L' indulgence extrême, avec laquelle on a bien voulu accueillir mon premier volume, m' a imposé de plus grands devoirs pour les suivants. Je ne comptais, je l'avoue, en publiant séparément le premier, que prendre date en cas de survenants et poursuivre ma rédaction première, tout entier à mon sujet demi-obscur. L' attention si flatteuse, qu' on y a tout d'un coup portée de bien des endroits, m'a obligé de penser plus souvent au public nouveau qui intervenait, et qui avait aussi ses délicatesses particulières. On ne s' étonnera donc pas du retard involontaire que cette combinaison de soins m' a causé. Et puis dans tout sujet, même dans celui dont la base est le plus arrêtée, il est des détails imprévus qui se lèvent et qui prolongent ; il est comme des plis de terrain que de loin on n' apercevait pas et qu' on met bien du temps à franchir.
On m'excusera,
j' espère, en voyant tout ce que j' ai dû parcourir
en replis de cette sorte, et la richesse, la
fertilité réelle du sujet n' en ressortira que mieux.
Le récit du premier volume allait jusqu'à l'année
1638 ; celui du second entame à peine l'année
1656 : c'est un espace de dix-huit ans seulement,
mais sans compter les allées et venues, les
digressions fréquentes. Nous n'atteignons après tout
cela qu'au moment célèbre, à celui à partir duquel
notre sujet s'éclaire, à proprement parler,
et entre dans la gloire : ces deux volumes presque
entièrement y sont antérieurs. J' ai eu plaisir, on
le voit, à m'étendre sur cet espace d'obscurité
relative, sur cette grandeur première et un peu
éclipsée. Quoi qu'il arrive, j'ai achevé aujourd'hui
de parcourir une première moitié, et celle
qui, promettant le mois, m'a permis peut-être
de tenir le mieux. Mon zèle du moins et mes
efforts ne feront pas défaut pour m'aider à
poursuivre convenablement sur cette autre pente tout
en vue désormais, et réputée plus belle.
1er février 1842.
SAINT-CYRAN
p7
Vii.
Du fond de sa prison, et après les premiers mois de
gêne entière, M D Saint-Cyran, mieux établi, ne
cessa de suivre ses anciennes directions ou d' en
entreprendre de nouvelles. Il suffirait, pour s' en
faire idée, de parcourir les volumes des lettres
écrites durant sa captivité, en y joignant les noms
des personnes auxquelles il les adresse. Je ne
nomme plus qu' en passant madame De Guemené, celle
que nous avons vue la plus belle femme de la
cour , nous dit Madame De Motteville, et qui
l' était bien encore un peu. Il dirigeait plus
sûrement M Guillebert, prêtre, régent de
philosophie au collège des Grassins, et qui,
nommé curé à Rouville en Normandie, avait ajourné
sa cure pour postuler le bonnet de docteur :
M De Saint-Cyran lui
p8
en fit reproche dans de belles lettres sur le
sacerdoce, et M Guillebert, aussitôt reçu docteur,
se hâta d' aller prendre possession de Rouville,
en 1642. Il y fit, comme on dirait aujourd' hui, un
réveil religieux , qui se répandit dans tout le
pays ; on y appelait ces chrétiens régénérés les
rouvillistes . En 1646, M Pascal, intendant
de Rouen, étant touché de Dieu avec tous les
siens, se mit sous la conduite du docte et saint
curé de Rouville. Voilà donc Pascal qui, au bout
de cette allée, s' achemine de loin vers port-royal,
comme déjà nous savons que Racine naissant grandit
pour y être élevé. -de sa prison, M De Saint-Cyran
dirigeait, discernait encore M De Rebours, qui
allait devenir un des confesseurs de port-royal de
Paris et le plus fidèle auxiliaire de M Singlin.
Il conseillait et guidait le jeune M De Luzanci,
fils de M D' Andilly, seulement alors âgé de
dix-huit ans, et qui, d' abord page du cardinal
De Richelieu, puis enseigne dans la garnison
du Havre, s' était senti saisi, durant une maladie
grave, du saint désird' imiter son cousin
M De Séricourt. M De Luzanci se retira dans le
premier moment à Saint-Ange en Gâtinais, terre
de la baronne de Saint-Ange, une des meilleures
amies de M D' Andilly et de M De Saint Cyran,
femme du premier maître d' hôtel d' Anne D' Autriche,
et qui, devenue veuve, sera religieuse un jour à
port-royal sous le nom de soeur Anne-Eugénie.
Dans ce commencement de retraite, le jeune militaire
obtenait de M De Saint-Cyran de se livrer
aux fatigues de la chasse pour tromper toute feinte
de l' oisiveté : " David, lui écrivait l' excellent
guide, David jeune omme vous êtes, et déjà
touché dee dieu, poursuivoit les lions et les ours,
et, en les tuant, il se
p9
représentoit les victoires des justes sur les
démons. " en même temps qu' il répondait par ses
conseils à M De Luzanci, M de Saint-Cyran
s' adressait aussi au jeune baron de Saint-Ange
' aîné, qui en profita moins, succéda à la charge
de son père et eut, par la suite, toutes sortes de
dérangements : " comme j' ai une grande joie, leur
écrivait-il, d' entendre dire que quelqu' un a
dévotion pour Dieu, j' ai aussitôt une crainte,...
à cause de l' expérience que j' ai qu' en plusieurs,
je ne dis pas des jeunes gens, mais des hommes même,
cette dévotion est semblable aux fleurs qu' on voit
paroître au printemps sur les arbres et disproître
bientôt après, sans y laisser aucun fruit. "
et au jeune Saint-Ange en particulier, il écrivait
comme dans un touchant pressentiment : " je vus aime
tellement que je sens bien que je commence à vous
plaindre en vous voyant croître, parce que je
connois à peu près toutes les aventures bonnes et
mauvaises qui vous peuvent arriver. " M De
Luzanci persévéra. Un plus jeune Saint-Ange,
frère cadet du précédnt, et confié dès lors,
par la sollicitde du saint captif, aux soins de
Lancelot et de M Le Maître, s' en montra digne
jusqu' au bout. Voici en quels termes tout à fait
tendres M De Saint-Cyran écrivait à Lancelot
pour achever de lui recommander cet enfant et un
autre tout jeune fils de M D' Andilly encore :
" si Dieu vous fait la grâce de
p10
m' accorder ce plaisir sans beaucoup de peine (car
pour rien au monde je ne voudrois vous en faire), je
prendrai, si je suis jamais en liberté, quelque
petit enfant de vos parents pour reconnoître la
charité que vous ferez à ceux-ci à ma prière ;
outre que je vous aiderai d' ici à la leur rendre
comme il faut, et serai, si vous voulez, leur
sous-maître , pourvu que vous me disiez de point
en point tout ce qui se passera. " M De Saint-Cyran
sous-maître , du fond de sa tour, à travers
ses bareaux, quel plus adorable déguisement de la
charité ! Vers le même temps, ayant l' oeil à tout, il
envoyait au monastère des champs le neveu d' un de
ses gardes, un simple garçon cordonnier, que l' esprit
de piété avait touché, et qui se nommait Charles
De La Croix. Ce fut le premier domestique des
ermites, et ermite lui-même. Il y eut ainsi par la
suite, à port-royal, toute une série de domestiques
solitaires et pénitents, dont ce Charles De
La Croix est le premier ; il faut citer encore
Innocent Fai, garçon charretier aux Granges.
Ils ont tous place au nécrologe à côté des plus
illustres noms, des De Luines, des Logueville
et des Pascal ; et pour eux, sur leur dalle
funéraire, M Hamon semble sculpter avec un
redoublement d' amour ses pieuses épitaphes d' un latin
si fleuri.
M De Saint-Cyran convertit ou du moins édifia,
consola plusieurs de ses compagnons de captivité,
des étragers prisonniers de guerre à Vincennes.
On cite les généraux allemands Ekenfort et
Jean De Wert. Le premier était détenu au
château depuis mai 1638, lorsq' on agita de
l' échanger contre M De Feuquières fait
prisonnier à Thionville et allié des Arnauld.
p11
M D' Andilly ne s' y ménagea point ; il avait
rencontré plus d' une fois M D' Ekenfort près de
M De Saint-Cyran, à qui le guerrier malheureux
venait demander des consolations spirituelles.
M Arnauld de Philisbourg , ayant reçu toutes les
commissions nécessaires à cet échange, avait déjà,
par ordre du roi, tiré M D' Ekenfort de Vincennes
et l' avait mené coucher chez m D' Andilly, le
16 mars 1640. Le lendemain matin, les chevaux étaient
sellés dans la cour et l' on avait le pied à l' étrier
pour le joyeux départ, quand deux fils de
M De Feuquières, arrivés en toute hâte,
apportèrent la consternante nouvelle de la mort
de leur père. " nous demeurâmes, dit l' abbé Arnauld,
qui était d' épée encore et devait faire le voyage,
nous demeurâmes sans parole et sans mouvement,
comme des gens qui auroient été frappés e la
foudre. M D' Ekenfort lui-même en parut étonné
comme nous ; quoiqu' il vît en ce cruel contre-temps
la ruine de ses espérances et un grand éloignement
à sa liberté dont il avoit commencé à goûter la douceur,
il surmonta par grandeur d' âme sa propre douleur pour
soulager celle de ses amis et s' employaà notre
consolation, comme s' il n' en eût pas eu besoin pour
lui-même. " on le ramena le soir à Vincennes ; c' est
alors surtout qu' il dut réclame près de
M De Saint-Cyran les seuls remèdes solides,
dont il paraît que, même après sa délivrance et à
la tête des armées de l' empereur, il se ressouvint
toujours.
p12
L' hiver de 1640-1641 fut célèbre à la cour par les
magnificences du palais-cardinal. On y donna la
grande comédie de mirame , " qui fut représentée
devant le roi et la reine, avec des machines qui
faisoient lever le soleil et la lune, et paroître
la er dans l' éloignement, chargée de vaisseaux. "
quelque temps après, au même lieu, on dansa le
ballet de la prospérité des armes de France, où
les mêmes machines de la comédie furent employées,
avec de nouvelles inventions, pour faire paaître
tantôt les campagnes d' Arras et la plaine de Casal,
et tantôt les Alpes couvertes de neiges, puis la
mer agitée, le gouffre des enfers, et enfin le
ciel ouvert, d' où Jupiter, ayant paru dans son
trône, descendit sur la terre . L' abbé de
Marolles, le Dangeau de la chose, qui nous
raconte cela de point en point, n' a garde d' oublier
certaine civilité que lui fit le cardinal ;
" de sorte, ajoute-t-il, que je vis encore ce
ballet commodément, où il y avoit des places pour
les évêques, pour les abbés, et même pour les
confesseurs et pour les aumôniers de m le cardinal.
Les nôtres se trouvèrent à deux loges de celles qui
furent occupées par Jean De Wert et Ekenfort que
l' on avoit fait venir expès du bois de Vincennes,
où ils étoient
p13
prisonniers. " le cardinal les voulait éblouir ; on
s' inquiétait surtout de l' effet produit sur
Jean De Wert, ce général ameux par ses succès
d' avant-garde, parsa pointe redoutable à Corbie
quatre ans auparavant, et dont le nom, souvent
chansonné des parisiens, était devenu populaire
comme d' une espèce de Marlborough du temps. Il
était à la veille d' un échange et, plus heureux
que d' Ekenfort, il n' avait en effet que quelques
jours à rester. Interrogé sur la beauté du
spectacle, Jean De Wert répondit qu' il trouvait
tout cela très-beau, mais que ce qu' il trouvait le
plus étonnant, c' était, dans le royaume
très-chrétien, de voir les évêques à la comédie,
et les saints en prison . Le mot courut. Le
cardinal fit semblant de ne pas entendre.
Comme si tout ne devait être que contraste, l' auteur
du ballet représenté était ce Des Marestz qui,
pls tard converti, se mit à la chasse des solitaires
et des confesseurs de port-royal, et, par ses
pamphlets comme par ses espions, ne cessa de les
relancer.
Mais le plus grand coup de la direction de
M De Saint-Cyran durant sa prison, celui qui
tira le plus à conséquence et à éclat presque
aussitôt, ce fut la conversion d' Antoine Arnauld,
qui dès lors postulait le bonnet en sorbonne.
-Antoine Arnauld, né le 8 février 1612, était
le plus jeune des dix enfants survivants de
M Arnauld l' avocat : il est resté le plus illustre.
Maintenant que, par lui, nous tenons la famille au
complet, récapitulons un peu. C' est le cas
d' ailleurs de dénombrer, comme quand le chef arrive,
à la veille d' un combat.
Il avait six soeurs religieuses :
p14
l' aînée, madame Le Maître, née en 1590 ;
la mère Angélique, née en 1591 ;
la mère Agnès, née en 1593 ;
la soeur Anne-Eugénie, née en 1594 ;
la soeur Marie-Laire, née en 1600 ;
la soeur Madeleine Sainte-Christine, née en 1607.
Il avait trois frères :
M D' Andilly, l' aîné de toute la famille, né en
1588, c' est-à-dire de vingt-quatre ans plus âgé
qu' Antoine ;
m l' abbé de Saint-Nicolas, qui devint évêque
d' Angers, né en 157 ;
Simon Arnauld, né en 103.
Ce dernier, le seul qui n' eut pas e temps de se
dégager du monde, était lieutenant de la mestre-de-camp
des carabins sous son cousin M Arnauld ; " né avec
beaucoup de bonnes qualités, sans aucun vice
considérable, bien fait de sa personne, d' une
humeur douce et complaisante, agréable parmi les
dames, fier quand il le falloit parmi les hommes, "
il eut plus d' un secret chagrin, fut toujours
poursuii d' une sorte de fâcheuse étoile qui empêcha
son avancement, et périt finalement d' un coup de
feu au siége de Verdun dans une sortie, en 1639.
Cette mort subite avait été une grande douleur pour
sa sainte mère, madame Arnauld, qui le chérissait
extrêmement ; elle s' y résigna pourtant et entira
même sujet de remerciement à Dieu de ce qu' au moins
il avait préservé ce cher fils de mourir en duel ;
car c' était sa perpétuelle crainte, en un temps où
les duels étaient si fréquents et où la misérable
coutume des seconds pouvait y engager les moins
p15
querelleurs. La conversion du jeune Antoine vint à
point pour la consoler.
On appelle conversion à port-royal (nous y
sommes accoutumés déjà) ce qui semblerait un
surcroît presque sans motif dans un christianisme
moins intérieur. Le jeune Arnauld n' avait jamais mené
une vie autre que régulière. Il avait été élevé
d' abord avec ses neveux Le Maître et Saci, dont
le premier était son aîné. Ayant terminé sa
philosophie au collége de Lisieux, il s' appliqua
quelque temps au droit et y prenait goût ; mais,
sa mère l' en détournant, il commença la théologie en
sorbonne sous M Lescot. Celui-ci, le même qui
interrogea M De Saint-Cyran à Vincennes, était
confesseur du cardinal De Richelieu, par conséquent
peu rigoriste à l' endroit de la pénitence, assez bon
scholastique dans sa chaire, mais en tout très-peu
augustinien. M De Saint-Cyran, encore libre,
consulté par madame Arnauld, mit entre les mains
du jeune homme, comme préservatif de précaution, les
opuscules de saint Augustin concernant la grâce ;
il n' exerçait d' ailleurs, à cette époque, aucune
direction habituelle sur lui. La thèse appelée
tentative , que soutint Arnauld pour être
bachelier en novembre 1635, et qui eut de l' éclat,
se ressentit de cette lecture de saint Augustin
et put faire sourciller M Lescot. Le nouveau
bachelier se disposa, par un redoublemet d' étude,
à gagner les grades supérieurs ; il fut admis à
loger en sorbonne hospes sorbonicus et entra en
licence à pâques 1638. Pourtant il menait, quant
au reste, une vie relativement mondaine : il
était recherché de mise ; il faisait rouler le
carrosse à Paris, nous dit Fontaine ; il avait des
bénéfices considérables et des dignités dans les
églises
p16
cathédrales. Ses graves amis enfin gémissaient tout
bas de ses faiblesses ; ses neveux les ermites
l' appelaient dans leurs prières, le demandaent sans
cesse à Dieu.
Le cours de sa licence dura deux années, epuis
pâques 1638 jusqu' au carême de 1640. Ceux qui
s' engageaient dans cette lice étaient obligés de
soutenir trois actes publics, d' assister à ceux des
autres et même aux tentatives des bacheliers, d' y
prendre part et de disputer à leur tour selon l' ordre
marué : " et comme ordinairement, nous dit le père
Quesnel en son histoire de M Arnauld
, il se
trouve un fort grand nombre de bacheliers dans la
licence, le travail y est grand, et on y est toujours
en haleine, soit pour attaquer, soit pour défendre.
Tout s' y fait ave vigueur et avec éclat ; tout
y est animé par la présence des docteurs qui y
président et y assistent, par le concours des
premières personnes de l' église et de l' état et des
savants de toutes conditions...
p17
l' on peut dire en effet qu' une licence de théologie
de Paris est, dans le genre des exercices de
littérature, un des plus beaux spectacles qui se
trouvent dans le monde. " c' est bien ainsi que
le conçut premièrement le jeune Arnauld, qui
abondait de toute l' effusion de son coeur dans
cette gloire de sorbonne, autant que M Le Maître
dans celle du arreau. Nous l' y verrons incliner
toujours, et même converti, même plus tard exclu
et tout à fait caché, caresser cet idéal de disute
triomphante et ces formes solennelles de combat.
à l différence de M De Saint-Cyran si intérieur,
il n' aima rien tant tout d' abord que le gouvernement
parlementaire de la théologie.
En même emps qu' il poursuivait sa licence, il
professait un cours de philosophie au collége du
Mans. Un jour, y présidant à la thèse d' un de ses
élèves, Walon De Beaupuis, qui fut plus tard
maître à port-royal, et le voyant pressé vivement
par un M De La Barde, chanoine de notre-dame,
qui attaquait cette proposition : "
ens synonime
convenit deo et creature, le mot être est
un terme également applicable à Dieu et à la
créature, " il vint au secours du soutenant ; mais
se voyant pressé lui-même par de solides raisons, au
lieu de se tirer d' embarras par une réponse telle
quelle, il s' avoua tout d' un coup vaincu et promit
publiquement de renonce à sn sentiment. Et en
effet, six ans après, dans les thèses du même
M Walon De Beaupuis pour la tentative ,
thèses composées ou conseillées par M Arnauld,
celui-ci ne manqua pas d' insérer a proposition
contraire. C' est là ce que nos bons historiens
appellent l' action héroïque de M Arnauld.
p18
Nous voyons déjà sa chaude candeur : telle, à
quatre-vingts ans, il l' aura encore.
Il soutint magnifiquement les quatre thèses voulues :
la première appelée sorbonnique , le
12 novembre 1638 ; la seconde dite mineure
ordinaire , 21 novembre 1639 ; la troisième,
majeure ordinaire , 13 janvier 1640 ; et
la quatrième et dernière, appeée l' acte de
veseries , 18 décembre 1641 ; tous ceux qui en furent
témoins demeurèrent frappés d' étonnement, est-il dit,
usque ad stuporem ! au début de sa licence,
M Arnauld n' était encore que tonsuré ; le temps
pressait pour les ordres, car les lois de la
faculté voulaient qu' on fût sous-diacre dans la
première année, et diace dans la seconde. Sur le
conseil d' un savant et pieux docteur de ses amis,
M Le Féron, il prit un peu vite le sous-diaconat,
puis en eut scrupule et s' adressa, pou s' en
éclaircir, à M De Saint-Cyran alors prisonnier ;
M D' Andilly se chargea de sa lettre, datée de la
veille de noël 1638 :
" mon père,
permettez-moi de vous appeler de ce nom, puisque
Dieu me donne la volonté' être votre fils... etc.
M De Aint-Cyran, lorsqu' il reçut cette lettre,
venait à peine d' être retiré du grand donjon pour
habiter
p19
une chambre moins insalubre ; très-souffrant,
très-surveillé encore, il ne put que dicter
cum multo timore et tremore , dit-il :
" je n' ai ni la force ni la commodité de vous faire
saoir ce que j' ai dans l' esprit sur votre sujet.
Vous êtes trop heureux d' en être venu là où vous
êtes, et je me sens heureux avec vous, s' il est
vrai que Dieu vous ait adressé à moi pour vous
conduire dans la voie où il vous a mis... vous êtes
devenu maître de ma vie aussitôt que vous êtes
devenu serviteur de Dieu. " et avec ce tact qui lui
était propre, il portait à l' instant le doigt sur
le faible secret : la dignité dotoral vous a déçu
comme la beauté déçut les deux vieillards .
Arnauld fut un peu étonné et effrayé d' abord ; il
se soumit à tout ; mais que devait-il faire ? Lui
fallait-il renoncer au diaconat et, partant, à la
licence, quitter incontinent son logement de
sorbonne, et, par l' éclat qui en résulterait,
exposer sans doute M De Saint-Cyran à de
nouvelles rigueurs : " je vous supplie, mon père,
de ne prendre pas ce que je vous dis pour des
prétextes... je vois fort bien par votre lettre
que vous vous sacrifieriez volontiers pourvu que vous
me gagniez à Jésus-Christ... vous m' obligerez
donc de me mander si vous trouvez à propos que
je me retire présentement. " M De Saint-Cyran,
une fois maître du coeur, n' insista pas outre
mesure ; il lui répondit de rester comme il était,
sans changer même de demeure, et
p20
d' aller jusqu' au bout dans sa licence : " la prière
et le jeûne deux fois la semaine vous serviront
d' étincelles pour allumer le désir que vous avez
d' être à Dieu. " et il ajoutait comme fond la
lecture de l' écriture sante, selon son pécepte
d' en peser les paroles, toutes les paroles,
comme si l' on pesait une pièce d' or : " car il
faut vous bâtir une bibliothèque intérieure et
faire passer dans votre coeur tout la science que
vous avez dans la tête, pour la faire remonter
ensuite et répandre lorsqu' il plaira à Dieu. Il
n' y a rien de si dangereux que de savoir ; et la
sentence du fils de Dieu est effroyable :
abscondisti haec a saientibus (vous avez
dérobé ceci aux prétendus sages). " et il lui offre
trois pauvres , dont il lui indiquera les noms,
pour leur faire l' aumône le long de cette année ;
car l' aumône est l' asyle du jeûne, et tous les
deux de l' oraison, et les trois ensemble de la
pénitence . C' est ainsi que ce grand médecin
corrigeait et rectifiait à sa source la science
D' Arnauld. Il lui fit faire une donation
intérieure de son bien à port-royal avant sa
première messe ; les mesures à prendre pour exécuter
ce dépouillement furent remises à un temps postérieur.
M D' Andilly se prêta par avance à tout et, s' il
le fallait, à la vente de l' hôtel patrimonial qu' ils
avaient en commun.
Arnauld donc ne reçut la prêtrise et ne prit le
bonnet qu' au terme permis par le saint directeur.
Dans le
p21
serment que font le docteurs, à leur réception, ils
s' engagent à défendre la vérité en toute rencontre,
usque ad effusionem sanguinis , jusqu' à
l' effusion de leur sang. Cette parole, qui, pour
tant d' autres, n' était qu' une formule, eut tout son
sens et son poids redoutable dans la bouche du
jeune militant : ce sang qu' il brûlait de répandre
pour la vérité colora tout d' un coup son front.
L' augustinus de Jansénius venait de paraître
en 1640 et commençait à faire bruit. Arnauld,
poursuivant ses études au sein de la pénitence,
s' essayait dès lors par divers écrits particuliers
à sa grande guerre prochaine contre les jésuites
et à la défense du livre qui allait supporter tant
d' assauts. Mais le plus grand résultat, très-éclatant
et très-prompt, de son étude dirigée dans les
voies de Saint-Cyran, ce fut le livre de
la fréquene communion qui parut en 1643, et
qui vint, en un sens pratique, indirectement et
plus efficacement que tout, aider aux rudes
doctrines relevées par Jansénius. Nous ne parlons
pas de l' ouvrage encore ; nous en saisissons
seulement l' inspiration dans l' âme d' Arnauld.
On voit, par les lettres de Saint-Cyran, de
quelle ardeur le prisonnier lui-même était dévoré
à la suite de la publication de Jansénius, et quel
zèle d feu il dut souffler a jeune et vaillant
docteur. Le grand serviteur de Dieu, convenons-en,
avait eu un instant de faiblesse : en mai 1640,
à la sollicitation de M D' Andilly, de
M De Liancourt, de M De Chavigny particulièrement,
il
p22
s' était laissé aller à écrire une lettre à celui-ci,
qui la devait montrer au cardinal, -une lettre
explicative, très-équivoquée, sur la contrition
et l' attrition , accordant à cette dernière
d' être suffisante avec le sacrement . Mais,
la lettre à peine partie, il sentit sa faute ; il
en eut un amer regret, une humiliation secrète,
aussitôt suivie d' un surcroît de bouillonnement
qui le mit comme hors de lui ; c' est das ces
termes qu' il en écrit à M D' Andilly pe de jours
après : " je vous avoue que vos langages et vos
tempéraments que vous donnez aux paroles, je dis
les académistes, ne s' accordent point bien avec
l' éloquence des pensées, des actions et des
mouvements que donne la vérité divine à celui qui
la connoît et qui l' aime. " c' est dans une saillie de
cette ferveur retrouvée, de ce bouillonnement qui ne
le uitta plus, que fut écrite à M Arnauld une
lettre décisive
p23
dont il faut citer les principaux passages ; on
y voitbien à nu M De Saint-Cyran, relevé d' un
moment de faiblesse, iguillonnant et déchaînant,
pour ainsi dire, le génie polémique du grand
Arnauld :
" tempus tacendi et tempus loquendi. le temps
de parler est arrivé ; ce serait un crime de se
taire, et je ne doute nullement que Dieu ne l
punît en notre personne par quelque peine visible
et très-sensible... etc. "
p24
il écrivait ceci le 1 er février 1643, après cinq
années presque accomplies de captivité, encore
moins maté que le premier jour.
S' étonnera-t-on maintenant de la réponse du
cardinal De Richelieu à M Le Prince, qui
s' intéressait près de lui pour procurer la liberté de
M De Saint-Cyran : " savez-vous bien, lui dit
le cardinal, de quel homme vous me parlez ?
il est plus dangereux que six armées. "
p25
M Arnauld n' était pas encore prêtre et docteur
lorsque, le 28 févrir 1641, il perdit sa sainte
mère que sa réforme intérieure avait comblée d' une
consolation suprême. La nuit qu' on lui donna
l' extrême-onction (4 février), il vint, de la
sorbonne où il demeurait, coucher à port-royal où
elle était religieuse depuis douze ans sous le nom de
soeur Catherine De Sainte-Félicité. " il pria
M Singlin de lui permettre de servir de clerc en
surplis pour assister à la cérémonie ; mais
M Singlin (c' est Lancelot qui parle) ne le
jugea pas à propos, croyant que, puisque c' étoit
assez d' un clerc, il auroit été contre l' ordre d' en
faire entrer deux et que ce seroit trop donner
à la nature . Ainsi il n' y eut que M De Saci
qui entr pour assister M Singlin. Mais
M Arnauld le pria au moins de savoir de madame
sa mère c qu' elle lui vouloit dire pour dernière
parole, afin qu' il le considérât toute sa vie comme
un dernier testament et comme exprimant l' ordre
de Dieu sur lui. " M Singlin revint en apportant
cette réponse : " je vous prie de dire à mon dernier
fils que, Dieu l' ayant engagé dans la défense de la
vérité, je l' exhorte et le conjure de sa part de
ne s' en relâcher jamais, et de la soutenir sans
aucune crainte, quand il iroit de la perte de mille
vies ; et que je prie Dieu qu' il le mintienne dans
l' humilité, afin qu' il ne s' élève point par la
connoissance de la vérité, qui ne lui appartient
pas, mais à Dieu seul. " et quinze jours
p26
après, comme elle s' affaiblissait de plus en plus,
M Singlin lui demandant si elle n' avait rien à dire
à son fils le futur docteur, elle répondit qu' elle
n' avait rien autre chose à lui recommander que ce
qu' elle avait dit déjà, à savoir qu' il ne se
relâchât jamais dans la défense de la vérité .
Ainsi, toute cette guerre infatigable que
M Arnauld va poursuivre jusqu' à l' âge de plus
de quatre-vingts ans, cette guerre d' Annibal et
de Mithridate chrétien qu' il entretiendra et
ranimera à travers tous les exils,
errant, pauvre, banni, proscrit, persécuté,
on la voit bénie au point de départ, et dans ses
premières armes, par une mère mourante, par
M De Saint-Cyran captif.
Sa mère lui dit presque comme celles de Sparte,
en lui remettant le bouclier : avec ou dessus !
vraie mère des machabées.
Et M De Saint-Cyran, dans l' embrassement
qu' Arnauld et lui eurent enfin à Vincennes, le
8 mai 1642, pendant qu' au bout de la France
Perpignan occupait la cour, -M De Saint-Cyran
répétait encore : " il faut aller où Dieu mène
et ne rien faire lâchement ; "
et pourtant, malgré cet aiguillon enfoncé si avant,
malgré cet éperon chaussé à la veille des armes
par des
p27
mains vénérées, malgré l' entière et pieuse loyauté
le grand Arnauld, docteur plus qu' autre chose,
outre-passa dans le fait l' intention de ses parrains
en chrétienne chevalerie, qu' il alla trop loin,
combattit trop, et qu' à force d' avoir raison et
de pousser ses raisons, il mena port-royal et les
siens hors des voies premières dont les limites
sont atteintes en ce moment. Je répète cela
bien des fois avant d' e venir à lui en détail,
afin de pouvoir alors, nos réserves bien posées,
l' admirer tout à fait à l' aise.
Cependant quelques changements avaient lieu à
l' intérieur du monastère de port-royal. La oeur
marie-Claire, dont il a été au long parlé,
suivait de près sa saintemère et mourait le jour
de la trinité (15 juin) 1642. Son enterrement se
fit le soir même, et elle fut la première pour
laquelle on commença de rétablir, à port-royal de
Paris, l' ancien ordre d' enterrer les mortes dans
la simplicité religieuse ; car on avait rapporté du
tard, à l' époqe de M Zamet, la coutume de
les parer de fleurs et de beau linge, et de
prodiguer le luminaire. On revint au monastique
rigoureux. La soeur Marie-Claire, estûil dit,
avait trop aimé la pénitence durant sa vie pour n' en
conserver pas les marques après sa mort. -la mère
Agnès, au même moment qu' on enterrait sa soeur,
était en danger de mourir ; mais elle en revint.
Elle cessa d' être abbesse à la fin de cette année
1642 ; elle gouvernait depuis six ans, ayant été
réélue après le premier triennat. La mère Angélique,
élue à son tour, lui succéda : il lui fallut,
p28
sur le commandement de M Singlin, reprendre cette
hargequ' elle avait tout fait pour quitter. Il
n' est pas croyable, disent nos relations, comme
elle en eut de douleur ; ses paroles ne trahissaient
rien, mais son visage faisait compassion. Au
moment de la reconnaissance , la voyant si triste
plusieurs des religieuses, malgré leur joie, ne
purent s' empêcher de s' attendrir. Pour nous, nous
sommes simplement heureux de la retrouver ainsi à
la tête de son monastère, où tout est réparé.
M De Saint-Cyran lui-même sortit de Vincennes
le 6 février 1643. Richelieu était mort le
4 décembre précédent ; mais on avait accordé deux
mois aux bienséances. Il était mort, remarquèrent
les jansénistes, le jour même de la fête de
saint Cyran . Ils remarquèrent de plus que
l' épître qu' on chantait ce jour-là à la messe et
qui était tirée de la fin du dixième chapitre des
proverbes, renfermait une étrange application et,
pour parler leur langage, qu' elle était une
terrible conjoncture : " la crainte de l' éternel
prolonge les jours, mais les ans des méchants seront
retranchés. " quoi qu' il en soit de ces rencontres
assez sngulières, Richelieu mort,
p29
M De Saint-Cyran redevenait libre. M Molé en
parla le premier au roi et obtint la grâce :
M De Chavigny pressa le moment. M D' Andilly,
l' ami par excellence (comme l' appelait
M De Saint-Cyran), le voulut aller quérir
lui-même dans son carrosse. Tout Vincennes était dans
le transport ; les chanoines du lieu le vinrent
féliciter ; les gardes pleuraient de joie et de
tristesse de le voir partir, et ils firent haie au
passage avec mousquetades, fifres et tambours.
Les premières visites, avant de rentrer chez lui,
furent à M De Chavigny qu' on ne trouva pas
(madame De Chavigny se montra un peu grande dame,
et M De Saint-Cyran se promit
p30
de n' y retourner jamais), puis à m le premier
président (Molé), qui le reçut d' un parfait
accueil, puis à port-royal de Paris, l' asyle du
coeur. On l' y attendait ; le matin même, au réfectoire,
la mère Agnès, qui venait d' apprendre la délivrance,
était entrée, et, sans faire infraction au silence,
avait délié sa ceinture devant la communauté, pour
donner à entendre que Dieu avait rompu les liens de
son serviteur. Comme on était déjà prévenu d' une
grande espérance d cette liberté, chacune à
l' instant avait compris : la joie se répandit du
coeur sur les visages sans paroles et sans
dissipation. Lapremière entrevue fut moins
solennelle pourtant qu' on n' aurait pu s' y attendre ;
toute la communaut 2 s 42 tait r 2 unie au parloir de
saint-Jean, vers cinq ou six heures du soir, pour
recevoir le père tant désiré ; mais, lorsqu' il
entra, M De Rebours, qui avait la vue fort basse,
prit une lunette pour lorgner, ce qui fit rire une
religieuse, et celle-ci en fit rire une autre,
et toutes, ayant le coeur plein de joie, éclatèrent.
M De Saint-Cyran dut ajourner les paroles plus
graves : " j' avois bien quelque chose à vous dire, mais
il y faut une autre préparation que cela ; ce sera
pour une autre fois. " et l' on se retira un peu
confus de cet éclat d' allégresse innocente.
Il semblait, ajoute Lancelot, que, même en ce
moment de dispense si naturelle, M De Saint-Cyran
se ût dit tout bas dans sa discrète révérence, selon
cette parole du sage : filiae tibi sunt, non
ostendas hilarem faciem tuam ad illas ;
avez-vous des filles, évitez de vous montrer à
elles avec un visage trop riant.
p31
Mais le our de l' octave de sa sortie, on lui
proposa de célébrer à port-royal une messe
solennelle en action de grâces. Il était trop
faible pour la dire lui-même, et il se contenta
d' y communier avec l' étole. Ce fut M Singlin qui
officia. M Arnauld, en termes d' église, y faisait
diacre, et M De Rebours sous-diacre ;
M De Saci et Lancelot servaient d' acolytes.
à la fin de la messe, les religieuses chantèrent le
te deum . " mais ce qui me parut plus remarquable
que tout e reste, crit Lancelot, fut ce que je
vais dire. " et je prie qu' on insiste sur chaque
ligne de ce passage ; nous assistons d' un bout à
l' autre à tous les actes de ces pieues vies :
qu' elles se peignent trait pour trait dans notre
mémoire !
p32
Que vous semble de cette interprétation de la
charité qui, devant un tel ravissement d' une âme,
et au plus fort de son extase de prière, n' imagine
rien de plus probablement présent à sa pensée que le
pardon des persécuteurs ? C' est quelque chose de
cette inspiration commune à tout vrai chrétien, qui
a depuis poussé l' abbé Grégoire, cet homme de bien
et de colère, et souvent si loin du pardon, à ne
pas terminer ses ruines de port-royal sans un
voeu de clmence pour les destructeurs mêmes ; il
y prie, du fond de l' âme, pour les jésuites.
p33
Une autre visite, qui ne nous touche pas moins et
qui n' était pas moins chère à M De Saint-Cyran
que celle qu' il fit à port-royal de Paris, c' est
sa visite aux solitaires des champs. Il connaissait
à peine ce monastère des champs ; il n' y était
allé qu' autrefois, voilà déjà bien des années, en
visite près de madame Arnauld ; et, depuis
l' abandon du ieu, il n' avait pas eu occasion d' y
retourner. C' était donc tout ensemble en ce moment
comme son premier et son dernier voyage, une apparition
nouvelle et suprême au sortir et à la veille d' un
tombeau. M Le Maître surtout l' y appelait ;
le sain disciple l' avait vu un seule fois durant
sa prison, en mai 1642 ; mais ce n' avait été
qu' un rapide embrassement. Ici, ils auront au moins
une journée entière d' une intime et pacieuse
solitude. Je suppose quece fut en mars, à quelque
premier
p34
rayon de printemps, que M De Saint-Cyran, un
peu remis, put faire le petit voyage. Fontaine ous
a raconté, dans le plus présent et le plus vivant
détail, cette visite et les utiles discours qui la
remplirent ; je lui emprunterai, selon ma coutume,
abondamment. C' est d' ailleurs le dernier entretien
de M De Saint-Cyran auquel nous assisterons,
et cet entretien touche à tout, va au fond de tout,
éducation des enfants, littérature sacrée, genre de
goût et de talent permis dans port-royal : ce sont
autant de chapitres essentiels et, pour nos,
fertiles à méditer.
p35
Et ils se parlent du passé : M De Saint-Cyran,
le voyant dans un désert si propre à la solitude,
lui touche quelque chose de la crainte qu' il avait
eue en le sachant forcé d' en sortir pour aller
habiter une ville, où le diable se promène
toujours plus que dans les champs . Durant le
séjour à La Ferté-Milon, M Le Maître était
logé dans une maison où il y avait des femmes,
" sous un toit, comme dit M De Saint-Cyran,
où il y avoit diverses matières aux illusions dont
s' accuse David dans ses psaumes de la pénitence. "
ces femmes pieuses avaient parlé de se convertir et
de suivre M Le Maître au désert ;
M De Saint-Cyran avait tremblé :
car pour moi, dit-il, je connois un peu le diable,
que Tertullien dit n' être connu que des seuls
chrétiens,... etc.
on se rappelle que M Le Maître, à qui dans le
temps on avait fait part de la crainte de
M De Saint-Cyran, s' était brusquement résolu
à ne plus bouger de sa cellule et à ne parler à
personne. Il revient, en causant, sur cette
résolution, et M De Saint-Cyran, de nouveau,
l' en blâme comme d' une sensibilité trop vive :
je vous supplie donc de ne plus faire à l' avenir,
à l' occasion de ces avis et d' autres événements
désagréables, ces sortes de résolutions,... etc.
p36
M De Saint-Cyran cessant de parler sur ce sujet,
M Le Maître lui met en main la traduction des
offices de Cicéron qu' il avait entreprise sur
son conseil. M De Saint-Cyran s' excuse de l' y
avoir engagé : il lui est toujours resté, dit-il,
un scrupule sur cela. Pourtant, parmi les raisons
qui l' ont déterminé, il allègue la plus
considérable : Dieu, selon lui, s' est autant
figuré , avec toutes les vérités de l' ordre
de la grâce, dans l' ordre de la nature et dans
l' ordre civil que dans la loi de Moïse. Or il
a remarqué, en lisant autrefois les offices ,
une vérité concernant la puissance des prêtres,
qui lui frappa l' esprit et lui montra clairement
que la rason d' un païen avait mieux vu un
principe fondamental de toutes les puissances
civiles et ecclésiastiques émanées de Dieu aux
hommes, qu' on ne l' avait fait depuis dans les
écoles : " car, ajoute-t-il, il faut avouer que
Dieu a voulu que la raison humaine fît ses plus
grands efforts avant la loi de grâce, et
il ne se trouvera plus de Cicérons ni de
Virgiles. "
p37
ue ingénieuse, perspective inaccoutumée,
qui tendrait à partager l' histoire littéraire en
deux et qui la subordone, comme le reste, à la
venue de Jésus-Christ : le beau surtout d' un
côté, le vrai de l' autre. C' est dans ce sens
qu' un penseur chrétien a pu dire : " Dieu, ne
pouvant départir la vérité aux grecs, leur donna
la poésie. " dans la querelle des anciens et des
modernes, les défenseurs tout littéraires des
premiers se sont peu avisés d' un argument
religieux si transcendant. Mais cette vue, qui
devait sembler très-justifiable à M De Saint-Cyran
lorsqu' il comparait le traité des offices de
saint Ambroise à celui de Cicéron, cette vue d' un
tel divorce presque légitime entre le règne du
libre génie naturel et le chemin du calvaire, qui
pouvait être encore très-spécieuse en France à la
date de 1643, chez un théologien pour qui le
Polyeucte du théâtre n' existait pas, allait
devenir sujette à bien des amendements quelques
années après, lorsque tomberaient coup sur coup,
et de tout leur poids, dans la balance chrétienne,
l' oraison funèbre de la reine' Angleterre, les
pensées de Ascal et Athalie .
M De Saint-Cyran, une fois sur ce sujet, en
vient à parler de la composition desouvrages et
des dispositions qu' on y doit apporter :
" il faut, dit-il à M Le Maître, se considérer
comme l' instrument et la plume de Dieu, ne
s' élevant point si on avance, ne se décourageant
point si on ne réussit pas ; ... etc. "
p39
suivent d' excellents préceptes sur la manière de
régler la science, la lecture et l' étude ; il
donne jusqu' à six règles consécutives, mais nulle
part rien qui ressemble au précepte de Despréaux :
vingt fois sur le métier... M De Saint-Cyran,
bien loin de là, vous dirait : une seule fois,
sous l' oeil de la grâce !
j' ai omis une admirable page, c' est lorsque, jetant
les yeux, à un moment sur la bibliothèque de
M Le Maître, il se met à juger, en quelques mots,
chaque auteur qu' il voit, chaque père : classement
supérieur et véritablement souverain de toute la
littérature ecclésiastique, saint Augustin et
saint Chrysostome en tête, et les autres à la
suite, chacun à son rang et selon son degré
d' importance, jusqu' à saint Bernard, à saint
Thomas et aux scholastques. " saint Bernard, y
dit-il magnifiquement, est le dernier des pères ;
cest un esprit de feu, un vrai gentilhomme
chrétien, et comme un philosophe de la grâce. "
pour saint Thomas, il le trouve certes un saint
extraordinaire et grand théologien, mais par
manière de correctif il ajoute : " nul saint n' a tant
raisonné sur les choses de Dieu. " de saint
Thomas surtout date l' habitude humaine qui a
prévalu, dans les siècles suivants, de traiter
la théologie par méthode . Latradiion
insensiblement s' y perdit ; elle n' eut plus que des
restes qui surnageaient çà et là dans l' usage, et
qu' il importait grandement de ressaisir d' ensemble,
de rejoindre par des lectures directes et de
revivifier : il faut toujours aller à notre
source .
Pendant que Mm De Saint-Cyran et Le Maître
sont à causer ainsi dans la chambre de ce dernier,
Lancelot étant présent, ils se trouvent
interrompus par les cris
p40
d' un pauvre paysan qui vient demander secours pour
sa femme en couche : le nouveau-né était mort
sans baptême . Cela met ces messieurs sur le
chapitre des enfants, et M De Saint-Cyran s' y
développe à loisir. Il y a d' abord des choses dures
et, pour nous, un peu révoltantes ; mais il y a
aussi des choses bien justes et tendres jusque
dans leur sévéité, et je me hâte de les dire ;
c' est le vrai père des écoles de port-royal qui
va parler :
" je vous avoue, disoit-il à M Le Maître, qe ce
seroit ma dévotion de pouvoir servir les enfants...
etc. "
p41
nous saisissons ici, dans toute la simplicité et
l' activité de sa source, l' inspiration charitable
par laquelle les écoles de port-royal se fertiliseront :
elle est sortie tout entière, et comme d' un seul jet,
du coeur de M De Saint-Cyran. L' âpreté des
doctrines (notez-le) ne nuit en rien à la
tendresseet presque à a maternité des soins ;
cette espèce de fatalité de la prédestination n' ôte
rien à la sollicitude des efforts. M De
Saint-Cyran ne regardait pas l' enfance avec ce
sourire aimable et confiant qu' on a trop légèrement
peut-être ; je laisse bien loin pour le mment ces
peines du feu auxquelles il les croyait voués,
les misérables petits êtres, s' ils mouraient
sans baptême : mais, sur la terre, l' enfane pour
lui, et non sans quelque raison, était chose
terrible comme le reste : l' innocence du
baptême, chez eux, lui paraissait vite perdue et
aussi difficile à recouvrer (une fois perdue qu' à
aucun âge : " les esprits des méchants, pensait-il
avec profondeur, se corrompent en naissant,
et un grand fourbe est quelquefois fourbe à dix ans
comme à quarante. " il disait encore, en une
très-juste et presque gracieuse image : " ... quand
le plus sage homme du monde auroit entrepris
l' instruction d' un enfant que l' on voudroit
élever pour Dieu, il n' y réussiroit pas, si
Dieu même ne préparoit auparavant le fond de son
coeur. Les peintres choisissent le fond pour
faire leurs plus belles peintures et le préparent
auparavant : c' est à Dieu, et non à nous, de
former le
p42
fond des âmes et de faire cette première
préparation. " mais, cela étant, il ne croyait pas
permis de sonder le mystère de Dieu sur les âmes,
et il travaillait comme si tout restait à faire,
sachant bien que ce qui nous est demandé, ce n' est
pas le succès, mais le travail même. Et il disait
ainsi à M Le Maître enachevant :
" il faut toujours prier pour les âmes des enfants,
et toujours veiller, faisant garde comme en une ville
de guerre... etc. "
l' entretien était à a fin ; M De Saint-Cyran
demanda qu' on fît venir M De Séricourt, qui
n' avait point paru encore. Tandis que M Le Maître
et ces messieurs l' accompagnaient au départ
jusqu' au carrosse, M De Saint-Cyran, qui voyait
déjà dans leurs regards les larmes des adieux, leur
répétait combien il trouvait beau ce désert, et qu' il
en fallait surtout respecter les bois, n' y rien
laisser dépérir, et qu' il allait faire bien des
reproches à la mère Angélique d' avoir pu quitter
une si belle solitude. Elleûmême, depuis longtemps,
la regrettait tout bas, et cela nous prépare à y
voir revenir un jour tous nos personnages, et les
religieuses aussi.
Mais, puisque nous sommes à étudier les idées à
p43
leur source, il y a à s' arrêter sur un des points
du précédent entretien. Tout ce qu' on vient
d' entendr dire à M De Saint-Cyran de la science
permise et des livres que l' on compose en vue de
Dieu, s' applique trop à l' ensemble des ouvrages
sortis de port-royal durant cette période et même
durant les suivantes, et en constitue trop
essentiellement, si on peut ainsi parler, la
théorie, pour que je ne la fixe pas dès à présent
dans son ensemble, et pour que surtout je ne la
mette pas naturellement e contraste avec la
théorie purement littéraire et académique, dont
nous trouvons la critique expresse dans la bouche
même de Saint-Cyran. Celui-ci en effet, par les
soins empressés de D' Andilly, connut Balzac,
l' académiste par excellence, et le jugement
profond et piquant qu' il porta du personnage
concourt l' éclairer singulièrement ; c' est un
à-propos imprévu qui vient en aide aux jugements
les plus vifs partis d' un tout autre côté.
M De Saint-Cyran, en un mot, donne à peu près
entièrement raison sur Balzac, à ce qu' en dit
Tallemant : le chrétien et le satirique s' entendent
à percer à jour cette vanité littéraire
transcendante, dont il offre le plus magnifique
exemplaire. C' est que rien n' est plus pénétrant,
bien que rien ne soit moins satirique, que le
génie chrétien.
Cet examen de Balzac, où nous allons nous engager
avec la lunette de Saint-Cyran, a d' autantplus
d' intérêt pour nous, qu' à part les provinciles
et les pensée de Pascal, et à part Racine,
la théorie littéraire chrétienne de Saint-Cyran
a dominé, inspiré et comme affecté la littérature
entière de port-royal et tote cette manière
d' écrire saine, judicieuse, essentielle, allant au
fond, mais, il faut le dire, médiocrment élégante
p44
et précise, très-volontiers prolixe au contraire,
se répétant sans cesse, ne se châtiant pas sur le
détail, et tournée surtout à l' effet salutaire.
On remarquera très-sensiblement cette façon dans
Nicole, qui aurait pu certes en avoir une autre,
s' il y avait pris garde. M Hamon et Du Guet,
si capables de précision naturelle, d' imagination
nette ou d' analyse vive, n' ont pas soigné en eux
ces qualités et ne les ont pas amenées sous leur
plume à l' état de talent littéraire. Racine,
qui s' était formé au goût difficile en dehors et sous
Boileau, rapporta ce talent dans port-royal et l'
eut seul comme pour tout le monde. Mais l' exemple
le plus merveilleux, c' est
pascal, qui l' a
d' emblée, cet art, sans paraître le chercher et s' en
préoccuper, qui, par la méthode purement intérieure
et chrétienne, sans viser à aucun effet, arrive à
l' austère beauté de précision, à la beauté nue et
grande, exempte de tout ornement vain et la plus
conforme à l' idée même ; tellement
p45
qu' on peut dire de lui, dans une image géométrique,
qu' il est juste
au point d' intersection de la
méthode purement chrétienne et de la méthode
littéraire.
Or, ce qu' on dira maintenant de Balzac et de sa
manière tout extérieure, toute rhétoricienne, de sa
phraséologie partout ostensible et affichée ; ce
qu' on sait déjà de la manière tout intérieure,
substantielle, la fois ramassée et diffuse, de
M De Saint-Cyran, dont les quarante in-folio
manuscrits, si l' on s' en souvient, apportés en masse,
épouvantèrent m le chancelier ; -tout ce qu' on
tirera de ce parfait contraste rejaillira directement
sur l' intelligence qu' on aura de Pascal, sur
l' admiration raisonnée que nous causera cestyle
où la forme et le fond, indissolublement unis et
non plus distincts, ne font qu' un seul vrai, un
seul beau. Dussions-nous paraître obéir
insensiblement à l' allure de port-royal et être
nous-même un peu long, on nous excusera : rien ne
vit que par les détails ; celui qui a l' ambition de
peindre doit les chercher.
p46
Viii.
S' occuper de Balzac aujourd' hui n' est pas une pure
curiosité à nos yeux. Nous n' étudions pas en lui une
maladie pédantesque qui s' est perdue : la forme de
rhétorique a changé, nous avons de la rhtorique
encore. La maladie littéraire et d'
art
, comme
on dit, est fort courante de nos jours. Dans cette
variété particulière, le mal de Balzac y demeure
plus répandu qu' on ne croit. Jamais même, je l' ose
dire, jamais peut-êre aucun temps, la phrase et
la couleur, le mensonge de la parole littéraire,
n' ont autant prédominé sur le fond et sur le vrai
que dans ces dernières années. Le règne de la plume
asuccédé, à la lettre, au règne de l' épée. Le
talent est de mode comme la valeur sous l' empire,
mais avec plus de charlatanisme possible, et souvent
avec autant de jactance. Il y a des Murat du style
et de la métaphore, c' est-à-dire sous un costume un
peu
p47
changé, des Balzac d' autrefois. La phrase pour la
phrase, l' éclat pour l' éclat, comme sous l' empire
la bravoure pour la bravoure, indépendamment du but
et de la cause. On va à la conquête de la métaphore
dans tous les champs d' idées, comme on allait à la
conquête des drapeaux à travers tous les royaumes.
Mais, à force de nous complaire à décrire le défaut,
prenons garde d' y tomber, et, parlant du mal
contagieux, de nous trahir.
M De Saint-Cyran connaissait donc Balzac ; il
l' avait dû voir, plus d' une fois, du temps de son
séjour à Poitiers, dans quelque voyage à
Angoulême. " monsieur de Balzac, dit Lancelot,
lui écrivoit même quelquefois ; mais, comme
M De Saint-Cyran savoit qu' il étoit tout u
monde, il s' en défaisoit autant qu' il pouvoit.
Un jour, M De Balzac lui écrivit une lettre qu' il
avoit été plus de trois mois à enfanter et à polir.
Comme M De Saint-Cyranreconnut sa vanité, il ne
lui fit point d' abord de réponse. " cette lettre de
Balzac, qu' il avait dû mettre une couplede mois à
composer, est sans doute la suivante, l' un des graves
chefs-d' oeuvre du grand
épistolier
, mais qui
prend un caractère tout à fai comique, si l' on
songe à la grimace de M De Saint-Cyran qui la
lit :
" monsieur, comme ce porteur est témoin des obligations
que je vous ai, il le sera aussi du ressentiment qui
m' en demeure, et vous dirr que, quand je serois né votre
fils ou votre suet, vous n' auriez sur moi que la
même puissance que vous avez... etc. "
p49
vers le même temps, M De Saint-Cyran écrivait à
M D' Andilly une lettre dans laquelle on lit ces
mots : " ... je ne sais qui est ce monsieur de
Vaugelas qui vous a écrit. Il me semble qu' il est
de l' humeur de M De Balzac, duquel je fais plus
de cas que de sa lettre, que
j' ai dessein de lire
dans trois jours, pour ce que j' ai d' autres
occupations et que je désire que, par mon exemple,
vous apportiez quelque modération
p50
à cette passion que vous avez aux paroles, dont
la belle tissure est moins estimable que vous ne
pensez. " et il continue dans sa première manière,
non débrouillée encore, à raisonner sur la légèreté
de cette tissure ; jetraduis sa pensée d la
sorte : si la parole est ce qu' il y a de plus
grand, les paroles sont ce qu' il y a de moindre.
Cependant la lettre de Balzac (je suppose que c' est
celle-là même dont M De Saint-Cyran vient de
parler), après qu' il l' eut gardée trois jours entiers
sur sa cheminée sans la lire, demeurait toujours,
de sa part, sans réponse. Un long mois après,
Balzac qui, en retour de ses frais d' éloquence,
attendait en affamé sa ration et comme sa pitance
d' éloges, dépêcha un gentilhomme de ses amis près
de M De Saint-Cyran, pour savoir de lui s' il
n' avait pas reçu une lettre u' il s' était donné
l' honneur de lui écrire. M De Saint-Cyran
répondit qu' oui, et s' excusant sur quelques affaires
qui l' avaient retardé dans sa réponse, il pria le
gentilhomme d' attendre un moment, et qu' il l' allait
aire en sa présence. Il la fit, dit Lancelot,
et la lettre fut trouvée incomparablement plus belle
et plus pleine d' esprit que celle que M De Balzac
avait pris tant de peine à composer ; de sorte ue
celui-ci fut extrêmement surpris quand son ami lui
dit qu' elle avait été faite à la hâte en sa
présence. M De Saint-Cyran raconta ensuite cette
histoire à M Le Maître, qui n' avait pas été
tout-à-fait exempt du même mal, et lui dit : " on ne
pouvoit mieux confondre la vanité de M De Balzac
et le temps qu' il perd à faire ses lettres, qu' en
lui en faisant une tout en courant et en présence
de son ami, qui pouvoit le lui témoigner. "
p51
mais voici qui est miux et qui saisit le personnage
littéraire plus au vif, ce me semble, que n' a fait
jusqu' ici aucune anecdote connue. Un jour, comme,
en présence de Balzac, M De Saint-Cyran vint
à toucher certaines vérités et à les développer
avec force, Balzac, attentif à tirer de là quelque
belle pensée pour l' enchâsser plus tard dans ses
pages, ne put s' empêcher de s' écrier : cela est
merveilleux ! se contentant d' admirer sans se
rien appliquer. M De Saint-Cyran, un peu
impatienté, lui dittrès-ingénieusement :
" M De Balzac est comme un homme qui seroit devant
un beau miroir d' où il verroit une tache sur son
visage, et qui se contenteroit d' admirer la beauté
du miroir sans ôter la tache qu' il lui auroit fait
voir. " mais là-dessus, Balza plus émerveillé que
jamais, et oubliant derechef la leçon pour ne voir
que la façon, s' écria encore plus fort : ah !
voià qui est plus merveilleux que tout le reste !
sur quoi M De Saint-Cyran, malgré lui, se
prit à rre ; il vit bien qu' il avait affaire à un
incurable bel-esprit, à un pécheur laps et
relaps en matière de trope et de métaphore :
il en désespéra.
Nous voici tout d' un coup entrés avec
M De Saint-Cyran, au coeur ou, si l' on aime
mieux, au creux du talent de Balzac, et par le
défaut de la cuirasse ; il n' y a plus qu' à profiter de
cette ouverture.
Jean-Louis Guez De Balzac, né en 1594 à
Angoulême, d' un père gentilhomme de Languedoc et
attaché au duc D' épernon, fut d' abord, lui-même,
attaché à ce
p52
seigneur fastueux et à son fils le cardinal de
La valette, pour lequel il fit le voyage de
Rome (1621). Dix ans auparavant, il avait fait,
pour son propre compte et en tout jeune homme, le
voyage de Hollande avec le poëte Théophile Viaud,
qui, sous les verrous, plus tard en jasa. à son
retour de Rome, il écrivait à l' évêque d' Aire
Le Bouthillier, qu' il y vait laissé :
" monseigneur, si d' abord vous ne connoissez pas
ma lettre, et si vous voulez savoir qui vous écrit,
c' est un homme qui est plus vieux que son père,
qui estaussi usé qu' un vaisseau qui auroit fait
trois fois le voyage des Indes, et qui n' est plus
que les restes de celui que vous avez vu à Rome. "
Balzac, à cette date (1622), avait à peine
vingt-huit ans ; le voilà qui, pour plus de
commodité, se constitue solennellement malade, un
peu à la Voltaire ; il se confine aux bords de la
Charente, dans sa terre de Balzac qui provenait
de sa mère, et il n' en sort plus qu' à de rares
intervalles, pour aller à Paris où l' attirent
faiblement quelques lueurs de fortune sous le
miiistère de Richelieu. Il avait en effet, ainsi
que M De Saint-Cyran, connu le prélat avant sa
plus haute élévtion. Au moment du séjour de
l' évêque de Luçon près de la reine-mère à
Angoulême, je crois distinguer non loin de lui,
dans un petit roupe, les trois figures assez
agissantes de Le Bouthillier, de Saint-Cyran
et de Balzac. Ce ernier pourtant ne tira jamais
que peu du ministre ; ce n' était pas le désir qui
lui manquait ; mais le cardinal, tout en le
complimentant publiquement par lettre, l' avait jugé
phraseur, et un phraseur dont on ne faisait pas ce
qu' on voulait, bien
p53
qu' il louât à outrance. Il y eut quelques lignes
maladroites de Balzac sur la reine-mère et le
cardinal, qui déplurent à celui-ci, et il dit un
jour à Bois-Robert : " votre ami est un étourdi.
Qui lui a dit que je suis mal avec la reine-mère ?
Je croyois qu' il eût du sens ; mais ce n' est qu' un
fat. " disgrâce pour disgrâce, il vaut mieux être
jugé par Richelieu, dangereux comme Saint-Cyran,
qu' étourdi et indiscret comme
balzac : cela,
comme pronostic, est de meilleur augure.
Le célèbre écrivain passa donc à peu près une
trentaine d' années sans interruption dans sa
terre, tout en
p54
contemplation de lui-même et de son oeuvre
littéraire qui avait été précoce et brillant,
mais qui ne mûrit plus. Ses ennemis l' appelaient
Narcisse ; il se mirait tout le jour, en effet,
dans le canal de sa Charente, ou dans ce miroir
de la rhétorique qui lui semblait si beau. Il ne
renouvela jamais son esprit par le monde et par
la pratique des hommes. Il acheva de se boursoufler
dans le vide. La solitude lui gâta l' esprit, comme
le monde fait à d' autres, comme il fit à Voiture.
Au reste, il fallait que Balzac eût l' esprit ainsi
tout prêt à se gâter ; car la même solitude aiguisa
plutôt Montaigne.
Nul ne représente plus naïvement ue lui l' homme
de lettres pris comme espèce, dans sa solennité
primitive, dans son état de conservation pure et de
gentilhommerie provinciale, dans son respect absolu
pour tout ce qui est toilette et pompe de langage,
dans son inaptitude parfaite à tout le reste.
M De Saint-Cyran, en le blâmant, ne le
distinguait pas des gens du monde ; mais ceux-ci,
les vrais gens du monde de ce temps-là, n' avaient
arde de s' y méprendre, et les spirituels, comme
Bautru, le raillaient très-joliment.
Le premier volume de ses lettres parut en 1624 ;
ce sont les plus extraordinaires et les plus
hyperboliques ; dans les volumes suivants, il
tâcha d' être plus régulier ; mais les premières
restèrent les mieux venues. Elles firent une
révolution parmi les beaux-esprits et le portèrent
du premier coup (c' est le mot) sur le trône de
l' éloquence . Ses lettres en 1624, son
prince en 1631,
p55
par la quantité d' admirateurs qu' ils lui valurent,
le rendirent un chef de parti , dit Sorel.
Le succès littéraire de Balzac, dès son apparition,
fut complet, c' est-à-dire qu' il ne se composa pas
moins de colères que d' applaudissements. Les
auteurs à la mode, qui se croyaient les
maîtres-jurés du métier, s' émurent de voir un
nouveau-venu leur passer d' emblée sur la tête.
Il se fit tout un enchaînement de querelles,
dans lesquelles je n' entrerai pas, dans lesquelles
Balzac lui-même (on lui doit cette justice) entra
aussi peu que possible. Cette vivacité de querelles
parut se ranimer à plus de vingt ans de distance,
lors de la publication des lettres de Voiture,
données après la mort de celui-ci par son neveu
Pinchesne. On se tuait de comparer et de préférer.
Balzac restait le devancier et le maître, mais
le disciple avait pris un chemin si différent !
" il n' est pas impossible, remarquait gravement
l' abbé Cassagne, qu' un pilote n' ait enseigné
l' art de la navigation à un autre pilote, uoique
l' un ait fait tous ses voyages dans les Indes
orientales, et l' autre dans celles de l' occident. "
on balançait, par ces grandes images, les deux
gloires épistolaires rivales, au sortir de la
lutte des deux fameux sonnets, de même qu' on
opposa parallèlement, dans la suite, Bossuet et
Fénelon, Voltaire et Jean-Jacques. Faste et
néant de l' éloge tous ce termes magnifiques
ont déjà servi.
Dès l' origine, on louait surtout Balzac, et avec
raison, d' avoir le premier donné à a prose
française les nombres . M Du Vair, qui
obtenait tant d' estime, semblait, en ce qui
regarde cette partie de l' élocution,
p56
en avoir plutôt un foible soupçon qu' une
véritable connoissance . Le cardinal Du Perron,
si admiré comme génie, avait un peu manqué, on
l' avouait, de grâce pou l' art , et
M Coëffeteau, si pur de langage, ne se faisait
pas remarquer avant tout par l' harmonie. En un mot,
ce que Malherbe avait exécuté pour la poésie,
pour l' ode, restait à accomplir dans la prose, et on
reconnaissait que, quand ce poëte si harmonieux
s' était exercé hors des vers, il n' avait rien eu que
de discordant et de dissipé , par exemple
das ses traductions. L' ordre donc, la justesse des
accords, la mesure, le pouvoir d' un mot mis en
sa place, cette sage économie du discours qui
permet d' en continuer toujours la magnificence ,
ce furent là les mérites littéraires incontestables
du style de Balzac. Malherbe, témoin du succès,
en parlait un peu légèrement ; il disait un jour
à Gomberville, à propos des premières lettres :
" pardieu ! Pardieu ! Toutes ces badineries-là me
sont venues à l' esprit, mais je les ai rebutées. "
Malherbe avait le dédain de tout premier occupant
et régnant à l' égard de son successeur immédiat.
Il se moquait volontiers, avec l' aristocratie
p57
du poëte, de ceux qui disaient que la prose
avait ses nombres ; il ne concevait pas es
périodes cadencées qui ne fussent pas des vers, et
n' y voyait qu' un genre faux de proe poétique .
Balzac a bien pourtant l' honner d' avoir achevé
l' oeuvre de Malherbe en l' appliquant à la prose,
d' avoir introduit là un ton, un procédé qui n' est
pas poétique, mais plutôt oratoire, une forme de
développement, auparavant inconnue dans cette
rigueur, et qu' il n' a plus été possible d' oublier :
on la retrouve presque semblable, avec la pensée en
sus et le génie du fond, dans Jean-Jacques.
Si l' on pouvait noter le mouvement, le nombre, les
coupes, les articulaions et comme les membrures
de la phrase indépendamment du sens, il y aurait
bien du rapport entre Balzac et Jean-Jacques.
Balzac, je l' ai dit ailleurs, c' est la prose
française qui fait en public, et avec beaucoup
d' éclat, sa rhétorique, une double et triple année
de rhétorique.
Tous les grands prosateurs qui viennent après sont
bien loin de reprendre nécessairement le moule de
Balzac. Bossuet est bien autrement libre et
irrégulier dans sa majesté oratoire ; on a madame
de Sévigné etsa plume agréablement capricieuse ;
on a Montesquieu qui aiguise et qui brusque son
trait, Voltaire qui court vite et pique en courant ;
mais chez tous ces styles, même les plus dégagés,
on sent qu' il y a eu autrefois une rhétorique
très-forte, et c' est Balzac qui l' a faite.
Aujourd' hui, quand on lit Balzac, on est frappé,
avant tout, de l' uniformité du procédé : le vide
des idées laisse voir à nu et sans distraction ce
redoublement continuel e l phrase qui va du
simple au figuré, du
p58
figuré au transfiguré ; partout, dès le premier ou
le second pas, l' hyperbole avec métaphore.
J' en recueillerai qelques exemples en ne
choisissant même pas et en ne faisant que me
baisser pour les prendre. On se souvient de ce mot,
précédemment cité, par lequel, au retour de Rome,
écrivant à l' évêque d' Aire, il se dit plus vieux
que son père et aussi usé qu' un vaisseau qui
aurait fait trois fois le voyage des Indes.
à Racan qui, dans une ode, l' avait comparé aux
dieux, il écrit (1625) : " il semble que la divinité
ne vous coûte rien, et qu' à cause que vos
prédécesseurs ont rempli le ciel de toutes sortes
de gens et que les astrologues y ont mis des
monstres, il vous soit permis à tout le moins
d' y faire entrer quelques-uns de vos amis. "
à Vaugelas (1625) : " les reines viendront des
extrémités du monde pour essayer le plaisir qu' il
y a en votre conversation, et vous serez le
troisième après Salomon et Alexandre, qui les
aurez fait venir au bruit de votre vertu... "
et ailleurs : " c' estmoi qui trouble votre repos,
qui usurpe votre liberté... je vous dresse des
embûches à Paris, à Fontainebleau, à Saint-Germain,
et si, pour fuir mon importunité, vus pensiez vos
sauver au bout du monde, elle feroit le voyage de
Magellan pour vous y aller chercher. " la nature,
l' histoire, la géographie, l' univers, n' existent
que pour lui fournir son butin unique et favori, la
p59
métaphore. Sondons-nous bien, rentrons dans notre
conscience littéraire : je soupçonne plus d' un
illustre moderne de n' être pas si loin de Balzac
qu' il le crit.
à M Conrart, qui était de la religion réformée,
Balzac écrivait : " vous ne penseriez pas que le
nombre de vos vertus fût complet, si vous n' y
ajoutiez l' humilité, et vous me voulez montrer
qu' il y a des capucins huguenots. " des capucins ,
parce qu' ils font voeu d' humilité : nous saisissons
le procédé, une métaphore hyperbolique associant des
images imprévues qui étonnent, et qui veulent plaire
encore plus qu' elles n' y réussissent.
Il remercie M Godeau (1632) de lui avoir envoyé sa
paraphrase des épîtres de saint Paul : " il n' y a
plus de mérite à être dévot. La dévotion est une
chose si agréable dans vore livre que les profanes
mêmes y prennent du goût, et vous avez trouvé
l' invention de sauver les âmes par la volupté.
Je n' en reçus jamais tant que depuis huit jours
que vous me nourrissez des délices de l' ancienne
église, et que je fais festin dans les agapes de
votre saint Paul. C' étoit un hommequi ne m' étoit
pas inconnu ; mais je vous avoue que je ne le
connoissois que de vue. il prend le ton cavalier ...
votre paraphrase m' a mis dans sa confidence et m' a
donné part en ses secrets. J' étois de la basse-cour,
je suis à cette heure du cabinet... vous êtes, à
dire le vrai, un admirable déchiffreur de lettres. "
tout est dans ce ton ; il se prenait lui-même au
sérieux dans ces badinages ; mais les esprits
vraiment sérieux ne s' y trompaient pas.
Toutes les critiques qu' on peut faire à Balzac,
celles
p60
en particulier que je lui adresse, ne lui ont pas
manqué dans le temps. Mais, des renommées
littéraires, il ne parvient à la postérité et il ne
ressort finalement que la résultante ; les protestations
qui y entraient dès l' abord sont oubliés. Dans le
cas présent, celles qui, ayant été imprimées à l' état
de pamphlets, ont laissé quelque trace, sont pleines
d' ailleurs d' emportements, de fatras ou d' à-peu-près.
Notons ceci : les critiques contemporains,
fussent-ils fins et habiles, se donnent bien de la
peine pour envelopper et développer, en fait de
jugements littéraires, ce que le premier-venu, dans
la postérité, conclura en deux mots. Sorel, qui a
tenu registre de ces querelles, nous dit des
adversaires de Balzac : " la plupart de ces gens-ci,
se trouvant comme forcenés pour la passion qu' ils
avoient à médire de m de Balzac, ressembloient
à des malades de fièvre chaude qui, dans leur
rêverie, ne se représentoient que chimères et
spectacles affreux. Les beautés du style de notre
auteur ne se montroient poin à eux ; ils n' en
considéroient que ce qu' il y avoit d' irrégulier.
En tout ce qu' ils lisoient de ses écrits, ils ne
croyoient voir que des métaphores impropres,
des hyperboles exorbitantes , des cacozèle
ou des catachrèses , et autres figures
épouvantables du nom desqueles ils remplissoient
leurs écrits, et que les hommes non lettrés
prenoient pour des monstres de l' Afrique. "
il y avait du vrai pourtant sous ces grands
reproches pédantesques. Balzac, bien averti de
son défaut, commence ainsi une de ses lettres à
Chapelain : " j' ai renoncé solennelement à
l' hyperbole. C' est un écueil que je ne regarde qu' en
tremblant et que je crains plus que Scylle et
Charybde... " on voit qu' il en est pour
p61
lui de son défaut chéri, précisément comme dans la
chanson :
l' image adorée et jolie
toujours revient ;
en pensant qu' il faut qu' on l' oublie.
On s' en souvient.
L' hyperbole le mena un jour jusqu' à dire à
Mademoiselle De Gournay en manière de compliment.
" depuis le temps qu' on vous loue, la chrétienté a
changé dix fois de face. " un tel trait de galanterie
renferme tout. C' est au reste, avec Mademoiselle
De Gournay, la même façon qu' on lui a vue
précédemment avec Richelieu : il ne pense qu' à la
grandeur de la louange nullement à la finesse, et
ne se doute pas des circonstances désagréables qu' il
y fait entrer.
Je pourrais dénombrer tous les noms célèbres du
temps, Gombrville, Coëffeteau, D' Ablancourt,
Bois-Robert, à qui il écrit sur ce ton de
largesse ; car il était de cette vanité littéraire
si pleine et surabondante que, commençant par
elle-même, elle se répand volontiers sur les autres.
Sa propre satisfaction, tant immense, noyait dans
son coeur l' envie et ne laissait pas aliment à la
longue colère. Après cette grande guerre, à
laquelle donna lieu un mot de sa part imprudemment
lâché contre les moines, il se réconcilia avec ceux
p62
qui lui avaient le plus vivement riposté, et en
particulier avec Dom André De Saint-Denys ;
il se réconcilia fort tendrement, au lit de mort,
avec un M de Javersac qu' il avait fait bâtonner
autrefois, dit-on, pour l' avoir critiqué : car encore,
parmi ses prétentions au gentilhomme, Balzac avait
cela, tout bon prince qu' on l' a vu, d' être un peu
prompt au bâon et à la houssine, mais par la main
des autres.
Hors ses phrases auxquelles il tenait fort, il
n' était d' aucun parti en son temps ; il correspond
tour à tour avec M De Saint-Cyran et avec le
père Garase ; à Gomberville il parlait
polexandre et jansénisme, à Costar il écrivait
des espèces de badineries sur la grâce , puis,
tout à côté, c' étaient des merveilles sur le ivre
d' Arnauld. Que lui importaient le sujet et le sens,
pourvu qu' il vît jour à l' image et qu' il y plantât
ce cher drapeau ! Pour ou contre le Mazarin selon
lesuccès ; exemple, avec une certaine honnêteté
d' ailleurs, de cette platitude si compatible avec
l' enflure.
p63
Il était fort lié (c' est tout simple) avec la
famille Arnauld, l' éloquente famille comme
il l' appelle, avec M D' Andilly d' abord, l' un des
chefs de cette littrature Louis Xiii grandiose
et laudative, et vrai disciple de Balzac dans le
tour sinon dans l' image. Un jour, à propos du livre
de la fréquente communion , on s' étonnait,
devant M D' Andilly, qu' un jeune homme comme le
docteur, qui ne faisait qu' à peine de sortir des
écoles et sans aucn usage du monde, eût pu écrire
si bien et si poliment ; M D' Andilly répondit
qu' il n' y avait point lieu de s' en étonner, et
qu' il parlait simplement la langue de sa maison .
Balzac, certes, n' aurait pas mieux dit. Il
s' honorait donc à bon titre, d' une relation
suivie avec les divers membres de cette excellente
maison en fait de langage : il correspondait avec
l' abbé de Saint-Nicolas qui lui servait de
truchement près du cardinal Bentivoglio et
transmettait, de l' un à l' autre, envois et
compimnts littéraires ; il s' ouvrait de ses écrits
à M Le Maître et le remerciait fort au long des
fruits de pomponne , de quelque harangue
probablement et même d' un sonnet. Ceci nous touche ;
M Le Maître n' est pas désagréable à retrouver
dans le miroir de Balzac : " monsieur, lui écrivait
celui-ci (février 1633), je ne tiens point secrète
notre amitié : elle est trop honnête pour être
cachée, et j' en suis si glorieux que je ne me fais
plus valoir que par là. M Jamin quelque jeune
recommandé sait ma bonne fortune et a grande
passion de vous connoître. Il a cru que je ne serois
pas le plus mauvais introducteur qu' il choisiroit
pour cela, et que par mes adresses il pourroit
parvenir jusqu' à votre cabinet... ceux qui avoient
vu tonner et éclairer Périclès dans les assemblées,
étoient bien
p64
aises de le considérer dans un état plus tranquille,
et de savoir si son calme étoit aussi agréable que
sa tempête... " et à la fin : " je baise les mains
à toute l' éloquente famille. "
la conversion de M Le Maître ne prit personne plus
au dépourvu que Balzac : qu' en put-il dire ? C' est
le cas pour nous de le pénétrer à coup sûr, dans une
circonstance tout à fait connue. Il écrit à
Chapelain qui lui avait annoncé la grande nouvelle :
" monsieur,
je ne m 42 tonne de rien. Mais v 2 ritablement jene
m 4 attendois pas â lasubite retraite de monsieur
Le Maître... etc. "
on voit que Balzac ne comprend pas ce que c' est que
péché au sens chrétien, infidélité et crime e
coeur au
p65
spirituel ; la grandeur de cette lettre au
chancelier lui échappe. vir ingenio compto ,
a-t-on dit de lui, et elouentiae laude clarus,
sed in reliionis negotio plus quam infans .
Vers ce temps-là, je ne sais quel plaisant avait
fait courir le bruit que Balzac aussi, de son côté,
se béatifiait, se prenait d' adoration pour les choses
spirituelles ; celui-ci l' apprend, il s' en fâche,
il écrit au mois de novembre même année (1638) à
Chapelain, pour le rassurer : " je suis tout
matière, tout terre et tout corps... l' action
de M Le Maître et un mouvement héroïque qui
ne doit point être tiré en exemple et qui est
au-dessus de ma portée : je n' ai garde de viser si
haut ni d' entreprendre une si difficile imitation.
Mais aussi, comme je ne suis pas de ces parfaits
qui n' ont pour objet de lers pensées que les
félicités du ciel, je vous prie de croire que je
suis encore moins de ces hypocrites qui veulent
trafiquer sur la terre de leurs mines et de leurs
grimaces... " et il finit par dire que, s' il eût été
capable de cette dévote lâcheté (il emploie un
mot plus cardinal que celui-là), on le
traiterait aujourd' hui de monseigneur ; mais il
préfère son rpos et sa liberté à tout. Oh ! Qu' on
en verrait une belle preuve, si on se ravisait pour
lui à la cour, et si on offrait à son silence ce que
tant de docteurs briguent tous les jours par
p66
leurs sermons : " ce seroit ce jour-là, s' écrie-t-il,
que le monde connoîtroit que je ne fais point le
fanfaron de philosophie, et que vous auriez le
plaisir d' avoir un ami qui refuseroit tout de bon
les évêchés. " y eut-il jamais manière plus
fanfaronne de dire qu' on refuserait ? -on lit en
effet chez Tallemant, comme par une réflexion
fort naturelle, que le cardinal se serait fait
honneur en donnant à Balzac un évêché. C' eût été
un évêque littéraire comme M De Grasse, comme
l' évêque de Dardanie, M Coëffeteau.
Dans les lettres à Chapelain, j' en trouve une
entière sur M De Saint-Cyran qu' on venait
d' arrêter, et qui n' a jamais été relevée ; elle
est remarquable pour nous après le jugement que
nous tnons de la bouche même de M De Saint-Cyran
sur Balzac : c' en est la contre-partie. Enregistrons
le témoignage :
" ma curiosité est satisfaite, et vous mavez fait
grand plaisir de me mander ce que vous saviez de
l' affaire des prisonnirs... etc. "
p68
le docteur Arnauld eut part, à son tour, à
l' admiration de notre grand épistolier .
On trouve, à la fin d' un recueil de pièces sur
le livre de la fréquente communion par le
père Quesnel, des extraits de quelques lettres
de Balzac à Chapelain. Le père Quesnel a paru
les prendre au sérieux en les insérant à la suite
des témoignages ecclésiastiques les plus
honorables à ce livre. Il faut en donner quelque
chose ici. Qu' on ne croie pas du tout que ce soit
une guerre à l' auteur : mais on a parlé de lui
souvent à première vue et sans l' avoir étudié de
très-près ; on a indiqué comme un simple trait de
son talent ce qui en est le fond même. Puisqu' il
s' est rencontré pour nous des occasions, que je
puis dire intimes, de mettre cette nature à jour,
ce serait duperie de n' en pas user. Un seul homme,
un seul écrivain bien connu en révèle beaucoup
d' autres.
p69
Mais voici qui est plus fort :
" (du 2 mai 1644) je suis à la moitié du livre de
M Arnauld de la tradition de l' église . En
conscence je n' ai jamais rien lu de plus éloquent
ni de plus docte... etc. "
or, presque à la même date (mars 1645), s' adressant
à Costar, assez ignble personnage, gras bénéficier
du Mans et rusé épicurien d' église, il ne trouvait,
sur ces mêmes questions où triomphait Arnauld,
que pointes et jeux d' esprit : " vous m' écrivez des
merveilles sur
p70
le sujet du docteur disgracié pour avoir trop
parlé de la grâce . Ils sont étranges, vos
docteurs, de parler des affaires du ciel, comme
s' ils étoient conseillers d' état en ce pays-là,
et de débiter les secrets de Jésus-Christ, comme
s' ils étoient ses confidents. Ils en pensent dire
des nouvelles aussi assurées et les disent aussi
affirmativement que s' ils avoient dormi dans son
sein avec saint Jean... à votre avis ne se
moque-t-on point là-haut de leur empressement et de
leur procès ? " en railant ainsi, il n' était pas
plus philosophe que tout à l' heure il n' était
chrétien ; il servait chacun selon son goût,
moyennant la même hyperbole, n' étant précisément
ni de mauvaise foi avec lui-même ni sincère,
fidèle seulement au son qu' il tirait de sa cymbale et
aux beaux yeux que faisait au soleil sa plume de
paon.
Les lettres de Balzac à Conrart sont semées de
questions empressées sur port-royal comme sur
l' hôtel Rambouillet, de retours de curiosité vers
M Le Maître, dont Conrart était parent, et de
qui Balzac espérait toujours tirer ces grands,
ces rihes, ces magnifiques plaidoyers, comme
un régal pour son esprit languissant .
Il envoie aussi force remerciements à M D' Andilly,
alors solitaire, pour les ouvrages qu' il reçoit de
lui : " ils me feront homme de bien. Et quel plaisir
d' être mené à la vertu par un chemin si net et si
beau ! J' appelle ainsi la pureté de son style et
les ornements de ses paroles ! " s' il se rattrape
par un bout et se raccroche à port-royal, c' est
par cet unique soin littéraire. à propos de la guerre
de 1652, qi intercepte tout : " quel malheur,
s' écrie-t-il, d' être privé si longtemps de la
consolation de nos livres, de nos chastes et
innocentes voluptés ! De ne plus rien voir du
port-royal ni de la
p71
boutique des Elzevirs ! De ne pouvoir lire ni la
remontrance de M Salmonnet, ni les vers de
M Ménage, ni les sermons de M Ogier. " on
possède, en ce peu de mots, l' assortiment complet
de ses désirs.
Balzac eut poutant aussi sa conversion quelques
années avant sa mort ; mais elle offre des traits
particuliers au caractère de l' homme ; ele resta
bien différente de celle de son ami M Le Maître,
et de toutes celles que nous avons vues selon
M De Saint-Cyran. Il avait pensé à se rtirer
au monastère de son ami et ancien adversaire,
Dom André De Saint-Denys, aux feuillants de
Saint-Mesmin près Orléans. Dans une de ses
dissertations chrétiennes et morales qu' illui
adresse (la xviiie), on lit ce premier projet de
retraite très-peu janséniste, et qui n' est guère
qu' une variante compassée de l' hoc erat in
votis d' Horace :
" je pense l' avoir autrefois écrit, et il n' y aura
point de mal aujourd' hui de le copier : la solitude
est certainement une belle chose ; mais il y a
plaisir d' avoir quelqu' un qui sache répondre,...
etc. "
la peur, le désir, la prétention continuelle de
Balzac, c' était d' être poursuivi de lettres et
de ne pouvoir se dérober aux charges de la
célébrité ; il y revient dans
p72
la dissertation xxie, avec une naïveté incomparable
et qui met en son plus beau jour ce genre de fatuité,
encore aujourd' hui assez commun :
" que ce bruit et cette réputation sont incommodes
à un homme qui cherche le calme et le repos ! ... etc. "
tel continuait d' être l' homme qui se croyait en train
de se convertir. Et il se convertissait peut-être en
effet, autant que cela était en lui. Cette
dissertation à Dom André laisse percer, vers la
fin, des accents élevés, quelque chose de sérieux
à sa manière, et qui paraît senti :
" quand j' ai du peuple et des auditeurs, je crie de
toute ma force : sortons des villes, allons habiter
la campagne, non-seulement pour l' établissement de
notre repos, mais aussi pour l' assurance de
notre salut... etc. "
Balzac exécuta son dessein, non pas en allant au
couvent de Dom andré près Orléans, ses proches
s' y opposèrent ;
p73
mais il se fit bâtir, aux pères capucins d' Angoulême,
deux chambres dans une situation
parfaitement
belle , d' où la vue s' étendait sur toute la
campagne, et il allait souvent s' y recueillir
durant les dernières années, en compagnie ,
est-il dit, de ses muses devenues tout à fait
chrétiennes . Il ne songeait pas à s' appliquer
ce mot de Saint-Cyran que " rien n' est si
dangereux, quand on se retire du monde, que de s' en
faire un petit. " son Socrate chrétien date de ce
temps. On a une relation très-détaillée de ses
dernières occupations par un avocat, M Morisset.
La littérature et l' éternité se disputaient ses
pensées. Il faisait des aumônes aux églises, donnait
ici une lampe d' argent à l' autel, là une cssolette
de vermeil avec un revenu annuel pour entretenir
des parfums, et fondait un prix à l' académie
française pour ceux qui enverraient les meilleurs
sermons. Ce prix de Balzac, après différentes
transformations et adjonctions, est devenu le prix
d' éloquence : une cassolette encore avec perpétuel
encens. Il se vit mourir, durant six mois, tous les
jours, se confessant et communiant avec édification,
et pourtant jusqu' à la fin, comme il disait,
très- accoquiné à la vie . Trois jours avant sa
mort, il retouchait encore ses papiers ; il les
faisait mettre au net pour l' impression, car il
tenait à ces détails et aux moindres culs de lampe
de ses éditions autant qu' à tout. Il mourut de la
sorte, le 18 février 1654, pensant pêle-mêle à ses
jeux floraux et à sa conscience, sincère sans doute,
converti avec componction, mais converti selon son
défaut et son faible qui reparaissaient toujours.
p75
Quand M De La Harpe, cet autre grand littérateur,
se convertit, il fut également sincère, mais son ton
tranchant, sa vanité littéraire ne mourut pas, ou du
moins ce fut la dernière chose à mourir en lui.
Ix.
J' ai parlé de l' homme chez Balzac, de sa vie, de
ses lettres. Cette clé donnée, ses autres écrits
s' ouvrent d' eux-mêmes. Et par exemple rien de plus
simple que de s' expliquer le Socrate chrétien ,
qu' une critique trop confiante et qui n' y serait
pas arrivée, pour ainsi dire, à revers par ces
hauteurs de port-royal, pourrait être tentée de
prendre à la lettre et d' estimer plus profond qu' il
ne l' est réellement.
Le Socrate chrétien est une suite de douze
discours ou conférences supposées tenues en un
cabinet par un personnage de sagesse et de piété,
qui vient passer quelque temps dans le voisinage
de l' auteur. Le cabinet où l' on se réunit a pour
décoration un tableau de la nativité, qui fournit
un premier texte à ce Socrate, ou plutôt à cet
Isocrate chrétien. Ce ont de pures
déclamations où le rhéteur dit à chaque instant
qu' il ne
p76
faut plus être rhéteur, et le dit avec redoublement
de rhétorique : je fais grâce des preuves. Il y a
certes, dans ces discours, maint passage ingénieux et
même spécieux de gravité ; mais, au point d' initiation
où nous sommes, cela ne nous saurait faire illusion.
Dans le viie discours, à propos d' une paraphrase de
psaumequi venait d' arriver de Languedoc, il s' agit
de critiquer les paraphrases en général, celles du
moins qui ne respectent pas la simplicité et la
majesté du texte divin, celles qui frisent et
parfument les prophètes : " il falloit, dit tout
d' abord le Socrate, il falloit suivre m l' évêque
de Grasse et ne pas faire effort pour passer devant.
En matière de paraphrases, il a porté les choses
où elles doivent s' arrêter. " ce nec plus ultra
de M De Grasse, ainsi posé au début, sert
d' ouverture à une longue tirade contre les
paraphrastes à la mode : Balzac n' y est autre que
le paraphraste très-complaisant de sa propre idée.
Ce septième discours a nom la journée des
paraphrases , comme nous disons la journée
du guichet ; sans flatterie, j' aime mieux la
nôtre.
Un seul trait du Socrate chrétien peut en
donner la msure. C' est, au discours xie, l' éloge
qu' un des interlocuteurs, tout frais arrivé de la
cour, se met à faire de
monsieur l' abbé de Rais
5 Retz), et le parallèle qu' il établit de ce dernier
à saint Jean Chrysostome. On sait, en effet, que
Retz, encore abbé, s' avisa de vouloir réussir dans
les sermons et y fit éclat. On ne savait pas
généralement alors (ce dont il s' est vanté depuis)
que c' était une pure gageure de vanité, et que
madame
p77
De Guemené avait son compte sous tous ces carêmes
et ces avents. Mais, divinaton à part, il est de ces
panneaux où les gens fins ne donnent jamais. Avec
retz tout comme précédemment avec Richelieu,
Balzac y donna.
Dans le discours xe du
Socrate se trouve un
portrait de Malherbe souvent cité et qui semble
une caricature : " vous vous souvenez du vieux
pédagogue de la cour... " el d' abord étonne sous
la plume de Ballc et a pu être taxé d' irrévérence.
En y regardant de près, rien de bien grave. C' est
un portrait tout de stuation, et qui ne tire pas
à conséquence hors de là. Balzac, se faisant
parfait chrétien et enemi (pour un moment)
de la rhétorique et de la grammaire, pousse sa
pointe en ce sens par la bouche du Socrate,
absolument comme un avocat qui décrie tout d' un
coup sa partie adverse dont il faisait grand cas
jusqu' alors. Ailleurs, il parle de Malherbe tout
autrement. Dans une lettre qu' il lui écrivait
autrefois, pour se mettre au ton du vieux poëte,
qui était, comme on sait, un vert galant Balzac
avait même hasardé la gaillardise.
Pas plus qu' il n' est un chrétien profond dans son
Socrate , Balzac n' est un politique passable
dans son prince et dans son Aristippe .
Gabriel Naudé, à le voir ainsi trancher du petit
Machiavel, devait penser de lui en matière d' état
ce qu' en pensait déjà chrétiennement Saint-Cyran,
ce qu' en pensait Retz le Chrysostome dans
sa malice.
Assez de critique des ouvrages ; venons au résultat.
Malgré tout, Balzac a joué un grand rôle et a gardé
un
p78
rang éminent dans notre prose : il en a été le
Malherbe. Cette louange, qui lui avait été
décernée de son temps, a été renouvelée et confirmée
depuis à diverses reprises : loin de nous l' idée
de la lui contester ! Il a régularisé la langue et,
autant que cela se peut, certaines formes du beau
qui ont prévalu. " ç' a été, dit Bayle, qui ne badine
point avec lui, ç' a été la plus belle plume de France,
et on ne sauroit assez admirer, vu l' état où il
trouva la langue françoise, qu' il ait pu tracer un
si beau chemin à la netteté du style. " il sut
vouloir ce grand chemin qui devait conduire â
Louis Xiv ; il avait le sentiment de l' unité dans
les choses de l' esprit. Dans une lettre qu' on a de
lui à Malherbe, il diait à propos d' une émeute de
critiques : " il ne faut pas laisser faire de ces
mauvais exemples, ni permettre à un particulier
de quitter la foi du peuple pour s' arrêter à son
propre sens, et, si ce désordre continue, les
artisans et les villageois voudront à la fin
réformer l' état. " Balzac est volontiers pour le
pouvoir absolu en littérature comme dans le este :
cela sent le contemporain de Richelieu. Il aida sur
sa ligne à la même oeuvre. Il n' était, non plus que
Malherbe, pour la littérature libre telle qu' elle
fleurit au seizième siècle, pour la littérature
anarchique telle qu' elle s' enhardit un moment avec
Théophile, mais bien pour la souveraineté de la
cour et de l' académie, dont il se supposait (cela va
sans dire) le premier ministre.
Cette idée même, qui formait peut-être sa seule
conviction sérieuse, lui donne, au milieu de ses
ridicules, quelque chose' assez digne et d' imposant
par la tenue constante du rôle. L' élévation et la
grandeur, dit encore Bayle, étaient son principal
caractère. Il a,
p79
comme Malherbe, du gentilhomme en lui ; c' est un
gentilhomme de l' éloquence : il en avait occupé de
bonne heure le trône ; il est plein de la majesté du
genre et n' y voudrait pour rien déroger, comme un roi
ou une reine de théâtre qui reste dans son
personnage jusqu' au bout, comme mademoiselle
Clairon qu portait jusque dans la misère, jusque
dans sa chambre à coucher sans feu, un front haut
et à diadème. Il avait cette foi naïve aux lettres
qu' ont eue également Cicéron et Pline Le Jeune,
et qui ne les a pas trompés. C' est là le beau côté
de Balzac, et ce qui le aintient debout à l' entrée
de notre littérature classique, tout près de
Malherbe qui, dans la vie, avait bien plus d' esprit
que lui.
Comme écrivain, Balzac e trouve ainsi venir en
comparaison avec plusieurs esprits de valeur, qu' à ce
dernier titre il est à mille lieues d' approcher.
Il parle assez bien de Montaigne ; il le sentait
néanmoins fort peu à l' endroit principal : en lui,
au rebours de Montaine, on a toujours l' auteur
et jamais l' homme . En croyant le discoureur des
essais arte rudem (c' est son mot), bien qu' il le
saluât ingenio maximum , il n' appréciait pas cet
art libre, non aligné ni rangé en bataille,
p80
cet art intérieur et divers, qui est le plus vrai.
Montaigne aurait ri dans sa fraise de cette
éloquence de tous les jours en habit de pourpre.
Et c' est pourtant cette pourpre qu' a portée Balzac,
qui le sauve, le consacre à cette distance et le
fait encore respecter.
Voiture, avec son mauvais goût qui était celui de
son monde, avait bien plus d' esprit, à proprement
parler, que Balzac, bien plus de tact et de savoir
vivre, de sentiment enfin du ridicule. Il était de
ces honnêtes gens (au sens de Pascal), c' est-à-dire
de ceux qui savaient mieux que les livres. Et
ceux-là, plus ou moins, se raillaient presque tous
de Balzac. J' ai cité Bautru ; je pourrais ajouter
Patru, qui parla si vivement dans l' académie
contre cette fondation d' un prix pour le meilleur
sermon. Voiture, lui, en son temps échappait au
ridicule ; bien loin de le rembourser pour lui,
il le distribuait finement aux autres. En matière
de raillerie comme de louange, il était la délicatesse
même. Il diffère de son rival à chaque pas, de toute
la distance du gentil et du sémillant au solennel.
Mais cette différence même et cette absence de
grandeur dans Voiture l' ont fait mourir presque
tout entier, tandis que Balzac est resté, et que
de temps à autre, lorsqu' à travers les vicissitudes
du goût on revient aux origines de la prose oratoire
et qu' on remanie la rhétorique de la langue, son
autorité s' y introduit. à chaque tournant de siècle,
sa statue de loin reparaît.
C' est une espèce de destinée que la sienne. Le premier
p81
soin de Pascal fut de couper court à cette
rhétorique prolongée et même de réagir en sens
contraire, non toutefois sans en tenir compte.
à qui pensait-il, je vous en prie, lorsqu' il parle
de ceux qui ont enseigne d' éloquence ? Il s' en
sépare en toute rencontre ; il semble jouir d' être
simple, il s' écrie avec bonheur : " quand on voit
le style naturel, on est tout étonné et ravi. "
Boileau sentit de même. On sait son spirituel
pastiche de Balzac : c' en est la meilleure
censure. Les écrivains chez qui tout s' engendre par
un procédé unique et selon une figure dominante,
donnent aisément envie et moyen de les contrefaire.
On a vu chez l' aimable saint François De Sales
le style produire perpétuellement une métaphore
fleurie et ne plus paraître qu' une guirlande :
du moins l' esprit du fond, la fertilité de l' idée,
la liberté des tours et la variété de la fleur
même, y corrigeaient la monotonie. Rien ne la
corrige chez Balzac, et sa pointe mirobolante est
l' idée fixe ; il brûle ses vaisseaux à chaque
métaphore et ne laisse aucun retour à la pensée.
Cette manière d' écrire, ainsi réduite à un trait
et comme à un tic, pourrait presque s' apprendre
à un automate perfectionné : on ferait une machine
à rhétorique, comme Pascal a fait une machine
arithmétique.
La Bruyère, pour qui Balzac était déjà loin dans
le
P82
passé, s' en est occupé en disant : " Ronsard et
Balzac ont eu chacun dans leur genre assez de bon
et de mauvais pour former après eux de très-grands
hommes en vers et en prose. " Balzac a sans doute
servi plus directement, plus immédiatement que
Ronsard, mais il ne me semble pas comparable à
lui comme fond et valeur réelle. De l' un on peut
extraire un poëte éminent, et même charmant ;
de l' autre, rien que des phrases, ou des moules
de phrases.
Fléchier, à tous égards plus voisin de Balzac que
La Bruyère, avait, assure-t-on, grande estime pour
lui ; il en évitait l' enflure et les pensées fausses,
mais s' attachait à lui emprunter la noblesse du
mouvement et l' harmonie. On conçoit cela de
Fléchier qui ne fut comparable à Bossuet qu' un
jour, et qui reste bien plus ordinairement le
rival en style et le pareil de Pellisson, de Bussy,
-surtout du premier. à voir pourtant cet hommage
direct à Balzac de la part d' un écrivain si
ingénieux et si poli, et le profit avoué qu' il en
tire, on reconnaît vraie une partie de l' éloge
donné par La Bruyère.
Daguesseau, dans la ive instruction à son fils,
après avoir signalé les défauts de Balzac, ajoute :
" mais, en récompense, on y remarque un tissu parfait
dans la suite et dans la liaison des pensées, un
art singulier dans les transitions, un choix exquis
dans les termes, une justesse rare et une précision
très-digne d' être imitée dans le tour et dans la
mesure des phrases, enfin un nombre et une harmonie
qui semble avoir péri avec Balzac, ou du moins
avec M Fléchier son disciple et son imitateur,
et qui ne seroit peut-être pas
p83
moins utile à notre avocat du roi que celle des
cantates de Corelli ou de Vivaldi. " Daguesseau
lui-même, dans sa diction, est une sorte de mélange
affaibli de Bourdaloue pour le solide, et de
Fléchier pour le fin.
Au commencement du dix-huitième siècle, l' abbé
Trublet s' est mêlé de réhabiliter Balzac ; mais
cela compte peu. Plus tard Thomas l' a sensiblement
pratiqué. Indirectement, Buffon et Jean-Jacques
lui ont fait plus d' honneur en montrant le
magnifique usage que le génie sait tirer des formes
régulières et nombreuses.
On suivrait, à tous les moments, une lignée
d' écrivains dans le genre noble et solennel, qui
ne savent pas à quel point ils relèvent de Balzac
comme de leur chef en notre littéature ; c' est
d' eux que Pascal a dit : " il y en a qui masquent
toute la nature. Il n' y a point de roi parmieux,
mais un auguste monarque ; point de Paris, mais une
capitale du royaume. " on retrouve de ces esprits
même aux époques qui s' en moquent le plus, et
parmi ceux qui s' en moquent le plus fort.
Mais au moral principalement, Balzac a laissé ou du
moins il représente tout à fait une postérité
considérable d' écrivains plus ou moins ouertement
infatués et glorieux, qui pensent et vont parfois
jusqu' à dire qu' écrire est tout, et que parmi ceux
qui écrivent ils sont tout eux-mêmes. On peut (et
nous venons de le faire) étudier cette affection
particulière d' auteur chez
p84
Balzac en qui elle sort par la peau, comme on
étudie une maladie das un amphithéâtre public
sur un sujet exposé.
Au sortir de cet examen et pour le clore du côté de
port-royal, c' est le cas de replacer, en quelques
points, l' opinion de M De Saint-Cyran, qui en
devient piquante, sur les ouvrages de l' esprit,
sur l' étude et sur le style.
Ce qu' on en sait déjà et ce que nous allons en
citer va plus loin que Balzac, et atteint les
poétiques même d' Horace et de Boileau. La
solitude du cabinet si chère
p85
aux poëtes, aux rêveurs et aux écrivains, n' était pas
la sienne : " il savoit, nous dit Lancelot, qu' il y
a dans l' âme de l' homme une certaine niaiserie qui
l' ensorcelle, fascinatio nugacitatis, comme dit
l' écriture (ce qu' Horace appelle desipere in
loco ), qui fait que, quelque séparé qu' il soit,
il s' occupe de lui-même, se multiplie et se divise,
et que souvent il est moins seul que s' il était au
milieu d' une multitude. Or, c' est cet état qui est
le plus contraire à la solitude que Dieu demande
de nous, et dans laquelle il dit qu' il veut mener
l' âme pour lui parler au coeur : ducam eam in
solitudinem et loquar ad cor ejus. " voilà onc
la solitude du poëte fort compromise et même
décidément interdite ; il ne s' agit plus de
s' écrier avec Horacel' aimable poëte paresseux :
... nunc somno et inertibus horis
ducere sollicitae jucunda oblivia vitae ;
ni avec Virgile le poëte rêveur : ... ô ubi
campi ! et ce qui suit ; ni avec Boileau le
poëte auteur :
je trouve au coin d' un bois le mot qui m' avait fui ;
et ces beaux vers encore sur le tourment poétique
dans l' épître à son jardinier :
... c' est en vain qu' aux poëtes
les neuf trompeuses soeurs dans leurs douces
retraites... etc.
p86
Saint-Cyran (chez Lancelot) s' y oppose
précisément : " il ne vouloit pas qu' on s' amusât
tant à épiloguer sur les paroles, et à être plus
longtemps à peser les mots qu' un avaricieux ne
seroit à peser l' or à son trébuchet, parce que rien
ne ralentit plus le mouvement de l' esprit saint
que nous devons suivre. Il disoit que cette grande
justesse de paroles étoit plus propre aux
académiciens qu' aux défenseurs de la vérité ; qu' il
suffisoit presque qu' il n' y eût rien de choquant
dans notre style... " et port-royal, en somme, a
suivi cette méthode d' écrire suffisante et saine
plus que travaillée et châtiée. M Le Maître, dans
les commencements, cherchait à donner aux ouvrages
ou aux passages qu' il traduisait des pères le plus
de pompe et de majesté qu' il pouvait : plusieurs
personnes accoutumées aux vieilles traductions
gauloises ayant paru craindre que ce soin n' ôtât
à la fidélité, il y eut conseil, et la décision
de M De Saci fut qu' il ne fallait pas se montrer
si scrupuleux et si délicat sur certains mots.
M De Saci pourtant était un des écrivains
élégants relativement aux autres. Nicole, qui
l' était aussi, pensait de même ; j' ai déjà dit
comment il ne haïssait pas la prolixité. En un mot,
l' utilité morale fut la règle du style de
port-royal ; le style suffisant les contentait
mieux que la grâce suffisante : tout leur soin,
leur continuel scrupule s' usait à celle-ci, et à
ne pas la prendre pour l' efficace.
Ils allèrent directement contre ce qu' a dit depuis
La Bruyère : " l' on n' a guère vu jusqu' à présent
un chef-d' oeuvre d' esprit qui soit l' ouvrage de
plusieurs. " ils se mirent plusieurs pour composer
de grands ouvrages
p87
qui, tout louables qu' ils sont, ont pu fournir à
La Bruyère l' idée même que nous venons de citer,
ou du moins qui ne la démentent pas.
La règle de l' anonyme, telle qu' ils la suivirent
(Pascal à part), et que la prescrivait
M De Saint-Cyran, était peu propice à
l' émulation littéraire ; celui-ci écrivait à
Arnauld : " quand le temps même de produire quelque
ouvrage sera arrivé, il faudra toujours que cela
se fasse en observant les règles du silence et en
mettant en peine le monde d' en savoir les auteurs. "
ce genre d' anonyme, non pas celui qui est piquant
et coquet, qui se dérobe pour être mieux vu, mais
celui qui fat obscurité sérieuse, profonde et
définitive, devient mortel à la passion d' auteur dont
le voeu secret est toujours monstrari digito et
dicier hic est . Ce qui est fleur littéraire
proprement dite, pour s' épanouir, a tant besoin
du rayon, au moins détourné, qui tombe sur elle,
de la brise du dehors qui l' excite et la rafraîchit !
Quant au fond, au fruit du style et de la
parole écrite, quant à la qualité salubre et
bienfaisante qui en sera le principal mérite chez
ses disciples, M De Saint-Cyran y avait
d' ailleurs grandement réfléchi, et il nous le
prouve dans ses recommandations en disant :
" il se fait une certaine transfusio, sur le papier,
de l' esprit et du coeur de celui qui écrit, qui
est cause qu' on aperçoit, pour ainsi dire, son
image dans le tableau de la chose qu' il représente...
le moindre nuage qui se trouve dans notre coeur
se répandra sur notre papier, comme une mauvaise
haleine qui ternit tote la glace d' un miroir,
et la moindre indisposition que nous aurons sera
comme un ver qui passera dans cet écrit, et qui
rongera le coeur de ceux qui le liront jusqu' à
p88
la fin du monde. " n' est-ce pas là d' avance une
assez belle traduction et paraphrase morale du mot
de Buffon : " le style, c' est l' homme même ? "
ce qu' il jugeait de l' emploi de la raillerie dans
les écrits contre l' erreur n' est pas moinsà noter.
Lancelot, qui traite le point général en un petit
chapitre où il parle en son propre nom, ne fait que
prolonger, en quelque sorte, la pensée de son maître
à cet endroit et l' appliquer à ce qui était plus
récent dans le parti. Jamais, à sa connaissance,
assure-t-il, M De Saint-Cyran n' employa la
raillerie ; et, si on l' emploie, ce doit être court,
et toujours accompagné d' une certaine gravité et
modération. Si l' on perce et si l' on pique, ce ne
doit être que vite et pour vider l' enflure :
car croit-on, ajoute Lancelot dans le sens de
M De Saint-Cyran, et en s' armant d' une parole de
saint Ambroise, qu' un coeur véritablement touché
de l' égarement de ses frères, ou de la profanation
des choses saintes, ou du renversement des vérités,
puisse s' appliquer à apprêter à rire auxautres,
et souvent à en rire lui-même par avance ?
Arnauld a fait un petit écrit, réponse à la
lettre d' une personne de condition, pour
justifier M De Saci des enluminures de
l' almanach des jésuites , qui ne sont que
de la très-grosse plasanterie ; mais la plus fine,
celle des provinciales , n' est pas hors de cause
dans ce débat : à coup sûr Lancelot y songeait.
Il était conséquent ; port-royal le fut moins :
s' il n' y eut qu' une seule infraction bien éclatante,
il s' en découvre de près beaucoup d' autres moins
plaisantes et moins gracieuses. On peut toutfois
maintenir que dans
p89
l' ensemble la théorie de M De Saint-Cyran sur les
ouvrages de l' esprit y prévalut : ce qu' on appelle
le style , la forme , l' art , le sel ,
le goût , ne vint qu' en second ordre et
très-souvent n' y vintpas. C' est ainsi qu' on doit
s' expliquer comment, dans l' innombrable quantité
d' écrits de mérite sortis de cette école, il en
est infiniment peu qui soient entrés dans ce qui
constitue, mondainement et communément parlant, la
littérature. Un fait extérieur traduit assez bien
cela : aucun (Racine à part, et alors
très-mondain), aucun de tous ces écrivains de
port-royal ne fut de l' académie.
Faut-il regretter cette rigueur de direction, faut-il
en tirer louange pour port-royal ? Y a-t-il à le
féliciter de cette abnégation et de cette négligence,
ou à la qualifier de fâcheuse ? Ceci tient à une
question grave : quel est le rapport de la
littérature au christianisme, et du goût à la
morale ? Le goût et la littérature, bien que
souvent d' accord avec la morale et la pensée chrétienne,
ne s' en écartent-ils pas tout aussi souvent ? Ne
sont-ce pas des choses dont le domaine est de ce
monde, dont le triomphe naturel est d' y régner,
comme la beauté du visage, comme la puissance
politique ; de ces choses qui peuvent se rencontrer
certainement avec la vertu chrétienne, mais qui
peuvent tout aussi aisément s' en passer, comme
elle-même se passe d' elles ? Dante, je le sais,
et Milton sont de grands poëtes tout à fait
chrétiens ; mais Shakspeare est grand poëte aussi,
et songe peu au christianisme,
p90
et y fait peu songer ; Molière de même. Et si l' on
descend de ces hauteurs de la pensée créatrice à la
qualité de l' expression, au style et au goût à
proprement parler, combie il est vrai de dire que
l' esprit chrétien peut, très-indifféremment, ou s' y
trouver à quelque degré, ou ne pas s' y trouver du
tout !
Il est mieux toujours de ne se point faire illusion,
même dans les matières les plus délicates et les
plus chères. Le goût sans doute tient par bien des
racines à l' âme ; Vauvenargues a dit : " le goût
est une aptitude à juger des objets de sentiment ;
il faut donc avoir de l' âme pour avoir du goût. "
mais Vauvenargues, nous le savons, accorde
beaucoup à la nature humaine, et dans sa propre
générosité il lui prête un peu. Il serait trop
triste que son mot sur le goût fût tout à fait faux ;
mais on doit reconnaître qu' il n' est pas entièrement
vrai. Malgré ce qu' on aimerait à croire, il faut
se résigner à dire : le goût est un don, comme
tous les dons, comme ceux de l' art particulièrement ;
c' est un sens singulier que l' exercice cultive, qu
la pratique aiguise. Il ne paraît jamais plus noble,
plus complet, plus véritablement délicat et élevé,
qu' au sein d' une nature saintement morale ; mais
il se voit souvent très-développé chez des natures
bien différentes. Une certaine corruption agréable
(est-il permis de le confesser ? ) n' y messied pas,
et en raffine même extrêmement plusieurs parties
rares. Pour prendre des noms consacrés et d' un type
reconnu de tous, qui donc a plus de goût que
M De Talleyrand ou que César ?
Comme la peinture, comme la musique, comme tous
les arts qui se rapportent aux plus délicats de
p91
nos sens et dont lui-même il juge, le goût
s' applique particulièrement à ce qui plaît,
à ce qui sied selon les conditions mortelles.
à la mort, quand tous les miroirs se briseront,
il se perdra ; il n' y aura plus de goût, et tout
ce qu' il avait de bon et de vrai (s' il y a quelque
chose d' absolu) rentrera siplement dans l' idée
du beau et du vrai éternel.
En attendant, ici-bas, il peut, comme tous les
dons et tous les talents, se greffer sur le bon et
sur le mauvais, et n' être pas moins brillant pour
cela ni moins flatteur. La langue même accuse cette
confusion par les termes dont elle le nomme : le
fin , qui marque le beau (fine en anglais),
touche de près au fin dans le ses de malin ,
au mal ; or le goût , l' agréable et le fin,
littérairement parlant, c' est la même chose.
Dans le ménagement de tout talent de poëte,
d' écrivain ou d' artiste sous les diverses formes,
un péril particulier se reproduit. Michel-Ange,
vieillard, se reproche, se repent dans un éloquent
sonnet d' avoir adoré l' art et de s' en être fait
une idole. Dante, je l' espère, et Milton ont
échappé à ce genre d' idolàtrie. Pourtant c' est là
l' écueil des plus grands et des moindres en cette
carrière, l' écueil de Michel-Ange comme de
Balzac, comme de Racine, de ce Goëthe que j' ai
appelé le Talleyrand de l' art comme de ceux que
j' en
p92
appellerai les Roland, de ceux qui en ont le
talisman mystérieux commede ceux qui en font sonner
l' épée magique et le cor d' ivoire. Si à chaque
instant l' on n' y prend garde, il y a là, quelles que
soient les belles choses qu' on dit, et même plus
on dit de belles choses, une déviation morale
très-prochaine, une tentation qui fait aisément
qu' on s' occupe bien moins de les penser et de les
pratiquer que de les dire, que d' y inscrire et d' y
enchâsser éternellement son nom comme Phidias dans
le bouclier de sa Minerve. Balzac nous a offert
la faute jusqu' au ridicule, à l' état de fétichisme,
pour ainsi dire, grossier, à l' état flagrnt de
rhétorique ; mais, sous de plus beaux noms et de
plus spécieux, la maladie de l' art n' est pas
différente en principe. Virgile ne dit autre
chose de ses abeilles :
tantus amor florum et generandi gloria mellis !
Dans cette émulation de gloire ou simplement de
secret plaisir, la sincérité, la vérité de l' idée
est presque inévitablement atteinte. Je l' ai bien
souvent pensé : si l' on pouvait discerner et ôter
ce qui est du pur écrivain en verve, de la plume
engagée qu s' amuse, combien n' aurait-on pas à
rabattre peut-être du scepticisme de Montaigne,
de l' absolutisme de De Maistre, du séraphisme
de saint François De Sales, et du jansénisme
de saint Augustin !
Mais nous aurons encore occasion d' ajouter quelques
mots sur la théorie littéraire et l' esthétique
(comme on dit) de port-royal à propos du livre de
Jansénius, du formidable augustinus , qui
semble pourtant ne devoir guère prêter à ces points
de vue-là.
p93
X.
Il nous faut passer un peu brusquement des in-folio
si vides de Balzac à l' in-folio substantiel de
Jansénius. C' est le moment juste d' en parler ; car
il parut au jour durant la prison de Saint-Cyran,
il commença à faire éclat peu avant sa mort.
Jansénius, qui avait dû à son pamphlet du
mars gallicus , en faveur de l' Espagne,
l' évêché d' Ypres (1636), ne le posséda pas
longtemps. Dans les dix-huit mois qu' il y vécut,
il se montra plein de zèle et de charité, vaquant
en secret à la confection de son augustinus
sans que cela le détournât en réalité des devoirs
de sa charge. Quand le docte Huet fut devenu
évêque d' Avranches, si quelques-uns de ses diocésains
accouraient
p94
vers lui pour le consulter, ils trouvaient toujours
porte close : monseigneur étudie, leur
répondait-on ; ce qui faisait dire à ces bonnes
gens : " quand donc nous donnera-t-on un évêque qui
ait fini ses études ? " Jansénius n' était pas ainsi ;
il voulut suffire à tout, et tant de soins le
consumèrent. Depuis quelques jours ses domestiques
remarquaient sur son visage, d' ordinaire si mortifié,
je ne sais quel éclair d' une joie inconnue : l venait
de terminer son grand ouvrage, l' oeuvre de sa vie.
Son sang s' alluma ; il fut atteint subitement du
charbon ou de la peste dans les premiers jours de
mai 1638. Aucune épidémie ne régnait pourtan dans
la ville ni das le pays ; lui seul fut frappé,
-à la suite d' un accès de colère et par malédiction
divine dirent les ennemis, -ou bien, à ce que
d' autres racontaient, pour avoir touché dans des
archives à d' anciens papiers infectés. En cet état
désespéré, on lui amena deux soeurs grises pour le
soigner, et, ce qui achève de peindre sa rude nature,
il eut de la peine d' abord à y consentir, se
récriant que, depuis l' âge de quinze ans, il
n' avait été en état de souffrir aucun service de
femme . Il dut pourtant céder, mais toute
assistance fut vaine ; il reçut les sacrements avec
componction, et mourut le 6 mai 1638, à l' âge de
cinquante-trois ans, huit jours seulement avant
l' arrestation de M De Saint-Cyran à Paris.
Celui-ci ne fut pas informé aussitôt de cette
mort, et on resta quelque temps sans oser la lui
apprendre. On ne la lui dit même que lorsqu' on sut
avec certitude que Jansénius du moins, avant de
mourir, avait pu terminer entièrement l' ouvrage
prédestiné et concerté entre eux pour le salut
du monde. M De Saint-Cyran apprit donc à la fois
le malheur et la seule consolation
p95
qui le lui pût adoucir. L' augustinus sortit des
presses de Louvain en 1640, malgré les efforts des
jésuites pour en arrêter l' impression. La première
pensée de l' auteur, dès qu' il avait vu son livre
fini, avait été, assure-t-on, de le dédier au pape
Urbain Viii, sans doute pour aller au-devant de
ses obections, et absolument comme, pour éviter
le canon d' une place, on passerait en se rangeant
tout contre les murs : il avait songé à se mettre
sous le canon du vatican pour ne pas l' avoir contre
soi. Mais il mourut avant d' avoir envoyé sa lettre
très-respectueuse au saint-siége. N' ayant plus
qu' une demi-heure à vivre, il dicta un testament
par lequel il déclarait donner son manuscrit à son
chapelain, et à ses deux amis Fromond et Calenus,
pour qu' ils en publiassent une édition aussi fidèle
que possible : " car je crois, ajoutait-il, qu' on
y pourroit difficilement changer quelque chose.
Que si pourtant le saint-siége y vouloit quelque
changement, je lui suis un fils obéissant et soumis,
ainsi que de cette église au sein de laquelle j' ai
toujours vécu jusqu' à ce lit de mort. " ses exécuteurs
testamentaires firent imprimer en secret et à la
hâte, sans rien soumettre préalablement. Les
jésuites trouvèrent moyen, durant l' impression,
de se procurer des feuilles, et ils pressèrent
l' internonce à Bruxelles de s' opposerà la
publication. Celui-ci en écrivit à Rome, et le
cardinal-neveu (Barberin) lui manda de s' y
opposer en effet, se fondant sur le bref de Paul V,
renouvelé par Urbain Viii lui-même, qui
interdisait toute reprise de controverse sur
la grâce. Mais dans cet intervalle, le gros
in-folio, mené à terme, revêtu des priviléges
d' usage et dédié au cardinal-infant, s' échappait
de toutes parts, se débitait à
p96
la foire de Francfort (septembre 1640), allait
réjouir les calvinistes de Hollande qui en
réclamaient force exemplaires, et arrivait à Paris,
où on le réimprimait dès le commencement de 1641
avec approbation de cinq docteurs. Il y fut reçu
avec un intérêt extraordinaire, dans le monde
purement théologique d' abord, puis au delà. Tout
ce public des doctes et des gallicans, ennemi
naturel des jésuites, se redit bientôt le nom de
Jansénis, lequel triomphe parmi les honnêtes
gens, écrivait sans tant de façon Gui Patin.
M De Saint-Cyran dans sa prison fut un des
premiers à lire l' ouvrage, car il ne le connaissait
pas sous sa forme dernière. Les paroles recueillies
de sa bouche à ce sujet sont souveraines : il
dit qu' après saint Paul et saint Augustin,
on le pouvait mettre le troisième qui eût parlé
le plus divinement de la grâce. Il disait encore
que ce devait être le livre de dévotion des
derniers temps , c' est-à-dire des temps de
chute et de misère, où l' on ne peut rentrer dans
la véritable piété qu' à force d' humilité et de
sentiment de cette misère même. Comme on lui
rapportait, un jour, que le cardinal de Richelieu,
qui gardait rancune à Jansénius pour le mars
gallicus , pensait à susciter quelque censure
en sorbonne contre l' augustinus , il ne
put s' empêcher de s' écrier : s' il fait cela, ous
lui ferons voir autre chose. un autre jour,
à M De Caumartin, évêque d' Amiens, qui lui
annonçait qu' on tramait uelque chose contre le
livre, il répondit avec feu que c' était un livre
qui durerait autant que l' église ; et il
ajouta que, " quand le roi et le pape se joindroient
ensemble pour le ruiner, il étoit fait de telle
sorte qu' ils
p97
n' en viendroient jamais à bout. " en même temps
toutefois, il paraît bien qu' il y voyait quelques
expressions un peu fortes, lesquelles il eût mieux
aimées autrement, et qui pouvaient donner prise
aux méchantes interprétations, surtout en ce qui
est devenu la première proposition condamnée. Il
reconnaissait aussi, dans une lettre à Arnauld
(août 1641), que M D' Ypres avait laissé
beaucoup de difficultés indécise dans son
livre, qui est imparfait de ce côté-là, mais
qu' il l' avait ainsi voulu pour ne pas se départir
de la métode de tradition, et pour ne rien ajouter
de raisonné, d' imaginé ni d' artificiel à ce
qu' il avait trouvé dans les écrits des pères et
de saint Augustin sur la grâce ; et il l' en louait.
Somme tute, il jugeait l' ensemble de l' oeuvre
tout à fait solide et comme un vaisseau fermement
doublé qui doit braver les orages.
L' édition de Paris (1641) ne tarda pas à être
suivie d' une autre à Rouen en 1643. Rome dans
ses lenteurs se taisait encore. Le combat s' était
engagé dès le premier jour à Louvain ; il éclata
publiquement à Paris par les trois sermons que
M Habert, théologal de notre-dame et docteur
jusque-là estimé, prononça en pleine chaire de la
cathédrale, le premier et le dernier dimanche de
l' avent 1642, et le jour de la septuagésime 1643 :
ce furent trois coups de canon d' alarme. Les
sermons avaient alors un retentissement immense.
p98
Durant tout le moyen-age, au temps de la ligue et à
cette époque du dix-septième siècle encore, avant la
publicité des journaux, les sermons en tenaient
lieu et étaient l' organe populaire le plus actif,
un coup de tocsin à l' instant compris et obéi.
Le résumé de toute cette dénonciation dont aussitôt
une foule de chaire se firnt les échos, c' est que
Jansénius (je demande pardon du gros mot qui sent
la chaudière) n' était qu' un Calvin rebouilli .
M De Saint-Cyran irrité, et libre enfin, lançait
Arnauld à la défense ; les jeunes bacheliers de
sorbonne et de navarre allaient predre rang et
faire renfort. Bref, jamais ouvrage ne trouva, en
naissant, plus de patrons et aussi de persécuteurs
tout éveillés que ce gros volume orphelin, dont la
fortune est demeurée si singulière. habent sua
fata libelli ; il n' est qu' heur et malheur pour
les in-folio comme pour les brochures.
Ce qu' on appelle ailleur talent , et qu' on ne
sait trop comment nommer en matière si sombre,
entrait-il ici pour quelque chose ? Dans la vie de
Jansénius par Libert Fromond, il est dit que
plusieurs personnes avaient animé jusqu' au bout
l' auteur à son travail, craignant que la production
qu' elles comparaient à la Vénus d' Apelle ne
restât imparfaite. Cette Vénus est un peu forte,
et nos doctes flamands ne sembleront sans doute pas
juges très-compétents en ce genre de grâce.
Pourtant une sorte de beauté théologique, une beauté
de pensée profonde, subtile, et que j' oserai dire,
sinon dantesque, du moins miltonienne , reluit en
ben des endroits de l' oeure et mériterait déjà,
seule, qu' on s' y arrêtât. Les adversaires
aux-mêmes se sentaient obligés d' y reconnaître
par places, dans le style, un vif et
p99
un brillant qu' ils n' auraient pas attendu de cette
plume, jusque-là inélégante et impolie, de
Jansénius ; on a pu supposer que Fromond, son
ami, n' y était pas étranger pour la façon. Mais
de plus (et c' est là l' intérêt principal), le livre
de Jansénius a été l' occasion et le théâtre de
tant de querelles, le lieu commun et le rendez-vous
de tant de plaisanteries bonnes ou mauvaises, qu' il
devient piquant autant que nécessaire d' en parler,
après l' avoir, sinon étudié tout entier d' un
bout à l' autre (je craindrais de me vanter), mais du
moins pratiqué beaucoup, et labouré en bien des
sens, en bien des pages.
L' augustinus a eu cela de particulier d' être
le dernier monument de théologie en latin qui ait
suscité, chez nous, un long et interminable combat,
à la veille du siècle de la légèreté et de l' incrédulité ;
il s' y est même trouvé mêlé tout derechef et de plus
belle, la blle unigenitus (1713) l' ayant comme
renouvelé et remis en vue, dans son lointain, pour
tout le dix-hutième siècle. Sans cesser d' être
à la mode et dans l' intervalle de ses contes
moraux , Marmontel a pu en parler assez en
détail ; chaque philosophe en a dit son mot à
la rencontre. Depuis le chevalier De Grammont
jusqu' au chevalier de Bouflers, pendant plus de
cent ans, le gros in-folio debout, comme le
dernier rocher en vue, a essuyé la bordée et la
risée du flot.
Nul livre de ce calibre ne se trouva si fameux en
restant aussi peu lu. Il est vrai que les
provinciales , qui se jouaient devant, en
furent à la fois l' illustration et la dispense.
Tous les débats compris sous le nom de jansénisme
se livrèrent (et cette vue les simplifie) autour
de deux
p100
ouvrages principaux. La première et la plus haute
partie de ces contentions dépend de l' augustinus
de Jansénius, comme la seconde dépendra des
réflexions morales du père Quesnel sur le
nouveau-testament . Dans la bulle d' Innocent X
contre Jansénius (1653), il n' y a que cinq
propositions condamnées ; dans la bulle de
Clément Xi contre Quesnel, il y en aura
cent et une . On dirait d' une chute d' eau qui se
brise et s' épand à la seconde cascade : c' est bien
comme dans les cascades où le volume se multiplie
en tombant. Nous ne nous embarquerons pas dans ce second
bassin du jansénisme ; le livre du père Quesnel
sera notre limite. Raison de plus pour mieux
embrasser le cercle où nous nous tenons.
Tout livre de théologie qu' il est, celui de
Jansénus ne rentre pas dans la méthode dite
théologique au sens de l' école. à voir les choses
superficiellement et du dehors, on peut appeler
du nom de subtilité scholastique tout ce qui est
raisonnement sur les matières de métaphysique
divine ; mais le livre de Jansénius est
relativement pur d' excès pédantesque. Lu et
M De Saint-Cyran, on le sait, avaient pour
principe de remonter aux sources, soit à celles
des pères et de l' écriture, soit à l' observation
immédiate de la nature humaine sous l' illumination
de l' amour de Dieu et sous le rayon de la prière.
On a entendu M De Saint-Cyran, dans son bel
entretien suprême avec M Le Maître, s' expliquer
assez nettement sur la scholastique à commencer
par saint Thomas. Jansénius pensait ainsi ; il a
évité la méthode sèche de division et de subdivision
des thomistes ; il a fait véritablement un livre de
première main, où tout est de souche, un livre où
la vie et la séve théologique percent à chaque
rameau, bien que
p101
ce soit et que ce doive être une étude toujours assez
difficile que de se diriger à travers cette ramure.
L' ouvrage n' est qu' un tissu des textes de saint
Augustin mis en ordre et en évidence, et formant un
système complet. Saint Augustin lui ayant paru
posséder l' entière vérité sur ces matières, il
s' attache à bien retrouver et à démontrer la
doctrine du saint docteur ; il la développe en toute
abondance et sans jamais perdre de vue les preuves,
tournant contre les semi-pélagiens modernes et les
molinistes ce que ce père avait dirigé contre ceux
d' autrefois. En un mot Jansénius ne suit jamais la
méthode scholastique, mais bien la méthode
historique , qu' il accompagne et cherche à
éclairer par la méthode psychologique et
métaphysique chrétienne.
Le fondement du système de Jansénius, ou de saint
Augustin selon Jansénius, est qu' il y a deux sortes
d' états de l' homme, et deux sortes de grâces,
chacune par rapport à chaque état ; que, dans le
règne primitif et d' innocence, l' homme était
entièrement libre, et que la grâce qu' il avait
alors restait soumise à sa liberté ; qu' il ne
pouvait, il est vrai, faire le bien sans cette
grâce, mais qu' elle ne le détermiait pas du coup
à le faire, et qu' il avait la faculté d' en user ou
de n' en pas user. C' était à peu près pour lui
comme pour les anges, avant que quelques-uns,
par révolte, fussent
p102
précipités. En un mot ce que, sinon les pélagiens,
du moins les semi-pélagiens disent de l' homme
déchu, Jansénius le reporte à l' homme primitif et
l' admet pour celui-ci, mais en déclarant tout
aussitôt que la chute a tout changé. Depuis la
chute en effet, il considère que tout l' homme est
infecté et tombé par lui-même dans une habitude
incurable et constante de péché ; que toutes les
actions, en cet état, se trouvent autant de péchés,
même les plus spécieuses, le principe et la source
commune étant empoisonnés ; qu' il n' y a dans une
telle misère, de ressource et de remède que
moyennant une grâce souveraine, infaillible, qui
descende en nous et se fasse victorieuse ; qu' elle
seule peut relever et déterminer au bien la
volonté malade et désormais incapable par elle
seule de rien autre que du mal ; que tous n' ont pas
cette grâce ; que Dieu la donne à qui il veut,
dans la profondeur redoutable de ses mystères ;
qu' il ne la doit à personne, tous en masse étant
tombés, et qu' il ne fait que justice en les y
laissant et n' opérant rien ; que la réprobation
n' est que cette stricte justice, et ce
laisser-faire , ce statu quo d' une chose
accomplie par le fait de l' homme ; que la
prédestination, l' élection, au contraire, est le
décret éternel et insondable par lequel Dieu a
résolu d' excepter et de retirer qui il lui plaît,
et de donner au gracé secours pour persévérer ;
qu' enfin, sans ce continuel et renassant secours
toujours grauit et toujours victorieux, on sera
nécessairement dans l' insuffisance de remplir le
commandement. C' est de là qu' on a tiré la première
proposition parmi les cinq, si fameuses, qu' on a
dénoncées et condamnées en ce livre ; la voici :
" quelques commandements de Dieu sont impossibles
p103
aux justes, à raison de leurs forces présentes,
quelque volonté qu' ils aient et quelques efforts
qu' ils fassent ; et la grâce pa laquelle ces
commandements leur seraient possibles leur manque. "
Jansénius a-t-il bien dit cela ? A-t-il soutenu
que saint Augustin l' avait dit ? Il est trop
certain qu' il l' a affirmé dans un certain sens.
C' est même la seule des cinq propositions
condamnées qui, selon la remarque de Du Pin,
se trouve dans le livre en termes formels,
in terminis . L' abbé Racine, dans son
très-partial et infidèle abrégé d' hitoire
ecclésiastique, avoue qu' elle semble y être.
Je me suis moi-même assuré du lieu précis.
Pour les quatre autres propositions, elles sont
induites, inférées, et, comme disent les jansénistes,
fabriquées.
Nous ne pouvions, dans aucun cas, échapper aux
cinq propositions de Jansénius ; il faut donc les
exposer de suite et nous exécuter d bonne grâce
et une bonne fois.
Il suit de ce qui vient d' être dit, que la grâce
efficace, étant invincible, a toujours
infailliblement son effet et l' emporte
nécessairement sur la concupiscence. Il y a bien
de ces grâces moindres que les thomistes appellent
suffisantes , et que lui, Jansénius, appelle
excitantes ; mais, si elles ne triomphent pas
p104
efficacement, c' est qu' elles ne voulaient pas
triompher et qu' elles ne devaient pas avoir plus
d' effet que celui qu' elles ont ateint. On a tiré de
là et composé la seconde proposition condamnée :
" que dans l' état de la nature déchue, on ne résiste
jamais à la grâce intérieure. "
Jansénius admet encore que l' essence de la liberté
en général ne consiste pas dans la balance
intérieure, dans une certaine indifférence qui
permet de se porter ici ou là, mais dans l' exemption
de contrainte et dans le pouvoir de vouloir. Adam,
il est vrai, était indifférent dans éden, et
incomparablement plus libre que nous ; mais on peut
être dit libre encore sans être indifférent : il
suffit qu' on ne soit pas absolument et comme
matériellement contraint. En un mot volonté et
liberté deviennent pour lui une seule et même
chose. Tout être volontaire est libre, même
lorsqu' en fait il n' y a pas lieu chez lui à une
autre volonté que celle qui s' effectue. Les
bienheureux, par exemple, méritent dans le ciel,
par l' amour de Dieu volontaire, bien qu' il n' y ait
point en eux d' indifférence et que leur volonté
penche tout entière à cet amour. Ainsi, dans
l' état de chute, l' homme n' a guère d' indifférence
réelle, à aucun moment, pour faire le bien ou le
mal ; sa volonté est toujours fléchie et déterminée
à l' un ou
p105
à l' autre ; ceux qui n' ont pas la grâce sont dans la
nécessité de pécher, quoiqu' ils ne soient pas
nécessités à unpéché particulier ; ceux qui ont
la grâce sont nécessairement inclinés au bien.
Pour tout dire, quoiqu lhumaine volonté
en elle-même puisse se porter au bien ou au mal,
elle se trouve toujours déterminée, en fait,
à l' un ou à l' autre. De là on a tiré la troisième
proposition condamnée : " que, pour mériter et
démériter dans l' état de la nature déchue, il n' est
pas nécessaire que l' homme ait la liberté opposée
à la nécessité (de vouloir), mais qu' il suffit qu' il
ait la liberté opposée à la contrainte. "
pardon et patience ! Nous voici plus d' à moitié
chemin. Cette troisième proposition est une des
plus subtiles et celle qui, dans l' écrit à trois
colonnes, a été le plus obscurément expliquée. Il
résulterait de l' explication, que la volonté
humaine dans l' état déchu, bien qu' elle soit
toujours déterminée nécessairement à chaque moment
donné, reste libre en ce sens qu' elle peut être
déterminée autrement dans le moment prochain,
dans la seconde qui va suivre : il suffit que cette
nécessité ne soit qu' actuelle, et sans cesse
renouvelée, pour ne plus être absolue. La Motte,
dans une lettre à Fénelon (janvier 1714), a dit
très-spirituellement, pour railler cette prétendue
explication qui retire à l' instant tout ce qu' elle
a l' air d' accorder : " nous sommes,
p106
selon eux, comme une bille sur un billard,
indifférente à se mouvoir à droite et à gauche ;
mais dans le temps même qu' elle se meut à droite,
on la soutient comme indifférente à s' y mouvoir,
par la raison qu' on l' auroit pu pousser à gauche :
voilà ce qu' on ose appeler en nous liberté ,
une liberté purement passive, qui signifie
seulement l' usage différent que le créateur peut
faire de nos volontés, et non pas l' usage que nous
en pouvons faire nous-mêmes avec son secours. Quel
langage bizarre et frauduleux ! "
en comparantet assimilant les doctrines des
semi-pélagiens d' autrefois et des molinistes
modernes, Jansénius met au nombre des erreurs ds
semi-pélagiens celle-ci, -qu' ils admettaient, tant
pour la foi ettpour le commencement desbonnes
oeuvres que pour la persévérance, une grâce telle
qu' elle était entièrement soumise au libre arbitre
qui le rejetait ou en usait à son gré. De là on
a tiré la quatrième proposition condamnée : " que
les semi-pélagiens admettaient la nécessité de la
grâce intérieure prévenante pour toutes les actions,
même pour le commencement de la foi, mais qu' ils
étaient hérétiques en ce qu' ils voulaient
p107
que cete grâce fût telle que la volonté de l' homme
pouvait lui résister ou lui obéir. "
enfin, sur ce mot de l' écriture que Jésus-Christ
est mort pour tous les hommes , Jansénius, qui
n' admet pas que la grâce, la volonté divine n' ait
pas toujours son plein effet, et qui voit cependant
que tous les hommes sont loin de vérifier cet effet
de salut universel, se trouve conduit à donner
diverses explications de ce mot tous les hommes ;
il suppose, par exemple, que l' apôtre a voulu dire
que l sauveur est mort, non point pour chaque
homme en particulier, mais bien seulement pour
certains hommes élus de tous états indistinctement,
de toute nation et condition, juifs et gentils,
esclaves et maîtres... d' où l' on a inféré la
cinquième proposition condamnée, la plus odieuse
au premier regard ; on lui impute d' avoir avancé
" que c' est une erreur semi-pélagienne de dire que
Jésus-Christ est mort, a répandu son sang
généralement pour tous les hommes. "
p108
il y avait eu encore dans le principe une autre
proposition dénoncée ; mais on se réduisit aux
cinq, et c' est de celles-là qu' il a été tant et si
diversement disputé pour savoir si elles étaient
en effet dans Jansénius. Les indifférents et les
railleurs qui ne manquent jamais en France en
firent dès l' abord un sujet de plaisanterie
interminable : y sont-elles ? Ou n' y sont-elles pas ?
Nous connaissons de tout temps le chevalier de
Grammont dont les galanteries, le jeu, le bel air
et les prouesses brillantes ont été si agréablement
racontées par son beau-frère Hamilton, celui dont
Voltaire, dans le temple du goût , a dit, en le
mêlant au groupe des aimables épicuriens :
auprès d' eux le vif Hamilton,
toujours armé d' un trait qui blesse,
médisait de l' humaine espèce,
et même d' un peu mieux, dit-on.
Nous voici, ce semble, bien loin de port-royal ;
-pas si loin que l' on croit. Milord Muskry
(ou Muskerry), l' un des plus grands seigneurs
catholiques d' Irlande, et milord Hamilton,
durant la révolution d' Angleterre, avaient passé
en France pour conserver leur foi ; les épouses
de ces seigneurs les avaient précédés avec leurs
enfants. Mesdemoiselles Hamilton et Muskry furent
p109
mises à port-royal ; elles durent y être dès avant
1655. Mademoiselle Hamilton, qui devint la
comtesse de Grammont, celle même que l' on voit
faire si charmante, si noble, et pourtant si
espiègle figure à la cour de charles Ii, était
donc une élève de port-royal, et une élève fidèle
et chérie. M Callaghan, prêtre irlandais,
de ses parents, a pris place parmi les solitaires,
les amis et les théologiens de port-royal. Au
moment où le chevalier de Grammont se trouva si
ébloui d' un coup d' oeil, à ce bal de la reine où
il la vit de près pour la première fois, elle
n' avait guère quitté notre monastère que depuis
deux années. L' éducation qu' elle y avait reçue,
sans lui donner précisément de ces grâces, mais
aussi sans les lui ôter, avait contribué sans doute
à les nourrir de sérieux et à consolider son
esprit délicat. Les profanes mémoires disent
d' elle en effet (je saute les détails par trop
touchants sur le physique de sa beauté) : " ... son
esprit étoit à peu près comme sa figure ; ce n' étoit
point par ces vivacités importunes dont les
saillies ne font qu' étourdir, qu' elle cherchoit à
briller dans la conversation. Elle évitoit encore
plus cette lenteur affectée dans le discours, dont
la pesanteur assoupit ; mais, sans se presser de
parler, elle disoit ce qu' il falloit, et pas
davantage. Elle avoit tout le discernement
imaginable pour le solide et le faux brillant ;
et, sans se parer à tout propos des lumières de son
esprit, elle étoit réservée, mais très-juste dans
ses décisions. Ses sentiments étoient pleins de
noblesse ; fiers à outrance, quand il en étoit
question. Cependant elle étoit moins prévenue sur
son mérite qu' on ne l' est d' ordinaire
p110
quand on en a tant. Fite comme on vient de le dire,
elle ne pouvoit manquer de se faire aimer ; mais
loin de le chercher, elle étoit difficile sur le
mérite de ceux qui pouvoient y prétendre. " le
chevalier De Grammont y réussit.
Mademoiselle Hamilton, malgré les élégances, les
gaietés et les malicieuses espiègleries d' alors,
malgré les pièces qu' elle fait aux personnes
ridicules de la cour, à Mademoiselle Blague et
à sa propre cousine Madame De Muskry ;
Mademoiselle Hamilton, bien qu' elle eût pu
paraître en de si affreux dangers à la mère
Angélique, et que, comtesse De Grammont, elle
n' ait peut-être pas évité ces dangers près de
Louis Xiv, sauva toutefois et garda finalement,
à travers quelques naufrages, la religion dans son
coeur. On la voit, bien des années après, allant
aux eaux de Forges et y recherchant Du Fossé
qui demeure près de là : " nous trouvâmes, dit
celui-ci, qu' il y avoit plus à gagner qu' à perdre
dans la conversation de cette dame. Elle avoit
été autrefois élevée à port-royal, et elle n' a
jamais rougi, au milieu de la cour même, de parler
dans les occasions pour justifier cette maison dont
elle connoissoit par elle-même la solide piété
aussi bien que nous. " on retrouvera une de ses filles,
une jeune enfant, pensionnaire au monastère des
champs, lors de l' expulsion de 1679. Le franc-parler
généreux de la comtesse pour tous ses amis en
disgrâce, que ce fussent port-royal ou Fénelon,
p111
peut lui faire pardonner les qualités moins
chrétiennes que Madame De Caylus et d' autres lui
ont reprochées. Quand le comte De Grammont,
la fin, se convertit, l' exemple qu' il avait reçu
d' elle y dut être pour beaucoup ; de sorte que,
jusque dans cette conversion si lointaine du héros
d' Hamilton, nous retrouvons avec un peu de bonne
volonté le petit doigt de port-royal.
Des élèves comme Mademoiselle Hamilton d' une
part, comme Mm Bignon de l' autre, n' assortissent
pas mal, ce semble, dans leur diversité de nuance,
la couronne (ne fût-ce qu' humaine et mondaine)
de la maison d' où ils sortirent.
Mais tout ceci est pour dire que Louis Xiv,
un jour, se ressouvenant sans doute que la
comtesse De Grammont avait été élevée à
port-royal, ou peut-être le prenant sur ce que le
comte, avant d' être chevalier, avait été abbé un
instant dans sa jeunesse, le chargea, lui l' homme
aimable et léger, pour le lutiner en qualité de
favori, de lire le livre de Jansénius et de
s' assurer s' il n' y troverait pas les cinq
propositions tant disputées. Quand le comte
De Grammont lui rendit compte de sa lecture
qu' on croira, si l' on veut, qu' il avait faite, ce
fut en disant " que, si les cinq propositions
étoient dans Jansénius, il falloit qu' elles y
fussent bien incognito . " ce mot d' incognito
étant encore assez neuf alors, cela parut un
excellent bon mot qui courut et qu' on a transmis.
Le pape Alexandre Vii fut plus heureu que le
comte
p112
De Grammont : il affirma un jour au père Lupus,
docteur de Louvain, qu' il avait lu de ses
propres yeux les propositions dans Jansénius.
Là-dessus nos bons historiens vont jusqu' à
insinuer que, pour le convaincre, les jésuites
firent imprimer un exemplaire exprès, falsifié,
qu' ils donnèrent à lire au pontife. Conjecture
bien naïve dans son raffinement ! Comme si,
avec un peu de prédisposition et de certaines
lunettes, on ne pouvait pas lire dans le même
livre ce qu' avec des verres seulement changés
d' autres n' y lisent pas.
C' est u moins avoir assez montré que les esprits
badins et libertins, comme l' étaient alors le comte
De Grammont, Hamilton et Saint-évremond,
n' attendirent pas Voltaire et le dix-huitième
siècle pour trouver toutes les plaisanteries
légères au sujet de la bombe théologique qui
éclatait.
Mais il nous convient d' entamer le sujet autrement
que par des pointes, désormais fort émoussées, et
autrement aussi que par les cinq propositions
extraites, qui peuvent bien y être en un certain sens,
mais qui, pour être jugées impartialement, doivent
être vues en place et dans l' ensemble de la
doctrine.
Dès sa préface Jansénius marque bien toute la
portée qu' il aperçoit à cette idée de Pélage qu' il
va combattre ; rien n' égale l' énergie de son
langage : " il y a un tel accord secret, dit-il,
entre ces dogmes orgueilleux et la raison qu' a
corrompue l' orgueil, il y a un tel attrait perfide
vers ces sirènes pour les âmes chatouillées à
p113
la louange et à l' admiration d' elles-mêmes, que, si
cette grâce céleste qu' ils attaquent de front, de
flanc et par derrière, ne nous bouche les oreilles
sur cette mer orageuse de confuses doctrines où
nous naviguons, et ne nous lie par la pensée à
l' immobile autorité de saint Augustin, comme au
mât du vaisseau, à peine pouvons-nous, ou même à
coup sûr nous ne pouvons pas ne pas être en partie
séduits de cette funeste douceur. " -" on a
remarqué, dit-il encore (et c' est là le caractère
singulier et propre de cette hérésie), qu' il existe
une telle connexion entre toutes les erreurs du
pélagianisme, que, si on épargne même une seule des
plus minces fibres et des plus extrêmes, et
perceptible à peine à des yeux de lynx, une seule
petite racine d' un seul dogme semi-pélagien,
bientôt toute la masse de cette erreur superbe,
toute la souche, avec sa forêt de rameaux
empestés, reparaît et s' élance... de sorte que
(voyez l' enchaînement), si vous donnez un brin
à Pélage, il faut tout donner ; que si, trompé
par le fard de l' erreur, par le prestige des mots,
vous réchauffez dans votre sein ce serpent mort
et lui rendez une seule palpitation, à l' instant,
bon gré mal gré, et enlacé que vous êtes, il vous
en faut venir à éteindre toute la vraie grâce,
à tuer la vraie piété, à supprimer le péché
originel, à évincer le scandale de la croix, à
rejeter Christ lui-même, à dresser enfin dans
toute sa hauteur le trône diabolique de la superbe
humaine ; bon gré, mal gré, il le faut. "
p114
en même temps Jansénius reconnaît toute la
difficulté de cette extirpation radicale et
de ce discernement extrême : " cette question
où il s' agit du libre arbitre e de la grâce
est (il l' avoue) si délicate que, lorsqu' on défend
le libre arbitre, on a l' air de nier la grâce de
Dieu, et qu' au cotraire, au moment où l' on
maintient la grâce de Dieu, on est suspect
d' enlever le libre arbitre. " mais, dans la
poursuite qu' il fait de l' erreur pélagienne,
il lui semble que c' est encore moins aux mots
qu' au sens connu et à l' intention une fois
atteinte et pénétrée qu' il s' agit de se prendre, et
que c' est là qu' il faut viser à travers tout le
réseau et le voile des expressions. -ainsi Satan,
chez Milton, Satan, c' est-à-dire l' orgueil déchu,
quand il veut s' introduire dans éden pour
corrompre l' homme, revêt la forme d' un ange
adolescent, d' un chérubin du second ordre ;
il joue la modestie et semble orné d' une grâce
convenable : une petite couronne se pose sur
ses cheveux bouclés, et ses pas pleins de
décence vont comme réglés au mouvement de sa
baguette d' argent. Mais, à un sentiment d' envie,
de désespoir et de haine qui a traversé son coeur
et qui a percé sur son visage, Uriel l' a reconnu.
C' est dans cette idée exactement, sinon dans cette
image, que Jansénius, qui semble être par endroits
le théologien dont Milton est le poëte, nous dit :
quand il s' agit de cette erreur, ce n' est pas
comme des autres : il ne faut pas mesurer le sens
par les paroles, mais bien
p115
plutôt juger des paroles Pr le sens ; car ce mot de
saint Augustin a plus de portée qu' on ne croit :
nous qui savons ce que vous pensez, nous ne
pouvons ignorer comment et en quel sens vous
dites ces choses. "
il n' est pas possible de mieux entendre, et plus en
philosophe chrétien, toute la gravité de la
doctrine de Pélage, de cet homme précurseur, sorti
de la patrie, je ne dis pas de Wiclef, car il
allait au delà de Wiclef, mais d celle de Bacon
et de Locke.
Le premier traité de Jansénius, partagé en huit
livres, est consacré en entier à l' historique de
cette hérésie : Pélage d' abord, et ses disciples
déclarés, Célestius, Julien ; puis cette
seconde génération de disciples (s' il faut leur
dnner ce nom) bien plus mitigés et spécieux,
les semi-pélagiens de Marseille et de Lérins.
Ces livres, tant comme récit et rassemblement
des faits que comme exposition e discussion de
doctrine, me paraissent constituer un grand et
assez beau morceau d' histoire ecclésiastique qui
n' a pas encore été mis à sa place.
La sagacité active et ennemie avec laquelle
Jansénius poursuit et démêle jusqu' au bout
les ruses, les arrière-pensées, les modérations
affectées de ses adversaires, m' a tout à fait
rappelé la façon par laquelle, en son traité ou
plutôt son pamphlet contre Bacon, le grand
De Maistre le perce à jour, l' interprète en le
serrant et en le tordant, et le pousse, l' assiége
comme à outrance en tout recoin de pensée. Il y
a quelque rapport en effet, et, sauf les longueurs,
le style du gros in-folio n' est pas non plus sans
flamme et sans
p116
éloquence, ni surtout sans de ces coups bien à fond
et qui pénètrent : " la méthode de Pélage et de ses
disciples, écrit Jansénius, afin de plus sûrement
tenter les eprits des hommes et de les ébranler
sourdement jusqu' à la ruine, ç' a été de produire
les difficultés contre la foi sous forme de questions
et d' insérer dans lurs ouvrages ce qui étoit
soulevé là-dessus, non point par eux, mais par
d' autres. " on ne saurait mieux caractériser la
méthode prudente et cauteleuse dont Bacon lui-même
et surtout Bayle firent tant d' usage, cette
méthode d' attaque et de sape qui va son train
sous air d' érudition. Saint Augustin en main et
s' armant de sa parole qu' il possède et manie en
tout sens comme un glaive, Jansénius démasque et
perce cette marche rusée, ces circuits du serpent,
et il se plaît à montrer Pélage à son début, se
mettant involontairement en colère et se trahissant
si un évêque, à Rome, lui allègue ce mot
d' Augustin qui enferme toute la vraie doctrine,
ce mot qui est comme la pointe même du glaive :
" da quod jubes, et jube quod vis ; ô mon Dieu,
donne-moi ce que tu m' ordonnes, et ordonne-moi
ce que tu veux ! "
Jansénius (moyennant toujours son Augustin)
poursuit donc le pélagianisme dans tous ses
états et ses déguisements successifs, à travers
ses métamorphoses, en l' insultant, en l' exorcisant,
en lui disant : toi, encore toi ! il le montre,
d' une part, dégradant autant que possible l' home
primitif, l' Adam de l' éden, et lui imputant déjà
certains mouvements, certains plaisirs, certaine
pudeur, une espèce de mort, enfin le propre déjà
de la nature déchue ; et, d' autre part, relevant
et colorant cette nature actuelle de l' homme,
p117
comme si elle n' était pas tout à fait perdue et
misérable. On conçoit, en effet, ce double travail
du pélagianisme, qui, voulant combler l' abîme de
l' intervalle, diminuait la hauteur de l' éden et
relevait autant qu' il se pouvait la profondeur
de la terre. Quand Jansénius parle des misères
de ce monde que les pélagiens déguisent, il est
éloquent ; il l' est, ainsi qu' Augustin, à la
manière de Pline l' ancien qui nous fait voir
l' homme nu, jeté, en naissant, sur la terre
nue. Mais Pline en concluait contre Dieu ;
Augustin et Jansénius en concluent pour
l' immensité de la chute et la nécessité du
rédempteur. Parlant de ces maux qui affligent et
écrasent (conterere) , dès le ventre de nos
mères, la pauvre humanité, cette vie humaine,
s' il faut l' appeler vie, et reprochant aux
pélagiens de les déguiser, Jansénius dit :
" ils nient obstinément ces calamités évidentes,
comme si, quand la nature entière gémit sous le
poids, ils pouvoient, en niant bien haut, supprimer
ce cri qui monte comme le mugissement de la mer,
ou le couvrir de l' audace de leur voix...
vel negando tollere, vel clamando superare. "
-que ceux même qui répugnent aux remèdes proposés
par ces croyants trop lugubres, les respectent
au moins et les plaignent comme semblables, pour
avoir si profondément senti en eux, à de certains
jours, le néant et la misère de la nature humaine,
cet océan de vices et de douleurs, et son murmure,
sa rage, sa plainte éternelle !
p118
Quand il en vient aux semi-pélagiens massilienses ,
à ces hommes que Prosper lui-même, leur
dénonciateur, reconnaît illustres et éminents de
science et de vertu, Jansénius redouble de soin.
Saint Augustin, durant près de vingt ans de combat
contre les pélagiens, était loin encore d' avoir
épuisé et même embrassé dans leur plus secrète
difficulté ces dogmes délicats, le mystère de la
prédestination et de la vocation des élus ; il n' y
avait touché qu' en passant, par nécessité et avec
prudence. Les arguments tout naturels et
très-directs de Pélage avaient provoqué de sa part
des réponses directes aussi et contradictoires.
Cependant ces réponses de saint Augustin n' étaient
pas toujours bien comprises de ses amis même.
Quelques-uns les outraient et en abusaient ;
d' autres, qui en étaient moins satisfaits, se
réservaient de les adoucir. Des moines d' Adrumète
en Afrique crurent, d' après lui, qu' il fallait
entendre la toute-puissance de la grâce, sans plus
du tout de libre arbitre : cela alla-t-il jusqu' à
constituer l' hérésie contestée des prédestinatiens ,
qu' on a présentée comme un excès de la doctrine de
saint Augustin ? Quoi qu' il en soit, le grand
docteur se hâta
p119
de maintenir le droit du libre arbitre qu' en fait
il avait eu l' air de nier. Mais presque aussitôt,
effrayés sans doute de ces conséquences trop
prochaines, les prêtres pieux et savants de
Marseille et de Lérins jugèrent que décidément,
la doctrine de saint Augustin étant excessive,
il y avait quelque biais possible, et une voie
moyenne à suivre, une part de mérite à introduire
dans la sanctification des justes. Ces objections,
bien autrement considérables et plus intérieures
qu' aucune de celles qu' on avait élevées jusque-là,
forcèrent saint Augustin vieillissant à entrer en
lice plus avant que jamais, à se lancer dans le
détail et comme le détroit de ces périlleuses
questions. Gardien vigilant, et espèce d' empereur
pour lors de la chrétienté, il avait à en défendre,
pour ainsi dire, toutes les frontières. Plus jeune,
on l' avait v passer de la guerre contre les
manichéens qui intronisaient le principe du mal,
à la lutte tout inverse contre les pélagiens qui
le palliaient ; et voilà qu' ici, déjà vieux, il a
presque aussitôt à répondre, et en sens inverse,
aux moines d' Afrique d' une part, et de l' autre
aux prêtres de la Gaule : Charlemagne, comme nous
l' a peint Montesquieu, allait mettant la main
à chaque limite menacée de l' empire. J' ai regret de
ne pouvoir le suivre ici, l' infatigable et
l' ingénieux, dans ce démêlé si subtil et si
intéressant avec les semi-pélagiens ; Jansénius
ne fait, avec lui, que combattre dans Fauste et
Cassien, -dans Molina auquel il pense, -les
moindres retours de la volonté et de la préoccupation
humaine. Rien ne donne plus à réfléchir
p120
sur les lois de notre nature, sur l' origine et la
filiation de ce qu' on appelle progrès philosophique,
et ne fait mieux entendre historiquement ce qui est
chrétien et ce qui ne l' est pas. Du haut de cette
tour d' Hippone relevée, on a un champ d' horizon
immense. Deux ou trois grands traits généraux me
suffiront.
Le point de départ des semi-pélagiens est uniquement
dans la peur et le scandale que leur causa le dogme
déclaré de la prédestination : " cet homme
profondément sage, Augustin, nous dit Jansénius,
avoit prévu (en différant de traiter la question)
combien peu de chrétiens pourroient ou atteindre
par l' intelligence à l' élévation du divin décret,
ou le supporter par l' humilité : de telle sorte que,
pour eux, tous chaînons et toute anse étant
rompus, par lesquels on se figure que la nature
offre prise et fait avance à la grâce, tous degrés
étant mis bas, par où l' orgueil humain s' efforce
toujours de gravir par lui-même pour la mériter, le
commencement, le milieu et la fin du salut, et le
pivot même de séparation entre telle et telle âme
en cette vie et en l' autre, allassent sans détour,
en paroles claires et formelles, se fixer au
très-libre, très-pur, très-miséricordieux
p121
et très-secret bon plaisir de la volonté divine,
et tout entiers s' y suspendre. " saint Augustin
sentait d' autant mieux la difficulté de croire si
aveuglément, qu' il avait partagé lui-même, avant
d' être évêque, l' oinion qui fut ensuite la
semi-pélagienne : " les semi-pélagiens donc
trouvoient très-dure une doctrine qui, anéanissant
en quelque sorte l' efficace de tous les efforts
humains, remettoit l' homme aux obscurs et inconnus
décrets de Dieu, et exposoit, pour ainsi dire,
le vaisseau dénué de rames et de voiles sur le
plein océan de la divine volonté . " aussi
(et c' est toujours l' expression de Jansénius que
je traduis et que j' emploie), " pour obvier à cette
apparente absurdité trop lourde à porter à des âmes
trop charnelles et qu' aveugloit légèrement la fumée
de l' orgueil, ils imaginèrent à grand artifice des
espèces d' échelles par où l' on ût monter aisément
de la nature à la grâce ; et, pour qu' on ne dît pas
que ces échelles tout entières pendantes du ciel
étoient tout à fait hors de notre pouvoir, ils
imaginèrent d' en placer le dernier, le plus bas et
aussi bas qu' on le peut concevoir, mais enfin
un certain échelon dans la puissance de l' homme : de
telle sorte, au moins le premier pas de son salut ou
de sa perdition dépendoit de lui. "
en me gardant bien de m' engager avec Jansénius
dans le tissu ingénieux de ces échelles de l' âme ,
j' en ai dit assez pour faire entendre quelle vie et
quelle vigueur colorée animent par places cette
discussion qui s' agite à la fois dans le fond
de la doctrine chrétienne et de la psychologie
humaine, selon qu' on voudra l' appeler.
p122
Rien de plus capable, je le répète, de faire
réfléchir profondément un esprit sérieux et de
l' établir au sommet et à l' origine de toute question
sur la foi, sur la liberté, sur la condition même
où l' on est ici-bas, que l' exposition et la
discussion si ferme et si déliée, si plongeante
(qu' on me passe le mot), de cette doctrine
semi-pélagienne, de l' expédient imaginé par ces
hommes de Marseille et de Lérins si modérés dans
leur embarras, lesquels, tout en voulant sauver et
maintenir la grâce, la rédemption et l' entier
christianisme, voulaient cependant avoir pied par
quelque endroit, avoir au moins le bout du pied
sur la volonté humaine, pour garder l' uique mérite
de se jetr de là eux-mêmes dans l' abîme absolu
de la volonté divine. Quelque jugement qu' on en
porte, il y a, de ce point de vue admirablement
démêlé et hardiment contredit par Jansénius, une
féconde perspective de pensées sur notre nature
morale, sur le christianisme intérieur et vériable,
et sur tous les degrés où l' on peut l' admettre :
la philsophie et la religion s' y rencontrent et
s' y traversent à chaque instant.
Concurrence remarquable ! Vers le moment où
s' achevait l' augustinus , une autre oeuvre vouée
à un succès bien différent allait éclater. Les
méditations de Descartes parurent en 1641 ;
le discours de la méthode avait paru dès 1637.
Jansénius, mort en 1638, et qui très-probablement
ne fut pas informé de la première de ces nouveautés
presque mondaines, par un pressentiment toutefois
des entreprises croissantes de la raison, redoublait
de christianisme rigide, de recours véhément
à la croix, d' appel infatigable à la méthode de
tradition et d' autorité. Une sorte de frissonnement
à travers
p123
l' air l' avertissait du danger. Aussi peu
scholastique à sa manière que Descartes, il sentait
le besoin de rajeunir et de régénérer la méthode
chrétienne ; mais, par sa forme latine, par son
échafaudage d' arguments et de textes, par les
controverses qu' il souleva, il ne réussit
qu' à l' obstruer. Et puis l' heure avait sonné. Un
penseur d' alors l' a remarqué finement : le monde
semble aller par de certains trains et de grands
courants d' idées ; un de ces trains, une de ces
vogues subsiste jusqu' à ce que vienne un individu
rebelle qui, d' accord avec bien des instincts
secrets, donne puissamment du coude à ce qui
traîne et installe autre chose à la place. Une
de ces phrases des méthodes humaines expirait alors :
Descartes vint et donna ce coup de coude imprévu,
désiré. Il fit table rase et jeta à la mer le vieux
bagage : il fut neuf, clair, lumineux, et l' on suivit.
Le livre de Jansénius, comme une machine de guerre
trop chargée, au lieu de porter au dehors, éclata
plutôt au dedans et blessa surtout ses amis.
Ceux-ci suivirent bientôt Descartes lui-même,
sans trop se douter de la fin.
Jansénius ne fit qu' une émeute au sein du
christianisme, Descartes fit révolution partout.
Mais continuons encore d' étudier au fond le livre
substantiel, et indépendamment des destinées ;
parcourons-le d' autant mieux, qu' il est certain qu' on
ne le lira plus. Je n' ai parlé jusqu' ici que du
premier traité qui comprend l' histoire et la
discussion directe de l' hérésie pélagienne et
semi-pélagienne. Le second traité et le troisième
(l' ouvrage entier est divisé en trois
p124
tomes ou traités ) sont tout dogmatiques : le
second porte sur l' état e l' homme avant la chute,
le règne d' Adam au sein du paradis, et ensuite sur
la chute et l' état actuel de l' homme ; le troisième
porte au long sur la guérison possible et la grâce
adinistrée par le Christ sauveur.
Le second traité s' ouvre par un livre à part et
préliminaire liber proaemialis qui roule sur la
méthode à employer en matière de théologie.
Jansénius repousse à la fois la méthode
scholastique et la méthode philosophique ,
et même il ne les distingue pas, il les repousse
comme un seul et même danger qui est celui du
raisonnement humain et de la curiosité qui cherche
le comment des mystères. Il cite dans l' antiquité
le grand exemple d' Origène comme s' étant perdu par-là.
On est frappé tout d' abord de l' inconvénient qu' il y
a pour lui d' avoir ignoré on voisin Descartes. Il
parle contre la philosophie, et la philosophie
changeait de lieu et de tactique au même moment.
Il s' attaque à la scholastique, à la forme d' Aristote,
et le péril est déjà ailleurs. Il attaque le amp
vide aux feux allumés encore, mais l' ennemi vient de
déloger. Ce livre sur la raison et l' autorité
naissait ainsi tout arriéré et suranné à côté
du discours de la méthode , de même qu' en fait
de style ces plaidoyers de M Le Maître, qui
eurent le malheur de paraître dans l' année juste des
provinciales . Si Jansénius avait connu
Descartes, il lui eût fallu renouveler ses
arguments et anticiper quelques-uns de ceux que
l' éloquent auteur de l' esai sur l' indifférence
a si hardiment maniés. Nul doute que Jansénius n' en
eût pu découvrir plus d' un et des meilleurs. Je n' en
voudrais pour preuve que le chapitre vii, où il
expose
p125
et met en présence les deux méthodes de pénétrer les
mystères de Dieu : l' une des philosophes et par la
seule raison, voie très-trompeuse, l' autre des
chrétiens, très-sûre, et dans laquelle intervient,
que dis-je ? à laquelle préside la charité ; car il
ne distingue pas la méthode dite d' autorité ,
de cette méthode de charité . Il me paraît bien
admirable là-dessus, je traduis textuellement :
" l' autre méthode part de la charité enflammée par
laquelle le coeur de l' homme se purifie, s' illumine,
de manière à pénétrer les secrets de Dieu qui sont
contenus dans l' écorce des écritures sacrées et dans
les principes même révélés... etc. "
est-il plus vivante et plus persuasive manière de
fonder et d' atendrir la méthode d' autorité que clle
que Jansénius tire de saint Augustin sans doute,
mais qu' il développe ici avec un génie propre ?
Pascal a résumé le tout en deux mots : " la foi
parfaite, c' est Dieu sensible au coeur. " de sorte
qu' aux philosophes spéculatifs, et qui n' étudient que
pour étudier, à ces chrétiens d' opinion si communs
de nos jours et qui, selon le mot de Saint-Cyran,
ne veulent que découvrir des terres nouvelles,
à ceux-là, pour les rabattre et les humilier dans
leur science même et sur le trône si creux
p126
de leur intelligence où ils se complaisent, il
suffit de dire avec saint Augustin, avec Jansénius,
avec ceux qui parlent des enfants de Dieu ,
étant eux-mêmes de ces enfants :
on ne comprend (absolument, à la limite et dans la
plénitude), on ne comprend que ce qu' on croit.
On ne comprend que ce qu' on aime.
Ce qui revient encore à dire : on ne comprend que
ce qu' on pratique.
p127
Xi.
Je continuerai l' examen du gros livre. S' il nous
arrive de nous délecter parfois aux environs et
comme aux maisons de plaisance de notre sujet,
achetons-en la permission en ne reculant sur
aucun point sérieux, quand nous sommes au centre
même.
Après avoir bien caractérisé la méthode chrétienne,
Jansénius raconte au naturel comment il a été
amené à interroger saint Augustin sur ces questions
de grâce et de volonté. La doctrine pélagienne et
semi-pélagienne lui semblant dès lors (et par une
sorte d' instinct et de divination) toute formée
directement des purs principes de la philosophie
d' Aristote, il jugea peu à propos, pour s' éclairer
là-dessus, de s' adresser ou de
p128
s' en tenir à des théologiens tout préoccupés
eux-mêmes d' Aristote et de ses règles ; il
remonta donc plus haut. Mais une fois qu' il se
fut pris, dit-il, à saint Augustin, qu' il eut
embrassé son oeuvre vénérable et que, ne plaignant
pas la fatigue, il s' y fut plongé et replongé sans
relâche depuis le premier jour jusqu' au dernier
durant vingt-deux années, alors son étonnement fut
grand ; ce que nous l' avons vu exprimer ailleurs
dans ses lettres à Saint-Cyran, il le consigne de
nouveau ici, mais avec une solennité et dans un
retentissement de termes que notre traduction ne
peut qu' affaiblir :
" je fus épouvanté, je l' avoue,... etc. "
suit alors un magnifique éloge de saint Augustin,
que Jansénius représente comme ayant fondé et
établi plus qu' aucun autre père ce qu' il appelle
les quatre dogmes capitaux du christianisme,
à savoir : 1 la divinité du fils contre les ariens ;
2 la vérité de l' église catholique, ses marques,
sa puissance, ses prérogatives ; 3 la vérité,
l' unité, la nécessité et l' énergie du baptême contre
les donatistes ; et enfin 4 l' intelligence de la
grâce. Ainsi, pour reprendre encore et plus
sensiblement : 1 unité du chef de l' église ;
2 unité du
p129
corps de l' église ; 3 unité du sacrement qui nous y
incorpore ; 4 unité de la grâce qui nous y fait
vivre et nous y maintient. Sur ce dernier point
surtout, Jansénius trouve des paroles magnifiques.
Ce que saint Jean l' évangéliste a été pour la
prédication et la mise en lumière de la divinité
du verbe, saint Augustin l' est pour l' explication
et la mise en lumière de la grâce. Ce n' est pas
seulement le père des pères, le docteur des
docteurs, mais un cinquième évangéliste, ou du
moins un sixième après saint Paul. à qui
convenait-il mieux en effet qu' à saint Paul et à
saint Augustin, ces deux grandes lumières de la
grâce, d' en rendre le sens dans la plénitude, tous
les deux ayant été plus agités et plus malades que
personne du mal de l' infirmité humaine ? Qui
pouvait mieux parler, et avec plus de compétence,
des abîmes de la chute et de ceux de la grâce,
que ces deux hommes qui savaient et quiportaient
gravé au fond de leur coeur par une si longue
expérience ce que c' est qu' être esclave de sa
passion, lutter avec elle sans issue, manquer du
divin secours, se tordre impuissant à terre en
l' implorant, et puis tout d' un coup triompher dès
qu' il arrive et librement respirer. -aussi
Augustin, ce très-sacré docteur, a-t-il cela
de commun avec les saintes écritures qu' il s' était
si intimement assimilées, qu' on le doit lire, pour le
bien entendre, avec l' humilité d' un disciple plus
qu' avec la superbe d' un censeur, si l' on ne veut
s' égarer sur son vrai sens et n' en saisir que de
vains lambeaux.
p130
Et reprenant cette expression étonnante et étonnée
de l' abîme qu' il trouve entre le christianisme
selon saint Augustin et celui des modernes
théologiens, il va jusqu' à s' écrier :
" cette théologie moderne diffère si fort de saint
Augustin qu' il faut, ou qu' Augustin lui-même
se soit trompé en mille sens autant qu' on se peut
tromper en si grave matière,... etc. "
p131
après de telles paroles, on fait plus qu' entrevoir
toute l' étendue de la réforme, de la révolution que
le jansénisme primitif médita et voulut. Il nous
sera plus aisé dès lors d' apprécier la façon
secondaire et moindre selon laquelle on défendit par
la suite et on pallia les mêmes questions dans
port-royal depuis la mort de M De Saint-Cyran.
Lancelot, qui est de la génération la plus directe
des fondateurs, et de qui on a déjà entendu de
modestes plaintes, a écrit, au sujet des
contestations soulevées par le livre de Jansénius,
cette page de mémorable aveu :
" peut-être aussi que la manière dont on a agi pour
défendre la vérité n' a pas été assez pure, et que
les moyens qu' on y a employés ont été ou trop
précipités, ou trop concertés, ou même trop
humains... etc. "
en ce qui est des thomistes, il nous est bien clair
p132
d' après les citations précédentes de Jansénius,
que tout ce qui était de leur méthode lui semblait
à répudier. Et c' est ce que ne firent ni Arnauld
dès qu' il fut livré à lui-même, ni Pascal en ses
provinciales , où il reçut le mt d' ordre
théologique d' Arnauld. Ils songeaient avant tout
à grossir leur groupe, et tour à tour, selon le jeu
du moment, à gagner comme alliés ou à piquer comme
faux-frères cette portion de théologiens thomistes,
ces estimables dominicains surtout, qui inclinaient
au fond pour eux contre les jésuites, mais qui
n' osaient se prononcer.
Dans les termes où se posait le jansénisme, il y
avait de quoi hésiter en effet. On peut juger par
le peu d' extraits qui précèdent, combien une telle
doctrine dut tomber formidable au sein de la
théologie du
p133
temps. Cet étonnement, au reste, cette sorte
d' épouvante que Jansénius éprouve et confesse en
découvrant la contradiction essentielle de l' opinion
approfondie de saint Augustin avec le christianisme
généralement régnant, je crois que quiconque (hors
du jansénisme et du calvinisme) lira saint Augustin
l' éprouvera de même ; et je me souviens qu' un jour
un des plus éloquents orateurs catholiques de notre
âge, que je trouvais méditant sur le saint docteur,
m' avoua son étonnement aussi, ajoutant, il est vrai,
qu' il ne pouvait s' empêcher de croire que sur tout
un ensemble de points le grand docteur, tout grand
qu' il était, avait poussé à l' extrême et avait sans
doute erré.
Et en effet, je le veux dire en tout respect et
comme simple considération de l' état des choses,
ce que Jansénius démêlait et dénonçait, moyennant
saint Augustin, sous le nom de semi-pélagianisme,
n' est autre, si vous en exceptez le jansénisme
d' une part, et de l' autre le calvinisme, avec tout
ce qu' on entend aujourd' hui sous le nom de
méthodisme , -n' est autre que l' ensemble du
christianisme général et vulgaire, tel qu' il s' est
autorisé à travers les siècles, et particulièrement
dans toute l' église catholique, par une transaction
insensible. Cette généralité d' application historique
p134
donne même au point de vue de Jansénius une portée
singulière et qui dépasse la secte. Si saint
Jérôme a pu dire qu' à un certain moment du
quatrième siècle l' univers catholique se réveilla
presque Arien, il ne serait pas moins exact de
dire avec Calvin, avec Jansénius, en résumant
ainsi leur pensée, que l' univers catholique aux
seizième et dix-septième siècles se réveilla
semi-pélagien.
Et dans leur pensée encore nous dirions : c' est que
le doux, le flatteur, l' orgueilleux et éternel
serpent avait durant le sommeil, insinué derechef
ce mot de volonté toujours cher à l' oreille
d' ève.
Y a-t-il pourtant là décidément, dans cette espèce
de compromis entre la liberté et la grâce, une
corruption
p135
absolue de doctrine, une erreur ? Et faut-il en
revenir de toute force à la rigidité augustinienne ?
Hâtons-nous d' ajouter que bien des théologiens, et
des plus autorisés, ne le pensent pas. Plusieurs
estiment au contraire que saint Augustin, en
renchérissant sur saint Paul et en le faisant
passer à l' état de système, fut en partie novateur
en son temps. Jansénius ne s' est pas dissimulé
l' objection, qui était celle des savants prêtres
de Marseille. Le docteur Launoi, Ellies Du Pin,
parmi les neutres, en admettant que Jansénius a
fort bien pris les sentiments de son auteur
sur la grâce, croient que le saint avait changé en
effet la tradition à cet égard, et s' était écarté
des pères grecs plus conciliants, plus humains, qui
admettaient le salut par les bonnes oeuvres, et la
grâce soumise à la liberté. Des personnages éminents
dans l' église ont été plus ou moins de cet avis aux
divers temps : ainsi les cardinaux Contarin,
Sadolet, le docteur Génebrard de la faculté de
Paris. Parmi les adversaires survenants de
Jansénius, je trouve le père Daniel qui a écrit
la défense de saint Augustin pour prouver qu' il
n' a rien d' outré ; mais je puis lui opposer son
confrère le père Rapin, qui, dans son histoire
manuscrite du Jansénisme, n' a pas craint de
raconter au long les vicissitudes et ce qu' il
appelle les aventures de la doctrine de ce
grand saint. En vain le père
p136
Quesnel, dans une lettre au père Du Breuil,
met-il en avant pour cette doctrine une
approbation de douze siècles et de tout ce
qu' il y a eu de plus grands hommes et de plus
grands papes dans l' église : les auteurs jansénistes
réètent tous les uns après les autres la même
phrase ; mais cette approbation continue est
très-contestable, et cela ressort de Jansénius
lui-même, qui semble assez hautement découvrir
la vérité comme perdue et la tirer d' un tombeau.
Ce qui me paraît certain, c' est qu' une portion des
doctrines expressément déduites et assemblées de
saint Augustin, après avoir été la vérité
oecuménique de son temps, non sans quelque peine, il
est vrai, non sans quelque tergiversation du pape
Zozime, mais enfin reconnues décidément, proclamées
par les conciles d' Afrique, plus tard par le
secondconcile d' Orange, ont été depuis lors
plus ou moins omises, mitigées, amollies, au
point que les mêmes doctrines expresses, reproduites
dans leur première rigueur, se sont trouvées
condamnées et atteintes par des bulles également
expresses, par celles de Pie V et de Grégoire
Xiii au seizième siècle contre Baïus, par les
diverses bulles contre
p137
le jansénisme durant le dix-septième siècle, par
celle d' unigenitus en dernier lieu.
Sans prétendre analyser et extraire au long et en
stricte division théologique le gros livre
d' achoppement, j' ai encore, après ces prolégomènes
de Asénius sur la méthode chrétienne et sur
l' autorité singulière de saint Augustin, à donner
idée des deux traités qui suivent, à en tirer de
larges et, j' ose dire, de brillants lambeaux.
Le premier traité surtout me semble d' un haut
intérêt et d' une véritable grandeur théologique.
Il s' agit d' abord de représenter l' homme avant
sa chute, l' âme humaine, la volonté et la liberté
d' Adam dans l' éden avant le péché : c' est, on le
voit, le même sujet que chez Milton, mais ici
analysé, décrit par le théologien, au lieu d' être
peint par le poëte. Ces deux graves contemporains,
Milton et Jansénius, et celui-ci antérieurement
à l' autre, s' occupaient, chacun à leur manière,
de ce sujet dominant. Je suis persuadé que, si
Milton avait lu l' augustinus , il en aurait
pris occasion d' ajouter à la théologie de son éden,
à l' âme de son Adam et de son ève, de nouvelles,
sérieuses et spirituelles beautés.
Jansénius admet, d' après Augustin, qu' Adam, ainsi
que les anges, a été créé libre avec indifférence
parfaite au bien et au mal, entièrement libre,
quoiqu' il ne pût faire le bien et persévérer qu' à
l' aide de la grâce, mais cette grâce était alrs
entièrement subordonnée àsa liberté. En d' autres
termes, Adam pouvait tomber par son plein arbitre,
et il ne pouvait faire le bien dès lors qu' avec
l' aide de la grâce ; mais cette grâce, lui le
voulant, ne lui manquait pas. Figurez-vous l' oeil
p138
en plein jour, un oeil sain comme alors la nature
d' Adam était saine, un oeil qu' on peut fermer, si
on le veut, et condamner aux ténèbres à toute force,
mais qu' on peut laisser ouvert aussi et qui voit
moyennant la lumière ; et cette lumière, il l' a dès
qu' il s' ouvre, il en est environné. Voilà l' image de
l' âme d' Adam dans sa liberté première. Les
thomistes admettaient au contraire que même pour
les anges, et pour adam, avant leur chute, il y
avait grâce efficace, prédestination gratuite et
prédétermination suprême, toutes choses
embarrassantes qui redoublent le mystère et font
obscurcissement autour de la justice et de la
miséricorde de Dieu. Jansénius, à la suite
d' Augustin, diffère tout à fait des thomistes
là-dessus. Concevons bien sa pensée : tout ce que
les pélagiens et semi-pélagiens, les champions
optimistes de la nature humaine actuelle disent
volontiers en l' honneur de l' homme d' aujourd' hui,
Jansénius le réservait et le transportait, en
quelque sorte, à l' homme d' avant la chute, à
l' Adam primitif, mais en y mettant bien autrement
de pureté, de chasteté, d' idéal, et aussi de
précision théologique. La méthode de Pélage,
je l' ai assez dit, avait été, en relevant l' homme
actuel déchu, de déprimer l' Adam de la création,
de supposer qu' il n' y a pas entre eux si grande
différence, en un mot de baisser les haies du
paradis et de réduire l' abîme d' intervalle à n' être
qu' un fossé. Il imputait à l' Adam primitif le
germe de nos cupidités, de nos passions, de nos
désirs, de nos plaisrs, même une sorte de mort ;
son éden était grossier. Chez Jansénius rien de
cela. La majesté, la gloire, la chasteté de l' Adam
primitif, tel qu' il le déduit de saint Augustin,
sont grandes ; l' Adam de Milton lui-même y
p139
reste inférieur. Chez Milton, ève s' endort ;
Satan, déguisé en crapaud, lui prle à l' oreille
en songe : elle croit voir une figure d' ange qui,
près de l' arbre de la science, cueille la pomme et,
l' ayant goûtée, s' écrie : " ô fruit divin, doux
par toi-même, mais beaucoup plus doux ainsi cueilli,
défendu ici, ce semble, comme ne convenant qu' à
des dieux... " et cette figure d' ange fait l' effet
à ève de s' approcher et de lui porter à la
bouche, à elle-même, une portion du fruit : " l' odeur
agréable et savoureuse éveilla si fort l' appétit qu' il
me parut impossible de ne pas goûter. " à son réveil,
toute troublée, elle raconte le songe à Adam, qui,
entre autres paroles rassurantes, lui dit :
" ... cependant ne sois pas triste ; le mal peut
aller et venir dans l' esprit de Dieu ou de
l' homme sans leur aveu, et n' y laisser ni tache
ni blâme. " ici je crois entendre Jansénius,
armé de l' oracle, qui s' écrie non , et qui ne
voit dans cette explication portée au sein de l' éden
qu' une vapeur grossière de la terre. Saint-Martin,
à la fin du ministère de l' homme-esprit ,
reproche à Milton, tout en l' admirant, de
n' avoi trempé tout au plus qu' à moitié son
pinceau dans la vérité . J' ai mieux compris cette
critique de l' aimable et grand théosophe et j' y ai
attaché seulement une idée nette, depuis que j' ai
considéré l' Adam de Jansénius, celui d' Augustin
rassemblé et restauré. Adam avant le péché n' avait,
selon eux, aucune concupiscence, aucun de ces
désirs mauvais qui traversent l' esprit et y font
combat. Le calme, la sérénité continue emplissait
sa vie. Avoir à combattre, c' eût été déjà être
faible et malade ; tel n' a point commencé
p140
Adam dans son entière santé du corps et de l' âme,
n' ayant qu' à persévérer aisément, encore tout
conforme à l' idée de Dieu. Mais il est tombé ;
l' a-t-il donc pu faire sans combat ? Oui, il est
tombé sans combat, par le choix libre de sa propre
volonté dans la sphère rationnelle ; il est tombé
dans la plénitude calme et souveraine de sa
volonté raisonnable. étant libre autant qu' on peut
l' être, il a péché aussi intérieurement et aussi
uniquement qu' il a pu en vertu de cette haute
liberté, et sans aucune surpise ni lutte obscure
au dedans de lui. En présence du fruit défendu
(pour prendre la figure sacrée), son choix s' est
fait, non provoqué aucunement par la saveur et le
désir, mais par sa volonté la plus idéale, par sa
conception propre qui a décidé de désobéir et
de se préférer à Dieu. Le désir en lui, loin de
tenter et de corrompre la volonté, a été plutôt commandé
et dépravé par elle, et, quoiqu' à l' instant tout
en lui soit devenu également mauvais, on peut dire
que la volont a mené le désir, et non le désir la
volonté. Qu' on y réfléchisse, et on trouvera dans
cette manière d' entendre la chute une profondeur de
spiritualisme et une portée interne qu' il serait peu
juste de demander sans doute aux couleurs d' un
poëte et qui n' aurait pu se traduire, je le crois
bien, en tableaux, mais qui ne saurait être dépassée
dans l' ordre théologique.
Si Jansénius écrase et ravale si fort l' homme
d' aujourd' hui, on le conçoit, ce n' est donc que
parce
p141
qu' il croit savoir à fond la responsabilité
entière de l' Adam primitif, ce père de tous,
et l' énormité de son crime, si aisément évitable,
si librement et souverainement voulu. S' il rend
Dieu si terrible de nos jours, c' est parce qu' il
l' a fait miséricordieusement et magnifiquement
juste dans la création de l' être libre, ordonné
à l' origne par rapport à la beauté de tout
l' ouvrage.
Et pourquoi Dieu n' a-t-il pas créé l' homme
tellement libre qu' il ne pût pécher ? " c' est,
répond Jansénius avec Augustin et avec la
plupart de ceux qui tiennent à répondre, parce que
l' ordre ne devoit pas être rompu dans son
enchaînement, et que Dieu vouloit montrer
combien étoit bon l' animal raisonnable qui pût
pécher, quoique certes moindre que s' il n' avoit
pu pécher. " ceci suppose qu' il y a deux sortes
ou deux degrés de liberté : celle qui ne peut
faillir, comme qui dirait celle des anges, puis,
au-dessous, celle qui a la double chance, comme
l' entendent les hommes.
p142
Adam avait donc reçu cette dernière seulement, la
liberté mobile , afin qu' il y eût lieu à son
mérite ; l' autre liberté, l' infaillible et
l' immobile , lui était réservée plus tard et
proposée en récompense. Mais Adam ne se tint pas à
l' obéissance de l' amour, à cette divine et vraiment
libre servitude, et, trompé par l' image d' une
fausse liberté, se retournant vers soi, il se
préféra par orgueil à Dieu ; et il devint esclave
de qui l' avait vaincu, c' est-à-dire de lui-même :
" car que pouvoit-il aimer après Dieu d' où il tomboit,
lui si sublime esprit, que pouvoit-il aimer sinon ce
qui s' offroit à lui de plus sublime après Dieu,
c' est-à-dire son propre esprit même ? " et dans tout
ce qu' il a paru aimer depuis, l' or ou quoi que ce
soit, c' est toujours lui au fond, toujours son
esprit qu' il aime (je ne fais que traduire en
abrégeant) ; car cet amour unique a pris mille
formes : " cet amour, par lequel il sembloit
vuloir jouir en quelque sorte de lui-mê à défaut
de Dieu, n' a pas tenu en soi non stetit in se ,
mais à l' instant a senti son indigence et qu' il ne
pouvoit se donner le bonheur. Et alors, comme le
retour étoit fermé vers Dieu, cette source de vraie
félicité dont il s' étoit retranché, il fut poussé
à chercher en bas, à se précipiter vers les
créatures, pour voir s' il n' acquerroit point par
elles ce qui lui manquoit. De là
p143
toute cette légion bouillante de désirs, ces
étroites et dures chaînes que lui font les
créatures aimées, et cet esclavage où il est,
non-seulement de lui-même, mais de tout ce qu' il
enserre par amour de lui. Car, encore une fois,
dans son amour de toutes choses, c' est toujours lui
avant tout qu' il chérit ; dans ces jouissances
réitérées, c' est toujours de lui-même, et avec un
reste de noblesse, qu' il prétend jouir. "
il m' est arrivé déjà de nommer M De La Rochefoucauld
en rapprochement avec nos jansénistes ; pour le
coup, voilà, ce me semble, du La Rochefoucauld
complet, non pas en maximes détachées, ironiques,
sans racine et sanslien, mais sous forme de
vérités rattachées à l' arbre, et dans lesquelles
on peut tout suivre, depuis la première racine
fatale jusqu' au drnier fruit empoisonné au bout
du rameau.
Dans ce pays de l' amour-propre, où, malgré
tant de découvertes, il reste encore bien
des terres inconnues, Jansénius n' avait
point touché ni débarqué sans doute aux points
les plus brillants ; mais, comme pilote, il
en avait fait le tour.
Chez Milton, au chant second du paradis , quand
les anges rebelles, précipités dans la vaste plaine
informe et déserte, dans les régions de malheur,
s' y reconnaissent pourtant et commencent à s' y
faire une patrie, chacun d' eux reprend une image
et comme une ombre de ses goûts et de ses fonctions
dans le ciel. Les uns se jouent dans l' air sur
l' aile des vents, les autres gouvernent et agitent
des chars de feu. D' autres esprits plus tranquilles,
retirés dans une vallée silencieuse,
p144
chantent sur des harpes, avec des sons angéliques,
leurs propres hauts faits et le malheur de leur
chute par la sentence des batailles. Mais d' autres,
nous dit Milton par la bouche de M De Chateaubriand,
d' autres en discours plus doux encore (car, si la
musique charme les sens, l' éloquence s' adresse à
l' âme même), " d' autres, assis à l' écart sur une
montagne solitaire, s' entretiennent de pensées
plus élevées, raisonnent hautement sur la providence,
la prescience, la volonté et le destin ; destin fixé,
volonté libre, prescience absolue ; ils ne trouvent
point d' issue, perdus qu' ils sont dans ces tortueux
labyrinthes. Ils argumentent beaucoup du mal et du
bien, de la félicité et de la misère, de la gloire
et de la honte : vaine sagesse ! Fausse philosophie,
laquelle cependant peut, par un agréable prestige,
charmer un moment leur douleur ou leur angoisse,
exciter leur fallacieuse espérance, ou armer leur
coeur endurci d' une patience opiniâtre comme d' un
triple acier ! "
eh bien ! Quelque chose de cette beauté philosophique,
de cette toute spirituelle éloquence d' une théologie
insondable et sublime, dont le sentiment émane
et plane dans le passage de Milton, -quelque
ombre, quelque souffle de cela m' est rendu par
Jansénius en tout ce qu' il dit de la volonté libre
et de la servitude régnante d' Adam dans l' éden,
de sa sérénité et de son calme, de son absolue
indifférence, de sa persévérance aisée, et
pourtant de sa chute.
Le péché une fois commis, Jansénius, à la suite
d' Augustin, en définit la nature, en touche la
racine même et en poursuit toutes les ramifications ;
c' est de la psychologie profonde, de la très-fine
anatomie, et,
p145
selon moi, assez irrécusable en ce qui est du fait
(explication à part) et du résultat décrit. En quoi
consiste cet état formel de péché, que tantôt on
appelle la mort de l' âme , tantôt l' aversion de
Dieu , et auquel on inflige toutes sortes de
noms ? Il consiste en un seul point essentiel,
si l' on touche sa racine, la concupiscence,
c' est-à-dire la perversion de la charité et de la
bonne volonté, de la volonté primitivement animée
d' amour divin. Pour cette perversion décisive, pour
ce renversement fondamental, il a suffi d' un seul
choix libre en vertu duquel, une fois, l' homme
préféra la créature à Dieu ; et, pour recouvrer
ce qu' il a été si facile de perdre, un autre choix
libre est impuissant : " car la volonté, notez-le
bien, cette volonté mauvaise est tombée à l' instant,
comme du lieu le plus haut, avec une telle
impétuosité sur elle-même, qu' elle a imprimé dans
l' âme trop préférée un vestige profond, une
marque semblable à elle, et l' y a laissée gravée ; "
de sorte que ce qui avait été au premier moment
un choix libre s' est aussitôt fixé dans l' organisation,
comme on dirait aujourd' hui, et a tourné en nature.
Je supprime d' énergiques développements. à partir de
cette heure, la volonté de l' homme s' est trouvée
intimement liée et emmêlée avec l' objet qui lui
avait plu, c' est-à-dire avec elle-même, comme dans
une glu inextricable, ne pouvant plus rien faire
obéir (tant elle est empêchée de partout ! ), ni
faire obéir son corps, ni faire
p146
obéir son âme ; punition et talion de la
désobéissance !
Cette cime, cette tête de la volonté apex
voluntatis , qui auparavant montait vers Dieu
et s' y rattachait avec une chaîne d' or, la chaîne
une fois coupée, est donc tombée de haut en bas,
et elle demeure assujettie et comme tirée par un
poids qui y pend, et que nul que Dieu dans sa
grâce ne peut relever de nouveau et suspendre ;
ou plutôt elle est elle-même ce poids qui va
tirant après soi le reste.
Quant à la transmission du mal originel, ceci posé,
elle est simple ; elle s' opère selon les lois de la
filiation même qui veulent que le fils représente et
exprime les parents : " chez Adam, dit
Jansénius, le péché a commencé par le sommet de
l' âme qui désertoit son Dieu, et de là, pénétrant
en lui jusqu' aux dernières et infimes régions du
corps les plus éloignées de leur principe, il
les a d' autant plus troublées ; mais, au contraire,
dans la postérité d' Adam, il commence par le corps
même, par ces régions basses transmises dans le
péché, et remonte de là à la cime de l' âme ; de
sorte que, dans le péché d' Adam, c' est la volonté
qui a déterminé le désir, et que, dans celui de ses
descendants, c' est le désir qui détermine la
volonté. "
on conçoit maintenant comment Jansénius,
Saint-Cyran et les leurs, attachaient, avec saint
Augustin, tant d' importance à cette question de
la peine des enfants morts sans baptême,
question malencontreuse
p147
dans sa forme, capitale quant au fond, qui comprenait
en effet toute la théorie du mal originel et en
dépendait. On conçoit comment ils soutenaient
d' autres propositions très-scandaleuses au sens
commun et à l' optimisme modéré des chrétiens
ordinaires ; celle-ci, par exemple, que
toutes les oeuvres des infidèles sont des
péchés, et que les prétendues vertus des
philosophes sont des vices . A seizième siècle,
dans les bulles des papes Pie V et Grégoire Xiii
contre les opinions que Baïus prétendait dès lors
renouveler de saint Augustin, plusieurs de ces
propositions avaient été condamnés, et notamment
celle-là même sur les oeuvres des infidèles et
des philosophes païens. Elle est pourtant
expressément de saint Augustin et tient à toute
la racine de sa théologie. Aussi, lorsque Jansénius
en vient à la discuter et à rappeler qu' elle est la
vingt-cinquième proposition condamnée dans la
bulle, il avoue qu' il est dans l' embarras :
" quapropter ingenue fateor mihi hîc aquam haerere,
nec aliud impraesentiarum occurrere quod respondeam,
nisi id, etc... " et il cherche à montrer que le
saint-siége n' a pu blâmer cette proposition que
comme intempestive et offensive pour
quelques-uns, et non pas comme hérétique et fausse :
" car qui voudroit croire, s' écrie-t-il, que le
siége apostolique, qui a tant de fois approuvé
et qui s' est approprié la doctrine de saint
Augustin, soit venu à condamner comme hérétiques,
erronées et fausses, des sentences de ce même
Augustin, et des sentences qui ne sont pas des
opinions accessoires et jetées en passant dans
le feu du discours, mais des plus inhérentes à
l' ensemble même de ses écrits, et les bases de
sa doctrine du libre arbitre et de la grâce ?
-personne, ajoute-t-il,
p148
ne voudra croire cela, hormis le téméraire qui
voudroit croire en même temps que le siége
apostolique s' est trompé ou autrefois ou maintenant,
et qu' il est en contradiction avec lui-même. "
Jansénius, en d' autres endroits, réitère ce
dilemme incommode, et on peut conjecturer qu' il
s' en embarrassait moins au fond, qu' il n' en
voulait embarrasser les utres, et Rome tout
d' abord.
à le bien prendre pourtant, il n' était peut-être pas
si heureux pour les jansénistes de réussir à
contrarier Rome sur un point de détail, où Rome
ne faisait que céder à une pensée conciliante,
à une sorte de progrès d' opinion conciliable avec
la foi, et où elle ne se départait, après tout,
de saint Augustin que pour retrouver saint
Clément D' Alexandrie et d' autres pères plus
exorables. Jansénius, à ces coins anguleux de
doctrine, trouvait moyen de tourner à la fois le
dos à Rome et à érasme, à la prudence catholique
et à la tolérance humaine. Personne ne lui en
sut gré. à force d' être logique, il oubliait trop
tout ensemble d' être habile et charitable.
Dans trois livres consécutifs, Jansénius traite de
l' état de pure nature . On donne ce nom à un état
où l' on suppose que Dieu aurait pu créer l' homme
sans péché, mais sans foi, sans grâce, sans charité
surnaturelle, sujet à la mort, aux passions ; c' est
en un mot la condition même où les pélagiens et
Jean-Jacques supposent que l' homme se trouve
actuellement ou essentiellement. Les théologiens
scholastiques ont seulement soutenu que cette
condition était possible, si Dieu l' avait voulu :
Jansénius,
p149
au contraire, s' efforce de réfuter profondément
la possibilité d' un tel état sans la chute, et à
le montrer incompatible avec la bonté et la justice
du créateur. Il s' attache à faire ressortir toutes
les misères inhérentes à un tel homme, et
l' incapacité où il serait d' atteindre à aucun
bonheur véritable ; par conséquent il ne peut voir
dans un pareil état, peu différent du nôtre, qu' une
peine aussi et la suite du péché. Tout ce qu' on
peut alléguer contre l' état de nature, tant
préconisé depuis par Rousseau, se trouve avec
surabondance dans cette portion de l' augustinus .
Mais, chose singulière ! Jansénius, qui nous
semble en cet endroit avoir déjà Rousseau (sous
le nom de Pélage) pour adversaire, se rencontre
tout d' un coup face à face en opposition formelle
avec les mêmes pontifes Pie V et Grégoire Xiii,
qui ont jugé condamnable chez Baïus l' assertion que
voici : " Dieu n' auroit pas pu conformément à sa
bonté, à sa justice créer, dès le commencement,
l' homme tel qu' il est aujourd' hui, " c' est-à-dire
tellement dénué de bonheur et des moyens d' y
atteindre. Ici Jansénius exprime de nouveau,
et très-au long, son étonnement, son embarras de
cette rencontre : haereo fateor... :
" que si, en soutenant, dit-il, la doctrine de saint
Augustin formelle sur ce point, on doit craindre
d' aller contre le décret de deux pontifes,
on ne doit pas moins redouter, en la reniant, de
blesser bien plus fort le siége apostolique dans
la personne de sept pontifes et plus (Innocent,
Zozime, Boniface, Sixte, Célestin, Léon,
Gélase, Hormisdas, Jean Ii), qui tous ont
p150
déclaré catholique cette doctrine. " enfin, après
avoir bien exposé et comme étalé l' embarras, il ne
trouve d' autre explication, comme tout à l' heure,
que d' admettre que la censure de Baïus, sur ces
points-là, a été une pure censure de précaution
et de prudence, ce qui aurait sa justesse ; mais il
ajoute malicieusement : " que ceux à qui cette
solution ne suffit pas en cherchent une autre, en
se souvenant bien toutefois que l' autorité des plus
récents pontifes ne doit se couvrir et se défendre
qu' à condition de ne pas blesser, ce qui seroit
pire, celle des pontifes anciens et plus nombreux. "
il aime, on le set, à retourner le glaive. On
pourrait, au reste, appeler cela de l' emportement
aussi bien que du calcul, et n' y voir pas moins de
maladresse que de ruse.
Le dernier grand traité ou tome de
l' augustinus roule sur la grâce du Christ
sauveur ; après le description de la maladie,
c' est tout le détail du remède. Cette troisième
partie, la plus grosse des trois qui composent
l' ouvrage, contient elle-même dix livres ; toutes
les espèces de grâce y sont discutées ; les
subtilités des thomistes y sont réfutées ou
réduites à leur sens ; mais, pour cela Jansénius
doit les aborder en détail, les épuiser jusqu' à
satiété, y tremper, à vrai dire, par tous les pores.
Nous nous garderons de le suivre d' un seul pas
à travers ces classifications et ces analyses de la
matière
p151
médicale spirituelle, et dans cette véritable
pharmacopée de la grâce.
C' en est bien assez pour prouver, non pas du tout
que Jansénius eut raison, mais combien, avec ses
duretés et ses pesanteurs, il était un grand et
subtil esprit, et perçant la profondeur des
questions, se posant toutes les difficultés et les
enserrant. Son livre est terminé ou plutôt suivi
par un parallèle qu' il dresse entre la doctrine
des semi-pélagiens de Marseille et celle des
théologiens modernes, Lessius, Molina, Vasquez.
Cet appendice final fut comme la pointe de
l' édifice, qui, plus que tout, attira l' orage.
Avant cet appendice et après le traité même
de la grâce du Christ sauveur , se trouve un
épilogue dans lequel il déclare soumettre son
ouvrage à Rome. Les termes pourtant sont assez
embrouillés : " je suis homme et sujet à l' erreur...,
j' ai pu me tromper. Que si je me suis trompé en
quelque endroit, je sais bien sûrement du moins
que cela ne m' est pas arrivé en prétendant définir
la vérité catholique, mais simplement en voulant
produire l' opinion de saint Augustin ; car je n' ai
pas enseigné ce qui est vrai ou faux et ce qu' on
doit tenir ou rejeter selon la doctrine de l' église
catholique, mais ce qu' Augustin a soutenu qu' on
devoit croire. " c' est ainsi qu' il se range et
s' efface tout entier, en finissant, derrière saint
Augustin ; mais, après ce qu' il a dit autre part de
ce docteur des docteurs, de ce cinquième ou
sixième évangéliste avec saint Paul, on ne peut
voir là-dedans qu' un peu de subterfuge ; et j' avoue
que ce finale équivoque me paraîtrait plus
digne d' un Gassendi ou d' un Bayle, et de tout
rusé qui élude, que de l' altier et croyant Jansénius.
p152
On se figure sans peine, malgré cette précaution et
cette formalité extérieure, l' effet de révolte que
produisit le livre parmi la plupart des théologiens
blessés, chez les dominicains, les jésuites, et à
Rome. On ne comprend pas moins l' embarras qu' il dut
causer à beaucoup de chrétiens moins piqués au jeu,
plus indifférents personnellement à la querelle même,
mais qui le virent tomber et éclater comme une
bombe de discorde. Ils le considéraient comme
tout à fait compromettant , en présence du monde
déjà si éveillé, si façonné aux objections et si
près de trouver le christianisme impraticable.
Il nous faut incontinent entendre là-dessus en
peu de mots quelques grandes voix, Bossuet,
Bourdaloue ; même des hommes qui passent volontiers
pour voisins des jansénistes et qui ne sont que
gallicans, tel que l' abbé Fleury. Sans nous
astreindre pour le moment à l' historique suivi des
querelles, quatre ou cinq traits choisis feront
lumière et achèveront, en la repoussant, de
concentrer la doctrine.
La bulle d' Urbain Viii, promulguée en 1643,
n' avait pourvu qu' à renouveler et à confirmer,
contre l' augustinus , les constitutions de
Pie V et de Grégoire Xiii, sans rien spécifier.
La première dénonciation indicative, le premier
extrait qui se fit des propositions dites de
Jansénius, partit du sein de la faculté de
théologie de Paris et vint du docteur Nicolas
Cornet, alors syndic de cette faculté. Ce fut
dans l' assemblée du 1 er juillet 1649 que le coup
s' essaya. le sieur Cornet, comme l' appellent
dédaigneusement les jansénistes, dénonça d' abord
sept propositions. Le docteur
p153
Sainte-Beuve, pour neutraliser un peu l' effet,
demanda et obtint qu' on substituât à l' une des
sept propositions une autre tirée des molinistes.
Ce docteur Sainte-Beuve dont le nom reviendra
souvent, grande autorité ecclésiastique d' alors,
inclinait aux jansénistes, en se réservant toutefois
une certaine ligne moyenne et une sorte de
tiers-parti. Des commissaires furent nommés pour
examiner les sept propositions, ainsi modifiées.
Après bien des lenteurs, bien des conciliabules
et des factums contradictoires, un arrêt du
parlement mit le holà, et il ne sortit aucune
condamnation publique jusqu' en juin 1653, où le
pape Innocent X publia sa bulle décisive qui
frappait les cinq propositions. Or, Bossut,
encore simple abbé, ayant à prononcer en 1663
l' oraison funèbre de messire Cornet, à qui il
avait de grandes obligations comme à l' un de ses
maîtres, et qui l' avait voulu faire son successeur
en la maison de Navarre, s' exprimait ainsi et
illuminait, rien qu' en y passant, toutes ces
sèches matières :
" deux maladies dangereuses, disait-il, ont affligé
en nos jours le corps de l' église : il a pris à
quelques docteurs une malheureuse et inhumaine
complaisance, une pitié meurtrière qui leur a fait
porter des coussins sous les coudes des pécheurs,
chercher des couvertures à leurs passions... etc. "
p154
Petitot, qui cite ce passage, remarque (et je suis de
son avis en cela) que sous ces traits si définis,
au fond de la pensée de Bossuet, on sent passer
M De Saint-Cyran.
Et Bossuet nous montre le sage Nicolas Cornet
qui ne se laisse pas surprendre à cette rigueur
affectée, et dont la prudence hardie se signale dans
ces malheureuses dissensions sur le libre arbitre
et la grâce :
" comme presquele plus grand effort de cette
nouvelle tempête tomba dans le temps qu' il étoit
syndic de la faculté de théologie ; voyant les vents
s' élever, les nues s' épaissir, les flots s' enfler
de plus en plus ; sage, tranquille et posé qu' il
étoit,... etc. "
p155
faire de l' écueil le port, c' est bien là en effet la
prétention et l' originalité un peu téméraire de la
doctrine janséniste. Et quant aux personnes, à leur
naturel et à leur génie, Bossuet, empruntant à
Grégoire De Naziance une parole sur ceux qui
causent des mouvements et des tumultes dans l' église,
rappelle que ce ne sont pas d' ordinaire des âmes
communes et aibles ; il les qualifie grands
esprits, mais ardents et chauds, excessifs,
insatiables et plus emportés qu' il ne faut aux
choses de la religion :
" notre sage et avisé syndic, continue-t-il, jugea
que ceux desquels nous parlons étoient à peu près
de ce caractère ; ... etc. "
p156
comme cela encore est bien dit et embellit en courant,
embaume presque d' une fleur sobre et rapide ces
sombres bancs sorbonniques ! Poursuivant le fond,
Bossuet préconise l' extrait donné des cinq
propositions, et nous le présente en termes pondérés
comme une vraie quintessence :
" ... aucun n' étoit mieux instruit que le docteur
Cornet toujours du point décisif de la
question. Il connoissoit très-parfaitement et les
confins et les bornes de toutes les opinions de
l' école, jusqu' où elles couroient et où elles
commençoient à se séparer... etc. "
Bossuet, sauf les mesures de langage, pensa
toujours de même sur les cinq propositions. Plus
tard, dans sa lettre au maréchal de Bellefonds,
il déclare qu' elles se trouvent bien vértablement
dans Jansénius, en ce sens qu' eles sont l' âme
du livre . Dans cette oraison funèbre où il
appelle si souvent Cornet grand homme , et où
il cède en ce qui est du personnage à tout l' entrain
du genre, on saisit bien à nu sa pensée sur les
choses, avant les engagements de relations et les
prudences commandées. D' une part, Bossuet, aussi
bien
p157
que Bourdaloue et les autres vrais chrétiens de la
seconde moitié du siècle, proitait de cette
réforme dans la pénitence qui valut ant d' injures
et de persécutions au grand Arnauld, et qui, tout
en triomphant jusqu' à un certain point, laissait
au premier qui l' avait prêchée le vernis d' un
novateur. En morale chrétienne, Bossuet adhérait
donc volontiers à un côté du jansénisme ; mais,
d' autre part, sur la dogmatique, il s' en séparait
profondément. Il jugeait tout à fait inopportune
et malencontreuse, dans l' oeuvre difficile de
ramener le monde et la cour au christianisme, cette
intervention tranchante d' une doctrine tout armée
du premier glaive de l' archange. Génie sensé,
clairvoyant, mais pratique avant tout, il se
préoccupait des difficultés présentes ; avec
une haute prudence pour le temps, il avait
peut-être une moins perçante prévoyance (je l' ai dit)
et moins soucieuse de l' avenir. Je ne parle pas
d' Arnauld très-inférieur de portée en ceci ;
mais Jansénius, Saint-Cyran et Pascal, dans
leurs éclairs parfois visionnaires, devançaient
et rapprochaient les horizons. Du haut de leur tour
d' Hippone, comme je l' appelle, ils plongeaient
déjà au loin et par-delà le dix-setième siècle ;
ils voyaient arriver confusément et grossir la
grande invasion, si l' on n' y prenait garde, et ils
poussaient comme des cris de terreur et de
formidable défense, des cris, il est vrai, qui, en
proclamant trop fortement l' ennemi, avaient pour
danger de l' exciter et de le hâter peut-être.
Jansénius surtout (puisqu' il s' agit de lui en ce
moment), du haut de cette tour qu' il avait gravie
juqu' au dernier degré, voyait venir cette nouvelle
et plus menaçante invasion de l' orgueil humain,
ce qu' avec Saint-Cyran
p158
il appelait l' ante-Christ , et il s' écriait :
" rompez tous les ponts avec l' orgueil, avec la
volonté humaine et propre ; rompez tous les ponts,
même les moindres ; qu' il n' y ait rien, pas une
simple planche de passage entre l' ennemi et vous ;
que ceux qui veulent venir à la sainte cité de
grâce se jettent dans l' abîme du fossé, dans
l' abîme de la providence ; le pont de Dieu se
formera sous leurs pas et ira de lui-même les
chercher. Mais ne leur laissez pas croire qu' ils
peuvent commencer d' eux-mêmes ce pont, qu' ils
peuvent en jeter par leur effort le premier câble
ou la première planche ; car ce commencement fera
planche en effet à tout le reste, et tout
l' orgueil humain à la suite y défilera. "
voilà ce que criait Jansénius, si on le condense
en quelques mots. Bossuet trouvait que c' était là
une crainte exagérée, que c' était, plus que de
raison, être des chrétiens de malheur, des
alarmistes du salut, et qu' en vociférant de la
sorte, on ne réussissait qu' à effaroucher davantage
ceux qui n' avaient déjà que trop d' aversion par
nature.
Je ne sais si je rends avec l' impartialité que je
voudrais et si j' efface, comme il me sied, tout
jugement absolu et toute préférence ; car je ne
tiens qu' à bien marquer les situations et les
vues diverses.
Bourdaloue aussi, l' un de ceux qui, dans la
pratique, usèrent le plus des maximes de la
pénitencerestaurée par port-royal et professée
d' abord dans le livre de
la
p159
fréquente communion
, Bourdaloue qui, en
prêchant, satisfaisait si bien les amis des
solitaires et les lecteurs de Nicole, se crut
obligé en plus d' un endroit, de noter le
jansénisme et de s' élever contre le dogme restrictif
de la prédestination, contre le Christ aux bras
étroits . Ainsi dans cette exhortation
éloquente sur le crucifiement :
" ce n' est pas sans mystère qu' un Dieu mourant ou
qu' un Dieu mort y paroît les bras étendus et le
côté percé d' une lance... etc. "
Fleury lui-même que nous voyons si voisin de
Tillemont, Fleury si scrupuleux, si en garde
contre les envahissements de Rome, mais porté
sans doute par sa modération même à ne pas dépasser
la situation posée et à ne pas franchir l' horizon,
a pu dire, dans un portrait qu' il trace du duc de
Bourgogne, à quel point on avait prémuni ce jeune
prince contre des disputes et une doctrine qu' il
qualifie de pernicieuses . Ailleurs, dans un
éloge de M De Gaumont, conseiller au parlement,
il reproduit sur ce point les aversions on ne
saurait plus amères de ce magistrat : le
jansénisme est l' hérésie la plus subtile que le
diable ait jamais tissue... et notez qu' il les
rend sans les infirmer en rien. Enfin, dans une
lettre à M Pelletier, chanoine de Reims, il
a écrit formellement :
" permettez-moi de vous communiquer une réflexion
dont je suis frappé depuis quelque temps... etc. "
p161
Fleury, il est juste de le remarquer, écrivait ces
choses en 1717, c' est-à-dire quand déjà presque
toutes les mauvaises conséquences du jansénisme
étaient sorties et que les bonnes étaient épuisées.
Je pourrais multiplier les citations et montrer,
dès la fin du dix-septième siècle ou même avant,
la révolution, la réforme augustinienne, tentée
par Jansénius et Saint-Cyran, comme à jamais
perdue en principe, et un préjugé universel élevé
contre elle de la part des plus illustres
défenseurs de l' église, de la part de ceux mêmes
qui avaient pris de cette réforme la morale sévère
et bien des prescriptions pratiques. Irai-je
jusqu' à dire que la théologie régnante était alors
devenue, par une sorte de réaction, formellement
ou insensiblement semi-pélagienne ? Je trouve,
dans un éloge de l' aimable et ingénieux Fléchier
par l' abbé Du Jarry, un mot qui me paraît le
naïf du genre, et qui a pu être écrit d' un prélat
par un prêtre sans choquer personne. Il s' agit des
qualités toutes tempérées et de la nature bénigne de
Fléchier : " l reçut du ciel, avec un esprit
incomparable, dit le panégyriste, ce naturel
heureux que le sage met au rang des plus
grands biens, et qui tient peu du funeste héritage
de notre premier père . " qu' aurait dit, je vos le
demande, saint Augustin en lisant cet éloge
d' un évêque ? Comme si le plus ou moins de
tempérament dans le naturel et dans les passions
faisait quelque chose, quand le principe même n' est
pas régénéré ? Comme si Fontenelle, par exemple,
dans sa froide finesse et sa tiède indifférence,
était plus près d' être chrétien que les natures
impétueuses et bouillantes d' un M Le Maître
ou d' un Rancé ! Quand on en est
p162
venu à écrire ce mot de l' abbé Du Jarry, on a
oublié le dogme fondamental du christianisme. Eh
bien ! Cela ne choquait pas, tandis que saint
Augustin, rendu dans sa substance pure, aurait
choqué.
Le train du temps, les doctrines excessives imputées
à Jansénius et la pente où on les fuyait,
menaient là ; en repoussant la secte, on se jetait
dans le siècle, et on y dérivait. On arriva ainsi
en 89 avec un clergé en partie dissous, en partie
réfractaire. Jansénius, au dix-huitième siècle,
était remplacé par Quesnel, et même parmi les
combattants on ne le lisait guère plus. Mais
le préjugé contre lui régnait et dominait les
secondes disputes. Et si on l' avait lu, l' aurait-on
mieux jugé ? Serait-on revenu sur son compte ?
J' en doute. Car, si j' ai tâché de dégager ici ce
que j' ai presque appelé (Dieu me le pardonne ! )
ses beautés, je n' ai certainement pas assez dit
combien, forme et fond, et le siècle de Louis Xiv
ayant passé dessus, il était nécessairement devenu
illisible, combien il s' était assombri, et à quel
point il eût dû, en somme, paraître à tous prolixe,
d' un latin ardu, insatiable et lourd de preuves,
les offrant souvent blessantes, encore plus
massives, en tout le contraire de Pascal et de ce
goût dominant comme créé par Pascal contre le
jansénisme même.
Et à ce propos, pour clore la matière en la variant,
pour montrer aussi, de la part des nôtres, un
dernier choc à l' idée courante, je n' ai plus qu' un
trait à fournir ; c' est du goût en particulier
qu' il s' agit. On devine assez, d' après ce qui a été
exposé de l' opinion de M De Saint-Cyran sur ce
point, quelle théorie et quelle
p163
esthétique de rigueur découlent, à plus forte
raison, de Jansénius ; mais il n' est pas mal de
tirer à nu ces extrêmes conséquences, car c' est
leur extrémité même qui en fait le caractère.
Parmi les effets de la chute, Jansénius avec saint
Augustin marquait surtout la concupiscence,
le mauvais désir, la mauvaise passion, comme la
source de tous les autres vices ; il la divise en
trois principales espèces : 1 passion des sens ;
2 passion de la science pure ou de la curiosité ;
3 passion de l' excellence ou de la prédominance :
libido sentiendi, libido sciendi, libido
excellendi . La première, la passion sensuelle,
se définit d' elle-même. Il décrit et pénètre
merveilleusement la seconde, cet amour de savoir
pour savoir, sans autre but, sans autre utilité
et agrément ( libido oculorum, l' appelle-t-il
encore, parce que les yeux sont l' organe essentiel
de la curiosité) ; il y ramène tous les savants,
les investigateurs de la nature, ceux que
l' insatiable passion de Faust entraîne et qui
ne rapportent pas leurs acquisitions et leurs
efforts à l' unique et suprême but capable de les
rectifier. Par la troisième passion, la plus
spirituelle de toutes et la plus dangereuse aux
grandes âmes puisqu' elle est précisément celle qui
perdit Adam dans sa gloire, il entend l' amour
ambitieux d' exceller, d' être le premier et comme
Dieu eritis sicut dii , ce que l' apôtre appelle
l' orgueil de la vie superbia vitae , et qui se
lge non plus dans les alentours et comme dans les
faubourgs plus ou moins épars de
p164
l' âme, mais au coeur même de la place, e d' autant
plus haut et en lieu plus inexpugnable que cette
âme est naturellement plus élevée. Or, si nous
nous demandons dans laquelle de ces trois passions
rentre celle de l' art ou du goût, nous voyons que
c' est un composé du premier et du second genre (du
libido sentiendi et du libido sciendi ),
passion d' exprimer et passion de percevoir ; c' est en
effet une combinaison de la perception purement
idéale et de l' expression sensible, et à laquelle se
joint vite la troisième passion, le désir d' exceller
ou dans la création ou dans la perception.
Jansénius, au reste, sait très-bien tirer lui-même
la conséquence, et, au chapitre suivant, il montre
qu' il ne faut céder à aucune concupiscence, pas
plus aux spirituelles et aux délicates qu' aux
grossières. On sait qu' Augustin se reprochait les
larmes qu' il avait versées sur Didon ; il allait
plus loin encore et jusqu' à se reprocher le plaisir
qu' il prenait aux saints cantiques, lorsqu' en les
écoutant il se laissait conduire, par mégarde, au
son plutôt qu' au sens : " je pèche d' abord sans le
sentir, disait-il, mais ensuite je m' aperçois que
j' ai péché ; in his pecco non sentiens, sed
postea sentio . " on s' y perd, on est dans les
derniers raffinements du bien. Ce dévot qui croyait
pouvoir assister à l' opéra, moyennant qu' il tînt
les yeux fermés tout le temps, était bien loin du
compte. On reconnaît combien cette théorie de
Jansénius et d' Augustin s' accorde (sauf ce qu' il
y a de charmant dans les aveux d' Augustin) avec
tout ce que nous avons entenu là-dessus de la
bouche de M De Saint-Cyran. On ne reconnaît pas
moins
p165
combien, sur ce point comme sur d' autres plus
essentiels, on tourne le dos à Rome, à la religion
romaine. Or maintenant, si nous ouvrons un auteur
aussi peu janséniste que possible et très-distingué
littérateur en son temps, le père Bouhours qui,
avec Pellisson, Fléchier et Bussy-Rabutin,
rendit des services à notre prose dans l' intervalle
de Pascal à La Bruyère, si nous feuilletons sa
manière de bien penser dans les ouvrages de
l' esprit , qui a eu de la vogue, nous y lisons
précisément la critique de cette théorie. L' auteur
suppose qu' Eudoxe, l' un des deux interlocuteurs
qu' il met en scène, a fait un recueil de quelques
fausses pensées.
p166
Cela s' appelle une page de bon sens, d' un bon sens
net et vif, un peu menu et superficiel toutefois.
Non que je prétende que le père Bouhours ait tort
en conclusion, et que le plaisir qu' on prend aux
belles choses soit une preuve de corruption.
Pourtant la théorie qu' il raille si à l' aise, et
dans un exemple commode, a de la profondeur ;
c' est celle d' Augustin, de bien des grands
chrétiens. Il y faudrait opposer des raisons
puisées dans le christianisme même, quand on est
chrétien, ou du moins dans la nature humaine,
si l' on tranche du philosophe.
p167
Mais point ; c' est déjà ici, chez l' auteur jésuite,
la manière de Voltaire, la raillerie badine et qui
court, un faux air du même goût libre et dégagé.
Quelques jésuites, gens du monde, et le père
Bouhours en particulier, bien qu' il fût un peu
trop bel-esprit et trop amoureux de devises,
avaient assez, dès le dix-septième siècle, cette
fleur agréable et prompte, cette pointe fine et
légère que Voltaire, lève du père Porée,
posséda si bien et marqua de son nom :
inscripti nomina regum .
Fénelon, en cela comme en bien des points, opposé
au goût plus inexorable de Bossuet dont la
poétique diffère moins de celle de Saint-Cyran,
Fénelon, dans son admirable lettre à l' académie
française, a trouvé moyen, sans approfondir aucune
de ces questions, et en ne suivant aussi que le goût
courant de sa plume heureuse et de son souvenir ému,
de tracer une sorte de poétique charmante, toute
remplie et comme pétrie du miel des anciens, et
d' y citer même Catulle pour sa simplicité
passionnée . De tels ménagements ne sont
qu' à lui. Mais nous voilà, ce semble, bien loin
de Jansénius, et en effet, pour cette fois, nous
n avons très-réellement fini.
p168
Xii.
Avant de revenir pourtant au fil de notre récit, de
reprendre l' histoire même de port-royal, tant du
monastère que des solitaires, et le détail des
derniers mois que vécut M De Saint-Cyran,
j' ai encore à considérer un ouvrage qui suivit
de près et appuya celui de Jansénius, qui en fut
comme le manifeste pratique et d' application en
France, -le livre de la fréquente communion
que M De Saint-Cyran prisonnier suscita de la
plume d' Arnauld, et qui, paraissant peu après
sa délivrance (en août 1643), lui fut comme une
consolation puissante dans ses derniers moments.
Ce livre, en effet, détermina comme une révolution
p169
dans la manière d' entendre et de pratiquer la piété,
dans la manière aussi d' écrire la théologie. Sans
dire rien de bien nouveau pour les hommes mêmes de
port-royal, lesquels d' ailleurs, à cette époque,
étaient encore très-peu nombreux, sans non plus
embrasser toute l' étendue et la profondeur vive des
principes de Jansénius et de Saint-Cyran, il
proclama et divulgua en un instant au dehors cette
doctrine restaurée de la pénitence, et le fit dans
un style clair, ferme, méthodique, nourri et
comme tissu de citations décisives des pères
et de l' écriture ; il en informa le public, les
gens du monde, les étonna, les fit réfléchir,
les édifia. Ce fut, à vrai dire, le premier
manifeste de ce port-royal de Saint-Cyran, qui
jusque-là était demeuré assez dans l' ombre,
dans une sorte de mystère conforme au genre
d' esprit du grand directeur et à sa manière peu
transparente tant d' agir que de parler. Sa prison
sans doute et la retraite de M Le Maître avaient
fait grand éclat ; mais c' était un éclat ou un
éclair dans le nuage, et le nuage s' était reformé.
Arnauld vint rompre ce voiles, et nettement,
à haute voix, expliquer à tous en quoi consistait
cette doctrine nouvelle de piété et de pénitence,
qui n' était autre que l' antique et unique esprit
chrétien.
L' origine même du livre et l' occasion qui le fit
naître recelaient les orages qu' il excita. La
princesse de Guemené, on l' a vu, se conduisait
ou tâchait de se conduire d' après les conseils de
M De Saint-Cyran prisonnier. La marquise
De Sablé la pressa d' aller au bal un jour qu' elle
avait communié ; Madame De Guemené s' en excusa
sur la défense de son directeur. Le père de
Sesmaisons, jésuite, qui conduisait alors
Madame
p170
De Sablé, n' était pas si difficile. De là
explication entre ces deux dames. Le règlement
de conduite que Madame De Guemené tenait de
M De Saint-Cyran ou de M Singlin fut remis
à Madame De Sablé, et par elle au père De
Sesmaisons, lequel, aidé des pères Bauni et
Rabardeau ses confrères, s' appliqua à le réfuter.
Cet écrit du père De Sesmaisons, à son tour,
revint par Madame De Guemené aux mains de
M Arnauld qui en fut scandalisé. Il y avait,
entre autres énormités de complaisance, que
plus on est dénué de grâce, plus on doit
hardiment s' approcher de Jésus-Christ dans
l' eucharistie . Le père De Sesmaisons était,
en un mot, de cette dévotion aisée dont Pascal
a fait justice ; il était de ceux qui mettent des
coussins sous les coudes des pécheurs , pour
parler avec Bossuet et avec l' écriture, et il
eût donné envie de dire comme dans la ballade de
La Fontaine :
c' est à bon droit que l' on condamne à Rome
l' évêque d' Ypre, auteur de vains débats ;
ses sectateurs nous défendent en somme
tous les plaisirs que l' on goûte ici-bas... etc.
C' est contre ce chemin de velours si bien
indiué par le père De Sesmaisons à ses nobles
pénitentes, qu' Arnauld lança le livre de
la fréquente communion , où il évita d' ailleurs,
en mentionnant l' écrit, de nommer et même de
désigner le jésuite réfuté : discrétion qui fut
p172
en pure perte et ne lui servit en rien auprès de la
compagnie.
Depuis l' introduction à la vie dvote de saint
François De Sales, publiée au commencement du
siècle, aucun livre de dévotion n' avait fait
autant d' effet et n' eut plus de suite ce fut
toutefois en un sens, on peut le dire, différent,
le livre de François De Sales étant plutôt pour
réconcilier les gens du monde par l' onction et
l' amabilité de la religion, et celui d' Arnauld
pour leur en rappeler le sévère et le terrible.
Mais l' un et l' autre vinrent à point et remplirent
leur effet.
Après cela, le livre d' Arnauld, à distance,
reste bien moins aimable à lire, et moins
de vive source que celui de l' évêque de
Genève ; et d' abord il se présente comme
autant dogmatique de forme que l' autre l' est
peu.
Arnauld a pour méthode ordinaire, quand il réfute,
de mettre en tête du chapitre la proposition
de l' auteur à réfuter ; au bas il écrit réponse ,
et il procède à cette réponse comme à une
démonstration de géométrie. Tout est clair, solide,
bien distribué ; les autorités viennent une à une,
au long, à leur rang ; et la conclusion se tire
après entière évidence. Les phrases, bien que
longues et pleines de que , et sentant encore
un peu leur seizième siècle, sont pourtant soumises
à une grammaire rigoureuse, et n' offrent jamais ni
p173
un membre réfractaire, ni une expression louche, ni
une image hasardée. Voilà le grand Arnauld dès son
premier ouvrage, et tel qu' il demeurera jusqu' au
bout ; seulement sa phrase, avec le temps, se
coupera peut-être, se pressera un peu davantage.
Au milieu du farrago scholastique, de la
fadeur ou de la subtilité alambiquée qui corrompait
la théologie d' alors, on conçoit les mérites si
réels de cette manière nouvelle qui parut
excellente à tous les bons esprits.
Par le livre de la fréquente communion , Arnauld
donc, on est en droit de le dire, fit réforme en
style et en méthode de théologie française, comme
firent Malherbe et ensuite Boileau pour les vers,
Corneille pour la tragédie, Descartes pour la
métaphysique, Pascal pour le génie même et la
perfection de la prose, Madame De La Fayette
pour les romans, Domat pour la jurisprudence.
Quand Boileau admirait tant Arnauld, il lui
devait cela en effet comme à un puissant devancier
et auxiliaire dans l' assainissement du goût.
Bien des réserves ou du moins des observations sont
à faire à côté et au sein de l' éloge. L' appareil
logique, chez lui, est et resté toujours en avant ;
la forme géométrique s' applique perpétuellement aux
questions morales. Ce n' est pas l' ordre et le
mouvement intérieur qui le guide et qui engendre,
pour ainsi parler, la composition de son discours.
Son ordre polémique et logique, dans les pensées
et dans le style, est opposé
p174
à l' ordre naturel et insensible, autant qu' à celui
de l' art véritable, et manque de vie. L' horreur de
l' équivoque le jette dans les redites, l' enferme
dans des compartiments sans cesse définis. On sent
une volonté active qui meut une intelligence
vigoureuse, mais rien d' autre ne transpire du
dedans ; il n' y a, pour parler avec les anciens
rhéteurs, que les tendons, les cordes et les nerfs
de la pensée, jamais la couleur, jamais le suc et
le sang. Nul timbre, nul souffle ému, seulement
une durable et impétueuse haleine qui ne se lasse
pas, mais qui lasse, une sorte de véhémence
dynamique à remuer toutes ces propositions, à
enchaîner tous ces textes, à gouverner toute cette
trame. Et lorsqu' on vient à y distinguer, dans cette
trame, quelque place particulièrement brillante ou
vivante, c' est à une citation des pères qu' elle
est due ; car sa propre expression, à lui, n' est
jamais que celle qui résulte des lois générales de
la grammaire, de la logique, et en ce sens saine,
juste, excellente, mais comme impersonnelle ,
et ne s' imprégnant d' aucun reflet intérieur,
d' aucune nuance. Tel nous semble le caractère,
telle en même temps l' infériorité du grand
Arnauld écrivain. Pascal, Bossuet, Bourdaloue,
surent être également clairs, logiques, solides,
et à la fois être eux-mêmes , vivre sensiblement
dans les vérités qu' ils enseignaient et les faire
vivre pour tous autrement que d' une exposition
abstraite et géométrique. La vérité, si haute qu' elle
soit, a besoin de se faire homme pour toucher
les hommes.
p175
Arnauld remua, ébranla, agita en son temps ; il
convainquit, il ne toucha pas, ou du moins, depuis
que le feu particulier à ces querelles s' est éteint,
il a cessé complétement de toucher, tandis que
Pascal, Bossuet, Bourdaloue encore, sont restés
vivants, et qu' ils continuent de parler à ceux-là
même qui ne croient pas à leurs doctrines comme
absolues vérités. De tout ce qu' a enseigné et
proclamé Arnauld, il s' est fait deux parts :
1 les vérités logiques et de grammaire qu' il a
contribué à fonder, à éclaircir, ont passé dans
l' héritage commun, et, n' étant marquées à son
effigie par aucu cachet individuel, ne lui sont
pas rapportées ; 2 les autres vérités ou propositions
plus particulièrement théologiques, sur lesquelles
l' intérêt a cessé, sont restées chez lui classées,
ensevelies dans ses quarante-deux tomes, et on ne
va pas les lui redemander, puisque rien d' essentiel
à l' écrivain ne les entoure d' un jour immortel :
de sorte qu' on se passe très-aisément de lui et
de son souvenir, tant pour ce qu' on lui doit
directement que pour ce qu' on a répudié.
Et cependant, tout l' atteste, Arnauld a été l' une
des personnes les plus actives, les plus originales,
les plus caractérisées de son temps, un symbole
d' ardeur et de candeur : comment rien, à peu près
rien de cela ne s' est-il peint en ses écrits ?
Comme les grands avocats et les grands acteurs,
Arnauld a eu toute une part importante et la
plus grande, j' ose le croire, de son génie et de
ses qualités, qui n' a point passé dans ses ouvrages,
qui s' y est figée plutôt que fixée. C' était un
grand avocat de sorbonne ; son vrai cadre ne sort
point de cette lice ; il l' y fallait voir, héroïque
jouteur, courir et lutter. il avait du lion, comme
p176
l' a dit de lui l' évêque de Montpellier, Colbert,
lequel tenait aussi de cette race léonine ,
pugnace et généreuse. Lorsque Arnauld parlait,
le feu, la couleur, la vie, étaient dans ses
paroles, respiraient dans ses arguments ; pour
le peindre avec Bossuet, il charmait agréablement,
il emportait presque la fleur de l' école ; il
était beau de cette beauté dont la dignité doctorale
reluisait alors. Quand il écrivait, caché, n' osant
paraître, et qu' il était lu tout vif par un public
passionné pour ces questions, par des lecteurs pour
ou contre enflammés, il semblait encore le même ;
c' était de la parole toujours. Et pourtant, la
matière se refroidissant, on allait trop tôt s' en
apercevoir, à part la doctrine, à part un certain
mouvement vigoureux, mais abstrait et décoloré,
à part la lucidité, la fermeté, l' ordre, la
méthode, qualités chez lui insatiables, il n' y
avait pas dans ces pièces écrites de quoi représenter
longtemps le grand Arnauld en personne. Pour clore
d' un mot, il n' était pas surtout un écrivain .
Non, chose singulière ! Jamais peut-être une seule
fois dans ses quarante-deux volumes in-quarto,
jamais une expression qui attire et qui fixe, qui
reluise ou se détache, qui fasse qu' on y regarde
et qu' on s' en souvienne, une expression qui puisse
s' appeler de talent ! S' il est lumineux, c' est d' une
lumière uniforme et qui ne va pas au rayon. Il n' a
pas, que je sache, rencontré un de ces hasards de
plume qui n' arrivent qu' à un seul.
p177
Nous avons de ns jours (et pourquoi nous le
refuser ? ) un exemple plus brillant à certains
égards, moindre assurément à certains autres, un
analogue du grand Arnauld écrivain, dans la
personne de M De La Mennais. Supposez ce
dernier, en effet, sans cette imagination à la
Jean-Jacques qui colore son style, qui sillonne
et revêt sa dialectique, et y donne parfois
physionomie : réduisez-le à sa vigueur d' escrime,
à sa lucidité logique, à la pure invective
déclamatoire, à ce qu' il est déjà si sensiblement
pour nous dans bien des pages de ses anciens écrits ;
figurez-vous enfin M De La Mennais moins la
faculté de métaphore et sans l' éclair du glaive :
vous aurez, pour la manière, quelque chose comme
le grand Arnauld. Or, M De La Mennais,
ainsi réduit, serait déjà très-peu lu et
rentrerait presque dans la condition d' Arnauld.
Je ne fais que brusquer ici le grand portrait déjà
ébauché ailleurs et que la suite achèvera. Nous
avons plus de cinquante ans encore à vivre avec
Arnaul militant. Nous serons aidé, pour le
saisir dans son entière portée et constance, par
tout ce qui se ramassera en chemin sur lui et les
siens. Goethe a remarqué
p178
que souvent, à la fin d' une nation, d' une famille,
un individu surgit, résumant toutes les qualités
des aïeux. Ainsi le docteur Arnauld : dernier né,
il concentre en lui, dans son petit corps, il
redouble tout l' esprit et le feu de la race.
Voilà une bonne clef, ce semble, pour entrer
chez lui quand il nous plaira. Nous aurons aussi
à emprunter sur son compte d' admirables traits de
crayon de Du Fossé et de Boileau.
Gui Patin peu flatteur, même quand il loue, nous
l' a posé au physique avec une brusquerie piquante :
" M Arnauld est un petit homme noir et laid... "
il est vrai qu' il ajoute comme pour réparer : " c' est
un des beaux esprits qui soient aujourd' hui dans le
monde. " bel esprit, non ; ce terme, je le sais,
est relatif ; dans ce qu' il signifie pourtant
d' essentiel, c' est-à-dire de brillant ou de léger, il
ne va point à Arnauld. Gardons-le pour Pascal,
même pour Hamon.
Il n' a été question jusqu' ici que de la forme et du
style de la fréquente communion ; le fond du
livre nous est assez connu d' avance par ce que nous
savons de la doctrine de Saint-Cyran. Il
s' agissait d' établir, par l' autorité des pères et
de la tradition, la nécessité de la conversion
intérieure avant l' extérieure et préalablement aux
sacrements, la véritable repentance exigible du
pécheur avant la confession, la contrition du coeur
(avec amour de Dieu) avant l' absolution, la
p179
pénitence contrite pratiquée et accomplie avant la
communion. En maintenant les sacrements, et
précisément parce qu' on les maintenait plus
parfaits et plus saints, il s' agissait de montrer
combien il faut être renouvelé intérieurement
déjà pour oser les aborder, et combien il est
sacrilége d' y venir chercher un remède superstitieux,
cérémoniel et comme mécanique, sans être déjà plus
ou moins avancé dans la voie de guérison spirituelle.
L' autorité sur laquelle Arnauld se fondait le plus,
dans les temps récents, était celle de saint
Charles Borromée qui avait restauré la pénitence.
Il fait de saint Charles et de saint François De
Sales un beau parallèle, montrant qu' ils ont eu
chacun la spécialité de don qui convenait à leurs
rôles divers, saint François ayant été revêtu de
douceur, d' attrait et comme d' angéliques rayons,
pour ramener à la mère-église des enfants rebelles,
et saint Charles au contraire ayant été plutôt armé
au dehors de qualités incisives, souveraines,
d' autorité sensible et comme de la verge de
pénitence, pour convertir et contraindre à
l' esprit intérieur des catholiques semi-idolâtres
et dissipés. Je veux citer un coin de ce parallèle,
qui dément presque, par la largeur, la fermeté et
la propriété des termes, ce que je viens d' alléguer
du style et de la manière d' Arnauld :
" Dieu donna de grands appuis à saint Charles pour
soutenir son grand dessein de la réforme de son diocèse,
et u rétablissement de la pénitence,... etc. "
p181
par tout ce qu' il dit là des qualités héroïques et
infatigables de saint Charles et de cette
magnanimité
intrépide, Arnauld abonde magnifiquement dans son
sens et confesse son propre idal ; sans le savoir,
il se peint lui-même. Mais laissons-le ajouter,
à propos de saint François, quelques traits plus
adoucis, presque délicats, qui vont presque, une ou
deux fois, à la nuance :
" et parce que Dieu destinoit M De Genève à la
conversio des hérétiques, ainsi que m le cardinal
Du Perron le reconnoissoit avec tout le
monde ! ... etc. "
il n' y avait certainement, à cette date de 1643, que
très-peu de pages de ce ton et de ce nombre en prose
française, je veux dire dans le français moderne
d' après Balzac et Vaugelas, qui allait devenir
celui du siècle.
Ce genre d' agrément s' en mêlant, le coup porta
aussitôt ; le voeu de M De Saint-Cyran fut
vérifié : Arnauld, selon l' institution du maître,
se trouva d' emblée reconnu le premier défenseur de
la vérité et son avocat-général contre tous venants.
Ce n' était plus comme pour l' aurelius , dix
années auparavant, un pur succès de théologien ;
nous approchons des provinciales : les
p182
gens du monde, les gens d' épée, les femmes
spécialement (le père Petau s' en plaint),
lisaient le livre et étaient touchées. L' accroissement
des solitaires de port-royal date de là.
De leur côté, les jésuites, blessés moins encore dans
leur doctrine que dans la personne du père de
Sesmaisons, ne furent pas en retard d' emportement
et d vengeance. Un père Nouet, dès le dernier
dimanche d' août, dans la chapelle de la maison
professe de saint-Louis (rue saint-Antoine), se
mit à dénoncer en chaire l' ouvrage qui était à peine
en circulation, et à signaler les soi-disant
réformateurs : " ce sont, s' écriait-il, des personnes
particulières, gens inconnus, qui font comme Calvin,
lequel, avant que de répandre ouvertement son venin,
demeura quelque temps caché dans des grottes
qui sont auprès de Bourges, où j' ai été . "
et les qualifications de phantastique,
mélancholique, lunatique , de scorpion et serpent
ayant une langue à trois pointes , aiguisaient
le tout. Ce père avait professé la rhétorique
précédemment, et son éloquence s' en ressentait.
p183
Le fond du reproche était qu' on voulait rendre
les autels déserts et la sainte table inaccessible,
sous prétexte de les honorer, et qu' il y avait
partie liée (le mot est peu élégant) de couper
les vivres aux fidèles .
Ces sermons du père Nouet, partis du centre même
et du quartier général de la société, firent
vacarme : ils remplirent tout septembre et tout
octobre, huit dimanches consécutifs : tant de
violence ne s' expliquait pas. Le maréchal de Vitri,
qui y assistait au début, dit tout haut en sortant,
" qu' il falloit qu' il y eût anguille sous roche,
et que les bons pères ne s' échauffoient pas
d' ordinaire si fort pour le pur service de Dieu. "
l' archevêque de Tours, Le Bouthillier
(oncle de M De Chavigny et de l' abbé de Rancé),
présent à l' un de ces sermons, et l' un des
approbateurs du livre d' Arnauld, fut encore plus
surpris ; car c' était le père Nouet en personne
qui, quelques mois auparavant, et après lecture,
avait rédigé l' approbation en latin et en français
signée du prélat. Il y avait en tête de la
première édition des approbations imprimées de seize
évêques ou archevêques, et de vingt docteurs de
sorbonne ; ces personnages avaient leur part dans
l' injure. Assemblés alors pour d' autres affaires
auprès du cardinal Mazarin, les évêques se
plaignirent du scandale et demandèrent satisfaction.
Le 28 novembre, le pauvre père Nouet, tête nue
et à genoux, assisté de quatre pères de son ordre,
dut signer un acte de désaveu, et ne put
s' empêcher de répandre quelques larmes :
" humiliation involontaire, qui étoit infiniment
au-dessous des excès de ce jésuite, " nous dit
le docteur Hermant qui aurait voulu je ne sais
quoi.
p184
Le savant et respectable père Peteau qui, pour
réparer l' incartade du père Nouet, se mit aussitôt
à écrire un gros livre contre celui d' Arnauld,
commence lui-même son premier chapitre en rappelant
cette coutume d' une ancienne cité d' Italie, selon
laquelle tout particulier qui voulait propser une
nouveauté devait paraître en public la corde
au col, attachée d' un noeud coulant , de telle
sorte que, si sa nouveauté n' agréait, il fût
incontinent étranglé : " cette façon, ajoute
l' excellent Denys Petau qui pense à Arnauld,
pourra sembler un peu trop rigoureuse, mais
l' intention en étoit louable, voire elle est
nécessaire... " prenons garde ! Sommes-nous donc
devenus dans nos querelles beaucoup plus cléments
que ces dignes hommes d' autrefois ? Je vois
surtout en eux plus de mauvais goût.
Le père Petau, ce profond auteur de la doctrine
des temps et des dogmes théologiques ,
était peu habitué à se produire en français ;
il ne s' y aventurait qu' à son corps défendant,
et cela saute aux yeux ; on se retrouve avec
lui d' un bon quart de siècle en arrière du
français d' Arnauld. " il seroit marri , dit-il
tout d' abord, de le blâmer d' autre faute que
d' un erreur d' entendement. " il montre toutefois
que ledit sieur Arnauld use de finesse et
baille le change . Puis viennent des comparaisons
empruntées à l' alchimie, à la sorcellerie. Ce qui
frappe dans cette discussion poudreuse autour de
la fréquente communion , c' est combien ce
p185
livre gagne à la confrontation de tous ces autres
styles malsains ou surannés, combien il se détache
par sa clarté, par sa rectitude de parole : on
comprend véritablement alors le succès. Le
prédicateur Hersent eut l' idée de se présenter comme
médiateur entre les disputants : que va-t-il dire
dans sa dédicace au cardinal Mazarin ? " il est
quelquefois nécessaire en ces rencontres qu' il
intervienne un Mercure , je veux dire un esprit
ouvert, tranquille, facile et désintéressé... "
Mercure à propos de l' eucharistie ! -ce fut
bien pis quand l' évêque de Lavaur, Abra Raconis,
s' en mêla, personnage un peu follet, mystifié
autrefois et mitré par Richelieu, étrillé
d' importance alors par les jansénistes : il alla
même en mourir, dit-on, sous le coup, en son
château de Raconis (1646). Boileau, depuis, l' a
niché dans un vers. Une accusation piquait surtout
le prélat de cour, dans les réponses qu' il
s' attira : on lui reprochait d' avoir le style de
la classe , et non celui
p186
du grand monde. Raconis dédia sa réplique,
intitulée : brève anatomie du libelle...,
au prince de Condé, comme au généralissime du parti.
Ce prince, en effet, avait lancé en 1644 des
remarques chrétiennes et catholiques sur le
livre de la fréquente communion ; à la vérité
son nom ne se trouvait pas en tête, mais il était
dit dans le titre que l' écrit était imprimé
par commandement . On devina ; personne de
port-royal ne répondit à l' adversaire sérénissime.
Ses illustres enfants, Madame De Longueville
et le prince de Conti, se chargeront bientôt des
excuses et de la rançon.
Il nous faut sortir de cette mêlée. Les jésuites,
battus dans la forme, avaient ressaisi sous main
leurs avantages. Au plus fort de la controverse
qu' excitait le livre d' Arnauld (mars 1644), ils
parvinrent à circonvenir assez la reine-régente et
le cardinal Mazarin, pour que l' ordre fût donné à
l' auteur d' aller à Rome défendre son ouvrage devant
le tribunal de l' inquisition. Mazarin, en cédant
là-dessus, n' avait pour but que de donner gage à
la société et d' en tirer des services au début
de son ministère ; le chancelier Seguier y mettait
plus d' animosité. Ce procès soudain, auquel on eût
voulu soumettre et comme déporter Arnauld, avait
surtout pour prétexte théologique une phrase que
M De Barcos avait assez maladroitement jetée
dans la préface du livre, en la revoyant, et où
il était dit de saint Pierre et de saint Paul
qu' ils étaient deux chefs de l' église qui n' en
font qu' un . Il s' agissait d' expliquer cette
proposition, qui a fini, en effet, par être
isolément censurée. L' université et la sorbonne
en particulier, le parlement aussi, toutes les
puissances gallicanes, s' émurent à cette idée
d' expédier
p187
Arnauld à Rome, et y élevèrent obstacle. Le
cardinal-ministre, au bruit qu' on en fit, s' excusa
sur ce qu' étant étranger, il ne pouvait savoir
encore tous les usages du royaume, et il renvoya au
chancelier. à ne consulter que le jeune docteur
lui-même, naïf, ardent autant que véridique, il
serait allé droit sur l' écueil volontiers : il se
voyait déjà en lice devant ces juges de l' inquisition
(le mot à Rome était plus terrible que la chose),
foudroyant ou éclairant ses adversaires, et
reconquérant les alentours du saint-siége à
l' esprit d' antique vérité. Ce rôle généreux et
théologiquement chevaleresque lui souriait ainsi
qu' à quelques-uns de ses amis ; plusieurs personnes
du monde, qui, sur cette nouvelle, accoururent le
complimenter à port-royal, Madame De Longueville,
qui y parut comme les autres, bien que séparée
encore de sa conversion par toute la fronde,
M De Chavigny, M Bignon, M D' Andilly
lui-même, les uns par idée de déférence, les
autres par idée d' éclat, y penchaient et
conseillaient l' entreprise : " oui, il falloit,
s' écrioit-on, il falloit aller à Rome défendre
hautement la vérité ; on en reviendroit glorieux,
et après cela les ennemis n' auroient plus rien à dire. "
nous avons eu de nos jours comme un écho de ces
paroles ; nous avons vu se tenter une pareille
expédition pour Rome : on
p188
sait à quel bruyant naufrage elle a abouti. -l' ordre
de départ accordait une semaine pour se préparer ;
Arnauld, malgré tout, allait se mettre en route,
avec un cortége de docteurs ; mais M De Barcos,
qui, à titre d' auteur de la phrase malencontreuse,
se trouvait son coaccusé et devait être du voyage,
M De Barcos, plus avisé à la fois et moins
curieux de l' éclat, averti d' ailleurs, assure
positivement Lancelot, de desseins très-suspects
contre eux, lui fit dire au dernier moment qu' il le
priait d' agir, ainsi que les amis et auxiliaires,
à leur convenance ; que pour lui, il avait pris
d' autres mesures, et là-dessus il s' absenta.
Arnauld crut alors prudent de l' imiter ; il se
déroba aussi par la retraite, non sans avoir
écrit une belle lettre d' excuses à la reine, et
il trouva successivement refuge chez plusieurs
amis, à couvert, disait-il, sous l' ombre
des ailes de Dieu .
Ainsi commença pour lui cette vie de labeur et de
combat dans la fuite, dans la perscution, cette
guerre de plume du fond des asiles. Depuis ce mois
de mars 1644, il va éviter de se montrer durant
plusieurs années. On le retrouve dans un demi-jour
au monastère des Champs, en 1648. Il s' éclipse
de nouveau en 1656, pour ne reparaître qu' à la
paix de l' église en 1668. Après un lumineux
intervalle, il s' évanouit encore en 1679, pour
rester invisible jusqu' à l' heure de sa mort en
1694 ; et sa tombe elle-même fuit les regards.
Voilà, de compte fait, trente et un ans cachés sur
cinquante,
p189
durant lesquels pourtant il n' est bruit que de lui.
Il grandissait singulièrement dans les imaginations
par ce mélange d' éclat et de mystère.
Au moment de s' ensevelir dans la retraite, il
lançait contre la nuée d' in-quarto soulevés
à son sujet, le livre de la tradition de l' église
sur la pénitence et la communion, lequel n' est
guère qu' un tissu des textes des pères, traduits
par M Le Maître, mais dont la préface, de sa
façon, qui forme tout un ouvrage, ripostait avec
force au père Petau et arrachait, si l' on s' en
souvient, de si grandes admirations à Balzac.
Une censure restait à craindre du côté de
l' inquisition romaine, si personne n' y appuyait
l' ouvrage déféré et inculpé par les jésuites. Les
évêques approbateurs y avisèrent ; leur nombre
s' était encore accru depuis la première édition,
et allait jusqu' àvingt : ils députèrent à Rome en
1645, comme leur procureur en titre et comme avocat
officiel du livre, M Bourgeois, docteur de
sorbonne, et celui-ci réussit à le faire absoudre
par le saint-office, sans pouvoir rapporter
toutefois de témoignage écrit, ce qui eût été contre
les formes du tribunal. Il a laissé de son voyage
une modeste et judicieuse relation. Parmi les
appuis et protecteurs qu' il trouva dans le monde
romain, c' est justice à nous de mentionner le
cardinal de Lugo, qui, bien que jésuite et l' un
des censeurs de l' Augustin D' Ypres, se prononça
hautement pour l' ouvrage d' Arnauld, et qui même
avait appris le français tout exprès pour être en
état de le lire.
Ainsi, chose remarquable ! Nous aboutissons pour ce
p190
livre de la fréquente communion à un résultat
à peu près inverse de celui que nous avons obtenu
pour le livre de Jansénius. Dans l' affaire
spéculative de la grâce, e jansénisme fut battu
et condamné ; dans l' affaire pratique de la pénitence,
qui concernait la discipline et touchait la morale,
il s' en tira avec plus d' honneur et de fruit.
Quant au fond même, les doctrines exprimées dans
la fréquente communion s' accréditèrent en peu de
temps chez tous ceux qui prenaient le christianisme
au sérieux, et qui ouvent, d' ailleurs, ne
gardaient pas moins leurs préventions contre le
jansénisme ; elles devinrent, dans la belle moitié
du siècle, la règle générale et appliquée.
L' assemblée du clergé de 1657 faisait réimprimer
à ses frais et répandre partout dans les diocèses
les instructions de saint Charles. " ce qui est
certain, écrivait Arnauld en 1686, c' est que les
plus célèbres prédicateurs, même jsuites, se font
honneur maintenant de louer en chaire le délai de
l' absolution pour les péchés mortels d' habitude,...
et plusieurs autres cas, et qu' il n' y en a plus qui
osent parler contre. " Bourdaloue en particulier,
le plus solide, le plus scrupuleux, le plus
janséniste des jésuites, et de qui l' on a pu
dire que c' était Nicole éloquent ; lui que
Boileau associait et subordonnait à la fois si
délicatement à son amitié pour le grand Arnauld
en ces nobles vers :
enfin, après Arnauld, ce fut l' illustre en France
que j' admirai le plus et qui m' aima le mieux ;
et qui traçait pourtant d' Arnauld le portrait
reconnaissable
p191
que nous avons vu ; Bourdaloue, dans un endroit
même de ses pensées où il croit devoir se séparer
de la doctrine réputée janséniste en la forçant un
peu et la grossissant pour la mieux réfuter, -dans
le célèbre chapitre sur le petit nombre des élus ,
-s' écrie :
" non, certes, il ne s' agit point seulement de les
recevoir, ces sacrements si saints en eux-mêmes et
si salutaires, mais il faut les recevoir saintement,
c' est-à-dire qu' il faut les recevoir avec une
véritable conversion de coeur ; et voilà le point
de la difficulté... etc. "
or, je le demande, que disait autre chose M De
Saint-Cyran à saint Vincent De Paul, qui
pourtant, à ce qu' il paraît, s' en choquait comme
d' un échec porté à l' efficace des sacrements ?
Que sentait autre chose M Le Maître, en entendant
M De Saint-Cyran en prière près du lit de mort
de Madame D' Andilly ? Que faisait Arnauld enfin,
dans le livre de la fréquente communion , sinon
de ruiner la suffisance de ce demi-christianisme
de bien des confrères de Bourdaloue ? Bourdaloue,
Bossuet, Massillon, sont donc, sur l' article
de la pénitence, des disciples, certainement de
saint Paul et des pères, mais aussi du grand
Arnauld, qui le premier en rouvrit le canal dans
le siècle, et en remit en circulation les maximes.
p193
Mais il arriva alors ce qui se voit le plus souvent :
tout en gagnant par le fond, Arnauld ne triompha
point également par l' apparence ; ses maximes,
ses prescriptions prévalurent, mais l' idée qu' il
les avait lui-même poussées à outrance, demeura.
Xiii.
Nous avons quelque peu nticipé surl' endroit du
récit qui nous reporte à la sortie de prison de
M De Saint-Cyran : il s' agit d' assister aux
derniers mois de ce grand homme, et de reprendre
l' histoire de son oeuvre dans la persone des
religieuses et des solitaires.
à peine rendu à la libre action, et les premières
effusions passées, M De Saint-Cyran s' était
remis à sa vie enfermée et saintement studieuse.
Son soin le plus pressé fut d' implorer, d' interroger
la volonté de Dieu sur le genre de travail auquel
il aurait à s' appliquer d' abord. Il fit dire des
prières pour cela à port-royal et en demanda près
de toutes les personnes amies dont il savait la
piété. Il envoya même à ce dessein Lancelot chez le
bonhomme et saint homme Charpentier (le
supéieur des prêtres du mont Valérien), afin
d' entendre
p194
si cette bouche pure et simple n' aurait pas quelque
pensée particuière à lui indiquer. M Charpentier,
l' étant venu voir avant sa détention, lui avait fait
un touchant récit de l' état de la religion à
Angers, à Saumur, et lui avait dès lors donné l' idée
d' écrire contre le calvinisme, dont les ministres
gagnaient de plus en plus en cette partie du
royaume. Il renouvela cette même pensée à Lancelot :
M De Saint-Cyran se résolut à la suivre et à
pousser vigoureusement louvrage ébauché, que la
prison seule avait interrompu ; il ne demandait que
deux ans pour le mener à fin : " après quoi nous
devions, dit Lancelot, aller tous à son abbaye,
où il avoit dessein de se faire simple religieux
avec nous, en se démettant de sa charge d' abbé
entre les mains de son neveu. "
M Molé, de tout temps, avait aussi témoigné un
intérêt très-vif pour l' entrprise et la confection
de cet ouvrage : il n' avait pas eu d' abord autant de
crédit que le bonhomme Charpentier pour y
décider son ami ; mais, dès qu' il avait su la
résolution, il s' en était réjoui, et, comme pour
prendre acte, il avait aussitôt fourni de sa
bourse mille écus destinés aux frais soit de
recherches, soit de transcription et d' impression.
p195
Un tel projet, s' il avait pu s' exécuter, aurait eu
effectiiment de grandes conséquences ; on le verra
repris dans la suite par d' autres, par Arnauld et
Nicole, lors de la paix de l' glise en 1669.
On en conçoit tout le sens, toute a portée.
Port-royal, tant accusé de calvinisme par ses
adversaires, n' était réellement pas calviniste
d' intention le moins du monde ; il avait horreur
de l' hérésie en toute sincérité d' âme. M De
Saint-Cyan poussait cela au point (qu' on ne
souri pas ! ) de n' ouvrir jamais un livre hérétique
sans l' exorciser préalablement d' un signe
de croix, ne doutant point, est-il dit, que
le démon n' y résidât actuellement ; il aurait
craint, sans cette précaution, d' être malignement
séuit par les raisons des adversaires en les
isant ; il y avait affinité secrète, en effet,
en même temps qu' horreur naïve. Portroyal
approchait du calvinisme sur les points de la
grâce ; il en différait autant que possible sur
l' article des trois sacrements de pénitence,
d' eucharistie et d' ordre ; et plus il s' en
rapprochait et paraissait y toucher par un point,
plus il lui importait de s' en séparer manifestement
dans l' ensemble, afin de ne laisser aucune
équivoque. L' instinct donc, une certaine tactique
spirituelle, autant que le zèle de conviction,
firent qu' à chaque fois que port-royal fut libre,
respira un peu à l' aise et eut quelque espace pour
se développer à sa convenance, alors aussi on le
revit tenter toujours cette guerre contre les
protestants, par laquelle il se définissait
p196
et se circonscrivait, pour ainsi dire, lui-même au
sein de l' églse, plus sensiblement que par tutes
les réfutations directes. Port-royal, en un mot,
voulait faire comme ces g 2 n 2 raux fid 7 ls ! Ces
valeureux bélisaires, qui, calomniés au-dedans
à l' oreille du maître, ne se vengeaient qu' en
allant aux frontières gagner desbatailles pour lui.
Mais nos dévoués quand même avaient affaire
à un sénat de Venise ou à un omité de salut public,
comme on voura l' appeler qui ne leur tint guère
compte de leurs services et les mit le plus tôt
possible hors d' état d' en rendre de trop prolongés.
Quoi qu' il en soit, M De Saint-Cyran, par cet
ouvrage entrepris ou repris dès sa délivrance,
traçait d' avance le chemin sur ce point comme sur
tant d' autres, et marquait ce qu' il importait à
port-royal de suivre à chaque période de paix,
d' intervalle et de libre haleine.
p197
Comme conduite parallèle à celle-là, et dans laquelle
pourtant on peut croire qu' il entrait un peu plus de
tactique humaine, je relève un trait qui m' indique
avec précision l' aspect que port-royal aurait voulu
se donner et garder à l' égard des rois. On l' accusait
déjà de leur être au fond médiocrement fidèle ; on
s' armait du mars gallicus de Jansénius, de
ce pamphlet tout espagnol, et dirigé contre la
prérogative française à propos de la politique
de Richelieu. Très au fait du reproche et allant
au-devant, Lancelot rend compte en cette façon,
à dessein minutieuse, des sentiments ou des
témoignages de M De Saint-Cyran à la mort
de Louis Xiii :
" durant cet entre-temps arriva la mort du feu roi,
qui, après avoir longtemps langui, mourut le 14 mai,
jour de l' ascension, vers le midi, en l' an 1643... etc. "
p198
port-royal, se sentant malicieusement provoqué à
cet endroit, redoublait donc de soumission
respectueuse et d' agenouillement. Sous la fronde
etaprès la fronde, le soupçon et l' accusation
ayant pris plus de consistance, on s' efforça d' y
mettre encore plus de scrupule. Madame Perier
dans la vie de son frère Pascal, aura grand soin
de noter les sentiments royalistes qui ne le
quittèrent pas, et combien il était intraitable
sur ce chapitre des troubles civils, n' en souffrant
l' excuse sous aucun prétexte, et n' y voyant pas
moins qu' un sacrilége. M D' Andilly, en ses
mémoires, parlant de sa liaison étroite avec
madame Du Plessis-Guenegaud, a également soin
de dire : " notre amitié d' elle et de moi
commença lors des guerres de Paris, où, nous
trouvant ensemble à port-royal aux sermons de
M Singlin, nous parlions aussi hautement pour le
service du roi que l' on pourroit faire aujourd' hui. "
c' est en vertu des mêmes principes qu' Arnauld,
fugitif
p199
dans les pays-bas, écrivait son apologie pour
les catholiques d' Angleterre accusés par Oates
d' avoir conspiré contre leur roi (1678), et
qu' encore, plusieurs années après, lors du
détrônement de Jacques, il lançait contre
l' usurpateur Guillaume son virulen pamphlet
tout royaliste, qui lui apportait de nouvelles
entraves dans l' eil. De même le père Quesnel,
héritier de l' esprit d' Arnauld, défendait la
souveraineté des rois contre Leydecker.
Au dix-huitièmesiècle, dans les mémoires sur
port-royal par le bon Guilbert, nous voyons
l' historien à un certain moment, et lorsqu' il
apprend l' attentat de Damiens, s' interrompre tout
d' un coup durant des pages, pour faire profession
d' obéissance au roi et d' exécration contre les
sacriléges. Enfin de nos jours, l' un des derniers
jansénistes, le respectable M Silvy, s' et
attaché, dans ses brochures, à justifier de cette
obéissance d port-royal aux puissances, de ce
royalisme quan même (vrai pendant du
catholicisme quand même ), et à se bien trancher
et séparer d' avec l' abbé Grégoire qu' on lui
opposait. Malgré tout, malgré ces preuves positives
et ces dénégations sincères, comme si la situation
était plus forteque les hommes, une certaine veine
secrète, sinon de rébellion, au moins d' indépendance
au temporel, n' a cessé de courir dès l' origine
et de se gonfler peu à peu dans la postérité de
port-royal.
L' intervalle de paix et d' étude pieuse, sur lequl
M De Saint-Cyran comptait à sa sortie de
prison, nefut que de courte durée. Il avait paru
de lui, un mois
p200
environ avant sa sortie, un petit catéchisme sous le
titre de théologie familière , composé à la
prière de M Bignon pour l' instruction de ses fils.
Les jésuites cabalèrent assez auprès du conseil de
l' archevêque de Paris pour obtenir de ce prélat
faible et peu éclairé un mandement où il y avait
une phrase contre le petit livre. Ce mandement
était déjà envoyé par les paroisses, lorsqu' on fut
averti à temps ; et M Arnauld auprès des docteurs
du conseil, et Madame De Guemené auprès de
M De Paris lui-même, firent tant d' instance
et de célérité qu' un autre mandement, survenant
le dimanche matin (1 er février 1643), un peu avant
l' heure où l' on devait lire le premier au prône,
le put révoquer et remplacer. Mais, e roi mort, les
ennemis ne se tinrent pas pour battus et
recommencèrent leurs trames autour du conseil de
l' archevêque. Ils voulaient obtenir du moins d' y
faire comparaître M De Saint-Cyran pour qu' il
eût à s' expliquer, se réservant toujours de traduire
ensuite le procès à leur manièe et d' y donner
tournure, quelle que fût l' issue. Ils se prenaient
surtout à un endroit du livret, où M De
Saint-Cyran (dans l' explication de la messe)
avait marqué le père comme le principe, non-seulement
des créatures, mais de toutes les personnes divines,
de toute la trinité et de toute la divinité. On
comprend en effet combien cette face la plus
majestueuse et la plus terrible du mystère était
aussi la plus conforme à la vue de M De Saint-Cyran.
Ses amis et M Singlin lui-même lui conseillaient
de modifier
p201
l' explication. Mais il tint ferme, se fondant sur les
pères, sur les conciles, et soutenant que pour rien,
dût-on en mourir, il ne fallait affaiblir la
vérité ni en déserter le langage. On lui conseillait
encore de se présenter au moins devant le conseil
de l' archevêque par déférence, et la mère
Angélique se permit de l' y exhorter comme les
autres, disant qu' il était toujours bon de
s' humilier. -" pour vous, lui répondit-il,
qui êtes dans cette disposition, et qui
n' engageriez en rie l' honneur de la vérité ,
vous le pourriez faire ; mais, pour moi, je me
briserois devant Dieu (c' était son terme
habituel), si je le faisois. "
cependant l' orage renaissant grossissait au point
de laisser craindre que le monastère, pour le coup,
n' y fût enveloppé, et qu' on ne lui donnât d' autorité
d' autres confesseurs. On s' attendait à une visite par
ordre de l' archevêque, et M De Saint-Cyran en
dut faire retirer tout un restant de papiers qui y
étaient en dépôt. C' est à ce sujet du
renouvellement de persécution, qu' il écrivit à la
mère Angélique une belle lettre qui nous est
comme son rude chant du cygne et son dernier oracle.
On y lisait :
" ma mère, tout ce que vous m' avez écrit est très-sage
et très-raisonnable, et vous ferez bien de le
suivre en cette rencontre, puisque c' est votre
disposition... etc. "
p202
ce que M De Saint-Cyran dit là des faibles
pires quelquefois que les méchants s' éclaire
à merveille de c qu' écrit Retz en ses mémoires
sur e caractère du préat dont il fut le
coadjteur : " je trouvai l' archevêché de Paris
dégradé à l' égard du monde par les bassesses de
mon oncle, et désolé à l' égard de Dieu par sa
négligence et son incapacité... je n' ignorois pas
de quelle nécessité est la règle des moeurs à un
évêque : je sentois que le désordre scandaleux
de celles de mon oncle me l' imposoit encore plus
étroite et plusindispensable qu' aux autres, et
je sentois en même temps que je n' en étois pas
capable... " et encore : " m l' archevêque de Paris,
qui étoit le plus foible de tous les hommes, étoit,
par une suite assez commune, le plus glorieux. Il
s' étoit laissé précéder partout par les moindres
officiers de la couronne, et il ne donnoit pas
la main dans sa propre maison aux gens de qualité
qui avoient affaire à lui... " ce sont de els
archevêques pourtant, dont celui-là était encore
un des meilleurs, des archevêques comme le
bonhomme Péréfixe, et ensuite
p203
comme l' habile, mais impur et scandaleux De Harlay,
qui ont amené contre port-royal les choss, de
procheen proche, au degré de ruine qu' un rélat
honnête et ami, mais faible, le cardinal de
Noailles, se prêta à laisser consommer.
Les soutiens ordinaires de M De Saint-Cyran à la
cour, M Molé et M De Chavigny, le tirèrent
d' affaire cette fois encore, et détournèrent à
temps la menace qui, du reste, n' aurait pu manquer
de se renouveler, puisque le livre de la
fréquente communion allait paraître. De ce
livre, après la publication, M De Saint-Cyran
ne vit que le premier effet de triomphe, et il
l' envisagea comme une justification éclatante qui
lui était suscitée de la part de Dieu, dans un
point de doctrine sur lequel il avait été
particulièrement calomnié. Les sermons du père
Nouet, qui faisaient tapage, n' avaient rien
d' inquiétant d' abord, et rejaillissaient plutôt
contre la société même par leur excès.
M De Saint-Cyran, ainsi consolé, mais au
terme et qui ne s' était jamais relevé de sa
faiblesse depuis sa prison, se trouva plus épuisé
le jeudi 8 octobre de cette année 1643 ; ses
paroles à Lancelot, qui le visitait, furent celles
d' un homme qui se sent finir. Il travaillait
pourtant toujours et dictait encore le samedi soir
des pensées chrétiennes, des points sur la mort,
afin de n' en point détacher sa vue ; car sa
maxime était : stantem mori oportet, il faut
qu' un chrétien meure à l' oeuvre. Le dimanche
matin 11, après une nuit mauvaise, vers cinq ou six
heures, il tomba n apoplexie. Il revint assez à lui,
durant une ou deux heures, pour recevoir en toute
connaissanc les sacrements que put lui administer,
quoi qu' on en ait dit, le curé de
Saint-Jacques-Du-Haut-Pas.
p204
Puis une nouvelle attaque l' emporta sur les onze
heures. Lancelot nous a laissé les plus précis,
les plus religieux détails. M De Bascle, ce
gentilhomme du Querci, ce nouveau solitaire qui
était pour lors à port-royal de Paris, tout
perclus et douloureux, apprenant le dernier soupir
de M De Saint-Cyran, vint à pied de cette
maison au logis mortuaire, aidé de ses béquilles,
ce qui était déjà surprenant ; mais, quand il eut
baisé les pieds du défunt, il se sentit tout d' un
coup si fortifié par cet attouchement qu' il jeta
les béquilles mêmes, et lui, qui ne se remuait
qu' à grand' peine une demi-heure auparavant, il
put dscendre de la chambre haute sans aucune
aide ; ce mieux se soutint et dura plusieurs
années. Lancelot et les témoins y virent une
espèce de miracle : merveilleux effet, à coup sûr,
de la vénération fortement éprouvée ! -et parlant
pour son propre compte, le pieux chroniqueurde
cette scène ajoute : " jetant la vue sur le corps
qui étoit encore en lamême posture où la mort
l' avoit laissé, je le trouvai si plein de majesté,
et dans une mine si grave, que je ne pouvois me
lasser de l' admirer, et je m' imaginois qu' il auroit
encore été capable en cet état de donner de la
crainte aux plus passionnés de ses ennemis, s' ils
l' eussent vu. "
p205
on fit l' ouverture du corps. Le coeur fut réservé
pour M D' Andilly, à qui M De Saint-Cyran
l' avait donné par son testament, à cndition qu' il
se retirerait du monde. Les entrailles furent aussi
mises à part, pour être enterrées à port-royal de
Paris, selon la dévotion de la mère Angélique.
Lancelot coupa lui-même les mains sur l' instance
de M Le Maître, lequel, arrivé de port-royal des
Champs le lundi soir, lendemain de la mort, ne se
trouva pas satisfait des autres petites
richesses qu' on lui avait ménagées, et qui en
sus voulut absolument ces mains, " ces mains,
disait-il, toutes pures et toutes saintes, que le
défunt avoit si souvent levées vers Dieu, qui
avoient écrit tant de vérités, et qui combattoient
encore pour l' église lorsque Dieu l' avoit appelé
à lui. " le reste du corps fut enterré à l' église
Saint-Jacques-Du-Haut-Pas, dans l' enceinte du
sanctuaire. M Hamon se sentira un jour tout
consolé dans cette église, proche de ce tmbeau.
La mère Angélique avait toujours paru tellement
au-dessus des affections humaines et de famille,
qu' on avait pu douter par moments si elle les
ressentait ; mais, à cette heure de la mort de
M De Saint-Cyran, on vit bien que c' était chez
elle vertu, puisqu' elle ne marqua pas plus
d' émotion que pour ses proches, et qu' elle n' eut
dans ce malheur que deux paroles : domins in
coelo ! dans le ciel est le seigneur !
L' enterrement se fit le mardi à
Saint-Jacques-Du-Haut-Pas, avec concours
d' évêques et d' archevêques
p206
qui témoignaient en cela de leur déférence
persistante pour l' auteur présumé du petrus
aurelius . Tout ce qu' il y avait de prélats alors
présents à Paris se firent un devoir d' y assister.
" cette vie plene d' honneur, a dit le président
Molé, méritoit bien ce tombeau honorable. "
on voit l' effet de la cérémonie attesté par des
témoins et écrivains, du reste très-peu jansénistes,
tels que l' abbé de Marolles en ses mémoires. Une
altesse même y assista, sans avoir été invitée :
c' était Madame Marie De Gonzague, future reine
de Pologne, et qui était depuis peu en liaison
étroite avec la mère Angélique. Elle devait voir
M De Saint-Cyran et était venue en conférer le
mercredi même avec la mère ; mais M De Saint-Cyran
mourut le dimanche. Princesse douce, sensible,
d' imagination tendre t naturellement superstitieuse,
elle fut induit sans doute à ce retour religieux,
à la suite des pensées que la mort de M De
Cinq-Mars, et l' éclat qui s' ensuivit pour elle,
durent lui suggérer. Elle prit un petit logement à
port-royal ; elle y passait des journées entières,
ainsi que la princesse De Guemené et la marquise
De Sablé, autre conquête mondaine qui se fit dans
le même temps. Ce trio de grandes dames donnait assez
de peine à la mère Angélique : " il faut que je m' en
aille séparer nos dames, disaitelle quelquefois
les sachant ensemble, car elles se gâtent les unes
les autres. " en restant toujours amies de la maison,
p207
elles n' y changèrent pas leur nature. Nous le
savons assez pour ce qui est de madame De Guemené,
celle des trois qui persévéra le moins.
Madame De Sablé, ingénieue, friande et peureuse,
amie de M De La Rochefoucauld et devant un jour
avoir quelque part dans les maximes , Madame De
Sablé, une des patrones actives du second
port-royal, lors même qu' elle y eut pris son
logement à demeure, ne resta pas moins remplie
d' agitations et de susceptibilités, de ces
exigences qu' on porte dans les amitiés mondaines :
elle en tourmentait souvent la bonne mère Agnès,
comme l' attestent nombre de lettres manuscrites.
Pas plus qu' autrefois, depuis ce qu' on appelait a
conversion , elle ne dissimulait d' extrêmes
frayeurs de la mort qui allaient à la fable et
au ridicule, multipliant et raffinant, du monde au
cloître, ces sortes de manies incroyables, dont
l' ancienne société a gardé jusqu' au bout plus d' un
exemple, et qui supposent beaucoup d' esprit, de
luxe et de loisir. Elle était d' ailleurs l' amabilité,
la politesse même. Son goût joignait le solide au
délicat. Les provinciales sembleront faites
pour elle. Arnauld lui envoyait en mauscrit le
discours prélimnaire de la logique , pour la
divertir une demi-heure et pour la consulter.
p208
Quoi qu' il en soit, une telle pénitente ne
pouvait convenablement venir à port-royal que le
lendemain de la mort de M De Saint-Cyran.
Quant à la princesse Marie, qui nous apparaît pour
la première fois à l' enterrement du grand
directeur, elle était certainement moindre pour
l' esprit que ces deux autres dames De Sablé et
De Guemené, moindre surtout que sa soeur la
célèbre Anne De Gonzague, glorifiée par Bossuet.
Romanesque, sensible à l' éclat et facile à éblouir,
elle ne put résister à l' offre de la couronne de
Pologne qui lui fut faite en 1645, et, comme on
lui demandait si elle désirait voir d' avance le
portrait du roi, elle répondit naïvement qu' il
n' en était pas besoin, car elle épousait sa
couronne. Ce nom de Pologne, toujours émouvant,
avait quelque chose alors de singulièrement
grandiose et d' inconnu, un mélange d' Asie et de
Scythie. L' ambassade des polonais, avec son faste
un peu barbare, paraît représenter à Madame De
Motteville cette ancienne magnificence qui
passa des mèdes aux perses , et de ceux-ci,
en droite ligne apparemment, aux descendants des
sarmates. La
p209
princesse qui faisait l' objet de cette ambassade
me figure assez bien elle-même, par son tour
d' esprit et par ses fortunes, une héroïne comme
dans le grand Cyrus , à la Scudéry. Ce fut un
bel instant, dit Madame De Motteville encore,
et sans doute le plus agréable et le plus glorieux
pour la reine Marie, que celui du mariage
lorsque dans la chapelle du palais-royal elle se
trouva placée au-dessus du duc d' Orléans, cet
infidèle prince qu' elle avait dû épouser autrefois,
et au-dessus même de la reine de France dont elle
était sujette avant que son père fût devenu
souverain et duc de Mantoue. La réalité, comme
on dirait aujourd' hui, rabattit vite de ces
scènes flatteuses. à peine arrivée en Pologne et
montée sur ce trône si loin cherché, les
désappointements pour elle commencèrent. Elle
entretint de là des commerces fidèles avec ses amis
d' ici, et notamment une correspondance très-suivie
avec la mère Angélique, à laquelle elle écrivait
quasi tous les ordinaires , et qui lui répondait
avec grande force et liberté comme elle aurait fait
à l' une des soeurs. On a, outre ces réponses,
des conversations où la mère s' explique au sujet de
cette reine ; l' expression peut sembler dure
quelquefois. Par exemple, la reine de Pologne avait
répondu d' une manière charmante à des amis qui lui
conseillaient de modérerses libéralités et ses
aumônes, et de
p210
mettre quelque chose en réserve pour l' avenir :
" non, je ne veux rien amasser, car, quelque peu
que j' aie de bien, si je devenois veuve, j' en
aurois toujours assez pour être reçue par la
mère Angélique à port-royal des Champs. "
et comme M Le Maître commentait avec une sorte
de joie et dorgueil cette parole devant sa
tante, celle-ci répliqua : " je ne sais si nous
devons désirer qu' elle soit religieuse céans ; car,
à moins qu' une reine soit toute sainte, il est
difficile qu' elle ne cause de l' affoiblissement
et du relâchement dans une maison religieuse.
Leur délicatesse est extrême, et de plus je ne vois
pas grand lieu d' espérer ce miracle en elle ; car
les rois et les reines sont des néants devant
Dieu, et la vanité de la condition attireplutôt
son aversion sur eux que son amour. Ils naissent
doublement enfants de sa colère, n' y ayant presqu
aucune princesse en qui l' esprit et la grâce
de Dieu se fasse paroître. 3 nous reconnaissons bien,
à ce ton de maître et à ce vigoureux esprit de
spiritualité, la coopératrice dans l' oeuvre, et
l' égale, à sa manière, de M De Saint-Cyran.
C' est ainsi encore qu' ayant à écrire à la reine
de Pologne et à une Madame Allen, bonne et
pauvre veuve de Paris, et ne pouvant trouver
le temps de le faire à toutes deux, elle donnait
la préférence
p211
à sa pauvre euve. La mère Angélique appréciait
pourtant en cette reine affectionnée beaucoup de
bonté, d' aimable douceur, d' amour de la vérité,
et une vie chaste, ajoutait-elle, conservée en
tout temps, et intacte avant le mariage, elle en
était certaine, malgré tous les méchants bruits
de cour. Elle ne cessa donc jamais de communiquer,
d' octroyer, si l' on veut, à cette majesté gracieuse
et intéressante dans son faible, de sages et vrais
conseils. Mais, dans ce commerce, c' était bien elle,
évidemment, qui était la reine , une Christine
de Suède au cloître et contrite. L' autre,
exilée en sa Pologne, n' était au plus qu' une
espèce de reine Hortense de son temps.
Le tombeau de M De Saint-Cyran, auquel cette
altesse et plusieurs prélats avaient rendu honneur
dès le premier jour, devint bientôt très-fréquenté
et l' objet d' un culte que grossirent naturellement
les amis, que les ennemis, tant qu' ils purent,
dénigrèrent. Tous le samedis, o envoyait, à ce
qu' il paraît, des prêtres de port-royal qui
venaient dire la messe à l' autel le plus proche
de ce tombeu ; et ce n' était point la messe des
morts avec du noir qu' ils disaient, c' était une
messe de confesseur avec du blanc , ce qui
semblait présumer étrangement pour le défunt,
et trancher, comme en son nom, du bienheureux.
On envoyait, dès la veille, laver et nettoyer la
tombe avec un grand soin pour que l' éloge contenu
dans l' épitaphe se lût mieux. Les personnes de
qualité y rrivaient e foule, et l' on se
succédait dans les prières qu' on y faisait, comme
devant le saint-sacrement là où il est exposé à
l' adoration. M D' Andilly avait fait graver
l' image du saint abbé : on la distribuait dans le
faubourg ; on y ajoutait des aumônes.
Ce concours de personnes de condition, ces
carrosses à la porte, ces dames en prière sur
la dalle funèbre, tout cet appareil dut promptement
agir sur les esprits et donner dans les yeux du
peuple, qui commença à se mêler en effet et à
entrer à son tour dans cette dvotion. Quoique
ce soient des ennemis qui racontent cela,
j' ai peine ici à ne pas les croire ; il est trop
naturel que de la part des vivants, dans la
ferveur du regret et du zèle, les choses se soient
passées ainsi. Toute mémoire s' altère si vite chez
les plus fidèles ! Les morts sérieux sont si peu
honorés comme ils l' auraient entendu !
M De Saint-Cyran, s' il avait pu revenir,
aurait-il donc voulu de ces honneurs ? Les
aurait-il soufferts ?
Ainsi disparut, à l' âge de soixante-deux ans, le
chef suprême, le modèle de tous ces grands
caractères, moindres pourtant que le sien,
et auxquels, dès le lendemain, il manqua. Nous
quittons le fondateur et le restaurateur original
de cette doctrine spirituelle qui ne put jamais
s' établir ni se développer comme il le désirait,
et comme il le demandait à Dieu. La veille de
sa mort, il dit à son médecin, M Guérin, qui
était en même temps celui du collége des jésuites :
" monsieur, dites à vos pères que, quand je serai
mort, ils n' en triomphent point, et que j' en laisse
douze après moi plus forts que moi. " erreur !
Ces douze-là ne furent qu' une monnaie mieux
courante et mieux sonnante ; eurent-ils en masse
le même poids ? Pour parler sans figure, il y en
eut à port-royal de plus célèbres depuis, de plus
brillants, de plus en dehors par les résultats
obtenus ; il n' y en eut aucun de plus fort, de
p213
plus essentiel que M De Saint-Cyran. Je n' ai
fait, en insistant sur lui si à fond que le
placer, par rapport à l' oeuvre et aux hommes que nous
étudions, dans ses proportions véritables. Et je
l' ai dû faire d' autant plus que l' opinion, même
de sa postérité et des siens, s' est obscurcie sur
son compte ; que, tout en le proclamant grand
homme, les historiens de port-royal ne l' ont pas
assez détaché de ses successeurs ni démontré dans
sa grandeur propre et spéciale qu' aucun autre n' a
remplie ; qu' enfin, avec le temps, les simples
lecteurs et amateurs des doctrines et des vertus
jansénistes ont volontiers incliné à le considérer
comme un esprit profond, mais un peu bizarre,
imbu de doctrines particulières, et à lui imputer
des difficultés dont on se serait bien passé sans
lui. On a vu combien, certes, il n' en est rien,
et on a pressenti au contraire que, si port-royal
avait eu à être sauvé plus tard de inextricables
chicanes où on l' enveloppa, ce n' aurait puêtre
probablement que selon sa méthode et son conseil,
en le supposant vivant et présent, lui souverain,
tout appliqué qu' il étit à prendre les choses
par le dedans et par l' ensemble. i 214
son neveu, M De Barcos, qui lui succéda dans
l' abbaye et dans le nom de Saint-Cyran, contribua
sans doute à faire rejeter sur la mémoire de son
oncle quelque soupçon de particularité de
doctrine ; car, avec toutes sortes de vertus
et une vaste science, il n' écrivit presque rien
qui ne soulevâtdes difficultés sans nombre et qui
ne fît achoppement.
Nous avons pour méthode d' étudier volontiers les
qualités, les tendances du maître grossies jusqu' au
défaut, forcées ou affaiblies dans le disciple ;
de regarder Corneille à travers Rotrou, de suivre
M De Genève jusque dans M De Belley : il ne
sera pas inutile de rattacher à M De Saint-Cyran,
comme une conséquence tout immédiate, la personne
de son neveu, et de vérifier rapidement dans ce
dernier la pensée et la manière de l' autre poussée
à ses limites et dans ses aspérités mêmes.
Martin De Barcos, neveu de M De Saint-Cyran
par sa mère, et né également à Bayonne, avait,
jeune, étudié à Louvain sous Jansénius, et on
entrevoit dans les lettres de celui-ci que, tout
en faisant cas de son élève, il le jugeait un peu
pénible et lent à se débrouiller. Une étude opiniâtre
avait triomphé de cette difficulté première qui
n' était pas de la stérilité ; la terre pourtant,
même dans sa culture, garda ses ronces. Revenu de
Lovain, il ne
p215
quitta plus son oncle jusqu' à l' heure de la
captivité ; il travailla sous lui, devint aussi
savant que lui, rédigea probablement sous sa
direction le petrus aurelius ; en un mot, il
fut initié à toute sa vie intérieure et à toutes
ses pensées, comme il l' avait été à celles de
Jansénius. M De Saint-Cyran mort, l' abbaye
fut demandée de mille côtés ; les adversaires
redoutaient que le nom ne restât attaché à une
personne du même esprit : M De Chavigny
l' emporta pour M De Barcos. Lorsqu' il alla pour
remercier la reine : " eh ! Qu' auroit dit
M D' Andilly, répondit-elle, si je l' avois
donnée à un autre ? "
M De Barcos fut tout aussitôt impliqué dans
l' affaire du livre de la fréquente communion ,
pour la phrase, si l' on s' en souvient, qu' il avait
ajoutée à la préface, sur saint Pierre et saint
Paul, les deux chefs qui n' en font qu' un .
J' ai dit, au précédent chapitre, comment il ne
donna pas dans l' idée d' Arnauld d' aller à Rome
et d' entrer en lice bruyante. Cette phrase mal
trouvée, qui accrocha le livre de la fréquente
communion , porta aussi le premier échec à
l' autorité de M De Barcos au sein de port-royal.
Il en avait une grande à la mort de son oncle :
M Singlin ne consentit à rester confesseur et
directeur que sur sa décision. Mais M Arnauld
et d' autres lui en voulurent un peu
p216
de l' incident dont il avait été cause, et des écrits
aggravants qu' il composa pour éclaircir sa phrase et
la justifier. Nicole, à son tour, en survenant,
conçut de lui une idée peu souriante, comme d' un
auxiliaire suranné dans la forme, assez fâcheux sur
le dogme, et cette idée dans son esprit put
rejaillir jusqu' à l' oncle. Bien que M De Barcos
rendît encore des services directs à pot-royal,
comme lorsqu' il contesta et ruina, au gré des
jansénistes, l' interprétation donnée par le docte
Sirmond au manuscrit intitulé praedestinatus ,
doù l' on voulait conclure à une hérésie ds
prédestinatiens ; bien qu' il se retrouve
utilement, à titre de collaborateur, dans plusieurs
écrits polémiques, et qu' il ait réfuté avec
avantage Abelly sur saint Vincent De Paul,
pourtant il ne lui arriva guère, depuis la mort
de son oncle, de produire aucun sentiment
essentiel ni d' ouvrir aucun conseil de circonstance,
sans qu' à l' instant la plupart de ses amis de
port-royal y vissent à redire. Il ne se pliait pas
à la nouvelle tactique de défense et rompait presque
à tout coup les mesures. Cela devint surtout
très-prononcé, quand il fut, sur l' affaire de la
signature, d' un autre avis qu' Arnauld et Nicole.
Plusieurs lettres d' Arnauld attestent et déroulent
très au long, aux divers temps, les points de
dissidence : " pardonnez-moi, monsieur, écrivait
celui-ci à M Guillebert, si je vous dis que,
comme je reconnois que M De Saint-Cyran a de
très-grandes lumières, je ne puis aussi m' empêcher
de croire qu' il ne les exprime pas toujours de la
manière la plus favorable et qui les pourroit
mieux faire recevoir dans le monde. " M De Barcos
semblait même se contredire parfois, comme quand il
était d' avis, pour la bulle,
p217
que les religieuses signassent, et pas les
ecclésiastiques. Il demandait à la fois plus
de vigueur pour la vérité et moins de disputes.
Sa pensée était plus vraie, à mon sens, qu' elle
ne paraissait lucide à Arnauld. Ce dernier
faisait toujours son rôle d' admirable avocat,
mais d' avocat. M De Barcos le sentait, mais, en
homme tout intérier, il ne répondait pas avec assez
de netteté. On lui a fort reproché, dans la jeune
génération de port-royal, d' avoir, lui si inflexible
d' abord, été du parti de céder ensuite ; sans entrer
dans un détail trop fastidieux, je rendrai en gros
mon impression. M De Barcos ne trouva bon dans
aucun temps, ni d' aller lui-même à Rome pour son
propre compte, ni d' y envoyer plus tard ces
docteurs un peu bruyants et matamores, Saint-Amour
t autres, pour y souenir et y plaider les
cinq propositions. Il pensait qu' après tout la cause
générale se serait vue en meilleur état, si
on l' avait laissée stagnante , sans vouloir
se signaler par elle (c' était son terme) à
Rome et ailleurs . Il n' approuvait donc en rien
toutes ces discussions publiques, ces ferrailleries
sorboniques, qui déplacèrent si vite la question
et déroutèrent les esprits. Mais, le mal une fois
fait, après des années d' une tactique, selon lui,
fausse etfâcheuse, je conçois très-bien que
M De Bacos ait pensé qu' il en fallait finir
absolument, s' il y avait moyen, et qu' il ait
conseillé, à cette seconde époque, une démarche
dans ce sens-là, toute ouverture, tout
accommodement possible, c' est-à-dire encore le
silence. Ce n' était pas là être en contradiction
avec soi-même ; car il se dirigeait bien moins
en tout ceci en vertu d' une teneur constante de
raisonnement comme Arnauld, que par un certain
esprit méditatif et intérieur. Le malheur
p218
est que la forme et l' expression trahissaient souvent
sa pensée si droite ; il expliquait, je n' en doute
pas, beaucoup de ces bonnes raisons, dans les
cinq cents remarques qu' il adressait à Arnauld ;
mais cinq ents remarques en vue du silence,
c' est un peu trop.
Et M De Barcos ne différa pas seulement avec les
chefs du second port-royal sur la ligne de conduite
à tenir, il y eut dissidence plus d' une fois sur des
points de doctrine. Il avait écrit pour une
religieuse ses sentiments sur l' oraison dominicale :
Nicole ne les trouva pas de son goût et y répondit
en détail ; mais il tint sa réponse secrète et ne
publia ses idées sur l' oraison qu' après la mort
du docte abbé. On retrouve toujours Nicole ainsi
parmi les adversaires-amis de M De Barcos.
Le modeste Nicole fut très-agissant sous main,
dès qu' il s' en mêla, t il contribua autant que
personne à modifier l' esprit du second jansénisme.
On attribuait surtout à son influence sur Arnauld
l' opposition habituelle que celui-ci marquait au
second M De Saint-Cyran.
M De Barcos était tellement prédestiné aux
contradictions qu' un dernier ouvrage posthume,
de lui, ressuscita à son endroit les orages. Il
avait, sur la demande de l' évêque d' Aleth Pavillon,
composé une exposition de la doctrine de l' église
sur la grâce et la prédestination , espèce de
gros catéchisme où était reprise de source la
pensée première de Louvain et d' Ypres. L' écrit
ne fut imprimé qu' en 1696. Il en résulta à
l' instant une censure du digne archevêque
M De Noailles, une
p219
ordonnance assez ambiguë, en deu points presque
contradictoires, et, autour de cette ordonnace,
une controverse du sage Du Uet, de Quesnel
plus vif, de quelques autres plus violents, en un
mot tout un combat.
Sans aller plu loin pour le moment, sans prétendre
trancher à l' avance dans les situations et les
caractères, je me borne à tirer cette remarque
générale et qui me semble assez ressortir :
M De Barcos, précisément parce qu' il était
l' héritier le plus direct et le plus intime de
l' esprit de M D' Ypres et de M De
saint-Cyran,
et en même temps, si l' on veut, parce qu' il avait
la plume un peu fâcheuse, c' est-à-dire qui allait
tout au travers aux endroits délicats, en était
venu à ne plus pouvoir composer un seul écrit sans
donner prise par mille saillies de doctrine ; la
pure doctrine janséniste, par son propre
développement en lui, touchait sur tous les points
aux limites de l' hérésie, ou du moins du schisme,
même entre amis ; à la moindre explication,
cela perçait.
Ces guerres civiles de port-royal, hâtons-nous de le
dire, entre M De Barcos et les purs intérieurs
d' une part, et Mm Arnauld, Nicole, Hermant,
de l' autre, ces guerres qui ne se découvrent à nous
que si nous y prêtons de très-près l' oreille,
furent toutes réglées et tempérées de charité.
On pourrait citer à ce sujet de belles lettres
d' Arnauld à M Guillebert sur la mort de
M Singlin, et à M De Barcos sur la mort de
M Guillebert au temps même de cette plus grande
dissidence. Quelques années auparavant, une lettre
d' Arnauld à M De Barcos sur la grande affaire de
sorbonne (décembre 1655) montre quel fonds il
faisait sur l' érudition de ce saint abbé ; et on
voit, à la réponse de celui-ci sur
p220
la condamnation (26 avril 1656), comment le
personnage de sainteté et de disgrâce entendait
le profit spirituel à tirer pour le chrétien des
injustices du monde. Il dit et redit volontiers
du monde au pied du calvare : son fiel m' est
savoureux !
Dès qu' il avait pu se rendre à son abbaye, aussitôt
après les suites apaisées du livre de
la fréquente
communion , vers 1650, M De Barcos s' y était
appliqué à établir la réforme selon les vues de
son oncle, et là, subordonnant étude et science
à la pratique pénitente, il avit vcu, avec
M Des Touches, avec M Guillebert (Lancelot
n' y vint que plus tard), comme un véritable
cénobite des anciens déserts. Au lieu d' assembler et
d' achever le livre de son oncle contre le
calvinisme, il crut plus sûrement édifier l' église
en ravivant la règle de saint Benoît, et,
comme dit Lancelot, il aima mieux faire que parler.
Les détails qu' on a decette vie austère seraient
à discuter peut-être s' ils pouvaient devenir
contagieux : ils ne sont plus aujourd' hui que
touchants. Ce pays de La Brenne, sauvage et
pauvre, semblait en tout conforme à la pensée du
terrestre exil. Une multitude d' étangs, qu' y
avaient établis, selon quelques-uns, les anciens
moines de Méobec et de Saint-Cyran pour
y pêcher plus de poisson, en faisaient à leurs
successeurs un lieu monotone et bien désolé ; mais
c' est nous
p221
qui voyons le miroir et le cadre : ces yeux baissés
ou levés n' y regardaient pas. Cete petite
émigration silencieuse renchérissait sur port-royal
même. Elle eut ses traverses : des partisans, qui
infestaient la contrée durant la fronde, s' emparèrent
un jour de l' abbaye, et voulurent contraindre par
menaces et violences M De Barcos à des
transactions qu' il refusa avec la même constance
de martyr qu' il mettait à toute vérité. La
persécution au sujet du formulaire l' ayant forcé de
fuir, la paix de l' église lui permit le retour en
cette pauvre abbaye tant aimée ; il y mouut en
1678, âgé de soixante-dix-huit ans environ, à la
veille de persécutions nouvelles. Toute la réforme
qu' il avait accomplie fut, après lui, dissipée,
et l' abbaye finalement détruite, comme port-royal
aussi. -aucun homme, est-il dit, ne se démentit
moins que M De Barcos, ne fut plus mort à tout
en cette vie, plus patient dans les souffrances,
plus persévérant au bien, plus insensible à la
louange comme à l' outrage, plus exact en pureté et en
pudeur dans l' usage des créatures, plus absolument
pénitent, et d' une pénitence d' autant plus
admirable qu' elle était élevée et comme entée sur
une grande innocence. " il étoit de moyenne taille,
nous dit-on encore, la physionomie spiritelle,
une gravité et un sérieux propres à effrayer
les démons... " nous aurions cru manquer en
quelque chose au premier abbé de Saint-Cyran
si nous ne l' avions comme suivi ainsi jusqu' au
bout dans le second, dans celui qui est son oeuvre
encore, et une oeuvre si fidèle.
p223
Mais d' autres vies également et diversement belles
nous réclament : il est temps d' assister à la
multiplication merveilleuse des solitaires de
port-royal, qui eut lieu, dès le lendemain de la
mort de M De Saint-Cyran, par l' effet du
livre de la fréquente communion .
Xiv.
Un des premiers touchés, le premier même que
cette lecture de l' ouvrage d' Arnauld conduisit
à port-royal, fut M Victor Pallu, seigneur de
Buau en Touraine, docteur en médecine de la
faculté de Paris. D' abord attaché comme médecin
au comte de Soissons et présent à ses côtés
lorsqu' il périt à la journée de La Marfée près
Sédan en 1641, M Pallu, depuis la mort
de son maître, avait résolu de éformer sa vie, qui
avait été assez légère, dissipée, et se ressentant
du voisinage des grands ; il était revenu demeurer
à Tours sa patrie. Un ou deux ans il vécut ainsi,
comme lui-même le raconte dans une lettre
particulière, coulant le temps et menant son
iquiétude le mieux qu' il pouvait,
p224
sans grand avancement. Il s' en ouvrit pourtant
quelque peu à son cousin le saint évêque de
Marseille, M Gault, qui remit de sonder l' âme
du malade à une prochaine visite qu' il l' invita
de lui venir faire en son évêché ; mais la mort
du prélat rompit ce projet. C' est alors que dans
un voyage à Paris, M Pallu, par l' entremise
d' un ami de M Gault, connut M De Saint-Cyran.
Vers le même temps d' autres amis le voulaient
réengager dans une place à la cour. Il y résista ;
il commençait à concevoir clairement, disait-il,
que, dans le naufrage où il était, il n' y avait
pour lui de planche de salut que l' exacte pénitence.
Pendant un voyage aux Eaux De Forges, où il
accompagnait quelques dames de Touraine, il lut
le livre de la fréquente cmmunion dans sa
première nouveauté : M Hillerin, curé de
Saint-Merry, qui était à ces Eaux, le lui prêta.
La mort de M De Saint-Cyran qui arriva peu
après, et dont M Pallu eut le bonheur d' être
témoin, acheva de le décider. Il vint d' abord pour
essayer de la solitude de port-royal des Champs,
et dit en arrivant à M Le Maître qu' il y
voulait passer cinq ou six jours : à quoi
M Le Maître répondit, en souriant, que, " si ce
n' étoit pas Dieu qui l' y amenoit, il n' y resteroit
pas ce court temps qui lui sembleroit trop long,
et que, si c' étoit Dieu, il y resteroit davantage ; "
ce qui se vérifia en effet : M Pallu désormais
n' en sortit plus. Il n' avait guère
p225
que trente-sept ans. J' ai déjà pris quelque hose
dans une lettre touchante adressée par lui à l' un
de ses amis et datée du jour de la toussaint 1643 ;
il y explique et y justifie sa résolution : " quoi
que l' on m' objecte, je maintiens devant Dieu qu' il
m' étoit impossible de penser sérieusement à une
affaire si importante, demeurant dans l' embarras
de ma vie ordinaire, au milieu de mes connoissances
et de mille occasions dont j' ai trop éprouvé le
péril ; quiconque l' a entrepris de la sorte n' y
a point réussi... " parlant de cette vie de
demi-désir où les bonnes pensées étaient insuffisantes,
il ajoute : " néanmoins la facilité commune
l' emportoit, et je disois à peu près comme ce
malheureux : fasse le mieux qui pourra,
pour moi je mecontente de faire le bien !
Du depuis je me suis défié de cette maxime, et
ai cru que nous ne pouvions trop faire pour
nous sauver, ni négliger les conseils que Dieu
nous donnoit pour cela : ce qu' il m' a, peu à peu,
si fort imprimé dans l' esprit, qu' enfin ma
dernière touche est venue. " agréable et
très-juste image ! -et encore : " je vous déclare
que rien ne m' a rendu ma vieordinaire plus
suspecte que la douceur avec laquelle je la
passois ; il n' y a que les innocents qui en puissent
goûter une semblable sans crainte ; mais un
pécheur tel que je suis doit extrêmement
appréhender ce silence de Dieu ... comme j' ai
abusé des choses légitimes, il faut aussi que j' en
souffre la privation volontaire... ceux qui doivent
beaucoup sont obligés de s' incommoder
p226
pour s' acquitter. " il témoigne, en finissant, sa
douleur d' être réduit à se priver de la compagnie de
ses amis si chers : " oui, l' affection que je dois
à de si bons parents t amis redouble ma haine
contre le péché, qui me fait cacher. Ce n' est point
par exagération que je vous parle... la
considération, entre autres, de mon frère de
sainte-Marguerite est la tentation la plus
forte que je souffre ; sans cela j' aurois trop
bon marché de la pénitence. "
M Pallu, une fois à port-royal, devint naturellement
le médecin des solitaires, es pauvres des environs,
et aussi des religieuses lorsque, par la suite
(après pâques de 1648), elles furent revenues en
partie aux Champs : toute son ambition dernière
s' étendait à les servir. Fontaine nous l' a peint
sous d' aimables et vivantes couleurs : " il y fit
bâtir (dans le jardin du monastère) un petit logis,
mais bien troussé, qui a depuis été appelé le
petit Pallu , et à cause de la petitesse bien
juste et bien ramassée de ses appartements, et à
cause de la taille de son maître, qui avoit tout
petit, excepté l' esprit : petit corps, petit logis,
petit cheval, mais tout bien pris, tout bien
proportionné et bien agréable. Mon Dieu ! Qui
n' eût pas aimé ce bon solitaire ? On avoit presque
de la joie de tomber malae afin d' avoir le
plaisir de jouir de ses entretiens... " on reconnaît
que M Pallu n' avait pas tout laissé de la cour
et du commerce des grands en les quittant, et que
chez lui, l' aimable vivacité, la gentillesse
gardait son étincelle dans la pénitence. étant
médecin, le jour même de saréception, bonnet
en tête, et plus tard en y revenant à loisir
dans son jardin de Tours, il avait traité la
question du rire , l' avait montré utile et
salutaire, et en avait
p227
écrit en latin d' assez jolies choses. Rieur par
nature, il avait pris, j' imagine, quelque chose de
son sujet en lui. La conversion ne lui avait pas
tout ôté. Une pièce de vers latins qu' il composa
sur sa retraite, sous le titre de vale mundo
(adieu au monde), attesterait encore cette heureuse
facilité d' un esprit qui avait su dérider l' étude
et qui chantait le désert. Ce pourrait être, à la
rigueur, de saint Paulin ou de quelque autre de
cet âge. à propos des obstacles qui entravent les
premières résolutions austères, on y lit :
... intus et extra
insurgunt hoses varii ; phantasia nugax
distrahit ; illectans patriae vox verberat aures ;
succensent chari, famam minitantur iniquam ;
indomitus latrat contra jejunia venter ;
saepe favent oculi somno, lacrymasque recusant
optatas precibus ; nescit quoque lingua silere...
lorsque M Pallu s' en vint loger à port-royal sur
la fin d' octobre 1643, il ne trouva d' abord pour
compagnons que Mm Le Maître et de Séricourt,
M De Bascle et M De Luzanci, ce fils de
M D' Andilly, que
p228
l' exemple de ses cousins avait pris au coeur et qui
devançait son père dans cette solitude. M Pallu
fit le cinquième ermite, et le premier des
médecinsûsolitaires de port-royal ; il y eut
depuis un M Moreau chirurgien, surtout M Hamon,
et pus tard, parmi les médecins-amis,
Mm Dodart et Hecquet. M Pallu mourut après
six ans et demi de retraite, en mai 1650.
Vers le temps de cette conversion, ou même un peu
auparavant, avait eu lieu celle de la famille
Du Fossé, toute une conquête très-considérable.
M Gentin Thomas (c' était le vrai nom de
famille), maître des comptes à Rouen, vivait en
homme de probité, mêlé au mnde. Le curé de
Sainte-Croix-Saint-ouen, sa paroisse, le père
Maignart de l' oratoire, ayant connu M De
Saint-Cyran, et l' étant venu consulter
secrètement à Paris, résolut de se démettre
de sa cure pour s' appliquer sans partage à la
pénitence. M Thomas, à cette brusque nouvelle,
outré de perdre son cré, en homme vif et bouillant
qu' il était, part sur l' heure pour l' aller
chercher à Paris et tombe chez M De Saint-Cyran,
qui, sorti tout récemment de Vincennes, se
trouvait en visite à port-royal des Champs.
M Thomas veut y courir et l' y relancer dans le
désert ; on a grand' peine à le modérer.
M De Saint-Cyran prévenu revient ; M Thomas
l' aborde à haute voix et lu parle avec un grand
échauffement de l' affaire qui le touche, et de
cette perte d' un curé précieux qu' il lui imputait.
M De Saint-Cyran lui laissa jeter son feu, puis
reprenant il se mit à discourir à son tour des
devoirs redoutables qui concernaient et les pasteurs
et aussi les fidèles ; les grandes vérités, les
tonnerres et l' onction
p229
se mêlèrent si bien dans sa bouche, que M Thomas,
tout retourné et désarmé, finit par lui dire :
" je croyois être venu, monsieur, pour mon curé,
mais je vois bien que c' est pour moi-même et pour
mon propre salut que je suis accouru à vous. "
il le quitta donc, bienheureusement blessé,
emportant le trait de la grâce. De retour chez lui,
sans marchander sur les moyens, homme franc et
d' un coeur ouvert, nous dit son fils, il
dressa un inventaire de son bien pour se dépouiller,
avant toutes choses, de ce qu' il jugerait moins
légitimement acquis. Profitant de l' offre du
saint abbé, il envoya trois de ses filles
pour être élevées au monastère d port-royal de
Paris (deux y prirent le voile), et trois de ses
fils pour être élevés à port-royal des Champs :
le plus jeune, Pierre Thomas Du Fossé, alors
âgé de neuf ans, est devenu un des illustres de
cette maison et nous a laissé d' intéressants
mémoires. Quand les trois frères arrivèrent
à l' école des Champs dès l' été de 1643, ils y
trouvèrent pour compagnons le petit Saint-Ange,
fils de cette dame amie de M D' Andilly, et un
jeune fils de celui-ci, appelé M De Villeneuve ;
les Bignon avaient déjà termié. M De Bascle
s' occupa de donner aux enfants l' instruction
religieuse, et dans les études ils avaient
pour maître un M De Selles (ou M Celles) qui
était fort habile.
De son côté Madame thomas, leur mère, jeune et
belle encore, mais touchée elle-même de l' exemple
de son mari, vint à Paris pour voir cet homme de
Dieu qui opérait si irrésistiblement. Elle resta
durant six semaines logée dans les dehors du
monastère, occupant l' appartement destiné à la
princesse Marie,
p230
et c' était surtut par le canal de la mère Angélique
qu' elle communiquait avec M De Saint-Cyran : car
elle avait peine naturellement, nous dit-on, à
entendre cet abbé dont le discours était fort
concis . Elle retourna bientôt à Rouen,
émule de son mari dans la voie nouvelle, et tous
deux se résolurent à oser réformer publiquement
leur genre de vie : il leur fallait un vrai
courage pour cela et une force tout extraordinaire,
considérés comme ils étaient dans la ville, et
liés si étroitement avec les personnes les plus
distinguées. Ils vendirent leur vaisselle d' argnt,
se retirèrent des copagnies, ne sortirent plus que
pour leurs devoirs de paroissiens : M Thomas
s' apprêta en même temps à se défaire de sa charge.
" cependant, nous dit leur fils, toute la ville fut
fort étonnée d' un tel changement, et chacun
l' interpréta en sa manière... etc. "
cette famille ! Cette tribu des Thomas Du Fossé,
que nous voyons se convertir ainsi en masse et
gagner le large à toutes rames, qui fournira
deux religieuses à la communauté et un illustre
solitaire, appartenait,
p231
comme nous le verrons bientôt des Pascal, comme
nous l' avons vu des Arnauld, à cette haute lignée
bourgeoise qui constitue le principal fond où s' est
appuyé et recruté port-royal. Gentien Thomas,
aïeul de l' auteur des mémoires et maître des
comptes en son temps, s' étai signalé par sa
fidélité à son souverain au milieu des fureurs
de la ligue, par son intégrité reçue et transmise :
il faisait un digne contemporain des Marion et
des Arnauld. Port-royal sans doute (et
nous en avons, nous allons en avoir d' éclatants
exemples) gagna beaucoup et fit nombre de prosélytes
parmi les grads seigneurs même, parmi les
personnes de la cour, les Luines, les Liancourt,
les Guemené, les Sablé, les Gonzague, les
Longueville, les Roannès ; mais ce ne fut pas là
son vrai centre d' pérations. La plupart de ces
noms illustres ne se rattachèrent à port-royal
qu' un temps et ne s' y ancrèrent pas. Le vrai
fond solide, le support quotidien, nous le
touchons ici : les Arnauld comme noyau et comme
souche, les Bignon comme alliance et embranchement
dans le monde, et au dedans encore, à l' entour, par
acquisition étroite et successive, les Briquet,
les Sainte-Marthe, les Le Nain, les
Thomas Du Fossé, les Pascal.
Un motlittéral exprime ce fait du tiers-état
supérieur , comme je l' ai appelé, qui compose
le fond de port-royal : cette société libre est
le lieu par excellence où l' on se donne le
monsieur .
p232
Pendant que le jeune Du Fossé, avec ses frères et
deux ou tois autres compagnons, étudiaient ainsi
en toute innocence et simplicité, n' ayant pour
catéchisme que celui de M De Saint-Cyran
qui avait paru sous le titre de théologie
familière , n' y apprenant que la crainte et
l' amour de Dieu, et tout à fait étrangers à ces
questions et querelles dont, plus tard et déjà, les
ennemis et calomniateurs de port-royal supposaient
qu' on les nourrissait à plaisir, l' orage du livre de
la fréquente communio éclata, et les coups
dirigés contre Arnauld frappèrent partout avec
fureur autour de lui. Ces enfants même qu' on
élevait aux champs eurent leur part de la secousse,
et on jugea prudent de les envoyer au Chesnai,
près Versailles, dans une terre de M Des Touches,
qui les recueillit quelque temps, jusqu' à ce que la
première menace fût apaisée.
Au retour à l' abbaye des Champs, le jeune
Du Fossé fut témoin du mouvement singulier, et
comme de la marée montante et du flux de grâce
produit par ce livre de la fréquente communion :
" nous y vîmes arriver, dit-il, de diverses
provinces des gens de diverses professions, qui,
semblables à des mariniers qui avaient
fait naufrage sur mer, venoient en grand nombre
aborder au port. " la tempête ême, qui s' était
excitée contre l livre, les avait hâtés au salut.
Laissons ce témoin tendre et fidèle nous peindre les
principaux de ces naufragés dont sa jeune
imagination avait retenu une si vive empreinte,
et dont quelques-uns étaient en effet terribles :
" c' st ainsi, nous dit-il, que je vis venir un
cadet de la maison d' éragny, nommé M De
la
Rivière... etc. "
p233
cette beauté naturelle de l' esprit, conservée ou
plutôt cultivée tout à coup par ce gentilhomme
garde-bois au milieu de son existence si âpre
et sauvage, est d' un contraste imprévu et tel que
les annales monastiques en recèlent souvent.
Occuper ainsi son esprit aux langues, nous fait
remarquer Fontaine, c' était encore une manière
de le mater, quand les travaux matériels violents
et les marches d' hiver dans les boues n' y
suffisaient pas. Saint jéôme avait donné le
conseil et l' exemple pour l' hébreu ; M Le Maître
faisait de même : M De la Rivière uivait la
trace. Mais n' y avait-il pas quelque retour
aussi de consolation cachée et de récréation
plus douce, quand le rude gentilhomme en venait
à ne lire sainte Théèse que dans l' original,
et à en traduire parfaitement quelques lettres
qui n' avaient pas encore été rendues en français ?
" je vis aussi arriver, continue Du Fossé, un
gentilhomme de Poitou nommé M De La Petitière,
qui parmi les braves du siècle passoit pour la
meilleure épée de France,... etc. "
p234
je n' ai rien voulu retrancher : on a sous les yeux
l' excès et l' abaissement de sa pénitence. Voilà ces
souliers dont les jésuites ont tant ri. Pour
nous, après avoir lu cette page, la circonstance
reprend toute sa gravité, et je ne pense pas que
quelqu' un songe à sourire de cet homme, de ce
lion terrassé, au regard sanglant, et qui
ne savait qu' inventer pour ravaler en lui
l' homicide, le violent et le superbe.
Ces solitaires nouveaux-venus, aux duretés
extraordinaires, à l' âme farouche et presque féroce,
et qui se réconciliait pour la première fois,
accoraient comme pour se ranger à la suite de
M le Maître, cet autre combattant plus qu' eux
tous infatigable, ce pénitent,
p235
on l' a dit, à feu et à sang . On a de lui une
déclaration qui vient bien après ces pages de
Du Fossé, en ce qu' elle exprime les mêmes
sentiments, comme forcenés, d' extermination
humaine et d' humiliation confondante. Jamais, je
cris, l' humilité n' a pris d' aussi amères, d' aussi
outrageuses représailles sur la nature. C' est le
côté par lequel port-royal touche à la trappe
et à M De Rancé, quand, sous les autres aspects,
il paraît toucher plutôt aux bénédictins de
Saint-Maur et à Mabillon, quand, par M D' Andilly,
il reste un peu à portée de la cour et presque
figurant de loin ces riants et romanesques
retraites imaginées en dée par Mademoiselle De
Montpensier, par Madame De Motteville, ou
même par Mademoiselle De Scudéry.
Voici le principal de cette déclaration ou
lettre de M Le Maître aux religieuses, pour
implorer d' elles tout simplement le secours de leurs
prières et leur intercession près de Dieu en vue
de sa conversion vraie et de sa persévérance ; on
n' en dit pas la date, sinon qu' elle est d' une
veille de l' ascension ; on la peut croire
postérieure au retour des religieuses aux
Champs :
" quoique je ne sois qu' un misérable pécheur,
écrit-il, couvert des crimes de ma vie présente,
... etc. "
p236
c' est assez marquer, sans l' adoucir, un côté
étonnant et plus propre au scandale qu' à l' attrait ;
j' ai grandement hâte d' atteindre à M D' Andilly
pour corriger l' effroi du voisinage de ces hôtes
à qui suffirait à peine la caverne e Jérôme,
et qu' on entend de loin comme rugissants. Le
23 octobre 1643, c' est-à-dire une douzaine de
jours après la mort de M De Saint-Cyran,
M D' Andilly écrivait à son fils favori,
M De Briotte (depuis M De Pomponne), que sa
résolution de retraite était irrévocablement prise,
et qu' il n' avait besoin que' environ une année
pour l' exécuter. Dès le commencement de 1644, il
était venu à l' abbaye des Champs faire un premier
essai de solitude, et il avait déclaré à ses
neveux Le Maître, à son fils Luzanci, en les
quittant, qu' il ne sortait d' auprès d' eux que
pour aller mettre ordre à ses affare et tout
disposer à un retour définitif. Il s' était fait,
à l' avance, préparer dans le monastère délabré une
chambre qui l' attendait. Mais M D' Andilly a
beaucoup d' affaires et surtout beaucoup d' amis ;
les adieux avec lui sont un peu
p237
longs, et nous avons bien deux ans à le désirer
encore.
Cependant les pieuses figures se succèdent. Un
digne évêque, monseigneur de Bazas, qui de son
nom était Litolfi Maroni De Suzarre, d' une
ancienne famille de Mantoue touché par la lecture
(toujours) du livre de la fréquente communion ,
dont il était un des prélats approbateurs, vint
faire une retraite à port-royal des Champs, où
il n' y avait encore que cinq ou six personnes.
Il voulait tout remettre entre les mains de
M Singlin, évêché et abbayes ; on utle
contraindre à garder son fardeau. En attendant,
nous dit Fontaine, " cet évêque pénitent s' étoit
dégradé en quelque sorte lui-même ; il s' étoit
ôté la croix qui étoit la marque de sa dignité,
pour se l' imprimer plus profondément au dedans. "
forcé, par le conseil de ses directeurs, de
retourner en son diocèse, il pria M Le Maître
de lui faire la traduction du sacerdoce
de saint Jean Chrysostome, et il s' en voulait
servir, pour édifier les esprits, dans un
séminaire qu' il fonda. à son départ de port-royal,
en septembre 644, il reçt des mains de
M Singlin, pour aide et coopérateur dans son
gouvernement spirituel, un saint et savant
chanoine de Beauvais, M Manguelen ! Docteur en
sorbonne, lequel, touché lui-même du livre de
la fréquente (comme l' appelle
p238
plus couramment Madame De Sévigné), avait tout
résigné de son côté pour gagner le désert. Mais
M Manguelen avait le don de directeur ,
et M Singlin, d' un coup d' oeil, le jugeant tel,
l' attacha à cette fin à M De Bazas. Le digne
prélat, accompagné donc de M Manguelen et d' un
jeune homme de choix, M Walon De Beaupuis
(l' un des futurs maîtres aux petites écoles),
se mit en route pour son évêché comme pour une
conquête. On a un récit très-circonstancié de ses
derniers actes, car il ne vécut plus que huit mois.
Il eut le temps de fonder un séminaire et de
pousser à la réforme du diocèse, qui pourtant
était un peu rebelle et dur : il mourut à la
peine le 22 mars 1645, offrant le premier exemple
de ces saints évêques selon port-royal, de ces
évêques pénitents, comme on aura tout à l' heure
l' évêque d' Aleth, Pavillon, comme le sera
bien plus tard l' évêque de Senez, Soanen.
M Manguelen, affranchi de son engagement par
la mort de M De Bazas, revint à port-royal
avec M De Beaupuis et deux autres jeunes gens,
ou, dans les termes du bon Fontaine, avec
quelques légères dépouilles qu' il remportait
de ce pays . L ne comptait plus vivre qu' en
simple pénitent ; mais, loin de là, M Singlin
le voulut instituer confesseur de tous les autres,
lui rendant ainsi la pareille de M De Saint-Cyran
à son propre égard et se revanchant en quelque
sorte sur lui : M Manguelen, après s' être
quelque temps débattu, se trouva pris sous le
saint joug. Fontaine nous raconte dans un
détail naïvement animé l' installation du nouveau
confesseur et la réception que lui firent les
solitaires,
p239
dont quelques-uns, s' ils avaient osé, se seraient
bien sentis un peu récalcitrants ; mais
M Singlin avait parlé. Cette gracieuse et
affectueuse scène, que semble éclairer je ne sais
quel rayon de Le Sueur, nous est due au long pour
nous reposer des pénitences terribles :
" aussitôt donc que M Manguelen se fut soumis,
M Singlin quitta toutes ses autres affaires pour
le mener avec lui à port-royal... etc. "
p240
M Manguelen, qui répondit admirablement à' idée
de M Singlin dans la direction de ces messieurs,
ne leur demeura pas longtemps, et il fut emporté
par une fièvre, le 24 septembre 1646. M Singlin
dut redevenir directeur jusqu' à ce que M De Saci
eut achevé de prendre les ordres sacrés.
Fontaine, qui nous a fourni, entre autres pages,
cette dernière si charmante, d' après des souvenirs
ressaisis de plus de cinquante ans, écrivain tout
plein de pittoresque et dimagination sans s' en
douter, qui composait ses mémoires à plus de
soixante-douze ans avec toute la fraîcheur
renaissante de l' enfance, Fontaine, fort jeune,
était dès lors, on le voit, du bercail de
port-royal des Champs. Fils d' un maître écrivain
de Paris, il avait perdu son père de bonne heure et
avait été introduit par sa mère, veuve pieuse,
auprès de M Hillerin, ce curé de Saint-Merry,
qui lui-même, par M D' Andilly son paroissien,
était entré sous la conduite de M De Saint-Cyran
prisonnier. M Hillerin se résolut à quitter sa
cure, comme M de Bazas voulait
p241
laisser son évêché, et il réussit mieux que lui à
faire agréer son désir. Après bien des négociations
pour trouver un juste remplaçant, il résigna sa
charge d' âmes aux mains de M Du Hamel, et, ayant
fait des adieux publics en chaire, il partit en
février 1644 pour un petit prieuré qu' il avait en
Poitou. Il emmenait avec lui le jeune Fontaine
qu' il prenait plaisir à former et qu' i avait déjà
fait connaître à M D' Andilly. Mais bientôt,
voyant que le jeune homme ne pourrait se former
dans une retraite si perdue, il fit exprès,
avant la fin de l' année, un voyage à port-royal des
Champs pour l' y venir placer. Le rôle de Fontaine
parmi nos messieurs fut toujours secondaire, des
plus humbles, et à la fois des plus actifs et des
plus utiles. Il se rouva surtout attaché à
M De Saci comme secrétaire, comme collaborateur
en tous ses travaux ; il eut même l' honneur de
partager sa captivité à la bastille depuis mai
1666 jusqu' en octobre 1668. Fontaine est
le modèle du secrétaire et du collaborateur
chrétien : il disparaît dans son maître. Les
figures de la bible par le sieur de Royaumont ,
et attribuées à M De Saci, sont de lui.
Dom Clémencet, en son histoire littéraire
manuscrite, convientqu' il est difficile de
déterminer tous les
p242
écrits auxquels il eut part, à cause des noms
supposés sous lesquels, à l' envi de ses respectables
maîtres, il savait se dérober. La traduction des
homélies de saint Jean Chrysostome sur les
épîtres de saint Paul lui appartient et lui
valut des chagrins. On l' accusa de renouveler
l' hérésie de Nestorius, de faire dire à saint
Jean Chrysostome qu' il y a deux personnes
en Jésus-Christ. Le père Daniel lança de menus
pamphlets contre lui. Port-royal, à cette date
(1693), était comme en désarroi et en déroute ;
les jésutes se jetaient sur ce qui en restait comme
sur une arrière-garde affaiblie. On réfutait
Pascal après coup ; on écrasa le pauvre Fontaine.
Il se hâta, pour la première fois de sa vie, de
revendiquer son ouvrage, afin de le rétracter.
Le fait est qu' il avait commis des contre-sens ;
l n' était ni théologien très-sûr, ni helléniste
sans appel. Excellent secrétaire, je l' ai dit,
unefois M De Saci mort, l' oeil du maître lui
manquait.
Fontaine mourut en 1709, à quatre-vingt-quatre ans,
retiré à Melun, et survivant à tous ces grands
hommes dans la compagnie desquels il ne cessait de
vivre par la plus fidèle et la plus tendre mémoire.
La persécution, l' humiliation du moins, vint
l' atteindre jusque dans cette retraite de ses
derniers jours, et il en rendait grâce. La dévotion
du vieillard était d' aller aux bénédictins de
saint-Pierre tous les matins à cinq heures et
demie, pour y entendre la lecture de la méditation
avec les religieux, e, après la méditation, il
entendait
p243
la messe de six heures pour rentrer ensuite le reste
du jour dans sa solitude. Mais le prieur, comme la
persécution était flagrante alors contre les
jansénistes, jugea prudent de prier le bon Fontaine
de s' abstenir de l' abbaye : " et c' étoit ma seule
consolation, depuis que je suis retiré à Melun ! "
nous dit le saint vieillard pour tout murmure.
Les mémoires de Fontaine, si appréciés
aujourd' hui et si aimés de quiconque y jette les
yeux, le furent moins au début. On en avait fini
alors avec la dernière génération de port-royal ;
on en était aux premiers nés du père Quesnel,
M Fouillou, mademoiselle De Joncoux, M Louail.
Ce furent les premiers lecteurs des mémoires ,
encore manuscrits, de Fontaine. Ces personnes,
d' ailleurs si respectables, s' imaginaient avoir de
droit la haute main sur ce qui concernait port-royal
et y taillaient à laise comme dans un héritage
dévolu. On a une lettre curieuse de M Tronchai,
du 21 octobre 1731 : " on m' a envoyé à revoir,
dit-il, l' histoire des solitaires de port-royal
par M Fontaine que j' ai connu. Ce n' est rien moins
qu' une histoire qui n' a ni ordre, ni chronologie,
ni narration suivie. Ce sont de épanchements du
coeur de ce bonhomme. On en peut retrancher la
moitié sans en rien ôter d' intéressant. En un mot,
c' est un lambeau de ses vies des saints, farci de
réflexions ennuyeuses et de prières répétées
jusqu' à la nausée. J' en change le titre...
j' abrégerai toutes ses réflexions, et
p244
" j' en ôterai entièrement quelques-unes... " on
conçoit, on approuve ce retranchement des longueurs ;
mais, n' en déplaise à M Tronchai, c' est bien
pourtant, de tous les ouvrages sur port-royal,
celui qui e donne la lus vive et la plus
parfaite idée. Pour nus, postérité, qui nous
éloignons de plus en plus des événements, quelques
inexactitudes et quelques confusions de dates sont
peu sensibles, peu importantes ; mais les impressions
du bon témoin nous restent parlantes et chères.
Il nous en apprend plus sur le fond en quelques
pages que Racine en tout son élégant abrégé .
Le sentiment de ces vies solitaires y respire ;
nous entendons causer Pascal et Saci, nous voyons
D' Andilly se lever en souriant et venir à nous le
long de ses espaliers en fleurs. Ce bonhomme
Fontaine (j' allais dire La Fontaine), dont il
est peu question parmi les illustres du lieu, qu' on
traitait même un peu légèrement peut-être, autant
qu' o y pouvait traiter légèrement un ami, et de
qui l' on disait au besoin, pour l' excuser, qu' il
était un peu sujet à l' éblouissement ; cet
humble entre les humbles, qui passa sa vie à cacher,
à confondre ses écrits dans ceux de son maître, et
qui, survivant oublié, se ressouvenait au hasard,
à travers ses larmes, au courant de sa plume et de
son coeur ; ce doux vieillard a eu le secret de
tracer un livre inimitable, et dont rien ne peut
dispenser quand on veut connaître ces saints personnages.
Il a été et il demeure leur historien et leur
peintre, leur Froissart plus naïf et tout chrétien ;
le Cassien imprévu de leur Thébaïde.
Huet dit quelque part de Madame De Motteville
qu' elle ne sait pas écrire dans les règles, et nous
trouvons d' elle aujourd' hui qu' elle sait mieux
peindre que
p245
le docte Huet n' écrivait. De même pour Fontaine :
M Tronchai l' a jugé pitoyable en style, et nous le
lisons avec charme, ce que M Tronchai obtiendra
difficilement. Les uns se croient corrects et
narrent : Madame De Motteville et Fontaine ont
de l' imagination sans y songer, et font vivre.
Veut-il nous parler d' un jeune soltaire, son ami,
qui mourut à port-royal vers ce temps et un peu
avant M Manguelen, Fontaine nous dira dans ces
aimables termes qu' on ne peut que transcrire :
" M Singlin, en partant, témoigna être fort
touché de la mort d' un jeune solitaire, qui
venoit depuis dix ou douze jours de mourir dans
nos bras : ... etc. "
p246
se peut-il peinture plus naturelle, plus particulière,
et qui laisse mieux distincts et plus charmants en
nous les simples traits de cette figure, -de cette
douce figure d' agneau du jeune Lindo, en regard,
par exemple, de ce vieux lion de La Petitière ?
Si port-royal a eu dans Champagne son peintre
régulier et sévère, il a par moments dans Fontaine
son Fra Bartolommeo .
Ces solitaires qui se multiplient désormais, et que
bientôt on e comptera plus, mais qui pourtant, à cette
date de septemre 1646, ne passaient guère encore
une douzaine, commençaient de loin à paraître
formidables et à se grossir dans les calomnies des
uns en même temps que dans les admirations des
autres. On dénonçait, dès 1644, port-royal des
Champs comme un lieu d' assemblées dangereuses et
un foyer d' écrits conjurés : " il y avoit là,
écrivait-on, quarante étudiants et quarante
belles plumes, lesquelles n' étoient taillées que
de la main d' un même maître . " le sobriquet
d' arnauldistes circulait. Cette rumeur sur nos
mesieurs était déjà telle plus de dix ans avant
les provinciales . M Le Maître se vit plus
d' une fois obligé de rappeler dans de courts
mémoires imprimés l' origine et le nombre des
pénitents, pour réduire à leur juste valeur ces
faux bruits qui ne venaient pas tous de la
malveillance, bien que la malveillance s' en
autorisât. La mère Angélique écrivait à la reine
de Pologne : " on fait des médisances horribles
à la reine, qui croit tout . "
enfin M D' Andilly, ayant réglé ses affaires et
pris congé de la reine elle-même et de la cour,
s' était venuretirer près de ses neveux et de son
fils, vers la fin de 1645 ou tout au commencement
de 1646. Déjà nous le connaissons de reste, ce
semble, pour l' avoir
p247
vu apparaître et se multiplier en mainte
circonstance ; il est pourtant si essentiel dans
le cadre de port-royal par sa figure, par ses
écrits, par tout un aspect propre à lui seul et
qui le distingue des autres plus austères,
que nous devons nous arrêter à bien assembler et
à fixer dans nos esprits les traits complets de
son personnage.
p248
Xv.
Retiré en 1646 à l' âge de cinquante-sept ans,
M D' Andilly ne mourut qu' en 1674 à l' âge de
quatre-ving-cinq-ans, et devint ainsi par sa
vieillesse prolongée et sereine, sous sa
vénérable couronne de cheveux blancs, le vrai
patriarche et comme le père de famille de
port-royal ; on ressonge à je ne sais quoi de
Booz et de Noémi.
à côté et en avant de M Le Maître le chef des
terribles, on a désormais en lui un doyen souriant.
Comme il nous a laissé sur la première moitié de sa
vie d' intéressants mémoires que chacun peut lire, je
n' y prendrai que quelques détails de caractère.
Robert
p249
Arnauld D' Andilly, né Paris en 1589, était
l' aîné des fils de M Antoine Arnauld l' avocat.
Son père e fit élever au logis sous un docte
maître, le fils même du célèbre Lambin. Le jeune
D' Andilly eut donc une assez forte éducation, une
nourriture classique de la fin du seizième siècle,
mais qui se fondit vite pour lui à la politesse
du monde. Fort aimé de ses oncles, dont l' un
fut nommé par Henri Iv, en 1605, intendant des
finances, il exerça dès ce jour-là en qualité de
son premier commis, quoiqu' il n' eût que seize ans.
Après la mort de Henri Iv, il se trouvait, par
faveur singulière, avoir entrée dans le conseil des
finances à la suite de son oncle, et il demeurait
derrière les chaises du roi et de la reine-mère à
voir opiner, ce qui ne lui donnait pas, a-t-il
soin de nous dire, une petite connissance
des affaires . Son père le maria à vingt-quatre
ans à la fille de M L Fèvre De La Boderie
qui avait été ambassadeur en Angleterre et dans les
Pays-Bas. Il faudrait l' entendre lui-même
s' étendant au long sur le mérite si extraordinaire
de son beau-père, de sa belle-mère, et de tout ce
qui leur attenait ; car il abonde et ne tarit plus,
une fois sur ce chapitre des alliances, des
parentés, et des mérites de tous les siens. La
terre de Pomponne, qui donna nom à son fils, lui
vint de sa femme. D' Andilly écrivit de bonne
heure avec cette facilité
p250
d' honnête homme plus que d' homme du métier, qui
souvent chez lui fut heureuse : " ayant été marié
(c' est lui qui parle) en 1613, le roi fit l' année
suivante le voyage de Bretagne, où le conseil des
finances suivit sa majesté, et M De La Boderie
demeura dans le conseil resté à Paris. Quoique je
n' eusse jamais alors fait de vers, mon affection
pour M De La Boderie me mit dans l' esprit
d' écrire sa vie en vrs. J' en fis en carrosse huit
cents en huit jours, que je lui envoyai de Nantes ;
et, dans le temps qu' il les reçut, il faisoit
de son côté (sans que nous sussions rien du dessein
l' un de l' autre) sa vie en vers, pour me l' envoyer.
J' ai encore, écrit de sa main, ce qu' il en avoit fait,
et qui montre jusqu' àquel point il auroit excellé
dans la poésie, s' il eût continué à s' y exercer, comme
il avoit commencé en sa jeunesse, en même temps que
le cardinal Du Perron, son intime ami... 3
huit cents vers en carrosse ! ces poëtes-amateurs
du lendemain du seizième siècle, et pour qui
Malherbe n' était pas enore venu, n' y allaient pas
de main-morte. à la fin de Louis Xiv on était
plus sobre, on s' en tenait u quatrain.
Cet oncle intendant voulait donner à M D' Andilly
sa charge, quand il mourut subitement en octobre
1617. M De Luines, alors tout-puissant, et qui
était je ne sais pourquoi opposé à D' Andilly,
leurra celuici de promesses. En racontant cette
mauvaise volonté du connétable à son égard,
l' auteur des mémoires a grand soin de ne pas
oublier l' affection, au contraire si obligeante,
dont M De Luines fils (et l' un des amis de
port-royal) l' honore.
En août 1620, accompagnant la cour dans le midi,
p251
il vit pour la première fois à Poitiers l' abbé de
Saint-Cyran dont Le Bouthillier, depuis évêque
d' Aire, lui avait bien souvent parlé. Ce dernier,
qui était pour lors à Poitiers, les prenant tous
deux par la main, les présenta simplement l' un à
l' autre en disant : " voilà M D' Andilly,
voilà M De Saint-Cyran, " et les laissa
aux prises. Ainsi commença cetèe grande et féconde
amitié. Il y a eu des jésuites dits de robe
courte : M D' Andilly fut, dès ce moment, un
janséniste en habit de cour.
Dans l' automne de 1621 et au siége de Montauban,
où il suivait M De Schomberg, il tomba
dangereusement malade d' une fièvre pourpre, et
le bruit même de sa mort courut. Malherbe,
écrivant de Caen à son ami Peiresc (5 novembre),
déplorait cette perte du ton d' un ami.
Comment M D' Andilly fut ou crut être le bras
droit de M De Schomberg, tant que celui-ci resta
surintendant es finances ; comment, après la
disgrâce de Schomberg, il passa dans la petite cour
et dans la faveur de monsieur, qui lui fit donner
la charge d' intendant-général de sa maison ; quelle
était sa première grande liaison avec le colonel
D' Ornano qui finit par concevoir jalousie de lui,
et se perdre, à cause de cela, du moins l' historien
et ami nous l' assure ; comme
p252
quoi le cardinal de Richelieu eut dans un temps
l' idée de le faire, lui D' Andilly, secrétaire
d' état ; puis sa disgrâce, sa sortie de chez
monsieur, et la façon dont il fut bientôt tiré
de sa retraite pour devenir intendant d' armée en
1634, c' est ce qu' on pourra lire dans ses mmoires
avec toutes sortes d' assaisonnements agréables et
de circonstances à son avantage : " et ce fut là
(à Pomponne), nous dit-il, que je reçus une lettre
de M Servien, écrite de sa main, ce qu' il
faisoit rarement à cause de l' incommodité de son
oeil, par laquelle il me mandoit que le roi m' avoit
choisi pour m' envoyer intendant dans cette armée
(celle des marchaux de La Force et de Brézé sur
le Rhin), et qu' encore que ce ne fût pas un
emploi tel que je le pouvois espérer, je devois
compter pour beaucoup de ce qu' on m' envoyoit
chercher dans ma maison, comme autrefois les
dictateurs à la charrue . "
voilà de la gloire : D' Andilly l' aimait, il la
voyait un peu partout, et la dispensait volontiers
aux autres, en y prélevant sa part. Mais veut-on savoir
pourtant à quoi s' occupait au juste ce laboureur de
Pomponne la veille peut-être de son rappel à la
romaine ? Son fils aîné, l' abbé Arnauld, nous le
va dire ; on n' est jamais trahi que par les siens.
" ce n' étoit tous les jours, en ce temps-là, que
jeux d' esprit et parties galantes... etc. "
p253
tout cela est très-aimable et tout à fait
délicieux ; mais il nous faut rabattre du
D' Andilly-Cincinnatus, ou plutôt en revenir
à le classer parmi les romains de a clélie .
Que de réductions ainsi, j' imagine, si nous avions
en toutes choses les moyens de confrontation ! Ils
ne nous manquent pas pour D' Andilly ; et comme ce
qui restera du personnage sera encore très-suffisant,
très-digne d' affection et de respect, je ne m' en
ferai pas faute avec lui.
Balzac a résumé les éloges qu' il lui donne, par un
mot adopté des jansénistes et souvent cité,
" que c' étoit un homme qui dans le monde ne
rougissoit pas des vertus chrétiennes, et ne
tiroit point vanité des morales. " la phrase
est spécieuse et très-bien trouvée ; mais
p254
nous en savons déjà assez pour voir que ce n' est
qu' une phrase.
Allons tout de suite à l' autre extémité ; osons
écouter sur sn compte le satirique Tallemant ;
mieux vaut expliquer et amoindrir ces jugements
malicieux que les laisser comme subsister
au-dehors en les éludant : " M D' Andilly, dit-il,
s' étant rendu habile dans les finances, fut
premier commis de M De Schomberg ; mais,
comme il a de la vanité à revendre, il affectoit
devant le monde de faire paroître qu' il avoit tout
le pouvoir imaginable sur l' esprit du surintendant.
M De Schomberg n' y prenoit pas plaisir, et dit :
" mon dieu ! Cet homme parle beaucoup ! " -ce
M D' Andilly s' est mêlé de prose et de vers ;
mais il n' a guère de génie ; il sait et il a
de l' esprit . Il a été dévot toute sa vie... "
et à propos de cette dévotion dans le monde, le
satirique remarque que c' était une charité qui,
pour prêcher et embrasser passionnément, aimait
mieux les belles personnes que les moins jolies.
Or que nous dit Madame De Sévigné (19 août 1676) ?
" nous faisions la guerre au bonhomme D' Andilly,
qu' il avoit plus d' envie de sauver une âme qui
étoit dans un beau corps qu' une autre. Je dis la
même chose de l' abbé De La Vergne... " ne
trouvez-vous pas ? Ainsi greffé sur la parole de
Madame De Sévigné, le propos de Tallemant
devient moins amer. Rappelons-nous encore le mot
de Retz quand il nous dénonçait D' Andilly pour
son rival auprès de Madame De Guemené, mais pour
un rival qui aimait en Dieu et spirituellement.
Tout cela, on le voit, se rejoint et aussi se
tempre. On tient donc, et par mille côtés, les
traits assez constnts de son caractère : un dévot
du monde, très-sincère et un
p255
peu vain, sachant et ayant de l' esprit ,
resté naïf, très- brusque , ajoute-t-on,
c' est-à-dire très-vif, fort en paroles, en gestes,
démonstratif, mais aimable et poli, solennel même,
officieux et sûr, excellent, bien avec tous, et
surtout avec les dames.
M De Saint-Cyran, qui le connaissait si
parfaitement, et qui ne flatte pas, écrivait de lui
à la date de février 1642 : " ilest vrai qu' il n' a
pas la vertu d' un anachorète et d' un bienheureux,
mais je ne sache aucun homme de sa condition qui
soit si solidement vertueux. " voilà la limite
sérieuse.
Sa retraite se ressentit tout d' abord de ces
dispositions de sa nature ; elle n' eut rien de
violent ni d' effrayé devant Dieu ; il y mit le
temps, il l' accommoda à loisir. Ainsi, dans
l' intervalle de dix-huit mois et plus qui
s' écoulèrent depuis son parti pris jusquà son
entrée déiitive, il ne donna pas seulement ses
soins à ses affaires et à ses relations du monde,
mais encore à l' opinion qu' il y voulait laisser.
Ayant été attaqué dans une certaine histoir de
France par le président de Gramond du parlement
de Toulouse, qui l' avait représenté comme une
créature vénale de Richelieu, il le réfuta
dans des lettres adressées tant au président de
Gramond lui-même qu' au premier président de
Montrave, et en prit occasion de recueillir un
volume entier de ses lettres, comme on faisait
volontier alors. Le ton de la réfutation, pour
une personne qui songe à se retirer, n' a rien de
trop pénitent : " si monsieur de Gramond avoit été
tant soit peu nourri dans le
p256
grand monde, et dans cette suite des affaires de la
cour qu' il faut nécessairement savoir lorsqu' on veut
se mêler d' écrire une histoire, il n' auroit pu
ignorer... toute la cour, qu' il connoît si peu,
sait si jamais j' ai passé pour un esclave. " au reste,
il y a dans cette réponse quelques accents élevés
qui sentent l' honnête homme et l' éloquente
famille : car la vigueur aussi, ne l' oublions
pas, forme un des traits de cette nature aimable,
abondante et facile, qui en a bien fait preuve
en effet par sa seule durée, demeurant toute
pleine, jusqu' au bout, d' une verte séve généreuse.
Le connaissant maintenant assez selon le monde, nous
n' avons plus qu' à le voir arriver au désert des
Champs, selon le récit animé et comme enchanté de
Fontaine :
" il y avoit longtemps qu' il soupiroit après ce
moment : il avoit pris par avance le titre de
surintendant des jardins... etc. "
p257
et Fontaine tout enivré continue et recommence :
il ne se lasse ps de nous le montrer dans les
occupations variées de ses heures, tantôt devat
le saint-sacrement, tantôt à ses traductions utiles,
tantôt dans ses jardins autour de ses
fruits- monstres , comme lui-même les appelait,
et justifiant tout à fait par l' harmonie de son
déclin la devise et l' emblème que ses amis
placèrent sous son portrait : " un cygne qui se
promène tranquillement sur les eaux, et qui chante
étant près de mourir, avec ces mots : quam dulci
senex quiete ! "
p258
le témoignage plus posé et plus réfléchi de
Du Fossé confirme celui de Fontaine.
M D' Andilly, en venant s' établir en ce
port-royal jusqu' alors sauvage, y apporta une
sorte de grâce frugale et sobre, de l' agrément,
et non-seulement des fruits, mais aussi les fleurs.
Il commença par l' utile et fit dessécher un marais
qui empestait ; quoiqu' un fâcheux tang restât
toujours (celui qu' a chanté Racine), le lieu fut
dès lors notablement assaini. Puis vinrent les
défrichements, les terrasses, les espaliers, tout
un embellissement. Ces travaux coûtaient cher.
Le monastère en profita ; ce pauvre aîné peu
favorisé, l' abbé Arnauld, en pâtit. M D' Andilly,
en se retiran, lui avait laissé de quoi subsister
honnêtement ; mais cela ne dura qu' une année :
" son humeur plus que libérale, nous dit le fils
si durement lésé, ne le quitta point dans le
désert ; il eut besoin de tout ce qu' il avoit quitté
pour la satisfaire, et ce fut à moi à me rédure. "
les saints ont grand' peine, même en se faisant
ermites, à ne pas emporter au fond leur petit
démon secret. Le marquis De Pisani, fils de
Madame De Rambouillet, bossu et malin comme les
bossus, disait de Madame De Sablé qu' elle avait
beau faire, qu' elle ne chasserait point le
p259
diable de chez elle, et qu' il s' était
retranché dans la cuisine . M D' Andilly,
tout aux amitiés, surtout aux amitiés nouvelles,
et qui venait d' épouser la solitude, rognait à
son fils pour orner les jardins.
Du Fossé va un peu loin lorsque, concluant
l' exact portrait, il semble croire que M D' Andilly
a passé ainsi durant près de trente années, sans
discontinuer , une vie si peu agréable aux
sens, et sans jamais prendre aucun divertissement .
Et d' abord, ce genre d' existence, mi-partie d' étude
et mi-partie de jardinage, n' était certainement pas
trop mortifiant ; les sens reposés y trouvaient
leur charme. Qu' est-ce là autre chose que le
vieillard de Virgile, celui du Galèse, dans un
cadre chrétien ? C' est un mélibée d' églogue à
port-royal, et qui se peut dire à lui-même sans
ironie :
" insere nunc, meliboee, piros ; pone ordine vites. "
Fontanes, dans sa maison rustique , a introduit,
à ce titre, l' éloge du jardinier D' Andilly et des
inventions dont il lui fait honneur. Racine ne l' a
pas moins loué, sans le nommer, quand il célèbre
en ses poésies d' enfance les fruits exquis des
jardins :
" je viens à vous, arbres fertiles,
poiriers de pompe et de plaisirs ! ... "
comme ce dernier vers est savoureux ! à coup sûr,
p260
l' écolier en avait goûté. Les pauvres solitaires,
eux, n' en goûtaient pas, ni les religieuses : on
vendait une part de ces riches provenances, et
l' argent allait aux pauvres. Mais surtout
M D' Andilly faisait des cadeaux ; il les
proportionnait aux personnes : à la reine, au
cardinal Mazarin, aux dieux de la terre, il
envoyait, chaque année, les primeurs et l' élite de
du 23 septembre (je ne sais l' année) ; elle est
adressée à Madame De Sablé ; elle accompagnait
un panier de poires à la même adresse, et un autre
panier de pavies destiné à mademoiselle
(De Montpensier). Chaque mot témoigne de
l' importance :
" je vous envoie un panier de fruits pour
mademoiselle, et je serois bien aise qu' il vous
plût de prendre la peine de le faire décacheter
et puis recacheter, afin de voir si vous le trouvez
assez beau... etc. "
n' est-il pas vrai que, sur de telles pièces, il
ne tiendrait
p261
qu' à un malin de dénoncer M D' Andilly comme
le Lucullus de port-royal des Champs ?
Il ne faudrait pas croire non plus qu' il n' en sortît
amais. Sans parler des sorties forcées et par
persécution, qui l' éloignèrent pendant des années,
il s' en permettait quelquefois d' autres petites
pour affaires, pour amitiés. Surtout il recevait
des visites. Par lui la soltude des Champs ne
cessa plus de se rattacher assez directement à la
cour, au grand monde. On lit dans un petit
mémoire écrit par M Le Maître : " le samedi
9 mars (1647), M De Liancourt, premier
gentilhomme de la chambre, et M De Chavigny
Le Bouthillier, ministre d' état, vinrent à
port-royal des Champs avec M Singlin,
sans leur ordre , pour n' tre pas reconnus,
et nous témoignèrent avec sentiment et pleurs le
désir qu' ils avoient de se retirer de la cour,
pour faire pénitence et se sauver. Ils offrirent
mille écus à l' effet de construire un petit
logement aux granges, pour l' un d' eux, et quatre
ou cinq mille écus pour enfermer de murailles
les terres des granges ; mais on refusa l' un
et l' autre. Ils sortirent fort édifiés, et ils
nous témoignèrent une affection de frères. "
la retraite récente de M D' Andilly était
certainement pour beaucoup dans
p262
cette visite et dans ces attentions des deux
personnages.
Par son nouvel hôte encore, port-royal se trouva
correspondre plus naturellement et plus de
plain-pied à toute cette littérature Louis Xiii
et de l' hôtel Rambouillet, à celle des Gomberville,
des Chapelain, des Godeau, des Scudéry. Je ne
toucherai ici que deux ou trois de ces noms, et en
ce qui est moins connu.
Gomberville, par exemple, était devenu tout à fait
janséniste et ami de port-royal. On a de ses
quatrains sur la retraite de M Le Maître, sur
celle de M De Pontis. Ses meilleurs vers sont
ceux qu' il fit sur les désirs de
p263
retraite que ressentait l' abbé De Pontchâteau : on
les aura en leur lieu. Retiré lui-même dans
l' île saint-Louis, marguillier de sa paroisse, il
pleurait le mal qu' il s' imaginait avoir fait par son
roman de polexandre , et il aurait voulu le
réparer en composant des romans plus ou moins
chrétiens à la façon de l' évêque de Belley :
ainsi sa jeune alcidiane , qu' il nacheva pas.
Par une contradiction assez naturelle, en même
temps qu' il s' exagérait et se plaisait à exagérer
aux autres le mal qu' avait causé cet innocent
polexandre , il n' aimait pas trop que les
autres le félicitasent trop nettement de son
repentir. Un jour le médecin Dodart y fut pris ;
il lui disait ou à peu près : " je suis bienaise
de voir qu' enfin vous regrettez le mal produit
par ces détestables romans... " -" pas si
détestables, " répondit le bonhomme en se redressant.
Quoi qu' il en soit des termes mêmes, Dodart
rapporte qu' il fut relevé très-rudement et qu' il
en resta tout scandalisé. Il y a de ces reproches
qu' on ne prend bien que de soi seul, parce que seul
on y sait mettre l' accent.
p264
Le grave et cérémonieux Chapelain, dont on a vu
précédemment la liaison avec M Le Maître, entra
dans une sorte de relation littéraire avec
port-royal par le canal de M D' Andilly, qui lui
envoyait exactement ses ouvrages. Chapelain l' en
remerciait chaque fois avec force éloges, et y
mêlait de grands témoignages de passion pour la
vertu et le savoir incomparable de nos
265
chers amis , ainsi qu' il les appelait. Il
écrivait aussi des lettres de compliment, dans
les occasions, à Madame De Sablé. Il répondait
par d' utiles avis à Lancelot qui le consultait
au sujet de ses grammaires italienne et espagnole.
Mais le très-sage et circonspectissime
personnage n' allait point au delà, et, en ce qui
était du fond, il se tenait à distance respectueuse :
ce n' est pas un reproche que je lui fais.
Godeau, plus agréable, est une autre figure
assortissante notre sujet. émule et contemporain
exact de M D' Andilly pour les vers sacrés, il
en faisait jusqu' à trois cents en un jour. Il y
en a d' élégants. Le roi Louis Xiii avait mis
de ses psaumes en musique et se les faisait
chanter en mourant : seigneur, à qui seul je veux
plaire... c' était un bel-esprit, longtemps
homme du monde et de galanterie (on vient de le
surprendre en pleine mascarade), puis évêque et
plume réputée éloquente, mais sans fond, sans
vrai savoir, sans solide travail. Les jésuites,
pour son approbation du petrus aurelius et
pour sa liaison avec les nôtres, le houspillèrent.
Le père Vavassor fit paraïtre un petit pamphlet
intitulé : Godellus an poeta, Godeau est-il
poëte ? On aurait bien pu se faire d' autres
questions sur son compte. Il était
p266
surtout peu théologien. Si on lit une lettre
D' Arnauld à M Du Vaucel (28 octobre 1687),
on verra combien le bon prélat était sujet à erreur
sur la doctrine morale. Voici la conclusion
D' Arnauld : " et ainsi, tout considéré,
j' appréhenderois beaucoup que ce ne fût faire
tort à la réputation de ce digne évêque que de
publier cet ouvrage (un ouvrage qu' il avait laissé
contre les casuistes), quand même on en auroit ôté
tous les mauvais mots, vérifié toutes les citations,
traduit tous les passages et corrigé tous les
endroits qui en auroient besoin... " de son vivant,
ces défectuosités u fond se dissimulaient chez
M De Vence sous un air facile, éloquent, et
dans un tour académique à la mode. Comme évêque,
au frt de la persécution (1662), sur un ordre
du roi, il se décida à signer ; mais ses amis
jansénistes lui pardonnèrent, et, dans les
biographies qu' ils ont faites de lui, il n' est
guère question que de son courage.
M D' Andilly, consulté jusque dans son désert par
ses amis littérateurs sur leurs productions plus
ou moins profanes, se gardait bien de faire comme
Dodart, et de négliger les précautions. Scudéry
lui avait envoyé e ne sais quelles stances, et il
avait répondu par des compliments. -" puisque ma
réponse à M De Scudéry ne vous a pas été
désagréable, lit-on dans une lettre à Madame De
Sablé, je crois avoir fort bien fait de lui
écrire. je n' ai osé y marquer les plus belles
stances, de
p267
crainte qu' il n' y en trouvât pas un assez grand
nombre à son gré.
" voilà de ces délicatesses
de solitaire qui n' a pas oublié son monde.
Il était déjà retiré depuis plusieurs années quand
Mademoiselle De Scudéry, avec laquelle il
entretenait de loin de bons rapports, fit son
portrait et le plaça dans un tableau très-flatteur
du désert, au tome sixième de la clélie .
Racine, au temps où il entra en guerre avec ses
maîtres de port-royal, dans sa petite lettre
où il venge trop bien les auteurs de romans et de
comédies, que Nicole avait flétris en masse, sut
rappeler malignement cet éloge : " cependant j' avois
ouï dire que vous aviez souffert patiemmen qu' on
vous eût loué dans ce livre horrible. L' on fit
venir au désert le volume qui parloitde vous :
il y courutde main en main, et tous les solitaires
voulurent voir l' endroit où ils étoient traités
d' illustres . " dans la réponse, non officielle
d' ailleurs et non émanée de port-royal, qui fut
adressée à Racine par Barbier D' Aucourt, on lit :
" pour l' histoire du volume de clélie , peut-être
qu' en réduisant tous les solitaires à un seul,
qui même n' étoit pas de ceux qu' on pouvoit
appeler de ce nom-là , et le plaisir que vous
supposez qu' ils prirent à se voir traiter
d' illustres , à la complaisance qu' il ne put
se défendre d' avoir pour un de ses amis qui lui
envoya ce livre, et qui l' obligea de voir
l' endroit dont il s' agit ; peut-être, dis-je,
que cette histoire approcheroit de la vérité... "
p268
on a si peu d' occasions de rencontrer la cl 2 lie
sous sa main ! Que c 4 est ici ou jamais le cas d 4 en
d 2 tacher cette page oü se mire dans un nouveau jour
la figure de M D' Andilly ; il n' est autre que
Timante , comme le généreux Herminius était
Pellisson, l' agréable Scaurus Scarron,
le galant Amilcar Sarasin. Un certain
Méléagène (je ne sais le nom réel) prend la
parole :
" ce n' est pas sans sujet que vous avez la curiosité
de savoir quelle est la forme de vie de ces
illustres solitaires dont Amilcar vient de vous
parler... etc. "
p270
la description n' est pas finie, mais je coupe court
sur cette scène de Timante et de ses embrassades
au milieu de ses douze amis, qui a de la réalité et
du piquant.
p271
Ce qui suit sur les solitaires est tout à fait
romancé , et leur ressemble comme Thémiste
et la princesse Lindamir aux romains du
temps de Taruin : l' un valait l' autre et,
dans le moment, ne choquait pas davantage. Ces
projets de solitude et d' âge d' or, que nous
offre en traits si romanesques la clélie ,
n' étaient pas chose si particulière ; ils faisaient
alors l' entretien et le rêve de bien des
imaginations. On en a un exemple très-agréable
dans le plan tout pareil que conçurent et
développèrent, par manière de passe-temps,
Mademoiselle De Montpensier et Madame De
Motteville. Le port-royal selon M D' Adilly
y est trop mêlé et y entre dans une proportion
je ne saurais dire laquelle, mais à un degré
trop sensible, pour que nous ne suivions pas avec
quelque complaisance la réverbération. Il y avait
du ressouvenir dans le songe.
Mademoiselle, en effet, ne recevait pas seulement des
présents de pavies de M D' Andilly ; elle était
venue de sa personne à port-royal des Champs.
Elle a raconté cette visite en ses mémoires
(juin 1657) de la plus princière des façons,
avec un entrain, une naïveté, une inexactitude
légère et sincère qui est bien celle d' une
fille des rois :
" un jour, quelqu' un me dit que le port-royal des
Champs n' étoit qu' à deux lieues de Limours ;
il me prit la plus grande envie du monde d' y
aller... etc. "
p272
voilà le monde en personne, le monde de haute
qualité qui vient de parle dans tout
l' à-peu-près et le pêle-mêle selon lequel
il voit les choses et les croit connaître en
courant.
Madame De Motteville, bien autrement posée et
sérieuse, n' était pas allée à port-royal comme
mademoiselle, mais elle en avait mieux jugé du
fond de son cabinet. Il y a dans ses mémoires
(à l' année 1647) deux ou trois pages des plus
sensées et des plus belles sur
p273
ces disputes du jansénisme, sur l' impuissance et le
néant de la raison à trancher les mystères, sur
l' humilité d' adoration et de silence où il serait
juste de se renfermer. Ces pages de la douce et
judicieuse femme sont peut-être le plus touchant
commentaire du mot inévitable : ô altitudo !
or, vers la mi-mai de 1660, la cour étant à
Saint-Jean-De-Luz pour le mariage du roi,
Madame De Motteville ne se lassait pas
d' admirer cette beauté imprévue des pyrénées
qu' elle allait décrire en des termes heureux
et neufs où se produit un vif sentiment de la
nature. Mademoiselle, à sa manière, et plus
confusément, ressentait la même chose. Un jour,
se rencontrant à une fenêtre de l' appartement du
cardinal d' où l' on voyait la rivière et les
montagnes, Madame De Motteville et elle se
prirent à se communiquer leurs impressions
rêveuses , comme nous dirions aujourd' hui, et à
parler de la solitude des déserts. En rentrant
chez elle, mademoiselle écrivit une longue lettre
pour y fixer son plan. L' idée du sixième volume
de la clélie , qui avait paru deux ans auparavant,
put bien n' y pas être étrangère. L' ancienne visite
à port-royal y jeta son reflet ; ce volume de
sainte Thérèse entr' ouvert sur la table de
M D' Andilly, et publié l' année précédente,
a laissé sa trace. En ce désert de fantaisie,
en effet, où le mariage doit rester ignoré, où
la galanterie veut régner innocente, dans le
fond se voyait, àtravers la verdure, un monastère
de femmes selon sainte Thérèse D' Avila.
p274
Je ne prétends pas dire que ce christianisme
d' idylle et de bergerie n' aurait pas eu sa mode
alors sans M D' Andilly et sans ce coin de
port-royal adouci ; mais il n' aurait peut-être
pas eu son expression aussi nette, aussi
singulière. M D' Andilly l' appelait, le provoquait
en quelque sorte, et en faisait naître l' idée.
Madame De Sévigné ne nous montre-t-elle pas
cette folle de La Marans allant se confesser
à lui en bergère du Lignon, comme s' il eût été le
druide Adamas ?
De même que M D' Andilly nous apparaît de
beaucoup le plus affable et le mieux tenu des
solitaires, celui auquel s' adressaient, comme
d' office, tous les gens de monde et de cour qu' une
curiosité à demi dévote attirait, il est aussi,
comme écrivain, le plus académiste , le plus
beau diseur et le plus littérateur des
messieurs de port-royal ; et d' abord il aurait été
de l' académie s' il l' avait voulu. On lit chez
Segrais un détail, en partie inexact, mais qui
doit être vrai pour le fond : " M D' Andilly
n' ayant pas voulu accepter une
p275
place vacante dans l' académie françoise qui lui
fut offerte, le cardinal de Richelieu fit
insérer dans les statuts l' article qui pote que
personne n' y sera admis s' il ne le demande. "
la raison que donne Segrais du mécontentement de
D' Andilly contre le cardinal, qui lui aurait
refusé l' agrément de la charge d' intendant de la
maison de monsieur , ne paraît pas fondée ; car
ce fut de monsieur que partit la disgrâce de
D' Andilly, et non du cardinal. Quoi q' il en soit,
ce dut être vers le commencement de 1634 que
D' Andilly, alos retiré à Pomponne, et
apparemment boudeur, refusa l' académie naissante,
alléguant qu' il désirait passer une grande
partie de sa vie aux champs : on voit dans
l' histoire de l' académie que le statut en
question date de ce temps-là. Il renouvela plus
tard ce refus aux ouvertures académiques qui lui
furent faites une seconde fois, à ce qu' il paraît,
lorsqu' il eut publié sa traduction des confessions
de saint Augustin (1649). Vigneul-Marville a
confondu les deux temps.
Littérairement, M D' Andilly a rendu de vrais
services à la langue. Comme témoignage bien
honorable de son autorté en telle matière, il
suffirait de rappeler (d' après Segrais) que
M De La Rochefoucauld lui envoyait une copie
de ses mémoires, pour obtenir de lui des corrections,
particulièrement sur la pureté du style. Venu un
peu tard à la pratique, et presque en amateur, il
coopéra, aussi largement que personne, et d' une
façon très-saine, à l' oeuvre d' épuration et
d' élégance de Balzac et de Vaugelas.
p276
Onaurait à considérer M D' Andilly écrivain, dans
ses poésies chrétiennes et dans ses traductions en
prose. Ses poésies sont trop souvent ce qu' on peut
attendre d' un homme qui faisait huit cents vers en
huit jours et en carrosse. Son poëme en stances sur
la vie et la mort de Jésus-Christ (1634) n' offre
qu' une suite de paraphrases faciles, assez
harmonieuses et très-monotones, des principales
scènes évangéliques. Son ode sur la solitude
(1642) a plus d' élan et atteint quelquefois à
l' expression plus ferme. Il dit en parlant de
l' ambitieux :
" son aveuglement déplorable
lui met la gloire à si haut prix
qu' il l' achète par le mépris,... etc. "
dans les stances qu' il a composées au nombre de
deux cent cinquante-huit sur diverses vérités
chrétiennes, D' Andilly a surtout réussi, et il
mérite de garder une place parmi les gnomiques
sacrés, à côté de Corneille, traducteur de
l' imitation . Gravons bien ce qui suit dans
notre mémoire :
" la connoissance inutile.
Ceux qui du seul éclat des vérités chrétiennes
repaissent leur esprit sans passer plus avant,... etc. "
p277
ce dernier vers charmant respire à la fois la
persuasion et la plainte.
Mais c' est surtout par ses traductions en prose que
D' Andilly se recommande ; il traduisit
successivement saint Eucher, du mépris du monde,
les confessions de saint Augustin, les
vies des saints pères des déserts et
l' échelle de saint Jean Climaque , les
oeuvres de sainte Thérèse et celles du
bienheureux Jean D' Avila..., enfin, l' histoire
des juifs de Josèphe.
En ces divers écrits règne une manière facile,
abondante, naturelle, et en même temps quelque peu
magnifique, un style grand et étendu , à
l' espagnole, comme le dit Vigneul-Marville qui
veut faire à D' Andilly l' honneur d' avoir introduit
cette façon. C' était purement celle qui dérivait
du seizième siècle, mais légèrement passée et
clarifiée à la politesse académique, sans précision
toutefois et sans rigueur de détail ; elle n' en
est que plus agréable dans son ampleur, et
une fois au fil du courant, on e trouve pas trop de
phrases.
La plus considérable et la plus estimée de ces
traductions
p278
est celle de l' historien Josèphe. Richelet
rapporte que D' Andilly lui avait dit de cet
ouvrage qu' il l' avait refait dix fois , qu' il
en avait châtié le style avec un soin extrême,
et s' était attaché à le couper plus qu' en
ses autres productions. On l' a loué d' avoir rendu
à Josèphe toutes ses grâces ; ne lui en a-t-il
pas prêté ? Il paraîtrait qu' en voulant être
élégant, il n' aurait pas été toujours fidèle.
Richard Simon, et même de plus impartiaux que lui,
en y regardant de près, ne s' en sont pas montrés
toujours satisfaits. Mais le mérite inappréciable
de ces traductions du dix-septième et aussi du
dix-huitième siècle, qui se rapportent plus ou
moins à la méthode D' Amyot, ç' a été, ne
l' oublions pas, de se faire lire de tous avec
l' aisance et l' agrément d' un original, ce qui
disparaît si complétement dans la méthode tendue
et opiniâtre de nos jours. Madame De Sablé,
qui n' avait jamais pu aimer les histoires,
commençait par celle-ci à y prendre du plaisir.
Cette traduction de Josèphe fut offerte à
Louis Xiv ; il en sera dit un mot dans une
visite au roi, à l' occasion es derniers honneurs
de D' Andilly.
Le livre auquel je m' arrêterais plutôt ici, bien que
n' étant qu' une simple traduction également, mais
comme image vive et naïve où se peint tout entier
l' aimable traducteur, ce sont ses pères des
déserts (1647-1652). Il recueillit
p279
sous ce titre les saintes vies, écrites par divers
auteurs, de ces premiers ermites et solitaires de la
Thébaïde, de la Syrie et autres lieux ; il
voulait rendre ces édifiantes histoires accessibles
tant aux religieuses de port-royal qu' aux personnes
du monde. Cet intéressant livre, en effet, est
tout à fait de ceux que saint François De Sales
aurait aimés et conseillés ; depuis
l' introduction à la vie dévote , on n' avait
point eu de lecture si souriante dans l' édification.
C' était proprement la morale en action de cette
dévotion de Philothée . Le livre de
la fréquente communion , en ce qu' il pouvait
avoir de redoutable, se trouvait parfaitement
adouci et corrigé, en même temps qu' aidé dans ses
effets, par ce nouvel écrit d' une forme si
différente, d' un usage si attrayant. Le dernier
Arnauld avait frappé et convaincu par le dogme ;
son vénérable aîné venait appeler à son tour
et persuader avec maint récit insinuant le dogme
rigoureux n' est plus pour rien, il faut l' avouer,
dans toutes ces légendes où la crédulité mêle,
à tout moment, ses gracieux crépuscules aux
lumières supérieures de la foi. D' Andilly, qui
n' était pas un théologien très-profond,
p280
se disposait (il l' annonce dans sa préface) à
traduire, pour faire suite aux premières vies,
celles qu' a si bien retracées Cassien ; mais
l' idée que c' était un auteur semi-pélagien empêcha
probablement, et très-regrettablement, qu' on ne le
laissât suivre son dessein ; il substitua à Cassien
saint Jean Climaque. Telle qu' elle est, l' effet
de cette lecture, sur les âmes plus tendres que
vigoureuses, plus ouvertes à l' onction qu' au
raisonnement, reste délicieux. D' Andilly, par
la façon heureuse dont il enchaîe et assortit ces
simples histoires, en peut être dit le Rollin et
enchante comme lui : c' est l' abeille des
déserts.
L' histoire de saint Jean l' aumônier, la vie et les
degrés des vertus de saint Jean Climaque,
me semblent les morceaux les plus essentiels, les
plus savoureux. -" lorsqu' on rapportoit à ce digne
prélat, est-il dit dans la vie de saint Jean
l' aumônier, que quelqu' un étoit porté à faire
l' aumône, il le faisoit venir avec joie et lui
disoit en particulier : comment êtes-vous devenu
si aumônier ? Est-ce par votre inclination ou en
vous faisant violence ? ... " ce Jean l' aumônier a
maints et maints traits dans sa vie qui sont
semblables d' impression à cette touchante histoire
de la captivité de saint Vincent De Paul :
par ce livre de D' Andilly, port-royal redevenait
vraiment à l' usage et à l' unisson de saint
Vincent De Paul, dont nous souffrons d' être
séparés. Mais le gracieux, le débonnaire
traducteur s' est comme surpassé dans ce discours
du même Jean l' aumônier sur l' infinie bonté de
Dieu et l' ingratitude des hommes :
" ce grand personnage si chéri de Dieu disoit
souvent pour faire voir combien l' on est obligé
de s' humilier : ... etc. "
p282
en traduisant, j' allais dire en récoltant cette page
toute savoureuse de frits et toute bourdonnante
d' abeilles, M D' Andilly m' apparaît qui se
promène, la
serpe en main, le long de quelque haie du verger,
" hyblaeis apibus florem depasta salicti. "
tout ce qu' on pourrait extraire de profond, de fin
et de délicieux du saint Jean Climaque, nous
mènerait trop loin : c' est d' un ascétisme charmant,
qui n' a de comparable que l' imitation chez les
modernes. En traduisant avec tant de grâce et de
clarté cet excellent maître du oeur, D' Andilly
dut aller à bien des âmes de son temps. Tout ce
monde de M De La Rochefoucauld, de
Madame De Sablé, de Madame De La Fayette, dut
en être particulièrement frappé, et admirer comment
l' antique abbé du Sinaï en savait au moins aussi
long qu' eux-mêmes sur les vertus, sur les passions,
sur les replis et les ruses de l' amour de soi.
Philippe De Champagne, notre peintre ordinaire,
a tiré des pères des déserts le sujet de
plusieurs grands paysages représentant les
circonstances de la vie de sainte Marie, nièce
du solitaire abraham. La Fontaine qui, s' il
devait avoir quelque rapport lointain avec
port-royal, ne pouvait y prendre que par ce côté
facile et par ce livre attrayant, en a tiré, entre
une fable et un conte, son poëme de la captivité
de saint Marc :
" qui voudra la savoir d' une bouche plus digne,
lise chez D' Andilly cette aventure insigne. "
La Fontaine ! Mais prenons garde ! Ce
M D' Andilly,
p283
si nous nous laissions faire, nous dissiperait trop
et nous induirait en connaissance avec trop de
gens. La Fontaine, comme Madame De Sévigné,
ne doit venir (s' il revient) que tard, plus tard,
à l' époque de la paix de l' église : il faut garder
quelque chose pour les douceurs de notre après-midi.
L 2 SAINT-CYRAN
p284
Xvi.
Pour résumer et ixer la suite du rôle, les phases
d' existence de M D' Andilly à port-royal, et nous
permettre d' attendre que nous le retrouvions, nous
n' avons que très-peu à ajouter.
Il y vécut dix années d' abord, jusqu' en 1656, sans
aucune interruption, tel que nous venons de le voir,
le solitaire hospitalier, le grand-maître des
cérémonies du lieu. M De Saci, son neveu,
devenu le directeur, fut même obligé de l' avertir,
et de lui conseiller plus de réserve à cet égard ;
car on avait affaire à toutes sortes de visiteurs,
et quelques-uns très-suspects. En 1654, au
redoublement de l' orage que suscitait le fantôme
du jansénisme , comme il se plaît à l' appeler,
M D' Andilly, après avoir sondé le terrain par
Madame
p285
De Chevreuse, écrivit au cardinal Mazarin une
longue lettre justificative. Il y eut même un
projet de conciliation et de paix fondé sur un
strict silence des deux partis. Arnauld, pressé
par son frère, s' était engagé à ne plus écrire !
C' est alors que la reine dit que, puisque
M D' Andilly avait donné sa parole, on ne pouvait
plus mettre la sincérité en doute. Mais le silence,
du côté des jésuites, dura peu ; et d' ailleurs les
armes, de part et d' autre, étaient trop chargées
pour une trêve. En 1656, lors de l' éclat de la
sorbonne contre Arnauld, il y eut ordre de la cour
de disperser les solitaires des Champs.
M D' Andilly, averti à temps par le secrétair
d' état Brienne, s' empressa d' écrire au cardinal,
protesta de la soumission de tous, et obtint que le
lieutenant civil ne vînt pas immédiatement faire
exécuter l' ordre. Les solitaires se dispersèrent
d' eux-mêmes, et lui se retira à Pomponne, puis
à Fresnes, chez Madame Du Plessis-Guénegaud :
au bout d' un mois d' exil , il était rentré
au désert des Champs par tolérance. Mazarin,
qu' il s' empressait de remercier, lui répondait par
un tout aimable billet : " j' espère bien que vous
n' oublierez pas dans vos prières celui qui est
vôtre. "
dans les années qui suivirent, on verrait
M D' Andilly poursuivre sous main ce rôle
de conciliation et de bonne entremise auquel les
passions allumées se prêtaient peu : il est
éclipsé et insuffisant. Il se mêla avec beaucoup
de vivacité dans les projets d' accommodement,
bientôt avortés, de son ami l' évêque de Comminges
(Choiseul-Praslin, le cousin-germain de
Madame Du Plessis-Guénegaud). Arnauld s' en
irrita plus d' une fois. Il y eut même un instant
assez vif entre les deux frères ; le docteur
écrivit à son aîné des choses
p286
dures. En août 1664, quand le fort de la persécution
éclata et qu' on enleva les religieuses,
M D' Andilly, rallié à la cause commune,
s' illustra par une grande scène publique au
faubourg saint-Jacques, qui sera racontée en
son lieu. Accusé presque d' émeute, il dut quitter
les Champs par lettre de cachet, et se retira à
Pomponne pour y rester jusque même après la
paix de l' église. Et c' est alors que nous le
retrouverons à loisir, père d' un ministre d' état,
offrant à Louis Xiv son Josèphe , et rentrant
au désert parmi les siens dans toute sa
représentation majestueuse.
Cette pointe faite, revenons. Notre histoire (si
histoire il y a) n' est possible qu' avec ces
ondulations perpétuelles. L' intimité des
personnages ne permet pas de marche plus sévère.
Le bon Fontaine le sait bien, lui qui s' écrie
à chaque instant : " mais pourquoi préviens-je
le temps ? Allons pas à pas, vivons au jour le jour.
Il semble que je craigne de n' avoir as assez de
vie... mais ne troublons pas l' ordre des choses. "
rien n' est troublé : on continue de traverser
l' époque qui s' étend de la mort de M De
Saint-Cyran à la publication des provinciales
(1643-1656).
p287
Cette période d' intervalle est remplie par la
multiplication croissante des solitaires d' une
part, et de l' autre au dehors, vers la fin, par
toute la discussion et la querelle croissante
sur les propositions de Jansénius, d' où sortit en
1655 l' action de la sorbonne contre Arnauld,
d' où sortirent les provinciales . Nous nous
tenons, pour le moment encore, au dedans.
Je me garderai bien d' énumérer tous les solitaires
qui venaient s' ajouter chaque année aux précédents :
ce serait tomber dans une série de biographies qui
se reproduiraient presque toutes l' une l' autre.
Que dire, par exemple, d' un M Bouilli, chanoine
D' Abbeville, qui vint aux Champs dès 1647, et se
fixa au jardin des Granges, sur la hauteur ? Il en
planta la vigne ; surtout il travaillait, nous
marque-t-on, à tailler la vigne spirituelle de son
coeur. Ce fut un jardinier tout autrement austère
que M D' Andilly, et il eut plus tard sous
lui, comme jardinier également, comme simple
apprenti , et plus austère encore, l' illustre
abbé de Pontchâteau. M De Pontis, ce vieil
plus de mention. Dans sa longue et vaillante
carrière au régiment des gardes, il n' avait
jamais pu se tirer du grade de lieutenant ,
où un mali guignon semblait le confiner. C' était
le lieutenant expert et consommé ; il lui sied
même de n' avoir été que cela, comme à Lancelot
de n' avoir été que sous-diacre. Un jour, déjà
confiné à prt-royal, tous les lieutenants
de son ancien régiment le vinrent prendre pour
arbitre, comme leur doyen, dans un différend qu' ils
avaient avec les capitaines. Très-anciennement lié
avec M D' Andilly, il se retira près de lui vers
1652 ou 1653, et participa, mais plus rudement,
à ses travaux
p288
de jardinage, de défrichement, et hors du vallon,
sur la montagne. Il le surpassa même en âge et
mourut à quatre-vingt-sept ans.
M Hamon était retiré aux Champs avant Pontis ;
il y succéda comme médecin à M Pallu (1650). Mais
son beau, son très-beau moment n' est pas à cette
heure ; c' est pourquoi nous le réservons.
M Baudri De Saint-Gilles D' Asson était un
gentilhomme de Poitou vers la Vendée, l' un des
cinq frères D' Asson (Fontaine lui en donne onze),
tous grands et robustes, respectés et redoutés
dans le pays qu' ils battaient en intrépides
chasseurs. Ayant fait ses trois ans de sorbonne
et déjà bénéficier, il fut touché d' avoir vu
p289
M Hillerin aux environs de son ermitage du
Poitou : par lui il lut la fréquente communion
et connut port-royal. Une fois venu en ce lieu,
il y voulut demeurer, et se fixa aux Granges dans
un petit logis couvert de chaume, qu' il se fit
bâtir au bout du jardin et qu' on appelait gaiement
le palais Saint-Gilles , comme pour faire
pendant au petit-Pallu (du jardin d' en bas).
Il avait en son pays, qui confinait à la Bretagne,
un prieuré dépendant de l' abbaye de Geneston,
dont M De Pontchâteau, alors très-jeune, était
abbé : ce qui ménagea la prochaine liaison de
celui-ci avec port-royal. M De Saint-Gilles,
tout solitaire qu' on le croirait, et qui voulut
être d' abord le menuisier , puis le fermier du
monastère, en devint l' agent actif, l' homme
d' affaires au dehors dans les grands moments.
Les impressions d' écrits de ces messieurs se
faisaient par ses soins ; il avait sur le corps
des arrêts du Châtelet, et s' entendait à merveille
à déjouer les gens du roi. Personne n' aurait eu
plus de particularités piquantes à raconter sur
la publication des provinciales ; nous ne
serons pas sans lui en dérober quelques-unes.
à la ville, il portait au besoin l' épée comme
plus commode, ayant affaire à toutes sortes de
gens. Avec plus d' entrain et de belle humeur
qu' un pénitent ordinaire, il faisait le
délassement de M Arnauld, de M Singlin, dans
les courses, les fuites ou les retraites qu' il
partageait avec eux. Il savait du grec et jouait
admirablement de la flûte. Les voyages étaient
son fort. Quand Madame De Longueville,
convertie, se repentant d' avoir tant aidé aux
guerres civiles et d' y avoir ruiné tant de
pauvre monde, voulut, par le conseil de M Singlin,
restitue autant que possible sur les lieux et
aux personnes
p290
mêmes, ce fut M De Saint-Gilles qui fut chargé
d' aller aux frontières de la Champagne, vers
Stenai, pour distribuer dans les villages les
aumônes de la princesse. Il faut tout dire :
c' est lui aussi qui ira trouver Retz, alors
vagabond, à Rotterdam (vers 1658), pour lui porter
des paroles du parti, car il y avait parti alors.
Nous entrevoyons de l' intrigue à l' horizon, mais
nous n' y sommes pas encore. On en accusa longtemps
les jansénistes, avant qu' en effet ls s' en
avisassent : ce M De Saint-Gilles ne s' épargna
pas pour leur faire regagner le temps perdu.
Remarquons, chemin faisant, comme chaque solitaire,
même après sa conversion, garde des traits
distincts de son tempérament et de sa nature. Ce
vendéen ardent trouve moyen d' arriver, par le
désert, à tout l' emploi de son activité, de
courir les monts et les mers, et de braver les
naufrages. Quand il cessa de courir, il se
détruisit lui-même par ses austérités.
M De Pontchâteau, qui finit par les mêmes excès,
prit part auparavant au même genre d' emplois. Il
parut à son tour le commis-voyageur infatigable,
ou, si l' on aime mieux, l' ambassadeur ordinaire
de port-royal.
p291
Il y vint pour la première fois en 1651 ; mais
ses allées et venues, même au moral, furent
fréquentes. Son inconstance d' humeur le poussait
aux voyages ; sa naissance l' y aidera et lui
ouvrira les voies. Il était de l' illustre famille
bretonne Du Cambout et neveu du cardinal
De Richelieu, comme le répètent, non sans
quelque emphase, tous nos biographes jansénistes
très-flattés, -un neveu à la mode de la
Bretagne.
Dès les années mêmes dont nous parlons,
M Du Gué De Bagnols, de Lyon, jeune maître
des requêtes, et son intime ami M Maignart De
Bernières, de Rouen, maître des requêtes
égalementet allié de la famille Du Fossé, sans
pouvoir être rangés au nombre des pénitents
proprement dits domiciliés à port-royal, se
constituèrent les agents dévoués de cette maison
dans le monde, et on les appelait à bon droit les
procureurs généraux des pauvres . Ce sont les
modèles des veufs ayant des enfants. M De
Bernières vendit, dès qu' il le put, sa charge.
Il contribua le premier, et plus que personne,
durant son séjour à Rouen, à dépoer les
semences et les notions vraies du christianisme
dans l' âme de Madame De Longueville. Pour être
plus près de nos amis, il acquit (de M Des Touches,
je crois) la terre du Chesnai près Versailles.
On aura occasion de dire, en parlant des petites
écoles très-accrues, et régulièrement établies
dès 1646 à Paris, dans le cul-de-sac
p292
saint-Dominique-d' enfer, qu' elles furent dans la
suite, et lors des tracasseries qu' on leur suscita,
transféres en partie au Chenai, chez
M De Bernières.
M De Bagnols, le plus riche des deux amis
(il avait soixante mille livres de rente), s' étant
aussi débarrassé de sa charge, avait même réussi,
dans un voyage à Lyon auprès de m son père, à lui
persuader de se dépouiller d' une somme de quatre
cent mille livres, comme peu légitimement acquise.
Naturellement fier et porté à dominer, aussi plein
de feu que M De Bernières l' était de douceur,
il rabattit rigoureusement sa volonté sous
M Singlin. Il acheta proche Chevreuse un
château appelé Saint-Jean-Des-Trous
(ou tout simplement les trous ), un des futurs
asiles encore des petites écoles dans les
dispersions qu' on en voudra faire. Il n' avait que
trente ans lorsqu' il se convertit (1647), et il
mourut à quarante. M De Bagnols fut le collègue
principal du duc De Luines pour toutes les
réparations et augmentations de bâtiments que l' année
1651 vit exécuter au monastère des Champs, et
auxquelles es deux messiers pourvurent.
Les religieuses, une partie du moins, y étaient
revenues en mai 1648. Rien de bien important
jusque-là ne s' était passé à l' intérieur du
monastère de Paris depuis le temps où nous
l' avons laissé. La mère Angélique s' y retrouvait
abbesse, nous l' avons dit, ayant
p293
été nommée, en octobre 1642, à la place de la mère
Agnès qui achevait son second triennat. Elle, à son
tour, n' en fit pas moins de quatre consécutifs en
vertu de quatre élections réitérées, et demeura
ainsi à la tête de la communauté pendant douze ans,
jusqu' en novembre 1654. De fait, tant qu' elle vécut,
elle gouverna ou régna toujours. L' institut du
saint-sacrement, qui a été pour nous, si l' on s' en
souvient, une si longue et fastidieuse parenthèse,
et dont nous avons eu hâte de déserter la maison
à demi profane, fut régulièrement réuni et
transféré à port-royal avec toutes les obligations et
grâces qu' on y avait, dans le principe, attachées.
M Briquet, avocat général, allié des Bignon et
père d' une des futures religieuses les plus
marquantes, aida beaucoup par son zèle à la conclusion
légale de toute cette négociation fort compliquée.
M l' abbé de Saint-Nicolas, alors à Rome, et
chargé d' affaires au nom du roi, n' y contribua pas
moins directement en obtenant la permission du
saint-siége. Les fondateurs et bienfaiteurs
de l' institut consentirent à ce que les deniers
fussent employés à bâtir l' église de port-royal
de Paris. La première pierre en fut posée en
grande pompe (avril 1646) par Mademoiselle De
Longueville, comme héritière représentant la
première duchesse De Longueville, fondatrice de
l' ancienne maison du saint-sacrement. C' est cette
Mademoiselle De Longueville, depuis duchesse
E Nemours, qui, bien qu' élève de Madame Le
Maître, se montra toujours médiocrement disposée de
coeur pour la maison. Elle y avait demeuré quelque
p294
temps à l' époque du mariage de son père avec la
seconde duchesse.
La translation de l' institut du saint-sacrement à
port-royal amena une autre cérémonie très-importante
pour tout couvent, à savoir le changement d' habit.
Os religieuses portaient auparavant le scapulaire
noir de bernardines. En embrassant l' institut du
saint-sacrement, fallait-il dépouiller ce
scapulaire et reprendre celui qu' avaient eu les
soeurs au saint-sacrement même ? La mère Angélique,
sévère, était d' avis de garder le noir. La soeur
Anne-Eugénie, par un reste d' imagination peut-être,
penchait pour l' autre costume, plus éclatant.
Un coffret, ouvert par hasard, fixa l' irrésolution :
on y trouva des habits venus du saint-sacrement et
oubliés là depuis huit ou neuf ans, ce qui parut
une indication d' en haut. Les religieuses prirent
donc en toute cérémonie (octobre 1647), et pour ne
le plus quitter, le scapulaire blanc avec la croix
d' écarlate sur la poitrine. La solennité, après
quarante jours de retraite, fut grande ; M Bignon,
l' avocat général, y assistait ; m l' official
donnait les habits. On y reconnut jusque dans les
détails la vérification d' une ancienne vision
de Madame Le Maître qui avait cru voir en idée,
dix-huit ans auparavant, les soeurs se revêtant
ainsi. C' est là le côté petit de port-royal, et en
quoi ces fortes et simples filles se retrouvent
nonnes par quelque point.
Puis l' imagination toujours a sa part ; si on ne la
lui fait pas de bon gré, elle la ressaisit. Cette
croix d' écarlate sur un vêtement blanc était de
nature à frapper :
p295
blancheur de la robe des rachetés à côtés du sang
de l' agneau. Qu' on se figure autour du préau du
cloître, par un soleil baissant, cette procession
chantante ou silencieuse ! Les humbles soeurs, sans
se rendre compte comme nous du pittoresque ,
le sentaient confusément, et plus merveilleux, mêlé
à la religion même. La soeur Angélique De
Saint-Jean aura parfois de ces songes, et
trop forte, elle, pour y attacher du sens, elle
aimera à en tirer du moins d' agréables symboles :
" je croyois être à port-royal de Paris en un lieu
où il y avoit une grande fenêtre qui regardoit dans
la galerie d' en bas, et que j' y vis toutes nos
soeurs de Paris y marcher processionnellement,
tenant toutes des branches de rosier fleuries
de roses incarnates les plus belles du monde... "
et elle applique les détails du songe aux
circonstances dans lesquelles elle écrit, mais en
insistant tout particulièrement sur le bel effet
de ces habits blancs, de ce vert et de cet
incarnat de roses .
Quelque temps avant ce changement d' habit était
more la mère Geneviève Le Tardif, dont il a été
parlé autrefois, la première abbesse élective de
port-royal : " je ne sais, écrit encore la soeur
Angélique De Saint-Jean, si je dois dire une
chose que nous remarquâmes à sa mort...
la communauté étoit présente quand elle expira :
on chanta le subvenite selon la coutume ; mais
ce qui nous parut à toutes de si extraordinaire,
c' est qu' il nous sembloit que d' autres voix
étoient mêlées avec les nôtres, et faisoient une
harmonie qui nous parut surnaturelle . Peut-être,
s' empresse-t-elle d' ajouter avec sa prudence rare,
peut-être y avoit-il de l' imagination ;
p296
mais toujours il y avoit une grande certitude de
foi à croire que les anges se réjouissoient en
recevant cette âme ; et, si l' erreur étoit dans
nos sens, la vérité étoit dans notre coeur . "
quelle meilleure et plus humble explication de
la merveille ? Quelle plus juste excuse de
l' illusion ? Qui pourrait mieux dire ?
Pendant que e désert des Champs multipliait ses
solitaires, le monastère de Paris avait eu ses
conquêtes aussi. Madame la marquise D' Aumont,
veuve du lieutenant général de ce nom, y venait
demeurer (1646), et y voulut prendre l' habit blanc.
Personne excellente, dévouée et solide, son crédit
servit souvent auprès de l' archevêque, et ses
bienfaits considérables aidèrent à maintes oeuvres.
Lorsqu' elle fut près de mourir (1658), elle
demanda pour toute grâce qu' on l' nterrât comme
une religieuse, et qu' aux prièresqu' on ferait pour
elle, on ajoutât après son nom, sororis nostrae
(notre soeur), bie qu' elle s' en reconnût fort
indigne. Ces personnes du monde, telles que
Madame De Sablé et Madame D' Aumont plus
simple, trouvaient dans l' aimable mère Agnès
un pendant de ce qu' on trouvait aux Champs
désormais en M D' Andilly. Madame D' Aumont
disait un jour à M Le Maître : " je vous assure,
monsieur, que je m' accommode mieux de la mère
Agnès : notre mère est trop forte pour moi. "
il est vrai qu' à Madame De Saint-Ange qui lui
disait un jour la même chose, Madame D' Andilly
autrefois avait répondu : " la mère Angélique
ressemble aux bons anges, qui effraient d' abord
et qui consolent après. "
cependant la mère Angélique avait toujours eu
regret
p297
et même remords d' avoir quitté son abbaye des
Champs ; certaines paroles, par lesquelles
M De Saint-Cyran lui avait recommandé d' y
retourner dès qu' elle le pourrait, devenaient
un ordre pour elle. Une visite qu' elle y fit le
10 septembre 1646 avait encore ravivé son désir,
en lui montrant ces lieux en voie d' être assainis et
embellis par les travaux de son frère et des
solitaires. Elle obtint de l' archevêque, non
sans peine, la permission d' y ramener une partie
de ses religieuses. Ayant fait, dans le courant
de l' année 1647, deux autres voyages pour avoir
l' oeil aux réparations, elle en revenait chaque
fois plus édifiée : " Dieu, écrivait-elle à la
reine de Pologne, y est toujours mieux servi qu' il
ne le sera parmi nous. C' est une merveille de voir
le silence, la modestie et la dévotion même des
valets qui nous préparent les lieux avec une aussi
grande affection que si nous étions des anges qu' ils
attendroient. " quand la mère Angélique avait
annoncé à port-royal de Paris la permission
obtenue, ç' avait été une grande émotion et
même une désolation, car on pensait bien qu' elle
retournerait la première aux Champs et qu' on
allait la perdre. La plupart des religieuses se
jetèrent à ses pieds, la priant avec larmes de les
mener avec elle. La veille du départ, le coadjuteur
(Retz) se rendit à port-royal de Paris pour
faire honneur à la mère et lui dire
p298
adieu : " il eut aussi la bonté, ajoute la relation,
de vouloir voir toutes les filles qui la devoient
accompagner, et de leur donner sa bénédiction. "
le mercredi 13 mai 1648, la mère Angéliue sortit
donc avec sept religieuses professes de choeur
et deux converses. Ce furent de nouveaux pleurs
et sanglots à ce moment, même de la part de celles,
toutes joyeuses, qui partaient, et qui, choisies
par la mère Angélique, perdaient pourtant leur
autre chère mère Agnès. On arriva à port-royal
des Champs sur les deux heures après midi. Les
cloches sonnaient à volées ; c' était par tout
le pays solennité et réjouissance ; on retrouvait,
on reconquérait la mère des pauvres, et elle-même
retrouvait la patrie. Il y avait deux bandes
principales qui faisaient la réception : d' abord,
d' une part, tous les pauvres des environs attroupés
dans la cour du monastère, et, parmi eux, de
vieilles femmes qui avaient vu vingt-deux ans
auparavant la mère Angélique, et qui, la revoyant,
se jetaient à ses pieds ou à son cou. L' autre
bande, plus près de l' église, et plus en ordre,
étit celle des ermites, de ces messieurs rangés
derrière l' un des ecclésiastiques qui portait la
croix. Ausstôt que les religieuses furent entrées
dans l' église, ils y entrèrent eux-mêmes en deçà
du choeur, et entonnèrent le te deum ,
continuant de sonner les cloches.
Il y avait deuil pourtant chez quelques-uns de ces
messieurs qui durent provisoirement quitter le
séjour, faute de place. Ils louèrent une maison
à Paris proche
p299
du monastère. Mm Le Maître, De Séricourt et
plusieurs autres se retirèrent à la ferme des
Granges, sur la montagne. M D' Andilly resta
dans son petit logement, et quelque part aussi
M Arnauld, que nous retrouvons à demi reparaissant,
et qui, dans cet intervalle de M Manguelen à
M De Saci, devint, sous M Singlin, le
confesseur des religieuses. La clôture exacte des
lieux réguliers ft tablie dans les trois jours
qui suivirent l' arrivée, et consacrée le dimanche
suivant par M De Sainte-Beuve, délégué à cet
effet par l' archevêque. -peu à peu on bâtit aux
environs, surtout aux Granges, et les solitaires
purent tous regagner leur cher désert.
Ce rétablissement aux Champs, si peu complet qu' il
fût d' abord, produisit dans toute la communauté un
renouvellement, et comme un rafraîchissement d' esprit
et de règle, que volontiers on se figure. L' ancien
printemps de mysticité et de grâce renaissait, et il
en circulait des parfums : " il est vrai, écrivait
la mère Angélique en envoyant un plan des lieux
à la reine de Pologne, qu' il ne se peut voir de
plus belle solitude. " mille expressions charmantes
de la mère Agnès, en ses lettres manuscrites,
attestent et dépeignent l' influence : " je tiens à
bon augure, écrit-elle à une religieuse qui avait
fait le voyage, que vous ayez ressenti le lieu où
vous êtes en l' approchant ; c' est un certain
mouvement de dévotion qui ne se ressent point
ailleurs... cette maison si cachée et si enfoncée
sera bien propre pour vous faire oublier tout ce qui
s' est passé en la première, et pour vous faire
croire que vous entrez de
p300
nouveau en religion, l' autre paroissant un monde au
regard de celle-ci. Quand vous aurez prié Deu dans
cette église sombre et solitaire, vous direz encore
mieux ce que vous aurez ressenti. " et encore, dans
un voyage qu' elle-même y fit : " ce lieu saint me
touche, ce me semble, plus que tous les autres ;
on y sent vraiment Dieu d' une façon particulière.
Si nos soeurs de Paris l' avoient éprouvé, je crois
qu' elles demanderoient à Dieu des ailes de
colombe pour y voler et pour s' y reposer. Mais,
parce que Dieu aime toutes ces deux maisons,
et qu' il y veut être honoré et servi également,
il ne donne pas cette inclination à toutes,
voulant seulement qu' elles aient celle de
l' obéissance qui les retient où elles sont. "
chez ces messieurs l' effet se pourrait noter par des
traits non moins sensibles. Le voisinage des
religieuses, dont ils se virent les serviteurs
plus immédiats, provoqua, entretint n eux une
espèce de chevalerie, est-ce bien le mot ? Un
sentiment exalté et dévoué de charité, par lequel,
sans les voir davantage, ils se consacrèrent
plus ardemment à la défense de leurs droits, au
soutien et à l' accroissement de leur maison. Dans
une lettre de M Le Maître convalescent à
Madame De Saint-Ange pour l' engager à venir
au nombre des soeurs, après lui avoir dit
vivement : " s' il y a dans le monde un paradis
p301
pour des vierges et des veuves, c' est port-royal, "
il s' écrie en finissant : " souvenez-vous du
pauvre frère Antoine qui peut maintenant marcher
à pied pour votre service et pour celui des filles
de port-royal, qui sont nos dames, nos
maîtresses et nos reines. "
j' ai dit qu' en étant plus voisins aux Champs, on ne
se voyait pas pour cela davantage : même les plus
proches parents communiquaient peu au parloir. La
mère Angélique n' aimait pas qu' on descendît des
Granges pour la recevoir à ses retours, ni qu' on
allât déranger la tourière sans quelque affaire
très-pressante. La mère Agnès montrait, comme
à l' ordinaire, plus d' indulgence, et je n' en
voudrais pour preuve que cette jolie sommation
lancée d' un ton d' agrément :
à Monsieur Le Maître, aux Granges.
" mon très-cher neveu, je pense que vous croyez que
je sois retournée à Paris,... etc. "
la première guerre de la fronde suivit de peu de
mois le retour aux Champs. La mère Angélique y
trouva une occasion d' exercer et d' élargir sa
charité, un motif, cette fois suffisant, d' infraction
à la solitude. Bien des abbesses et des religieuses
des environs, ou même des dames de qualité du
voisinage, qui se trouvaient moins en sûreté chez elles,
vinrent lui demander asile et furent reçues à bras
ouverts. Les pauvres paysans
p302
ne l' étaient pas moins ; ils déposaient jusque dans
l' église leurs effets les plus précieux pour les
y tenir en sûreté ; ils apportaient jusqu' à leur
pain de tous les jours, qu' ils venaient quérir
ensuite à mesure qu' ils en avaient besoin. Les
cours étaient pleines de bétail qu' on y mettait à
l' abri des pillards ; le monastère, dit la fidèle
relation, nous faisait souvenir de l' arche de Noé.
On se prodiguait, on donnait tout ; toujours sur
pied, on ne dormait plus. On fit distribuer aux
pauvres gens affamés tous les paniers de fruits
du dernier automne qui avait beaucoup produit ;
les prémices de M D' Andilly y assèrent. La
mère Angélique répandait à travers ces tristes
scènes une force et comme une joie merveilleuse ;
à la fin d' une de ces journées de fatigue, elle
s' écriait : " Dieu nous a fait aujourd' hui la
grâce de faire ce qu' il ordonne dans son écriture,
de réjouir les entrailles des pauvres . " et dans
les rangs de ces pauvres qui se lamentaient, elle
allait recommandant à chacun la patience, et
d' offrir le tout à Dieu, qui considère le
travail et la douleur .
p303
En même temps on trouvait moyen d' expédier des
convois de farine et de provisions aux soeurs de
Paris qui étaient en danger de famine ; quelques-uns
des solitaires formaient l' escorte. La plupart
de ces messieurs, en effet, retirés dans les
fermes, avaient été, dès l' abord, priés de descendre
pour faire la garde à l' abbaye et pour fortifier
certains endroits plus faibles de a clôture. On
obtint même pour l' un d' eux la permission de porter
la casaque d' un des gardes de m le prince, ce qui
pouvait aider au respect, si un pari fût venu ;
son altesse, qui connaissait le solitaire qu' on
lui nomma (La Petitière ou autre), consentit
aisément. Ces vieux militaires se prêtaient à cette
reprise d' épée avec un reste de plaisir permis
et un dévouement qui tenait à la fois de la
charité et de la courtoisie même.
Les religieuses restées à Paris furent peut-être
plus
p304
exposées dans cette première guerre que celles des
Champs ; comme le faubourg saint-Jacques à cette
extrémité semblait peu sûr, on jugea à propos de
les faire entrer dans le coeur de la ville. Mais
le peuple du faubourg était jaloux de son trésor
et fit mine de s' opposer à cette sortie. C' est
alors que M De Bernières, maître des requêtes,
et son collègue M Le Nain (père de Tillemont),
tous deux en robes de magistrats, vinrent présider à
l' exécution : le 12 janvier ils menèrent
processionnellement et en silence les religieuses
au nombre de plus de trente, la mère Agnès,
prieure, en tête, avec Madame D' Aumont, jusqu' à
une maison proche des grands-augustins (rue
Saint-André-Des-Arcs), qui appartenait à
M De Bernières lui-même, et qui leur servit
d' asile durant trois mois. Cette lente translation
prcessionnelle, à travers les rues, avec ces
robes de parlement et ces scapulaires tranchés
que nous savons, se voit d' ici : c' est une vraie
scène de la fronde.
Comme pourtant il ne convenait pas de laisser une
maison de prière sans personne pour louer Dieu,
quelques-unes des soeurs plus anciennes étaient
demeurées au faubourg sous la mère Marie Des Anges,
cette admirable abbesse, revenue tout récemment
de Maubuisson. M Singlin y logeait lui-même
le plus habituellement, et suffisait avec un zèle
infatigable à ces trois maisons du faubourg, de la
ville et des champs, allant à cheval de l' une à
l' autre. Un peu d' ordre revint en mars, et le
troupeau de la ville rentra au faubourg.
Dans l' intervalle des deux guerres, les ennemis de
port-royal, toujours à l' affût, obtinrent pour un
moment
p305
l' interdit de M Singlin qui avait prêché au
monastère de Paris le 28 août 1649, jour de
saint Augustin. Ce sermon ou panégyrique, auquel
avaient assisté avec édification cinq évêques
(on l' a dit ailleurs), le père De Gondi de
l' oratoire, le maréchal De Schomberg, le
duc De Liancourt et autres personnes de marque,
fut dénoncé à l' archevêque, alors absent, qui céda.
Averti, redressé en meilleur sens, il releva
bientôt M Singlin de cet interdit, et voulut
même assister à son sermon du premier de l' an 1650,
le comblant hautement de caresses et de témoignages.
Un autre prédicateur célèbre, le père Des Mares,
interdit depuis le commencement de l' année 1648
sur le soupçon aussi de jansénisme, fut moins
favorisé, et ne put remonter en chaire qu' après
vingt ans. Quoi qu' il en soit, à ce moment
d' existence, avec un archevêque et surtout un
coadjuteur ami, en face d' un pouvoir royal affaibli
et divisé, avant la condamnation de Jansénius
à Rome, après la non -condamnation,
c' est-à-dire le prcès gagné du livre de
la fréquente communion , port-royal, regorgeant
de soeurs et flanqué de ses solitaires, se trouvait
en assez bon état, même au temporel, en meilleur
qu' il ne s' était jamais vu.
Chemin faisant pourtant, il y avait des pertes ; je ne
les enregistre pas toutes. M De Séricourt
mourut le 4 octobre 1650, n' ayant pas quarante ans ;
sa sainte mère, Madame Le Maître (soeur
Sainte-Catherine De
p306
Saint-Jean), le suivait de près (22 janvier 1651).
La seconde guerre de Paris, plus menaçante que la
première, ne permit pas aux religieuses de rester aux
Champs ; elles durent rentrer au monastère de la
ville en avril 1652. Cette maison ouvrit en même
temps son hospitalité charitable aux religieuses
de tout ordre qui affluaient à cette époque dans
les murs de Paris ; il en passa en peu de mois
plus de quatre cents. Elles étaient reçues en soeurs,
et les préventions, que beaucoup nourrissaient
contre les filles de Saint-Cyran, tombèrent :
quelques-unes même voulurent rester. Port-royal
fleurissait ainsi et fructifiait au sein de
l' affreuse misère de ces temps. Quant à ce qui se
passa aux champs après la sortie des religieuses,
on en a des récits très-variés chez Fontaine et
ailleurs. M le duc De Luines, qui venait de se
lier étroitement avec port-royal ! Et qui faisait
bâtir pour lui le château De Vaumurier à cent
pas de l' abbaye, s' occupait, dès 1651, ainsi que
M De Bagnols, de procurer de meilleurs logements
aux soeurs ; leur départ y servit. Tout un double
étage du cloître s' éleva. Quand la guerre courut
le pays, qu' on apprit que Pomponne avait été pillé,
et que les lorrains menaçaient, on se mit à fortifier
à la hâte les murailles, et on les flanqua de
petites tours comme pour un siége. Ce furent,
durant cette année, une maçonnerie et un maniemnt
d' armes continuels. On avait beau y appliquer des
versets de l' écriture, la truelle d' une main et
l' épée de l' autre ; M De Saci, qui était
déjà préposé à
p307
la direction par M Singlin, gémissait tout bas
de ces dérangements, et quelquefois il en
réprimandait assez haut. Tous les fusiliers qu' on
levait parmi ces messieurs ou chez les paysans
n' étaient pas également adroits, et un jour,
M De Luines faillit être atteint par un coup
de fusil d' un de ces apprentis tirailleurs. Et puis
tous nétaient pas novices, et cela devenait un
autre danger. On posa à M De Saci cette question :
si, au cas d' attaque ou de rencontre, il était
permis de tirer sérieusement sur les coureurs ?
-il ne permit de le faire qu' à poudre et pour
effrayer. On se rendit à son décret, non sans
quelque résistance de la part des vieux soudards.
Enfin le calme revint ; les religieuses, vraiment
exilées à Paris, reprirent, le 15 janvier 1653,
sous la conduite de la mère Angélique, la route
tant désirée des Champs, et en une suite cette
fois plus nombreuse, mais qui ne parvint pas
encore à remplir leur cloître agrandi. Les
solitaires s' en retournèrent à l' isolement des
Granges, et il n' y eut plus que quelques-uns des
principaux qui allèrent encore, un peu plus souvent
que M De Saci n' aurait voulu, causer chez
M De Luines, à Vaumurier, de la nouvelle
philosophie de Descartes, qu' Arnauld mettait
volontiers sur le tapis.
Nous touchons à Pascal, et à sa première
conversation
p308
avec M De Saci ; mais il y a auparavant à bien
connaître ce qu' était M De Saci lui-même, et
auparavant encore à dire quelques mots plus
particuliers de ce nouvel et considérable allié
qui est survenu à port-royal, de ce solitaire-châtelain
de Vaumurier, du duc De Luines, le connétable
des religieuses en ce temps-là. Nous commençons
par sa sainte épouse.
La duchesse De Luines, Louise Séguier, était
fille de Séguier, marquis d' O, cousin du chancelier.
Après les premières joies de son grand mariage et
ce premier enchantement de la bagatelle , elle
revint aux sentiments pieux qu' elle avait eus dès
l' enfance, et les fortifia de plus en plus. Elle y
amena son mari, et M De Sainte-Beuve, le
docteur, les conduisait tous les deux. Elle était
filleule de la reine de Pologne ; de là à connaître
la mère Angélique il n' y avait qu' un pas. Les deux
époux en vinrent à désirer de se retirer du monde,
et ils entreprirent de se bâtir le petit château
de Vaumurier à un coin de port-royal des Champs,
sur le terrain même du monastère, voulant participer
de plus près à cet esprit de silence et de solitude
où l' on adorait le Dieu caché. En attendant, la
duchesse continuait de vivre dans le monde avec
toutes sortes d' adresses ingénieuses pour l' éluder ;
elle n' y réussissait pas toujours malgré ses soins
touchants. La famille de son mari, altière et
fastueuse, la voulut mortifier plus d' une fois
sur ses humilités : elle ne s' en déconcertait pas.
Elle disait agréablement qu' elle aurait bien
souhaité que le tabouret se pût vendre, et que ce
lui serait plaisir
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de demeurer debout devant la reine, lorsque tant
de malheureux n' ont pas où se poser. Deux de ses
filles enfants furent mises à port-royal parmi les
pensionnaires. Elle-même, dans son désir violent
d' aller habiter Vaumurier, avait des pressentiments
et des craintes de ne pas être digne de ce
bonheur ; elle en parlait comme d' une terre promise
qu' elle n' aurait vue que de loin. Un an avant sa
mort, il se fit en elle comme un redoublement de
sainte maturité. Elle avait prié son mari de lui
traduire des endroits de saint Augustin où il
est question de vie éternelle : c' était une de ces
âmes avides d' éternité. Elle lisait aussi
l' admirable petit traité de la mortalité
de saint Cyprien, que M Le Maître avait
traduit à son intention. Comme cet ouvrage tardait
à venir, elle disait que, pour peu qu' on retardât
encore, on ne lui enverrait sa préparation
qu' après l' accomplissement. Le soir même où elle le
reçut, elle le lut trois fois. Elle mourut peu
après, d' une suite de couches, le 13 septembre
1651, proférant avec ardeur des versets tirés de
saint Augustin, particulièrement celui-ci :
ô éternellement aimer ! ô ne jamais mourir !
ô toujours vivre ! elle n' avait que vingt-sept
ans. M Singlin ne la quitta point dans sa maladie.
Son corps fut porté à port-royal selon son désir,
et inhumé dans le choeur. Les deuxenfants jumeaux,
dont la naissance avait causé sa mort, moururent
eux-mêmes un mois après leur mère, et furent
ensevelis dans la même tombe. Comme M et Madame
De Luines avaient fait dessein d' imiter
dorénavant, dans un pur et spirituel hyménée,
saint Paulin et Thérasie, ils en avaient
donné les noms à ces deux jumeaux (Félix-Paul et
Thérèse). On trouva dans les papiers de la
défunte
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nombre de pensées édifiantes et de règles ingénieuses
pour pratiquer la vertu chrétienne au sein et
comme à l' insu du monde. Madame De Luines fut
la première de ces illustres dames, telles que
Madame De Liancourt, Madame De Longueville,
Mademoiselle De Vertus, qui vécurent et
moururent dans la perfection d' une pratique patiente
et sérieuse, selon l' entier esprit de port-royal ;
car nous ne comptons pas pour beaucoup ces deux ou
trois variables et légères que nous avons jusqu' ici
rencontrées.
Dernière couronne de cette sainte duchesse, et non
la moins belle ! Elle est la mère du vertueux
duc De Chevreuse, de cet élève de port-royal,
qui passa depuis à Fénelon.
M De Luines éprouva de la mort de son épouse une
violente douleur, qu' il crut devoir être éternelle.
Il songea un moment à se faire père de l' oratoire,
puis il aima mieux être solitaire à port-royal.
Il sy retira incontinent, en attendant que le
château de Vaumurier fût logeable. Il édifiait
par sa ferveur les vingt ermites qu' il y trouva.
Ceci se passait un peu avant la seconde guerre
de Paris. Lorsqu' elle éclata, M De Luines
retira aussitôt à Vaumurier (bien que la maison fût
à peine en état, mais on la jugea plus sûre) tous les
solitaires du vallon et des Granges. Ce fut lui
aussi, on vient de le voir, qui s' adonna en toute
activité à mettre l' abbaye hors d' insulte par des
murailles respectables et par des tours de trente
pieds qui s' élevèrent comme
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par enchantement, onze en trois semaines ;
M Le Maître y eut sa grande part en principal
adjudant. Dans chaque tour on logea une petite
garnison de quatre ou cinq soldats, la plupart gens
du pays, mais dressés et commandés par ces vieux
routiers, plus ou moins de notre connaissance,
Mm De La Rivière, De La Petitière, un
M De Bessi, un M De Beaumont ; ce dernier avait
commandé la cavalerie vénitienne en Candie.
M De Luines profitait en même temps de
l' éloignement des religieuses pour pousser aux
constructions intérieures : on bâtit deux grands
dortoirs ; on disposa jusqu' à soixante et douze
cellules, alors, ce semble, fort superflues, mais
qui paraîtront quelque jour un nombre prédestiné.
Lorsque les soeurs de Paris, en effet, seront
expulsées de leur maison (1665) et que les deux
communautés n' en feront plus qu' une aux Champs, on
se trouvera juste soixante et douze religieuses
de choeur. Le pavé de l' église, humide et tout
enfoncé par la suite des âges, avait été relevé
de huit pieds. M De Luines
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et M De Bagnols, pour la dépense, subvinrent à
tout, et M De Luines présent y avait l' oeil en
vrai maître maçon et charpentier : ce qui faisait
dire gaiement à la mère Angélique : " nous avions
ci-devant des gentilshommes pour cordonniers, à cette
heure nous avons un duc et pair pour chasse-avant . "
on entrevoit même, à cet instant inespéré, un plan
tout à fait grandiose et souriant, mais qui osait
à peine se confier, que l' on recommandait tout bas
à Dieu et que les événements rompirent. Il ne
s' agissait de rien moins que de bâtir autour de
l' abbaye douze ermitages réguliers, où se
seraient retirés ceux des messieurs qu' on y aurait
crus appelés, et, à la mort de chacun, il n' y
serait entré qu' un successeur éprouvé déjà. Tous
auraient pu, sans sortir, aller à une chapelle
où un prêtre leur aurait dit la messe. Voilà
l' idéal, la Sion au complet sur la terre ; mais
l' orage bien vite en fit raison.
Quoi qu' il en soit, les grands travaux entrepris et
dirigés par notre bon duc (ainsi qu' on
l' appelait) avaient ceci de positif, outre le
bienfait de la destination, d' en être un pour
tous les gens du pays qui s' y trouvaient occupés,
nourris, au nombre de près de mille, et qui
autrement couraient risque de mourir de faim. La vie
qu' on menait au dedans de Vaumurier, tant qu' on y
resta, tenait autant que possible de celle d' une
communauté. On y était plus de cent, entassés les
uns sur le autres. Tout le monde mangeait dans
une salle avec le duc même , nous dit Du Fossé ;
chacun, à son tour, lisait tout haut quelque bon
livre durant les repas, et les autres gardaient
le silence.
On ne le gardait pas toujours si bien à d' autres
moments,
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et il y avait, à ce qu' il paraît (un peu plus tard
peut-être, et la guerre passée), de grandes
discussions qui faisaient nouveauté étrange. On y
causait avec chaleur
de certaine philosophie
subtile, engageante et hardie,
comme dira La Fontaine ; on y agitait le
système de Descartes et les tourbillons. Le
soleil n' est-il qu' un amas de rognures ? Les
bêtes sont-elles des horloges ? Il n' y avait
guère de solitaire, en ce temps-là, qui ne parlât
d' automate . On disséquait des chiens, sans
remords, pour observer la circulation du sang, et
Arnauld eût répondu et répondait, comme plus tard
Malebranche donnant un grand coup de pied à sa
chienne : " eh quoi ! Ne savez-vous pas bien que
cela ne sent pas ? " qu' étaient-ce que les cris en
effet ? Pur bruit de rouage et de tournebroche.
Mais à ce propos de chiens et de tournebroche, le
duc De Liancourt, un jour là présent, raconta
une petite histoire qu' aurait pu rimer le
fabuliste et qui ferma la bouche au docteur. Le
château de m le duc De Luines, dit Fontaine,
était la source de toutes ces curiosités.
On aura occasion ailleurs de noter sérieusement
l' introduction et l' infusion, non pas du système,
mais de la méthode de Descartes, dans la
littérature janséniste ; nous en surprenons ici
comme l' essai et le pur jeu par le dehors. M De Saci
souriait et combattait finement, mais il ne coupait
pas court : on se demande où est
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Saint-Cyran ? De là toute une déviation, une
inconséquence à coup sûr, mais ausi une transaction
littérairement féconde et glorieuse pour nos amis.
Le père Daniel, publiant en 1690 son voyage