PORT ROYAL

 

PRÉFACE

  L' indulgence extrême, avec laquelle on a bien voulu accueillir mon premier volume, m' a imposé de plus grands devoirs pour les suivants. Je ne comptais, je l'avoue, en publiant séparément le premier, que prendre date en cas de survenants et poursuivre ma rédaction première, tout entier à mon sujet demi-obscur. L' attention si flatteuse, qu' on y a tout d'un coup portée de bien des endroits, m'a obligé de penser plus souvent au public nouveau qui intervenait, et qui avait aussi ses délicatesses particulières. On ne s' étonnera donc pas du retard involontaire que cette combinaison de soins m' a causé. Et puis dans tout sujet, même dans celui dont la base est le plus arrêtée, il est des détails imprévus qui se lèvent et qui prolongent ; il est comme des plis de terrain que de loin on n' apercevait pas et qu' on met bien du temps à franchir.

On m'excusera, j' espère, en voyant tout ce que j' ai dû parcourir en replis de cette sorte, et la richesse, la fertilité réelle du sujet n' en ressortira que mieux. Le récit du premier volume allait jusqu'à l'année 1638 ; celui du second entame à peine l'année 1656 : c'est un espace de dix-huit ans seulement, mais sans compter les allées et venues, les digressions fréquentes. Nous n'atteignons après tout cela qu'au moment célèbre, à celui à partir duquel notre sujet s'éclaire, à proprement parler, et entre dans la gloire : ces deux volumes presque entièrement y sont antérieurs. J' ai eu plaisir, on le voit, à m'étendre sur cet espace d'obscurité relative, sur cette grandeur première et un peu éclipsée. Quoi qu'il arrive, j'ai achevé aujourd'hui de parcourir une première moitié, et celle qui, promettant le mois, m'a permis peut-être de tenir le mieux. Mon zèle du moins et mes efforts ne feront pas défaut pour m'aider à poursuivre convenablement sur cette autre pente tout en vue désormais, et réputée plus belle.
1er février 1842.
 

 

 SAINT-CYRAN


 

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Vii.
Du fond de sa prison, et après les premiers mois de
gêne entière, M D Saint-Cyran, mieux établi, ne
cessa de suivre ses anciennes directions ou d' en
entreprendre de nouvelles. Il suffirait, pour s' en
faire idée, de parcourir les volumes des lettres
écrites durant sa captivité, en y joignant les noms
des personnes auxquelles il les adresse. Je ne
nomme plus qu' en passant madame De Guemené, celle
que nous avons vue la plus belle femme de la
cour
, nous dit Madame De Motteville, et qui
l' était bien encore un peu. Il dirigeait plus
sûrement M Guillebert, prêtre, régent de
philosophie au collège des Grassins, et qui,
nommé curé à Rouville en Normandie, avait ajourné
sa cure pour postuler le bonnet de docteur :
M De Saint-Cyran lui
 

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en fit reproche dans de belles lettres sur le
sacerdoce, et M Guillebert, aussitôt reçu docteur,
se hâta d' aller prendre possession de Rouville,
en 1642. Il y fit, comme on dirait aujourd' hui, un
réveil religieux , qui se répandit dans tout le
pays ; on y appelait ces chrétiens régénérés les
rouvillistes . En 1646, M Pascal, intendant
de Rouen, étant touché de Dieu avec tous les
siens, se mit sous la conduite du docte et saint
curé de Rouville. Voilà donc Pascal qui, au bout
de cette allée, s' achemine de loin vers port-royal,
comme déjà nous savons que Racine naissant grandit
pour y être élevé. -de sa prison, M De Saint-Cyran
dirigeait, discernait encore M De Rebours, qui
allait devenir un des confesseurs de port-royal de
Paris et le plus fidèle auxiliaire de M Singlin.
Il conseillait et guidait le jeune M De Luzanci,
fils de M D' Andilly, seulement alors âgé de
dix-huit ans, et qui, d' abord page du cardinal
De Richelieu, puis enseigne dans la garnison
du Havre, s' était senti saisi, durant une maladie
grave, du saint désird' imiter son cousin
M De Séricourt. M De Luzanci se retira dans le
premier moment à Saint-Ange en Gâtinais, terre
de la baronne de Saint-Ange, une des meilleures
amies de M D' Andilly et de M De Saint Cyran,
femme du premier maître d' hôtel d' Anne D' Autriche,
et qui, devenue veuve, sera religieuse un jour à
port-royal sous le nom de soeur Anne-Eugénie.
Dans ce commencement de retraite, le jeune militaire
obtenait de M De Saint-Cyran de se livrer
aux fatigues de la chasse pour tromper toute feinte
de l' oisiveté : " David, lui écrivait l' excellent
guide, David jeune omme vous êtes, et déjà
touché dee
dieu, poursuivoit les lions et les ours,
et, en les tuant, il se
 

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représentoit les victoires des justes sur les
démons. " en même temps qu' il répondait par ses
conseils à M De Luzanci, M de Saint-Cyran
s' adressait aussi au jeune baron de Saint-Ange
' aîné, qui en profita moins, succéda à la charge
de son père et eut, par la suite, toutes sortes de
dérangements : " comme j' ai une grande joie, leur
écrivait-il, d' entendre dire que quelqu' un a
dévotion pour Dieu, j' ai aussitôt une crainte,...
à cause de l' expérience que j' ai qu' en plusieurs,
je ne dis pas des jeunes gens, mais des hommes même,
cette dévotion est semblable aux fleurs qu' on voit
paroître au printemps sur les arbres et disproître
bientôt après, sans y laisser aucun fruit. "
et au jeune Saint-Ange en particulier, il écrivait
comme dans un touchant pressentiment : " je vus aime
tellement que je sens bien que je commence à vous
plaindre en vous voyant croître, parce que je
connois à peu près toutes les aventures bonnes et
mauvaises qui vous peuvent arriver. " M De
Luzanci persévéra. Un plus jeune Saint-Ange,
frère cadet du précédnt, et confié dès lors,
par la sollicitde du saint captif, aux soins de
Lancelot et de M Le Maître, s' en montra digne
jusqu' au bout. Voici en quels termes tout à fait
tendres M De Saint-Cyran écrivait à Lancelot
pour achever de lui recommander cet enfant et un
autre tout jeune fils de M D' Andilly encore :
" si Dieu vous fait la grâce de
 

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m' accorder ce plaisir sans beaucoup de peine (car
pour rien au monde je ne voudrois vous en faire), je
prendrai, si je suis jamais en liberté, quelque
petit enfant de vos parents pour reconnoître la
charité que vous ferez à ceux-ci à ma prière ;
outre que je vous aiderai d' ici à la leur rendre
comme il faut, et serai, si vous voulez, leur
sous-maître
, pourvu que vous me disiez de point
en point tout ce qui se passera. " M De Saint-Cyran
sous-maître , du fond de sa tour, à travers
ses bareaux, quel plus adorable déguisement de la
charité ! Vers le même temps, ayant l' oeil à tout, il
envoyait au monastère des champs le neveu d' un de
ses gardes, un simple garçon cordonnier, que l' esprit
de piété avait touché, et qui se nommait Charles
De La Croix. Ce fut le premier domestique des
ermites, et ermite lui-même. Il y eut ainsi par la
suite, à port-royal, toute une série de domestiques
solitaires et pénitents, dont ce Charles De
La Croix est le premier ; il faut citer encore
Innocent Fai, garçon charretier aux Granges.
Ils ont tous place au nécrologe à côté des plus
illustres noms, des De Luines, des Logueville
et des Pascal ; et pour eux, sur leur dalle
funéraire, M Hamon semble sculpter avec un
redoublement d' amour ses pieuses épitaphes d' un latin
si fleuri.
M De Saint-Cyran convertit ou du moins édifia,
consola plusieurs de ses compagnons de captivité,
des étragers prisonniers de guerre à Vincennes.
On cite les généraux allemands Ekenfort et
Jean De Wert. Le premier était détenu au
château depuis mai 1638, lorsq' on agita de
l' échanger contre M De Feuquières fait
prisonnier à Thionville et allié des Arnauld.
 

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M D' Andilly ne s' y ménagea point ; il avait
rencontré plus d' une fois M D' Ekenfort près de
M De Saint-Cyran, à qui le guerrier malheureux
venait demander des consolations spirituelles.
M Arnauld de Philisbourg , ayant reçu toutes les
commissions nécessaires à cet échange, avait déjà,
par ordre du roi, tiré M D' Ekenfort de Vincennes
et l' avait mené coucher chez m D' Andilly, le
16 mars 1640. Le lendemain matin, les chevaux étaient
sellés dans la cour et l' on avait le pied à l' étrier
pour le joyeux départ, quand deux fils de
M De Feuquières, arrivés en toute hâte,
apportèrent la consternante nouvelle de la mort
de leur père. " nous demeurâmes, dit l' abbé Arnauld,
qui était d' épée encore et devait faire le voyage,
nous demeurâmes sans parole et sans mouvement,
comme des gens qui auroient été frappés e la
foudre. M D' Ekenfort lui-même en parut étonné
comme nous ; quoiqu' il vît en ce cruel contre-temps
la ruine de ses espérances et un grand éloignement
à sa liberté dont il avoit commencé à goûter la douceur,
il surmonta par grandeur d' âme sa propre douleur pour
soulager celle de ses amis et s' employaà notre
consolation, comme s' il n' en eût pas eu besoin pour
lui-même. " on le ramena le soir à Vincennes ; c' est
alors surtout qu' il dut réclame près de
M De Saint-Cyran les seuls remèdes solides,
dont il paraît que, même après sa délivrance et à
la tête des armées de l' empereur, il se ressouvint
toujours.
 

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L' hiver de 1640-1641 fut célèbre à la cour par les
magnificences du palais-cardinal. On y donna la
grande comédie de mirame , " qui fut représentée
devant le roi et la reine, avec des machines qui
faisoient lever le soleil et la lune, et paroître
la er dans l' éloignement, chargée de vaisseaux. "
quelque temps après, au même lieu, on dansa le
ballet de la prospérité des armes de France, où
les mêmes machines de la comédie furent employées,
avec de nouvelles inventions, pour faire paaître
tantôt les campagnes d' Arras et la plaine de Casal,
et tantôt les Alpes couvertes de neiges, puis la
mer agitée, le gouffre des enfers, et enfin le
ciel ouvert, d' où Jupiter, ayant paru dans son
trône, descendit sur la terre
. L' abbé de
Marolles, le Dangeau de la chose, qui nous
raconte cela de point en point, n' a garde d' oublier
certaine civilité que lui fit le cardinal ;
" de sorte, ajoute-t-il, que je vis encore ce
ballet commodément, où il y avoit des places pour
les évêques, pour les abbés, et même pour les
confesseurs et pour les aumôniers de m le cardinal.
Les nôtres se trouvèrent à deux loges de celles qui
furent occupées par Jean De Wert et Ekenfort que
l' on avoit fait venir expès du bois de Vincennes,
où ils étoient
 

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prisonniers. " le cardinal les voulait éblouir ; on
s' inquiétait surtout de l' effet produit sur
Jean De Wert, ce général ameux par ses succès
d' avant-garde, parsa pointe redoutable à Corbie
quatre ans auparavant, et dont le nom, souvent
chansonné des parisiens, était devenu populaire
comme d' une espèce de Marlborough du temps. Il
était à la veille d' un échange et, plus heureux
que d' Ekenfort, il n' avait en effet que quelques
jours à rester. Interrogé sur la beauté du
spectacle, Jean De Wert répondit qu' il trouvait
tout cela très-beau, mais que ce qu' il trouvait le
plus étonnant, c' était, dans le royaume
très-chrétien, de voir les évêques à la comédie,
et les saints en prison
. Le mot courut. Le
cardinal fit semblant de ne pas entendre.
Comme si tout ne devait être que contraste, l' auteur
du ballet représenté était ce Des Marestz qui,
pls tard converti, se mit à la chasse des solitaires
et des confesseurs de port-royal, et, par ses
pamphlets comme par ses espions, ne cessa de les
relancer.
Mais le plus grand coup de la direction de
M De Saint-Cyran durant sa prison, celui qui
tira le plus à conséquence et à éclat presque
aussitôt, ce fut la conversion d' Antoine Arnauld,
qui dès lors postulait le bonnet en sorbonne.
-Antoine Arnauld, né le 8 février 1612, était
le plus jeune des dix enfants survivants de
M Arnauld l' avocat : il est resté le plus illustre.
Maintenant que, par lui, nous tenons la famille au
complet, récapitulons un peu. C' est le cas
d' ailleurs de dénombrer, comme quand le chef arrive,
à la veille d' un combat.
Il avait six soeurs religieuses :
 

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l' aînée, madame Le Maître, née en 1590 ;
la mère Angélique, née en 1591 ;
la mère Agnès, née en 1593 ;
la soeur Anne-Eugénie, née en 1594 ;
la soeur Marie-Laire, née en 1600 ;
la soeur Madeleine Sainte-Christine, née en 1607.
Il avait trois frères :
M D' Andilly, l' aîné de toute la famille, né en
1588, c' est-à-dire de vingt-quatre ans plus âgé
qu' Antoine ;
m l' abbé de Saint-Nicolas, qui devint évêque
d' Angers, né en 157 ;
Simon Arnauld, né en 103.
Ce dernier, le seul qui n' eut pas e temps de se
dégager du monde, était lieutenant de la mestre-de-camp
des carabins sous son cousin M Arnauld ; " né avec
beaucoup de bonnes qualités, sans aucun vice
considérable, bien fait de sa personne, d' une
humeur douce et complaisante, agréable parmi les
dames, fier quand il le falloit parmi les hommes, "
il eut plus d' un secret chagrin, fut toujours
poursuii d' une sorte de fâcheuse étoile qui empêcha
son avancement, et périt finalement d' un coup de
feu au siége de Verdun dans une sortie, en 1639.
Cette mort subite avait été une grande douleur pour
sa sainte mère, madame Arnauld, qui le chérissait
extrêmement ; elle s' y résigna pourtant et entira
même sujet de remerciement à Dieu de ce qu' au moins
il avait préservé ce cher fils de mourir en duel ;
car c' était sa perpétuelle crainte, en un temps où
les duels étaient si fréquents et où la misérable
coutume des seconds pouvait y engager les moins
 

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querelleurs. La conversion du jeune Antoine vint à
point pour la consoler.
On appelle conversion à port-royal (nous y
sommes accoutumés déjà) ce qui semblerait un
surcroît presque sans motif dans un christianisme
moins intérieur. Le jeune Arnauld n' avait jamais mené
une vie autre que régulière. Il avait été élevé
d' abord avec ses neveux Le Maître et Saci, dont
le premier était son aîné. Ayant terminé sa
philosophie au collége de Lisieux, il s' appliqua
quelque temps au droit et y prenait goût ; mais,
sa mère l' en détournant, il commença la théologie en
sorbonne sous M Lescot. Celui-ci, le même qui
interrogea M De Saint-Cyran à Vincennes, était
confesseur du cardinal De Richelieu, par conséquent
peu rigoriste à l' endroit de la pénitence, assez bon
scholastique dans sa chaire, mais en tout très-peu
augustinien. M De Saint-Cyran, encore libre,
consulté par madame Arnauld, mit entre les mains
du jeune homme, comme préservatif de précaution, les
opuscules de saint Augustin concernant la grâce ;
il n' exerçait d' ailleurs, à cette époque, aucune
direction habituelle sur lui. La thèse appelée
tentative , que soutint Arnauld pour être
bachelier en novembre 1635, et qui eut de l' éclat,
se ressentit de cette lecture de saint Augustin
et put faire sourciller M Lescot. Le nouveau
bachelier se disposa, par un redoublemet d' étude,
à gagner les grades supérieurs ; il fut admis à
loger en sorbonne hospes sorbonicus et entra en
licence à pâques 1638. Pourtant il menait, quant
au reste, une vie relativement mondaine : il
était recherché de mise ; il faisait rouler le
carrosse à Paris, nous dit Fontaine ; il avait des
bénéfices considérables et des dignités dans les
églises
 

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cathédrales. Ses graves amis enfin gémissaient tout
bas de ses faiblesses ; ses neveux les ermites
l' appelaient dans leurs prières, le demandaent sans
cesse à Dieu.
Le cours de sa licence dura deux années, epuis
pâques 1638 jusqu' au carême de 1640. Ceux qui
s' engageaient dans cette lice étaient obligés de
soutenir trois actes publics, d' assister à ceux des
autres et même aux tentatives des bacheliers, d' y
prendre part et de disputer à leur tour selon l' ordre
marué : " et comme ordinairement, nous dit le père
Quesnel en son histoire de M Arnauld
, il se
trouve un fort grand nombre de bacheliers dans la
licence, le travail y est grand, et on y est toujours
en haleine, soit pour attaquer, soit pour défendre.
Tout s' y fait ave vigueur et avec éclat ; tout
y est animé par la présence des docteurs qui y
président et y assistent, par le concours des
premières personnes de l' église et de l' état et des
savants de toutes conditions...
 

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l' on peut dire en effet qu' une licence de théologie
de Paris est, dans le genre des exercices de
littérature, un des plus beaux spectacles qui se
trouvent dans le monde. " c' est bien ainsi que
le conçut premièrement le jeune Arnauld, qui
abondait de toute l' effusion de son coeur dans
cette gloire de sorbonne, autant que M Le Maître
dans celle du arreau. Nous l' y verrons incliner
toujours, et même converti, même plus tard exclu
et tout à fait caché, caresser cet idéal de disute
triomphante et ces formes solennelles de combat.
à l différence de M De Saint-Cyran si intérieur,
il n' aima rien tant tout d' abord que le gouvernement
parlementaire de la théologie.
En même emps qu' il poursuivait sa licence, il
professait un cours de philosophie au collége du
Mans. Un jour, y présidant à la thèse d' un de ses
élèves, Walon De Beaupuis, qui fut plus tard
maître à port-royal, et le voyant pressé vivement
par un M De La Barde, chanoine de notre-dame,
qui attaquait cette proposition : "
ens synonime
convenit deo et creature, le mot être est
un terme également applicable à Dieu et à la
créature, " il vint au secours du soutenant ; mais
se voyant pressé lui-même par de solides raisons, au
lieu de se tirer d' embarras par une réponse telle
quelle, il s' avoua tout d' un coup vaincu et promit
publiquement de renonce à sn sentiment. Et en
effet, six ans après, dans les thèses du même
M Walon De Beaupuis pour la tentative ,
thèses composées ou conseillées par M Arnauld,
celui-ci ne manqua pas d' insérer a proposition
contraire. C' est là ce que nos bons historiens
appellent l' action héroïque de M Arnauld.
 

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Nous voyons déjà sa chaude candeur : telle, à
quatre-vingts ans, il l' aura encore.
Il soutint magnifiquement les quatre thèses voulues :
la première appelée sorbonnique , le
12 novembre 1638 ; la seconde dite mineure
ordinaire
, 21 novembre 1639 ; la troisième,
majeure ordinaire , 13 janvier 1640 ; et
la quatrième et dernière, appeée l' acte de
veseries , 18 décembre 1641 ; tous ceux qui en furent
témoins demeurèrent frappés d' étonnement, est-il dit,
usque ad stuporem ! au début de sa licence,
M Arnauld n' était encore que tonsuré ; le temps
pressait pour les ordres, car les lois de la
faculté voulaient qu' on fût sous-diacre dans la
première année, et diace dans la seconde. Sur le
conseil d' un savant et pieux docteur de ses amis,
M Le Féron, il prit un peu vite le sous-diaconat,
puis en eut scrupule et s' adressa, pou s' en
éclaircir, à M De Saint-Cyran alors prisonnier ;
M D' Andilly se chargea de sa lettre, datée de la
veille de noël 1638 :
" mon père,
permettez-moi de vous appeler de ce nom, puisque
Dieu me donne la volonté' être votre fils... etc.
M De Aint-Cyran, lorsqu' il reçut cette lettre,
venait à peine d' être retiré du grand donjon pour
habiter
 

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une chambre moins insalubre ; très-souffrant,
très-surveillé encore, il ne put que dicter
cum multo timore et tremore , dit-il :
" je n' ai ni la force ni la commodité de vous faire
saoir ce que j' ai dans l' esprit sur votre sujet.
Vous êtes trop heureux d' en être venu là où vous
êtes, et je me sens heureux avec vous, s' il est
vrai que Dieu vous ait adressé à moi pour vous
conduire dans la voie où il vous a mis... vous êtes
devenu maître de ma vie aussitôt que vous êtes
devenu serviteur de Dieu. " et avec ce tact qui lui
était propre, il portait à l' instant le doigt sur
le faible secret : la dignité dotoral vous a déçu
comme la beauté déçut les deux vieillards
.
Arnauld fut un peu étonné et effrayé d' abord ; il
se soumit à tout ; mais que devait-il faire ? Lui
fallait-il renoncer au diaconat et, partant, à la
licence, quitter incontinent son logement de
sorbonne, et, par l' éclat qui en résulterait,
exposer sans doute M De Saint-Cyran à de
nouvelles rigueurs : " je vous supplie, mon père,
de ne prendre pas ce que je vous dis pour des
prétextes... je vois fort bien par votre lettre
que vous vous sacrifieriez volontiers pourvu que vous
me gagniez à Jésus-Christ... vous m' obligerez
donc de me mander si vous trouvez à propos que
je me retire présentement. " M De Saint-Cyran,
une fois maître du coeur, n' insista pas outre
mesure ; il lui répondit de rester comme il était,
sans changer même de demeure, et
 

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d' aller jusqu' au bout dans sa licence : " la prière
et le jeûne deux fois la semaine vous serviront
d' étincelles pour allumer le désir que vous avez
d' être à Dieu. " et il ajoutait comme fond la
lecture de l' écriture sante, selon son pécepte
d' en peser les paroles, toutes les paroles,
comme si l' on pesait une pièce d' or : " car il
faut vous bâtir une bibliothèque intérieure et
faire passer dans votre coeur tout la science que
vous avez dans la tête, pour la faire remonter
ensuite et répandre lorsqu' il plaira à Dieu. Il
n' y a rien de si dangereux que de savoir ; et la
sentence du fils de Dieu est effroyable :
abscondisti haec a saientibus (vous avez
dérobé ceci aux prétendus sages). " et il lui offre
trois pauvres , dont il lui indiquera les noms,
pour leur faire l' aumône le long de cette année ;
car l' aumône est l' asyle du jeûne, et tous les
deux de l' oraison, et les trois ensemble de la
pénitence
. C' est ainsi que ce grand médecin
corrigeait et rectifiait à sa source la science
D' Arnauld. Il lui fit faire une donation
intérieure de son bien à port-royal avant sa
première messe ; les mesures à prendre pour exécuter
ce dépouillement furent remises à un temps postérieur.
M D' Andilly se prêta par avance à tout et, s' il
le fallait, à la vente de l' hôtel patrimonial qu' ils
avaient en commun.
Arnauld donc ne reçut la prêtrise et ne prit le
bonnet qu' au terme permis par le saint directeur.
Dans le
 

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serment que font le docteurs, à leur réception, ils
s' engagent à défendre la vérité en toute rencontre,
usque ad effusionem sanguinis , jusqu' à
l' effusion de leur sang. Cette parole, qui, pour
tant d' autres, n' était qu' une formule, eut tout son
sens et son poids redoutable dans la bouche du
jeune militant : ce sang qu' il brûlait de répandre
pour la vérité colora tout d' un coup son front.
L' augustinus de Jansénius venait de paraître
en 1640 et commençait à faire bruit. Arnauld,
poursuivant ses études au sein de la pénitence,
s' essayait dès lors par divers écrits particuliers
à sa grande guerre prochaine contre les jésuites
et à la défense du livre qui allait supporter tant
d' assauts. Mais le plus grand résultat, très-éclatant
et très-prompt, de son étude dirigée dans les
voies de Saint-Cyran, ce fut le livre de
la fréquene communion qui parut en 1643, et
qui vint, en un sens pratique, indirectement et
plus efficacement que tout, aider aux rudes
doctrines relevées par Jansénius. Nous ne parlons
pas de l' ouvrage encore ; nous en saisissons
seulement l' inspiration dans l' âme d' Arnauld.
On voit, par les lettres de Saint-Cyran, de
quelle ardeur le prisonnier lui-même était dévoré
à la suite de la publication de Jansénius, et quel
zèle d feu il dut souffler a jeune et vaillant
docteur. Le grand serviteur de Dieu, convenons-en,
avait eu un instant de faiblesse : en mai 1640,
à la sollicitation de M D' Andilly, de
M De Liancourt, de M De Chavigny particulièrement,
il
 

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s' était laissé aller à écrire une lettre à celui-ci,
qui la devait montrer au cardinal, -une lettre
explicative, très-équivoquée, sur la contrition
et l' attrition , accordant à cette dernière
d' être suffisante avec le sacrement . Mais,
la lettre à peine partie, il sentit sa faute ; il
en eut un amer regret, une humiliation secrète,
aussitôt suivie d' un surcroît de bouillonnement
qui le mit comme hors de lui ; c' est das ces
termes qu' il en écrit à M D' Andilly pe de jours
après : " je vous avoue que vos langages et vos
tempéraments que vous donnez aux paroles, je dis
les académistes, ne s' accordent point bien avec
l' éloquence des pensées, des actions et des
mouvements que donne la vérité divine à celui qui
la connoît et qui l' aime. " c' est dans une saillie de
cette ferveur retrouvée, de ce bouillonnement qui ne
le uitta plus, que fut écrite à M Arnauld une
lettre décisive
 

p23


dont il faut citer les principaux passages ; on
y voitbien à nu M De Saint-Cyran, relevé d' un
moment de faiblesse, iguillonnant et déchaînant,
pour ainsi dire, le génie polémique du grand
Arnauld :
" tempus tacendi et tempus loquendi. le temps
de parler est arrivé ; ce serait un crime de se
taire, et je ne doute nullement que Dieu ne l
punît en notre personne par quelque peine visible
et très-sensible... etc. "
 

p24


il écrivait ceci le 1 er février 1643, après cinq
années presque accomplies de captivité, encore
moins maté que le premier jour.
S' étonnera-t-on maintenant de la réponse du
cardinal De Richelieu à M Le Prince, qui
s' intéressait près de lui pour procurer la liberté de
M De Saint-Cyran : " savez-vous bien, lui dit
le cardinal, de quel homme vous me parlez ?
il est plus dangereux que six armées. "
 

p25


M Arnauld n' était pas encore prêtre et docteur
lorsque, le 28 févrir 1641, il perdit sa sainte
mère que sa réforme intérieure avait comblée d' une
consolation suprême. La nuit qu' on lui donna
l' extrême-onction (4 février), il vint, de la
sorbonne où il demeurait, coucher à port-royal où
elle était religieuse depuis douze ans sous le nom de
soeur Catherine De Sainte-Félicité. " il pria
M Singlin de lui permettre de servir de clerc en
surplis pour assister à la cérémonie ; mais
M Singlin (c' est Lancelot qui parle) ne le
jugea pas à propos, croyant que, puisque c' étoit
assez d' un clerc, il auroit été contre l' ordre d' en
faire entrer deux et que ce seroit trop donner
à la nature
. Ainsi il n' y eut que M De Saci
qui entr pour assister M Singlin. Mais
M Arnauld le pria au moins de savoir de madame
sa mère c qu' elle lui vouloit dire pour dernière
parole, afin qu' il le considérât toute sa vie comme
un dernier testament et comme exprimant l' ordre
de Dieu sur lui. " M Singlin revint en apportant
cette réponse : " je vous prie de dire à mon dernier
fils que, Dieu l' ayant engagé dans la défense de la
vérité, je l' exhorte et le conjure de sa part de
ne s' en relâcher jamais, et de la soutenir sans
aucune crainte, quand il iroit de la perte de mille
vies ; et que je prie Dieu qu' il le mintienne dans
l' humilité, afin qu' il ne s' élève point par la
connoissance de la vérité, qui ne lui appartient
pas, mais à Dieu seul. " et quinze jours
 

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après, comme elle s' affaiblissait de plus en plus,
M Singlin lui demandant si elle n' avait rien à dire
à son fils le futur docteur, elle répondit qu' elle
n' avait rien autre chose à lui recommander que ce
qu' elle avait dit déjà, à savoir qu' il ne se
relâchât jamais dans la défense de la vérité
.
Ainsi, toute cette guerre infatigable que
M Arnauld va poursuivre jusqu' à l' âge de plus
de quatre-vingts ans, cette guerre d' Annibal et
de Mithridate chrétien qu' il entretiendra et
ranimera à travers tous les exils,
errant, pauvre, banni, proscrit, persécuté,
on la voit bénie au point de départ, et dans ses
premières armes, par une mère mourante, par
M De Saint-Cyran captif.
Sa mère lui dit presque comme celles de Sparte,
en lui remettant le bouclier : avec ou dessus !
vraie mère des machabées.
Et M De Saint-Cyran, dans l' embrassement
qu' Arnauld et lui eurent enfin à Vincennes, le
8 mai 1642, pendant qu' au bout de la France
Perpignan occupait la cour, -M De Saint-Cyran
répétait encore : " il faut aller où Dieu mène
et ne rien faire lâchement ; "
et pourtant, malgré cet aiguillon enfoncé si avant,
malgré cet éperon chaussé à la veille des armes
par des
 

p27


mains vénérées, malgré l' entière et pieuse loyauté
le grand Arnauld, docteur plus qu' autre chose,
outre-passa dans le fait l' intention de ses parrains
en chrétienne chevalerie, qu' il alla trop loin,
combattit trop, et qu' à force d' avoir raison et
de pousser ses raisons, il mena port-royal et les
siens hors des voies premières dont les limites
sont atteintes en ce moment. Je répète cela
bien des fois avant d' e venir à lui en détail,
afin de pouvoir alors, nos réserves bien posées,
l' admirer tout à fait à l' aise.
Cependant quelques changements avaient lieu à
l' intérieur du monastère de port-royal. La oeur
marie-Claire, dont il a été au long parlé,
suivait de près sa saintemère et mourait le jour
de la trinité (15 juin) 1642. Son enterrement se
fit le soir même, et elle fut la première pour
laquelle on commença de rétablir, à port-royal de
Paris, l' ancien ordre d' enterrer les mortes dans
la simplicité religieuse ; car on avait rapporté du
tard, à l' époqe de M Zamet, la coutume de
les parer de fleurs et de beau linge, et de
prodiguer le luminaire. On revint au monastique
rigoureux. La soeur Marie-Claire, estûil dit,
avait trop aimé la pénitence durant sa vie pour n' en
conserver pas les marques après sa mort. -la mère
Agnès, au même moment qu' on enterrait sa soeur,
était en danger de mourir ; mais elle en revint.
Elle cessa d' être abbesse à la fin de cette année
1642 ; elle gouvernait depuis six ans, ayant été
réélue après le premier triennat. La mère Angélique,
élue à son tour, lui succéda : il lui fallut,
 

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sur le commandement de M Singlin, reprendre cette
hargequ' elle avait tout fait pour quitter. Il
n' est pas croyable, disent nos relations, comme
elle en eut de douleur ; ses paroles ne trahissaient
rien, mais son visage faisait compassion. Au
moment de la
reconnaissance , la voyant si triste
plusieurs des religieuses, malgré leur joie, ne
purent s' empêcher de s' attendrir. Pour nous, nous
sommes simplement heureux de la retrouver ainsi à
la tête de son monastère, où tout est réparé.
M De Saint-Cyran lui-même sortit de Vincennes
le 6 février 1643. Richelieu était mort le
4 décembre précédent ; mais on avait accordé deux
mois aux bienséances. Il était mort, remarquèrent
les jansénistes,
le jour même de la fête de
saint Cyran . Ils remarquèrent de plus que
l' épître qu' on chantait ce jour-là à la messe et
qui était tirée de la fin du dixième chapitre des
proverbes, renfermait une étrange application et,
pour parler leur langage, qu' elle était une
terrible conjoncture
: " la crainte de l' éternel
prolonge les jours, mais les ans des méchants seront
retranchés. " quoi qu' il en soit de ces rencontres
assez sngulières, Richelieu mort,
 

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M De Saint-Cyran redevenait libre. M Molé en
parla le premier au roi et obtint la grâce :
M De Chavigny pressa le moment. M D' Andilly,
l' ami par excellence (comme l' appelait
M De Saint-Cyran), le voulut aller quérir
lui-même dans son carrosse. Tout Vincennes était dans
le transport ; les chanoines du lieu le vinrent
féliciter ; les gardes pleuraient de joie et de
tristesse de le voir partir, et ils firent haie au
passage avec mousquetades, fifres et tambours.
Les premières visites, avant de rentrer chez lui,
furent à M De Chavigny qu' on ne trouva pas
(madame De Chavigny se montra un peu grande dame,
et M De Saint-Cyran se promit
 

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de n' y retourner jamais), puis à m le premier
président (Molé), qui le reçut d' un parfait
accueil, puis à port-royal de Paris, l' asyle du
coeur. On l' y attendait ; le matin même, au réfectoire,
la mère Agnès, qui venait d' apprendre la délivrance,
était entrée, et, sans faire infraction au silence,
avait délié sa ceinture devant la communauté, pour
donner à entendre que Dieu avait rompu les liens de
son serviteur. Comme on était déjà prévenu d' une
grande espérance d cette liberté, chacune à
l' instant avait compris : la joie se répandit du
coeur sur les visages sans paroles et sans
dissipation. Lapremière entrevue fut moins
solennelle pourtant qu' on n' aurait pu s' y attendre ;
toute la communaut 2 s 42 tait r 2 unie au parloir de
saint-Jean, vers cinq ou six heures du soir, pour
recevoir le père tant désiré ; mais, lorsqu' il
entra, M De Rebours, qui avait la vue fort basse,
prit une lunette pour lorgner, ce qui fit rire une
religieuse, et celle-ci en fit rire une autre,
et toutes, ayant le coeur plein de joie, éclatèrent.
M De Saint-Cyran dut ajourner les paroles plus
graves : " j' avois bien quelque chose à vous dire, mais
il y faut une autre préparation que cela ; ce sera
pour une autre fois. " et l' on se retira un peu
confus de cet éclat d' allégresse innocente.
Il semblait, ajoute Lancelot, que, même en ce
moment de dispense si naturelle, M De Saint-Cyran
se ût dit tout bas dans sa discrète révérence, selon
cette parole du sage : filiae tibi sunt, non
ostendas hilarem faciem tuam ad illas ;

avez-vous des filles, évitez de vous montrer à
elles avec un visage trop riant.
 

p31


Mais le our de l' octave de sa sortie, on lui
proposa de célébrer à port-royal une messe
solennelle en action de grâces. Il était trop
faible pour la dire lui-même, et il se contenta
d' y communier avec l' étole. Ce fut M Singlin qui
officia. M Arnauld, en termes d' église, y faisait
diacre, et M De Rebours sous-diacre ;
M De Saci et Lancelot servaient d' acolytes.
à la fin de la messe, les religieuses chantèrent le
te deum . " mais ce qui me parut plus remarquable
que tout e reste, crit Lancelot, fut ce que je
vais dire. " et je prie qu' on insiste sur chaque
ligne de ce passage ; nous assistons d' un bout à
l' autre à tous les actes de ces pieues vies :
qu' elles se peignent trait pour trait dans notre
mémoire !
 

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Que vous semble de cette interprétation de la
charité qui, devant un tel ravissement d' une âme,
et au plus fort de son extase de prière, n' imagine
rien de plus probablement présent à sa pensée que le
pardon des persécuteurs ? C' est quelque chose de
cette inspiration commune à tout vrai chrétien, qui
a depuis poussé l' abbé Grégoire, cet homme de bien
et de colère, et souvent si loin du pardon, à ne
pas terminer ses ruines de port-royal sans un
voeu de clmence pour les destructeurs mêmes ; il
y prie, du fond de l' âme, pour les jésuites.
 

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Une autre visite, qui ne nous touche pas moins et
qui n' était pas moins chère à M De Saint-Cyran
que celle qu' il fit à port-royal de Paris, c' est
sa visite aux solitaires des champs. Il connaissait
à peine ce monastère des champs ; il n' y était
allé qu' autrefois, voilà déjà bien des années, en
visite près de madame Arnauld ; et, depuis
l' abandon du ieu, il n' avait pas eu occasion d' y
retourner. C' était donc tout ensemble en ce moment
comme son premier et son dernier voyage, une apparition
nouvelle et suprême au sortir et à la veille d' un
tombeau. M Le Maître surtout l' y appelait ;
le sain disciple l' avait vu un seule fois durant
sa prison, en mai 1642 ; mais ce n' avait été
qu' un rapide embrassement. Ici, ils auront au moins
une journée entière d' une intime et pacieuse
solitude. Je suppose quece fut en mars, à quelque
premier
 

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rayon de printemps, que M De Saint-Cyran, un
peu remis, put faire le petit voyage. Fontaine ous
a raconté, dans le plus présent et le plus vivant
détail, cette visite et les utiles discours qui la
remplirent ; je lui emprunterai, selon ma coutume,
abondamment. C' est d' ailleurs le dernier entretien
de M De Saint-Cyran auquel nous assisterons,
et cet entretien touche à tout, va au fond de tout,
éducation des enfants, littérature sacrée, genre de
goût et de talent permis dans port-royal : ce sont
autant de chapitres essentiels et, pour nos,
fertiles à méditer.
 

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Et ils se parlent du passé : M De Saint-Cyran,
le voyant dans un désert si propre à la solitude,
lui touche quelque chose de la crainte qu' il avait
eue en le sachant forcé d' en sortir pour aller
habiter une ville, où le diable se promène
toujours plus que dans les champs
. Durant le
séjour à La Ferté-Milon, M Le Maître était
logé dans une maison où il y avait des femmes,
" sous un toit, comme dit M De Saint-Cyran,
où il y avoit diverses matières aux illusions dont
s' accuse David dans ses psaumes de la pénitence. "
ces femmes pieuses avaient parlé de se convertir et
de suivre M Le Maître au désert ;
M De Saint-Cyran avait tremblé :
car pour moi, dit-il, je connois un peu le diable,
que Tertullien dit n' être connu que des seuls
chrétiens,... etc.

on se rappelle que M Le Maître, à qui dans le
temps on avait fait part de la crainte de
M De Saint-Cyran, s' était brusquement résolu
à ne plus bouger de sa cellule et à ne parler à
personne. Il revient, en causant, sur cette
résolution, et M De Saint-Cyran, de nouveau,
l' en blâme comme d' une sensibilité trop vive :
je vous supplie donc de ne plus faire à l' avenir,
à l' occasion de ces avis et d' autres événements
désagréables, ces sortes de résolutions,... etc.

 

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M De Saint-Cyran cessant de parler sur ce sujet,
M Le Maître lui met en main la traduction des
offices de Cicéron qu' il avait entreprise sur
son conseil. M De Saint-Cyran s' excuse de l' y
avoir engagé : il lui est toujours resté, dit-il,
un scrupule sur cela. Pourtant, parmi les raisons
qui l' ont déterminé, il allègue la plus
considérable : Dieu, selon lui, s' est autant
figuré , avec toutes les vérités de l' ordre
de la grâce, dans l' ordre de la nature et dans
l' ordre civil que dans la loi de Moïse. Or il
a remarqué, en lisant autrefois les offices ,
une vérité concernant la puissance des prêtres,
qui lui frappa l' esprit et lui montra clairement
que la rason d' un païen avait mieux vu un
principe fondamental de toutes les puissances
civiles et ecclésiastiques émanées de Dieu aux
hommes, qu' on ne l' avait fait depuis dans les
écoles : " car, ajoute-t-il, il faut avouer que
Dieu a voulu que la raison humaine fît ses plus
grands efforts avant la loi de grâce, et
il ne se trouvera plus de Cicérons ni de
Virgiles. "

 

p37


ue ingénieuse, perspective inaccoutumée,
qui tendrait à partager l' histoire littéraire en
deux et qui la subordone, comme le reste, à la
venue de Jésus-Christ : le beau surtout d' un
côté, le vrai de l' autre. C' est dans ce sens
qu' un penseur chrétien a pu dire : " Dieu, ne
pouvant départir la vérité aux grecs, leur donna
la poésie. " dans la querelle des anciens et des
modernes, les défenseurs tout littéraires des
premiers se sont peu avisés d' un argument
religieux si transcendant. Mais cette vue, qui
devait sembler très-justifiable à M De Saint-Cyran
lorsqu' il comparait le traité des offices de
saint Ambroise à celui de Cicéron, cette vue d' un
tel divorce presque légitime entre le règne du
libre génie naturel et le chemin du calvaire, qui
pouvait être encore très-spécieuse en France à la
date de 1643, chez un théologien pour qui le
Polyeucte du théâtre n' existait pas, allait
devenir sujette à bien des amendements quelques
années après, lorsque tomberaient coup sur coup,
et de tout leur poids, dans la balance chrétienne,
l' oraison funèbre de la reine' Angleterre, les
pensées de Ascal et Athalie .
M De Saint-Cyran, une fois sur ce sujet, en
vient à parler de la composition desouvrages et
des dispositions qu' on y doit apporter :
" il faut, dit-il à M Le Maître, se considérer
comme l' instrument et la plume de Dieu, ne
s' élevant point si on avance, ne se décourageant
point si on ne réussit pas ; ... etc. "
 

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suivent d' excellents préceptes sur la manière de
régler la science, la lecture et l' étude ; il
donne jusqu' à six règles consécutives, mais nulle
part rien qui ressemble au précepte de Despréaux :
vingt fois sur le métier... M De Saint-Cyran,
bien loin de là, vous dirait : une seule fois,
sous l' oeil de la grâce !

j' ai omis une admirable page, c' est lorsque, jetant
les yeux, à un moment sur la bibliothèque de
M Le Maître, il se met à juger, en quelques mots,
chaque auteur qu' il voit, chaque père : classement
supérieur et véritablement souverain de toute la
littérature ecclésiastique, saint Augustin et
saint Chrysostome en tête, et les autres à la
suite, chacun à son rang et selon son degré
d' importance, jusqu' à saint Bernard, à saint
Thomas et aux scholastques. " saint Bernard, y
dit-il magnifiquement, est le dernier des pères ;
cest un esprit de feu, un vrai gentilhomme
chrétien, et comme un philosophe de la grâce. "
pour saint Thomas, il le trouve certes un saint
extraordinaire et grand théologien, mais par
manière de correctif il ajoute : " nul saint n' a tant
raisonné sur les choses de Dieu. " de saint
Thomas surtout date l' habitude humaine qui a
prévalu, dans les siècles suivants, de traiter
la théologie par méthode
. Latradiion
insensiblement s' y perdit ; elle n' eut plus que des
restes qui surnageaient çà et là dans l' usage, et
qu' il importait grandement de ressaisir d' ensemble,
de rejoindre par des lectures directes et de
revivifier : il faut toujours aller à notre
source
.
Pendant que Mm De Saint-Cyran et Le Maître
sont à causer ainsi dans la chambre de ce dernier,
Lancelot étant présent, ils se trouvent
interrompus par les cris
 

p40


d' un pauvre paysan qui vient demander secours pour
sa femme en couche : le nouveau-né était mort
sans baptême . Cela met ces messieurs sur le
chapitre des enfants, et M De Saint-Cyran s' y
développe à loisir. Il y a d' abord des choses dures
et, pour nous, un peu révoltantes ; mais il y a
aussi des choses bien justes et tendres jusque
dans leur sévéité, et je me hâte de les dire ;
c' est le vrai père des écoles de port-royal qui
va parler :
" je vous avoue, disoit-il à M Le Maître, qe ce
seroit ma dévotion de pouvoir servir les enfants...
etc. "
 

p41


nous saisissons ici, dans toute la simplicité et
l' activité de sa source, l' inspiration charitable
par laquelle les écoles de port-royal se fertiliseront :
elle est sortie tout entière, et comme d' un seul jet,
du coeur de M De Saint-Cyran. L' âpreté des
doctrines (notez-le) ne nuit en rien à la
tendresseet presque à a maternité des soins ;
cette espèce de fatalité de la prédestination n' ôte
rien à la sollicitude des efforts. M De
Saint-Cyran ne regardait pas l' enfance avec ce
sourire aimable et confiant qu' on a trop légèrement
peut-être ; je laisse bien loin pour le mment ces
peines du feu auxquelles il les croyait voués,
les misérables petits êtres, s' ils mouraient
sans baptême : mais, sur la terre, l' enfane pour
lui, et non sans quelque raison, était chose
terrible comme le reste : l' innocence du
baptême, chez eux, lui paraissait vite perdue et
aussi difficile à recouvrer (une fois perdue qu' à
aucun âge : " les esprits des méchants, pensait-il
avec profondeur, se corrompent en naissant,
et un grand fourbe est quelquefois fourbe à dix ans
comme à quarante. " il disait encore, en une
très-juste et presque gracieuse image : " ... quand
le plus sage homme du monde auroit entrepris
l' instruction d' un enfant que l' on voudroit
élever pour Dieu, il n' y réussiroit pas, si
Dieu même ne préparoit auparavant le fond de son
coeur. Les peintres choisissent le fond pour
faire leurs plus belles peintures et le préparent
auparavant : c' est à Dieu, et non à nous, de
former le
 

p42


fond des âmes et de faire cette première
préparation. " mais, cela étant, il ne croyait pas
permis de sonder le mystère de Dieu sur les âmes,
et il travaillait comme si tout restait à faire,
sachant bien que ce qui nous est demandé, ce n' est
pas le succès, mais le travail même. Et il disait
ainsi à M Le Maître enachevant :
" il faut toujours prier pour les âmes des enfants,
et toujours veiller, faisant garde comme en une ville
de guerre... etc. "
l' entretien était à a fin ; M De Saint-Cyran
demanda qu' on fît venir M De Séricourt, qui
n' avait point paru encore. Tandis que M Le Maître
et ces messieurs l' accompagnaient au départ
jusqu' au carrosse, M De Saint-Cyran, qui voyait
déjà dans leurs regards les larmes des adieux, leur
répétait combien il trouvait beau ce désert, et qu' il
en fallait surtout respecter les bois, n' y rien
laisser dépérir, et qu' il allait faire bien des
reproches à la mère Angélique d' avoir pu quitter
une si belle solitude. Elleûmême, depuis longtemps,
la regrettait tout bas, et cela nous prépare à y
voir revenir un jour tous nos personnages, et les
religieuses aussi.
Mais, puisque nous sommes à étudier les idées à
 

p43


leur source, il y a à s' arrêter sur un des points
du précédent entretien. Tout ce qu' on vient
d' entendr dire à M De Saint-Cyran de la science
permise et des livres que l' on compose en vue de
Dieu, s' applique trop à l' ensemble des ouvrages
sortis de port-royal durant cette période et même
durant les suivantes, et en constitue trop
essentiellement, si on peut ainsi parler, la
théorie, pour que je ne la fixe pas dès à présent
dans son ensemble, et pour que surtout je ne la
mette pas naturellement e contraste avec la
théorie purement littéraire et académique, dont
nous trouvons la critique expresse dans la bouche
même de Saint-Cyran. Celui-ci en effet, par les
soins empressés de D' Andilly, connut Balzac,
l' académiste par excellence, et le jugement
profond et piquant qu' il porta du personnage
concourt l' éclairer singulièrement ; c' est un
à-propos imprévu qui vient en aide aux jugements
les plus vifs partis d' un tout autre côté.
M De Saint-Cyran, en un mot, donne à peu près
entièrement raison sur Balzac, à ce qu' en dit
Tallemant : le chrétien et le satirique s' entendent
à percer à jour cette vanité littéraire
transcendante, dont il offre le plus magnifique
exemplaire. C' est que rien n' est plus pénétrant,
bien que rien ne soit moins satirique, que le
génie chrétien.
Cet examen de Balzac, où nous allons nous engager
avec la lunette de Saint-Cyran, a d' autantplus
d' intérêt pour nous, qu' à part les provinciles
et les pensée de Pascal, et à part Racine,
la théorie littéraire chrétienne de Saint-Cyran
a dominé, inspiré et comme affecté la littérature
entière de port-royal et tote cette manière
d' écrire saine, judicieuse, essentielle, allant au
fond, mais, il faut le dire, médiocrment élégante
 

p44


et précise, très-volontiers prolixe au contraire,
se répétant sans cesse, ne se châtiant pas sur le
détail, et tournée surtout à l' effet salutaire.
On remarquera très-sensiblement cette façon dans
Nicole, qui aurait pu certes en avoir une autre,
s' il y avait pris garde. M Hamon et Du Guet,
si capables de précision naturelle, d' imagination
nette ou d' analyse vive, n' ont pas soigné en eux
ces qualités et ne les ont pas amenées sous leur
plume à l' état de talent littéraire. Racine,
qui s' était formé au goût difficile en dehors et sous
Boileau, rapporta ce talent dans port-royal et l'
eut seul comme pour tout le monde. Mais l' exemple
le plus merveilleux, c' est
pascal, qui l' a
d' emblée, cet art, sans paraître le chercher et s' en
préoccuper, qui, par la méthode purement intérieure
et chrétienne, sans viser à aucun effet, arrive à
l' austère beauté de précision, à la beauté nue et
grande, exempte de tout ornement vain et la plus
conforme à l' idée même ; tellement
 

p45


qu' on peut dire de lui, dans une image géométrique,
qu' il est juste
au point d' intersection de la
méthode purement chrétienne et de la méthode
littéraire.
Or, ce qu' on dira maintenant de Balzac et de sa
manière tout extérieure, toute rhétoricienne, de sa
phraséologie partout ostensible et affichée ; ce
qu' on sait déjà de la manière tout intérieure,
substantielle, la fois ramassée et diffuse, de
M De Saint-Cyran, dont les quarante
in-folio

manuscrits, si l' on s' en souvient, apportés en masse,
épouvantèrent m le chancelier ; -tout ce qu' on
tirera de ce parfait contraste rejaillira directement
sur l' intelligence qu' on aura de Pascal, sur
l' admiration raisonnée que nous causera cestyle
où la forme et le fond, indissolublement unis et
non plus distincts, ne font qu' un seul vrai, un
seul beau. Dussions-nous paraître obéir
insensiblement à l' allure de port-royal et être
nous-même un peu long, on nous excusera : rien ne
vit que par les détails ; celui qui a l' ambition de
peindre doit les chercher.
 

p46


Viii.
S' occuper de Balzac aujourd' hui n' est pas une pure
curiosité à nos yeux. Nous n' étudions pas en lui une
maladie pédantesque qui s' est perdue : la forme de
rhétorique a changé, nous avons de la rhtorique
encore. La maladie littéraire et d'
art , comme
on dit, est fort courante de nos jours. Dans cette
variété particulière, le mal de Balzac y demeure
plus répandu qu' on ne croit. Jamais même, je l' ose
dire, jamais peut-êre aucun temps, la phrase et
la couleur, le mensonge de la parole littéraire,
n' ont autant prédominé sur le fond et sur le vrai
que dans ces dernières années. Le règne de la plume
asuccédé, à la lettre, au règne de l' épée. Le
talent est de mode comme la valeur sous l' empire,
mais avec plus de charlatanisme possible, et souvent
avec autant de jactance. Il y a des Murat du style
et de la métaphore, c' est-à-dire sous un costume un
peu
 

p47


changé, des Balzac d' autrefois. La phrase pour la
phrase, l' éclat pour l' éclat, comme sous l' empire
la bravoure pour la bravoure, indépendamment du but
et de la cause. On va à la conquête de la métaphore
dans tous les champs d' idées, comme on allait à la
conquête des drapeaux à travers tous les royaumes.
Mais, à force de nous complaire à décrire le défaut,
prenons garde d' y tomber, et, parlant du mal
contagieux, de nous trahir.
M De Saint-Cyran connaissait donc Balzac ; il
l' avait dû voir, plus d' une fois, du temps de son
séjour à Poitiers, dans quelque voyage à
Angoulême. " monsieur de Balzac, dit Lancelot,
lui écrivoit même quelquefois ; mais, comme
M De Saint-Cyran savoit qu' il étoit tout u
monde, il s' en défaisoit autant qu' il pouvoit.
Un jour, M De Balzac lui écrivit une lettre qu' il
avoit été plus de trois mois à enfanter et à polir.
Comme M De Saint-Cyranreconnut sa vanité, il ne
lui fit point d' abord de réponse. " cette lettre de
Balzac, qu' il avait dû mettre une couplede mois à
composer, est sans doute la suivante, l' un des graves
chefs-d' oeuvre du grand
épistolier , mais qui
prend un caractère tout à fai comique, si l' on
songe à la grimace de M De Saint-Cyran qui la
lit :
" monsieur, comme ce porteur est témoin des obligations
que je vous ai, il le sera aussi du ressentiment qui
m' en demeure, et vous dirr que, quand je serois né votre
fils ou votre suet, vous n' auriez sur moi que la
même puissance que vous avez... etc. "
 

p49


vers le même temps, M De Saint-Cyran écrivait à
M D' Andilly une lettre dans laquelle on lit ces
mots : " ... je ne sais qui est ce monsieur de
Vaugelas qui vous a écrit. Il me semble qu' il est
de l' humeur de M De Balzac, duquel je fais plus
de cas que de sa lettre, que
j' ai dessein de lire
dans trois jours, pour ce que j' ai d' autres
occupations et que je désire que, par mon exemple,
vous apportiez quelque modération
 

p50


à cette passion que vous avez aux paroles, dont
la belle tissure est moins estimable que vous ne
pensez. " et il continue dans sa première manière,
non débrouillée encore, à raisonner sur la légèreté
de cette tissure ; jetraduis sa pensée d la
sorte : si la parole est ce qu' il y a de plus
grand, les paroles sont ce qu' il y a de moindre.
Cependant la lettre de Balzac (je suppose que c' est
celle-là même dont M De Saint-Cyran vient de
parler), après qu' il l' eut gardée trois jours entiers
sur sa cheminée sans la lire, demeurait toujours,
de sa part, sans réponse. Un long mois après,
Balzac qui, en retour de ses frais d' éloquence,
attendait en affamé sa ration et comme sa pitance
d' éloges, dépêcha un gentilhomme de ses amis près
de M De Saint-Cyran, pour savoir de lui s' il
n' avait pas reçu une lettre u' il s' était donné
l' honneur de lui écrire. M De Saint-Cyran
répondit qu' oui, et s' excusant sur quelques affaires
qui l' avaient retardé dans sa réponse, il pria le
gentilhomme d' attendre un moment, et qu' il l' allait
aire en sa présence. Il la fit, dit Lancelot,
et la lettre fut trouvée incomparablement plus belle
et plus pleine d' esprit que celle que M De Balzac
avait pris tant de peine à composer ; de sorte ue
celui-ci fut extrêmement surpris quand son ami lui
dit qu' elle avait été faite à la hâte en sa
présence. M De Saint-Cyran raconta ensuite cette
histoire à M Le Maître, qui n' avait pas été
tout-à-fait exempt du même mal, et lui dit : " on ne
pouvoit mieux confondre la vanité de M De Balzac
et le temps qu' il perd à faire ses lettres, qu' en
lui en faisant une tout en courant et en présence
de son ami, qui pouvoit le lui témoigner. "
 

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mais voici qui est miux et qui saisit le personnage
littéraire plus au vif, ce me semble, que n' a fait
jusqu' ici aucune anecdote connue. Un jour, comme,
en présence de Balzac, M De Saint-Cyran vint
à toucher certaines vérités et à les développer
avec force, Balzac, attentif à tirer de là quelque
belle pensée pour l' enchâsser plus tard dans ses
pages, ne put s' empêcher de s' écrier : cela est
merveilleux !
se contentant d' admirer sans se
rien appliquer. M De Saint-Cyran, un peu
impatienté, lui dittrès-ingénieusement :
" M De Balzac est comme un homme qui seroit devant
un beau miroir d' où il verroit une tache sur son
visage, et qui se contenteroit d' admirer la beauté
du miroir sans ôter la tache qu' il lui auroit fait
voir. " mais là-dessus, Balza plus émerveillé que
jamais, et oubliant derechef la leçon pour ne voir
que la façon, s' écria encore plus fort : ah !
voià qui est plus merveilleux que tout le reste !

sur quoi M De Saint-Cyran, malgré lui, se
prit à rre ; il vit bien qu' il avait affaire à un
incurable bel-esprit, à un pécheur laps et
relaps en matière de trope et de métaphore :
il en désespéra.
Nous voici tout d' un coup entrés avec
M De Saint-Cyran, au coeur ou, si l' on aime
mieux, au creux du talent de Balzac, et par le
défaut de la cuirasse ; il n' y a plus qu' à profiter de
cette ouverture.
Jean-Louis Guez De Balzac, né en 1594 à
Angoulême, d' un père gentilhomme de Languedoc et
attaché au duc D' épernon, fut d' abord, lui-même,
attaché à ce
 

p52


seigneur fastueux et à son fils le cardinal de
La
valette, pour lequel il fit le voyage de
Rome (1621). Dix ans auparavant, il avait fait,
pour son propre compte et en tout jeune homme, le
voyage de Hollande avec le poëte Théophile Viaud,
qui, sous les verrous, plus tard en jasa. à son
retour de Rome, il écrivait à l' évêque d' Aire
Le Bouthillier, qu' il y vait laissé :
" monseigneur, si d' abord vous ne connoissez pas
ma lettre, et si vous voulez savoir qui vous écrit,
c' est un homme qui est plus vieux que son père,
qui estaussi usé qu' un vaisseau qui auroit fait
trois fois le voyage des Indes, et qui n' est plus
que les restes de celui que vous avez vu à Rome. "
Balzac, à cette date (1622), avait à peine
vingt-huit ans ; le voilà qui, pour plus de
commodité, se constitue solennellement malade, un
peu à la Voltaire ; il se confine aux bords de la
Charente, dans sa terre de Balzac qui provenait
de sa mère, et il n' en sort plus qu' à de rares
intervalles, pour aller à Paris où l' attirent
faiblement quelques lueurs de fortune sous le
miiistère de Richelieu. Il avait en effet, ainsi
que M De Saint-Cyran, connu le prélat avant sa
plus haute élévtion. Au moment du séjour de
l' évêque de Luçon près de la reine-mère à
Angoulême, je crois distinguer non loin de lui,
dans un petit roupe, les trois figures assez
agissantes de Le Bouthillier, de Saint-Cyran
et de Balzac. Ce ernier pourtant ne tira jamais
que peu du ministre ; ce n' était pas le désir qui
lui manquait ; mais le cardinal, tout en le
complimentant publiquement par lettre, l' avait jugé
phraseur, et un phraseur dont on ne faisait pas ce
qu' on voulait, bien
 

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qu' il louât à outrance. Il y eut quelques lignes
maladroites de Balzac sur la reine-mère et le
cardinal, qui déplurent à celui-ci, et il dit un
jour à Bois-Robert : " votre ami est un étourdi.
Qui lui a dit que je suis mal avec la reine-mère ?
Je croyois qu' il eût du sens ; mais ce n' est qu' un
fat. " disgrâce pour disgrâce, il vaut mieux être
jugé par Richelieu, dangereux comme Saint-Cyran,
qu' étourdi et indiscret comme
balzac : cela,
comme pronostic, est de meilleur augure.
Le célèbre écrivain passa donc à peu près une
trentaine d' années sans interruption dans sa
terre, tout en
 

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contemplation de lui-même et de son oeuvre
littéraire qui avait été précoce et brillant,
mais qui ne mûrit plus. Ses ennemis l' appelaient
Narcisse ; il se mirait tout le jour, en effet,
dans le canal de sa Charente, ou dans ce miroir
de la rhétorique qui lui semblait si beau. Il ne
renouvela jamais son esprit par le monde et par
la pratique des hommes. Il acheva de se boursoufler
dans le vide. La solitude lui gâta l' esprit, comme
le monde fait à d' autres, comme il fit à Voiture.
Au reste, il fallait que Balzac eût l' esprit ainsi
tout prêt à se gâter ; car la même solitude aiguisa
plutôt Montaigne.
Nul ne représente plus naïvement ue lui l' homme
de lettres pris comme espèce, dans sa solennité
primitive, dans son état de conservation pure et de
gentilhommerie provinciale, dans son respect absolu
pour tout ce qui est toilette et pompe de langage,
dans son inaptitude parfaite à tout le reste.
M De Saint-Cyran, en le blâmant, ne le
distinguait pas des gens du monde ; mais ceux-ci,
les vrais gens du monde de ce temps-là, n' avaient
arde de s' y méprendre, et les spirituels, comme
Bautru, le raillaient très-joliment.
Le premier volume de ses lettres parut en 1624 ;
ce sont les plus extraordinaires et les plus
hyperboliques ; dans les volumes suivants, il
tâcha d' être plus régulier ; mais les premières
restèrent les mieux venues. Elles firent une
révolution parmi les beaux-esprits et le portèrent
du premier coup (c' est le mot) sur le trône de
l' éloquence
. Ses lettres en 1624, son
prince en 1631,
 

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par la quantité d' admirateurs qu' ils lui valurent,
le rendirent un chef de parti , dit Sorel.
Le succès littéraire de Balzac, dès son apparition,
fut complet, c' est-à-dire qu' il ne se composa pas
moins de colères que d' applaudissements. Les
auteurs à la mode, qui se croyaient les
maîtres-jurés du métier, s' émurent de voir un
nouveau-venu leur passer d' emblée sur la tête.
Il se fit tout un enchaînement de querelles,
dans lesquelles je n' entrerai pas, dans lesquelles
Balzac lui-même (on lui doit cette justice) entra
aussi peu que possible. Cette vivacité de querelles
parut se ranimer à plus de vingt ans de distance,
lors de la publication des lettres de Voiture,
données après la mort de celui-ci par son neveu
Pinchesne. On se tuait de comparer et de préférer.
Balzac restait le devancier et le maître, mais
le disciple avait pris un chemin si différent !
" il n' est pas impossible, remarquait gravement
l' abbé Cassagne, qu' un pilote n' ait enseigné
l' art de la navigation à un autre pilote, uoique
l' un ait fait tous ses voyages dans les Indes
orientales, et l' autre dans celles de l' occident. "
on balançait, par ces grandes images, les deux
gloires épistolaires rivales, au sortir de la
lutte des deux fameux sonnets, de même qu' on
opposa parallèlement, dans la suite, Bossuet et
Fénelon, Voltaire et Jean-Jacques. Faste et
néant de l' éloge tous ce termes magnifiques
ont déjà servi.
Dès l' origine, on louait surtout Balzac, et avec
raison, d' avoir le premier donné à a prose
française les nombres . M Du Vair, qui
obtenait tant d' estime, semblait, en ce qui
regarde cette partie de l' élocution,
 

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en avoir plutôt un foible soupçon qu' une
véritable connoissance
. Le cardinal Du Perron,
si admiré comme génie, avait un peu manqué, on
l' avouait, de grâce pou l' art , et
M Coëffeteau, si pur de langage, ne se faisait
pas remarquer avant tout par l' harmonie. En un mot,
ce que Malherbe avait exécuté pour la poésie,
pour l' ode, restait à accomplir dans la prose, et on
reconnaissait que, quand ce poëte si harmonieux
s' était exercé hors des vers, il n' avait rien eu que
de discordant et de dissipé , par exemple
das ses traductions. L' ordre donc, la justesse des
accords, la mesure, le pouvoir d' un mot mis en
sa place, cette sage économie du discours qui
permet d' en continuer toujours la magnificence
,
ce furent là les mérites littéraires incontestables
du style de Balzac. Malherbe, témoin du succès,
en parlait un peu légèrement ; il disait un jour
à Gomberville, à propos des premières lettres :
" pardieu ! Pardieu ! Toutes ces badineries-là me
sont venues à l' esprit, mais je les ai rebutées. "
Malherbe avait le dédain de tout premier occupant
et régnant à l' égard de son successeur immédiat.
Il se moquait volontiers, avec l' aristocratie
 

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du poëte, de ceux qui disaient que la prose
avait ses nombres
; il ne concevait pas es
périodes cadencées qui ne fussent pas des vers, et
n' y voyait qu' un genre faux de proe poétique .
Balzac a bien pourtant l' honner d' avoir achevé
l' oeuvre de Malherbe en l' appliquant à la prose,
d' avoir introduit là un ton, un procédé qui n' est
pas poétique, mais plutôt oratoire, une forme de
développement, auparavant inconnue dans cette
rigueur, et qu' il n' a plus été possible d' oublier :
on la retrouve presque semblable, avec la pensée en
sus et le génie du fond, dans Jean-Jacques.
Si l' on pouvait noter le mouvement, le nombre, les
coupes, les articulaions et comme les membrures
de la phrase indépendamment du sens, il y aurait
bien du rapport entre Balzac et Jean-Jacques.
Balzac, je l' ai dit ailleurs, c' est la prose
française qui fait en public, et avec beaucoup
d' éclat, sa rhétorique, une double et triple année
de rhétorique.
Tous les grands prosateurs qui viennent après sont
bien loin de reprendre nécessairement le moule de
Balzac. Bossuet est bien autrement libre et
irrégulier dans sa majesté oratoire ; on a madame
de Sévigné etsa plume agréablement capricieuse ;
on a Montesquieu qui aiguise et qui brusque son
trait, Voltaire qui court vite et pique en courant ;
mais chez tous ces styles, même les plus dégagés,
on sent qu' il y a eu autrefois une rhétorique
très-forte, et c' est Balzac qui l' a faite.
Aujourd' hui, quand on lit Balzac, on est frappé,
avant tout, de l' uniformité du procédé : le vide
des idées laisse voir à nu et sans distraction ce
redoublement continuel e l phrase qui va du
simple au figuré, du
 

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figuré au transfiguré ; partout, dès le premier ou
le second pas, l' hyperbole avec métaphore.
J' en recueillerai qelques exemples en ne
choisissant même pas et en ne faisant que me
baisser pour les prendre. On se souvient de ce mot,
précédemment cité, par lequel, au retour de Rome,
écrivant à l' évêque d' Aire, il se dit plus vieux
que son père
et aussi usé qu' un vaisseau qui
aurait fait trois fois le voyage des Indes.
à Racan qui, dans une ode, l' avait comparé aux
dieux, il écrit (1625) : " il semble que la divinité
ne vous coûte rien, et qu' à cause que vos
prédécesseurs ont rempli le ciel de toutes sortes
de gens et que les astrologues y ont mis des
monstres, il vous soit permis à tout le moins
d' y faire entrer quelques-uns de vos amis. "
à Vaugelas (1625) : " les reines viendront des
extrémités du monde pour essayer le plaisir qu' il
y a en votre conversation, et vous serez le
troisième après Salomon et Alexandre, qui les
aurez fait venir au bruit de votre vertu... "
et ailleurs : " c' estmoi qui trouble votre repos,
qui usurpe votre liberté... je vous dresse des
embûches à Paris, à Fontainebleau, à Saint-Germain,
et si, pour fuir mon importunité, vus pensiez vos
sauver au bout du monde, elle feroit le voyage de
Magellan pour vous y aller chercher. " la nature,
l' histoire, la géographie, l' univers, n' existent
que pour lui fournir son butin unique et favori, la
 

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métaphore. Sondons-nous bien, rentrons dans notre
conscience littéraire : je soupçonne plus d' un
illustre moderne de n' être pas si loin de Balzac
qu' il le crit.
à M Conrart, qui était de la religion réformée,
Balzac écrivait : " vous ne penseriez pas que le
nombre de vos vertus fût complet, si vous n' y
ajoutiez l' humilité, et vous me voulez montrer
qu' il y a des capucins huguenots. " des capucins ,
parce qu' ils font voeu d' humilité : nous saisissons
le procédé, une métaphore hyperbolique associant des
images imprévues qui étonnent, et qui veulent plaire
encore plus qu' elles n' y réussissent.
Il remercie M Godeau (1632) de lui avoir envoyé sa
paraphrase des épîtres de saint Paul : " il n' y a
plus de mérite à être dévot. La dévotion est une
chose si agréable dans vore livre que les profanes
mêmes y prennent du goût, et vous avez trouvé
l' invention de sauver les âmes par la volupté.
Je n' en reçus jamais tant que depuis huit jours
que vous me nourrissez des délices de l' ancienne
église, et que je fais festin dans les agapes de
votre saint Paul. C' étoit un hommequi ne m' étoit
pas inconnu ; mais je vous avoue que je ne le
connoissois que de vue. il prend le ton cavalier ...
votre paraphrase m' a mis dans sa confidence et m' a
donné part en ses secrets. J' étois de la basse-cour,
je suis à cette heure du cabinet... vous êtes, à
dire le vrai, un admirable déchiffreur de lettres. "
tout est dans ce ton ; il se prenait lui-même au
sérieux dans ces badinages ; mais les esprits
vraiment sérieux ne s' y trompaient pas.
Toutes les critiques qu' on peut faire à Balzac,
celles
 

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en particulier que je lui adresse, ne lui ont pas
manqué dans le temps. Mais, des renommées
littéraires, il ne parvient à la postérité et il ne
ressort finalement que la résultante ; les protestations
qui y entraient dès l' abord sont oubliés. Dans le
cas présent, celles qui, ayant été imprimées à l' état
de pamphlets, ont laissé quelque trace, sont pleines
d' ailleurs d' emportements, de fatras ou d' à-peu-près.
Notons ceci : les critiques contemporains,
fussent-ils fins et habiles, se donnent bien de la
peine pour envelopper et développer, en fait de
jugements littéraires, ce que le premier-venu, dans
la postérité, conclura en deux mots. Sorel, qui a
tenu registre de ces querelles, nous dit des
adversaires de Balzac : " la plupart de ces gens-ci,
se trouvant comme forcenés pour la passion qu' ils
avoient à médire de m de Balzac, ressembloient
à des malades de fièvre chaude qui, dans leur
rêverie, ne se représentoient que chimères et
spectacles affreux. Les beautés du style de notre
auteur ne se montroient poin à eux ; ils n' en
considéroient que ce qu' il y avoit d' irrégulier.
En tout ce qu' ils lisoient de ses écrits, ils ne
croyoient voir que des métaphores impropres,
des hyperboles exorbitantes , des cacozèle
ou des catachrèses , et autres figures
épouvantables du nom desqueles ils remplissoient
leurs écrits, et que les hommes non lettrés
prenoient pour des monstres de l' Afrique. "
il y avait du vrai pourtant sous ces grands
reproches pédantesques. Balzac, bien averti de
son défaut, commence ainsi une de ses lettres à
Chapelain : " j' ai renoncé solennelement à
l' hyperbole. C' est un écueil que je ne regarde qu' en
tremblant et que je crains plus que Scylle et
Charybde... " on voit qu' il en est pour
 

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lui de son défaut chéri, précisément comme dans la
chanson :
l' image adorée et jolie
toujours revient ;
en pensant qu' il faut qu' on l' oublie.
On s' en souvient.
L' hyperbole le mena un jour jusqu' à dire à
Mademoiselle De Gournay en manière de compliment.
" depuis le temps qu' on vous loue, la chrétienté a
changé dix fois de face. " un tel trait de galanterie
renferme tout. C' est au reste, avec Mademoiselle
De Gournay, la même façon qu' on lui a vue
précédemment avec Richelieu : il ne pense qu' à la
grandeur de la louange nullement à la finesse, et
ne se doute pas des circonstances désagréables qu' il
y fait entrer.
Je pourrais dénombrer tous les noms célèbres du
temps, Gombrville, Coëffeteau, D' Ablancourt,
Bois-Robert, à qui il écrit sur ce ton de
largesse ; car il était de cette vanité littéraire
si pleine et surabondante que, commençant par
elle-même, elle se répand volontiers sur les autres.
Sa propre satisfaction, tant immense, noyait dans
son coeur l' envie et ne laissait pas aliment à la
longue colère. Après cette grande guerre, à
laquelle donna lieu un mot de sa part imprudemment
lâché contre les moines, il se réconcilia avec ceux
 

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qui lui avaient le plus vivement riposté, et en
particulier avec Dom André De Saint-Denys ;
il se réconcilia fort tendrement, au lit de mort,
avec un M de Javersac qu' il avait fait bâtonner
autrefois, dit-on, pour l' avoir critiqué : car encore,
parmi ses prétentions au gentilhomme, Balzac avait
cela, tout bon prince qu' on l' a vu, d' être un peu
prompt au bâon et à la houssine, mais par la main
des autres.
Hors ses phrases auxquelles il tenait fort, il
n' était d' aucun parti en son temps ; il correspond
tour à tour avec M De Saint-Cyran et avec le
père Garase ; à Gomberville il parlait
polexandre et jansénisme, à Costar il écrivait
des espèces de badineries sur la grâce , puis,
tout à côté, c' étaient des merveilles sur le ivre
d' Arnauld. Que lui importaient le sujet et le sens,
pourvu qu' il vît jour à l' image et qu' il y plantât
ce cher drapeau ! Pour ou contre le Mazarin selon
lesuccès ; exemple, avec une certaine honnêteté
d' ailleurs, de cette platitude si compatible avec
l' enflure.
 

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Il était fort lié (c' est tout simple) avec la
famille Arnauld, l' éloquente famille comme
il l' appelle, avec M D' Andilly d' abord, l' un des
chefs de cette littrature Louis Xiii grandiose
et laudative, et vrai disciple de Balzac dans le
tour sinon dans l' image. Un jour, à propos du livre
de la fréquente communion , on s' étonnait,
devant M D' Andilly, qu' un jeune homme comme le
docteur, qui ne faisait qu' à peine de sortir des
écoles et sans aucn usage du monde, eût pu écrire
si bien et si poliment ; M D' Andilly répondit
qu' il n' y avait point lieu de s' en étonner, et
qu' il parlait simplement la langue de sa maison .
Balzac, certes, n' aurait pas mieux dit. Il
s' honorait donc à bon titre, d' une relation
suivie avec les divers membres de cette excellente
maison en fait de langage : il correspondait avec
l' abbé de Saint-Nicolas qui lui servait de
truchement près du cardinal Bentivoglio et
transmettait, de l' un à l' autre, envois et
compimnts littéraires ; il s' ouvrait de ses écrits
à M Le Maître et le remerciait fort au long des
fruits de pomponne , de quelque harangue
probablement et même d' un sonnet. Ceci nous touche ;
M Le Maître n' est pas désagréable à retrouver
dans le miroir de Balzac : " monsieur, lui écrivait
celui-ci (février 1633), je ne tiens point secrète
notre amitié : elle est trop honnête pour être
cachée, et j' en suis si glorieux que je ne me fais
plus valoir que par là. M Jamin quelque jeune
recommandé
sait ma bonne fortune et a grande
passion de vous connoître. Il a cru que je ne serois
pas le plus mauvais introducteur qu' il choisiroit
pour cela, et que par mes adresses il pourroit
parvenir jusqu' à votre cabinet... ceux qui avoient
vu tonner et éclairer Périclès dans les assemblées,
étoient bien
 

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aises de le considérer dans un état plus tranquille,
et de savoir si son calme étoit aussi agréable que
sa tempête... " et à la fin : " je baise les mains
à toute l' éloquente famille. "
la conversion de M Le Maître ne prit personne plus
au dépourvu que Balzac : qu' en put-il dire ? C' est
le cas pour nous de le pénétrer à coup sûr, dans une
circonstance tout à fait connue. Il écrit à
Chapelain qui lui avait annoncé la grande nouvelle :
" monsieur,
je ne m 42 tonne de rien. Mais v 2 ritablement jene
m 4 attendois pas â lasubite retraite de monsieur
Le Maître... etc. "
on voit que Balzac ne comprend pas ce que c' est que
péché au sens chrétien, infidélité et crime e
coeur au
 

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spirituel ; la grandeur de cette lettre au
chancelier lui échappe. vir ingenio compto ,
a-t-on dit de lui, et elouentiae laude clarus,
sed in reliionis negotio plus quam infans
.
Vers ce temps-là, je ne sais quel plaisant avait
fait courir le bruit que Balzac aussi, de son côté,
se béatifiait, se prenait d' adoration pour les choses
spirituelles ; celui-ci l' apprend, il s' en fâche,
il écrit au mois de novembre même année (1638) à
Chapelain, pour le rassurer : " je suis tout
matière, tout terre et tout corps... l' action
de M Le Maître et un mouvement héroïque qui
ne doit point être tiré en exemple et qui est
au-dessus de ma portée : je n' ai garde de viser si
haut ni d' entreprendre une si difficile imitation.
Mais aussi, comme je ne suis pas de ces parfaits
qui n' ont pour objet de lers pensées que les
félicités du ciel, je vous prie de croire que je
suis encore moins de ces hypocrites qui veulent
trafiquer sur la terre de leurs mines et de leurs
grimaces... " et il finit par dire que, s' il eût été
capable de cette dévote lâcheté (il emploie un
mot plus cardinal que celui-là), on le
traiterait aujourd' hui de monseigneur ; mais il
préfère son rpos et sa liberté à tout. Oh ! Qu' on
en verrait une belle preuve, si on se ravisait pour
lui à la cour, et si on offrait à son silence ce que
tant de docteurs briguent tous les jours par
 

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leurs sermons : " ce seroit ce jour-là, s' écrie-t-il,
que le monde connoîtroit que je ne fais point le
fanfaron de philosophie, et que vous auriez le
plaisir d' avoir un ami qui refuseroit tout de bon
les évêchés. " y eut-il jamais manière plus
fanfaronne de dire qu' on refuserait ? -on lit en
effet chez Tallemant, comme par une réflexion
fort naturelle, que le cardinal se serait fait
honneur en donnant à Balzac un évêché. C' eût été
un évêque littéraire comme M De Grasse, comme
l' évêque de Dardanie, M Coëffeteau.
Dans les lettres à Chapelain, j' en trouve une
entière sur M De Saint-Cyran qu' on venait
d' arrêter, et qui n' a jamais été relevée ; elle
est remarquable pour nous après le jugement que
nous tnons de la bouche même de M De Saint-Cyran
sur Balzac : c' en est la contre-partie. Enregistrons
le témoignage :
" ma curiosité est satisfaite, et vous mavez fait
grand plaisir de me mander ce que vous saviez de
l' affaire des prisonnirs... etc. "
 

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le docteur Arnauld eut part, à son tour, à
l' admiration de notre grand épistolier .
On trouve, à la fin d' un recueil de pièces sur
le livre de la fréquente communion par le
père Quesnel, des extraits de quelques lettres
de Balzac à Chapelain. Le père Quesnel a paru
les prendre au sérieux en les insérant à la suite
des témoignages ecclésiastiques les plus
honorables à ce livre. Il faut en donner quelque
chose ici. Qu' on ne croie pas du tout que ce soit
une guerre à l' auteur : mais on a parlé de lui
souvent à première vue et sans l' avoir étudié de
très-près ; on a indiqué comme un simple trait de
son talent ce qui en est le fond même. Puisqu' il
s' est rencontré pour nous des occasions, que je
puis dire intimes, de mettre cette nature à jour,
ce serait duperie de n' en pas user. Un seul homme,
un seul écrivain bien connu en révèle beaucoup
d' autres.
 

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Mais voici qui est plus fort :
" (du 2 mai 1644) je suis à la moitié du livre de
M Arnauld de la tradition de l' église . En
conscence je n' ai jamais rien lu de plus éloquent
ni de plus docte... etc. "
or, presque à la même date (mars 1645), s' adressant
à Costar, assez ignble personnage, gras bénéficier
du Mans et rusé épicurien d' église, il ne trouvait,
sur ces mêmes questions où triomphait Arnauld,
que pointes et jeux d' esprit : " vous m' écrivez des
merveilles sur
 

p70


le sujet du docteur disgracié pour avoir trop
parlé de la grâce . Ils sont étranges, vos
docteurs, de parler des affaires du ciel, comme
s' ils étoient conseillers d' état en ce pays-là,
et de débiter les secrets de Jésus-Christ, comme
s' ils étoient ses confidents. Ils en pensent dire
des nouvelles aussi assurées et les disent aussi
affirmativement que s' ils avoient dormi dans son
sein avec saint Jean... à votre avis ne se
moque-t-on point là-haut de leur empressement et de
leur procès ? " en railant ainsi, il n' était pas
plus philosophe que tout à l' heure il n' était
chrétien ; il servait chacun selon son goût,
moyennant la même hyperbole, n' étant précisément
ni de mauvaise foi avec lui-même ni sincère,
fidèle seulement au son qu' il tirait de sa cymbale et
aux beaux yeux que faisait au soleil sa plume de
paon.
Les lettres de Balzac à Conrart sont semées de
questions empressées sur port-royal comme sur
l' hôtel Rambouillet, de retours de curiosité vers
M Le Maître, dont Conrart était parent, et de
qui Balzac espérait toujours tirer ces grands,
ces rihes, ces magnifiques plaidoyers, comme
un régal pour son esprit languissant
.
Il envoie aussi force remerciements à M D' Andilly,
alors solitaire, pour les ouvrages qu' il reçoit de
lui : " ils me feront homme de bien. Et quel plaisir
d' être mené à la vertu par un chemin si net et si
beau ! J' appelle ainsi la pureté de son style et
les ornements de ses paroles ! " s' il se rattrape
par un bout et se raccroche à port-royal, c' est
par cet unique soin littéraire. à propos de la guerre
de 1652, qi intercepte tout : " quel malheur,
s' écrie-t-il, d' être privé si longtemps de la
consolation de nos livres, de nos chastes et
innocentes voluptés ! De ne plus rien voir du
port-royal ni de la
 

p71


boutique des Elzevirs ! De ne pouvoir lire ni la
remontrance de M Salmonnet, ni les vers de
M Ménage, ni les sermons de M Ogier. " on
possède, en ce peu de mots, l' assortiment complet
de ses désirs.
Balzac eut poutant aussi sa conversion quelques
années avant sa mort ; mais elle offre des traits
particuliers au caractère de l' homme ; ele resta
bien différente de celle de son ami M Le Maître,
et de toutes celles que nous avons vues selon
M De Saint-Cyran. Il avait pensé à se rtirer
au monastère de son ami et ancien adversaire,
Dom André De Saint-Denys, aux feuillants de
Saint-Mesmin près Orléans. Dans une de ses
dissertations chrétiennes et morales qu' illui
adresse (la xviiie), on lit ce premier projet de
retraite très-peu janséniste, et qui n' est guère
qu' une variante compassée de l' hoc erat in
votis
d' Horace :
" je pense l' avoir autrefois écrit, et il n' y aura
point de mal aujourd' hui de le copier : la solitude
est certainement une belle chose ; mais il y a
plaisir d' avoir quelqu' un qui sache répondre,...
etc. "
la peur, le désir, la prétention continuelle de
Balzac, c' était d' être poursuivi de lettres et
de ne pouvoir se dérober aux charges de la
célébrité ; il y revient dans
 

p72


la dissertation xxie, avec une naïveté incomparable
et qui met en son plus beau jour ce genre de fatuité,
encore aujourd' hui assez commun :
" que ce bruit et cette réputation sont incommodes
à un homme qui cherche le calme et le repos ! ... etc. "
tel continuait d' être l' homme qui se croyait en train
de se convertir. Et il se convertissait peut-être en
effet, autant que cela était en lui. Cette
dissertation à Dom André laisse percer, vers la
fin, des accents élevés, quelque chose de sérieux
à sa manière, et qui paraît senti :
" quand j' ai du peuple et des auditeurs, je crie de
toute ma force : sortons des villes, allons habiter
la campagne, non-seulement pour l' établissement de
notre repos, mais aussi pour l' assurance de
notre salut... etc. "
Balzac exécuta son dessein, non pas en allant au
couvent de Dom
andré près Orléans, ses proches
s' y opposèrent ;
 

p73


mais il se fit bâtir, aux pères capucins d' Angoulême,
deux chambres dans une situation
parfaitement
belle , d' où la vue s' étendait sur toute la
campagne, et il allait souvent s' y recueillir
durant les dernières années, en compagnie ,
est-il dit, de ses muses devenues tout à fait
chrétiennes
. Il ne songeait pas à s' appliquer
ce mot de Saint-Cyran que " rien n' est si
dangereux, quand on se retire du monde, que de s' en
faire un petit. " son Socrate chrétien date de ce
temps. On a une relation très-détaillée de ses
dernières occupations par un avocat, M Morisset.
La littérature et l' éternité se disputaient ses
pensées. Il faisait des aumônes aux églises, donnait
ici une lampe d' argent à l' autel, là une cssolette
de vermeil avec un revenu annuel pour entretenir
des parfums, et fondait un prix à l' académie
française pour ceux qui enverraient les meilleurs
sermons. Ce prix de Balzac, après différentes
transformations et adjonctions, est devenu le prix
d' éloquence : une cassolette encore avec perpétuel
encens. Il se vit mourir, durant six mois, tous les
jours, se confessant et communiant avec édification,
et pourtant jusqu' à la fin, comme il disait,
très- accoquiné à la vie . Trois jours avant sa
mort, il retouchait encore ses papiers ; il les
faisait mettre au net pour l' impression, car il
tenait à ces détails et aux moindres culs de lampe
de ses éditions autant qu' à tout. Il mourut de la
sorte, le 18 février 1654, pensant pêle-mêle à ses
jeux floraux et à sa conscience, sincère sans doute,
converti avec componction, mais converti selon son
défaut et son faible qui reparaissaient toujours.
 

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Quand M De La Harpe, cet autre grand littérateur,
se convertit, il fut également sincère, mais son ton
tranchant, sa vanité littéraire ne mourut pas, ou du
moins ce fut la dernière chose à mourir en lui.
Ix.
J' ai parlé de l' homme chez Balzac, de sa vie, de
ses lettres. Cette clé donnée, ses autres écrits
s' ouvrent d' eux-mêmes. Et par exemple rien de plus
simple que de s' expliquer le Socrate chrétien ,
qu' une critique trop confiante et qui n' y serait
pas arrivée, pour ainsi dire, à revers par ces
hauteurs de port-royal, pourrait être tentée de
prendre à la lettre et d' estimer plus profond qu' il
ne l' est réellement.
Le Socrate chrétien est une suite de douze
discours ou conférences supposées tenues en un
cabinet par un personnage de sagesse et de piété,
qui vient passer quelque temps dans le voisinage
de l' auteur. Le cabinet où l' on se réunit a pour
décoration un tableau de la nativité, qui fournit
un premier texte à ce Socrate, ou plutôt à cet
Isocrate chrétien. Ce ont de pures
déclamations où le rhéteur dit à chaque instant
qu' il ne
 

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faut plus être rhéteur, et le dit avec redoublement
de rhétorique : je fais grâce des preuves. Il y a
certes, dans ces discours, maint passage ingénieux et
même spécieux de gravité ; mais, au point d' initiation
où nous sommes, cela ne nous saurait faire illusion.
Dans le viie discours, à propos d' une paraphrase de
psaumequi venait d' arriver de Languedoc, il s' agit
de critiquer les paraphrases en général, celles du
moins qui ne respectent pas la simplicité et la
majesté du texte divin, celles qui frisent et
parfument les prophètes
: " il falloit, dit tout
d' abord le Socrate, il falloit suivre m l' évêque
de Grasse et ne pas faire effort pour passer devant.
En matière de paraphrases, il a porté les choses
où elles doivent s' arrêter. " ce nec plus ultra
de M De Grasse, ainsi posé au début, sert
d' ouverture à une longue tirade contre les
paraphrastes à la mode : Balzac n' y est autre que
le paraphraste très-complaisant de sa propre idée.
Ce septième discours a nom la journée des
paraphrases
, comme nous disons la journée
du guichet
; sans flatterie, j' aime mieux la
nôtre.
Un seul trait du Socrate chrétien peut en
donner la msure. C' est, au discours xie, l' éloge
qu' un des interlocuteurs, tout frais arrivé de la
cour, se met à faire de
monsieur l' abbé de Rais
5 Retz), et le parallèle qu' il établit de ce dernier
à saint Jean Chrysostome. On sait, en effet, que
Retz, encore abbé, s' avisa de vouloir réussir dans
les sermons et y fit éclat. On ne savait pas
généralement alors (ce dont il s' est vanté depuis)
que c' était une pure gageure de vanité, et que
madame
 

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De Guemené avait son compte sous tous ces carêmes
et ces avents. Mais, divinaton à part, il est de ces
panneaux où les gens fins ne donnent jamais. Avec
retz tout comme précédemment avec Richelieu,
Balzac y donna.
Dans le discours xe du
Socrate se trouve un
portrait de Malherbe souvent cité et qui semble
une caricature : " vous vous souvenez du vieux
pédagogue de la cour... " el d' abord étonne sous
la plume de Ballc et a pu être taxé d' irrévérence.
En y regardant de près, rien de bien grave. C' est
un portrait tout de stuation, et qui ne tire pas
à conséquence hors de là. Balzac, se faisant
parfait chrétien et enemi (pour un moment)
de la rhétorique et de la grammaire, pousse sa
pointe en ce sens par la bouche du Socrate,
absolument comme un avocat qui décrie tout d' un
coup sa partie adverse dont il faisait grand cas
jusqu' alors. Ailleurs, il parle de Malherbe tout
autrement. Dans une lettre qu' il lui écrivait
autrefois, pour se mettre au ton du vieux poëte,
qui était, comme on sait, un vert galant Balzac
avait même hasardé la gaillardise.
Pas plus qu' il n' est un chrétien profond dans son
Socrate
, Balzac n' est un politique passable
dans son prince et dans son Aristippe .
Gabriel Naudé, à le voir ainsi trancher du petit
Machiavel, devait penser de lui en matière d' état
ce qu' en pensait déjà chrétiennement Saint-Cyran,
ce qu' en pensait Retz le Chrysostome dans
sa malice.
Assez de critique des ouvrages ; venons au résultat.
Malgré tout, Balzac a joué un grand rôle et a gardé
un
 

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rang éminent dans notre prose : il en a été le
Malherbe. Cette louange, qui lui avait été
décernée de son temps, a été renouvelée et confirmée
depuis à diverses reprises : loin de nous l' idée
de la lui contester ! Il a régularisé la langue et,
autant que cela se peut, certaines formes du beau
qui ont prévalu. " ç' a été, dit Bayle, qui ne badine
point avec lui, ç' a été la plus belle plume de France,
et on ne sauroit assez admirer, vu l' état où il
trouva la langue françoise, qu' il ait pu tracer un
si beau chemin à la netteté du style. " il sut
vouloir ce grand chemin qui devait conduire â
Louis Xiv ; il avait le sentiment de l' unité dans
les choses de l' esprit. Dans une lettre qu' on a de
lui à Malherbe, il diait à propos d' une émeute de
critiques : " il ne faut pas laisser faire de ces
mauvais exemples, ni permettre à un particulier
de quitter la foi du peuple pour s' arrêter à son
propre sens, et, si ce désordre continue, les
artisans et les villageois voudront à la fin
réformer l' état. " Balzac est volontiers pour le
pouvoir absolu en littérature comme dans le este :
cela sent le contemporain de Richelieu. Il aida sur
sa ligne à la même oeuvre. Il n' était, non plus que
Malherbe, pour la littérature libre telle qu' elle
fleurit au seizième siècle, pour la littérature
anarchique telle qu' elle s' enhardit un moment avec
Théophile, mais bien pour la souveraineté de la
cour et de l' académie, dont il se supposait (cela va
sans dire) le premier ministre.
Cette idée même, qui formait peut-être sa seule
conviction sérieuse, lui donne, au milieu de ses
ridicules, quelque chose' assez digne et d' imposant
par la tenue constante du rôle. L' élévation et la
grandeur, dit encore Bayle, étaient son principal
caractère. Il a,
 

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comme Malherbe, du gentilhomme en lui ; c' est un
gentilhomme de l' éloquence : il en avait occupé de
bonne heure le trône ; il est plein de la majesté du
genre et n' y voudrait pour rien déroger, comme un roi
ou une reine de théâtre qui reste dans son
personnage jusqu' au bout, comme mademoiselle
Clairon qu portait jusque dans la misère, jusque
dans sa chambre à coucher sans feu, un front haut
et à diadème. Il avait cette foi naïve aux lettres
qu' ont eue également Cicéron et Pline Le Jeune,
et qui ne les a pas trompés. C' est là le beau côté
de Balzac, et ce qui le aintient debout à l' entrée
de notre littérature classique, tout près de
Malherbe qui, dans la vie, avait bien plus d' esprit
que lui.
Comme écrivain, Balzac e trouve ainsi venir en
comparaison avec plusieurs esprits de valeur, qu' à ce
dernier titre il est à mille lieues d' approcher.
Il parle assez bien de Montaigne ; il le sentait
néanmoins fort peu à l' endroit principal : en lui,
au rebours de Montaine, on a toujours l' auteur
et jamais l' homme . En croyant le discoureur des
essais arte rudem (c' est son mot), bien qu' il le
saluât ingenio maximum , il n' appréciait pas cet
art libre, non aligné ni rangé en bataille,
 

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cet art intérieur et divers, qui est le plus vrai.
Montaigne aurait ri dans sa fraise de cette
éloquence de tous les jours en habit de pourpre.
Et c' est pourtant cette pourpre qu' a portée Balzac,
qui le sauve, le consacre à cette distance et le
fait encore respecter.
Voiture, avec son mauvais goût qui était celui de
son monde, avait bien plus d' esprit, à proprement
parler, que Balzac, bien plus de tact et de savoir
vivre, de sentiment enfin du ridicule. Il était de
ces honnêtes gens (au sens de Pascal), c' est-à-dire
de ceux qui savaient mieux que les livres. Et
ceux-là, plus ou moins, se raillaient presque tous
de Balzac. J' ai cité Bautru ; je pourrais ajouter
Patru, qui parla si vivement dans l' académie
contre cette fondation d' un prix pour le meilleur
sermon. Voiture, lui, en son temps échappait au
ridicule ; bien loin de le rembourser pour lui,
il le distribuait finement aux autres. En matière
de raillerie comme de louange, il était la délicatesse
même. Il diffère de son rival à chaque pas, de toute
la distance du gentil et du sémillant au solennel.
Mais cette différence même et cette absence de
grandeur dans Voiture l' ont fait mourir presque
tout entier, tandis que Balzac est resté, et que
de temps à autre, lorsqu' à travers les vicissitudes
du goût on revient aux origines de la prose oratoire
et qu' on remanie la rhétorique de la langue, son
autorité s' y introduit. à chaque tournant de siècle,
sa statue de loin reparaît.
C' est une espèce de destinée que la sienne. Le premier
 

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soin de Pascal fut de couper court à cette
rhétorique prolongée et même de réagir en sens
contraire, non toutefois sans en tenir compte.
à qui pensait-il, je vous en prie, lorsqu' il parle
de ceux qui ont enseigne d' éloquence ? Il s' en
sépare en toute rencontre ; il semble jouir d' être
simple, il s' écrie avec bonheur : " quand on voit
le style naturel, on est tout étonné et ravi. "
Boileau sentit de même. On sait son spirituel
pastiche de Balzac : c' en est la meilleure
censure. Les écrivains chez qui tout s' engendre par
un procédé unique et selon une figure dominante,
donnent aisément envie et moyen de les contrefaire.
On a vu chez l' aimable saint François De Sales
le style produire perpétuellement une métaphore
fleurie et ne plus paraître qu' une guirlande :
du moins l' esprit du fond, la fertilité de l' idée,
la liberté des tours et la variété de la fleur
même, y corrigeaient la monotonie. Rien ne la
corrige chez Balzac, et sa pointe mirobolante est
l' idée fixe ; il brûle ses vaisseaux à chaque
métaphore et ne laisse aucun retour à la pensée.
Cette manière d' écrire, ainsi réduite à un trait
et comme à un tic, pourrait presque s' apprendre
à un automate perfectionné : on ferait une machine
à rhétorique, comme Pascal a fait une machine
arithmétique.
La Bruyère, pour qui Balzac était déjà loin dans
le

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passé, s' en est occupé en disant : " Ronsard et
Balzac ont eu chacun dans leur genre assez de bon
et de mauvais pour former après eux de très-grands
hommes en vers et en prose. " Balzac a sans doute
servi plus directement, plus immédiatement que
Ronsard, mais il ne me semble pas comparable à
lui comme fond et valeur réelle. De l' un on peut
extraire un poëte éminent, et même charmant ;
de l' autre, rien que des phrases, ou des moules
de phrases.
Fléchier, à tous égards plus voisin de Balzac que
La Bruyère, avait, assure-t-on, grande estime pour
lui ; il en évitait l' enflure et les pensées fausses,
mais s' attachait à lui emprunter la noblesse du
mouvement et l' harmonie. On conçoit cela de
Fléchier qui ne fut comparable à Bossuet qu' un
jour, et qui reste bien plus ordinairement le
rival en style et le pareil de Pellisson, de Bussy,
-surtout du premier. à voir pourtant cet hommage
direct à Balzac de la part d' un écrivain si
ingénieux et si poli, et le profit avoué qu' il en
tire, on reconnaît vraie une partie de l' éloge
donné par La Bruyère.
Daguesseau, dans la ive instruction à son fils,
après avoir signalé les défauts de Balzac, ajoute :
" mais, en récompense, on y remarque un tissu parfait
dans la suite et dans la liaison des pensées, un
art singulier dans les transitions, un choix exquis
dans les termes, une justesse rare et une précision
très-digne d' être imitée dans le tour et dans la
mesure des phrases, enfin un nombre et une harmonie
qui semble avoir péri avec Balzac, ou du moins
avec M Fléchier son disciple et son imitateur,
et qui ne seroit peut-être pas
 

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moins utile à notre avocat du roi que celle des
cantates de Corelli ou de Vivaldi. " Daguesseau
lui-même, dans sa diction, est une sorte de mélange
affaibli de Bourdaloue pour le solide, et de
Fléchier pour le fin.
Au commencement du dix-huitième siècle, l' abbé
Trublet s' est mêlé de réhabiliter Balzac ; mais
cela compte peu. Plus tard Thomas l' a sensiblement
pratiqué. Indirectement, Buffon et Jean-Jacques
lui ont fait plus d' honneur en montrant le
magnifique usage que le génie sait tirer des formes
régulières et nombreuses.
On suivrait, à tous les moments, une lignée
d' écrivains dans le genre noble et solennel, qui
ne savent pas à quel point ils relèvent de Balzac
comme de leur chef en notre littéature ; c' est
d' eux que Pascal a dit : " il y en a qui masquent
toute la nature. Il n' y a point de roi parmieux,
mais un auguste monarque ; point de Paris, mais une
capitale du royaume. " on retrouve de ces esprits
même aux époques qui s' en moquent le plus, et
parmi ceux qui s' en moquent le plus fort.
Mais au moral principalement, Balzac a laissé ou du
moins il représente tout à fait une postérité
considérable d' écrivains plus ou moins ouertement
infatués et glorieux, qui pensent et vont parfois
jusqu' à dire qu' écrire est tout, et que parmi ceux
qui écrivent ils sont tout eux-mêmes. On peut (et
nous venons de le faire) étudier cette affection
particulière d' auteur chez
 

p84


Balzac en qui elle sort par la peau, comme on
étudie une maladie das un amphithéâtre public
sur un sujet exposé.
Au sortir de cet examen et pour le clore du côté de
port-royal, c' est le cas de replacer, en quelques
points, l' opinion de M De Saint-Cyran, qui en
devient piquante, sur les ouvrages de l' esprit,
sur l' étude et sur le style.
Ce qu' on en sait déjà et ce que nous allons en
citer va plus loin que Balzac, et atteint les
poétiques même d' Horace et de Boileau. La
solitude du cabinet si chère
 

p85


aux poëtes, aux rêveurs et aux écrivains, n' était pas
la sienne : " il savoit, nous dit Lancelot, qu' il y
a dans l' âme de l' homme une certaine niaiserie qui
l' ensorcelle, fascinatio nugacitatis, comme dit
l' écriture (ce qu' Horace appelle desipere in
loco
), qui fait que, quelque séparé qu' il soit,
il s' occupe de lui-même, se multiplie et se divise,
et que souvent il est moins seul que s' il était au
milieu d' une multitude. Or, c' est cet état qui est
le plus contraire à la solitude que Dieu demande
de nous, et dans laquelle il dit qu' il veut mener
l' âme pour lui parler au coeur : ducam eam in
solitudinem et loquar ad cor ejus.
" voilà onc
la solitude du poëte fort compromise et même
décidément interdite ; il ne s' agit plus de
s' écrier avec Horacel' aimable poëte paresseux :
... nunc somno et inertibus horis
ducere sollicitae jucunda oblivia vitae ;
ni avec Virgile le poëte rêveur : ... ô ubi<