L' intervalle de temps qui s' est écoulé depuis la
publication du second volume de cet ouvrage a
été plus long que je ne comptais, et qu' on n' avait
droit d' attendre. Le public me permettra-t-il de
lui expliquer en peu de mots comment cette
interruption est due à plusieurs causes, et ne vient
pas de la faute de l' auteur uniquement ?
Lorsque j' ai commencé à m' occuper de port-royal,
ce sujet était loin d' être à l' ordre du jour ;
j' ai pu, durant plusieurs années, nourrir lentement
mon projet, l' approfondir, aller exposer à
Lausanne, dans un cours, les premiers résultats
de mes études, revenir à Paris rédiger mes deux
premiers volumes, sans que rien indiquât l' espèce
de vogue et la concurrence soudaine que j' allais y
rencontrer. Mais ce second volume avait paru à
peine, que la face des choses changea. L' éloge dePascal, que l'académie française avait mis au
concours, appelait l' attention publique sur cette
partie centrale et la plus brillante du tableau dont
je m' étais efforcé jusque-là de mettre en lumière les
parties sombres. Plusieurs talents distingués
entrèrent en lice, quand, se portant à leur tête, un
de leurs juges et de leurs maîtres, un grand
écrivain, et l' un des plus grands esprits de ce
temps-ci, promoteur et agitateur en toute carrière
(c' est nommer M Cousin), évoqua brusquement à lui la
cause, entama l' oeuvre avec un entrain de verve et
un éclat de plume qui étaient faits pour susciter en
foule les imitateurs, les contradicteurs même, et
à la fois pour ralentir ceux qui ne s' attendaient
point à une irruption si redoutable. Les résultats
qu' on proclamait coup sur coup chaque matin
étaient nouveaux, imprévus ; ils ne l' étaient
peut-être
pas pour ceux qui avaient de longue main
étudié la matière tout à fait autant qu' ils le
semblaient au public, et, pour tout dire, aux
auteurs eux-mêmes dans le premier éblouissement de la
découverte ; ils étaient pourtant assez neufs et
littérairement assez piquants, ils étaient surtout
présentés (quand c' était M Cousin qui parlait) avec
un assez magnifique talent et dans une plénitude
de langage assez au niveau des hauteurs du grand
siècle pour justifier l' intérêt excité et le
retentissement universel. Je sentis dès lors que le
sujet au sein duquel je m' étais considéré jusque-là
comme cloîtré m' échappait en quelque sorte, au moment
où il devenait plus général et plus brillant, ou
plutôt je compris qu' à cet endroit lumineux il ne
m' avait jamais appartenu ; tout ce qui est gloire,
en effet, fait partie du domaine public : laus est
publica.
Je ne viens pas me plaindre du succès qu' a eu
mon sujet ; mais port-royal est devenu de mode,
c' est là un fait ; et c' est plus que je n' avais
espéré, plus même peut-être que je n' aurais désiré,
étant de ceux qui évitent soigneusement la foule, et
qui
aiment avant tout que chaque chose demeure, s' il
se peut, fidèle à son esprit. La mode, la
concurrence, le bruit me semblaient plutôt des
inconvénients en telle matière : ç'avait été, dans le
temps, un inconvénient pour port-royal lui-même ; c'en
était un aujourd' hui pour l' historien. Et tout ainsi
qu' au milieu de ce triomphe des provinciales , qui
ouvrait si brillamment l' ère de la décadence,
M Singlin se rappelait, avec un inexprimable
regret, l' époque plus austère et toute silencieuse de
Saint-Cyran, je me rappelais à mon tour, comme
l'âge d' or de mon sujet, ce jour où, au milieu
d' une conversation avec M Royer-Collard, il y a
huit ou neuf ans, il s' interrompait tout d' un coup
pour me dire : " nous causons de port-royal ;
mais savez-vous bien, monsieur, qu' il n' y a que
vous et moi, en ce temps-ci, pour nous occuper
de telles choses ? "
je dus, quoi qu' il en soit, m' arrêter devant le
torrent, et attendre qu' il fût dégonflé pour
pouvoir continuer ma marche du même pas que devant.
Un autre contre-temps, qui eût semblé à de
plus empressés un nouvel à-propos, se présenta
alors et me barra le chemin. La question
religieuse , comme on disait, prit feu de toutes
parts ; les jésuites furent à l' ordre du jour presque
autant qu' au matin des provinciales : ce n'était
pas du tout mon compte pour venir parler d' eux. J'en
voulais parler historiquement, froidement, comme
d' une chose morte et déjà lointaine, et voilà qu' ils
faisaient semblant de revivre, et qu' on faisait
semblant d' en avoir peur. Le tumulte à leur sujet
grossissait à vue d' oeil ; un pas de plus, et
moi-même, en continuant, je faisais partie de ce
tumulte ; évidemment il y avait de quoi m' obliger
à reculer : je m' étais cru dans un cloître, et je me
trouvais dans un carrefour.
Il est résulté pour moi de ces diverses
circonstances, et des autres complications fortuites
dont la vie ne manque jamais, bien des délais
involontaires, un ralentissement inévitable, et,
pourquoi ne pas le confesser ? Un certain dégoût, non
pas certes pour mon cher et intime sujet, mais pour
cette publicité bruyante à laquelle, portion par
portion, je le voyais s' en aller en proie. J' y
reviens aujourd'hui, à mon heure, dans une
disposition
d' esprit qui s' y retrouve conforme ; j' y reviens
légèrement mortifié, ne souhaitant plus
qu' une chose, achever dignement de le traiter,
en étant de plus en plus vrai, sincère,
indépendant, -indépendant même du sentiment profond
qu' il m' inspire.
15 mai 1846.
PASCAL
La quatrième lettre provinciale tourne droit sur les
jésuites, que l' auteur n' avait jusqu' alors atteints
qu' en passant. Dans les treize lettres qui suivent,
à partir de cette quatrième, il se tient à ce nouveau
sujet et s' enfonce dans leur morale de casuistes : la
diversion devint dès lors le principal et détermina
l' aspect dominant, le caractère définitif de
l' ensemble. Si les provinciales en étaient
restées aux quatre premières lettres et à cet ordre
de controverse, elles ne seraient plus que
comme ces pamphlets, un moment célèbres et bientôt
obscurs, très-recherchés et goûtés des amateurs, et
ignorés des autres : c' est par la discussion de la
morale des jésuites qu' elles sont entrées dans le
domaine public et dans la grande éloquence. Mais avant
de nous y engager, nous parlerons de la dix-septième
et de la dix-huitième qui, ainsi que les trois
premières, se rapportent
p10
plus ou moins aux propositions de Jansénius.
Ces cinq lettres se détachent naturellement de toutes
celles du milieu ; elles ont prêté d' ailleurs à des
réponses et à des accusations contre Pascal, qui sont
assez sérieuses pour qu' on les examine de près. Cela
fait, nous serons plus à l' aise pour nous donner
carrière avec lui dans la grande et brillante partie
de son entreprise.
Quoiqu' il s' agisse des provinciales , il y a lieu
de demander pardon au lecteur de l' aridité et de la
subtilité de ce qu' on a ici à démêler. On lit
beaucoup les provinciales , pourtant on en parle
encore plus qu' on ne les lit, et on ne lit guère
souvent ces dernières. Voltaire, parlant
rapidement de l' ensemble, a dit : " elles ont
beaucoup perdu de leur piquant, lorsque les jésuites
ont été abolis, et les objets de leurs disputes
méprisés. " mais les choses humaines, y compris les
choses théologiques, ont parfois de singuliers
retours ; on se reprend, ne fût-ce que par accès, à
ce qu' on croyait rejeté. Et puis, au fond, l' intérêt
de cette recherche ne laisse pas d' être grand pour
nous ; elle va à éclairer profondément l' opinion
finale et le degré de foi de Pascal comme catholique
romain.
Pendant que Pascal poursuivait la série de ses
représailles sur la morale des jésuites, il y eut
des tentatives de réponse de la part de ceux-ci ; le
père Annat avait fait, entre autres, un petit écrit
intitulé la bonne foi des jansénistes , où, en
rétablissant et discutant quelques-uns des textes
incriminés par le terrible railleur, il renouvelait
plus formellement contre le parti en masse
l' imputation d' hérésie. Ce fut donc à
lui nommément que Pascal adressa ses dix-septième et
dix-huitième provinciales ; elles sont, l' une du
23 janvier
p11
1657, et l' autre du 24 mars, c' est-à-dire d' un an
après le début et l' entrée en lice.
Le père Annat avait désigné comme étant le
secrétaire du port-royal l' auteur encore inconnu
des provinciales :
" vous supposez premièrement, lui répond Pascal,
que celui qui écrit les lettres est de
port-royal ; vous dites ensuite que le
port-royal est déclaré hérétique , d' où vous
concluez que celui qui écrit les lettres est
déclaré hérétique ... etc. "
nous savons en quel sens il est vrai que Pascal
n' était point de port-royal : il n' y demeurait pas au
moment où il écrivait toutes ses lettres ; il n' y
avait même fait que des séjours et des retraites
momentanées. Il est très à croire pourtant que les
deux premières furent écrites à port-royal des
champs, et que ce ne fut que pour les suivantes qu' il
s' en vint loger rue des poirées. Il était d' ailleurs en
relation journalière pour son travail (est-il besoin
de le répéter ? ) avec ces messieurs qui lui
fournissaient toutes sortes de notes et en
conféraient avec lui. M De Saint-Gilles, dans ses
mémoires manuscrits (et M De Saint-Gilles était
le factotum et l' agent de cette impression), dit
positivement que toutes ces lettres ont été
combinées, relues et embellies
(ce dernier point seul est douteux), surtout de
p12
concert avec M Arnauld, et aussi avec M Nicole.
Le même M De Saint-Gilles écrit à la date du
vendredi 4 août 1656 : " M Singlin nous a dit en
dînant avec nous, savoir avec M Arnauld, m le
maître, M Pascal, M De Vaux Akakia et moi,
que les ennemis de port-royal étoient fort fâchés
de ce grand concours de monde qui y venoit (à
l' occasion du miracle de la sainte épine). "
voilà le tous-les-jours de Pascal durant cette
année : il dînait et vivait en compagnie de ces
messieurs. S' il se croit donc en droit de soutenir
qu' il n' est pas de port-royal à la lettre, s' il
ajoute d' un ton d' assurance qu' il est sans
attachement, sans liaison, sans relation ,
cela ne se peut entendre, on l' avouera, qu' en un sens
quelque peu jésuitique. Si toutes les provinciales
étaient vraies comme cette assertion-là, il ne
faudrait pas trop s' étonner que De Maistre eût mis
à côté du menteur de Corneille ce qu' il
appelle les menteuses de Pascal.
Celui-ci, dans ses lettres dix-septième et
dix-huitième, plaide tout à fait le thème qui
s' intitule en style d' école la séparabilité du
droit et du fait : ainsi il proclame
p13
que les cinq propositions sont bien et dûment
condamnées par le pape, alléguant que cette
condamnation est reçue des prétendus jansénistes
avec toutes sortes de respects, et qu' on est prêt
à la souscrire. Le seul point de dissidence et pour
lequel les adversaires font tant de bruit, c' est de
savoir si ces propositions, que tout le monde
condamne, sont ou ne sont pas mot
à mot dans Jansénius : ce qui, suivant lui,
devient une question de fait, non de droit ni de
foi, une question indifférente sur laquelle on peut
avoir tel ou tel avis, selon qu' on a lu ou qu' on
n' a pas lu Jansénius, qu' on l' a lu en y
trouvant les propositions, ou en n' ayant pas
le coup d' oeil de les trouver ; une question enfin à
propos de laquelle on peut être dans l' erreur, sans
se croire le moins du monde hérétique ; car le
pape et l' église, qui sont juges de la foi, peuvent
eux-mêmes se tromper sur le fait. " Dieu, établit-il
en principe, conduit l' église dans la
détermination des points de la foi,
par l' assistance de son esprit qui ne peut errer ; au
lieu que, dans les choses de fait, il la laisse
agir par les sens et par la raison, qui en sont
naturellement les juges. "
il couronne ce chef-d' oeuvre d' argumentation
périlleuse en se donnant le plaisir de citer nombre
d' exemples de papes qui se sont trompés sur des
questions de fait, notamment le pape Zacharie
excommuniant (ou menaçant d' excommunier) saint
Virgile au sujet des antipodes, et récemment le
décret de Rome proscrivant l' opinion de Galilée
et le mouvement de la terre : " ce ne sera pas cela,
poursuit-il avec sa ferme ironie, qui prouvera
qu' elle demeure en repos ; et si l' on avoit
des observations constantes qui prouvassent que c' est
elle qui tourne, tous les hommes ensemble ne
l' empêcheroient
p14
pas de tourner, et ne s' empêcheroient pas de
tourner aussi avec elle. " et il finit par conclure
que tout le monde étant d' accord pour condamner les
propositions, et le désaccord n' étant que sur le fait
de savoir si elles sont textuellement dans un certain
livre, simple fait appréciable par les sens et le
jugement, tout ce bruit qu' on fait dans l' église se
fait pour rien, " pronihilo, mon père, comme le
dit saint Bernard. " c' est à peu près par là que
Pascal conclut ses provinciales : beaucoup de
bruit pour rien , comme dans la comédie.
Or nous qui, sans être du métier, avons pourtant
assisté jusqu' ici en amateur très-curieux à la
formation première et aux origines du jansénisme,
nous pouvons déjà répondre à cette agréable
légèreté : " Jansénius, quand il méditait si au
long avec Saint-Cyran l' entreprise de Pilmot ,
la grande réforme intérieure et fondamentale, savait
bien qu' il y aurait beaucoup de bruit et pour beaucoup
de causes. "
les adversaires à leur tour, quand ils furent
revenus du premier coup de surprise (ce qui fut un
peu long), ne restèrent pas sans réponse, et dans
le livre intitulé histoire des cinq propositions
de Jansénius (1700), l' auteur
anonyme (l' abbé Dumas) oppose à cette portion
des provinciales plusieurs remarques assez
judicieuses. Du temps de Pascal et au moment où ses
lettres parurent, les molinistes triomphaient ; il
était juste d' entendre la défense, de prêter
l' oreille à l' accusé ; et cela devint non-seulement
si juste, mais si agréable et si décidément
victorieux, qu' il devient juste aujourd' hui
d' entendre quelques réponses des adversaires,
dussent-elles paraître beaucoup moins agréables.
Dans les cinq lettres dont il s' agit (les trois
premières
p15
et les xviie et xviiie), l' abbé Dumas choisit
une douzaine de faits principaux qu' il conteste ;
nous en toucherons quelques-uns avec lui.
1 Pascal dit (1 re lettre) que pendant les
assemblées de Sorbonne, comme plusieurs des membres
demandaient avec instance que, s' il y avait quelque
docteur qui eût vu les cinq propositions dans le livre
de Jansénius, il voulût bien les montrer, on le
leur avait toujours refusé ; et c' est là
l' opinion ou plutôt la plaisanterie accréditée : mais
ce prétendu refus, répondent les adversaires, est si
peu réel que, durant tout ce commencement, les
jansénistes étaient occupés à réfuter les écrits
où l' on produisait les textes mêmes de Jansénius,
afin de montrer que les cinq propositions sont
bien chez lui ou en propres termes, ou en termes
équivalents. Et en effet, sans parler du reste, on
trouve au tome xix des oeuvres d' Arnauld, sous
le titre de réponse au père Annat touchant les
cinq propositions , un écrit composé dès 1654, et
tout rempli d' une discussion des textes de Jansénius
allégués par ce père. De plus, l' abbé de Bourzeis,
janséniste au début et des plus fervents, quatre ans
avant la condamnation des propositions et au moment
de la dénonciation qu' en avait faite le docteur
Cornet (1649), avait examiné dans ce qu' on a
appelé l' écrit in nomine domini (à cause de
l' épigraphe) le vrai sens des propositions, non sans
indiquer sur chacune les endroits précis du livre de
Jansénius qui s' y rapportent. Mais Pascal, lorsqu' il
improvisa sa première lettre, n' avait pas lu tout
cela, et ses amis théologiens, qui lurent sa lettre
avant la publication, se gardèrent sans doute de l' en
informer.
2 Pascal (xviiie lettre) dit : " je sais le respect
que
p16
les chrétiens doivent au saint-siége,... mais ne vous
imaginez pas que ce fût en manquer que de représenter
au pape, avec toute la soumission que des enfants
doivent à leur père et les membres à leur chef, qu' on
peut l' avoir surpris en ce point de fait ; qu' il ne
l' a point fait examiner depuis son pontificat, et que
son prédécesseur Innocent X avait fait seulement
examiner si les propositions étoient hérétiques, mais
non pas si elles étoient de Jansénius. " à quoi les
adversaires répondaient très-pertinemment qu' il
suffit de lire le préambule et la conclusion de la
bulle d' Innocent X pour voir qu' on songeait tout à
fait à Jansénius en condamnant ces propositions.
De plus, le pape Alexandre Vii, qui, étant le
cardinal Chigi, avait assisté et coopéré autant
que personne à cet examen et à cette condamnation,
en savait apparemment quelque chose ; et il déclara
qu' une telle assertion, par laquelle on osait avancer
que les propositions avaient été condamnées
en elles-mêmes et abstraction faite du livre de
Jansénius, était un insigne mensonge . Nous
sommes en style de controverse théologique, le
mentiris va et vient des deux côtés ; mais ici il
faut convenir que la réponse porte directement.
3 Pascal (xviiie lettre), pour prouver que les
jansénistes condamnent les propositions condamnées
par le pape et dans le sens même où le pape les a
condamnées, s' attache à séparer leur interprétation
de celle de Calvin, à la rapprocher de celle des
thomistes, et il va jusqu' à dire : " ainsi, mon père,
vos adversaires (les jansénistes) sont parfaitement
d' accord avec les nouveaux thomistes mêmes, puisque
les thomistes
p17
tiennent comme eux et le pouvoir de résister à la
grâce, et l' infaillibilité de l' effet de la grâce
qu' ils font profession de soutenir si hautement. " or,
les contradicteurs remarquaient assez justement que si
ç' avait été là le sentiment de M Pascal lorsqu' il
écrivait sa première et sa seconde lettre, il n' aurait
pas tant fait de railleries sur ces nouveaux
thomistes, sur leur pouvoir prochain ou non
prochain , sur leur grâce suffisante qui ne
suffit pas ; et que sans doute, en écrivant cette
xviiie lettre, il avait un peu oublié les premières,
qui étaient de plus d' un an auparavant.
Mais il y a mieux ; sans insister davantage sur des
points de détail, disons d' un seul mot que Pascal fut
accusé d' avoir, peu d' années après, changé tout à
fait d' avis sur cette question, sur le sens qu' il
fallait attacher à la condamnation des propositions
par le pape, sur cette prétention de séparer le droit
et le fait, et sur l' ensemble de la tactique de
défense qu' on avait suivie dans cette affaire et à
laquelle plus qu' aucun autre il avait participé. Ceci
est devenu, sous la plume de l' abbé Dumas, un
chapitre qui s' intitulerait bien : histoire des
variations attribuées aux théologiens de
port-royal . Laissons parler dans ses termes les
plus nets le judicieux adversaire :
" à entendre M Pascal dans la 17 e et la 18 e de ses
lettres, rien n' étoit plus solide ni plus clair que la
distinction et la séparabilité du fait et du
droit dans l' affaire des cinq propositions... etc. "
p18
cette observation des adversaires est parfaitement
fondée, et l' on a les pièces qui la démontrent.
Lorsqu' on voulut faire signer le formulaire aux
religieuses de port-royal en 1661, Pascal se
trouva d' un tout autre avis qu' Arnauld, Nicole et la
plupart de ces messieurs. Dans un écrit où il
maintenait contre eux son opinion, il s' exprimait
ainsi :
" toute la question d' aujourd' hui étant sur ces
paroles : je condamne les cinq propositions au sens
de Jansénius, ou la doctrine de Jansénius sur
les cinq propositions, il est d' une extrême
importance de voir en quelle manière on y
souscrit... etc. "
p20
que Pascal ait varié, il n' est plus possible d' en
douter après une telle déclaration. Il devient
évident que cette manière de séparer dans la défense
le droit et le fait, d' admettre la condamnation
doctrinale pour légitime et de n' excepter que la
vérification matérielle du fait dans Jansénius,
lui paraissait, quatre ans plus tard, une faible et
petite tactique, qui n' avait servi qu' à embarrasser
et qu' on avait eu tort de suivre. Et qui pourtant
avait plaidé plus que lui, et par une argumentation
plus habile, pour cette distinction du droit
et du fait ? Qui s' était plus appliqué et avait
mieux réussi un instant à montrer comme praticable
ce défilé qu' il traite ici de Fourches Caudines ?
L' accusation contre Pascal serait donc fondée, je le
répète ; mais je me hâte d' ajouter que je ne fais pas
de ce changement matière à accusation. Voici comme
j' entends le tout et comme je l' explique.
Pascal, encore nouveau à port-royal, excité par
l' affaire d' Arnauld, par le danger de ses amis et le
triomphe insolent des persécuteurs, s' engagea
d' occasion dans les provinciales où, tout d' abord
et au courant de la plume, il eut tout à créer, son
style, sa façon, sa connaissance théologique, son
érudition qu' il n' avait jamais tournée en ce sens ;
il réussit du premier coup,
p21
il alla ; l' ardeur, le besoin du succès, le train de
la plume, l' applaudissement des amis le guidèrent ; il
fit flèche de tout bois en ce moment pressant. Plus
tard, après quatre années de solitude, de prière, de
lecture assidue de l' écriture, de préparation à son
grand ouvrage apologétique, la persécution
recommençant, il était autre, et son génie, encore
aiguisé d' intérieure vertu, pénétrait à fond la
question. Il ne s' arrêtait pas, comme l' éternel
Arnauld, dans les ambages logiques et dialectiques.
Il vit à nu ce qui était, il vit qu' on avait
faibli, biaisé, usé de tactique, là où il eût fallu
dire non en face. Sa sublime soeur, religieuse
à Port-Royal, en mourant victime de son pur amour
pour la vérité (octobre 1661), lui enfonça, on peut
le croire, un dernier trait, un regret d' avoir visé
à l' accommodement humain. Il ne se repentit pas des
provinciales , il ne les rétracta pas ; on a sa
réponse là-dessus : " on m' a demandé si je ne me
repens pas d' avoir fait les provinciales . Je
réponds que, bien loin de m' en repentir, si j' étois
à les faire, je les ferois encore plus fortes... "
c' est en ce sens plus énergique qu' il avait changé ;
en répondant ainsi, il songeait surtout à ses
lettres agressives contre les jésuites et disait que,
si c' était à recommencer, il les ferait plus
fortes ; s' il avait songé à la portion dont nous
avons seulement parlé jusqu' ici et que l' autre
efface, à ses explications purement défensives du
jansénisme, il aurait dit : " si
p22
c' étoit à recommencer, je les ferois plus
franches . " Pascal, en persévérant, et par
l' entière force de son génie chrétien, avait
retrouvé, ressaisi l' esprit de Saint-Cyran, cet
esprit interrompu dans Port-Royal, duquel il
s' était tant départi lui-même dans les
provinciales , et qui ne se continuait que brisé,
affligé chez M Singlin, mêlé d' embrouillements
chez le digne M De Barcos, ou sans voix assez
puissante chez Lancelot et quelques autres. Pascal
l' avait retrouvé net, ainsi que l' esprit de conduite
qu' il aurait fallu dès l' abord tenir. Ce petit écrit
que nous venons de citer de lui, sur la signature,
est remarquablement analogue à ces plaintes
que laisse échapper le bon Lancelot, cet humble
élisée de Saint-Cyran, Lancelot qui avait connu
Joseph :
" peut-être aussi que la manière dont on a agi pour
défendre la vérité n' a pas été assez pure, et que les
moyens qu' on y a employés ont été ou trop
précipités, ou trop peu concertés, ou même trop
humains ; au lieu que... etc. "
p23
ainsi Pascal en était revenu de son côté à l' idée de
l' humble Lancelot, mais il l' exprimait selon sa
nature, d' un ton autrement énergique et impétueux.
Il en faut juger tout aussitôt par quelques-unes de
ses pensées conformes au manuscrit, et par
conséquent plus complètes dans leur incomplet que ce
qui avait été publié avant ces derniers temps ; il
est aisé d' y suivre à travers la marche abrupte le
train de l' idée fondamentale :
" toutes les fois que les jésuites surprendront le
pape, on rendra toute la chrétienté parjure... etc. "
p25
à travers quelques ellipses, quelques obscurités de
détail, il n' y a pas moyen, dans cette suite de
pensées, de se méprendre sur la nature et la force du
sens. Tout cela est digne de Saint-Cyran pour
l' esprit, pour le ton, -digne de celui qui
s' écriait à l' arrivée de la bulle d' Urbain Viii
prohibant le livre de Jansénius : " ils en font
trop, il faudra leur montrer leur devoir ! "
seulement, lui le grand directeur, il aurait ordonné,
il aurait conduit ; Pascal, simple solitaire,
restait ferme, parlait ferme, mais pour son propre
compte. Pourquoi Pascal n' a-t-il pas connu
Saint-Cyran ? Comme on se figure bien ces deux
génies doublés l' un par l' autre, et Pascal lui-même
y gagnant !
Nous touchons là à nu, au sein de Pascal, comme
nous l' avons fait chez Jansénius en personne et chez
Saint-Cyran, le point fondamental par où le
jansénisme s' est le plus séparé d' avec Rome et
s' est le plus rapproché d' une rupture décisive.
Aucun des autres jansénistes, à mon sens, n' est allé
aussi loin sur ce point et, pour ainsi dire, ne s' est
avancé aussi au bord de la rupture que ces trois
esprits supérieurs, tellement qu' on a peine à prévoir
ce qui serait advenu de leur confession avouée, s' ils
avaient vécu un peu davantage.
p26
Tous les autres jansénistes, Arnauld en tête, ont
été plus ou moins inconséquents, sans vue
d' ensemble, et associant, moyennant l' appareil
logique, toutes sortes de contradictions. Jansénius,
Saint-Cyran et Pascal, au contraire, n' ont pas été
inconséquents ; ils ne sont pas allés jusqu' au bout,
voilà tout ce qu' on peut dire. Mais sur leur
chemin ils ont toujours marché ferme et
droit ; à un certain moment, tout au bord, ils se
sont arrêtés. Quelques instants de plus, et
qu' auraient-ils fait ? Seraient-ils restés campés
obstinément en cette position escarpée, et
l' auraient-ils pu ? Auraient-ils rétrogradé ?
Auraient-ils franchi le ravin ? Nul ne le peut
dire, car la mort (coïncidence singulière ! ) les prit
juste tous les trois sur le temps de cette extrémité.
Pour ce qui est de Pascal, Arnauld essaya de le
réfuter et de lui prouver que les papes Innocent X
et Alexandre Vii, par ces mots de sens de
Jansénius , n' avaient pu vouloir condamner la
grâce efficace au sens de saint Augustin, de saint
Paul ; et il en tirait la conclusion qu' on pouvait
signer en conscience, puisqu' on était sûr de ce sens
déterminé qu' avait en vue le pape, lequel ne se
trompait qu' en l' attribuant à tort à Jansénius
et en le spécifiant à faux de son nom. Ainsi
Arnauld plaidait l' orthodoxie du pape, que niait
Pascal : c' est ce que toutes les explications
jansénistes ont vainement essayé d' obscurcir. Les
écrits par lesquels Arnauld voulut réfuter Pascal
furent pour la première fois imprimés par Quesnel,
qui répondait, en 1696, au calviniste Melchior
Leydecker, auteur d' une histoire de Jansénius
et du jansénisme en latin.
p27
Leydecker, comme les écrivains de son bord,
soutenait qu' en condamnant les cinq propositions
Rome avait condamné le vrai sens de saint Augustin
et de saint Paul sur la grâce efficace, et qu' elle
constituait par cette décision toute l' église
catholique romaine en état de pélagianisme ou de
semi-pélagianisme. Pascal ne pensait guère
autrement, ce semble, quand il osait dire qu' il
suffisait d' un pape surpris par les jésuites pour
rendre toute la chrétienté parjure . Quesnel,
vrai disciple d' Arnaud, par suite de cette même
inconséquence quasi chevaleresque, qui, proscrits,
leur faisait défendre la souveraineté des rois contre
les maximes de la souveraineté du peuple, Quesnel
publia contre Leydecker la défense de l' église
romaine , se faisant fort de prouver que, même en
condamnant les cinq propositions, les papes n' avaient
point eu l' idée de condamner la doctrine de la
grâce. Il faut l' entendre plaider cette cause de
l' augustinianisme des pontifes ; jamais avocat
ne fut plus intrépide, une fois son parti pris ;
c' est un à plus forte raison continuel :
" quand Innocent X a fait sa bulle contre les
cinq propositions, il n' a rien fait pour l' école
de Molina... si le pape Alexandre Vii a fait
quelque chose par sa bulle qui paroisse avoir
servi aux desseins des pères jésuites, cela ne fait
rien dans le fond... " passe encore quand il en
est au pacifique Clément Ix, et à Innocent Xi qui
véritablement y prête ; surtout il ne tarit pas au
sujet de l' orthodoxie augustinienne du pape alors
vivant, Innocent Xii, véritable ange de paix.
je ne sais pourtant comment il se serait tiré,
quelques années plus tard, de Clément Xi
et de la bulle unigenitus qui allait encore une
fois trancher cette question de
l' augustinianisme de Rome .
p28
Cette obstination à savoir mieux que les papes ce que
ceux-ci pensent et définissent est la thèse
favorite des jansénistes à partir d' Arnauld, et cela
deviendrait décidément plaisant, si ce n' est que la
plaisanterie emploie des armes trop sérieuses.
Le résumé de ce livre de Quesnel et de tant
d' autres se peut faire ainsi sous forme abrégée :
" quoi ! L' on me dit que je ne suis pas de cette
maison, que le chef m' en veut mettre dehors et qu' il
vient de le déclarer tout haut. Injure et moquerie !
Est-il vrai, monsieur, que vous me maltraitiez ? Ils
le disent. Serait-il possible ? Ils plaisantent.
Vous me le diriez, vous me le répéteriez en face
vous-même, que je n' en croirais pas un mot :
... à tel point
que vous-même, monsieur, je ne vous en crois point.
Vous avez beau employer en public certains mots dont
on ne vous a pas bien appris la valeur, le fond de
votre pensée m' est connu, et ce fond où je lis est
pour moi. Quoi que vous disiez, quoi que vous
fassiez, je sais
p29
que je suis de votre avis, que vous êtes du mien, et
j' y reste. Je reste chez vous, monsieur, fût-ce
malgré vous. "
c' est là, sauf le ton, ce que disent du pape, et au
pape qui les condamne, Quesnel, Arnauld, et les
autres. Si c' était par habileté, par tactique
politique, je le concevrais encore ; mais je le
crains pour eux, c' était conviction entêtée : en ce
cas, qu' on me passe le mot : c' est bête !
J' aime mon sujet, je le révère, mais j' y habite depuis
des années et j' ai eu le temps d' en faire le tour :
j' en sais les côtés faibles et bornés, et, comme rien
ne m' oblige à les dissimuler, je les dénonce. Ce que
je tiens surtout à observer dans les principaux de
ces caractères, c' est, à côté de la supériorité
morale, celle de l' esprit, s' il se peut, la portée
des vues. Très-peu d' hommes à Port-Royal et dans
tout le jansénisme ont eu cette portée de coup d' oeil,
et je les compte.
Trois en tout et pour tout : Saint-Cyran,
Jansénius et Pascal. C' est la génération vraiment
grande.
Arnauld avait l' esprit puissant, vigoureux,
admirable à manoeuvrer en champ clos, mais de toutes
parts borné et barré en ses perspectives.
Nicole avait l' esprit fin, délié, d' une dialectique
lucide et agréable, mais il ne démêlait bien les
choses que de près.
Ce sont les deux plus actifs de la seconde
génération, de laquelle Arnauld est proprement le
père et l' oracle.
Quesnel, qui, à son tour, devint comme le père de la
troisième génération, renchérit encore sur les
inconvénients
p30
d' Arnauld en même temps qu' il participa de
ses vertus morales.
Les protestants, éclairés par l' intérêt de leur
cause, se tuaient à dire à Quesnel et à Arnauld :
" vous avez beau faire, vous perdez vos forces à nous
injurier, car vous êtes plus ou moins des nôtres.
Relisez Saint-Cyran : il voulait réformer l' église,
il avait certains grands principes communs avec nous,
il pensait que l' église catholique romaine avait
erré tout entière depuis plusieurs siècles quant au
dogme et quant aux moeurs, et qu' elle errait encore de
son vivant : cela est marqué dans ses écrits en
caractères de lumière et de feu . Vous devriez être
du même sentiment, Monsieur Quesnel ; vous
combattez contre vos propres lumières, Monsieur
Arnauld. Mais, encore un coup, vous avez beau
faire ; bon gré mal gré, vous voilà hérétiques tout
comme nous ; on vous chasse, sortez avec nous ; vous
êtes bien et dûment condamnés selon les règles de
Rome. "
de son côté, Pascal n' avait pas dit à Arnauld
autre chose, si ce n' est : " vous êtes et nous sommes
bien et dûment condamnés dans les formes, mais
l' esprit de cette condamnation est un esprit de
mensonge ; tout biais qui mène à s' y soumettre est
un acte de lâcheté et de prévarication, et mérite
qu' on le flétrisse de son vrai nom, comme
abominable devant Dieu et méprisable
p31
devant les hommes
. " -et s' il ne concluait pas en
disant : sortons ! il avait pour mot d' ordre :
tenons-nous ferme et crions !
De sorte que Pascal, abandonnant la tactique de ses
dix-septième et dix-huitième provinciales et se
rendant compte enfin de la situation, l' envisageant
avec toute la lucidité et la franchise de son
intelligence, l' exprimant avec toute la concision et
la véhémence de sa parole, Pascal n' hésitait pas à
confesser bien haut combien la chrétienté catholique,
presque tout entière, était engagée par son chef dans
des voies selon lui parjures, c' est-à-dire qu' il
soutenait contre Arnauld sur ce point et à l' égard
de Rome un coin précisément de la même thèse (sauf
conclusion) que le calviniste Melchior Leydecker
devait soutenir plus tard contre Quesnel ; et
Quesnel, pour compléter sa réfutation de
Leydecker, n' avait rien de mieux à faire que de
publier la réfutation qu' Arnauld avait opposée
autrefois à l' opinion de Pascal.
Au reste, ces deux écrits d' Arnauld sont, il faut le
dire, vraiment pitoyables, et font honte au bon sens
à force d' appareil logique. Il procède par maximes :
première maxime, seconde maxime, etc. ; il arrive
ainsi jusqu' à onze , dont les deux dernières sont
générales et servent de fondement à toutes les autres.
Il applique cet échafaudage à la question qu' il en
étouffe ; on y perd tout le droit sens et le vif de
la réalité. En examinant ensuite un écrit de Domat
qui avait répondu au nom et sous les yeux de son
ami Pascal trop malade pour prendre la plume,
Arnauld procède de la sorte : premier défaut
général de cette réponse, second défaut
général, ... et il arrive intrépidement jusqu' au
huitième
p32
défaut général . Ce sont là les faiblesses et les
débauches d' esprit du grand docteur.
Arnauld s' étonnait dans cette seconde réponse que
la première n' eût pas été bien comprise de ses
contradicteurs. Lorsque, bien des années après, il
engagea sa célèbre guerre avec Malebranche, celui-ci
se plaignait également de n' avoir pas été bien
compris de M Arnauld : sur quoi Boileau lui
disait : " et qui donc voulez-vous qui vous entende,
mon père, si M Arnauld ne vous entend pas ? " on
eût été plus fondé encore à dire, dans le cas présent,
à l' illustre argumentateur : " et qui donc voulez-vous
qui comprenne votre appareil logique, si M Pascal
ne l' a pas compris ? "
ce que je prétends ici conclure et qui est capital à
mon sens sur la pensée définitive de Pascal, c' est
que, comme Saint-Cyran et comme Jansénius, tout à
fait catholique et anti-calviniste par sa façon
d' entendre les sacrements et particulièrement
l' eucharistie, il se rapprochait des plus opposés à
Rome sur la doctrine de la grâce, sur
l' interprétation et la qualification qu' il donnait
aux sentences des pontifes, et qu' après tout
sa manière finale d' entendre l' église lui permettait,
sous le coup de la mort, de dire non au pape, et
de le croire ou même de le proclamer instrument
direct et prolongé de mensonge.
ad tuum, domine jesu, tribunal appello ?
cet éclaircissement qui ne va guère, j' en suis
certain,
p33
au delà du Pascal des pensées , qui ne lui
surimpose rien, qui outre-passe toutefois celui des
provinciales , cet éclaircissement une fois
obtenu, nous sommes plus à l' aise pour rentrer dans
l' examen des petites lettres, et de leur portion la
plus célèbre et la plus accréditée.
p34
Ix.
à partir de la quatrième lettre, Pascal, qui
semblait tout occupé d' expliquer au public les
matières de la grâce, changea de route, en prit une
plus large, et entra tout droit et brusquement dans
la morale des jésuites. Ceux-ci y ont vu un profond
calcul et une tactique profonde. Le père Daniel,
dans ses entretiens de Cléandre et d' Eudoxe ,
après un exposé de la situation critique à laquelle
était réduit en ce moment le parti janséniste,
continue en ces termes :
p35
le fait est que les provinciales se peuvent
exactement considérer comme la contre-partie et les
représailles de l' affaire de Rome, de cette affaire
de la bulle dans laquelle les députés avaient été
joués sous main, avec applaudissements et
congratulations en sus, et cela, comme disait Retz,
dans un pays où il est moins permis de passer pour
dupe qu' en lieu du monde . Les provinciales
en furent la revanche gagnée à Paris, c' est-à-dire
en un pays où l' on a tout, si l' on a pour soi les
rieurs et la gloire.
On se tromperait fort pourtant en supposant que le
calcul soit entré pour beaucoup dans ce choix de la
bonne veine, et qu' un hasard heureux, un de ces
hasards qui n' arrivent qu' à ceux qui en savent
profiter, n' y ait pas aidé avant tout :
" quoi qu' il en soit, dit toujours le père Daniel,
on prétend que, quelque grand qu' eût été le succès
de la quatrième lettre, le chevalier de Méré
conseilla à Pascal de laisser absolument la matière
de la grâce dont elle traitoit encore, quoique
par rapport à la morale, et de s' ouvrir une plus
grande carrière. "
Nicole, dans son histoire des provinciales ,
raconte la
p36
chose sans donner le nom des personnes, mais avec
plus de développement :
" Montalte, dit-il, fit presque avec la même
promptitude la seconde, la troisième et la quatrième
lettre, qui furent reçues avec encore plus
d' applaudissement... etc. "
la dix-huitième lui donna plus de peine que toutes
les autres ; il la refit jusqu' à treize fois. -et
Nicole ajoute :
" on ne doit point être surpris qu' un esprit aussi vif
que Montalte ait
p37
eu cette patience... etc. "
on le voit assez, dès la quatrième lettre tout
l' écrivain était né en Pascal, l' écrivain au
complet avec ses doutes, ses scrupules et ses
démangeaisons mêmes, tout comme chez Montaigne,
tout comme chez Boileau. On sait ce
post-scriptum de la seizième, qu' il n' a faite
plus longue , dit-il, que parce qu' il n' a pas eu
le loisir de la faire plus courte . C' est du
Despréaux tout pur, l' art de faire difficilement
des vers faciles ; comme lorsqu' il dira encore :
" la dernière chose qu' on trouve en faisant un
ouvrage est de savoir celle qu' il faut mettre la
première. " Pascal atteint dès lors la théorie
classique dans sa précision, il la fixe telle qu' elle
sera reprise et maintenue en toute rigueur dans notre
prose depuis La Bruyère jusqu' à Fontanes.
Il résulte des commentaires de Nicole et même des
on dit du père Daniel précédemment rapportés,
qu' après la quatrième lettre et malgré le jour qu' il
venait d' ouvrir sur la morale de ses adversaires,
Pascal hésitait encore ; que quelques-uns de ses amis
du monde,
p38
comme le chevalier de Méré, l' attiraient vers ce
champ plus large ; que du côté de Port-Royal, au
contraire, on l' aurait volontiers retenu plus
longtemps sur les matières de la grâce, et qu' il se
décida lui-même de son propre mouvement après une
lecture. Il fut bien inspiré en cela, et le
chevalier de Méré lui avait donné un conseil
d' homme d' esprit. Cette affaire de la grâce
devenait, en effet, ingrate en se prolongeant. Pour
peu que Pascal eût insisté et se fût étendu, il se
trouvait en désaccord avec le bon sens tout pélagien
du monde et de l' avenir. Déjà, dans cette quatrième
lettre, les assertions des jésuites dont il se
moque, et qui vont simplement à admettre qu' une
action n' est pas un péché lorsqu' elle est
involontaire et sans intention formelle du
mal , paraissent au lecteur d' aujourd' hui assez
sensées, et plus sensées assurément que l' opinion
contraire. Si Pascal avait persisté à toucher cette
seule corde, il est douteux que les rieurs lui
fussent restés aussi constamment fidèles, parmi ces
générations qui ne se croient encore chrétiennes que
parce qu' elles le sont à la façon du vicaire
savoyard . Il était temps qu' il entrât dans les
questions de morale universelle.
Habileté à part, on conçoit très-bien d' ailleurs que
Pascal n' ait pu se tenir, en lisant Escobar et les
casuistes ; qu' en face de cette morale d' accommodement,
il se soit pris d' un saint zèle ; qu' il s' y soit
attaqué uniquement
p39
dès lors et comme acharné. Le caractère principal
et profond de Pascal, en effet, est surtout
moral .
Si grand que soit Pascal par le génie, il y a mille
choses vraies et grandes dans lesquelles, soit à cause
de son temps, soit surtout à cause de sa nature (car
il a bien su deviner ce qui était non pas selon son
temps, mais selon sa nature), il n' entre pas et n' a
pas l' idée d' entrer. énumérons un peu : il ne sent
pas la poésie, il la nie ; et la poésie est toute une
partie essentielle de l' homme, même de l' homme
religieux. Il étudie, il sonde et scrute la nature,
il la contemple dans ses abîmes ; il ne la sent guère
que pour s' en effrayer. Il n' y voit pas le symbole,
le miroir vivant de l' univers invisible (tanquam
per speculum) , une occasion de parabole
perpétuelle, ce que saint François De Sales
entendait si bien. " si la foudre tomboit sur les
lieux bas, dit Pascal, les poëtes et ceux qui ne
savent raisonner que sur les choses de cette nature
manqueroient de preuves ; " et il ne voit pas assez
qu' il y a autre chose que le raisonner , en
pareille matière ; qu' il y a l' analogie sentie,
l' harmonie devinée, Dieu en un mot (pour parler son
langage), Dieu sensible au coeur par la
nature. Pour l' histoire, Pascal la savait en
chrétien, il
p40
l' avait approfondie dans l' écriture et dans les
prophéties, comme Saint-Cyran ; il la serrait de
près depuis Adam jusqu' au messie ; mais, une fois
le messie obtenu ainsi qu' une certaine tradition
depuis Jésus-Christ, une tradition surtout à l' aide
des conciles, une fois cela su et cru, Pascal
laisse le reste aller au vent. Le nez de
Cléopâtre plus court ou plus long, le grain
de sable de Cromwell, ne lui semblent pas les
moindres instruments. Il n' est guère tenté, comme
Bossuet, de suivre une loi appréciable de la
providence, un dessein manifeste, jusque par delà
et en dehors de cette voie étroite de la révélation
ou de la tradition et à travers les orages de
l' histoire universelle. Il ne s' arrête nullement à
considérer les rapports de la religion et du
gouvernement politique ; peu lui importe de se
figurer l' ensemble des choses humaines roulant sur
ces deux pôles, d' y découvrir tout un ordre élevé,
étendu, et de tenir ainsi, comme dit le grand
évêque, le fil de toutes les affaires de
l' univers . Ce fil lui paraîtrait plutôt,
comme à Montaigne, un écheveau d' erreurs et de
folies. Qu' ajouterai-je encore sur ces limites du
génie de Pascal ? En physique, là où il excelle,
là où il innove, il trouve moyen de généraliser le
moins qu' il peut. Tout à côté surtout il n' a pas le
sentiment de la vie physiologique, comme on dirait
aujourd' hui ; géomètre et mécanicien, je ne sais s' il
jugeait exactement avec Descartes les animaux de
purs automates , il les séparait du moins de
l' homme par un abîme qui ne laissait place à aucun
degré de comparaison. Tout
p41
ceci revient à dire que Pascal manquait de certains
aperçus de philosophie naturelle ou historique ;
qu' il ne portait pas son regard vers certains
horizons qui sont sujets peut-être à se confondre
dans un lointain nébuleux, mais que d' autres esprits
ont embrassés, ne fût-ce que par des échappées
sublimes ou perçantes. Ce manque, chez Pascal, qui
semble même un retranchement voulu par lui, que je ne
lui reproche pas et que je constate, tient à ses
qualités les plus directes. Esprit logique,
géométrique, scrutateur des causes, fin, net,
éloquent, il me représente la perfection de
l' entendement humain en ce que cet entendement a de
plus défini, de plus distinct en soi, de plus
détaché par rapport à l' univers. Il se replie et il
habite au sommet de la pensée proprement dite
(arx mentis) , dans une sphère de clarté parfaite.
Clarté d' une part et ténèbres partout au delà,
effroyables espaces, il n' y a pas de milieu pour
lui. Il ne se laisse pas flotter aux limites, là
où les clartés se mêlent aux ombres nécessaires, là
où ces ombres recèlent pourtant et quelquefois livrent
à demi des vérités autres que les vérités toutes
claires et démontrables. Plus d' un vaste esprit en
travail des grands problèmes, et en quête des
origines, a fait effort
p42
pour remonter vers les âges d' enfantement ou, comme
on dit, les époques de la nature, vers ces jours
antérieurs où l' esprit de Dieu était porté sur
les eaux , et pour arracher aux choses mêmes des
lueurs indépendantes de l' homme. Pascal prend le
monde depuis le sixième jour, il prend l' univers
réfléchi dans l' entendement humain ; il se demande
s' il y a là, par rapport aux fins de l' homme, des
lumières et des résultats. Avant tout, le bien et le
mal l' occupent ; sur l' heure et sans marchander,
il a besoin de clarté et de certitude, d' une
satisfaction nette et pleine ; en d' autres termes, il
a besoin du souverain bien, il a soif du bonheur.
Pascal possède au plus haut degré d' intensité le
sentiment de la personne humaine .
Or, par là, par cette disposition rigoureuse et
circonscrite, par cette concentration de pensée et de
sentiment, Pascal retrouve toute force et toute
profondeur. Ce seul point, creusé à fond, va lui
suffire pour regagner le reste. Si nous le voyons
s' élancer d' un tel effort pour embrasser, comme dans
un naufrage, le pied de l' arbre de la croix, c' est
que la vue des misères de l' homme, la propre
conscience de son ennui, de son inquiétude et de sa
détresse, c' est que tout ce qu' il sent en lui de
tourmenté et de haïssable, lui inspire l' énergie
violente du salut. Quand j' ai dit que l' esprit de
Pascal se refusait par sa nature à certaines vues,
à certaines atteintes et échappées dans d' autres
ordres de vérités, j' ai peut-être été trop loin d' oser
ainsi lui assigner des bornes que pourraient
déranger bien des aperçus de ses pensées ; mais ce
qui est certain, c' est que, si ce n' était par
nature, il s' y refusait au moins par volonté. Simple
atome pensant en présence
p43
de l' univers, au sein, comme il dit, de ces espaces
infinis qui l' enferment et dont le silence éternel
l' effraye , sa volonté se roidit, et défend à cet
esprit puissant (plus puissante elle-même) d' aller au
hasard et de flotter ou de sonder avec une
curiosité périlleuse à tous les confins.
Car sa volonté, ou, pour la mieux nommer, sa
personnalité humaine n' aime pas à se sentir moindre
que les choses ; elle se méfie de cet univers qui
l' opprime, de ces infinités qui de toutes parts
l' engloutissent, et qui vont éteindre en elle par la
sensation continue, si elle n' y prend garde, son être
moral et son tout. Elle a peur d' être subornée, elle
a peur de s' écouler. C' est donc en elle seule et dans
l' idée sans cesse agitée de sa grandeur et de sa
faiblesse, de ses contradictions incompréhensibles
et de son chaos, que cette pensée se ramasse, qu' elle
fouille et qu' elle remue, jusqu' à ce qu' elle trouve
enfin l' unique clef, la foi, cette foi qu' il
définissait (on ne saurait assez répéter ce mot
aimable) Dieu sensible au coeur , ou encore le
coeur incliné par Dieu . Telle est la foi de
Pascal dans sa règle vivante. Voilà le point moral
où tout aboutit en lui, l' endroit où il réside
d' habitude tout entier, où sa volonté s' affermit et
se transforme dans ce qu' il appelle la grâce, où sa
pensée la plus distincte se rencontre et se confond
avec son sentiment le plus ému. Il aime, il s' apaise,
il se passionne désormais par là ; et s' il rencontre
jamais des empoisonneurs publics de la morale, des
corrupteurs de ce coeur incliné et régénéré,
s' il les surprend surtout sous le couvert du
chrétien, oh ! Qu' ils tremblent ! Il les haïra en
conscience et tout haut au même titre que tout ce
qu' il haïssait en lui avant la régénération, et plus
que tout ce qu' il y haïssait ;
p44
car nier l' unique recours, ou s' en passer, est
chose horrible, mais empoisonner l' unique source est
chose infâme.
On conçoit donc que, dès qu' il se fut mis à la
lecture d' Escobar, Pascal n' ait pu se tenir ; que
la fibre la plus sensible, le point le plus
saintement irritable de son être ait tressailli, et
que tout un nouveau plan de guerre se soit à
l' instant déroulé à ses yeux.
Et puis, ramenant son coup d' oeil aux nécessités de
la circonstance, il comprit que le meilleur moyen
n' était plus de défendre Hippone dans Hippone,
Carthage dans Carthage, mais de vaincre les
romains dans Rome, je veux dire les jésuites au
coeur de leur morale.
De ce jour-là, la question fut nettement dessinée ;
tout devint un pur duel à mort entre Pascal et
la société, ou, pour parler plus justement, entre le
jansénisme d' une part et le jésuitisme de l' autre. Le
rôle du jansénisme, sa destinée, sa vocation
historique, à dater de ce moment, parut être
uniquement de tuer l' autre et de mourir après,
vainqueur, mais transpercé en une même blessure.
Toute cette grande entreprise de réforme intérieure
et doctrinale, selon Jansénius et Saint-Cyran,
aboutit et fit place à un simple rôle pratique,
courageux, obstiné, impitoyable, et à un combat
mortel corps à corps. Le monde, qui aime les
combats bien vifs et les résultats bien nets, n' a
guère connu et loué le jansénisme que par là, et ce
qui a été la déviation à bien des égards, le
rétrécissement et l' idée fixe de la secte, est
devenu son seul titre de gloire.
Les jansénistes, depuis Pascal, ont été, par rapport
p45
aux jésuites, les exécuteurs des hautes oeuvres
de la morale publique.
Avant Pascal, l' attaque contre leur morale était
pourtant commencée. L' abbé de Saint-Cyran, en
relevant, dès 1626, les erreurs de la somme du
père Garasse, y avait dénoncé plusieurs propositions
d' une morale tout à fait drolatique et déshonorante
dans un chrétien. Arnauld surtout, en 1643, lançant
la première escarmouche contre la société en corps,
avait publié sous ce titre : théologie morale des
jésuites, extraite fidèlement de leurs livres,
un recueil de plusieurs maximes et règles de
conduite, de leur façon, plus ou moins révoltantes ou
récréatives. La faculté de théologie de Paris avait
censuré quelques propositions de morale du père
Bauny, en 1641 ; l' université avait condamné, en
1644, la morale du père Héreau. M Hallier, qui
depuis ..., avait soutenu vers le même temps une
polémique sur ces matières contre le père
Pinthereau. Mais tout cela restait enfermé dans
l' école, et Pascal seul afficha publiquement et
livra le coupable au monde.
" monsieur,
il n' est rien tel que les jésuites. J' ai bien vu des
p46
jacobins, des docteurs et de toute sorte de gens,
mais une pareille visite manquoit à mon instruction.
Les autres ne font que les copier. Les choses
valent toujours mieux dans leur source... " -ainsi
s' entame cette quatrième lettre, et le duel avec
elle.
De la quatrième jusqu' à la fin de la dixième, les
provinciales ne sont qu' une suite variée d' un
seul et même développement ; ce sont des
conversations avec le bon père Casuiste sur la
morale, la doctrine de probabilité, la direction
d' intention, les accommodements, l' inutilité de
l' amour de Dieu, les facilités de la confession,
et le dessein politique de tout cela. à partir de
la onzième, l' auteur répond à des attaques, à de
prétendues réfutations, à des calomnies ; il laisse
l' offensive ingénieuse et détournée pour la défensive,
mais pour une défensive ouverte et à toutes bordées
qui doit peu réjouir les attaquants. Le provincial
à qui il adressait ses lettres a disparu ; plus de
détour, c' est aux révérends pères eux-mêmes qu' il
parle, c' est à leur face qu' il fait éclater la
vérité.
Jusqu' à la dixième, il pratique l' art du dialogue
ironique comme Platon l' a pu faire ; de la onzième
à la seizième, il rappelle plus d' une fois ces
verrines , ces catilinaires , ces
philippiques des grands orateurs de
p47
l' antiquité, et la vigueur surtout de Démosthène. Ce
sont toutes les sortes d' éloquence, comme dit
Voltaire.
On a eu précédemment, dans l' entretien de Pascal
et de M De Saci, un dialogue naturel, réel, qui,
entre ces deux hommes causant d' épictète et de
Montaigne, le long des hauteurs déjà dépouillées de
Port-Royal Des Champs, sous quelque ciel de fin
d' automne (un ciel chrétien et à demi voilé), nous a
semblé égaler, sinon par la bordure, certainement
pour le fond, les plus beaux échantillons des anciens.
à ce dialogue naturel succède ici le dialogue
d' art ; il n' est pas supérieur au premier, mais
il en est digne. L' enjouement s' y mêle davantage et y
dessine le principal rôle.
Ce bon père Casuiste, qui révèle si volontiers les
secrets du métier, car il aime, dit-il, les gens
curieux ; si accueillant, si caressant, qui ne se
tient pas dès qu' on l' écoute, tant c' est pour lui un
art chéri dont il est plein que cette moelle du
casuisme, comme pour d' autres les coquillages ou les
papillons, comme pour le diphile de La Bruyère les
oiseaux ; qui sait produire si à point le père
Bauny que voici, et de la cinquième édition
encore ; qui vous fait prendre dans sa
bibliothèque le livre du père Annat contre
M Arnauld, juste à cette page 34, où il y a une
oreille ; qui, tout fier de trouver dans son
père Bauny le philosophe cité tant bien que mal en
latin, vous serre malicieusement les doigts ,
et vous dit, avec un oeil qui rit de plaisir et
d' innocente vanité : vous savez bien que c' est
Aristote ; ce bonhomme qui nous expose sur chaque
point la
p48
grande méthode dans tout son lustre
, et nous donne
la recette bénigne selon laquelle il faut, pour
chaque opinion, que le temps la mûrisse peu à
peu ; qui, si vous le piquez au jeu, ne sait rien
d' impossible à ses docteurs, et vous dit, pour peu
que vous ayez l' air de douter de vos cas difficiles,
absolument comme on dirait d' une charade :
proposez-les pour voir ; cet excellent
personnage, toujours bouche ouverte à l' hameçon,
et si habile à nous faire dévider l' écheveau,
mériterait un nom qui le distinguât entre tous, et
qui le fixât dans la mémoire à côté de Patelin, de
Macette, de Tartufe, d' Onuphre, sans pourtant le
rendre aussi odieux ; car il y va, le pauvre homme !
Dans la pleine innocence de son coeur.
Je proposerais bien de l' appeler Alain ,
puisqu' à n' en pas douter c' est lui, dans la personne
d' Alain, dont Boileau s' est souvenu, quand il a dit
au chant iv du lutrin , de ce lutrin qui
n' achève pas mal toute cette parodie de
la sorbonne entamée par les provinciales :
Alain tousse et se lève ; Alain, ce savant homme,
qui de Bauny vingt fois a lu toute la somme,
qui possède Abély, qui sait tout Raconis,
et même entend, dit-on, le latin d' A-Kempis... etc.
Mais cet Alain, s' il a été autrefois notre bonhomme
de père, n' est plus pourtant le même dans Boileau ;
il a changé ; il a pris de l' embonpoint, de
l' importance ; il tousse, il se rengorge. Non, notre
bon père de chez
p49
Pascal n' est pas encore Alain, et il faut le laisser
sans nom ; il a bien su vivre sans cela.
Si Pascal n' aimait ni n' estimait la poésie
proprement dite, il n' était pas sans quelque part du
génie dramatique ; il avait donc, à un certain degré,
la poésie, c' est-à-dire la création par le côté où la
physionomie humaine intervient et sert de figure. Il
nous offre ce genre d' expression dans un jeu sobre,
avec une réalité vive et naïve ; non pas la forme
dramatique tout à fait détachée, ni en groupe, mais
suivant une sorte de bas-relief modéré ; moins
complétement que Platon en ses dialogues socratiques
ou La Fontaine en ses fables, plus librement que
La Bruyère dans onuphre, comme Montesquieu dans
usbek et ses persans ; voilà la famille de génies
semi-dramatiques à laquelle se rattache Pascal par
le coin de son art. Lui qui a si dédaigneusement
parlé de la poésie pure, il faut se rappeler
comme il se trahit en parlant de la comédie avec une
impression de tendresse :
" tous les grands divertissements sont dangereux,
dit-il, pour la vie chrétienne... etc. "
p50
en écrivant cette page tendre, la plus tendre qu' il
ait écrite (j' en excepte à peine celles du discours
de l' amour ), Pascal se souvenait-il d' avoir vu
Chimène ? Se reprochait-il, comme saint Augustin,
les pleurs qu' il avait versés ? S' il m' est échappé
de dire que Corneille n' avait pas eu de prise sur
lui, je me rétracte : voici le point où son atteinte
secrète se découvre. On retrouve chez Pascal une
autre observation intime du même genre dans cette
pensée, qui semble résumer sa poétique, sa rhétorique
insinuante :
" quand un discours naturel peint une passion ou un
effet, on trouve dans soi-même la vérité de ce qu' on
entend... etc. "
p51
et combien cela devient plus vrai, et que le lecteur
se laisse encore mieux surprendre et incliner ,
quand ce discours naturel n' est autre qu' un
personnage créé qui parle et agit devant vous avec
naïveté, et sous lequel se dérobe l' auteur !
Ce n' est pas pourtant qu' on n' ait cherché à relever,
dans les provinciales , quelques défauts
contraires à ce qu' on a appelé les règles du
dialogue . Le père Daniel (vie entretien) fait
remarquer qu' au commencement de la sixième lettre
Pascal dit, en parlant du récit de sa seconde
visite : " je le ferai (ce récit) plus exactement
que l' autre, car j' y portai des tablettes pour marquer
les citations des passages, et je fus bien fâché de
n' en avoir point apporté dès la première fois.
Néanmoins, si vous êtes en peine de quelqu' un de ceux
que je vous ai cités dans l' autre lettre, fais-le-moi
savoir ; je vous satisferai facilement. " cette phrase,
qui se trouve dans les premières éditions, a été
supprime depuis ; elle indique, en effet,
l' invraisemblance plutôt qu' elle ne la corrige.
D' ailleurs, dans la lettre précédente, où il
n' avait pas de tablettes , Pascal ne citait pas
moins textuellement les passages. Seulement, soit
qu' on lui eût fait l' objection dans l' intervalle de la
cinquième à la sixième lettre, soit qu' il sentît le
besoin d' une précaution pour arriver à l' indication
détaillée des chapitre,
p52
page, paragraphe, etc., il glissa cette phrase
qui fut, depuis, jugée inutile.
Ce ne sont là que des vétilles, on le sent bien, et
qui ne tiennent que très-peu au véritable art du
dialogue. Le dialogue, comme la scène, a ses
conditions et ses illusions, auxquelles on se prête,
quand la vérité générale est observée et anime le
tout. Un post-scriptum comme celui de la huitième
lettre vaut, à lui seul, bien des précautions, et,
dans sa finesse naïve, acquiert à l' auteur bien des
dispenses : " j' ai toujours oublié à vous dire
qu' il y a des escobars de différentes impressions.
Si vous en achetez, prenez de ceux de Lyon où,
à l' entrée, il y a une image d' un agneau qui est sur
un livre scellé de sept sceaux ... " ce malin
post-scriptum , dans son espèce d' inquiétude,
et sous son air de bibliographie circonstanciée, ne
couronne-t-il pas toutes les vraisemblances, surtout
pour ceux qui n' achèteront jamais escobar, mais qui
sont flattés de savoir qu' ils le pourraient
certainement acheter ? Cet agneau scellé des sept
sceaux , c' est le petit pois chiche sur le visage,
la gerçure indéfinissable, pour parler avec
Diderot ; ce qui fait dire en face d' un portrait
dont on n' a jamais vu l' original : " comme c' est vrai !
Comme c' est ressemblant ! "
la huitième lettre avait besoin de cette malice
finale,
p53
car elle est un peu surchargée de textes et vraiment
lourde entre les autres. On a trouvé dans les papiers
de Pascal une phrase ébauchée : " après ma huitième,
je croyois avoir assez répondu. " il a bien fait de
rayer cette phrase-là, de renoncer surtout à cette
idée ; il aurait eu tort de s' arrêter sur cette
lettre huitième, et il semble avoir voulu marquer sa
reprise d' entrain par la vive et accueillante
ouverture de la suivante :
" je ne vous ferai pas plus de compliment que le bon
père m' en fit la dernière fois que je le vis... etc. "
p54
c' est ainsi que Pascal, dès qu' il s' est senti
quelque peu en lenteur, se rachète incontinent.
Comme pendant de cet excellent début, on peut
rappeler la dernière page de la lettre septième ;
dans celle-ci ce n' est plus la vivacité, c' est la
lenteur même qui devient piquante et dramatique. Il
s' agit de montrer que selon le père Lamy, en
dirigeant bien l' intention, il est permis à un
ecclésiastique ou à un religieux de tuer un
calomniateur qui menace de publier des crimes
scandaleux de sa communauté ... et à ce moment le
lecteur fait, en souriant, l' application de la maxime
à l' auteur lui-même. C' est comme un pistolet, chargé à
l' adresse de Montalte, que le bon père, sans se
douter de l' à-propos, lui montre, lui fait admirer,
et qu' ils tiennent longtemps tous deux entre les
mains. Cette application prompte que fait le lecteur
est déjà comique ; mais ce qui le devient davantage
et ce qui est d' un art excellent, c' est le
développement, la lenteur même avec laquelle cela
est ménagé, contenu, filé jusqu' à la
fin de la lettre, et toujours en dialogue, en action.
Plus ce malheureux pistolet chargé reste de temps
entre leurs mains, plus on le retourne en tous sens,
plus on fait semblant de l' approcher et de l' essayer,
et plus aussi le piquant de l' attente et une sorte
d' inquiétude égayée s' en augmentent. Des
calomniateurs en général, l' auteur met la question
sur les jansénistes en particulier :
savoir si les
jésuites peuvent tuer les
p55
jansénistes ; puis il la resserre encore et la
pose sur lui-même :
" -tout de bon, mon père, je suis un peu surpris de
tout ceci, et ces questions du père L' Amy et de
Caramoüel ne me plaisent point... etc. "
ainsi le bon père, en même temps qu' il le
tranquillise, se frappe lui-même sans s' en douter ;
la raison de sécurité qu' il lui donne et qui revient
à celle-ci : qu' on ne saurait raisonnablement se
plaindre de voir divulguer ce qui n' a été
imprimé une première fois qu' avec l' approbation
des supérieurs, est un coup contre lui-même,
contre les siens ; et, pour suivre notre image, ce
pistolet qui, après tous ces jolis remuements, se
trouve n' être qu' un jouet à l' égard de Pascal le
plus menacé, devient tout d' un coup fatal au bon
religieux et lui part tout de bon dans la manche, en
blessant toute la compagnie.
On a dit, entre autres objections encore, que ce bon
père casuiste va de plus en plus en s' exagérant
comme caractère ; que (contrairement au servetur ad
imum ), de simple qu' il était seulement d' abord,
il devient un niais qui tombe dans tous les piéges,
et qui, lorsqu' il est déjà dit expressément que les
lettres courent Paris et font scandale, continue ses
révélations comme s' il
p56
n' était nullement informé de l' effet. Mais Pascal,
en observant l' art, ne s' y asservit pas et n' en est
pas dupe. Après tout, c' est moins un dialogue direct
qu' il nous donne, que le récit fait par l' un des
interlocuteurs et dans lequel l' autre est
nécessairement sacrifié : il suffit que ce soit d' un
air naturel. à mesure qu' il a moins besoin de son
bon père, Pascal le soigne moins, il le fait plus
insoutenable, il le brusque jusqu' à ce
qu' enfin il éclate. Alors et bon père et provincial
supposé, tout cela disparaît ; le combat s' engage
à nu, et l' écrivain, encore masqué, mais sans plus de
rôle, s' attaque droit à l' ennemi. Toute cette
gradation, qui est celle de la passion même, de la
conviction sérieuse et ardente, par conséquent du
véritable art supérieur, s' opère dans l' esprit du
lecteur comme dans celui de l' écrivain. Et ce dernier,
en sa marche vigoureuse, met pleinement d' accord
l' inspiration du talent avec le mouvement de l' homme
moral et presque avec la colère du chrétien.
C' est ici le lieu de relire l' admirable et
victorieuse péroraison de la dixième lettre, qui
couronne, en les brisant, cette suite de dialogues ;
le temps de l' ironie a cessé, l' indignation
commence : " ô mon père, il n' y a point de patience
que vous ne mettiez à bout, et on ne peut ouïr sans
horreur les choses que je viens d' entendre... " j' y
renvoie, mais à condition qu' on relira en effet :
c' est l' instant même où Pascal se lève ; le
léger appareil de scène est renversé ; il devient dès
lors un réfutateur pressant, terrible, épée nue, un
orateur.
Entre tant d' éloges que nous venons de donner aux
provinciales comme pièces d' art, éloges qui sont
loin
p57
d' égaler encore ceux que leur ont décernés Perrault,
Boileau et Madame De Sévigné, il est une qualité
ou plutôt un don que nous ne pouvons toutefois y
reconnaître, non plus que dans rien de ce qu' a écrit
Pascal. Le Pascal des pensées saura unir la
passion mélancolique, et presque byronienne, avec
une sorte de fermeté et de précision géométrique qui
imprimera une vigueur incomparable à son accent ;
dans ses petites lettres, il combine l' éloquence, la
finesse, l' enjouement ; on parle à tout moment de
Platon et de dialogue socratique à son sujet : la
grâce pourtant, cette muse des grecs, il
l' a peu. Malebranche et surtout Fénelon, dans leur
rigueur moindre et leur marche plus flottante, en
eurent sans doute quelque chose ; cependant il faut
avouer qu' en général les écrivains chrétiens, dans les
matières théologiques ou métaphysiques, y reviennent
malaisément. Entre tant de divinités charmantes et
coupables que le christianisme a détrônées et qu' il
n' a pas toutes anéanties, il en est une qu' il a bien
décidément immolée et qui tenait à l' âge premier du
monde, à l' allégresse facile des esprits, c' est un
certain éclat naturel et riant, c' est Aglaé , la
plus jeune des grâces.
p58
X.
Voilà pour la forme, il faut aborder le fond. Si
Pascal, dans cette portion des provinciales ,
semble renouveler le tour des dialogues socratiques,
il ne les rappelle pas moins pour le but et l' effet.
Il fait l' office d' un véritable Socrate chrétien,
rétablissant et vengeant l' exacte morale à la honte
des casuistes, de ces modernes sophistes qui la
falsifient.
Je sais tout ce qui a été dit pour atténuer, pour
parer après coup les traits de Pascal, ou, faute d' y
réussir, pour mettre sur le compte d' une calomnie
envenimée les incurables blessuresqu' il avait faites.
Un ordre comme celui des jésuites ne meurt pas (car
je le maintiens mort et je dirai bientôt comment)
sans susciter tôt ou tard des espèces de vengeurs,
sans jeter du
p59
moins force poussière à son ennemi. Eux donc ou leurs
ayants cause, ils ont, dès le temps des
provinciales et depuis à diverses reprises,
essayé de répondre. Ils ont relevé çà et là quelque
texte inexact, quelque traduction de passage un peu
plus arrangée et plus aiguisée qu' il ne faudrait, et
on ne doit pas dissimuler qu' ils en ont eu à montrer
plus d' un exemple. Je ne veux pas faire grâce ici du
plus notable, et dès l' abord, pour preuve
d' impartialité, je l' étalerai tout au long.
On se rappelle l' endroit de la cinquième provinciale,
au moment où l' auteur s' égaye le plus sur les jolies
questions d' Escobar :
" voyez, dit-il (le bon père), voyez encore ce trait
de Filliucius, qui est un de ces vingt-quatre
jésuites : celui qui s' est fatigué à quelque chose,
comme à poursuivre une fille, est-il obligé de
jeûner ? ... etc. "
Pascal nous a avertis qu' il n' avait point porté
ses tablettes avec lui à cette première visite ;
s' il les avait eues, il aurait sans doute cité plus
exactement le passage, qu' il n' a rendu si gai qu' en
le tronquant. Si on se procure en effet le gros
traité latin in-folio des questions morales
(moralium quaestionum de christianis officiis et
casibus conscientiae...) de l' honnête Filliucius,
on finit par trouver, au milieu d' une suite nombreuse
de cas qui y sont successivement examinés, celui-ci,
qui, au premier abord, n' a rien de bien
divertissant. C' est au tome second, traité xxvii,
partie ii, chap vi, 123. Il me faut citer le texte
même dans sa lourdeur authentique,
p60
car la première infidélité de Pascal est de l' avoir
rendu leste et plaisant :
" tu demanderas si celui qui se fatiguerait pour une
mauvaise fin, comme qui dirait pour tuer son ennemi
ou pour poursuivre sa maîtresse, ou pour tout autre
chose de ce genre, serait obligé au jeûne... etc. "
Wendrock (Nicole) a beau s' évertuer pour nous
démontrer que Montalte a bien cité : quoi, se
peut-il, Monsieur Nicole, que vous soyez d' une
morale si relâchée en matière de citations ? La
différence de ce texte avec celui de Pascal saute
aux yeux en effet ; l' honnête pénitencier Filliucius,
écrivant pour les gens du métier, ne tranche pas la
question de ce ton cavalier qu' on lui prête : il
n' absout pas d' emblée et indistinctement le
libertin ; il ne dit pas, en un mot, ce qu' on lui
fait dire. On peut trouver subtiles les distinctions
qu' il se pose, on peut se demander s' il y a lieu de
mettre l' infraction du jeûne un seul moment en
balance avec les actes illicites qui sont mentionnés
tout à côté ; mais prenez garde ! Ces questions-là,
si vous les poussez, atteignent aisément la confession
elle-même : si vous restez au point de vue catholique,
si vous admettez la juridiction de ce tribunal
institué pour tout entendre en secret,
p61
même les plus misérables et les plus contradictoires
aveux, si vous vous souvenez qu' il s' y présentait
souvent des pénitents bien étranges, comme Louis Xi,
par exemple, ou Philippe Ii, ou Henri Iii (je
parle des plus connus), pour qui c' était une affaire
sérieuse de jeûner le lendemain d' un meurtre ou d' une
course libertine, vous trouverez moins étranges les
précautions et distinctions que Filliucius
prescrivait à la date de 1626, et qu' on retrouverait
plus ou moins chez les autres casuistes de ce temps.
Le père Daniel a fort insisté encore sur un passage
du père Bauny, également cité dans la lettre
cinquième et qui l' est en termes peu exacts. Cette
cinquième provinciale fut faite un peu vite, et l' on
conçoit maintenant qu' au commencement de la suivante,
Pascal, avant d' entamer le récit de sa seconde
visite, ait dit qu' il le ferait plus exactement
que l' autre. Il y avait eu des réclamations dans
l' intervalle, des avertissements venus
sans doute de ses amis mêmes, et il se tint plus en
garde désormais. Quand le père Annat, dans son écrit
intitulé : la bonne foi des jansénistes en la
citation des auteurs (décembre 1656), se mit en
devoir de dénoncer les infidélités des dernières
lettres publiées depuis pâques, il ne put y relever
que des inexactitudes de détail, assez réelles sans
doute si on prend soi-même des lunettes de casuiste,
mais de peu d' importance quant au fond des choses et
quant à la suite du raisonnement : somme toute,
Lessius, défendu par le père Annat, gagne peu à être
examiné de plus près.
Pascal, comme tous les gens d' esprit qui citent, tire
p62
légèrement à lui ; il dégage l' opinion de
l' adversaire plus nettement qu' elle ne se lirait
dans le texte complet ; parfois il arrache quatre
mots de tout un passage, quand cela lui va et sert
à ses fins ; il aide volontiers à la lettre ;
enfin, dans cette ambiguïté d' autorités et
de décisions, il lui arrive par moments aussi de se
méprendre. C' est là tout ce qu' on peut dire, sans
avoir droit de mettre en doute sa sincérité. Ajoutons
qu' il y a de l' homme du monde encore et de l' homme
naturel dans le dégoût avec lequel il touche ces
matières si bien étiquetées par d' autres ; cela le
mène à brusquer plus d' un cas, et à passer outre à
des distinctions subtiles qui n' existent pas pour lui.
On a essayé de lui répondre sur quelques articles
plus généraux, et ici, comme sur le chapitre des
citations, je ne dissimulerai rien. Le père étienne
De Champs publia en 1659 un petit livre en latin
intitulé : quaestio facti, dans lequel il
examine si la fameuse doctrine de la probabilité
est particulière aux jésuites, si elle n' est pas
très-antérieure à eux, si elle n' a pas été dans un
temps celle de toutes les écoles et de tous les
ordres ; il soutient même que cette doctrine de la
probabilité, reçue sans contestation de tous les
théologiens, n' a été pour la première fois attaquée
que par un jésuite, Paul Comitolus ou Comitolo ,
dont Wendrock (Nicole) aurait largement profité
sans lui en faire honneur. Cette dissertation du
père De Champs, toute composée de textes, sans
déclamation, aurait pu faire
p63
de l' effet si l' affaire s' était jugée au pays latin
entre professeurs de Navarre et de Sorbonne ; mais
on ne la lut pas. Le père Daniel, bien plus tard,
et beaucoup trop tard, eut une idée assez
ingénieuse : pour prouver que Pascal aurait pu, s' il
l' avait voulu, imputer à tout autre ordre, aux
dominicains par exemple, tout aussi bien qu' aux
jésuites, la doctrine de la probabilité, il s' amusa
à substituer, dans la cinquième provinciale, des noms
et des extraits d' auteurs dominicains à
ceux des auteurs jésuites ; il y a suffisamment
réussi. Pourquoi s' être allé prendre aux jésuites,
entre tant d' autres, d' une doctrine qui ne leur
appartient pas en propre et qui n' est pas de leur
invention ? Voilà le fond de toutes ces apologies.
Je les ai lues et j' y trouve du vrai. C' est ainsi
encore que ces pères ont produit des
textes de plus de trente de leurs auteurs qui, avant
la condamnation par le pape Innocent Xi des
soixante-cinq propositions (1679), s' étaient
prononcés pour la nécessité de l' amour de Dieu
dans la pénitence , pour cet amour filial et tendre
dont leurs courroucés adversaires les accusaient
de se passer. Ils n' ont pas trouvé un moins
grand nombre de textes à fournir contre ce qu' on
a bizarrement appelé le péché philosophique
(entendez-le cette fois sans aucune malice), une
espèce de péché à la manière des païens, qui se
commet par ignorance et oubli de la loi divine, en
infraction aux seules lumières de la raison
naturelle, et pour lequel certains de
leurs casuistes s' étaient montrés assez coulants. Je
sais toutes ces choses, et j' en pourrais ajouter
d' autres dans le même sens, n' était la peur de
paraître tomber dans le
p64
dossier. Qui ne reconnaîtrait aujourd' hui que ces
facéties badines, ces jolies gaietés de la neuvième
provinciale sur la dévotion galante des pères Barry
et Le Moine, et sur les gracieusetés du premier
envers la bonne vierge, s' attaquent bien moins en
réalité à la théologie elle-même qu' à un reste de
mauvais goût en belle humeur dont le digne évêque de
Belley, tout à côté de saint François De Sales,
nous a offert maint exemple ? Pascal, à ces
endroits-là, fait de la critique littéraire sans en
avoir l' air. L' historiette de cette femme qui,
pratiquant tous les jours la dévotion de
saluer les images de la vierge, vécut toute sa vie en
péché mortel et fut pourtant sauvée (car
notre-seigneur la fit ressusciter exprès ), loin
d' être particulière au pauvre jésuite, n' est qu' une
transformation et une transmission dernière de quelque
vieux conte dévot du moyen-âge, qu' on peut retrouver
à sa source chez Barbazan ou chez Le Grand
D' Aussy. On a fait remarquer, non sans raison, que
ces casuistes, jésuites ou non, autrefois célèbres,
choquaient si peu de leur temps et différaient si
peu, par le relâchement, des autres théologiens
d' alentour, que saint Charles Borromée, le
réformateur, dans un petit traité adressé aux
confesseurs et curés de son diocèse , n' a pas
craint de leur recommander d' avoir continuellement
entre les mains, pour se guider dans les rencontres
difficiles, quelques-uns de ces bons et classiques
auteurs de cas de conscience. On a encore produit une
lettre d' éloges adressée par saint François De
Sales à Lessius, et un passage de ses
avertissements aux confesseurs où il loue et
recommande
p65
comme très-utile le père Valère Réginald, l' un
des plus maltraités par Pascal. L' espèce de concert
surtout qui tendrait à corrompre la morale, cet
esprit de gouvernement et de corps qui irait à ruiner
insensiblement l' évangile, et à y substituer une
inspiration toute de politique, de ruse et de vanité,
ces odieux desseins ont été niés avec énergie, et le
sentiment de l' injure a plus d' une fois arraché des
plaintes sincères dont je ne veux pas affaiblir ici
l' accent.
Le père Daniel n' est certes pas un écrivain, mais il
a su atteindre à une sorte d' éloquence qui naît des
choses, dans la page suivante que peu de personnes
iraient chercher dans son volume, et qu' aucun lecteur
équitable ne me reprochera d' insérer ici :
" ... on en voit, dit-il de ses confrères, quelques-uns
à la cour en crédit, en réputation, respectés,
applaudis, honorés de la bienveillance ou de
la confiance des princes, tandis qu' un très-grand
nombre meurent de froid et de faim dans les forêts
du Canada... etc. "
p66
je sais tout cela, et, comme on le voit, j' en tiens
compte ; et pourtant j' estime que Pascal a frappé
juste dans l' ensemble de ses coups. Force est donc
que je m' explique sur l' idée même que j' ai de la
société de Jésus.
Toutes les exceptions d' abord qu' on doit faire quand
on parle de cette société, tous les respects qu' il
faut réserver à de grands services rendus et à des
hommes recommandables par les talents comme par les
vertus, ne sont pas ici une précaution dans ma bouche,
mais une justice. Personne n' admire plus que je ne
fais les héroïques travaux des jésuites comme
missionnaires, leurs beaux travaux comme savants, les
jésuites du Canada et ceux de la Chine ; personne
ne les goûte davantage comme gens d' esprit et de
savoir au collége Louis-Le-Grand ou à Trévoux ; et
je ne ferai pas au journal de Trévoux , par
exemple, l' injure de lui comparer les nouvelles
ecclésiastiques , cette triste feuille janséniste,
dans laquelle, durant tout le dix-huitième siècle,
il ne se rencontre pas une seule étincelle
de talent, pas une seule lueur d' impartialité.
Honneur donc aux jésuites missionnaires comme
Charlevoix, missionnaires et doctes comme Prémare,
aux jésuites érudits comme Sirmond, Hardouin ou
Pétau ! Qui n' aurait aimé à connaître et à pratiquer
Bouhours, Rapin, Commire, La Rue, Tournemine,
Du Cerceau ou Porée ?
p67
Dans leurs colléges encore aujourd' hui, dans ces
maisons peu sombres où on lit au fronton quelqu' une
de ces inscriptions engageantes :
domino
musisque sacrum
(toujours le mélange du dévot et du fleuri), la
jeunesse est heureuse ; on se plaît à leurs leçons,
assaisonnées d' une certaine politesse et tempérées
de soins affectueux. On ne les quitte qu' en leur
disant comme M De Lamartine, dans ses adieux au
collége de Belley :
aimables sectateurs d' une aimable sagesse,
bientôt je ne vous verrai plus.
Quiconque a passé par eux, comme l' abbé Prévost ou
même Voltaire, leur demeure reconnaissant à
toujours. Ils sont le plus souvent encore d' aimables
gens à les prendre un à un, d' honnêtes gens à
travers toute leur finesse ; ils ont été, ils ont eu
autrefois des hommes d' érudition vaste, de dévouement
héroïque. Ce triple respect sincèrement payé, si l' on
en vient à l' ensemble de la conduite et de l' influence,
il faut que le ton change. Les individus peuvent être
généralement bons, c' est le corps et l' esprit de ce
corps qui est détestable. Le père Daniel nous dit :
" la politique des
p68
jésuites (telle que Pascal la leur reproche) est une
chimère ; le système de Pascal n' est pas
vraisemblable : si les jésuites ont corrompu la
morale, ce n' a point été de concert les uns avec les
autres. " de concert médité et comme par mot d' ordre,
certes non ; mais par un petit souffle insensible
qui se respirait dans la société, tepidus et
lenis, assurément oui. Pascal lui-même, dans ce
début de la cinquième lettre, où, par
la bouche de son janséniste, il redevient chrétien
sérieux, de railleur qu' il était et qu' il va être
encore, Pascal reconnaît le système de corruption dans
sa juste mesure :
" sachez donc que leur objet n' est pas de
corrompre les moeurs, ce n' est pas leur dessein ;
mais ils n' ont pas aussi pour unique but celui de
les réformer : ce seroit une mauvaise politique...
etc. "
à cette fin de phrase qui est trop précise, je
voudrais substituer comme vérité moins piquante :
" ils se servent volontiers des maximes évangéliques
sévères et qu' eux-mêmes pratiquent le plus qu' ils
peuvent, lorsque ces maximes ont prise sur les
personnes ; mais si ces maximes ne prennent pas, et
pour ne point aliéner d' eux-mêmes et de la religion
avec laquelle ils s' identifient ces personnes qu' ils
dirigent, ils se prêtent à toutes sortes de
satisfactions bénignes, qu' ils justifient ensuite par
des sophismes. "
on peut donc démontrer tant qu' on le voudra que
p69
bien avant 1540, époque de la fondation de la
société, et depuis, la théologie entière était
infectée du casuisme, du probabilisme ; que des
dominicains, des franciscains, des universités, même
celle de Louvain, des docteurs, même de Sorbonne,
et en dernieu lieu le fameux trio classique,
Gamache, Isambert et Du Val,
n' avaient pas cessé de professer cette mauvaise
scholastique dans la morale : les jésuites seuls ont
payé pour tous, et ils l' ont, en un certain sens,
mérité. Ce que les autres suivaient par routine et
isolément, eux ils l' ont rajeuni à leur usage et y ont
remis un vif esprit d' intention. En se mêlant
activement à la politique et aux affaires du monde,
en cherchant l' oreille ou le coeur des rois (j' entends
le coeur au moral et sans épigramme), ils ont
introduit l' adresse humaine sous l' évangile, et
installé le machiavélisme à l' ombre de
la croix. Pascal savait de leur conduite mille
traits, mais épars, mais trop présents, mais
impossibles à dénoncer ou à démontrer devant le monde
d' alors, dont c' était trop les procédés et la
couleur : qu' a-t-il fait ? Il a rejeté, pour la
rendre plus sensible, son accusation dans le passé.
Cette théologie d' Escobar, ce livre des
vingt-quatre vieillards et des quatre
animaux , a été entre ses mains comme un verre
concentrant et grossissant qui montrait à distance
convenable, et sous forme de théorie distincte, ce
qui était délié et disséminé dans la morale courante
des jésuites du jour ; et à l' instant chacun s' est
récrié. -mais ce livre était à
p70
peu près inconnu, dira-t-on, et avant lui, à moins
d' être du métier et de la robe, on ne le lisait
guère ; il a été le déterrer de l' oubli, de la
poussière des écoles. -oui, mais ils ne peuvent s' en
plaindre ; car ce livre, une fois en circulation, a
été un équivalent commode, appréciable et juste, un
signe représentatif pour tous de cette multitude
d' actes et de ruses qui fuyaient dans le présent,
ou que du moins on ne pouvait faire toucher du
doigt avec évidence. Si, pour convaincre leur fausse
monnaie du jour qui était mieux blanchie, on est allé
chercher une ancienne fausse monnaie (et pas déjà si
ancienne) qu' on avait négligée et dont le mauvais
aloi devait sauter aux yeux, ç' a été de bonne
guerre ; c' est chez eux et dans leur poche de
derrière qu' on l' a trouvée.
à quelle époque commença précisément cette mauvaise
marche envahissante et tortueuse des jésuites ?
La faut-il fixer tout directement à leur naissance,
dès leur premier général et fondateur Ignace De
Loyola ? Une histoire impartiale et précise serait
à faire, et il ne m' appartient pas de l' entamer ici.
Mais à ouvrir simplement la vie de saint Ignace et
celle de saint François-Xavier, comme je les trouve
écrites par un des jésuites les plus spirituels du
dix-septième siècle, par celui que ses confrères se
plaisaient le plus ordinairement à opposer à Pascal
pour le piquant et la politesse,
p71
le père Bouhours, je ne puis m' empêcher d' y
relever, entre autres, quelques passages
caractéristiques qui jurent avec la saine et mâle
idée du christianisme, telle que nous avons été
accoutumés à la voir apparaître chez nos amis. Trois
ou quatre de ces traits saillants suffiront à faire
mesurer la distance.
S' agit-il de la vénération qu' avaient pour Ignace,
encore vivant, les premiers compagnons de ses
travaux, Bouhours dira :
" mais l' apôtre des Indes et du Japon,
François-Xavier, sembloit être celui qui
l' estimoit et qui le respectoit davantage... etc. "
nous avons vu à Port-Royal les directeurs bien
honorés et placés bien haut, mais rien de cet
agenouillement , rien de cette sorte de bassesse
superstitieuse à l' égard de l' homme ; le tout était
bien plus rapporté en droiture à Dieu et au christ.
Lancelot parlant de M De Saint-Cyran, et
Fontaine de M De Saci, ne séparent jamais leurs
noms vénérés de cette qualification de monsieur ,
qui est le seul titre en usage à Port-Royal, et
qui constitue comme le signe respectueux de la
personne humaine. Quand le jansénisme du dix-huitième
siècle en vint aux reliquaires et aux calendriers
tout remplis des saints de sa façon, Port-Royal
avait péri, et l' on était tombé déjà dans l' ignominie
des convulsions.
Si l' on combine cette dévotion au supérieur,
superstitieuse
p72
et absolue, qui est inhérente aux jésuites,
avec l' ambition du chef, qui se croit sainte et qui
ne connaît pas de limites, on atteindra le ressort
de la société dès sa naissance : double principe
uni qui se perpétuera, obéissance absolue au
dedans, ambition absolue au dehors.
Ignace, au lit de mort, dictait pour dernières
volontés ces fameuses règles, qui ont imprimé le
suprême cachet à son ordre :
" 1 dès que je serai entré en religion, mon premier
soin sera de m' abandonner entièrement à la conduite
de mn supérieur... etc. "
p74
voilà pour l' obéissance ; voici pour l' ambition : la
terre entière paraît, du premier jour, une conquête
naturelle à Ignace. Il n' a que dix compagnons, et
déjà
il se la partage. L' Europe lui est trop étroite, il
pense déjà aux Indes. Ce n' est pas une sorte
d' admiration que je refuserai à un tel essor de
coeur ; mais j' y vois avant tout la soif d' un
conquérant, qui perce jusque dans le zèle du
chrétien :
" Ignace, dit Bouhours, qui ne se proposoit
pas moins que de réformer toute la terre...
etc. "
candeur héroïque, foi éblouissante, tant qu' on le
voudra ; mais aussi quel envahissement accéléré !
Voltaire s' est moqué du rapprochement qu' on a fait
des noms de Xavier et d' Alexandre ; c' est bien au
moins Fernand Cortès que cet ordre d' exploits
fabuleux rappelle. Opposez maintenant une telle
démarche à ces délais volontaires, à ces siéges
obstinés de nos directeurs de Port-Royal autour
d' une seule âme. On a nettement en regard le procédé
d' Ignace et celui de Saint-Cyran. Le premier
embrasse des espaces, l' autre s' attaque au fond ;
l' un ressemble à ces conquérants empressés qui sont
obligés en courant de se payer d' une soumission
extérieure, l' autre ramasse toute sa force sous l' oeil
de celui qui régénère.
p75
Xavier part le 15 mars 1540, sans autre équipage
que son bréviaire ; car c' est le bréviaire
plutôt que l' écriture même. On sait la suite : du
dévouement, de la charité, de l' héroïsme encore un
coup, mais une rapidité incroyable à baptiser, à
croire au christianisme subit des néophytes ; et des
superstitions, des crédulités telles, que je ne puis
que laisser à Bouhours le courage de nous les dire ;
ce qu' il fait, au reste, bien lestement :
" Dieu, raconte-t-il en un endroit, rendit alors au
père Xavier le don des langues qui lui avoit été
donné dans les Indes en plusieurs occasions...
etc. "
nous avons des superstitions à Port-Royal ; nous
allons avoir le miracle de la sainte épine ; nous
avons le miracle de la farine et autres par trop
impatientants : mais y a-t-il exemple d' une telle
familiarité, d' un tel sans-façon en fait de
miracles ? C' est déjà un résultat étrange et
caractéristique du régime de la société, que
de telles choses aient pu courir de ce ton de
légèreté sous la plume d' un confrère d' autant
d' esprit, intéressé à ne rien outrer, à ne rien
trahir, en un temps où la critique déjà
s' introduisait dans l' histoire ecclésiastique, à la
veille de l' abbé Fleury, et comme entre Launoi et
Tillemont.
Si donc la société de Jésus sur ces trois points,
obéissance, ambition et foi à l' aveugle, se
montre telle qu' on vient de l' entrevoir dans la
première pureté de sa formation, que sera-ce dès que
l' esprit mondain et
p76
politique, cet esprit confesseur des rois , l' aura
en tous sens pénétrée, et sera le moteur de ces
puissants ressorts toujours subsistants ? Au reste,
pour le reconnaître vrai, cet esprit dénoncé et
décrit par Pascal, cet esprit caressant, câlin,
énervant, qui tente toujours et chatouille à l' endroit
de l' intérêt, cet esprit diabolique et calomniateur,
et qui en même temps ne sait pas haïr d' une haine
honnête et vigoureuse ; qui est toujours prêt à vous
flatter si vous revenez, comme ce bon père de la
cinquième provinciale (il me fit d' abord mille
caresses, car il m' aime toujours) ; qui vous offre
toutes les facilités et toutes les dispenses, mais
seulement si vous lui donnez des gages et si vous
êtes à lui ; esprit adultère de l' évangile ; tout à
soi et aux siens ; qui est comme un petit souffle
demi-parfumé, demi-empesté, mortel à l' âme chrétienne
aussi bien qu' à l' âme naturelle, empoisonneur de
Plutarque comme de saint Paul, et qui, sous air de
douceur, et
p77
en l' adulant, convoite éternellement le royaume de la
terre ; -pour le reconnaître, cet esprit, et le
proclamer vrai chez Pascal, nous n' avons pas besoin
de l' aller étudier bien loin dans le passé : tous
ceux qui l' ont vu, qui l' ont senti à l' oeuvre, qui
l' ont haï en France sous la restauration à laquelle
il fut si homicide, ceux-là, à travers toutes les
politesses de détail, toutes les exceptions et les
réserves légitimes, lui sauront dire, en le
démêlant dans son essence et en le dtestant
jusqu' au bout dans sa moindre haleine : toi,
toujours toi !
Pascal, en son temps, l' avait senti tout en plein,
circulant partout et régnant ; il en avait essuyé le
fléau dans la personne de ses amis sacrifiés : de là
la guerre à mort qu' il lui déclara.
p78
On avait fait courir le bruit que Pascal s' était
repenti d' avoir fait les provinciales ! On
racontait, comme acheminement à ce prétendu repentir,
une certaine historiette de la marquise de Sablé,
qui n' aurait pu s' empêcher de demander à Pascal s' il
était bien sûr de tout ce qu' il disait dans ses
lettres ; et Pascal lui aurait répondu que c' était à
ceux qui lui fournissaient des mémoires à prendre
garde ; que, pour lui, son affaire était simplement
de les mettre en oeuvre. Or, quand on demanda à
Pascal, un an environ avant sa mort, s' il
se repentait d' avoir fait les provinciales, il
répondit selon le témoignage écrit de Mademoiselle
Marguerite Périer présente, et avec cet accent qui
coupe court à tout :
" 1 je réponds que, bien loin de m' en repentir, si
j' étois à les faire, je les ferois encore plus
fortes. -2 on m' a demandé pourquoi j' ai dit le nom
des auteurs où j' ai pris toutes ces propositions
abominables que j' y ai citées... etc. "
p79
si l' on rapproche ces paroles de quelques autres
pensées précédemment citées, et qui ont dû être
écrites vers le même temps, on verra Pascal, aux
approches de la mort, de plus en plus net et vif dans
ses déclarations contre cette société de malheur,
qu' il estimait le fléau de la vérité . Il y a à
cet endroit en lui comme une verve de colère.
Quand Prométhée, dit Horace, pétrit pour la
première fois le limon humain et y fit entrer une
parcelle de chaque race d' animaux, il y mit, tout au
fond de notre poitrine, une étincelle de la colère
du lion (insani leonis vim) . Cette étincelle
aveugle, mais qui, modérée et entourée comme il faut,
demeure une partie essentielle à tout homme généreux,
et qui ne périt pas nécessairement dans le chrétien,
Arnauld l' avait ; il avait du lion , on l' a dit :
il en faut dans tout véritable coeur. Pascal
également, au sein de plus hautes lumières,
possédait intacte cette faculté franche d' indignation
morale. Il n' y en a plus trace dans le coeur humain
maté par le jésuitisme, et alors ce n' est pas
d' ordinaire la seule et divine mansuétude qui l' a
remplacée.
p81
Xi.
Je dois me hâter ; on ne peut tout dire des
provinciales . Les dernières pourtant sont de plus
en plus solides, éloquentes, et montées, comme dit
Madame De Sévigné, sur un ton tout
différent . -la onzième a pour objet de justifier
la raillerie en matière sérieuse. C' est
le même sujet qu' Arnauld a traité dans sa réponse
à la lettre d' une personne de condition , dans
laquelle il défendait les enluminures ; c' est le
même mot de Tertullien commenté : rien n' est plus
dû à la vanité que la risée ; ce sont les mêmes
matériaux qu' Arnauld aura
p82
fournis à Pascal. Mais quelle mise en oeuvre
incomparable ! Quelle raison supérieure que celle qui
maintient et démontre les droits de l' enjouement sans
l' écraser, et le pousse encore au même moment et le
fait jouer devant elle ! On peut mesurer au juste, en
lisant la lettre d' Arnauld et celle de Pascal, en
quel sens il est vrai que le grand docteur a
contribué et aidé aux provinciales . Cette
onzième lettre pourrait servir de préface
justificative au Tartufe .
Pascal y dit, d' après Tertullien : " ce que j' ai
fait n' est qu' un jeu avant un véritable combat. J' ai
montré les blessures qu' on vous peut faire, plutôt
que je ne vous en ai fait. " et vraiment il semble,
à la nouveauté et à la fraîcheur des coups, que le
combat seulement commence.
La douzième lettre s' engage par la défensive, mais
une défensive qui ne fait souffrir que les
attaquants, et que les ravager plus au coeur :
" cependant vous me traitez comme un imposteur
insigne, et ainsi vous me forcez à repartir ; mais
vous savez que cela ne se peut faire sans exposer
de nouveau, et même sans découvrir plus à fond les
points de votre morale ; en quoi je doute que vous
soyez bons politiques. la guerre se fait chez
vous, et à vos dépens ... " la péroraison de
cette douzième est mémorable : à sa dialectique
véridiquement passionnée Pascal mêle des
développements glorieux qui tout d' un coup
s' élèvent ; l' orateur éclate en lui : " je vous plains,
mes pères, d' avoir recours à de tels remèdes...
c' est une étrange et longue guerre que celle où la
violence essaye d' opprimer la vérité... "
et ce qui termine. Non, si Pascal n' avait pas cru
profondément à la vérité de sa cause, il n' aurait
jamais
p83
trouvé de tels accents. Je ne puis que signaler les
endroits et courir.
Je note sur la fin de la treizième ce trait soudain
qui transporte au jugement dernier, à ce dernier jour
où, dans une interminable récrimination, est-il dit,
" Vasquez condamnera Lessius sur un point, comme
Lessius condamnera Vasquez sur un autre ; et tous
vos auteurs s' élèveront en jugement les uns contre
les autres, pour se condamner réciproquement dans
leurs effroyables excès contre la loi de
Jésus-Christ. " devant un public qui croyait en
réalité au jugement dernier, c' étaient là de vrais
coups de tonnerre oratoires.
La quatorzième lettre sur l' homicide s' achève par
une péroraison qui, du point de vue chrétien
également, n' a pu être trop admirée : " car enfin,
mes pères, pour qui voulez-vous qu' on vous prenne ? ... "
-Daguesseau, si timide de goût, met hardiment ces
dernières provinciales, et la quatorzième notamment,
à côté de ce que l' antiquité a le plus admiré chez
ses orateurs ; et " je doute, ajoute-t-il, que les
philippiques de Démosthène et de Cicéron
offrent rien de plus fort et de plus parfait. "
la quinzième, toujours vigoureuse, redevient
moqueuse et piquante : " ... et c' est encore un
capucin, mes pères ; vous êtes aujourd' hui malheureux
en capucins, et je prévois qu' une autre fois vous le
pourriez bien être en bénédictins. " au reste l' épée
est dans les reins de l' adversaire, le mentiris
impudentissime est sur la gorge : " mes
révérends pères, il n' y a plus moyen de
reculer " .
p84
Que dire de la seizième, de celle qu' il n' a faite
plus longue que parce qu' il n' a pas eu le loisir de
la faire plus courte ? On ne la lui reprochera pas,
cette longueur ; il est bien de le voir, à la fin,
ne plus se tenir et déborder. Pascal, nous le
savons, était au château de Vaumurier, chez le duc
de Luynes, lorsqu' il l' écrivit (décembre 1656) ;
l' esprit de la solitude, écouté de plus près,
l' inspire. Il venge les calomniés, les victimes ; il
venge ouvertement M D' Ypres et M De
Saint-Cyran ; M D' Ypres dont, l' année
précédente, on avait outrageusement arraché dans son
église cathédrale l' épitaphe avec la pierre du
tombeau ; M De Saint-Cyran dont, cette année
même, l' assemblée du clergé de France venait
d' arracher le feuillet d' éloge dans le gallia
christiana de Mm De Sainte-Marthe. Il
maintient en honneur leur cause et proclame leur
mémoire. J' ai joie à lui entendre proférer avec
respect les noms de ces hommes dont, en ce moment, il
ressaisit l' esprit d' incorruptible vigueur et de
sainte colère. Les voilà nettement accusés par le
père Meynier d' avoir, il y a trente-cinq ans, formé
une cabale pour