquelle
la pointe finale et un peu macaronique ne manque
pas :
finis coronat opus.
la fin couronne l' oeuvre.
Deux cartes de visite , c' est-à-dire deux
pièces officielles, représentant les comptes
rendus et les conseils donnés, lors de deux
visites faites par le supérieur du monastère
de Port-Royal, abbé De Cîteaux, l' une en
1504, du temps encore de la tante La Fin,
l' autre en 1572, après la nièce La Fin, et
du temps de la dame Catherine De La Vallée
qui lui avait succédé ; ces deux pièces qu' on
a, marquent de reste le degré de lumière des
visiteurs, le degré d' urgence d' une réforme
à introduire dans le monastère visité, et
l' insuffisance de celle que la seconde dame
De La Fin avait bornée à quelques détails
d' extérieur.
La carte de visite de 1504 recommande avant tout
aux religieuses de mieux dire les heures de
notre-dame leur patronne, qu' elles dépêchaient
apparemment au pas de course pour en finir ;
elle leur prescrit de faire bonne pause
d' un verset à l' autre, et au demi-verset ; de
bien prononcer tous les mots et syllabes ,
sans croquer ou sans traîner démesurément
quelque note, comme elles ont fait en notre
présence
(en présence de frère Jacques,
abbé De Cîteaux) ; d' avoir une horloge pour
régler les heures du service divin, lesquelles,
en effet, sans horloge, devaient aller un peu
au hasard et dérangées. -
 

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on voit par cette carte qu' il n' y avait pas de
dortoir où pussent régulièrement coucher les
religieuses, pas de clôture, et on devine,
à la rigueur des ordres sur ce point, les
inconvénients qui naissaient de l' abandon.
On est frappé d' une recommandation expresse,
relative au lieu de la confession et au plan
qu' en trace l' abbé, tellement que le confesseur
soit en l' église hors de la cloison, et la
pénitente en l' oratoire
(de l' autre
côté), et que la fenêtre soit garnie d' un
treillis bien épais, devant lequel il y aura
quelque toile cirée
. De semblables cartes
de visite sont les pièces justificatives les
plus naturelles de tel dialogue d' érasme, de
telle page de Rabelais, ou de l' apologie
pour Hérodote
. Il s' y trouve beaucoup
d' autres précautions indiquées au sujet des
portes qui donnent sur les champs et prés ;
d' autres prescriptions (plus spirituelles)
contre le vice de propriété , opposé à
l' esprit de communauté, et qui s' était
naturellement développé chez ces religieuses,
chacune ayant à part ses petits meubles, son
pécule, sa petite argenterie. Mais, comme
prescription non moins importante, adressée
spécialement à l' abbesse, il lui est commandé
de faire étrécir les manches de toutes
les robes de ses religieuses, et aussi les
siennes mêmes, depuis le coude jusqu' en
bas, tellement qu' elles ne soient point plus
larges en bas qu' en haut
(ce qui était une
mode élégante à cette date de 1504), et que
désormais lesdites manches n' aient plus de
trois doigts de repli
. Le bon janséniste
(Guilbert) qui nous a transmis ces cartes
de visite, et qui les commente à fond, craint
fort que la coulle , qui fut reprise peu
après par l' abbesse et substituée au manteau,
ne l' ait été que parce qu' étant large elle-même,
on sauvait par là ces larges manches
 

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que l' abbé De Cîteaux prohibait, et auxquelles
les religieuses du seizième siècle tenaient
tant.
On reconnaît précisément, aux défenses de l' abbé
De Cîteaux, ces mêmes manches larges et
bragardes
, ces manches larges comme la
bouche d' une bombarde
, contre lesquelles
tonnait alors en chaire le burlesque
prédicateur Menot : la mode furieuse de 1504
nous est de tout point prouvée et
constatée.
L' autre carte de visite que nous possédons fut
dressée en 1572 par Nicolas Boucherat,
abbé De Cîteaux, du temps de l' abbesse
Catherine De La Vallée, laquelle, sous
prétexte des guerres de la ligue, finit par
se sauver de la maison et par chercher
retraite à Colinance, ordre de Fontevrault.
Cette carte atteste un désordre aggravé et plus
de mécontentement dans le supérieur, qui se
montre lui-même plus judaïque et moins
spirituel encore que le frère Jacques de
1504. Toujours les mêmes formules pour que le
service soit dit avec dues et accoutumées
inclinations et autres cérémonies
.
Mais on y remarque avec surprise des injonctions
absolues telles que celle-ci : " toutes iront
à la communion de quinze en quinze jours pour
le plus tard, après avoir fait leur confession
à leur père confesseur et
 

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non à un autre. " en envisageant une si grossière
routine appliquée au sacrement réputé le plus
saint, on conçoit la future révolte de
Saint-Cyran et d' Arnauld, les rigides
barrières qu' ils eurent à redresser devant
la table de l' hostie, et le livre de la
fréquente communion
, fulminé contre le
trop commun sacrilége. -j' omets quelques
réprimandes au sujet des soeurs malades, que
l' abbesse, à ce qu' il paraît, nourrissait
mal, et sur l' estomac desquelles elle
retranchait.
Tout en ne voulant pas surcharger mon récit de
trop minutieux détails, il me faut accepter
pourtant l' une des premières conditions de
ce sujet, qui est d' être l' histoire d' un
monastère. Et puis il n' y a plus guère de
monastère, et il ne s' en refera guère,
j' imagine. Quand donc on en étudierait et on en
saurait un assez en détail dans le passé, il n' y
aurait pas si grand inconvénient. L' histoire
de l' un représente celle de beaucoup d' autres,
et en dispense. On aura ainsi dans Port-Royal
un échantillon complet, et l' un des derniers,
de ce qu' était un couvent dans son relâchement
d' abord, puis dans sa réforme, dans sa sainteté
studieuse et pénitente ; un vrai
couvent-modèle.
L' abbé De Cîteaux, soupçonnant que ses ordres
n' étaient pas exécutés et se méfiant à bon droit
de l' abbesse, revint à Port-Royal et dressa,
à la date du 1 er février 1574, une nouvelle
carte de visite, qui semble plus directement
porter sur les désordres de cette
 

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dame, sur les inconvénients de l' entrée qu' elle
ménage dans la maison à un prétendu receveur
des rentes, nommé Blouin. Elle y est menacée
d' excommunication si elle n' obéit aux défenses
désormais positives. C' est peu de temps après
qu' elle quitta l' abbaye et se retira à
Colinance. La dame Jeanne De Boulehart lui
succéda à dater de cette fuite, en 1575, et
maintint les choses telles quelles,
débonnairement, sans scandale ni réforme. Il
est dit à sa louange, dans son épitaphe,
qu' elle n' a point délaissé sa maison, a bien
gardé ses religieuses et les a bien nourries

(tout ce que la précédente ne faisait pas).
La dame Boulehart, cédant à des instances de
ses supérieurs, prit pour coadjutrice, en
1599, Jacqueline-Marie Arnauld, âgée de
sept ans et quelques mois. Nous semblons être
à cent lieues d' une réforme, et cependant nous
y touchons. Mais il y a auparavant à bien voir
les circonstances de l' introduction à
Port-Royal de cette coadjutrice enfant, et
quelle était la famille, dès lors et depuis si
considérable, la race des Arnauld d' où elle
sortait.
 

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Ii.
Les Arnauld étaient originaires d' Auvergne, et
antérieurement, disaient-ils, de Provence.
Arnauld D' Andilly les donne pour très-nobles
dans ses mémoires . Son grand-père,
M De La Mothe-Arnauld, tour à tour
d' épée et de robe, commandant d' une compagnie
de chevau-légers ou procureur-général de la
reine Catherine De Médicis, était l' un de
ces hommes doués, propres à tout. Il s' était
fait huguenot. La reine Catherine, qui
l' affectionnait, lui envoya une sauvegarde le
jour de la saint-Barthélemy ; il avait grand
besoin de l' assistance, étant déjà assiégé dans
sa maison par les assassins. Comme ton et allure,
son petit-fils cite de
 

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lui un trait qui le peint, et avec lui sa race.
Il avait parlé à la chambre des comptes, au
nom de la reine-mère, contre les prétentions
d' un seigneur qui y voulait faire vérifier un
don du roi que la reine elle-même revendiquait.
Ce seigneur altier, tout en colère du refus de
vérification, lui demanda, au sortir de la
chambre, au haut du grand degré, s' il n' était
pas M De La Mothe ; et, sur sa réponse, il
ajouta avec emportement qu' il avait trouvé
fort étrange son opposition, et qu' il l' en
ferait repentir. " vous me prenez pour un autre, "
lui répliqua M De La Mothe. -" comment !
Ne m' avez-vous pas dit que vous étiez
M De La Mothe ? " repartit ce seigneur.
-" oui, lui répondit-il ; mais j' allonge
et accourcis ma robe quand je veux, et vous
n' oseriez, au bas de ce degré, me parler comme
vous faites. " sur cela, un gentilhomme de la
suite du seigneur reconnut M De La Mothe,
et fit souvenir son maître que c' était le même
qu' il avait dû voir durant les guerres civiles
en telles ou telles rencontres. Et le grand
seigneur, remis sur la voie, lui fit toutes
sortes de politesses.
Ce M De La Mothe eut deux femmes, de l' une un
fils, de l' autre huit fils et quatre filles, en
tout treize enfants. Nous verrons Antoine
Arnauld, son second fils et père des nôtres,
en avoir vingt, dont dix survécurent ; l' aîné
est M D' Andilly, le dernier est le grand
Arnauld, et les autres à l' avenant. Ce sont
de vraies tribus de patriarches que ces familles ;
et avec cela, des longévités extraordinaires,
de longues facultés vigoureuses et saines.
L' Auvergne avait trempé fortement
 

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la race ; il y a, j' ose le dire, du Montlosier
dans ces Arnauld, non-seulement pour les
facultés soutenues et l' entière vigueur, mais
aussi pour le genre de nature polémique et
infatigablement pugnace.
Les familles véritables et naturelles des
hommes ne sont pas si nombreuses ; quand on a
un peu observé de ce côté et opéré sur des
quantités suffisantes, on reconnaît combien les
natures diverses d' esprits, d' organisations, se
rapportent à certains types, à certains chefs
principaux. Tel contemporain notable, qu' on a
bien vu et compris, vous explique et vous pose
toute une série de morts, du moment que la
réelle ressemblance entre eux vous est manifeste
et que certains caractères de famille ont saisi
le regard. C' est absolument comme en botanique
pour les plantes, en zoologie pour les espèces
animales. Il y a l' histoire naturelle morale,
la méthode (à peine ébauchée) des familles
naturelles d' esprits. Un individu bien observé
se rapporte vite à l' espèce qu' on n' a vue que de
loin, et l' éclaire.
Sans trop presser cette doctrine au cas particulier,
j' avoue que M De Montlosier m' aide tout à
fait commodément à comprendre les Arnauld.
Il est leur compatriote ; il fait des livres
sur tout, sur les volcans d' Auvergne, sur les
mystères de la religion ; il fait de la
polémique à tue-tête contre les jésuites.
Il est âpre à la joute, aheurté à ses idées ;
il est érudit, il est mystique par un coin ;
et, à quatre-vingts ans passés, le voilà
debout, frais, sain et ferme, même agréable
sous ses cheveux blancs. M D' Andilly ou le
grand Arnauld avaient quelque chose de tel
assurément.
Le fils aîné de M De La Mothe (oncle par
 

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conséquent de M D' Andilly et des nôtres) était
un vaillant capitaine, longtemps voyageur dans
le levant, de vieille roche comme son père,
et portant haut la tête. Quand le roi Henri
Iii le voulut faire secrétaire d' état à Blois
après la mort du duc de Guise, il refusa,
alléguant qu' il aurait mieux à servir le roi
contre ceux de la ligue dans son Auvergne.
Au siége d' Issoire, s' étant jeté dans la place
pour la défendre contre le comte de Randan
(de la maison de La Rochefoucauld), il tint
bon jusqu' à ce que les serviteurs du roi,
assemblés pour faire lever le siége, vinssent
offrir bataille sous les murs ; ils parurent
le matin du jour même où le panache blanc
remportait sur Mayenne la victoire d' Ivry
(14 mars 1590). M De La Mothe, sortant de la
place avec sa compagnie, et rejoignant le gros des
fidèles, leur dit que, puisqu' il avait aidé à
soutenir le siége, il demandait son droit
d' avant-garde, son droit de faire la première
charge, ou, en d' autres termes, qu' on voulût
bien lui donner la pointe . On la lui
accorda, nous dit D' Andilly qui excelle et
nage en paroles à faire ainsi les honneurs
de sa famille ; il passa les ennemis, vint
à M De Randan, lui dit qu' il fallait ce
jour-là payer La Mothe (c' était sa maison
qu' on lui avait pillée et brûlée, malgré des
promesses du contraire), et là-dessus lui donnant
deux coups d' épée, il le fit prisonnier ; mais
au même moment, sans que M De La Mothe le
vît, un cavalier tirait sur M De Randan
et le blessait d' une double balle, dont le
prisonnier mourut dans Issoire une heure
après. -tous
 

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les frères de M De La Mothe n' étaient pas
de cette vigueur chevaleresque. On en sait même
un (le septième), le seul qui n' avait pas
l' esprit fort élevé , nous avoue en passant
D' Andilly, et duquel les mémoires du temps
nous racontent privément de petites
particularités qui ne sont guère à redire ;
honnête garçon au demeurant, mais, quoique
D' Andilly s' efforce de lui trouver, faute
d' esprit, un fort bon sens, décidément
un pauvre sire. -le huitième frère de
M De La Mothe (puisque nous en sommes à
tous ces oncles de notre abbaye),
mestre-de-camp des carabins, était un
invincible et brillant guerrier. On l' appelait
M Arnauld du fort , parce qu' au siége de
La Rochelle (1622) on le laissa dans le
Fort-Louis, à peine tracé, qu' il acheva,
en partie de ses deniers, et rendit un modèle
du genre. Huguenot converti, il portait à cette
guerre contre l' hérésie le zèle, sinon la
foi, des croisades. Il a mérité que le
capucin Joseph fît son épitaphe, ce qui ne
veut pas dire qu' il fût un saint comme le
vaillant Zamet, ni même dévot le moins du
monde. En lisant la vie d' Arnauld Du Fort
chez Arnauld D' Andilly, et en y admirant
(toute part faite à l' enthousiasme de famille)
cette vaillance infatigable d' un homme de fer,
on croit lire la vie que Mirabeau a tracée
de son aïeul, colonel sous Louis Xiv. C' est
un mélange de courage, d' opiniâtreté, de
civilité, mais ici de faste encore et de
jactance, de bravoure et de braverie ,
qui caractérise à merveille cette race des
Arnauld dans ce
 

p61


qu' elle n' avait pas encore mitigé ni, en quelque
sorte, maté par le christianisme. M Arnauld
Du Fort, c' est, on peut le dire, un Arnauld
complet à l' état un peu païen et brut. Je n' en
citerai qu' un trait. Il faisait travailler au
fort, au terrassement, par les soldats. Ayant
vu un jour le valet de chambre d' un capitaine,
garçon de bonne volonté, qui s' était mis de la
partie et à porter la hotte, il lui demanda
(quoiqu' il le connût bien) qui il était : et
sur la réponse de celui-ci qu' il était le
valet de chambre de tel capitaine, M Arnauld
lui donna des coups de canne, en s' écriant :
" quoi ! Tu es un valet de chambre, et tu es
assez hardi pour faire le métier des soldats,
c' est-à-dire des princes, puisque les soldats
ne font rien que les princes tiennent à honte
de faire ! " cette action, dont le bruit courut,
électrisa les soldats, qui peut-être n' aimaient
guère jusque-là ce travail de pioche, et leur
rendit ou leur redoubla le courage. Il paraît
pourtant que M Arnauld, qui avait de l' humanité,
fit donner sous main quelques pistoles au
pauvre diable de valet de chambre, pour le
dédommager du bâton.
Ce que son régiment était à M Arnauld Du Fort,
Port-Royal, le monastère, le semblera un peu
à ses neveux, à ses nièces. Il sera tout au
monde à leurs yeux, le lieu supérieur, incomparable,
à faire envie aux princes ; et leur humilité
y mettra un peu trop sa gloire.
On verra d' ailleurs avec plaisir ce M Arnauld
Du Fort représenté en quelque sorte à
Port-Royal, non-seulement dans la personne
de ses neveux et nièces, mais aussi comme
directement par M De Pontis, un de nos
premiers solitaires et de ses anciens
 

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compagnons d' armes, le plus vieil officier
vétéran sous Louis Xiv.
Il y eut encore un autre Arnauld, neveu du
précédent et cousin-germain des nôtres, fils
d' un intendant des finances, et qui fut un
guerrier fort connu de son temps : quand on
disait simplement M Arnauld , c' était de
lui, sous Richelieu, sous la fronde, à la
cour, à l' hôtel de Rambouillet, qu' on
entendait parler. Il eut très-jeune la charge
de mestre-de-camp des carabins après son oncle ;
mais, commandant à Philisbourg, une nuit il se
laissa surprendre. D' Andilly remarque que je
ne sais quoi de fatal sembla s' opposer
toujours à l' entière élévation de sa famille.
Arnauld Du Fort eût été maréchal de France,
sans sa mort prématurée ; Arnauld de
Philisbourg
le fût devenu, sans cette
malheureuse surprise. M De Feuquières,
cousin-germain par alliance de D' Andilly et
des autres, gagnait ce glorieux bâton à son
tour, sans sa défaite à Thionville. Il ne
tint qu' à peu de chose aussi que lui-même
D' Andilly, à son compte du moins, ne fût
devenu secrétaire d' état et ministre. Ce que
la famille Arnauld est aujourd' hui devant la
postérité, grâce peut-être à cette moindre
réussite du côté du monde, vaut mieux pour elle,
même au seul point de vue de la gloire, que ce
qu' elle aurait jamais été autrement ; et cette
élévation historique, à laquelle plusieurs de
ses membres visèrent par d' autres voies, se
trouve enfin consommée.
En résultat, c' était, au commencement du
 

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dix-septième siècle, ce qu' on appelait une bonne
famille que celle des Arnauld, une solide et
ancienne maison, peut-être noble, à coup sûr
de condition notable, pleine de services et de
mérites évidents, en charge près des grands et
dans leurs conseils, parfaitement appuyée,
apparentée même à des seigneurs, et poussée
de toutes parts dans la guerre, dans les
finances et au palais.
Un point seulement n' a pas été assez détaché dans
ce qui précède, et je rappelle que M De La
Mothe, l' aïeul de toute cette famille, celui
qui ne portait sa robe qu' à la chambre des
comptes, s' était fait huguenot, qu' il ne se
convertit qu' après la saint-Barthélemy, et que
plusieurs de ses fils restèrent de la religion
ou n' abjurèrent que tard. Ce coin, voilé le plus
possible par ses petits-fils de Port-Royal,
relevé malignement par les jésuites, doit
être indiqué de loin au fond de notre tableau,
et y tient plus peut-être que les Arnauld
eux-mêmes ne croyaient.
La race et la souche bien posée, il est temps de
se restreindre à la ligne directe, à la branche
même d' où Port-Royal sortit, et de parler à
fond de M Arnauld l' avocat, le second fils
de M De La Mothe, le cadet de M De La
Mothe du siége d' Issoire, l' un des aînés de
M Arnauld Du Fort et le père de tous les
nôtres.
 

p64


Il avait succédé à son père dans la charge de
procureur-général de la reine Catherine De
Médicis, qu' il exerça jusqu' à la mort de cette
princesse. En devenant quitte de cette charge,
il laissa en même temps celle d' auditeur des
comptes qu' il y joignait, pour se livrer tout
entier au barreau. C' est un des types de cette
noble lignée d' avocats du seizième siècle, dont
Loysel, l' un des plus respectables lui-même,
nous a dressé l' histoire. M Simon Marion,
avocat également et plus ancien, entendant un
jour le jeune Arnauld plaider, en fut si
transporté qu' il l' emmena dans son carrosse,
et le retint à dîner chez lui ; il lui donna
bientôt sa fille unique en mariage. M Marion
fut dans la suite président des enquêtes, puis
avocat-général. Il avait une extrême ardeur
d' avancer sa famille honnêtement, comme on
l' entend dans le monde : on en a des preuves
dans l' abbaye qu' il fit avoir à sa petite-fille.
De plus, c' était un grand orateur, au dire du
cardinal Du Perron : il avait la voix fort
émouvante
. M D' Avoye avait dit un
jour au cardinal : " il me souvient que lorsque
vous prêchâtes à saint-Merry, Mm Marion et
Arnauld vous furent ouïr. M Marion dit en
sortant : ce n' est pas un homme qui prêche,
c' est un ange. " il ne faut pas trop s' étonner,
après cela, d' entendre le cardinal Du Perron
rendre ce jugement : " M Marion est le
premier du palais qui ait bien écrit
et,
possible qu' il ne s' en trouvera jamais un qui
le vaille. Je dis plus : que, depuis Cicéron,
je crois qu' il n' y a pas eu d' avocat tel que
lui. Je fis son épitaphe à Rome, où j' étais
quand on me dit la nouvelle de sa mort... "
en rabattant tout ce qu' on voudra de ce
prêté-rendu d' éloge que Du Perron payait
à l' un de ses admirateurs
 

p65


dans la manière un peu emphatique du seizième
siècle, il n' est pas indifférent pour nous de
trouver dès l' abord, dans l' aïeul temporel des
mères et des principaux solitaires de
Port-Royal, le premier du palais qu' on loue
d' avoir bien écrit . C' est de bon augure
pour la littérature saine et le bon style,
jusqu' alors si rare, qui va sortir de sa
race.
à propos de ce premier qui ait bien écrit ,
notons pourtant que l' éloge, avec variante de
noms, s' est bien répété ; on l' a précisément
accordé à plusieurs, vers ce temps-là, pour
leur prose ; on les a loués comme les premiers
qui eussent fondé le bon style : plus d' un
sans doute y conspirait. J' omets D' Urfé,
un peu hors de ligne : mais cela s' est dit
successivement du garde des sceaux Guillaume
Du Vair, de Du Perron lui-même, puis
de certains prédicateurs ou traducteurs,
de Lingendes, de Nervèze, de Coeffeteau,
puis encore de D' Ablancourt ; on l' a redit
de Patru au barreau bien longtemps après
M Marion. Et tous ces éloges ont passé :
ils ne sont recueillis que comme des
curiosités littéraires s' appliquant à des
hommes une fois célèbres, et qu' on ne lit
plus, qu' on ne trouverait même plus à lire.
Tant il était difficile de fonder la bonne
prose : tantae molis erat ! Tant plusieurs
devaient à leur tour s' efforcer et mourir
à la peine, comme dans un fossé qu' on a à
combler, et
 

p66


qui se remplit de morts pendant un assaut. Cette
belle et vraie prose que tels ou tels illustres
avaient trouvée, disait-on, lesquels bientôt
on ne connaissait plus, cette prose qui était
toujours à refaire de M Marion jusqu' à Patru,
Pascal, lui, l' a saisie une bonne fois
et l' a exprimée du premier coup à jamais :
invenit .
Montaigne déjà avait trouvé, en sa Gascogne
et dans sa tour de Montaigne, un style de
génie, mais tout individuel et qui ne tirait
pas à conséquence. Pascal a trouvé un style
à la fois individuel, de génie, qui a sa
marque et que nul ne peut lui prendre, et un
style aussi de forme générale, logique et
régulière, qui fait loi, et auquel tous peuvent
et doivent plus ou moins se rapporter : il a
établi la prose française. Dans l' intervalle
de Montaigne à Pascal ont eu lieu ces efforts
laborieux et je n' ose dire stériles, mais bien
nombreux et sans cesse à recommencer, des
Marion, Du Perron, Du Vair, Nervèze,
Lingendes, Coeffeteau. Tous, ils se peuvent
résumer et abréger dans un seul nom qui les
représente et qui, à ce titre, les a absorbés,
dans Balzac, ce grand ouvrier de mots et
fabricateur de phrases, dans Balzac dont
Pascal certes se serait bien passé comme
devancier, mais dont ne se serait point passée
également l' influence littéraire de Pascal.
Je veux dire que le style de Pascal a plus
aisément fait loi, ayant été devancé par cette
élucubration habile et comme par cette police
de langue de Balzac. -M Marion (ce à quoi
l' on n' avait guère pensé) y a eu de très-loin,
et avec quelques autres, une petite part.
 

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Iii.
M Arnauld l' avocat devint donc le gendre de
M Marion en 1585. Son éloquence, ai-je dit,
était célèbre ; elle était réelle, puisque
tous les contemporains l' ont attestée, et que
l' éloquence a une part vivante, actuelle, qui
est dans son effet même et ne saurait mentir.
Il paraissait éloquent de son temps, donc il
l' était à beaucoup d' égards. Il avait pour le
moins le souffle, le flumen , c' est quelque
chose. Mais si l' éloquence a une autre partie
solide et durable qui mérite d' intéresser tous
les âges, il ne l' avait pas. On a dit, dans
l' âge suivant (un satirique, il est vrai,
Tallemant), que c' était un homme à lieux
communs, qu' il avait je ne sais combien de
volumes de papier blanc où il faisait coller
par le libraire les passages des auteurs
tout imprimés, qu' il coupait lui-même et
réduisait sous
 

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certains titres. Satire à part, c' est possible,
et même probable. Son fils D' Andilly nous
expose comment les présentations
d' officiers de la couronne, connétables,
amiraux, ducs et pairs (les présentations
qu' on faisait d' eux au parlement), sont le plus
difficile endroit de l' éloquence, parce
qu' elles tiennent, dit-il, de ce genre
démonstratif et sublime qui ne doit rien
avoir que d' élevé
, comme le panégyrique de
Trajan, par Pline, qui en est le
chef-d' oeuvre : " or, feu mon père a fait seul
quatorze de ces actions extraordinaires, dont
tout le reste du palais ensemble n' en a fait
qu' onze ou douze. " et un jour, à l' une de ces
présentations où il s' agissait de M De La
Trimouille, l' orateur, remontant aux ancêtres,
se jeta sur la bataille de Fornoue : m le duc
de Montpensier, prince du sang, présent à la
harangue, tira à demi son épée du fourreau, se
croyant à l' action même ; voilà un triomphe.
Mais M D' Andilly ne dit pas qu' un jour,
plaidant contre un génois huguenot sur qui
l' on avait exercé une confiscation, M Arnauld
énuméra si au long les mauvais offices des
génois contre la France, et s' étendit si à
plaisir sur le chapitre d' André Doria, que le
génois impatienté s' écria en baragouinant :
" messiours, c' ha da far la repoublique de
Gênes et André Doria avec mon argent ? "

ce qui coupa court à la harangue.
Dans une cause pour M De Guise contre m le
 

p69


prince, M Arnauld, sur sept audiences
tout entières qu' elle dura, en tint lui seul
plus de quatre . En 1600, quand le duc de
Savoie vint en France, le roi Henri Iv
voulant lui donner un magnifique échantillon
de son parlement, le premier président Achille
De Harlay commanda à M Robert et à
M Arnauld de se préparer dans quelque
belle cause ; et ce fut M Arnauld qui la
gagna devant tous ces illustres témoins.
Pierre Mathieu (dans son histoire de
France
sous Henri Iv) a donné au long
le récit de cette séance d' apparat, et même
les plaidoyers en entier. Le roi, pour
introduire son hôte avec moins de presse et de
suite, aborda par la rivière, du côté du
jardin du premier président. Les deux princes
se mirent en la loge de la chambre dorée,
d' où ils pouvaient tout voir et ouïr sans
être vus. La cause pathétique, exprès choisie,
ne tarda pas à retentir. Il s' agissait d' un
nommé Jean Prost, assassiné. Sa mère, ayant
pris soupçon du maître du logis où il demeurait,
qui était un boulanger et qui s' appelait
Bellanger, l' avait dénoncé, et il s' en était
suivi pour l' accusé la question ordinaire et
extraordinaire ; mais, quelque temps après, deux
voleurs, arrêtés pour d' autres crimes, s' étaient
avoués les assassins de Prost. De là, le
torturé demandait réparation, dommages et
intérêts, taxant la mère de calomnie.
M Arnauld défendait la mère ; M Robert
plaidait pour le boulanger demandeur, et il
commençait ainsi : " messieurs, les poëtes
anciens ayant à plaisir discouru de plusieurs
combats advenus au mémorable siége de Troye,
récitent que Telephus, fils d' Hercules,
ayant en une rencontre esté grièvement blessé
d' un coup de lance par Achilles...,
 

p70


alla prendre advis de l' oracle d' Apollon... " le
tout pour dire que la lance d' Achille pouvait
seule guérir les blessures faites par Achille,
et que les arrêts du parlement, présidé et
guidé par un Achille (de Harlay), pouvaient
seuls réparer les condamnations de cette
même cour. Sur un ton approchant, mais avec la
différence du pathétique à l' indignation,
M Arnauld répondait en faisant éclater les
sanglots de la mère éplorée. Il tirait grand
parti d' un vol d' argent que le boulanger avait
commis sur la personne de l' assassiné :
" Caius Antonius fut accusé de la conjuration de
Catilina ; il en fut trouvé innocent. Mais
parmi son procès se meslèrent des larrecins
qu' il avoit autrefois commis en Macédoine ;
cela fut cause de le faire condamner. Et
néantmoins l' une des accusations n' avoit rien
de commun avec l' autre. En ceste cause
l' homicide et le larrecin ont beaucoup de
connexité. " M Arnauld raisonnait moins
spécieusement quand, un peu après, il
s' écriait sans rire : " le philosophe Crantor
disoit que celui qui souffre du mal sans en
estre cause, est fort soulagé en cet accident
de fortune. " belle consolation que la maxime
de Crantor pour ce boulanger torturé !
Pierre Mathieu, qui ne laisse pas d' être
sous le charme de ces Démosthènes de
France
, nous représente, après les deux
plaidoyers adverses, les âmes flottantes et les
opinions des juges suspendues : " le discours de
l' advocat du roy, ajoute-t-il, fut la poudre de
départ qui sépara le vray du vray-semblable et
l' apparence de l' essence. " et il termine par
l' ample et pompeux résumé du procureur-général
Servin, qui conclut avec M Arnauld.
 

p71


Ce voyage du duc de Savoie à Paris, qui, selon
l' heureuse expression de Mathieu, déracinoit
le peu de fleurs de lys
qui restaient
encore au coeur du maréchal
 

p72


de Biron, faisait une impression bien contraire
sur les autres coeurs fidèles. Avant la fin
de l' année, M Arnauld, dans une espèce de
philippique intitulée première savoisienne ,
s' enflammait à servir la cause royale contre
ce même duc de Savoie, qui chicanait sur la
restitution du marquisat de Saluces et autres
conditions des traités. Déjà, au plus fort
de la ligue, il avait répliqué à un manifeste
du duc de Mayenne par un écrit intitulé
l' anti-espagnol , et lancé encore d' autres
pamphlets loyaux, dans le même sens, mais non
avec le même sel, je le crains, que la
satyre ménippée . Dans un avis au roi
pour bien régner
, il donna plus tard
(en 1614) des conseils utiles, dont les
états-généraux, alors assemblés, profitèrent.
Mais le fait qui resta le plus capital de sa
vie (après ses illustres enfants), ce fut
d' avoir plaidé en 1594, au nom de l' université,
contre les jésuites, qui n' en aiment pas
mieux ces messieurs de Port-Royal,
comme
ajoute un malin chroniqueur.
Le plaidoyer au nom de l' université de Paris
contre les jésuites, cette pièce qu' on a
appelée le péché originel des Arnauld,
avait pour occasion l' attentat de Pierre
Barrière sur la personne de Henri Iv, en
1593. L' université, par la bouche de M Arnauld,
demandait l' expulsion de la société auprès du
parlement.
 

p73


Presque au début de cette catilinaire, après
une première excursion vers Pharsale et ces
guerres plus que civiles ; après s' être
comparé lui et les gens d' entendement et de
bien, de tout temps dénonciateurs des jésuites,
à d' inutiles cassandres :
ora, dei jussu, non unquam credita teucris ;
l' orateur s' écriait : " Henri Iii, mon grand
prince, qui as ce contentement dans le ciel
de voir ton légitime et généreux successeur,
ayant passé sur le ventre de tous tes ennemis,
régner tantôt paisible en ta maison du louvre,
et maintenant sur la frontière rompre, dissiper
et tourner en fuite... j' abrège la phrase
incidente, qui n' en finit pas
..., assiste-moi
en cette cause, et, me représentant
continuellement devant les yeux ta chemise
toute sanglante, donne-moi la force et la
vigueur de faire sentir à tous tes sujets
la douleur, la haine et l' indignation qu' ils
doivent porter à ces jésuites... " et plus
loin : " quelle langue, quelle voix pourroit
suffire pour exprimer les conseils secrets,
les conjurations plus horribles que celle des
bacchanales, plus dangereuses que celle de
Catilina, qui ont été tenues dans leur
collége rue saint-Jacques, et dans leur
église rue saint-Antoine ? ... " il faut
s' arrêter, on en sourit, et cela a été une
fois de l' éloquence ! -et ceci encore en
était : " boutique de Satan où se sont forgés
tous les assassinats qui ont été exécutés ou
attentés en Europe depuis quarante ans ; ô
vrais successeurs des arsacides ou assassins ! ... "
tout est de ce ton ; l' apostrophe et le poing
tendu ne cessent pas.
Les juges cependant étaient soulevés sur leur
siége ;
 

p74


ils s' entre-regardaient et se faisaient des signes
d' impatiente admiration. Le peuple, dehors,
se pressait à flots dans la grand' salle,
attendant, écoutant aux portes fermées ; car
les jésuites avaient obtenu que les débats ne
fussent pas publics. L' orateur même en tirait
parti en quelques meilleurs endroits : il les
montrait toujours aimant le petit bruit, non
pas venus d' abord en France à enseignes
déployées
, mais se logeant dans l' université
en petites chambrettes , longtemps
renardant et épiant . Il étouffait
pourtant dans ce huis-clos.
Jamais enfin, dans nul autre discours, M Arnauld
n' a autant déployé que dans celui-ci ce que
son fils D' Andilly appelle les
maîtresses-voiles de l' éloquence. Nous
retrouverons de reste ces mêmes maîtresses-voiles,
non moins pleinement gonflées, dans les
plaidoyers de M Le Maître, son petit-fils,
l' un de nos solitaires.
 

p75


Les jésuites ne furent expulsés que quelques mois
après, lors de la nouvelle tentative
d' assassinat par Jean Châtel (décembre 1594) ;
mais ils gardèrent un souvenir profond de cette
fulminante plaidoirie, qui avait d' avance
tranché le procès :
manet alta mente repostum
judicium paridis ! ...
l' université aussi en garda et en voua à
M Arnauld et aux siens une longue
reconnaissance. Elle voulait lui faire accepter
un présent, qu' il refusa avec un
désintéressement obstiné ; à son refus, elle
s' assembla par extraordinaire le 18 mars 1595,
et d' un consentement unanime rendit un décret,
un acte solennel en latin, par lequel elle se
reconnaissait à jamais sa cliente obligée et
fidèle, tant envers lui qu' envers sa
postérité : " ... se ea officia quae a