PORT ROYAL

 

 

PRÉFACE


L' intervalle de temps qui s' est écoulé depuis la publication du second volume de cet ouvrage a été plus long que je ne comptais, et qu' on n' avait droit d' attendre. Le public me permettra-t-il de lui expliquer en peu de mots comment cette interruption est due à plusieurs causes, et ne vient pas de la faute de l' auteur uniquement ? Lorsque j' ai commencé à m' occuper de port-royal, ce sujet était loin d' être à l' ordre du jour ; j' ai pu, durant plusieurs années, nourrir lentement mon projet, l' approfondir, aller exposer à Lausanne, dans un cours, les premiers résultats de mes études, revenir à Paris rédiger mes deux premiers volumes, sans que rien indiquât l' espèce de vogue et la concurrence soudaine que j' allais y rencontrer. Mais ce second volume avait paru à peine, que la face des choses changea. L' éloge dePascal, que l'académie française avait mis au concours, appelait l' attention publique sur cette partie centrale et la plus brillante du tableau dont je m' étais efforcé jusque-là de mettre en lumière les parties sombres. Plusieurs talents distingués entrèrent en lice, quand, se portant à leur tête, un de leurs juges et de leurs maîtres, un grand écrivain, et l' un des plus grands esprits de ce temps-ci, promoteur et agitateur en toute carrière (c' est nommer M Cousin), évoqua brusquement à lui la cause, entama l' oeuvre avec un entrain de verve et un éclat de plume qui étaient faits pour susciter en foule les imitateurs, les contradicteurs même, et à la fois pour ralentir ceux qui ne s' attendaient point à une irruption si redoutable. Les résultats qu' on proclamait coup sur coup chaque matin étaient nouveaux, imprévus ; ils ne l' étaient peut-être pas pour ceux qui avaient de longue main étudié la matière tout à fait autant qu' ils le semblaient au public, et, pour tout dire, aux auteurs eux-mêmes dans le premier éblouissement de la découverte ; ils étaient pourtant assez neufs et littérairement assez piquants, ils étaient surtout présentés (quand c' était M Cousin qui parlait) avec un assez magnifique talent et dans une plénitude de langage assez au niveau des hauteurs du grand siècle pour justifier l' intérêt excité et le retentissement universel. Je sentis dès lors que le sujet au sein duquel je m' étais considéré jusque-là
comme cloîtré m' échappait en quelque sorte, au moment où il devenait plus général et plus brillant, ou plutôt je compris qu' à cet endroit lumineux il ne m' avait jamais appartenu ; tout ce qui est gloire, en effet, fait partie du domaine public : laus est publica.


 

Je ne viens pas me plaindre du succès qu' a eu mon sujet ; mais port-royal est devenu de mode, c' est là un fait ; et c' est plus que je n' avais
espéré, plus même peut-être que je n' aurais désiré, étant de ceux qui évitent soigneusement la foule, et qui aiment avant tout que chaque chose demeure, s' il se peut, fidèle à son esprit. La mode, la concurrence, le bruit me semblaient plutôt des inconvénients en telle matière : ç'avait été, dans le temps, un inconvénient pour port-royal lui-même ; c'en était un aujourd' hui pour l' historien. Et tout ainsi qu' au milieu de ce triomphe des provinciales , qui ouvrait si brillamment l' ère de la décadence, M Singlin se rappelait, avec un inexprimable regret, l' époque plus austère et toute silencieuse de Saint-Cyran, je me rappelais à mon tour, comme l'âge d' or de mon sujet, ce jour où, au milieu d' une conversation avec M Royer-Collard, il y a huit ou neuf ans, il s' interrompait tout d' un coup pour me dire : " nous causons de port-royal ;
mais savez-vous bien, monsieur, qu' il n' y a que vous et moi, en ce temps-ci, pour nous occuper de telles choses ? "
je dus, quoi qu' il en soit, m' arrêter devant le torrent, et attendre qu' il fût dégonflé pour pouvoir continuer ma marche du même pas que devant.

Un autre contre-temps, qui eût semblé à de plus empressés un nouvel à-propos, se présenta alors et me barra le chemin. La question religieuse , comme on disait, prit feu de toutes parts ; les jésuites furent à l' ordre du jour presque autant qu' au matin des provinciales : ce n'était pas du tout mon compte pour venir parler d' eux. J'en voulais parler historiquement, froidement, comme d' une chose morte et déjà lointaine, et voilà qu' ils faisaient semblant de revivre, et qu' on faisait semblant d' en avoir peur. Le tumulte à leur sujet grossissait à vue d' oeil ; un pas de plus, et moi-même, en continuant, je faisais partie de ce tumulte ; évidemment il y avait de quoi m' obliger à reculer : je m' étais cru dans un cloître, et je me trouvais dans un carrefour.
Il est résulté pour moi de ces diverses circonstances, et des autres complications fortuites dont la vie ne manque jamais, bien des délais involontaires, un ralentissement inévitable, et, pourquoi ne pas le confesser ? Un certain dégoût, non pas certes pour mon cher et intime sujet, mais pour cette publicité bruyante à laquelle, portion par portion, je le voyais s' en aller en proie. J' y reviens aujourd'hui, à mon heure, dans une disposition d' esprit qui s' y retrouve conforme ; j' y reviens légèrement mortifié, ne souhaitant plus
qu' une chose, achever dignement de le traiter, en étant de plus en plus vrai, sincère, indépendant, -indépendant même du sentiment profond
qu' il m' inspire.


15 mai 1846.
 

 

 PASCAL
La quatrième lettre provinciale tourne droit sur les
jésuites, que l' auteur n' avait jusqu' alors atteints
qu' en passant. Dans les treize lettres qui suivent,
à partir de cette quatrième, il se tient à ce nouveau
sujet et s' enfonce dans leur morale de casuistes : la
diversion devint dès lors le principal et détermina
l' aspect dominant, le caractère définitif de
l' ensemble. Si les provinciales en étaient
restées aux quatre premières lettres et à cet ordre
de controverse, elles ne seraient plus que
comme ces pamphlets, un moment célèbres et bientôt
obscurs, très-recherchés et goûtés des amateurs, et
ignorés des autres : c' est par la discussion de la
morale des jésuites qu' elles sont entrées dans le
domaine public et dans la grande éloquence. Mais avant
de nous y engager, nous parlerons de la dix-septième
et de la dix-huitième qui, ainsi que les trois
premières, se rapportent
 

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plus ou moins aux propositions de Jansénius.
Ces cinq lettres se détachent naturellement de toutes
celles du milieu ; elles ont prêté d' ailleurs à des
réponses et à des accusations contre Pascal, qui sont
assez sérieuses pour qu' on les examine de près. Cela
fait, nous serons plus à l' aise pour nous donner
carrière avec lui dans la grande et brillante partie
de son entreprise.
Quoiqu' il s' agisse des provinciales , il y a lieu
de demander pardon au lecteur de l' aridité et de la
subtilité de ce qu' on a ici à démêler. On lit
beaucoup les provinciales , pourtant on en parle
encore plus qu' on ne les lit, et on ne lit guère
souvent ces dernières. Voltaire, parlant
rapidement de l' ensemble, a dit : " elles ont
beaucoup perdu de leur piquant, lorsque les jésuites
ont été abolis, et les objets de leurs disputes
méprisés. " mais les choses humaines, y compris les
choses théologiques, ont parfois de singuliers
retours ; on se reprend, ne fût-ce que par accès, à
ce qu' on croyait rejeté. Et puis, au fond, l' intérêt
de cette recherche ne laisse pas d' être grand pour
nous ; elle va à éclairer profondément l' opinion
finale et le degré de foi de Pascal comme catholique
romain.
Pendant que Pascal poursuivait la série de ses
représailles sur la morale des jésuites, il y eut
des tentatives de réponse de la part de ceux-ci ; le
père Annat avait fait, entre autres, un petit écrit
intitulé la bonne foi des jansénistes , où, en
rétablissant et discutant quelques-uns des textes
incriminés par le terrible railleur, il renouvelait
plus formellement contre le parti en masse
l' imputation d' hérésie. Ce fut donc à
lui nommément que Pascal adressa ses dix-septième et
dix-huitième provinciales ; elles sont, l' une du
23 janvier
 

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1657, et l' autre du 24 mars, c' est-à-dire d' un an
après le début et l' entrée en lice.
Le père Annat avait désigné comme étant le
secrétaire du port-royal
l' auteur encore inconnu
des provinciales :
" vous supposez premièrement, lui répond Pascal,
que celui qui écrit les lettres est de
port-royal ;
vous dites ensuite que le
port-royal est déclaré hérétique
, d' où vous
concluez que celui qui écrit les lettres est
déclaré hérétique
... etc. "
nous savons en quel sens il est vrai que Pascal
n' était point de port-royal : il n' y demeurait pas au
moment où il écrivait toutes ses lettres ; il n' y
avait même fait que des séjours et des retraites
momentanées. Il est très à croire pourtant que les
deux premières furent écrites à port-royal des
champs, et que ce ne fut que pour les suivantes qu' il
s' en vint loger rue des poirées. Il était d' ailleurs en
relation journalière pour son travail (est-il besoin
de le répéter ? ) avec ces messieurs qui lui
fournissaient toutes sortes de notes et en
conféraient avec lui. M De Saint-Gilles, dans ses
mémoires manuscrits (et M De Saint-Gilles était
le factotum et l' agent de cette impression), dit
positivement que toutes ces lettres ont été
combinées, relues et embellies
(ce dernier point seul est douteux), surtout de
 

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concert avec M Arnauld, et aussi avec M Nicole.
Le même M De Saint-Gilles écrit à la date du
vendredi 4 août 1656 : " M Singlin nous a dit en
dînant avec nous, savoir avec M Arnauld, m le
maître, M Pascal, M De Vaux Akakia et moi,
que les ennemis de port-royal étoient fort fâchés
de ce grand concours de monde qui y venoit (à
l' occasion du miracle de la sainte épine). "
voilà le tous-les-jours de Pascal durant cette
année : il dînait et vivait en compagnie de ces
messieurs. S' il se croit donc en droit de soutenir
qu' il n' est pas de port-royal à la lettre, s' il
ajoute d' un ton d' assurance qu' il est sans
attachement, sans liaison, sans relation
,
cela ne se peut entendre, on l' avouera, qu' en un sens
quelque peu jésuitique. Si toutes les provinciales
étaient vraies comme cette assertion-là, il ne
faudrait pas trop s' étonner que De Maistre eût mis
à côté du menteur de Corneille ce qu' il
appelle les menteuses de Pascal.
Celui-ci, dans ses lettres dix-septième et
dix-huitième, plaide tout à fait le thème qui
s' intitule en style d' école la séparabilité du
droit et du fait
: ainsi il proclame
 

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que les cinq propositions sont bien et dûment
condamnées par le pape, alléguant que cette
condamnation est reçue des prétendus jansénistes
avec toutes sortes de respects, et qu' on est prêt
à la souscrire. Le seul point de dissidence et pour
lequel les adversaires font tant de bruit, c' est de
savoir si ces propositions, que tout le monde
condamne, sont ou ne sont pas mot
à mot
dans Jansénius : ce qui, suivant lui,
devient une question de fait, non de droit ni de
foi, une question indifférente sur laquelle on peut
avoir tel ou tel avis, selon qu' on a lu ou qu' on
n' a pas lu Jansénius, qu' on l' a lu en y
trouvant les propositions, ou en n' ayant pas
le coup d' oeil de les trouver ; une question enfin à
propos de laquelle on peut être dans l' erreur, sans
se croire le moins du monde hérétique ; car le
pape et l' église, qui sont juges de la foi, peuvent
eux-mêmes se tromper sur le fait. " Dieu, établit-il
en principe, conduit l' église dans la
détermination des points de la foi,
par l' assistance de son esprit qui ne peut errer ; au
lieu que, dans les choses de fait, il la laisse
agir par les sens et par la raison, qui en sont
naturellement les juges. "
il couronne ce chef-d' oeuvre d' argumentation
périlleuse en se donnant le plaisir de citer nombre
d' exemples de papes qui se sont trompés sur des
questions de fait, notamment le pape Zacharie
excommuniant (ou menaçant d' excommunier) saint
Virgile au sujet des antipodes, et récemment le
décret de Rome proscrivant l' opinion de Galilée
et le mouvement de la terre : " ce ne sera pas cela,
poursuit-il avec sa ferme ironie, qui prouvera
qu' elle demeure en repos ; et si l' on avoit
des observations constantes qui prouvassent que c' est
elle qui tourne, tous les hommes ensemble ne
l' empêcheroient
 

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pas de tourner, et ne s' empêcheroient pas de
tourner aussi avec elle. " et il finit par conclure
que tout le monde étant d' accord pour condamner les
propositions, et le désaccord n' étant que sur le fait
de savoir si elles sont textuellement dans un certain
livre, simple fait appréciable par les sens et le
jugement, tout ce bruit qu' on fait dans l' église se
fait pour rien, " pronihilo, mon père, comme le
dit saint Bernard. " c' est à peu près par là que
Pascal conclut ses provinciales : beaucoup de
bruit pour rien
, comme dans la comédie.
Or nous qui, sans être du métier, avons pourtant
assisté jusqu' ici en amateur très-curieux à la
formation première et aux origines du jansénisme,
nous pouvons déjà répondre à cette agréable
légèreté : " Jansénius, quand il méditait si au
long avec Saint-Cyran l' entreprise de Pilmot ,
la grande réforme intérieure et fondamentale, savait
bien qu' il y aurait beaucoup de bruit et pour beaucoup
de causes. "
les adversaires à leur tour, quand ils furent
revenus du premier coup de surprise (ce qui fut un
peu long), ne restèrent pas sans réponse, et dans
le livre intitulé histoire des cinq propositions
de Jansénius
(1700), l' auteur
anonyme (l' abbé Dumas) oppose à cette portion
des provinciales plusieurs remarques assez
judicieuses. Du temps de Pascal et au moment où ses
lettres parurent, les molinistes triomphaient ; il
était juste d' entendre la défense, de prêter
l' oreille à l' accusé ; et cela devint non-seulement
si juste, mais si agréable et si décidément
victorieux, qu' il devient juste aujourd' hui
d' entendre quelques réponses des adversaires,
dussent-elles paraître beaucoup moins agréables.
Dans les cinq lettres dont il s' agit (les trois
premières
 

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et les xviie et xviiie), l' abbé Dumas choisit
une douzaine de faits principaux qu' il conteste ;
nous en toucherons quelques-uns avec lui.
1 Pascal dit (1 re lettre) que pendant les
assemblées de Sorbonne, comme plusieurs des membres
demandaient avec instance que, s' il y avait quelque
docteur qui eût vu les cinq propositions dans le livre
de Jansénius, il voulût bien les montrer, on le
leur avait toujours refusé ;
et c' est là
l' opinion ou plutôt la plaisanterie accréditée : mais
ce prétendu refus, répondent les adversaires, est si
peu réel que, durant tout ce commencement, les
jansénistes étaient occupés à réfuter les écrits
où l' on produisait les textes mêmes de Jansénius,
afin de montrer que les cinq propositions sont
bien chez lui ou en propres termes, ou en termes
équivalents. Et en effet, sans parler du reste, on
trouve au tome xix des oeuvres d' Arnauld, sous
le titre de réponse au père Annat touchant les
cinq propositions
, un écrit composé dès 1654, et
tout rempli d' une discussion des textes de Jansénius
allégués par ce père. De plus, l' abbé de Bourzeis,
janséniste au début et des plus fervents, quatre ans
avant la condamnation des propositions et au moment
de la dénonciation qu' en avait faite le docteur
Cornet (1649), avait examiné dans ce qu' on a
appelé l' écrit in nomine domini (à cause de
l' épigraphe) le vrai sens des propositions, non sans
indiquer sur chacune les endroits précis du livre de
Jansénius qui s' y rapportent. Mais Pascal, lorsqu' il
improvisa sa première lettre, n' avait pas lu tout
cela, et ses amis théologiens, qui lurent sa lettre
avant la publication, se gardèrent sans doute de l' en
informer.
2 Pascal (xviiie lettre) dit : " je sais le respect
que
 

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les chrétiens doivent au saint-siége,... mais ne vous
imaginez pas que ce fût en manquer que de représenter
au pape, avec toute la soumission que des enfants
doivent à leur père et les membres à leur chef, qu' on
peut l' avoir surpris en ce point de fait ; qu' il ne
l' a point fait examiner depuis son pontificat, et que
son prédécesseur Innocent X avait fait seulement
examiner si les propositions étoient hérétiques, mais
non pas si elles étoient de Jansénius. " à quoi les
adversaires répondaient très-pertinemment qu' il
suffit de lire le préambule et la conclusion de la
bulle d' Innocent X pour voir qu' on songeait tout à
fait à Jansénius en condamnant ces propositions.
De plus, le pape Alexandre Vii, qui, étant le
cardinal Chigi, avait assisté et coopéré autant
que personne à cet examen et à cette condamnation,
en savait apparemment quelque chose ; et il déclara
qu' une telle assertion, par laquelle on osait avancer
que les propositions avaient été condamnées
en elles-mêmes et abstraction faite du livre de
Jansénius, était un insigne mensonge . Nous
sommes en style de controverse théologique, le
mentiris va et vient des deux côtés ; mais ici il
faut convenir que la réponse porte directement.
3 Pascal (xviiie lettre), pour prouver que les
jansénistes condamnent les propositions condamnées
par le pape et dans le sens même où le pape les a
condamnées, s' attache à séparer leur interprétation
de celle de Calvin, à la rapprocher de celle des
thomistes, et il va jusqu' à dire : " ainsi, mon père,
vos adversaires (les jansénistes) sont parfaitement
d' accord avec les nouveaux thomistes mêmes, puisque
les thomistes
 

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tiennent comme eux et le pouvoir de résister à la
grâce, et l' infaillibilité de l' effet de la grâce
qu' ils font profession de soutenir si hautement. " or,
les contradicteurs remarquaient assez justement que si
ç' avait été là le sentiment de M Pascal lorsqu' il
écrivait sa première et sa seconde lettre, il n' aurait
pas tant fait de railleries sur ces nouveaux
thomistes, sur leur pouvoir prochain ou non
prochain
, sur leur grâce suffisante qui ne
suffit pas
; et que sans doute, en écrivant cette
xviiie lettre, il avait un peu oublié les premières,
qui étaient de plus d' un an auparavant.
Mais il y a mieux ; sans insister davantage sur des
points de détail, disons d' un seul mot que Pascal fut
accusé d' avoir, peu d' années après, changé tout à
fait d' avis sur cette question, sur le sens qu' il
fallait attacher à la condamnation des propositions
par le pape, sur cette prétention de séparer le droit
et le fait, et sur l' ensemble de la tactique de
défense qu' on avait suivie dans cette affaire et à
laquelle plus qu' aucun autre il avait participé. Ceci
est devenu, sous la plume de l' abbé Dumas, un
chapitre qui s' intitulerait bien : histoire des
variations attribuées aux théologiens de
port-royal
. Laissons parler dans ses termes les
plus nets le judicieux adversaire :
" à entendre M Pascal dans la 17 e et la 18 e de ses
lettres, rien n' étoit plus solide ni plus clair que la
distinction et la séparabilité du fait et du
droit
dans l' affaire des cinq propositions... etc. "
 

p18


cette observation des adversaires est parfaitement
fondée, et l' on a les pièces qui la démontrent.
Lorsqu' on voulut faire signer le formulaire aux
religieuses de port-royal en 1661, Pascal se
trouva d' un tout autre avis qu' Arnauld, Nicole et la
plupart de ces messieurs. Dans un écrit où il
maintenait contre eux son opinion, il s' exprimait
ainsi :
" toute la question d' aujourd' hui étant sur ces
paroles : je condamne les cinq propositions au sens
de Jansénius, ou la doctrine de Jansénius sur
les cinq propositions,
il est d' une extrême
importance de voir en quelle manière on y
souscrit... etc. "
 

p20


que Pascal ait varié, il n' est plus possible d' en
douter après une telle déclaration. Il devient
évident que cette manière de séparer dans la défense
le droit et le fait, d' admettre la condamnation
doctrinale pour légitime et de n' excepter que la
vérification matérielle du fait dans Jansénius,
lui paraissait, quatre ans plus tard, une faible et
petite tactique, qui n' avait servi qu' à embarrasser
et qu' on avait eu tort de suivre. Et qui pourtant
avait plaidé plus que lui, et par une argumentation
plus habile, pour cette distinction du droit
et du fait ? Qui s' était plus appliqué et avait
mieux réussi un instant à montrer comme praticable
ce défilé qu' il traite ici de Fourches Caudines ?
L' accusation contre Pascal serait donc fondée, je le
répète ; mais je me hâte d' ajouter que je ne fais pas
de ce changement matière à accusation. Voici comme
j' entends le tout et comme je l' explique.
Pascal, encore nouveau à port-royal, excité par
l' affaire d' Arnauld, par le danger de ses amis et le
triomphe insolent des persécuteurs, s' engagea
d' occasion dans les provinciales où, tout d' abord
et au courant de la plume, il eut tout à créer, son
style, sa façon, sa connaissance théologique, son
érudition qu' il n' avait jamais tournée en ce sens ;
il réussit du premier coup,
 

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il alla ; l' ardeur, le besoin du succès, le train de
la plume, l' applaudissement des amis le guidèrent ; il
fit flèche de tout bois en ce moment pressant. Plus
tard, après quatre années de solitude, de prière, de
lecture assidue de l' écriture, de préparation à son
grand ouvrage apologétique, la persécution
recommençant, il était autre, et son génie, encore
aiguisé d' intérieure vertu, pénétrait à fond la
question. Il ne s' arrêtait pas, comme l' éternel
Arnauld, dans les ambages logiques et dialectiques.
Il vit à nu ce qui était, il vit qu' on avait
faibli, biaisé, usé de tactique, là où il eût fallu
dire non en face. Sa sublime soeur, religieuse
à Port-Royal, en mourant victime de son pur amour
pour la vérité (octobre 1661), lui enfonça, on peut
le croire, un dernier trait, un regret d' avoir visé
à l' accommodement humain. Il ne se repentit pas des
provinciales , il ne les rétracta pas ; on a sa
réponse là-dessus : " on m' a demandé si je ne me
repens pas d' avoir fait les provinciales . Je
réponds que, bien loin de m' en repentir, si j' étois
à les faire, je les ferois encore plus fortes... "
c' est en ce sens plus énergique qu' il avait changé ;
en répondant ainsi, il songeait surtout à ses
lettres agressives contre les jésuites et disait que,
si c' était à recommencer, il les ferait plus
fortes ; s' il avait songé à la portion dont nous
avons seulement parlé jusqu' ici et que l' autre
efface, à ses explications purement défensives du
jansénisme, il aurait dit : " si
 

p22


c' étoit à recommencer, je les ferois plus
franches
. " Pascal, en persévérant, et par
l' entière force de son génie chrétien, avait
retrouvé, ressaisi l' esprit de Saint-Cyran, cet
esprit interrompu dans Port-Royal, duquel il
s' était tant départi lui-même dans les
provinciales , et qui ne se continuait que brisé,
affligé chez M Singlin, mêlé d' embrouillements
chez le digne M De Barcos, ou sans voix assez
puissante chez Lancelot et quelques autres. Pascal
l' avait retrouvé net, ainsi que l' esprit de conduite
qu' il aurait fallu dès l' abord tenir. Ce petit écrit
que nous venons de citer de lui, sur la signature,
est remarquablement analogue à ces plaintes
que laisse échapper le bon Lancelot, cet humble
élisée de Saint-Cyran, Lancelot qui avait connu
Joseph :

" peut-être aussi que la manière dont on a agi pour
défendre la vérité n' a pas été assez pure, et que les
moyens qu' on y a employés ont été ou trop
précipités, ou trop peu concertés, ou même trop
humains ; au lieu que... etc. "
 

p23


ainsi Pascal en était revenu de son côté à l' idée de
l' humble Lancelot, mais il l' exprimait selon sa
nature, d' un ton autrement énergique et impétueux.
Il en faut juger tout aussitôt par quelques-unes de
ses pensées conformes au manuscrit, et par
conséquent plus complètes dans leur incomplet que ce
qui avait été publié avant ces derniers temps ; il
est aisé d' y suivre à travers la marche abrupte le
train de l' idée fondamentale :
" toutes les fois que les jésuites surprendront le
pape, on rendra toute la chrétienté parjure... etc. "
 

p25


à travers quelques ellipses, quelques obscurités de
détail, il n' y a pas moyen, dans cette suite de
pensées, de se méprendre sur la nature et la force du
sens. Tout cela est digne de Saint-Cyran pour
l' esprit, pour le ton, -digne de celui qui
s' écriait à l' arrivée de la bulle d' Urbain Viii
prohibant le livre de Jansénius : " ils en font
trop, il faudra leur montrer leur devoir ! "

seulement, lui le grand directeur, il aurait ordonné,
il aurait conduit ; Pascal, simple solitaire,
restait ferme, parlait ferme, mais pour son propre
compte. Pourquoi Pascal n' a-t-il pas connu
Saint-Cyran ? Comme on se figure bien ces deux
génies doublés l' un par l' autre, et Pascal lui-même
y gagnant !
Nous touchons là à nu, au sein de Pascal, comme
nous l' avons fait chez Jansénius en personne et chez
Saint-Cyran, le point fondamental par où le
jansénisme s' est le plus séparé d' avec Rome et
s' est le plus rapproché d' une rupture décisive.
Aucun des autres jansénistes, à mon sens, n' est allé
aussi loin sur ce point et, pour ainsi dire, ne s' est
avancé aussi au bord de la rupture que ces trois
esprits supérieurs, tellement qu' on a peine à prévoir
ce qui serait advenu de leur confession avouée, s' ils
avaient vécu un peu davantage.
 

p26


Tous les autres jansénistes, Arnauld en tête, ont
été plus ou moins inconséquents, sans vue
d' ensemble, et associant, moyennant l' appareil
logique, toutes sortes de contradictions. Jansénius,
Saint-Cyran et Pascal, au contraire, n' ont pas été
inconséquents ; ils ne sont pas allés jusqu' au bout,
voilà tout ce qu' on peut dire. Mais sur leur
chemin ils ont toujours marché ferme et
droit ; à un certain moment, tout au bord, ils se
sont arrêtés. Quelques instants de plus, et
qu' auraient-ils fait ? Seraient-ils restés campés
obstinément en cette position escarpée, et
l' auraient-ils pu ? Auraient-ils rétrogradé ?
Auraient-ils franchi le ravin ? Nul ne le peut
dire, car la mort (coïncidence singulière ! ) les prit
juste tous les trois sur le temps de cette extrémité.
Pour ce qui est de Pascal, Arnauld essaya de le
réfuter et de lui prouver que les papes Innocent X
et Alexandre Vii, par ces mots de sens de
Jansénius
, n' avaient pu vouloir condamner la
grâce efficace au sens de saint Augustin, de saint
Paul ; et il en tirait la conclusion qu' on pouvait
signer en conscience, puisqu' on était sûr de ce sens
déterminé qu' avait en vue le pape, lequel ne se
trompait qu' en l' attribuant à tort à Jansénius
et en le spécifiant à faux de son nom. Ainsi
Arnauld plaidait l' orthodoxie du pape, que niait
Pascal : c' est ce que toutes les explications
jansénistes ont vainement essayé d' obscurcir. Les
écrits par lesquels Arnauld voulut réfuter Pascal
furent pour la première fois imprimés par Quesnel,
qui répondait, en 1696, au calviniste Melchior
Leydecker, auteur d' une histoire de Jansénius
et du jansénisme
en latin.
 

p27


Leydecker, comme les écrivains de son bord,
soutenait qu' en condamnant les cinq propositions
Rome avait condamné le vrai sens de saint Augustin
et de saint Paul sur la grâce efficace, et qu' elle
constituait par cette décision toute l' église
catholique romaine en état de pélagianisme ou de
semi-pélagianisme. Pascal ne pensait guère
autrement, ce semble, quand il osait dire qu' il
suffisait d' un pape surpris par les jésuites pour
rendre toute la chrétienté parjure . Quesnel,
vrai disciple d' Arnaud, par suite de cette même
inconséquence quasi chevaleresque, qui, proscrits,
leur faisait défendre la souveraineté des rois contre
les maximes de la souveraineté du peuple, Quesnel
publia contre Leydecker la défense de l' église
romaine
, se faisant fort de prouver que, même en
condamnant les cinq propositions, les papes n' avaient
point eu l' idée de condamner la doctrine de la
grâce. Il faut l' entendre plaider cette cause de
l' augustinianisme des pontifes ; jamais avocat
ne fut plus intrépide, une fois son parti pris ;
c' est un à plus forte raison continuel :
" quand Innocent X a fait sa bulle contre les
cinq propositions, il n' a rien fait pour l' école
de Molina... si le pape Alexandre Vii a fait
quelque chose par sa bulle qui paroisse avoir
servi aux desseins des pères jésuites, cela ne fait
rien dans le fond... "
passe encore quand il en
est au pacifique Clément Ix, et à Innocent Xi qui
véritablement y prête ; surtout il ne tarit pas au
sujet de l' orthodoxie augustinienne du pape alors
vivant, Innocent Xii, véritable ange de paix.
je ne sais pourtant comment il se serait tiré,
quelques années plus tard, de Clément Xi
et de la bulle unigenitus qui allait encore une
fois trancher cette question de
l' augustinianisme de Rome .
 

p28


Cette obstination à savoir mieux que les papes ce que
ceux-ci pensent et définissent est la thèse
favorite des jansénistes à partir d' Arnauld, et cela
deviendrait décidément plaisant, si ce n' est que la
plaisanterie emploie des armes trop sérieuses.
Le résumé de ce livre de Quesnel et de tant
d' autres se peut faire ainsi sous forme abrégée :
" quoi ! L' on me dit que je ne suis pas de cette
maison, que le chef m' en veut mettre dehors et qu' il
vient de le déclarer tout haut. Injure et moquerie !
Est-il vrai, monsieur, que vous me maltraitiez ? Ils
le disent. Serait-il possible ? Ils plaisantent.
Vous me le diriez, vous me le répéteriez en face
vous-même, que je n' en croirais pas un mot :
... à tel point
que vous-même, monsieur, je ne vous en crois point.
Vous avez beau employer en public certains mots dont
on ne vous a pas bien appris la valeur, le fond de
votre pensée m' est connu, et ce fond où je lis est
pour moi. Quoi que vous disiez, quoi que vous
fassiez, je sais
 

p29


que je suis de votre avis, que vous êtes du mien, et
j' y reste. Je reste chez vous, monsieur, fût-ce
malgré vous. "
c' est là, sauf le ton, ce que disent du pape, et au
pape qui les condamne, Quesnel, Arnauld, et les
autres. Si c' était par habileté, par tactique
politique, je le concevrais encore ; mais je le
crains pour eux, c' était conviction entêtée : en ce
cas, qu' on me passe le mot : c' est bête !
J' aime mon sujet, je le révère, mais j' y habite depuis
des années et j' ai eu le temps d' en faire le tour :
j' en sais les côtés faibles et bornés, et, comme rien
ne m' oblige à les dissimuler, je les dénonce. Ce que
je tiens surtout à observer dans les principaux de
ces caractères, c' est, à côté de la supériorité
morale, celle de l' esprit, s' il se peut, la portée
des vues. Très-peu d' hommes à Port-Royal et dans
tout le jansénisme ont eu cette portée de coup d' oeil,
et je les compte.
Trois en tout et pour tout : Saint-Cyran,
Jansénius et Pascal. C' est la génération vraiment
grande.
Arnauld avait l' esprit puissant, vigoureux,
admirable à manoeuvrer en champ clos, mais de toutes
parts borné et barré en ses perspectives.
Nicole avait l' esprit fin, délié, d' une dialectique
lucide et agréable, mais il ne démêlait bien les
choses que de près.
Ce sont les deux plus actifs de la seconde
génération, de laquelle Arnauld est proprement le
père et l' oracle.
Quesnel, qui, à son tour, devint comme le père de la
troisième génération, renchérit encore sur les
inconvénients
 

p30


d' Arnauld en même temps qu' il participa de
ses vertus morales.
Les protestants, éclairés par l' intérêt de leur
cause, se tuaient à dire à Quesnel et à Arnauld :
" vous avez beau faire, vous perdez vos forces à nous
injurier, car vous êtes plus ou moins des nôtres.
Relisez Saint-Cyran : il voulait réformer l' église,
il avait certains grands principes communs avec nous,
il pensait que l' église catholique romaine avait
erré tout entière depuis plusieurs siècles quant au
dogme et quant aux moeurs, et qu' elle errait encore de
son vivant : cela est marqué dans ses écrits en
caractères de lumière et de feu
. Vous devriez être
du même sentiment, Monsieur Quesnel ; vous
combattez contre vos propres lumières,
Monsieur
Arnauld. Mais, encore un coup, vous avez beau
faire ; bon gré mal gré, vous voilà hérétiques tout
comme nous ; on vous chasse, sortez avec nous ; vous
êtes bien et dûment condamnés selon les règles de
Rome. "
de son côté, Pascal n' avait pas dit à Arnauld
autre chose, si ce n' est : " vous êtes et nous sommes
bien et dûment condamnés dans les formes, mais
l' esprit de cette condamnation est un esprit de
mensonge ; tout biais qui mène à s' y soumettre est
un acte de lâcheté et de prévarication, et mérite
qu' on le flétrisse de son vrai nom, comme
abominable devant Dieu et méprisable
 

p31


devant les hommes
. " -et s' il ne concluait pas en
disant : sortons ! il avait pour mot d' ordre :
tenons-nous ferme et crions !
De sorte que Pascal, abandonnant la tactique de ses
dix-septième et dix-huitième provinciales et se
rendant compte enfin de la situation, l' envisageant
avec toute la lucidité et la franchise de son
intelligence, l' exprimant avec toute la concision et
la véhémence de sa parole, Pascal n' hésitait pas à
confesser bien haut combien la chrétienté catholique,
presque tout entière, était engagée par son chef dans
des voies selon lui parjures, c' est-à-dire qu' il
soutenait contre Arnauld sur ce point et à l' égard
de Rome un coin précisément de la même thèse (sauf
conclusion) que le calviniste Melchior Leydecker
devait soutenir plus tard contre Quesnel ; et
Quesnel, pour compléter sa réfutation de
Leydecker, n' avait rien de mieux à faire que de
publier la réfutation qu' Arnauld avait opposée
autrefois à l' opinion de Pascal.
Au reste, ces deux écrits d' Arnauld sont, il faut le
dire, vraiment pitoyables, et font honte au bon sens
à force d' appareil logique. Il procède par maximes :
première maxime, seconde maxime, etc. ; il arrive
ainsi jusqu' à onze , dont les deux dernières sont
générales et servent de fondement à toutes les autres.
Il applique cet échafaudage à la question qu' il en
étouffe ; on y perd tout le droit sens et le vif de
la réalité. En examinant ensuite un écrit de Domat
qui avait répondu au nom et sous les yeux de son
ami Pascal trop malade pour prendre la plume,
Arnauld procède de la sorte : premier défaut
général de cette réponse, second défaut
général,
... et il arrive intrépidement jusqu' au
huitième
 

p32


défaut général
. Ce sont là les faiblesses et les
débauches d' esprit du grand docteur.
Arnauld s' étonnait dans cette seconde réponse que
la première n' eût pas été bien comprise de ses
contradicteurs. Lorsque, bien des années après, il
engagea sa célèbre guerre avec Malebranche, celui-ci
se plaignait également de n' avoir pas été bien
compris de M Arnauld : sur quoi Boileau lui
disait : " et qui donc voulez-vous qui vous entende,
mon père, si M Arnauld ne vous entend pas ? " on
eût été plus fondé encore à dire, dans le cas présent,
à l' illustre argumentateur : " et qui donc voulez-vous
qui comprenne votre appareil logique, si M Pascal
ne l' a pas compris ? "
ce que je prétends ici conclure et qui est capital à
mon sens sur la pensée définitive de Pascal, c' est
que, comme Saint-Cyran et comme Jansénius, tout à
fait catholique et anti-calviniste par sa façon
d' entendre les sacrements et particulièrement
l' eucharistie, il se rapprochait des plus opposés à
Rome sur la doctrine de la grâce, sur
l' interprétation et la qualification qu' il donnait
aux sentences des pontifes, et qu' après tout
sa manière finale d' entendre l' église lui permettait,
sous le coup de la mort, de dire non au pape, et
de le croire ou même de le proclamer instrument
direct et prolongé de mensonge.
ad tuum, domine jesu, tribunal appello ?
cet éclaircissement qui ne va guère, j' en suis
certain,
 

p33


au delà du Pascal des pensées , qui ne lui
surimpose rien, qui outre-passe toutefois celui des
provinciales , cet éclaircissement une fois
obtenu, nous sommes plus à l' aise pour rentrer dans
l' examen des petites lettres, et de leur portion la
plus célèbre et la plus accréditée.
 

p34


Ix.
à partir de la quatrième lettre, Pascal, qui
semblait tout occupé d' expliquer au public les
matières de la grâce, changea de route, en prit une
plus large, et entra tout droit et brusquement dans
la morale des jésuites. Ceux-ci y ont vu un profond
calcul et une tactique profonde. Le père Daniel,
dans ses entretiens de Cléandre et d' Eudoxe ,
après un exposé de la situation critique à laquelle
était réduit en ce moment le parti janséniste,
continue en ces termes :
 

p35


le fait est que les provinciales se peuvent
exactement considérer comme la contre-partie et les
représailles de l' affaire de Rome, de cette affaire
de la bulle dans laquelle les députés avaient été
joués sous main, avec applaudissements et
congratulations en sus, et cela, comme disait Retz,
dans un pays où il est moins permis de passer pour
dupe qu' en lieu du monde
. Les provinciales
en furent la revanche gagnée à Paris, c' est-à-dire
en un pays où l' on a tout, si l' on a pour soi les
rieurs et la gloire.
On se tromperait fort pourtant en supposant que le
calcul soit entré pour beaucoup dans ce choix de la
bonne veine, et qu' un hasard heureux, un de ces
hasards qui n' arrivent qu' à ceux qui en savent
profiter, n' y ait pas aidé avant tout :
" quoi qu' il en soit, dit toujours le père Daniel,
on prétend que, quelque grand qu' eût été le succès
de la quatrième lettre, le chevalier de Méré
conseilla à Pascal de laisser absolument la matière
de la grâce dont elle traitoit encore, quoique
par rapport à la morale, et de s' ouvrir une plus
grande carrière. "

Nicole, dans son histoire des provinciales ,
raconte la
 

p36


chose sans donner le nom des personnes, mais avec
plus de développement :
" Montalte, dit-il, fit presque avec la même
promptitude la seconde, la troisième et la quatrième
lettre, qui furent reçues avec encore plus
d' applaudissement... etc. "
la dix-huitième lui donna plus de peine que toutes
les autres ; il la refit jusqu' à treize fois. -et
Nicole ajoute :
" on ne doit point être surpris qu' un esprit aussi vif
que Montalte ait
 

p37


eu cette patience... etc. "
on le voit assez, dès la quatrième lettre tout
l' écrivain était né en Pascal, l' écrivain au
complet avec ses doutes, ses scrupules et ses
démangeaisons mêmes, tout comme chez Montaigne,
tout comme chez Boileau. On sait ce
post-scriptum de la seizième, qu' il n' a faite
plus longue
, dit-il, que parce qu' il n' a pas eu
le loisir de la faire plus courte
. C' est du
Despréaux tout pur, l' art de faire difficilement
des vers faciles ; comme lorsqu' il dira encore :
" la dernière chose qu' on trouve en faisant un
ouvrage est de savoir celle qu' il faut mettre la
première. " Pascal atteint dès lors la théorie
classique dans sa précision, il la fixe telle qu' elle
sera reprise et maintenue en toute rigueur dans notre
prose depuis La Bruyère jusqu' à Fontanes.
Il résulte des commentaires de Nicole et même des
on dit du père Daniel précédemment rapportés,
qu' après la quatrième lettre et malgré le jour qu' il
venait d' ouvrir sur la morale de ses adversaires,
Pascal hésitait encore ; que quelques-uns de ses amis
du monde,
 

p38


comme le chevalier de Méré, l' attiraient vers ce
champ plus large ; que du côté de Port-Royal, au
contraire, on l' aurait volontiers retenu plus
longtemps sur les matières de la grâce, et qu' il se
décida lui-même de son propre mouvement après une
lecture. Il fut bien inspiré en cela, et le
chevalier de Méré lui avait donné un conseil
d' homme d' esprit. Cette affaire de la grâce
devenait, en effet, ingrate en se prolongeant. Pour
peu que Pascal eût insisté et se fût étendu, il se
trouvait en désaccord avec le bon sens tout pélagien
du monde et de l' avenir. Déjà, dans cette quatrième
lettre, les assertions des jésuites dont il se
moque, et qui vont simplement à admettre qu' une
action n' est pas un péché lorsqu' elle est
involontaire et sans intention formelle du
mal
, paraissent au lecteur d' aujourd' hui assez
sensées, et plus sensées assurément que l' opinion
contraire. Si Pascal avait persisté à toucher cette
seule corde, il est douteux que les rieurs lui
fussent restés aussi constamment fidèles, parmi ces
générations qui ne se croient encore chrétiennes que
parce qu' elles le sont à la façon du vicaire
savoyard
. Il était temps qu' il entrât dans les
questions de morale universelle.
Habileté à part, on conçoit très-bien d' ailleurs que
Pascal n' ait pu se tenir, en lisant Escobar et les
casuistes ; qu' en face de cette morale d' accommodement,
il se soit pris d' un saint zèle ; qu' il s' y soit
attaqué uniquement
 

p39


dès lors et comme acharné. Le caractère principal
et profond de Pascal, en effet, est surtout
moral .
Si grand que soit Pascal par le génie, il y a mille
choses vraies et grandes dans lesquelles, soit à cause
de son temps, soit surtout à cause de sa nature (car
il a bien su deviner ce qui était non pas selon son
temps, mais selon sa nature), il n' entre pas et n' a
pas l' idée d' entrer. énumérons un peu : il ne sent
pas la poésie, il la nie ; et la poésie est toute une
partie essentielle de l' homme, même de l' homme
religieux. Il étudie, il sonde et scrute la nature,
il la contemple dans ses abîmes ; il ne la sent guère
que pour s' en effrayer. Il n' y voit pas le symbole,
le miroir vivant de l' univers invisible (tanquam
per speculum)
, une occasion de parabole
perpétuelle, ce que saint François De Sales
entendait si bien. " si la foudre tomboit sur les
lieux bas, dit Pascal, les poëtes et ceux qui ne
savent raisonner que sur les choses de cette nature
manqueroient de preuves ; " et il ne voit pas assez
qu' il y a autre chose que le raisonner , en
pareille matière ; qu' il y a l' analogie sentie,
l' harmonie devinée, Dieu en un mot (pour parler son
langage), Dieu sensible au coeur par la
nature. Pour l' histoire, Pascal la savait en
chrétien, il
 

p40


l' avait approfondie dans l' écriture et dans les
prophéties, comme Saint-Cyran ; il la serrait de
près depuis Adam jusqu' au messie ; mais, une fois
le messie obtenu ainsi qu' une certaine tradition
depuis Jésus-Christ, une tradition surtout à l' aide
des conciles, une fois cela su et cru, Pascal
laisse le reste aller au vent. Le nez de
Cléopâtre plus court ou plus long, le grain
de sable
de Cromwell, ne lui semblent pas les
moindres instruments. Il n' est guère tenté, comme
Bossuet, de suivre une loi appréciable de la
providence, un dessein manifeste, jusque par delà
et en dehors de cette voie étroite de la révélation
ou de la tradition et à travers les orages de
l' histoire universelle. Il ne s' arrête nullement à
considérer les rapports de la religion et du
gouvernement politique ; peu lui importe de se
figurer l' ensemble des choses humaines roulant sur
ces deux pôles, d' y découvrir tout un ordre élevé,
étendu, et de tenir ainsi, comme dit le grand
évêque, le fil de toutes les affaires de
l' univers
. Ce fil lui paraîtrait plutôt,
comme à Montaigne, un écheveau d' erreurs et de
folies. Qu' ajouterai-je encore sur ces limites du
génie de Pascal ? En physique, là où il excelle,
là où il innove, il trouve moyen de généraliser le
moins qu' il peut. Tout à côté surtout il n' a pas le
sentiment de la vie physiologique, comme on dirait
aujourd' hui ; géomètre et mécanicien, je ne sais s' il
jugeait exactement avec Descartes les animaux de
purs automates , il les séparait du moins de
l' homme par un abîme qui ne laissait place à aucun
degré de comparaison. Tout
 

p41


ceci revient à dire que Pascal manquait de certains
aperçus de philosophie naturelle ou historique ;
qu' il ne portait pas son regard vers certains
horizons qui sont sujets peut-être à se confondre
dans un lointain nébuleux, mais que d' autres esprits
ont embrassés, ne fût-ce que par des échappées
sublimes ou perçantes. Ce manque, chez Pascal, qui
semble même un retranchement voulu par lui, que je ne
lui reproche pas et que je constate, tient à ses
qualités les plus directes. Esprit logique,
géométrique, scrutateur des causes, fin, net,
éloquent, il me représente la perfection de
l' entendement humain en ce que cet entendement a de
plus défini, de plus distinct en soi, de plus
détaché par rapport à l' univers. Il se replie et il
habite au sommet de la pensée proprement dite
(arx mentis) , dans une sphère de clarté parfaite.
Clarté d' une part et ténèbres partout au delà,
effroyables espaces, il n' y a pas de milieu pour
lui. Il ne se laisse pas flotter aux limites, là
où les clartés se mêlent aux ombres nécessaires, là
où ces ombres recèlent pourtant et quelquefois livrent
à demi des vérités autres que les vérités toutes
claires et démontrables. Plus d' un vaste esprit en
travail des grands problèmes, et en quête des
origines, a fait effort
 

p42


pour remonter vers les âges d' enfantement ou, comme
on dit, les époques de la nature, vers ces jours
antérieurs où l' esprit de Dieu était porté sur
les eaux
, et pour arracher aux choses mêmes des
lueurs indépendantes de l' homme. Pascal prend le
monde depuis le sixième jour, il prend l' univers
réfléchi dans l' entendement humain ; il se demande
s' il y a là, par rapport aux fins de l' homme, des
lumières et des résultats. Avant tout, le bien et le
mal l' occupent ; sur l' heure et sans marchander,
il a besoin de clarté et de certitude, d' une
satisfaction nette et pleine ; en d' autres termes, il
a besoin du souverain bien, il a soif du bonheur.
Pascal possède au plus haut degré d' intensité le
sentiment de la personne humaine .
Or, par là, par cette disposition rigoureuse et
circonscrite, par cette concentration de pensée et de
sentiment, Pascal retrouve toute force et toute
profondeur. Ce seul point, creusé à fond, va lui
suffire pour regagner le reste. Si nous le voyons
s' élancer d' un tel effort pour embrasser, comme dans
un naufrage, le pied de l' arbre de la croix, c' est
que la vue des misères de l' homme, la propre
conscience de son ennui, de son inquiétude et de sa
détresse, c' est que tout ce qu' il sent en lui de
tourmenté et de haïssable, lui inspire l' énergie
violente du salut. Quand j' ai dit que l' esprit de
Pascal se refusait par sa nature à certaines vues,
à certaines atteintes et échappées dans d' autres
ordres de vérités, j' ai peut-être été trop loin d' oser
ainsi lui assigner des bornes que pourraient
déranger bien des aperçus de ses pensées ; mais ce
qui est certain, c' est que, si ce n' était par
nature, il s' y refusait au moins par volonté. Simple
atome pensant en présence
 

p43


de l' univers, au sein, comme il dit, de ces espaces
infinis qui l' enferment et dont le silence éternel
l' effraye
, sa volonté se roidit, et défend à cet
esprit puissant (plus puissante elle-même) d' aller au
hasard et de flotter ou de sonder avec une
curiosité périlleuse à tous les confins.
Car sa volonté, ou, pour la mieux nommer, sa
personnalité humaine n' aime pas à se sentir moindre
que les choses ; elle se méfie de cet univers qui
l' opprime, de ces infinités qui de toutes parts
l' engloutissent, et qui vont éteindre en elle par la
sensation continue, si elle n' y prend garde, son être
moral et son tout. Elle a peur d' être subornée, elle
a peur de s' écouler. C' est donc en elle seule et dans
l' idée sans cesse agitée de sa grandeur et de sa
faiblesse, de ses contradictions incompréhensibles
et de son chaos, que cette pensée se ramasse, qu' elle
fouille et qu' elle remue, jusqu' à ce qu' elle trouve
enfin l' unique clef, la foi, cette foi qu' il
définissait (on ne saurait assez répéter ce mot
aimable) Dieu sensible au coeur , ou encore le
coeur incliné par Dieu
. Telle est la foi de
Pascal dans sa règle vivante. Voilà le point moral
où tout aboutit en lui, l' endroit où il réside
d' habitude tout entier, où sa volonté s' affermit et
se transforme dans ce qu' il appelle la grâce, où sa
pensée la plus distincte se rencontre et se confond
avec son sentiment le plus ému. Il aime, il s' apaise,
il se passionne désormais par là ; et s' il rencontre
jamais des empoisonneurs publics de la morale, des
corrupteurs de ce coeur incliné et régénéré,
s' il les surprend surtout sous le couvert du
chrétien, oh ! Qu' ils tremblent ! Il les haïra en
conscience et tout haut au même titre que tout ce
qu' il haïssait en lui avant la régénération, et plus
que tout ce qu' il y haïssait ;
 

p44


car nier l' unique recours, ou s' en passer, est
chose horrible, mais empoisonner l' unique source est
chose infâme.
On conçoit donc que, dès qu' il se fut mis à la
lecture d' Escobar, Pascal n' ait pu se tenir ; que
la fibre la plus sensible, le point le plus
saintement irritable de son être ait tressailli, et
que tout un nouveau plan de guerre se soit à
l' instant déroulé à ses yeux.
Et puis, ramenant son coup d' oeil aux nécessités de
la circonstance, il comprit que le meilleur moyen
n' était plus de défendre Hippone dans Hippone,
Carthage dans Carthage, mais de vaincre les
romains dans Rome, je veux dire les jésuites au
coeur de leur morale.
De ce jour-là, la question fut nettement dessinée ;
tout devint un pur duel à mort entre Pascal et
la société, ou, pour parler plus justement, entre le
jansénisme d' une part et le jésuitisme de l' autre. Le
rôle du jansénisme, sa destinée, sa vocation
historique, à dater de ce moment, parut être
uniquement de tuer l' autre et de mourir après,
vainqueur, mais transpercé en une même blessure.
Toute cette grande entreprise de réforme intérieure
et doctrinale, selon Jansénius et Saint-Cyran,
aboutit et fit place à un simple rôle pratique,
courageux, obstiné, impitoyable, et à un combat
mortel corps à corps. Le monde, qui aime les
combats bien vifs et les résultats bien nets, n' a
guère connu et loué le jansénisme que par là, et ce
qui a été la déviation à bien des égards, le
rétrécissement et l' idée fixe de la secte, est
devenu son seul titre de gloire.
Les jansénistes, depuis Pascal, ont été, par rapport
 

p45


aux jésuites, les exécuteurs des hautes oeuvres
de la morale publique.
Avant Pascal, l' attaque contre leur morale était
pourtant commencée. L' abbé de Saint-Cyran, en
relevant, dès 1626, les erreurs de la somme du
père Garasse, y avait dénoncé plusieurs propositions
d' une morale tout à fait drolatique et déshonorante
dans un chrétien. Arnauld surtout, en 1643, lançant
la première escarmouche contre la société en corps,
avait publié sous ce titre : théologie morale des
jésuites, extraite fidèlement de leurs livres,

un recueil de plusieurs maximes et règles de
conduite, de leur façon, plus ou moins révoltantes ou
récréatives. La faculté de théologie de Paris avait
censuré quelques propositions de morale du père
Bauny, en 1641 ; l' université avait condamné, en
1644, la morale du père Héreau. M Hallier, qui
depuis
..., avait soutenu vers le même temps une
polémique sur ces matières contre le père
Pinthereau. Mais tout cela restait enfermé dans
l' école, et Pascal seul afficha publiquement et
livra le coupable au monde.
" monsieur,
il n' est rien tel que les jésuites. J' ai bien vu des
 

p46


jacobins, des docteurs et de toute sorte de gens,
mais une pareille visite manquoit à mon instruction.
Les autres ne font que les copier. Les choses
valent toujours mieux dans leur source... " -ainsi
s' entame cette quatrième lettre, et le duel avec
elle.
De la quatrième jusqu' à la fin de la dixième, les
provinciales ne sont qu' une suite variée d' un
seul et même développement ; ce sont des
conversations avec le bon père Casuiste sur la
morale, la doctrine de probabilité, la direction
d' intention, les accommodements, l' inutilité de
l' amour de Dieu, les facilités de la confession,
et le dessein politique de tout cela. à partir de
la onzième, l' auteur répond à des attaques, à de
prétendues réfutations, à des calomnies ; il laisse
l' offensive ingénieuse et détournée pour la défensive,
mais pour une défensive ouverte et à toutes bordées
qui doit peu réjouir les attaquants. Le provincial
à qui il adressait ses lettres a disparu ; plus de
détour, c' est aux révérends pères eux-mêmes qu' il
parle, c' est à leur face qu' il fait éclater la
vérité.
Jusqu' à la dixième, il pratique l' art du dialogue
ironique comme Platon l' a pu faire ; de la onzième
à la seizième, il rappelle plus d' une fois ces
verrines , ces catilinaires , ces
philippiques des grands orateurs de
 

p47


l' antiquité, et la vigueur surtout de Démosthène. Ce
sont toutes les sortes d' éloquence, comme dit
Voltaire.
On a eu précédemment, dans l' entretien de Pascal
et de M De Saci, un dialogue naturel, réel, qui,
entre ces deux hommes causant d' épictète et de
Montaigne, le long des hauteurs déjà dépouillées de
Port-Royal Des Champs, sous quelque ciel de fin
d' automne (un ciel chrétien et à demi voilé), nous a
semblé égaler, sinon par la bordure, certainement
pour le fond, les plus beaux échantillons des anciens.
à ce dialogue naturel succède ici le dialogue
d' art ; il n' est pas supérieur au premier, mais
il en est digne. L' enjouement s' y mêle davantage et y
dessine le principal rôle.
Ce bon père Casuiste, qui révèle si volontiers les
secrets du métier, car il aime, dit-il, les gens
curieux ; si accueillant, si caressant, qui ne se
tient pas dès qu' on l' écoute, tant c' est pour lui un
art chéri dont il est plein que cette moelle du
casuisme, comme pour d' autres les coquillages ou les
papillons, comme pour le diphile de La Bruyère les
oiseaux ; qui sait produire si à point le père
Bauny que voici, et de la cinquième édition
encore
; qui vous fait prendre dans sa
bibliothèque le livre du père Annat contre
M Arnauld, juste à cette page 34, où il y a une
oreille
; qui, tout fier de trouver dans son
père Bauny le philosophe cité tant bien que mal en
latin, vous serre malicieusement les doigts ,
et vous dit, avec un oeil qui rit de plaisir et
d' innocente vanité : vous savez bien que c' est
Aristote ;
ce bonhomme qui nous expose sur chaque
point
la
 

p48


grande méthode dans tout son lustre
, et nous donne
la recette bénigne selon laquelle il faut, pour
chaque opinion, que le temps la mûrisse peu à
peu
; qui, si vous le piquez au jeu, ne sait rien
d' impossible à ses docteurs, et vous dit, pour peu
que vous ayez l' air de douter de vos cas difficiles,
absolument comme on dirait d' une charade :
proposez-les pour voir ; cet excellent
personnage, toujours bouche ouverte à l' hameçon,
et si habile à nous faire dévider l' écheveau,
mériterait un nom qui le distinguât entre tous, et
qui le fixât dans la mémoire à côté de Patelin, de
Macette, de Tartufe, d' Onuphre, sans pourtant le
rendre aussi odieux ; car il y va, le pauvre homme !
Dans la pleine innocence de son coeur.
Je proposerais bien de l' appeler Alain ,
puisqu' à n' en pas douter c' est lui, dans la personne
d' Alain, dont Boileau s' est souvenu, quand il a dit
au chant iv du lutrin , de ce lutrin qui
n' achève pas mal toute cette parodie de
la sorbonne entamée par les provinciales :
Alain tousse et se lève ; Alain, ce savant homme,
qui de Bauny vingt fois a lu toute la somme,
qui possède Abély, qui sait tout Raconis,
et même entend, dit-on, le latin d' A-Kempis... etc.
Mais cet Alain, s' il a été autrefois notre bonhomme
de père, n' est plus pourtant le même dans Boileau ;
il a changé ; il a pris de l' embonpoint, de
l' importance ; il tousse, il se rengorge. Non, notre
bon père de chez
 

p49


Pascal n' est pas encore Alain, et il faut le laisser
sans nom ; il a bien su vivre sans cela.
Si Pascal n' aimait ni n' estimait la poésie
proprement dite, il n' était pas sans quelque part du
génie dramatique ; il avait donc, à un certain degré,
la poésie, c' est-à-dire la création par le côté où la
physionomie humaine intervient et sert de figure. Il
nous offre ce genre d' expression dans un jeu sobre,
avec une réalité vive et naïve ; non pas la forme
dramatique tout à fait détachée, ni en groupe, mais
suivant une sorte de bas-relief modéré ; moins
complétement que Platon en ses dialogues socratiques
ou La Fontaine en ses fables, plus librement que
La Bruyère dans onuphre, comme Montesquieu dans
usbek et ses persans ; voilà la famille de génies
semi-dramatiques à laquelle se rattache Pascal par
le coin de son art. Lui qui a si dédaigneusement
parlé de la poésie pure, il faut se rappeler
comme il se trahit en parlant de la comédie avec une
impression de tendresse :
" tous les grands divertissements sont dangereux,
dit-il, pour la vie chrétienne... etc. "
 

p50


en écrivant cette page tendre, la plus tendre qu' il
ait écrite (j' en excepte à peine celles du discours
de l' amour
), Pascal se souvenait-il d' avoir vu
Chimène ? Se reprochait-il, comme saint Augustin,
les pleurs qu' il avait versés ? S' il m' est échappé
de dire que Corneille n' avait pas eu de prise sur
lui, je me rétracte : voici le point où son atteinte
secrète se découvre. On retrouve chez Pascal une
autre observation intime du même genre dans cette
pensée, qui semble résumer sa poétique, sa rhétorique
insinuante :
" quand un discours naturel peint une passion ou un
effet, on trouve dans soi-même la vérité de ce qu' on
entend... etc. "
 

p51


et combien cela devient plus vrai, et que le lecteur
se laisse encore mieux surprendre et incliner ,
quand ce discours naturel n' est autre qu' un
personnage créé qui parle et agit devant vous avec
naïveté, et sous lequel se dérobe l' auteur !
Ce n' est pas pourtant qu' on n' ait cherché à relever,
dans les provinciales , quelques défauts
contraires à ce qu' on a appelé les règles du
dialogue
. Le père Daniel (vie entretien) fait
remarquer qu' au commencement de la sixième lettre
Pascal dit, en parlant du récit de sa seconde
visite : " je le ferai (ce récit) plus exactement
que l' autre, car j' y portai des tablettes pour marquer
les citations des passages, et je fus bien fâché de
n' en avoir point apporté dès la première fois.
Néanmoins, si vous êtes en peine de quelqu' un de ceux
que je vous ai cités dans l' autre lettre, fais-le-moi
savoir ; je vous satisferai facilement. " cette phrase,
qui se trouve dans les premières éditions, a été
supprime depuis ; elle indique, en effet,
l' invraisemblance plutôt qu' elle ne la corrige.
D' ailleurs, dans la lettre précédente, où il
n' avait pas de tablettes
, Pascal ne citait pas
moins textuellement les passages. Seulement, soit
qu' on lui eût fait l' objection dans l' intervalle de la
cinquième à la sixième lettre, soit qu' il sentît le
besoin d' une précaution pour arriver à l' indication
détaillée des chapitre,
 

p52


page, paragraphe, etc., il glissa cette phrase
qui fut, depuis, jugée inutile.
Ce ne sont là que des vétilles, on le sent bien, et
qui ne tiennent que très-peu au véritable art du
dialogue. Le dialogue, comme la scène, a ses
conditions et ses illusions, auxquelles on se prête,
quand la vérité générale est observée et anime le
tout. Un post-scriptum comme celui de la huitième
lettre vaut, à lui seul, bien des précautions, et,
dans sa finesse naïve, acquiert à l' auteur bien des
dispenses : " j' ai toujours oublié à vous dire
qu' il y a des escobars de différentes impressions.
Si vous en achetez, prenez de ceux de Lyon où,
à l' entrée, il y a une image d' un agneau qui est sur
un livre scellé de sept sceaux
... " ce malin
post-scriptum , dans son espèce d' inquiétude,
et sous son air de bibliographie circonstanciée, ne
couronne-t-il pas toutes les vraisemblances, surtout
pour ceux qui n' achèteront jamais escobar, mais qui
sont flattés de savoir qu' ils le pourraient
certainement acheter ? Cet agneau scellé des sept
sceaux
, c' est le petit pois chiche sur le visage,
la gerçure indéfinissable, pour parler avec
Diderot ; ce qui fait dire en face d' un portrait
dont on n' a jamais vu l' original : " comme c' est vrai !
Comme c' est ressemblant ! "
la huitième lettre avait besoin de cette malice
finale,
 

p53


car elle est un peu surchargée de textes et vraiment
lourde entre les autres. On a trouvé dans les papiers
de Pascal une phrase ébauchée : " après ma huitième,
je croyois avoir assez répondu. " il a bien fait de
rayer cette phrase-là, de renoncer surtout à cette
idée ; il aurait eu tort de s' arrêter sur cette
lettre huitième, et il semble avoir voulu marquer sa
reprise d' entrain par la vive et accueillante
ouverture de la suivante :
" je ne vous ferai pas plus de compliment que le bon
père m' en fit la dernière fois que je le vis... etc. "
 

p54


c' est ainsi que Pascal, dès qu' il s' est senti
quelque peu en lenteur, se rachète incontinent.
Comme pendant de cet excellent début, on peut
rappeler la dernière page de la lettre septième ;
dans celle-ci ce n' est plus la vivacité, c' est la
lenteur même qui devient piquante et dramatique. Il
s' agit de montrer que selon le père Lamy, en
dirigeant bien l' intention, il est permis à un
ecclésiastique ou à un religieux de tuer un
calomniateur qui menace de publier des crimes
scandaleux de sa communauté
... et à ce moment le
lecteur fait, en souriant, l' application de la maxime
à l' auteur lui-même. C' est comme un pistolet, chargé à
l' adresse de Montalte, que le bon père, sans se
douter de l' à-propos, lui montre, lui fait admirer,
et qu' ils tiennent longtemps tous deux entre les
mains. Cette application prompte que fait le lecteur
est déjà comique ; mais ce qui le devient davantage
et ce qui est d' un art excellent, c' est le
développement, la lenteur même avec laquelle cela
est ménagé, contenu, filé jusqu' à la
fin de la lettre, et toujours en dialogue, en action.
Plus ce malheureux pistolet chargé reste de temps
entre leurs mains, plus on le retourne en tous sens,
plus on fait semblant de l' approcher et de l' essayer,
et plus aussi le piquant de l' attente et une sorte
d' inquiétude égayée s' en augmentent. Des
calomniateurs en général, l' auteur met la question
sur les jansénistes en particulier :
savoir si les
jésuites peuvent tuer les
 

p55


jansénistes ;
puis il la resserre encore et la
pose sur lui-même :
" -tout de bon, mon père, je suis un peu surpris de
tout ceci, et ces questions du père L' Amy et de
Caramoüel ne me plaisent point... etc. "
ainsi le bon père, en même temps qu' il le
tranquillise, se frappe lui-même sans s' en douter ;
la raison de sécurité qu' il lui donne et qui revient
à celle-ci : qu' on ne saurait raisonnablement se
plaindre de voir divulguer ce qui n' a été
imprimé une première fois qu' avec l' approbation
des supérieurs,
est un coup contre lui-même,
contre les siens ; et, pour suivre notre image, ce
pistolet qui, après tous ces jolis remuements, se
trouve n' être qu' un jouet à l' égard de Pascal le
plus menacé, devient tout d' un coup fatal au bon
religieux et lui part tout de bon dans la manche, en
blessant toute la compagnie.
On a dit, entre autres objections encore, que ce bon
père casuiste va de plus en plus en s' exagérant
comme caractère ; que (contrairement au servetur ad
imum
), de simple qu' il était seulement d' abord,
il devient un niais qui tombe dans tous les piéges,
et qui, lorsqu' il est déjà dit expressément que les
lettres courent Paris et font scandale, continue ses
révélations comme s' il
 

p56


n' était nullement informé de l' effet. Mais Pascal,
en observant l' art, ne s' y asservit pas et n' en est
pas dupe. Après tout, c' est moins un dialogue direct
qu' il nous donne, que le récit fait par l' un des
interlocuteurs et dans lequel l' autre est
nécessairement sacrifié : il suffit que ce soit d' un
air naturel. à mesure qu' il a moins besoin de son
bon père, Pascal le soigne moins, il le fait plus
insoutenable, il le brusque jusqu' à ce
qu' enfin il éclate. Alors et bon père et provincial
supposé, tout cela disparaît ; le combat s' engage
à nu, et l' écrivain, encore masqué, mais sans plus de
rôle, s' attaque droit à l' ennemi. Toute cette
gradation, qui est celle de la passion même, de la
conviction sérieuse et ardente, par conséquent du
véritable art supérieur, s' opère dans l' esprit du
lecteur comme dans celui de l' écrivain. Et ce dernier,
en sa marche vigoureuse, met pleinement d' accord
l' inspiration du talent avec le mouvement de l' homme
moral et presque avec la colère du chrétien.
C' est ici le lieu de relire l' admirable et
victorieuse péroraison de la dixième lettre, qui
couronne, en les brisant, cette suite de dialogues ;
le temps de l' ironie a cessé, l' indignation
commence : " ô mon père, il n' y a point de patience
que vous ne mettiez à bout, et on ne peut ouïr sans
horreur les choses que je viens d' entendre... " j' y
renvoie, mais à condition qu' on relira en effet :
c' est l' instant même où Pascal se lève ; le
léger appareil de scène est renversé ; il devient dès
lors un réfutateur pressant, terrible, épée nue, un
orateur.
Entre tant d' éloges que nous venons de donner aux
provinciales comme pièces d' art, éloges qui sont
loin
 

p57


d' égaler encore ceux que leur ont décernés Perrault,
Boileau et Madame De Sévigné, il est une qualité
ou plutôt un don que nous ne pouvons toutefois y
reconnaître, non plus que dans rien de ce qu' a écrit
Pascal. Le Pascal des pensées saura unir la
passion mélancolique, et presque byronienne, avec
une sorte de fermeté et de précision géométrique qui
imprimera une vigueur incomparable à son accent ;
dans ses petites lettres, il combine l' éloquence, la
finesse, l' enjouement ; on parle à tout moment de
Platon et de dialogue socratique à son sujet : la
grâce pourtant, cette muse des grecs, il
l' a peu. Malebranche et surtout Fénelon, dans leur
rigueur moindre et leur marche plus flottante, en
eurent sans doute quelque chose ; cependant il faut
avouer qu' en général les écrivains chrétiens, dans les
matières théologiques ou métaphysiques, y reviennent
malaisément. Entre tant de divinités charmantes et
coupables que le christianisme a détrônées et qu' il
n' a pas toutes anéanties, il en est une qu' il a bien
décidément immolée et qui tenait à l' âge premier du
monde, à l' allégresse facile des esprits, c' est un
certain éclat naturel et riant, c' est Aglaé , la
plus jeune des grâces.
 

p58


X.
Voilà pour la forme, il faut aborder le fond. Si
Pascal, dans cette portion des provinciales ,
semble renouveler le tour des dialogues socratiques,
il ne les rappelle pas moins pour le but et l' effet.
Il fait l' office d' un véritable Socrate chrétien,
rétablissant et vengeant l' exacte morale à la honte
des casuistes, de ces modernes sophistes qui la
falsifient.
Je sais tout ce qui a été dit pour atténuer, pour
parer après coup les traits de Pascal, ou, faute d' y
réussir, pour mettre sur le compte d' une calomnie
envenimée les incurables blessuresqu' il avait faites.
Un ordre comme celui des jésuites ne meurt pas (car
je le maintiens mort et je dirai bientôt comment)
sans susciter tôt ou tard des espèces de vengeurs,
sans jeter du
 

p59


moins force poussière à son ennemi. Eux donc ou leurs
ayants cause, ils ont, dès le temps des
provinciales et depuis à diverses reprises,
essayé de répondre. Ils ont relevé çà et là quelque
texte inexact, quelque traduction de passage un peu
plus arrangée et plus aiguisée qu' il ne faudrait, et
on ne doit pas dissimuler qu' ils en ont eu à montrer
plus d' un exemple. Je ne veux pas faire grâce ici du
plus notable, et dès l' abord, pour preuve
d' impartialité, je l' étalerai tout au long.
On se rappelle l' endroit de la cinquième provinciale,
au moment où l' auteur s' égaye le plus sur les jolies
questions d' Escobar :
" voyez, dit-il (le bon père), voyez encore ce trait
de Filliucius, qui est un de ces vingt-quatre
jésuites : celui qui s' est fatigué à quelque chose,
comme à poursuivre une fille, est-il obligé de
jeûner ? ... etc. "
Pascal nous a avertis qu' il n' avait point porté
ses
tablettes avec lui à cette première visite ;
s' il les avait eues, il aurait sans doute cité plus
exactement le passage, qu' il n' a rendu si gai qu' en
le tronquant. Si on se procure en effet le gros
traité latin in-folio des
questions morales
(moralium quaestionum de christianis officiis et
casibus conscientiae...)
de l' honnête Filliucius,
on finit par trouver, au milieu d' une suite nombreuse
de cas qui y sont successivement examinés, celui-ci,
qui, au premier abord, n' a rien de bien
divertissant. C' est au tome second, traité xxvii,
partie ii, chap vi, 123. Il me faut citer le texte
même dans sa lourdeur authentique,
 

p60


car la première infidélité de Pascal est de l' avoir
rendu leste et plaisant :
" tu demanderas si celui qui se fatiguerait pour une
mauvaise fin, comme qui dirait pour tuer son ennemi
ou pour poursuivre sa maîtresse, ou pour tout autre
chose de ce genre, serait obligé au jeûne... etc. "
Wendrock (Nicole) a beau s' évertuer pour nous
démontrer que Montalte a bien cité : quoi, se
peut-il, Monsieur Nicole, que vous soyez d' une
morale si relâchée en matière de citations ? La
différence de ce texte avec celui de Pascal saute
aux yeux en effet ; l' honnête pénitencier Filliucius,
écrivant pour les gens du métier, ne tranche pas la
question de ce ton cavalier qu' on lui prête : il
n' absout pas d' emblée et indistinctement le
libertin ; il ne dit pas, en un mot, ce qu' on lui
fait dire. On peut trouver subtiles les distinctions
qu' il se pose, on peut se demander s' il y a lieu de
mettre l' infraction du jeûne un seul moment en
balance avec les actes illicites qui sont mentionnés
tout à côté ; mais prenez garde ! Ces questions-là,
si vous les poussez, atteignent aisément la confession
elle-même : si vous restez au point de vue catholique,
si vous admettez la juridiction de ce tribunal
institué pour tout entendre en secret,
 

p61


même les plus misérables et les plus contradictoires
aveux, si vous vous souvenez qu' il s' y présentait
souvent des pénitents bien étranges, comme Louis Xi,
par exemple, ou Philippe Ii, ou Henri Iii (je
parle des plus connus), pour qui c' était une affaire
sérieuse de jeûner le lendemain d' un meurtre ou d' une
course libertine, vous trouverez moins étranges les
précautions et distinctions que Filliucius
prescrivait à la date de 1626, et qu' on retrouverait
plus ou moins chez les autres casuistes de ce temps.
Le père Daniel a fort insisté encore sur un passage
du père Bauny, également cité dans la lettre
cinquième et qui l' est en termes peu exacts. Cette
cinquième provinciale fut faite un peu vite, et l' on
conçoit maintenant qu' au commencement de la suivante,
Pascal, avant d' entamer le récit de sa seconde
visite, ait dit qu' il le ferait plus exactement
que l' autre. Il y avait eu des réclamations dans
l' intervalle, des avertissements venus
sans doute de ses amis mêmes, et il se tint plus en
garde désormais. Quand le père Annat, dans son écrit
intitulé : la bonne foi des jansénistes en la
citation des auteurs
(décembre 1656), se mit en
devoir de dénoncer les infidélités des dernières
lettres publiées depuis pâques, il ne put y relever
que des inexactitudes de détail, assez réelles sans
doute si on prend soi-même des lunettes de casuiste,
mais de peu d' importance quant au fond des choses et
quant à la suite du raisonnement : somme toute,
Lessius, défendu par le père Annat, gagne peu à être
examiné de plus près.
Pascal, comme tous les gens d' esprit qui citent, tire
 

p62


légèrement à lui ; il dégage l' opinion de
l' adversaire plus nettement qu' elle ne se lirait
dans le texte complet ; parfois il arrache quatre
mots
de tout un passage, quand cela lui va et sert
à ses fins ; il aide volontiers à la lettre ;
enfin, dans cette ambiguïté d' autorités et
de décisions, il lui arrive par moments aussi de se
méprendre. C' est là tout ce qu' on peut dire, sans
avoir droit de mettre en doute sa sincérité. Ajoutons
qu' il y a de l' homme du monde encore et de l' homme
naturel dans le dégoût avec lequel il touche ces
matières si bien étiquetées par d' autres ; cela le
mène à brusquer plus d' un cas, et à passer outre à
des distinctions subtiles qui n' existent pas pour lui.
On a essayé de lui répondre sur quelques articles
plus généraux, et ici, comme sur le chapitre des
citations, je ne dissimulerai rien. Le père étienne
De Champs publia en 1659 un petit livre en latin
intitulé : quaestio facti, dans lequel il
examine si la fameuse doctrine de la probabilité
est particulière aux jésuites, si elle n' est pas
très-antérieure à eux, si elle n' a pas été dans un
temps celle de toutes les écoles et de tous les
ordres ; il soutient même que cette doctrine de la
probabilité, reçue sans contestation de tous les
théologiens, n' a été pour la première fois attaquée
que par un jésuite, Paul Comitolus ou Comitolo ,
dont Wendrock (Nicole) aurait largement profité
sans lui en faire honneur. Cette dissertation du
père De Champs, toute composée de textes, sans
déclamation, aurait pu faire
 

p63


de l' effet si l' affaire s' était jugée au pays latin
entre professeurs de Navarre et de Sorbonne ; mais
on ne la lut pas. Le père Daniel, bien plus tard,
et beaucoup trop tard, eut une idée assez
ingénieuse : pour prouver que Pascal aurait pu, s' il
l' avait voulu, imputer à tout autre ordre, aux
dominicains par exemple, tout aussi bien qu' aux
jésuites, la doctrine de la probabilité, il s' amusa
à substituer, dans la cinquième provinciale, des noms
et des extraits d' auteurs dominicains à
ceux des auteurs jésuites ; il y a suffisamment
réussi. Pourquoi s' être allé prendre aux jésuites,
entre tant d' autres, d' une doctrine qui ne leur
appartient pas en propre et qui n' est pas de leur
invention ? Voilà le fond de toutes ces apologies.
Je les ai lues et j' y trouve du vrai. C' est ainsi
encore que ces pères ont produit des
textes de plus de trente de leurs auteurs qui, avant
la condamnation par le pape Innocent Xi des
soixante-cinq propositions (1679), s' étaient
prononcés pour la nécessité de l' amour de Dieu
dans la pénitence
, pour cet amour filial et tendre
dont leurs courroucés adversaires les accusaient
de se passer. Ils n' ont pas trouvé un moins
grand nombre de textes à fournir contre ce qu' on
a bizarrement appelé le péché philosophique
(entendez-le cette fois sans aucune malice), une
espèce de péché à la manière des païens, qui se
commet par ignorance et oubli de la loi divine, en
infraction aux seules lumières de la raison
naturelle, et pour lequel certains de
leurs casuistes s' étaient montrés assez coulants. Je
sais toutes ces choses, et j' en pourrais ajouter
d' autres dans le même sens, n' était la peur de
paraître tomber dans le
 

p64


dossier. Qui ne reconnaîtrait aujourd' hui que ces
facéties badines, ces jolies gaietés de la neuvième
provinciale sur la dévotion galante des pères Barry
et Le Moine, et sur les gracieusetés du premier
envers la bonne vierge, s' attaquent bien moins en
réalité à la théologie elle-même qu' à un reste de
mauvais goût en belle humeur dont le digne évêque de
Belley, tout à côté de saint François De Sales,
nous a offert maint exemple ? Pascal, à ces
endroits-là, fait de la critique littéraire sans en
avoir l' air. L' historiette de cette femme qui,
pratiquant tous les jours la dévotion de
saluer les images de la vierge, vécut toute sa vie en
péché mortel et fut pourtant sauvée (car
notre-seigneur la fit ressusciter exprès ), loin
d' être particulière au pauvre jésuite, n' est qu' une
transformation et une transmission dernière de quelque
vieux conte dévot du moyen-âge, qu' on peut retrouver
à sa source chez Barbazan ou chez Le Grand
D' Aussy. On a fait remarquer, non sans raison, que
ces casuistes, jésuites ou non, autrefois célèbres,
choquaient si peu de leur temps et différaient si
peu, par le relâchement, des autres théologiens
d' alentour, que saint Charles Borromée, le
réformateur, dans un petit traité adressé aux
confesseurs et curés de son diocèse
, n' a pas
craint de leur recommander d' avoir continuellement
entre les mains, pour se guider dans les rencontres
difficiles, quelques-uns de ces bons et classiques
auteurs de cas de conscience. On a encore produit une
lettre d' éloges adressée par saint François De
Sales à Lessius, et un passage de ses
avertissements aux confesseurs où il loue et
recommande
 

p65


comme très-utile le père Valère Réginald, l' un
des plus maltraités par Pascal. L' espèce de concert
surtout qui tendrait à corrompre la morale, cet
esprit de gouvernement et de corps qui irait à ruiner
insensiblement l' évangile, et à y substituer une
inspiration toute de politique, de ruse et de vanité,
ces odieux desseins ont été niés avec énergie, et le
sentiment de l' injure a plus d' une fois arraché des
plaintes sincères dont je ne veux pas affaiblir ici
l' accent.
Le père Daniel n' est certes pas un écrivain, mais il
a su atteindre à une sorte d' éloquence qui naît des
choses, dans la page suivante que peu de personnes
iraient chercher dans son volume, et qu' aucun lecteur
équitable ne me reprochera d' insérer ici :
" ... on en voit, dit-il de ses confrères, quelques-uns
à la cour en crédit, en réputation, respectés,
applaudis, honorés de la bienveillance ou de
la confiance des princes, tandis qu' un très-grand
nombre meurent de froid et de faim dans les forêts
du Canada... etc. "
 

p66


je sais tout cela, et, comme on le voit, j' en tiens
compte ; et pourtant j' estime que Pascal a frappé
juste dans l' ensemble de ses coups. Force est donc
que je m' explique sur l' idée même que j' ai de la
société de Jésus.
Toutes les exceptions d' abord qu' on doit faire quand
on parle de cette société, tous les respects qu' il
faut réserver à de grands services rendus et à des
hommes recommandables par les talents comme par les
vertus, ne sont pas ici une précaution dans ma bouche,
mais une justice. Personne n' admire plus que je ne
fais les héroïques travaux des jésuites comme
missionnaires, leurs beaux travaux comme savants, les
jésuites du Canada et ceux de la Chine ; personne
ne les goûte davantage comme gens d' esprit et de
savoir au collége Louis-Le-Grand ou à Trévoux ; et
je ne ferai pas au journal de Trévoux , par
exemple, l' injure de lui comparer les nouvelles
ecclésiastiques
, cette triste feuille janséniste,
dans laquelle, durant tout le dix-huitième siècle,
il ne se rencontre pas une seule étincelle
de talent, pas une seule lueur d' impartialité.
Honneur donc aux jésuites missionnaires comme
Charlevoix, missionnaires et doctes comme Prémare,
aux jésuites érudits comme Sirmond, Hardouin ou
Pétau ! Qui n' aurait aimé à connaître et à pratiquer
Bouhours, Rapin, Commire, La Rue, Tournemine,
Du Cerceau ou Porée ?
 

p67


Dans leurs colléges encore aujourd' hui, dans ces
maisons peu sombres où on lit au fronton quelqu' une
de ces inscriptions engageantes :
domino
musisque sacrum
(toujours le mélange du dévot et du fleuri), la
jeunesse est heureuse ; on se plaît à leurs leçons,
assaisonnées d' une certaine politesse et tempérées
de soins affectueux. On ne les quitte qu' en leur
disant comme M De Lamartine, dans ses adieux au
collége de Belley :
aimables sectateurs d' une aimable sagesse,
bientôt je ne vous verrai plus.
Quiconque a passé par eux, comme l' abbé Prévost ou
même Voltaire, leur demeure reconnaissant à
toujours. Ils sont le plus souvent encore d' aimables
gens à les prendre un à un, d' honnêtes gens à
travers toute leur finesse ; ils ont été, ils ont eu
autrefois des hommes d' érudition vaste, de dévouement
héroïque. Ce triple respect sincèrement payé, si l' on
en vient à l' ensemble de la conduite et de l' influence,
il faut que le ton change. Les individus peuvent être
généralement bons, c' est le corps et l' esprit de ce
corps qui est détestable. Le père Daniel nous dit :
" la politique des
 

p68


jésuites (telle que Pascal la leur reproche) est une
chimère ; le système de Pascal n' est pas
vraisemblable : si les jésuites ont corrompu la
morale, ce n' a point été de concert les uns avec les
autres. " de concert médité et comme par mot d' ordre,
certes non ; mais par un petit souffle insensible
qui se respirait dans la société, tepidus et
lenis,
assurément oui. Pascal lui-même, dans ce
début de la cinquième lettre, où, par
la bouche de son janséniste, il redevient chrétien
sérieux, de railleur qu' il était et qu' il va être
encore, Pascal reconnaît le système de corruption dans
sa juste mesure :
" sachez donc que leur objet n' est pas de
corrompre les moeurs, ce n' est pas leur dessein ;
mais ils n' ont pas aussi pour unique but celui de
les réformer :
ce seroit une mauvaise politique...
etc. "
à cette fin de phrase qui est trop précise, je
voudrais substituer comme vérité moins piquante :
" ils se servent volontiers des maximes évangéliques
sévères et qu' eux-mêmes pratiquent le plus qu' ils
peuvent, lorsque ces maximes ont prise sur les
personnes ; mais si ces maximes ne prennent pas, et
pour ne point aliéner d' eux-mêmes et de la religion
avec laquelle ils s' identifient ces personnes qu' ils
dirigent, ils se prêtent à toutes sortes de
satisfactions bénignes, qu' ils justifient ensuite par
des sophismes. "
on peut donc démontrer tant qu' on le voudra que
 

p69


bien avant 1540, époque de la fondation de la
société, et depuis, la théologie entière était
infectée du casuisme, du probabilisme ; que des
dominicains, des franciscains, des universités, même
celle de Louvain, des docteurs, même de Sorbonne,
et en dernieu lieu le fameux trio classique,
Gamache, Isambert et Du Val,
n' avaient pas cessé de professer cette mauvaise
scholastique dans la morale : les jésuites seuls ont
payé pour tous, et ils l' ont, en un certain sens,
mérité. Ce que les autres suivaient par routine et
isolément, eux ils l' ont rajeuni à leur usage et y ont
remis un vif esprit d' intention. En se mêlant
activement à la politique et aux affaires du monde,
en cherchant l' oreille ou le coeur des rois (j' entends
le
coeur au moral et sans épigramme), ils ont
introduit l' adresse humaine sous l' évangile, et
installé le machiavélisme à l' ombre de
la croix. Pascal savait de leur conduite mille
traits, mais épars, mais trop présents, mais
impossibles à dénoncer ou à démontrer devant le monde
d' alors, dont c' était trop les procédés et la
couleur : qu' a-t-il fait ? Il a rejeté, pour la
rendre plus sensible, son accusation dans le passé.
Cette théologie d' Escobar, ce livre des
vingt-quatre vieillards
et des quatre
animaux
, a été entre ses mains comme un verre
concentrant et grossissant qui montrait à distance
convenable, et sous forme de théorie distincte, ce
qui était délié et disséminé dans la morale courante
des jésuites du jour ; et à l' instant chacun s' est
récrié. -mais ce livre était à
 

p70


peu près inconnu, dira-t-on, et avant lui, à moins
d' être du métier et de la robe, on ne le lisait
guère ; il a été le déterrer de l' oubli, de la
poussière des écoles. -oui, mais ils ne peuvent s' en
plaindre ; car ce livre, une fois en circulation, a
été un équivalent commode, appréciable et juste, un
signe représentatif pour tous de cette multitude
d' actes et de ruses qui fuyaient dans le présent,
ou que du moins on ne pouvait faire toucher du
doigt avec évidence. Si, pour convaincre leur fausse
monnaie du jour qui était mieux blanchie, on est allé
chercher une ancienne fausse monnaie (et pas déjà si
ancienne) qu' on avait négligée et dont le mauvais
aloi devait sauter aux yeux, ç' a été de bonne
guerre ; c' est chez eux et dans leur poche de
derrière qu' on l' a trouvée.
à quelle époque commença précisément cette mauvaise
marche envahissante et tortueuse des jésuites ?
La faut-il fixer tout directement à leur naissance,
dès leur premier général et fondateur Ignace De
Loyola ? Une histoire impartiale et précise serait
à faire, et il ne m' appartient pas de l' entamer ici.
Mais à ouvrir simplement la vie de saint Ignace et
celle de saint François-Xavier, comme je les trouve
écrites par un des jésuites les plus spirituels du
dix-septième siècle, par celui que ses confrères se
plaisaient le plus ordinairement à opposer à Pascal
pour le piquant et la politesse,
 

p71


le père Bouhours, je ne puis m' empêcher d' y
relever, entre autres, quelques passages
caractéristiques qui jurent avec la saine et mâle
idée du christianisme, telle que nous avons été
accoutumés à la voir apparaître chez nos amis. Trois
ou quatre de ces traits saillants suffiront à faire
mesurer la distance.
S' agit-il de la vénération qu' avaient pour Ignace,
encore vivant, les premiers compagnons de ses
travaux, Bouhours dira :
" mais l' apôtre des Indes et du Japon,
François-Xavier, sembloit être celui qui
l' estimoit et qui le respectoit davantage... etc. "
nous avons vu à Port-Royal les directeurs bien
honorés et placés bien haut, mais rien de cet
agenouillement , rien de cette sorte de bassesse
superstitieuse à l' égard de l' homme ; le tout était
bien plus rapporté en droiture à Dieu et au christ.
Lancelot parlant de M De Saint-Cyran, et
Fontaine de M De Saci, ne séparent jamais leurs
noms vénérés de cette qualification de monsieur ,
qui est le seul titre en usage à Port-Royal, et
qui constitue comme le signe respectueux de la
personne humaine. Quand le jansénisme du dix-huitième
siècle en vint aux reliquaires et aux calendriers
tout remplis des saints de sa façon, Port-Royal
avait péri, et l' on était tombé déjà dans l' ignominie
des convulsions.
Si l' on combine cette dévotion au supérieur,
superstitieuse
 

p72


et absolue, qui est inhérente aux jésuites,
avec l' ambition du chef, qui se croit sainte et qui
ne connaît pas de limites, on atteindra le ressort
de la société dès sa naissance : double principe
uni qui se perpétuera, obéissance absolue au
dedans, ambition absolue au dehors.
Ignace, au lit de mort, dictait pour dernières
volontés ces fameuses règles, qui ont imprimé le
suprême cachet à son ordre :
" 1 dès que je serai entré en religion, mon premier
soin sera de m' abandonner entièrement à la conduite
de mn supérieur... etc. "
 

p74


voilà pour l' obéissance ; voici pour l' ambition : la
terre entière paraît, du premier jour, une conquête
naturelle à Ignace. Il n' a que dix compagnons, et
déjà
il se la partage. L' Europe lui est trop étroite, il
pense déjà aux Indes. Ce n' est pas une sorte
d' admiration que je refuserai à un tel essor de
coeur ; mais j' y vois avant tout la soif d' un
conquérant, qui perce jusque dans le zèle du
chrétien :
" Ignace, dit Bouhours, qui ne se proposoit
pas moins que de réformer toute la terre...

etc. "
candeur héroïque, foi éblouissante, tant qu' on le
voudra ; mais aussi quel envahissement accéléré !
Voltaire s' est moqué du rapprochement qu' on a fait
des noms de Xavier et d' Alexandre ; c' est bien au
moins Fernand Cortès que cet ordre d' exploits
fabuleux rappelle. Opposez maintenant une telle
démarche à ces délais volontaires, à ces siéges
obstinés de nos directeurs de Port-Royal autour
d' une seule âme. On a nettement en regard le procédé
d' Ignace et celui de Saint-Cyran. Le premier
embrasse des espaces, l' autre s' attaque au fond ;
l' un ressemble à ces conquérants empressés qui sont
obligés en courant de se payer d' une soumission
extérieure, l' autre ramasse toute sa force sous l' oeil
de celui qui régénère.
 

p75


Xavier part le 15 mars 1540, sans autre équipage
que son bréviaire ;
car c' est le bréviaire
plutôt que l' écriture même. On sait la suite : du
dévouement, de la charité, de l' héroïsme encore un
coup, mais une rapidité incroyable à baptiser, à
croire au christianisme subit des néophytes ; et des
superstitions, des crédulités telles, que je ne puis
que laisser à Bouhours le courage de nous les dire ;
ce qu' il fait, au reste, bien lestement :
" Dieu, raconte-t-il en un endroit, rendit alors au
père Xavier le don des langues qui lui avoit été
donné dans les Indes en plusieurs occasions...
etc. "
nous avons des superstitions à Port-Royal ; nous
allons avoir le miracle de la sainte épine ; nous
avons le miracle de la farine et autres par trop
impatientants : mais y a-t-il exemple d' une telle
familiarité, d' un tel sans-façon en fait de
miracles ? C' est déjà un résultat étrange et
caractéristique du régime de la société, que
de telles choses aient pu courir de ce ton de
légèreté sous la plume d' un confrère d' autant
d' esprit, intéressé à ne rien outrer, à ne rien
trahir, en un temps où la critique déjà
s' introduisait dans l' histoire ecclésiastique, à la
veille de l' abbé Fleury, et comme entre Launoi et
Tillemont.
Si donc la société de Jésus sur ces trois points,
obéissance, ambition et foi à l' aveugle, se
montre telle qu' on vient de l' entrevoir dans la
première pureté de sa formation, que sera-ce dès que
l' esprit mondain et
 

p76


politique, cet esprit confesseur des rois , l' aura
en tous sens pénétrée, et sera le moteur de ces
puissants ressorts toujours subsistants ? Au reste,
pour le reconnaître vrai, cet esprit dénoncé et
décrit par Pascal, cet esprit caressant, câlin,
énervant, qui tente toujours et chatouille à l' endroit
de l' intérêt, cet esprit diabolique et calomniateur,
et qui en même temps ne sait pas haïr d' une haine
honnête et vigoureuse ; qui est toujours prêt à vous
flatter si vous revenez, comme ce bon père de la
cinquième provinciale (il me fit d' abord mille
caresses, car il m' aime toujours)
; qui vous offre
toutes les facilités et toutes les dispenses, mais
seulement si vous lui donnez des gages et si vous
êtes à lui ; esprit adultère de l' évangile ; tout à
soi et aux siens ; qui est comme un petit souffle
demi-parfumé, demi-empesté, mortel à l' âme chrétienne
aussi bien qu' à l' âme naturelle, empoisonneur de
Plutarque comme de saint Paul, et qui, sous air de
douceur, et
 

p77


en l' adulant, convoite éternellement le royaume de la
terre ; -pour le reconnaître, cet esprit, et le
proclamer vrai chez Pascal, nous n' avons pas besoin
de l' aller étudier bien loin dans le passé : tous
ceux qui l' ont vu, qui l' ont senti à l' oeuvre, qui
l' ont haï en France sous la restauration à laquelle
il fut si homicide, ceux-là, à travers toutes les
politesses de détail, toutes les exceptions et les
réserves légitimes, lui sauront dire, en le
démêlant dans son essence et en le dtestant
jusqu' au bout dans sa moindre haleine : toi,
toujours toi
!
Pascal, en son temps, l' avait senti tout en plein,
circulant partout et régnant ; il en avait essuyé le
fléau dans la personne de ses amis sacrifiés : de là
la guerre à mort qu' il lui déclara.
 

p78


On avait fait courir le bruit que Pascal s' était
repenti d' avoir fait les provinciales ! On
racontait, comme acheminement à ce prétendu repentir,
une certaine historiette de la marquise de Sablé,
qui n' aurait pu s' empêcher de demander à Pascal s' il
était bien sûr de tout ce qu' il disait dans ses
lettres ; et Pascal lui aurait répondu que c' était à
ceux qui lui fournissaient des mémoires à prendre
garde ; que, pour lui, son affaire était simplement
de les mettre en oeuvre. Or, quand on demanda à
Pascal, un an environ avant sa mort, s' il
se repentait d' avoir fait les provinciales,
il
répondit selon le témoignage écrit de Mademoiselle
Marguerite Périer présente, et avec cet accent qui
coupe court à tout :
" 1 je réponds que, bien loin de m' en repentir, si
j' étois à les faire, je les ferois encore plus
fortes. -2 on m' a demandé pourquoi j' ai dit le nom
des auteurs où j' ai pris toutes ces propositions
abominables que j' y ai citées... etc. "
 

p79


si l' on rapproche ces paroles de quelques autres
pensées précédemment citées, et qui ont dû être
écrites vers le même temps, on verra Pascal, aux
approches de la mort, de plus en plus net et vif dans
ses déclarations contre cette société de malheur,
qu' il estimait le fléau de la vérité . Il y a à
cet endroit en lui comme une verve de colère.
Quand Prométhée, dit Horace, pétrit pour la
première fois le limon humain et y fit entrer une
parcelle de chaque race d' animaux, il y mit, tout au
fond de notre poitrine, une étincelle de la colère
du lion (insani leonis vim) . Cette étincelle
aveugle, mais qui, modérée et entourée comme il faut,
demeure une partie essentielle à tout homme généreux,
et qui ne périt pas nécessairement dans le chrétien,
Arnauld l' avait ; il avait du lion , on l' a dit :
il en faut dans tout véritable coeur. Pascal
également, au sein de plus hautes lumières,
possédait intacte cette faculté franche d' indignation
morale. Il n' y en a plus trace dans le coeur humain
maté par le jésuitisme, et alors ce n' est pas
d' ordinaire la seule et divine mansuétude qui l' a
remplacée.
 

p81


Xi.
Je dois me hâter ; on ne peut tout dire des
provinciales . Les dernières pourtant sont de plus
en plus solides, éloquentes, et montées, comme dit
Madame De Sévigné, sur un ton tout
différent
. -la onzième a pour objet de justifier
la raillerie en matière sérieuse. C' est
le même sujet qu' Arnauld a traité dans sa réponse
à la lettre d' une personne de condition
, dans
laquelle il défendait les enluminures ; c' est le
même mot de Tertullien commenté : rien n' est plus
dû à la vanité que la risée ;
ce sont les mêmes
matériaux qu' Arnauld aura
 

p82


fournis à Pascal. Mais quelle mise en oeuvre
incomparable ! Quelle raison supérieure que celle qui
maintient et démontre les droits de l' enjouement sans
l' écraser, et le pousse encore au même moment et le
fait jouer devant elle ! On peut mesurer au juste, en
lisant la lettre d' Arnauld et celle de Pascal, en
quel sens il est vrai que le grand docteur a
contribué et aidé aux provinciales . Cette
onzième lettre pourrait servir de préface
justificative au Tartufe .
Pascal y dit, d' après Tertullien : " ce que j' ai
fait n' est qu' un jeu avant un véritable combat. J' ai
montré les blessures qu' on vous peut faire, plutôt
que je ne vous en ai fait. " et vraiment il semble,
à la nouveauté et à la fraîcheur des coups, que le
combat seulement commence.
La douzième lettre s' engage par la défensive, mais
une défensive qui ne fait souffrir que les
attaquants, et que les ravager plus au coeur :
" cependant vous me traitez comme un imposteur
insigne, et ainsi vous me forcez à repartir ; mais
vous savez que cela ne se peut faire sans exposer
de nouveau, et même sans découvrir plus à fond les
points de votre morale ; en quoi je doute que vous
soyez bons politiques. la guerre se fait chez
vous, et à vos dépens
... " la péroraison de
cette douzième est mémorable : à sa dialectique
véridiquement passionnée Pascal mêle des
développements glorieux qui tout d' un coup
s' élèvent ; l' orateur éclate en lui : " je vous plains,
mes pères, d' avoir recours à de tels remèdes...
c' est une étrange et longue guerre que celle où la
violence essaye d' opprimer la vérité... "
et ce qui termine. Non, si Pascal n' avait pas cru
profondément à la vérité de sa cause, il n' aurait
jamais
 

p83


trouvé de tels accents. Je ne puis que signaler les
endroits et courir.
Je note sur la fin de la treizième ce trait soudain
qui transporte au jugement dernier, à ce dernier jour
où, dans une interminable récrimination, est-il dit,
" Vasquez condamnera Lessius sur un point, comme
Lessius condamnera Vasquez sur un autre ; et tous
vos auteurs s' élèveront en jugement les uns contre
les autres, pour se condamner réciproquement dans
leurs effroyables excès contre la loi de
Jésus-Christ. " devant un public qui croyait en
réalité au jugement dernier, c' étaient là de vrais
coups de tonnerre oratoires.
La quatorzième lettre sur l' homicide s' achève par
une péroraison qui, du point de vue chrétien
également, n' a pu être trop admirée : " car enfin,
mes pères, pour qui voulez-vous qu' on vous prenne ? ... "
-Daguesseau, si timide de goût, met hardiment ces
dernières provinciales, et la quatorzième notamment,
à côté de ce que l' antiquité a le plus admiré chez
ses orateurs ; et " je doute, ajoute-t-il, que les
philippiques de Démosthène et de Cicéron
offrent rien de plus fort et de plus parfait. "
la quinzième, toujours vigoureuse, redevient
moqueuse et piquante : " ... et c' est encore un
capucin, mes pères ; vous êtes aujourd' hui malheureux
en capucins, et je prévois qu' une autre fois vous le
pourriez bien être en bénédictins. " au reste l' épée
est dans les reins de l' adversaire, le mentiris
impudentissime
est sur la gorge : " mes
révérends pères, il n' y a plus moyen de
reculer "
.
 

p84


Que dire de la seizième, de celle qu' il n' a faite
plus longue que parce qu' il n' a pas eu le loisir de
la faire plus courte ? On ne la lui reprochera pas,
cette longueur ; il est bien de le voir, à la fin,
ne plus se tenir et déborder. Pascal, nous le
savons, était au château de Vaumurier, chez le duc
de Luynes, lorsqu' il l' écrivit (décembre 1656) ;
l' esprit de la solitude, écouté de plus près,
l' inspire. Il venge les calomniés, les victimes ; il
venge ouvertement M D' Ypres et M De
Saint-Cyran ; M D' Ypres dont, l' année
précédente, on avait outrageusement arraché dans son
église cathédrale l' épitaphe avec la pierre du
tombeau ; M De Saint-Cyran dont, cette année
même, l' assemblée du clergé de France venait
d' arracher le feuillet d' éloge dans le gallia
christiana
de Mm De Sainte-Marthe. Il
maintient en honneur leur cause et proclame leur
mémoire. J' ai joie à lui entendre proférer avec
respect les noms de ces hommes dont, en ce moment, il
ressaisit l' esprit d' incorruptible vigueur et de
sainte colère. Les voilà nettement accusés par le
père Meynier d' avoir, il y a trente-cinq ans, formé
une cabale pour
ruiner le mystère de
l' incarnation, faire passer l' évangile pour une
histoire
 

p85


apocryphe, exterminer la religion chrétienne, et
élever le déisme sur les ruines du
christianisme
. Plus tard, M De Maistre
fera un chapitre intitulé : analogie de Hobbes
et de Jansénius ;
ce n' est plus de déisme chez
M De Maistre, c' est quasi d' athéisme, c' est de
fanatisme brutal qu' il s' agit ; il y a progrès sur le
père Meynier en talent comme aussi en injure. Pascal
a d' avance répondu, et nulle voix n' étouffera la
sienne. Les expressions extrêmes, en cette
extrémité, se pressent dans sa bouche ; les termes
deviennent méprisants, infamants : " vous me faites
pitié, mes pères ; ... "
et il va jusqu' à les
appeler des lâches et des misérables .
Comment y vient-il, comment y est-il poussé
irrésistiblement ? écoutons-le, car il n' y a plus
rien après cela :
" cruels et lâches persécuteurs, faut-il donc que les
cloîtres les plus retirés ne soient pas des asiles
contre vos calomnies ? ... etc. "
" les meilleures comédies de Molière n' ont pas plus
de sel que les premières provinciales, a dit
Voltaire ; Bossuet n' a rien de plus sublime que les
dernières. "
 

p86


l' éloge est pleinement vérifié, ce me semble.
N' allons pas être plus rebelles que Voltaire. De
même que lorsque nous voulons apprécier Démosthène
en face de Philippe, nous nous transportons dans les
circonstances d' alors, à la veille ou au lendemain
de Chéronée, de même ici il faut, pour juger
pleinement de cette éloquence, nous reporter à la
situation religieuse véritable, nous figurer, nous si
percés et minés de toutes parts dans nos croyances,
ce que c' était alors que d' être accusé de ne pas
croire à l' incarnation et au saint-sacrement
quand on y croyait, quand on était institué à cette
fin d' y veiller sans cesse ; et quelle réalité
effective prenaient ces appels si directs à Dieu
comme présent chaque jour sur l' autel, comme devant
apparaître au jour de colère sur la nuée.
Enfin, pour achever de sentir tout l' effet oratoire
et se placer dans les conditions littéraires
complètes, un petit effort reste à faire, une petite
concession indispensable. Cette dernière et
triomphante allusion, cette voix sainte et
terrible, qui
en ce moment étonne la nature
et console l' église
, qu' est-ce autre chose que le
miracle dont Port-Royal était alors témoin et
sujet, le miracle de la sainte-épine auquel
Pascal croyait, auquel une très-grande partie du
public croyait autour de lui, et qu' il nous faut
admettre absolument en idée, sous peine de manquer
l' à-propos et l' énergie foudroyante du trait ?
Ce qui fait, si j' ose achever toute ma pensée, que
Démosthène demeurera toujours plus beau, parce qu' il
ne demande pas tant d' efforts à distance, et qu' il
agit dans des conditions humaines plus saines et plus
naturelles.
 

p87


Démosthène, dans le sublime, garde cet
avantage-là sur Pascal, comme dans l' ironie Platon
gardait celui de la grâce.
Mais l' allusion de Pascal nous avertit que nous
avons à rentrer au sein de Port-Royal, pour voir
ce qui s' y est passé depuis cette oppression
d' Arnauld et cette vengeance des petites lettres .
Le succès de celles-ci se traduit dans le monastère
autrement que dans le monde, et tout n' y est pas sans
grandeur.
Au moment où Arnauld allait être condamné en
Sorbonne, dès le 8 décembre 1655, sa soeur, la digne
mère Angélique, lui écrivait ces paroles qui nous
ouvrent de ce côté l' intérieur des pensées :
" je ne puis, mon très-cher frère, m' empêcher de vous
dire que la joie et la sainte tranquillité avec
laquelle je vous ai vu partir... etc. "
tant que durèrent les délibérations de la faculté et
l' incertitude du résultat, tout Port-Royal était en
prières, et les petites filles pensionnaires de
Port-Royal,
 

p88


que M Arnauld avait eues sous sa conduite,
faisaient des neuvaines pour lui.
M Arnauld a souvent raconté à ses amis qu' à l' heure
même où la censure se prononçait contre lui en
Sorbonne, il se promenait tout seul, calculant le
moment et priant Dieu, dans une galerie qui était
tout au haut de la maison dans la cour de
Port-Royal, et que ces paroles de saint Augustin
sur le psaume 118 se présentèrent à son esprit :
" puisqu' ils n' ont persécuté en moi que la vérité,
secourez-moi donc, seigneur, afin que je combatte
pour la vérité jusqu' à la mort. " -aussitôt
après il se cacha et fit bien, car il n' aurait pas
évité la Bastille. On lit dans un petit journal
manuscrit de M De Pontchâteau, qui se rapporte à ce
moment :
" du dimanche 20 e febvrier (1656).
M Tassin, petit bedeau de la faculté, a... etc. "
c' est ainsi qu' il va demeurer enseveli dans diverses
 

p89


retraites successives, durant toutes les années qui
suivront, jusqu' au moment de la paix de l' église. Il
aura pour compagnon assidu, dans cette longue éclipse,
M Nicole, et tantôt l' un, tantôt l' autre de ces
messieurs. M Le Maître avait été choisi dans les
premiers temps pour être près de son oncle, et pour
l' aider de sa plume ; mais l' ardent solitaire n' y put
tenir ; cette nécessité d' écrire le remettait aux
tentations littéraires, qui étaient son faible et son
remords. C' est au seul Nicole qu' il appartenait
naturellement d' être le second inséparable
d' Arnauld.
La vie du grand docteur continue donc de marquer
ses principales époques par les persécutions et par
les fuites. Nous l' avons remarqué déja : depuis le
lendemain du livre de la fréquente communion
(1644) jusqu' en 1648, il s' était tenu caché ; puis de
1648 à 1656, nous l' avions retrouvé en simple retraite
de demi-solitaire, le plus souvent à Port-Royal
Des Champs. Le voilà derechef absolument caché de
1656 à 1668. Il se dérobera encore une fois et pour
toujours en 1679. Il y eut de ses amis et de ses
auxiliaires déclarés qu' il ne connut jamais de
visage. On lit dans une de ses lettres
 

p90


à M Vuillart, qui lui avait envoyé un écrit et une
lettre de M Perrault (celui de l' académie
française) : " la lettre que vous m' avez envoyée de
M Perrault m' a mis dans un grand embarras. Elle si
honnête et si civile que je lui en dois être obligé.
Il me fait souvenir de l' amitié que messieurs ses
frères ont eue pour moi. Je l' avoue, et je leur en
dois de la reconnoissance. je n' ai jamais vu le
docteur en théologie, parce que j' étois obligé de
me cacher tant qu' il a vécu ;
mais je sais qu' il
n' y a eu personne qui ait parlé pour moi avec tant de
force et tant d' esprit dans les assemblées de la
faculté... " ce simple trait jeté en passant, je
n' ai jamais vu...,
est comme un éclair qui
traverse dans un long espace cette vie mystérieuse
et à demi souterraine d' Arnauld.
Je suis quelquefois sévère pour lui, pour son
humeur écriveuse et batailleuse ; je suis
terriblement loin de penser avec nos dignes amis
qu' il a été sans contredit le plus grand génie de
son siècle
; mais que je suis loin de méconnaître
tant de qualités solides ou aimables ! Avec ce haut
caractère qu' on lui connaît, il avait des parties
naïves et tout à fait charmantes, un coeur d' or.
Ainsi traqué, ainsi poursuivi, s' aviserait-on bien
d' imaginer à quoi d' abord il s' occupait ? Le 31
janvier (1656), jour même où se fulminait en
Sorbonne la dernière sentence, étant caché à l' hôtel
des ursins, il écrivait de là à sa nièce la mère
Angélique de saint-Jean, et après les premiers mots
de condoléance :
 

p91


" vous rirez de ce qui me donne occasion de vous
écrire... etc. "
ainsi, au milieu de l' accablement ou du tumulte de
pensées où d' autres seraient en sa place, à peine
recueilli sous un toit ami, il ne pense qu' à
sanctifier et presque à égayer sa retraite par un
acte de charité, par une expérience d' intelligence ;
il veut apprendre à lire à un petit enfant, mais
par la méthode de M Pascal . L' amateur de
méthodes nouvelles, l' auteur de la logique
reparaît dans le chrétien.
Cependant Port-Royal tout entier semblait menacé
avec lui, et le succès irritant des provinciales
n' était pas propre dans ces premiers moments à
détourner le danger. Après la quinzaine laissée à la
résipiscence du contumace, les rigueurs commencèrent
sur tous les points. En Sorbonne on se mit en devoir
d' éliminer ses amis, les docteurs qui refusaient de
signer la censure. Et tout d' abord, pour faire un
grand exemple on s' attaqua à M De Sainte-Beuve,
professeur royal en
 

p92


théologie : il fut révoqué et remplacé, sur un ordre
du roi, dans les premiers jours de mars. Nulle affaire
ne fit plus de bruit dans le monde ecclésiastique
d' alors, à cause de l' influence et de la considération
dont jouissait ce personnage, véritable autorité
classique de son vivant en matière de conscience,
et oracle consulté dans tous les cas épineux. En
même temps les regards de la cour se portaient sur le
monastère des Champs, sur les solitaires qui vivaient
à l' entour, et les petites écoles qui s' y abritaient.
Chaque matin, les amis empressés de Port-Royal, et,
entre autres, le célèbre M De Saint-Gilles, le
jeune M De Pontchâteau, alors âgé seulement de
vingt-deux ans et dans tout le premier zèle d' un
néophyte encore à demi mondain, se multipliaient
par la ville pour recueillir les bruits, pour
épier les plans des adversaires, et ils donnaient
l' alerte aux endroits menacés. M D' Andilly, dans
ce péril, crut devoir prendre l' initiative, comme
étant par son âge et
 

p93


par sa condition, on l' a vu, le chef naturel de
l' armée pacifique des solitaires, le doyen et
protecteur de ce désert qu' on voulait forcer. Ces
grands rôles lui allaient, et il ne s' épargnait pas
à les bien remplir. Il fit comme ces gouverneurs de
place qui n' attendent pas que les assiégeants soient
au pied des murs, et il risqua une sortie en plaine
à la découverte. " M D' Andilly, disent naïvement
nos relations, crut qu' il ne devoit point paroître
indifférent sur l' état de M Arnauld son frère,
et que le cardinal trouveroit fort mauvais qu' il
affectât de se taire
. " de peur donc de paraître
manquer au cardinal (il n' y a que M D' Andilly
pour donner de ces tours-là à ses suppliques), il lui
adressa le 12 février une longue lettre apologétique
et un peu trop glorieuse, que son ami M Auvry,
évêque de Coutances, se chargea de remettre ; il ne
reçut de réponse que par un billet de M De
Pomponne, son fils, qui lui marquait que son
éminence n' avait pas été satisfaite. Là-dessus
grande, immense lettre de M D' Andilly à l' évêque
de Coutances (18 février), toute pleine de sa
justification et de ses protestations envers le
cardinal, de ses soumissions pour les personnes
sacrées de leurs majestés
. On ne connaîtrait
réellement pas M D' Andilly et la stratégie qui
lui est propre, si on ne suivait d' un peu près le
train de ses démarches en ces conjonctures.
Donnons-nous-en le spectacle et l' évolution ; il le
faut absolument pour comprendre l' esprit vrai des
choses, pour apprécier la courtoisie jusque dans les
hostilités. Après avoir vu par lui ce qui se
 

p94


tenta sur le devant et comme sur l' esplanade de la
place, nous entrerons dedans.
Et avant tout, qu' on n' oublie pas que le cardinal,
selon la justice que lui rendent les plus ardents
même des jansénistes, est manifestement indifférent
à ce qui se passe, qu' il laisse faire l' assemblée
du clergé sans y prendre aucune part , et qu' il
va plutôt à empêcher qu' on ne parle de rien .
Mazarin ne demanderait pas mieux de dire des
jansénistes, comme il disait des protestants :
" le petit troupeau broute de mauvaises herbes, mais
il ne s' écarte point. " pourtant il n' était pas sûr de
l' entière et inviolable fidélité de tous autant que
de celle de M D' Andilly, et à cette date il
n' avait pas tout à fait tort. L' intrigue opiniâtre
de Retz revendiquant
 

p95


l' archevêché de Paris et s' appuyant à cet effet
du parti janséniste venait à la traverse, et
compromettait l' innocence politique de Port-Royal.
Quoi qu' il en soit, Mazarin, au fond, redoutait
peu cette sorte de fronde ecclésiastique qui
succédait à l' autre ; et il n' était pas fâché sans
doute de voir s' y occuper et s' y user des passions
qui, la veille, étaient plus dangereusement
employées. Mais la reine, elle, était fort vive ;
sa dévotion espagnole n' entendait pas raillerie :
ses conseillers spirituels avaient alarmé sa
conscience, et c' était de toute l' énergie de son coeur
qu' elle laissait échapper ce petit cri qui lui était
habituel (selon Madame De Sévigné) : fi, fi,
fi de la grâce !
-un article de foi ainsi
traduit en caprice de femme, comment triompher de
cela ?
Le 21 février, l' indiscrétion d' un ami, du secrétaire
d' état Brienne (il n' en faisait pas d' autres), qui
s' en alla rapporter au cardinal, en les grossissant,
des paroles du nonce et s' attira une réponse plus
précise qu' il n' aurait fallu, sonna tout de bon
l' alarme, et l' heure de la conclusion s' annonça
comme prochaine. -le 6 mars, on parla beaucoup de
Port-Royal au louvre, et il fut résolu d' en
écarter les enfants et les solitaires. -le 15 mars,
les bruits menaçants ayant pris plus de consistance,
M D' Andilly écrivit une nouvelle lettre à son
intermédiaire ordinaire, l' évêque Claude Auvry,
afin que celui-ci représentât au cardinal que toutes
ces accusations étaient des fantômes contre
 

p96


lesquels les foudres de l' autorité royale n' avaient
que faire d' éclater ; que son respect l' empêchait
d' écrire directement à son éminence ; qu' il priait
cependant de la remercier des effets qu' il avait
reçus de l' honneur de sa protection, et du repos
dont il pourra jouir dans ce désert et ce port
où il s' est retiré. Mais le jour même où il venait
d' écrire cette lettre diplomatique, il recevait avis
de M De Bartillat, trésorier-général de la maison
de la reine, qui était chargé par sa majesté de
le prévenir qu' on devait envoyer des commissaires
pour faire sortir tous ceux qui s' étaient retirés à
Port-Royal Des Champs. C' est ici que M
D' Andilly va se multiplier et illustrer sa
capitulation par la plus éclatante défense.
à l' instant il répond à M De Bartillat avec des
expressions de reconnaissance profonde, lui marquant
qu' il est trop persuadé de la bonté de sa majesté
pour craindre qu' elle consente à ce qu' on l' arrache
du lieu où Dieu l' a amené pour finir sa vie, et
qu' il aimerait autant mourir que de quitter.
M De Bartillat ne manqua pas de faire lire cette
réponse à la reine, et celle-ci promit d' en causer
avec le cardinal. -en même temps, M D' Andilly
se hâtait de faire savoir à l' évêque de Coutances,
par une dépêche du 17 mars, le changement survenu
depuis son billet de l' avant-veille, l' avis transmis
par ordre de la reine, la résolution prise de faire
sortir les solitaires ; et il le suppliait de dire
à son éminence " que si Dieu permet qu' ils souffrent
ce déplaisir, il lui demande une grâce, qui est
d' empêcher que l' on envoie des ordres du roi à
Port-Royal, sur la parole positive qu' il lui
donne, et à laquelle il aimeroit mieux mourir que de
manquer, que l' on va faire sortir
 

p97


de Port-Royal toutes les personnes sans exception
auxquelles on pourroit le moins du monde trouver à
redire ; ce qui se pouvant exécuter dans sept ou
huit jours, sa majesté pourra envoyer telle personne
qu' il lui plaira, afin de voir si l' on n' aura pas
satisfait pleinement et de bonne foi à ce qu' il se
sera donné l' honneur de lui promettre par ce
billet... " ainsi M D' Andilly se met en avant à
toute force, il se porte pour caution, il engage sa
parole : le résultat sera dans tous les cas le même,
qu' on sorte avant la visite des commissaires ou
après ; mais on aura l' air d' avoir gagné
quelque chose, et avec M D' Andilly il s' agit
fort de l' honneur du pavillon.
Le cardinal, ayant vu ce billet que lui présenta
l' évêque de Coutances, le prit et le montra à la
reine, laquelle, aussitôt après, envoya le même
M De Coutances dire au secrétaire d' état,
M Le Tellier, de ne point faire exécuter l' ordre
qu' on avait donné, parce que, sa majesté se
confiant en la parole de M D' Andilly,

elle aimait beaucoup mieux que les choses se
passassent avec douceur.
Cette confiance royale en la parole de M D' Andilly,
c' était le grand mot, le mot fait pour colorer
l' amertume : le voilà obtenu ; le reste va s' en
adoucir un peu. Les bons jansénistes, qui racontent
avec détail les rigueurs de ce moment, ne manquent
pas de le relever avec une sorte d' orgueil ; ils
s' arrêtent d' un air de complaisance sur ces
merveilleux effets que produit la simple parole
donnée par M D' Andilly. Nous faisons comme eux,
mais est-ce notre faute si nous sourions ?
M D' Andilly, non content d' avoir écrit à
M De Coutances,
 

p98


s' était adressé dans le même but à Madame De
Guemené pour qu' elle en parlât à la reine :
Madame De Guemené et Madame De Chevreuse, ce
furent ses deux dames auxiliaires et comme ses deux
maréchaux de camp dans cette belle défense.
M De Coutances écrivit donc le 18 mars à
M D' Andilly pour l' informer que la reine s' était
entièrement fiée à sa parole, et que son éminence
s' attendait à la voir exécuter au plus tôt.
M D' Andilly, là-dessus, prenant feu et se piquant
d' honneur, répondit à cet évêque, par une lettre du
19, " que, comme il étoit jaloux de sa parole, il
l' assuroit qu' au lieu de huit jours qu' il avoit
demandés pour faire sortir de Port-Royal tous ceux
qui s' y étoient retirés et quelques enfants dont on
prenoit soin, il espéroit que mardi au soir, 21 e
du mois, qui ne sera que le 4 e jour des 8 qu' il a
promis
, cela sera pleinement exécuté. " il
l' exhortait cependant à demander à son éminence
" qu' elle voulût bien lui permettre de finir sa vie en
repos dans cette retraite, où il ne s' étoit retiré
qu' après avoir pris congé de la reine et de son
éminence, qui l' avoient trouvé très-agréable ; que
 

p99


n' ayant rien fait depuis qui leur pût déplaire, il ne
croyoit pas qu' on voulût l' en chasser et lui causer
une tristesse qui lui seroit pire que la mort. " il
répéta les mêmes choses encore plus vivement dans une
autre lettre (que de lettres ! Que d' écritures ! Et
nous ne sommes pas au bout) qu' il écrivit le même
jour à la duchesse de Chevreuse ; il la sollicitait
d' employer tout son crédit auprès de la reine pour
obtenir qu' il demeurât dans son désert, et lui
indiquait habilement les cordes délicates à toucher :
" qu' il seroit bon de représenter à la reine qu' on ne
sauroit, sans blesser son autorité, croire que, le
voulant, elle ne le puisse, et qu' on ne sauroit
douter qu' elle ne le veuille sans blesser sa justice
et sa bonté, d' autant qu' elle témoigne à tout le
monde qu' elle lui fait l' honneur de l' aimer. "
je fais grâce d' un autre billet du 21 mars, adressé
par M D' Andilly au cardinal, et dans lequel, sous
prétexte de l' informer que les ordres de la cour
viennent d' être exécutés dans les quatre jours
promis, il demande pour lui-même la faveur de
demeurer. Ce billet de douze lignes était doublé
d' une autre lettre à M De Coutances, que ce dernier
ne devait montrer à son éminence qu' à la dernière
extrémité, et dans laquelle le solitaire, assez
diplomate comme on voit, lâchait toutes les bondes
du pathétique, déclarait d' un air de confidence que
de l' arracher d' une solitude où sa mère était
morte au milieu de douze de ses filles, dont son père
avait été le restaurateur, et qui n' était devenue
habitable que par ses propres dépenses et travaux, ce
serait
 

p100


le traiter comme un criminel ; qu' autant vaudrait la
Bastille ! ... M De Coutances était averti par un
petit billet séparé de n' user de cette pièce de
désespoir qu' au cas où le reste n' aurait pas suffi,
et comme de lui-même. -ai-je raison de dire qu' on
ne connaît bien M D' Andilly qu' après ces détails ?
Dans ses mémoires il raconte, mais il abrége ; il
ne donne que les résultats brillants, il supprime
les nombreuses machines. Ici nous l' avons tout entier.
Cependant la cour s' était trop avancée pour reculer.
Le 23 mars, la duchesse de Chevreuse rendit compte
par lettre à l' intrépide correspondant de l' entretien
qu' elle avait eu tant avec le cardinal qu' avec la
reine : la conclusion était qu' il ne pouvait se
dispenser de faire un petit voyage à Pomponne ;
mais tout garantissait que cet éloignement serait de
peu de durée. La reine avait demandé si
D' Andilly l' aimoit encore
? Ajoutant
" qu' elle avoit intérêt qu' il n' abandonnât pas ses
arbres dont il lui donnoit tant de beaux fruits. " le
cardinal enfin mit le comble aux procédés en écrivant
le 24 mars un billet de sa main à M D' Andilly,
pour adoucir encore cette manière d' exil .
Celui-ci sortit donc seulement alors, le dernier et
non pas le plus mortifié de la bande, avec tous les
honneurs de la guerre ; ce qui faisait dire dans le
temps qu' il avait tenu plus ferme pour la défense
de son désert que les plus braves gouvernants ne
font au coeur des places assiégées.
Il était le 30 mars à Paris, prêt à partir pour
Pomponne ; on lit dans les notes (manuscrites) de
M De Pontchâteau ce menu propos qui complète
l' esprit de la situation et met un trait de plus à
une persécution, de ce côté si courtoise :
 

p101


" du 30 e mars 1656.
M D' Andilly nous a dit aujourd' hui en présence
de M Singlin, de m l' abbé de Rancé et de M De
Liancourt, que madame la princesse de Guemené
étant hier chez m le chancelier (Seguier)... etc. "
nous dirons bien vite, pour en finir de cette espèce
de tournoi chevaleresque, qu' avant le mois expiré,
l' exilé reçut en effet, à Pomponne, un ordre
de s' en retourner le 1 er mai dans sa chère solitude,
et d' y aller jouir de la pleine ouverture du
printemps. Le lendemain, en passant par Paris, il
écrivait à la reine et au cardinal des lettres telles
qu' on les peut concevoir en ce moment d' effusion. Le
cardinal eut la délicatesse d' y répondre encore par
un billet de sa main, qu' on peut lire dans les
mémoires de D' Andilly : ce qui obligea
ce dernier de récrire une seconde missive, datée le
9 mai de Port-Royal Des Champs, dans laquelle, au
milieu d' un torrent de remercîments à son éminence
pour tant de faveurs, y compris celle de s' être
abaissé jusques à vouloir bien prendre part à sa
joie
, il revenait
 

p102


à justifier les religieuses et la sainte maison ,
à invoquer hautement protection pour l' innocence de
ses proches et de ses amis ; car, notez-le bien, à
travers tout ce fracas de cérémonies qu' il étale,
D' Andilly, en vrai Arnauld qu' il est, ne perd
jamais de vue son idée.
Mais c' est à de plus simples et à de plus mâles
sentiments qu' il faut s' adresser : la mère Angélique
va nous les fournir. Ici le ton subitement change,
on rentre dans la vérité des impressions et du
langage. Tandis qu' autour du monastère les amis
s' agitaient, se signalaient par toutes sortes de
prouesses et d' exploits dont les provinciales
sont le seul grand, au dedans on se taisait et l' on
mourait. Il y eut dans les deux premiers mois
de 1656 neuf soeurs qui moururent, une aux Champs
et les huit autres à Paris : tout le faubourg en
était effrayé. On a d' intéressantes lettres de la
mère Angélique à la reine de Pologne, Marie De
Gonzague, pendant toute la durée de la crise. Cette
pauvre reine de Pologne n' était pas moins menacée
alors dans son royaume que Port-Royal dans son
désert. Les suédois, par leur invasion soudaine de
1655, l' avaient forcée de fuir en Silésie ; et
" à la honte de la chrétienté, comme lui écrivait la
mère Angélique, elle ne trouvoit du secours dans son
extrémité que parmi les infidèles, " c' est-à-dire
auprès du Khan de la petite Tartarie. Ces noms
à demi fabuleux reviennent singulièrement dans la
correspondance. La bonne reine, sortie à peine du
plus
 

p103


fort de la tourmente, et tout épouse qu' elle était
d' un roi anciennement jésuite , offrait
cordialement à sa digne amie un asile dans son
royaume, tant pour les hermites qu' on allait
disperser que pour la révérende mère et son
troupeau. Au milieu de ces simplicités presque
légendaires de la correspondance se détachent
d' admirables traits :
" (du 2 mars.) nos hermites ne sont pas encore
dispersés, mais nous n' attendons que l' heure, notre
saint-père (le pape) l' ayant demandé au roi :
on n' étoit déjà que fort disposé à le faire... etc. "
les solitaires, en effet, étaient sortis le 20 ; on
renvoya les enfants (ils n' étaient que quinze) en
partie chez leurs parents, et en partie on les
transféra au Chesnai, chez M De Bernières. Le
petit Racine, âgé de seize ans, était parmi les
écoliers de Port-Royal Des Champs lors de cette
dispersion. Il ne paraît pas au reste qu' il ait
quitté le pays ; il se retira sans doute à
Vaumurier ou à Chevreuse chez ses parents les
Vitart, et, dès que les solitaires s' en revinrent
peu à peu (ce qui ne tarda guère), il put retrouver
ses maîtres. Mais il avait commencé à se dissiper.
 

p104


Dans une lettre à son neveu M Le Maître, datée du
28 mars, la mère Angélique continue cette sorte de
journal intérieur, si différent par le ton de ce que
nous avons ouï chez M D' Andilly :
" mon frère D' Andilly qui étoit demeuré le dernier,
et qui sembloit devoir être exempt d' une obéissance
si rude, part aujourd' hui. Il faut adorer les
jugements de Dieu avec humilité... etc. "
le 30 mars, dans l' intervalle de la cinquième à la
sixième provinciale, et l' un des jours que
M D' Andilly passait à Paris, le lieutenant civil
Daubray en partait à six heures du matin, pour aller
s' assurer que les ordres de la cour avaient été
ponctuellement exécutés au monastère Des Champs.
Mm De Bagnols et De Luzanci, avertis à la minute
(les jansénistes avaient aussi leur police), partirent
de Paris à cheval une demi-heure après ; mais ils
s' arrangèrent pour ne joindre le magistrat qu' à la
descente de Jouy. M De Bagnols, ci-devant maître
des requêtes, connaissait particulièrement
M Daubray, et se mit dans son carrosse. M De
Luzanci alla en avant prévenir à Port-Royal. On y
était
 

p105


parfaitement en règle. Il y eut pourtant encore
quelques petites scènes qui rappelèrent assez bien
celles qui avaient eu lieu, dix-huit ans auparavant,
entre M Le Maître et Laubardemont.
Le lieutenant civil alla d' abord aux granges , à
cette ferme d' en haut où demeuraient la plupart des
messieurs. Il y trouva les logements vides, et une ou
deux personnes seulement qui avaient l' air de
paysans. Le premier à qui il s' adressa était un
M Charles ; on ne le connaissait, à
Port-Royal même, que sous ce nom. De vrai, il était
messire Charles Du Chemin, de Picardie,
prêtre, mais qui, par pénitence et de l' avis
de M Singlin, avait cru pouvoir et devoir
s' abstenir des fonctions sacerdotales. Il était
chargé aux granges du soin de la ferme, du
labourage. Il joua son personnage de ménager à
merveille, et, dans son langage patois, il débouta
d' un rien le lieutenant civil. Celui-ci, tout
préoccupé d' imprimerie , lui demandait : " où sont
les presses ? " et le matois paysan, d' un air
entendu, le mena droit au pressoir .
 

p106


L' autre personne qui avait qualité de vigneron ,
mais qui, comme dit Du Fossé, " travailloit en même
temps à tailler la vigne spirituelle de son coeur, "
était M Bouilli, ancien chanoine d' Abbeville. Le
lieutenant civil, après l' interrogatoire, lui dit :
" bonhomme, mettras-tu bien là ton nom ? " et sur ce que
le bonhomme, faisant effort pour signer, paraissait
plus accoutumé à la bèche qu' à la plume, le
magistrat repartit : " fais comme tu pourras. " -ce
sont là les petites pièces jansénistes et comme les
intermèdes : les provinciales étaient la grande
tragi-comédie.
Des granges le lieutenant civil descendit à l' abbaye,
et interrogea juridiquement la mère Angélique. Il
insista sur la question de savoir s' il y avait une
communauté de solitaires. Elle lui exposa de
point en point comment la réunion avait été toute
successive, sans dessein arrêté, et toujours libre.
Ce M Daubray se conduisit d' ailleurs fort
poliment ; et à une réponse que lui fit la mère
Angélique : " en vérité, madame, vous dites vrai,
répliqua-t-il ; et si M Arnauld et ces autres
messieurs n' avaient pas tant d' esprit, on ne
parlerait pas tant d' eux, et on trouverait moins à
redire à ce qu' ils font. " l' interrogatoire terminé,
il lui demanda si elle voulait l' entendre relire
avant de le signer. Elle lui répondit qu' elle en
serait bien aise, puisqu' elle s' attendait à le voir
imprimé quelque jour, et qu' il y fallait regarder de
près. Et sur ce qu' il lui demandait d' où elle avait
cette crainte de voir imprimer
 

p107


l' interrogatoire, elle allégua ce qui s' était passé
du temps de M De Laubardemont. M Daubray répliqua
de bonne grâce : " oh ! Madame, pour qui me
prenez-vous ici ? Je ne suis pas Laubardemont, le
diable de Loudun. "
au sortir du monastère, et après s' être donné
l' honneur de saluer le duc de Luynes qui était
encore à Vaumurier, M Daubray alla aux trous
faire visite, selon l' ordre qu' il en avait reçu,
chez M De Bagnols, lequel, on l' a vu, était du
voyage ; il y passa la nuit, et, le lendemain matin,
il se rendit chez M De Bernières au Chesnai. Le
reste des enfants des écoles y étaient réunis au
nombre de vingt-trois ou vingt-quatre, sous
la conduite d' un maître de Port-Royal, M Walon
De Beaupuis. M Daubray et les deux commissaires
ses adjoints, loin d' y rien trouver à reprendre,
parurent plutôt édifiés de la bonne éducation et
discipline qu' ils y virent.
Nous donnerons plus loin, et à part, toute l' histoire
des petites écoles depuis leur premier dessein par
M De Saint-Cyran en 1637, leur organisation
complète à Paris en 1646, leur renvoi aux Champs
et leurs vicissitudes en 1650 et 1656, jusqu' à leur
ruine entière en 1660. On n' a donc pas à s' y
détourner ici.
 

p108


Telle fut en somme, et sans rien surfaire, ce qu' on a
appelé à Port-Royal la seconde dispersion des
solitaires, et la plus bénigne : la première
avait eu lieu en 1638 ; la plus violente nous attend
en 1661, -sans parler encore de celle qui, après
l' intervalle de la paix de l' église, rouvrit la
persécution en 1679, et qui fut la dernière.
On en était donc là à l' intérieur de Port-Royal,
et l' on s' attendait à de pires extrémités, comme à
l' éloignement des confesseurs et peut-être à la
dispersion des religieuses. Dans sa lettre du 6 avril
à la reine de Pologne, la mère Angélique disait :
" enfin la reine a commandé à l' assemblée du clergé
de nous pousser à bout, et leur a dit que c' étoit
sa propre affaire... etc. "
c' est alors, c' est dans cette arrière-scène de
Port-Royal de plus en plus obscurcie et désolée,
et que n' ont pas dû nous dérober les brillantes et
valeureuses excursions d' un soudain génie, c' est dans
le profond de l' autel qu' un jour, à l' improviste,
-le vendredi de la samaritaine, -le jour
précisément où l' on chante à l' introït de la messe
ces paroles du psaume lxxxv : " fac mecum signum
in bonum...
seigneur, faites éclater un prodige
en ma faveur, afin que mes ennemis le voient et
qu' ils soient confondus ; qu' ils voient, mon
Dieu, que vous m' avez secouru et que vous m' avez
consolé ; " -c' est ce jour-là que Dieu sort de son
secret, et qu' on entend, -qu' on entendit tout près
 

p109


de soi cette voix sainte et terrible ! ... le
miracle de la sainte-épine fut le coup de
tonnerre qui suspendit tout.
Comme il est loin de faire sur nous aujourd' hui le
même effet qu' il fit sur les intéressés et en général
sur les contemporains, nous nous bornerons d' abord à
écouter les témoins les plus fidèles. Dans ces lettres
de la mère Angélique où les provinciales sont à
peine mentionnées, le miracle tient une grande place.
Laissons parler cette humble et grande âme dans toute
sa simplicité :
" je sais, madame, écrivait-elle vers le commencement
de mai 1656 à la reine Marie De Gonzague, je sais
que la bonté de votre majesté pour nous lui a fait
prendre part à nos persécutions et penser à nous dans
ses plus grandes douleurs... etc. "
 

p111


cet attouchement par la relique avait eu lieu au
monastère de Paris le vendredi 24 mars, le jour même
où, après tous les autres solitaires, M
D' Andilly s' apprêtait à sortir le dernier du désert
Des Champs. La guérison avait mis quelque temps à
s' ébruiter, et ce n' était guère que trois semaines
après qu' avait commencé l' éclat.
On a une lettre de la soeur Jacqueline De
Sainte-Euphémie Pascal à Madame Périer, mère de
la miraculée , où toutes les circonstances de
l' attouchement avec les suites sont également
relatées, et encore plus précises. C' est à trois
heures de l' après-midi, heure finale de la
passion,
que la chose avait eu lieu par l' un des
instruments de la passion : " tous les enfants y
allèrent (à la relique) l' une après l' autre. Ma soeur
Flavie, leur maîtresse, voyant approcher Margot,
lui fit signe
 

p112


de faire toucher son oeil, et elle-même prit la
sainte relique et l' y appliqua sans réflexion... "
l' enfant, comme on voit, s' appelait Margot sans
façon avant le miracle ; elle s' appela Marguerite
après, et devint d' emblée une personne. Auprès des
saints du parti, désormais, elle ne comptera pas
moins que Blaise.
Bon gré, mal gré, il nous faut pourtant discuter
cette affaire, ou du moins l' éclaircir un peu. C' est
un contre-temps au plus fort et au plus beau des
provinciales , de rencontrer ainsi le miracle de
la sainte-épine. Les jansénistes y voyaient le
triomphe de leur cause ; j' y vois surtout
l' humiliation de l' esprit humain.
 

p113


Xii.
En fait, et à réduire les phénomènes mentionnés
(on me dispensera d' énumérer les plus répugnants) à
ce qu' ils peuvent signifier en bonne médecine, en
bonne pathologie, la petite Marguerite avait non pas
précisément une fistule, mais une tumeur
lacrymale causée par l' obstruction du canal des
larmes : quelques termes techniques sont absolument
nécessaires. De plus, cette obstruction était
évidemment incomplète , puisque, si
l' on pressait la tumeur, une partie de ce qu' elle
contenait sortait, comme cela se doit, par l' orifice
inférieur du canal. Les rapports anatomiques des
fosses nasales et de l' arrière-gorge avec le conduit
lacrymal permettent de rendre compte des divers
accidents, dont les
 

p114


chirurgiens du temps avaient l' air de s' étonner plus
qu' il n' était besoin. Rien ne prouve le moins du monde
qu' il y eût carie ; il y avait le conduit naturel
que bouchait un obstacle incomplet, et cet obstacle
cédait en partie si l' on pressait. De tels cas sont
assez simples. Il faut rabattre de tous ces
symptômes que grossit l' inexpérience, aussi bien que
de ces termes effrayants de la chirurgie d' alors,
appliquer le feu , comme qui dirait condamner au
feu. Il suffit que, d' une manière ou d' une autre,
le libre écoulement des larmes se rétablisse à
l' intérieur, pour que tous les désordres cessent
presque à l' instant même. Or, dans le cas présent,
qu' arriva-t-il ? La soeur Flavie, en prenant le
reliquaire et en l' appliquant sur la tumeur,
opéra-t-elle par la simple pression le dégorgement
complet du sac ? Cette pression, un peu énergique
peut-être et proportionnée à la ferveur, fut-elle
suffisante pour forcer l' obstacle et désobstruer,
une fois pour toutes, le canal ? Il n' y aurait rien
que d' assez naturel à le supposer. Quoi qu' il en
soit, on ne s' en aperçut pas dans le moment même.
La petite dit seulement à l' une de ses compagnes
qu' elle se sentait mieux ; et le soir, la soeur
Flavie remarqua que la tumeur, en effet, était
dégonflée. Quant au chirurgien Dalencé, il ne vit
l' enfant que le 31 mars, c' est-à-dire sept jours
après
, et il trouva le tout remis en bon état.
La cause du mal venant à cesser,
 

p115


les effets disparaissent très-vite, et chez les
enfants particulièrement. Il n' y eut en réalité pas
d' autre personne de l' art qui fut témoin plus
rapproché. Dalencé avait vu l' enfant deux mois
environ avant le 24, et il la revit sept
jours après
. Les autres témoignages n' arrivèrent
qu' en gros, à la suite, et en se réglant sur le
premier.
Tout ceci soit dit très-respectueusement et sans
vouloir blesser le genre humain, même le genre
humain janséniste, à l' endroit le plus tendre .
Gui Patin, peu crédule de sa nature, mais ici
très-chaudement disposé en faveur de Port-Royal
contre les jésuites, a exprimé au vif, et avec son
mordant habituel, le degré de confiance qu' il accorde
aux témoins et parrains de ce miracle ; en homme de
parti et en bon ennemi des loyolistes , il ne
demandait pas mieux d' ailleurs que de s' y prêter :
" ceux du Port-Royal ont ici fait publier un
miracle, qui est arrivé en leur maison, d' une fille de
onze ans, qui étoit là-dedans pensionnaire, laquelle
a été guérie d' une fistule lacrymale... etc. "
 

p116


combien de contemporains durent imiter en ceci
Gui Patin, et avoir l' air de donner les mains au
miracle, pour faire pièce au parti d' Escobar ! Les
jansénistes étaient de bonne foi ; plus d' un incrédule
servit de compère.
Cependant la certitude du miracle allait
s' affermissant. Du moment que les médecins les plus
autorisés témoignaient, comme ils le firent dans leur
certificat du 14 avril (jour du vendredi-saint),
qu' une telle guérison, selon eux, surpassait les
forces ordinaires de la nature,
il n' y avait pour
les gens de bonne volonté qu' à
 

p117


se précipiter du côté du mystère. La voix publique
s' était prononcée ; les informations se firent dans
les règles. M Du Saussai, vicaire général et
official de Paris, qui commençait la visite du
monastère avec d' assez douteuses intentions, dut les
modifier en présence de cette guérison qu' il
enregistra. Le 22 octobre 1656, M De Hodencq,
autre vicaire général, au nom du cardinal de Retz
alors errant, approuva solennellement le miracle
par une sentence, et un te deum fut célébré. Le
peuple du faubourg ne cessait d' affluer dans
l' église, en même temps que les moribonds de qualité
envoyaient demander le reliquaire. C' est ainsi que les
miracles et guérisons par la sainte-épine se
multiplièrent en peu de mois jusqu' au nombre de
quatorze, et ensuite jusqu' au nombre de quatre-vingts.
Quant au miracle primitif qui avait donné le signal,
il apparaît, au premier aspect, revêtu de tout ce
qui peut le rendre authentique historiquement. Il fut
censé avéré par tout ce qu' il y avait d' autorités
médicales et ecclésiastiques. Les jésuites
eux-mêmes pensèrent à l' interpréter plutôt qu' à le
nier, et ils en furent quittes, en définitive, pour
dire que c' était le démon qui l' avait fait. En 1728,
le pape Benoît Xiii le laissa citer sous ses
yeux, dans ses propres oeuvres (dans la continuation
 

p118


de ses homélies sur l' exode), pour prouver que
les miracles n' ont point cessé dans l' église.
Si Port-Royal, au plus fort de la persécution, parut
choisi de Dieu à dessein pour le lieu du miracle,
la famille de Pascal au sein de Port-Royal,
c' est-à-dire précisément celle du défenseur le plus
intrépide de la vérité opprimée, parut l' objet d' une
élection encore plus singulière et plus significative.
La soeur sainte-Euphémie crut pouvoir, en cette
occasion unique, se rappeler ses anciennes idées de
poésie, et recourir à ce talent de rimer par lequel
elle avait un moment émerveillé le monde et jouté,
tout enfant, avec M De Benserade : elle témoigna
sa reconnaissance à Dieu dans une pièce de vers qui
s' est conservée. Mais l' apostrophe sublime de la
xvie provinciale nous dispense, et même au besoin
nous interdirait, de rien citer de ces vers
parfaitement détestables.
Quant à Pascal, tout nous atteste l' impression
profonde et vraiment souveraine que produisit sur
lui l' événement à la fois solennel et domestique. On
a dit spirituellement qu' il ne put s' empêcher de le
considérer comme une attention de Dieu pour lui.
Ce fut
 

p119


seulement alors qu' il changea son cachet, et y mit
pour armes non pas un ciel (on s' y est
trompé), mais, ce qui est un peu moins beau, un
oeil au milieu d' une couronne d' épines, avec ce
mot de saint Paul : scio cui credidi, je sais
en qui j' ai foi. Il écrivit sur l' heure à
Mademoiselle De Roannès des lettres toutes remplies
de pensées sur les miracles ; il adressa à M De
Barcos une série de questions à ce sujet. Chose
singulière et assez pénible à dire ! Si le Pascal
des provinciales passa sans plus tarder au
Pascal des pensées , ce fut à l' occasion de cette
affaire qui nous répugne si fort aujourd' hui. Nous
tenons l' anneau qui joint directement l' un à l' autre.
Le livre des pensées , dans son inspiration
première, se greffa en plein sur le miracle de la
sainte-épine.
Non, il n' est pas vrai de prétendre, avec l' auteur
du discours sur les passions de l' amour , que
dans une grande âme tout est grand . Cela est bon
à dire en causant devant Corneille ou devant
M D' Andilly, mais non pas devant Dieu, non pas
même devant Du Guet ou La Bruyère.
M De Saci le savait bien, lui qui voyait surtout
dans l' événement extraordinaire un grand sujet
d' humilité et d' abaissement . Pascal converti
le savait de même, et il avait raison de le dire en
même temps qu' il le prouvait
 

p120


par son exemple ; mais c' était dans un sens autre
que celui qu' il se figurait.
Le principal et très-scabreux raisonnement de nos
amis les jansénistes, en cette occasion, consistait à
s' emparer du fait surnaturel qui les intéressait et
qu' ils ne mettaient pas même en question, à y voir
une sorte de miracle-modèle qui devait démontrer
tous ceux du passé, et à partir de là pour réfuter
avec un air d' évidence les athées et incrédules.
" M De Saci (nous apprend Fontaine), lorsqu' il
parloit sur cela avec ses amis, leur disoit que, si
l' on pouvoit douter de la justification de
Port-Royal par ce miracle et par les autres (qui
en étaient la répétition), il n' y auroit point
de vérité dans l' église que l' on ne pût obscurcir.
Il ne craignoit point de dire que, si ces miracles
ne concluoient point, il n' y en auroit point dont on
se pût servir contre l' esprit contentieux et
opiniâtre, et que tous ceux que Dieu a faits ou par
lui-même ou par ses serviteurs seroient aisément
éludés par les mêmes raisons... " ainsi pleine et
entière assimilation du présent miracle avec ceux qui
constituent les plus redoutables mystères de la foi ;
cet ex aequo est au fond de la pensée janséniste,
soit que Pascal la revête et la rehausse de plus de
mysticisme, soit que M De Choiseul nous la rende
tout uniment. à eux tous, sans moquerie
 

p121


et sans sourire, il est permis d' opposer, comme
seule digne réponse, la belle et ferme parole de
Montesquieu : " l' idée des faux miracles vient de
notre orgueil, qui nous fait croire que nous sommes un
objet assez important pour que l' être suprême renverse
pour nous toute la nature. C' est ce qui nous fait
regarder notre nation, notre ville, notre armée
(ajoutons notre couvent, notre Port-Royal )
comme plus chères à la divinité. Ainsi nous voulons
que Dieu soit un être partial..., qu' il entre dans
nos querelles aussi vivement que nous, et qu' il fasse
à tout moment des choses dont la plus petite
mettroit toute la terre en engourdissement. "
(mettre la terre en engourdissement , c' est une
autre manière de dire comme Pascal, étonner la
nature
.)
on a donné comme de Pascal, ou du moins on a
imprimé dans ses oeuvres une réponse au
rabat-joie des jansénistes (c' était le titre d' un
élégant écrit attribué au père Annat et destiné
à rabattre l' effet du miracle) ; mais il devient trop
clair, si on la parcourt, que cette réponse ,
qui parut en 1656, et pour laquelle Pascal
dut être consulté, n' est pas de lui. Hermant nous dit
( mémoires manuscrits) que l' ouvrage n' était pas
indigne de la réputation de M Le Maître. Il est à
croire aussi que M De Pontchâteau n' y resta pas
étranger ; car il s' était chargé spécialement de
rassembler toutes les pièces et tous les témoignages
qui se rapportaient à ces guérisons prétendues
miraculeuses, et même il
 

p122


prenait gaiement le titre de greffier de la
sainte-épine
que la mère Agnès lui avait donné.
On n' a pas ce dossier de M De Pontchâteau. Un
voyage qu' il fit peu après à Rome (il était grand
voyageur) dissipa ses bonnes dispositions, et il fut
quelque temps avant de revenir à la vie pénitente.
Je me garderai d' insister plus longtemps sur les
suites d' un épisode si considérable tout d' abord, et
dont l' influence, qu' on le sache bien, se retrouvera
en avançant dans toute l' histoire du jansénisme. Je
fais grâce de ce qui n' était que dévotions
domestiques, de la messe en musique célébrée chaque
année à Clermont le 24 mars, et de la prose qu' on y
chantait :
ô spina mirabilis,... etc.
Il y eut même le chapelet de la sainte-épine avec
une prière particulière à chaque grain, -avec des
versets particuliers pour chaque petit grain, et des
antiennes pour les gros. -ce qu' il importait de
signaler à notre moment de 1656, c' était le double
résultat imprévu de ce miracle de couvent, résultat
oratoire immortel dans les provinciales , résultat
politique et positif en ce que la reine, comme on l' a
indiqué, s' en trouva subitement arrêtée et adoucie.
Les jansénistes comparaient le dessein de Dieu en
cette occurrence, à ce qui éclata du temps de la
persécution de saint
 

p123


Athanase, quand le grand ermite saint Antoine vint
exprès à Alexandrie confirmer par des guérisons
merveilleuses la foi ébranlée, et à ce qui éclata
encore à Milan en faveur de saint Ambroise
persécuté, lorsqu' il lui fut révélé du ciel en quel
endroit se trouvaient les corps des martyrs saint
Gervais et saint Protais, et que ces corps trouvés
et transportés opérèrent d' abord la guérison d' un
aveugle : la persécution de l' impératrice Justine
n' en fut pas tout à fait éteinte, disent les
historiens, mais elle fut un peu ralentie et donna
quelque relâche. " vraisemblablement, écrit Racine,
la piété de la reine fut touchée de la protection
visible de Dieu sur ces religieuses. Cette sage
princesse commença à juger plus favorablement de leur
innocence. On ne parla plus de leur ôter leurs novices
ni leurs pensionnaires, et on leur laissa la liberté
d' en recevoir tout autant qu' elles voudroient. " le
désert même des Champs se repeupla peu à peu. C' est
vers ce temps (1657) que la grande mademoiselle y fit
cette visite royale dont il a été parlé ailleurs.
Il y a plus : le cardinal de Retz, qui avait quitté
Rome et l' Italie, et qui, sous un air d' Athanase,
commençait à mener par l' Allemagne et la Hollande
cette série d' obscures caravanes trop bien
circonstanciées par le fidèle Joly ; cet
archevêque, tout à la fois légitime et séditieux,
pensa à ses amis de Port-Royal, et donna ordre à
ses grands-vicaires d' instituer M Singlin comme
supérieur officiel des deux maisons. Les jansénistes
ont toujours gardé au cardinal de Retz une
grande reconnaissance de ses bons offices à leur
égard, et l' expression même de cette reconnaissance,
qui va
 

p124


jusqu' au naïf, suffirait au besoin pour les justifier
du soupçon d' être entrés en profonde complicité
politique avec lui. Quand ils parlent de la radiation
d' Arnauld en Sorbonne : qu' attendre, ajoutent-ils,
d' une société qui ne rougit point de chasser de son
sein le cardinal de Retz, son propre archevêque, l' un
des plus habiles théologiens ? ... théologien, à la
bonne heure ! Il l' était en effet, comme à d' autres
moments Cartésien ; il jouait à tous les jeux de son
temps ; mais nos bons amis ne disent pas le reste.
Dans les petites biographies en note qu' ils donnent de
lui, ils essayent de nous le montrer comme pénitent
dans ses dernières années et devenu fort
solitaire : il ne tiendrait qu' à nous de
prendre ce mot-là dans le sens rigoureux, si nous ne
savions de qui il s' agit. Ils font de même (moins
inexactement sans doute, mais non pas moins
improprement) pour Boileau, qu' ils nous représentent,
en vieillissant, devenu solitaire ; et en général
ils traduisent volontiers toute vieillesse de leurs
amis en solitude de désert et en pénitence janséniste.
C' est le moment peut-être de bien fixer les relations
de Retz et de port-royal, qui ont déjà été touchées
en passant. Cette petite diversion nous est bien
permise en sortant des ennuis que nous a causés la
sainte-épine. Petitot, s' emparant ici de plusieurs
passages des mémoires de Gui Joly, a noirci le
plus qu' il a pu le tableau, et y a broyé de la
politique. On ne saurait
 

p125


pourtant en découvrir de bien sérieuse à notre sens,
et le peu que nous avons vu, nous l' avons dit. Les
relations directes et mystérieuses des jansénistes et
de messieurs de port-royal, comme parti , avec le
cardinal de Retz, ne se nouèrent qu' à dater de son
emprisonnement, et surtout de sa fuite : il faut bien
distinguer ce second temps d' avec celui de la
fronde, et Joly reconnaît que le cardinal son maître
n' y eut pas du tout les mêmes amis. Une considération
d' influence et d' étiquette (ceci est curieux à
savoir) avait toujours contribué à retenir, à
entraver la liaison de Retz avec les jansénistes,
tant que le coadjuteur avait été libre et présent
de sa personne. J' ai sous les yeux une pièce
authentique et confidentielle, émanée de La Trappe,
où je lis ce passage : " l' abbé de Rancé se
ressouvint d' avoir ouï dire plusieurs fois à une des
personnes du monde les plus qualifiées (le cardinal de
Retz) que les jansénistes avoient voulu l' engager
dans leur parti, mais qu' ils lui imposoient une
condition
dont il n' avoit pu s' accommoder, qui
étoit que, quand il seroit question de prendre des
résolutions, sa qualité ne seroit point
considérée, et qu' il n' auroit parmi eux sa
voix que comme un autre
. " cette confidence ne
peut se rapporter qu' au temps où Rancé voyait
beaucoup Retz, et où celui-ci n' avait pas encore
par-devers lui toute l' autorité d' un archevêque
titulaire, en un mot au temps de la vraie fronde. On
reconnaît là le coin de républicanisme et de
presbytérianisme primitif, particulier aux fils de
Saint-Cyran. De plus politiques n' auraient point
fait à l' avance une pareille condition de nature
repoussante au puissant allié qui s' offrait, et
ils se seraient contentés de le neutraliser dans
 

p126


l' occasion. Nos roides et raisonneurs amis n' en
étaient pas à ce degré de pratique. Mais dès qu' il
fallut écrire, faire feu de leur plume pour un
captif, pour un absent et un persécuté, oh ! Alors
c' était leur vrai terrain, et ils ne demeurèrent pas
en arrière. Dans cette suite d' efforts habilement
concertés que tentèrent le peu d' anciens amis
restés fidèles et les nouveaux alliés
ecclésiastiques de Retz, pour lui faire emporter
comme de vive force l' archevêché de Paris à la
mort de son oncle, port-royal se retrouve et
s' entrevoit à tout instant pour les écritures, les
mandements, les monitions des grands-vicaires :
presque toutes ces pièces très-bien écrites , dit
Joly, venaient de messieurs de port-royal. L' évêque
de Châlons Vialart, très-lié avec notre monastère
et l' un des défenseurs d' Arnauld en Sorbonne,
faisait le rôle d' un intermédiaire actif entre le
vagabond archevêque et ses ouailles opiniâtres. Le
président de Bellièvre lui-même était un des pivots
les plus assurés dans cette tentative, qui, après
tout, servait le droit, et qui allait à sauver de
l' anarchie et de la servilité au Mazarin et à la
cour l' église métropole de Paris. Par malheur
Retz n' en était pas digne. Il s' abandonna
lâchement , osons répéter ce mot avec Joly, et il
abandonna ses amis, n' ayant plus à coeur que de
s' acoquiner à son aise pour le reste de cette
farce qu' on appelle la vie
. Pendant qu' échappé
de Rome en ces années 1656-1658, il courait les
auberges d' Allemagne, de Brabant et de Hollande,
s' y enfonçant dans d' ignobles plaisirs, ceux qui
avaient meilleure opinion de lui l' exhortaient à
tenir ferme pour son droit : " l' évêque de Châlons lui
écrivit et lui fit écrire de belles lettres par
messieurs de port-royal, dans lesquelles ils lui
proposoient les
 

p127


exemples des saints évêques qui s' étoient cachés dans
les déserts et dans les cavernes au temps de la
persécution ; ce qui lui fit former le dessein frivole
et chimérique de se cacher aussi, dans le dessein de
se faire une grande réputation dans le monde en
suivant l' exemple de ces grands hommes, quoique dans
son coeur il ne se proposât de se tenir caché qe
d' une manière et dans un esprit tout à fait
différents. " Joly ajoute encore qu' au moment de ses
plus basses crapules, Retz comparait sa retraite
dans les hôtelleries à celle des anciens anachorètes
dans les déserts : il caressait Annette ou
Nanon , et se posait en Athanase.
Pendant ce temps-là on recherchait ses amis à Paris.
Je tirerai des mémoires manuscrits de
M Hermant le récit détaillé de quelques scènes qui
donnent bien idée des poursuites et du zèle des
limiers de justice en défaut. On y voit figurer
M De Saint-Gilles qui, l' année suivante, se fera
l' agent direct des jansénistes auprès de Retz et
l' ira visiter en Hollande. était-il déjà mêlé
dans les impressions d' écrits pour ce cardinal, à
cette date de 1657, c' est-à-dire avant le
voyage ? Ou bien, comme il arrive si souvent, les
accusations et les poursuites dont il fut l' objet lui
donnèrent-elles l' idée de les justifier en tout et de
les mériter ? Quoi qu' on en pense, je laisse parler
le scrupuleux chroniqueur M Hermant, qui nous
représente au vrai les coulisses du jansénisme, tout
en croyant ne nus en découvrir que le sanctuaire :
" M Taignier, dit-il, docteur en théologie de la
faculté de Paris, et M Baudry D' Asson De
Saint-Gilles, qui étoient tous deux fort exacts à
marquer les événements de l' église, firent deux
voyages en ce temps-ci (1657) : ... etc. "
 

p130


j' ai tenu à laisser subsister ce curieux chapitre
dans toute l' étendue de sa physionomie. On y voit
sensiblement, entre autres choses, l' importance
qu' attachait la cour à rechercher tout ce qui venait
du cardinal de Retz, et aussi le soin particulier
que prenaient les jansénistes de se blanchir à cet
endroit. Ce qui est bien certain, c' est qu' un an
environ après cette aventure, M De Saint-Gilles
passait en Hollande pour lier directement partie
avec le cardinal de Retz :
" le cardinal étant allé à Rotterdam, dit Gui Joly,
un nommé Saint-Gilles le fut trouver de la part des
jansénistes,... etc. "
 

p131


Saint-Gilles s' en retourna en France sans obtenir
du cardinal autre chose qu' un chiffre (pour
correspondre), qui était la conclusion ordinaire des
négociations qui se faisaient avec lui
. -on a,
dans ces différents textes, la mesure bien précise de
la liaison de Retz et des jansénistes. Ces derniers,
tout négligés qu' ils étaient, ne continuèrent pas
moins de lui prêter leur plume, et de le faire parler
jusqu' au bout dans le plus digne langage
métropolitain : " je ne sais si vous avez eu
connoissance en votre solitude, écrivait le jeune
Racine à l' abbé Le Vasseur (5 septembre 1660), de
quelques lettres qui font un étrange bruit. C' est de
m le cardinal de Retz. Je les ai vues, mais c' étoit
en des mains dont je ne pouvois pas les tirer. Jamais
on n' a rien vu de plus beau, à ce qu' on dit. " tout
cela se termina donc par des phrases. Celles-ci du
moins avaient assez grand air, et sauvaient aux yeux
du public la misère du fond. Grâce aux jansénistes, le
cardinal de Retz eut, comme archevêque, son chant
du cygne
.
Marguerite Périer, l' objet du miracle de la
sainte-épine, vécut de longues années retirée à
Clermont au
 

p132


sein de sa famille, dont elle resta la dernière ; elle
ne se maria point, et c' est bien d' elle que Pascal
aurait pu dire avec raison ce qui a paru exagéré par
rapport à la soeur de Marguerite, que c' eût été une
sorte de déicide en sa personne que le mariage.
Elle demeura ainsi dans le dix-huitième siècle comme
un témoin des grandes choses du dix-septième,
conservant religieusement les papiers de sa famille
et enregistrant la mémoire des saints. Elle ne mourut
qu' en avril 1733, à l' âge de quatre-vingt-sept ans.
Avec le souvenir vivant de la grande époque de
port-royal, se transmit par elle l' exemple le plus
contagieux ; elle est comme un lien trop réel entre
le moment de Pascal et celui du diacre Pâris. " elle
a vécu jusqu' en 1733, ne manquent pas de remarquer
les chroniqueurs jansénistes, par un effet de la
providence qui l' a conservée jusqu' à cette année,
pour être elle-même témoin d' un grand nombre de
nouveaux miracles que Dieu a opérés par l' opération
d' un saint diacre. " cette idée en effet, que
port-royal, et tout ce qui y avait rapport, méritait
d' être le théâtre et l' objet manifeste de faveurs
surnaturelles, s' entretint continuellement depuis le
miracle de la sainte-épine, et, redoublant à chaque
persécution,
 

p133


contribua fort à exciter enfin le scandale des
convulsions. Du sein de la gloire des
provinciales , c' est une perspective fâcheuse
qui nous est ouverte. Le mal caduc est au bout.
Et pendant que Marguerite Périer mourait ainsi dans
la plénitude de ses facultés et dans les conséquences
extrêmes de sa foi, louant Dieu d' avoir commencé
par elle
des prodiges qu' elle acceptait en
aveugle, sans en voir l' excès déshonorant ; pendant
qu' elle trouvait tout simple d' avoir près de son lit
le portrait du diacre Pâris (ô honte ! ) en regard
peut-être de celui de Pascal, il y avait à Clermont
le plus éloquent et le plus accommodant évêque,
l' orateur doué entre tous de la veine la plus riche
et la plus abondante dont ait joui la parole
française, l' aimable et brillant Massillon. Il
coupa court aux tracasseries d' un curé fanatique qui
s' était avisé d' inquiéter la pieuse demoiselle au lit
de mort sur l' article de la bulle, et il envoya près
d' elle un vicaire pour lui porter sans conditions les
sacrements ; il n' était pas de ceux dont la constance
est si rigide. Sa foi même, dit-on, s' était
tempérée à temps ; elle n' avait pas creusé (tant s' en
faut) jusqu' au fanatisme. On se rappelle qu' il avait
eu la condescendance de donner un certificat de vie
et moeurs
, comme on disait, au cardinal Dubois.
Les jansénistes, qui ne lui ont pas su assez de gré de
son bon procédé envers Marguerite Périer, ont
recueilli sur son compte des anecdotes dont
quelques-unes ne laissent pas d' être piquantes.
M D' étemare, à qui on les doit d' original,
était, après tout, un homme de beaucoup d' esprit et
 

p134


bien informé. En faisant la part des exagérations, il
en résulte assez clairement que Massillon, jeune et
dans l' oratoire, avait eu une veine de ferveur qui
plus tard s' était fort calmée ; son talent naturel,
comme il arrive à tant de grands talents, était resté
chez lui assez indépendant du fond de l' inspiration
même. Si le père Massillon, du temps qu' il était à
Saint-Honoré, avait paru bien humble et occupé
uniquement de l' éternité, l' évêque vieillissant
semblait avoir légèrement oublié son sermon sur le
petit nombre des élus. Aux années où il prêchait
devant la cour, il disait à quelqu' un qui lui
parlait de ses sermons : " quand on approche
de cette avenue de Versailles, on sent un air
amollissant. " cet air avait fini par agir sur son
éloquence même, et, prélat, il en avait aussi
emporté quelque chose. Il vivait riche, mondain,
très-poli, ne fuyant nullement la compagnie des
personnes du sexe, et ne s' interdisant pas les
honnêtes divertissements de la société. On raconte
qu' un jour de grande fête, au sortir du dîner, le
prélat étant à jouer avec des dames, après que le jeu
eut duré assez longtemps, quelqu' un fit remarquer
que c' en était assez pour un jour de grande
fête, et qu' il fallait donner quelque chose à
l' édification. L' évêque alla sur-le-champ chercher un
de ses sermons et le lut. Alors une de ces dames lui
dit que, si elle avait fait un pareil écrit, elle
serait une sainte ;
 

p135


mais l' auteur, en moraliste avisé, répondit qu' il
y a un pont bien large de l' esprit au coeur
.
Sur quoi un père de l' oratoire, qui était dans un
coin, ajouta : et il y a bien quatre arches de ce
pont de rompues
. -l' anecdote est assez
agréable ; elle ouvre un jour sur Massillon. Les
jansénistes la racontent en se signant d' horreur :
moi, je me contente de l' opposer comme un sourire à
ce qui chez eux, dans ce chapitre, a pu paraître d' une
superstition vraiment rebutante et sombre.
 

p136


Xiii.
Nous profiterons du répit qui nous est accordé
jusqu' en 1660, pour insister et discourir à fond sur
les conséquences des provinciales . Il serait trop
long et vraiment accablant de donner la suite des
jugements à leur louange. La liste s' ouvrirait pas
dix passages du plus spirituel et du plus charmant de
nos jansénistes-amateurs, c' est nommer Madame De
Sévigné. On se contentera d' indiquer sa lettre du
15 janvier 1690, où, sous la forme d' un brusque et
piquant dialogue qui aurait eu lieu à un dîner chez
M De Lamoignon, elle nous rend le jugement du plus
grave, du plus ingénieux et du plus mordant des
jansénistes-amateurs ; c' est nommer Boileau. Les
souvenirs de ces passages reviendront en leur lieu,
lorsque nous traiterons des relations entre
port-royal et ces deux brillants esprits.
 

p137


" Despréaux, écrit Madame De Sévigné, soutint les
anciens à la réserve d' un seul moderne qui
surpassoit à son goût, et les vieux et les
nouveaux. " ainsi Boileau se trouvait tout à fait
d' accord avec Perrault sur un point, un seul point,
de la fameuse dispute : Pascal faisait ce miracle,
avant qu' Arnauld les réconciliât. On a souvent cité
cette anecdote racontée par Voltaire : " l' évêque
de Luçon, fils du célèbre Bussi, m' a dit qu' ayant
demandé à M De Meaux quel ouvrage il eût mieux
aimé avoir fait, s' il n' avait pas fait les siens,
Bossuet lui répondit : les lettres
provinciales
. " voilà ce qu' on peut appeler des
couronnes.
Tous les grands écrivains survenants ont à leur tour
ratifié ce renom des provinciales , soit par des
éloges directs, soit par des ressouvenirs évidents.
La Bruyère, qui travaille à imiter Montaigne et
qui y fait merveille, a échoué pour Pascal dans ses
dialogues du quiétisme ; il a mieux réussi par
onuphre . Montesquieu, débutant aussi par des
lettres moqueuses, y parle du jansénisme en des termes
qui célèbrent à leur manière le triomphe et le
prestige des premières petites lettres :
" j' ai ouï raconter du roi (Louis Xiv) des choses
qui tiennent du prodige, et je ne doute pas que tu ne
balances à les croire... etc. "
 

p138


ce fut, en effet, un des résultats des
provinciales de faire passer les jansénistes pour
les plus habiles gens du monde , pour des gens de
ressources qui ont parmi eux de toutes sortes
d' esprits
, et qui font usage des uns ou des
autres selon l' occasion. Le génie de Pascal, avec
ce je ne sais quoi d' invincible et d' invisible qui
s' y rattachait dans l' opinion, se reversa sur tout le
parti confusément, et les jansénistes furent
dorénavant tenus pour beaucoup plus malins qu' ils
n' étaient en réalité.
Après La Bruyère, après Montesquieu,
Jean-Jacques n' a pas rendu un moindre hommage aux
provinciales par l' étude profonde et par la
reproduction qu' il sut faire de cette dialectique
nerveuse et passionnée, particulièrement dans sa
lettre à l' archevêque de Paris. -de nos jours, les
derniers excellents écrivains polémiques en prose,
les plus nerveux et les plus fins à l' attaque et à
la défense, les plus craints de leurs ennemis, et
trop tôt ravis à leurs admirateurs encore plus qu' à
leur cause, peuvent être qualifiés les disciples
en droite ligne du Pascal des provinciales ,
-Paul-Louis Courier et Carrel.
Si l' on sort des aperçus, les conséquences des
provinciales , quant au fond, sont si
considérables, qu' il est besoin de division pour les
suivre et les étudier. Je
 

p139


les distinguerai en deux ordres : 1 conséquences
théologiques, et 2 conséquences morales.
Par conséquences théologiques , j' entends tout
l' effet qu' eurent les provinciales au sein de
l' église, auprès des chrétiens, auprès des puissances
ecclésiastiques, et j' y joindrai les réfutations
qu' on essaya d' y opposer du point de vue théologique
et religieux.
Par conséquences morales , j' entends leur effet
dans le monde, sur les esprits libres, sur la morale
des honnêtes gens. -ce chapitre tout entier et le
suivant seront consacrés aux premières, c' est-à-dire
aux conséquences théologiques.
En même temps que les rieurs accueillaient si
gaiement les premières lettres contre la morale des
jésuites, les curés de Rouen et de Paris ne
songeaient pas à en rire ; et ces hommes
respectables s' étonnaient, s' indignaient, et prenaient
la chose au plus grave. Ceux de Rouen donnèrent le
signal ; l' un d' eux, le curé de Saint-Maclou, tonna
en chaire, et, la polémique s' étant engagée par
suite de ce sermon, ses confrères vinrent à son
aide ; ils s' assemblèrent, nommèrent une commission
à l' effet de vérifier les citations des
provinciales , et, stupéfaits d' y trouver
tant d' exactitude, ils adressèrent, dès le 28 août
1656, une requête à leur archevêque, M De Harlai,
pour qu' il condamnât les mauvaises maximes, et
nommément certaines propositions qu' ils avaient
extraites.
 

p140


L' archevêque renvoya l' affaire à l' assemblée
générale du clergé qui se tenait à Paris. Sur ce,
les curés de Paris, priés par leurs confrères de
Rouen de les assister de leurs conseils, les
imitèrent, vérifièrent à leur tour les propositions
de morale relâchée (c' est alors qu' on réimprima pour
plus de commodité escobar comme pièce du procès),
et en demandèrent la condamnation au grand-vicaire de
l' archevêque d' abord, puis à l' assemblée du clergé.
Cette assemblée, si contraire qu' elle fût pour le
moment aux jansénistes, ne put éluder tout à fait
une requête si imposante, appuyée de presque tout le
second ordre du clergé tant de Paris que de Rouen,
auquel s' étaient joints nombre de curés d' autres
villes considérables du royaume. Comme elle était
sur le point de se séparer, elle ne fit que nommer
une commission pour examiner ou enterrer la
requête ; et elle décida, par voie de satisfaction
indirecte, de faire imprimer à ses frais les
instructions de Charles Borromée sur la
pénitence
, comme étant la règle en pareille
matière. Voilà donc la majorité des curés qui se
déclare pour port-royal dans cette affaire, comme
alors la majorité des évêques était plutôt contre.
Ce sont les instincts et les alliances naturelles
qui se dessinent.
De même qu' on eut, dans la fronde politique de
 

p141


1648-1652, un éclair du 89 politique, ici l' on a,
dans la fronde ecclésiastique de 1656, un éclair
avant-coureur du 89 ecclésiastique, et de ce
qu' opéreront, aux jours de la constituante, les
Camus et les Grégoire.
Cependant un jésuite mal avisé, le père Pirot, ayant
publié en 1657 l' apologie pour les casuistes contre
les calomnies des jansénistes
, cette apologie,
qui se débitait à Paris en plein collége de
Clermont, excita un redoublement de scandale. On
peut juger du ton général de cet écrit par la façon
burlesque dont il y est parlé de Pascal, qu' on ne
désignait encore que comme le secrétaire de
port-royal
:
" que si je ne considérois que sa personne et ceux
qui l' emploient pour railler, dit l' auteur de
l' apologie , je le mépriserois avec ses
bouffonneries,... etc. "
 

p142


qu' attendre d' un écrivain qui entre en lice avec de
telles armes ? Les jésuites auraient bien voulu
désavouer le maladroit ami, ce nouveau père Garasse.
La faculté de théologie le censura (juillet 1658).
Les curés de Paris, pendant le temps que durèrent
les délibérations de la faculté, firent paraître
plusieurs écrits en réponse à ceux qu' opposaient
incessamment les adversaires. Ces écrits des curés
étaient concertés avec messieurs de port-royal et
même rédigés par eux, par Arnauld, par Nicole, par
Hermant : Pascal prit part à tous. Le second de ces
factums est de lui seul ; il le fit en un jour. Le
cinquième est tout de lui encore, et il s' en
ressentait légitimement auteur et père, au point de
regarder cet écrit comme le meilleur qu' il eût
fait
. Ce qu' on peut dire avec vérité, c' est que
l' argumentation en est profondément habile et même
perfide. Pascal y joue de sa plus savante escrime,
en se couvrant tant qu' il peut du ton de prône des
curés. Et que lui importe le ton, pourvu qu' il
continue son duel à mort avec " la plus puissante
compagnie et la plus nombreuse de l' église, qui
gouverne les consciences presque de tous les grands,
liguée et acharnée à soutenir les plus horribles
maximes qui aient jamais fait gémir l' église ? " le
plus fin de ce cinquième factum,
 

p143


c' est un parallèle détaillé entre les calvinistes et
les jésuites, lequel se termine en accordant à
ceux-ci, tout bien considéré, la préférence, parce
que du moins ils ont gardé l' unité. Le Pascal se
retrouve à ce coup-là.
Le sixième écrit, signé des mêmes curés (24 juillet
1658), l' est bien mieux de Pascal encore par une
éloquente invective qui fait exactement l' effet d' un
passage des provinciales égaré dans ces
factums. Les jésuites, pressés sur cette
malencontreuse apologie d' un des leurs, avaient
publié, sous le titre de sentiments des
jésuites
..., une justification ambiguë, pour dire
qu' ils n' approuvaient pas l' apologie , et qu' ils
ne prenaient intérêt ni à défendre ni à combattre
aucune de ces opinions arbitraires . Sur quoi
Pascal, comme si nous l' entendions en personne,
s' écrie :
" quoi ! Mes pères, toute l' église est en rumeur dans
la dispute présente... etc. "
 

p144


Pascal, se mettant à la place des curés, n' a
nullement grossi l' affaire en disant que toute
l' église de France était d' un côté, et
l' apologie des casuistes de l' autre. On ne
saurait aujourd' hui se faire idée de l' émoi du
monde ecclésiastique à ce propos ; les mandements
des évêques pleuvaient de toutes parts pour flétrir
ces maximes relâchées qu' un imprudent et un brouillon
venait d' essayer de défendre ; et ce n' était pas
seulement des évêques favorables aux jansénistes que
partaient les anathèmes, c' était de tous ceux qui
avaient à coeur la régularité. On citait entre autres
l' évêque de Cahors, Alain De Solminihac, un
modèle évangélique, et qui passait pour un saint à
canoniser comme M Gault, comme Pavillon. Ce
prélat exemplaire étant venu à mourir en 1659, au
milieu de la querelle, il recommanda sur son lit de
mort de dire à ses confrères les évêques qu' il
considérait les jésuites comme le fléau et la
ruine de l' église
. Le mot courut, l' histoire
ecclésiastique du temps l' a enregistré ; et
M De Solminihac, qui
 

p145


n' avait d' ailleurs rien de janséniste, eut place au
nécrologe .
Tout ce respectable monde avait pris sans s' en
douter une dose des provinciales , et elle opérait.
La traduction que fit Nicole des provinciales
en latin sous le nom quelque peu flamand de
Wendrock (1658), et les dissertations théologiques
qu' il y ajouta, eurent dans le même public, alors si
considérable, un succès peut-être supérieur, je suis
fâché de le dire, à celui des simples lettres
volantes. On assure que Nicole avait relu plusieurs
fois Térence avant de la commencer ; c' était du
moins comprendre la difficulté en homme d' esprit.
Cette traduction popularisa véritablement le
victorieux pamphlet en Europe. Les universités des
Pays-Bas et les savants en us de toute langue
purent dorénavant goûter à leur manière, et sous une
forme un peu plus compacte, ce qui avait si fort
charmé Madame De Sablé. Aussi les attaques contre
le Montalte doublé de Wendrock en vinrent-elles
aux dernières extrémités. Déjà des condamnations
officielles s' étaient essayées en plus d' un lieu. Le
18 octobre 1657, on avait vu à Paris, avec
indignation, le placard de la congrégation romaine
de l' index contre les provinciales , où
elles étaient toutes nommées en particulier. Dans les
premiers jours de mars de la même année, la
gazette (n 30) avait donné la nouvelle que le
parlement d' Aix venait de déclarer diffamatoires,
calomnieuses et pernicieuses les dix-sept lettres,
et ordonné " qu' elles
 

p146


seroient brûlées par l' exécuteur de haute-justice sur
le pilori de la place des prêcheurs de cette ville. "
ce que la gazette ne disait pas, c' est que les
mêmes magistrats provençaux qui condamnaient
publiquement au feu les petites lettres en faisaient
tellement cas en leur particulier, et avaient
tellement peine à en sacrifier un seul exemplaire,
qu' ils ne donnèrent à brûler, assure-t-on, qu' un
almanach ; on ne sacrifia qu' une biche à la
place d' Iphigénie. Quand wendrock eut paru,
les jésuites entreprirent (1659) d' arracher une
semblable condamnation au parlement de Bordeaux ;
mais la magistrature ayant jugé utile de consulter
la faculté de théologie du lieu, celle-ci répondit
(1660) en déclarant le livre exempt d' hérésie. On la
punit en obtenant un ordre du roi qui suspendit
pendant quelque temps les professeurs. Cependant le
grand coup se préparait au centre. Messieurs Le
Tellier et De La Vrillière (Phelyppeaux),
passant à Bordeaux au retour de leur voyage à
 

p147


Saint-Jean-De-Luz, avaient dit au premier
président de ce parlement que le roi était décidé
à faire examiner le livre par des évêques. Le 7
septembre, en effet, les prélats et théologiens
nommés commissaires rendirent leur jugement. Après
avoir diligemment examiné le livre, disaient-ils,
ils certifiaient :
" que les hérésies de Jansénius condamnées par
l' église étoient soutenues et défendues, tant dans
les lettres de Louis Montalte et dans les
notes de Guillaume Wendrock que dans les
disquisitions adjointes de Paul
Irénée ; ... etc. "
le maître des requêtes Balthazard, commissaire
délégué à cet effet, fit son rapport au conseil du
roi ; après quoi sa majesté étant en son conseil
ordonna " que ledit livre intitulé :
Ludovici
Montaltii, etc., seroit remis par devers le
sieur Daubray, lieutenant civil au châtelet de
Paris, pour, à la diligence du procureur du roi,
le faire lacérer et brûler à la croix-du-tiroir
par les mains de l' exécuteur de la haute-justice, "
-par les mains du bourreau , répète
agréablement M De Maistre. Cet arrêt du 23
septembre 1660 est signé Phelyppeaux. Goujet
(vie de Nicole) a dit que M
Phelyppeaux,
 

p148


Chancelier
, eut beaucoup de peine à signer
cet arrêt, et qu' il fallut un commandement exprès du
roi pour l' y décider. Il y a là quelque confusion.
Le secrétaire d' état Phelyppeaux signa
couramment ; mais l' arrêt ayant été porté au
procureur du roi au châtelet sans être scellé,
celui-ci exigea que la formalité d' usage fût
remplie ; c' est alors que le chancelier (Seguier),
tout ami qu' il était des jésuites, fit de grandes
difficultés, dit-on, avant d' y apposer le sceau,
craignant que cet acte violent n' allât contre le but.
Pourtant, sur le commandement exprès du roi et de la
reine, il scella l' arrêt le 1 er jour d' octobre ; le
lieutenant civil rendit la sentence le 8 du même
mois, et le 14 l' arrêt fut exécuté.
Ce qu' on ne saurait trop remarquer dans cette suite
diverse de conséquences, c' est que d' une part, comme
on voit, les provinciales sont censurées, mises à
l' index à Rome, brûlées à Paris, et que d' autre
part leurs conclusions triomphent irrésistiblement,
et qu' elles triomphent, non-seulement dans le public,
mais au sein des pouvoirs de l' état ; que les
maximes des casuistes jésuites dénoncés par elles sont
incriminées par les curés en corps, censurées par la
Sorbonne elle-même, condamnées par plusieurs papes,
et avec une singulière énumération par Innocent Xi
en 1679 ; et que finalement l' assemblée du clergé
de France de 1700, reprenant un dessein interrompu
de l' assemblée de 1682, qualifie et flétrit à
l' unanimité, par l' organe de Bossuet, l' oracle
gallican, les propositions capitales de la morale
 

p149


relâchée. De ce côté, pour Pascal, le gain de cause
est assez complet, ce semble, et il suffirait
d' entendre les tempêtes de M De Maistre à ce
propos pour n' en pas douter.
Il est vrai que cette assemblée de 1700, en
atteignant aussi quelques propositions du dogme
janséniste, fit et voulut faire oeuvre de juste
milieu ; mais le plus fort coup, et qui eut tout son
retentissement, fut celui qui frappait sur la morale
relâchée. C' est alors que Bossuet, au moment où il
provoquait la censure de l' assemblée en ce sens,
s' avança jusqu' à dire : " si, contre toute
vraisemblance, et par des considérations que je ne
veux ni supposer ni admettre, l' assemblée se
refusoit à prononcer un jugement digne de l' église
gallicane, seul j' élèverois la voix dans un si
pressant danger ; seul je révélerois à toute la
terre une si honteuse prévarication ; seul je
publierois la censure de tant d' erreurs
monstrueuses. " -c' est-à-dire, seul je reprendrais
et pousserais l' oeuvre des provinciales , en
vigilant évêque que je suis.
Ainsi le pur dogme janséniste échoue ; cette haute
reprise de l' idée de grâce au pied de saint Augustin
et de saint Paul n' est pas agréée, et un vague
nuage de semi-pélagianisme (comme diraient les
nôtres), ou tout au moins une rédaction prudente,
enveloppe et sauve les embarras de l' église
catholique gallicane, qui se sent comme pressée à cet
endroit entre Calvin, d' une part, et le bon sens
déjà philosophique, de l' autre. Mais la réforme
de port-royal dans la pénitence est généralement
admise ; mais surtout la dénonciation morale
 

p150


contre les casuistes ennemis obtient son plein
effet ; les ordures des casuistes , comme les
appelle encore Bossuet, sont rejetées hors du
temple ; les étables d' Augias sont vidées. à
Pascal remonte la gloire de ce travail d' Hercule.
On peut dire que dans ce grand procès de la morale
chrétienne gallicane, qui, gagné du premier jour, ne
se jugea en dernier ressort qu' en 1700, si Bossuet
tint finalement la balance, c' était Pascal qui avait
apporté le glaive.
Je ne suivrai pas la série des attaques directes de
port-royal contre les jésuites, dans les nombreux
volumes intitulés : la morale des jésuites
extraite fidèlement de leurs livres
(1667), la
morale pratique des jésuites
(1669-1694), etc.,
etc., qu' empilèrent successivement le docteur
Perrault, Varet, Pontchâteau, Arnauld, Nicole.
Après la victoire décisive des provinciales , cela
me fait l' effet du gros train et des fourgons qui, en
traversant le champ de bataille, achèvent les blessés
et broient sous leurs roues les morts. Je crois bien
que ces volumes ont été grandement utiles au parti
qui les publiait ; il est en toute matière des esprits
lents et communs qui ne saisissent un résultat qu' à
la seconde et à la troisième rédaction, et qui ont
besoin qu' on s' appesantisse : il faut bien leur donner
le temps d' arriver. D' ailleurs ce qui nous paraît
aujourd' hui une suite d' avanies à des vaincus,
n' était que représailles quand le père La Chaise
régnait encore.
 

p151


Mais ces livres manquent par trop aussi d' esprit et
d' équité, ou tout au moins de malice intelligente ;
ils me dégoûtent et m' ennuient, à n' en pouvoir
parler. Que vous dirai-je ? Il y eut la queue de
Pascal, comme il y a eu la queue de Voltaire.
Pascal, si vous voulez, c' est le Paul-Louis
Courier du temps en original ; ce tas de volumes
communs et copiés, de compilation polémique, c' est
exactement sous Louis Xiv le mauvais
constitutionnel de la restauration, accueillant
tout, croyant tout. Ou encore, pour épuiser les
comparaisons qui rendent ma pensée, ils ressemblent
à ces grossiers pamphlets qu' au dix-huitième siècle
les encyclopédistes mettaient sous le nom de Fréret,
de Du Marsais ou de Mirabaud. Chaque parti en
campagne traîne de ces grosses machines après lui.
Bien que Louis Xiv eût défendu de nommer personne
dans la condamnation que fit l' assemblée de 1700
des propositions de la morale relâchée , on savait
assez depuis longtemps de qui l' on entendait parler,
dès qu' on prononçait ce mot. Aussi, l' idée étant
condamnée, réprouvée, haïe du grand nombre, on en
vint au corps même en qui on la personnifiait, et les
jésuites en France durent périr.
Montesquieu a dit, dans une pensée où vibre un
perçant écho de celle de Pascal : " j' ai peur des
jésuites. Si j' offense quelque grand, il m' oubliera,
je
 

p152


l' oublierai ; je passerai dans une autre province,
dans un autre royaume ; mais si j' offense les
jésuites à Rome, je les trouverai à Paris, partout
ils m' environnent : la coutume qu' ils ont de
s' écrire sans cesse entretient leurs inimitiés... "
quand c' était là l' opinion des philosophes
indifférents ; quand l' opinion du clergé modéré
était celle que nous avons entendue gronder par
la voix de Bossuet ; quand, de plus, une si grande
partie de la magistrature était passionnée par le
jansénisme dans le même sens, il était difficile
que la destruction des jésuites en France ne
s' ensuivît pas : elle fut consommée en 1764. Ce qui
se passa vers le même temps en d' autres pays sort de
notre horizon ; il y eut écroulement à la fois de
toutes parts.
L' ordre des jésuites n' a pas tant vécu qu' on le
croit. Né et mis au monde en 1540, il est blessé à
mort en 1656, à l' âge de cent seize ans (ce qui est
peu pour un ordre). Il cache sa blessure du mieux
qu' il peut, et serre sa ceinture. Il a même l' air
d' être revenu en pleine vie sur la fin de Louis
Xiv. Fausse guérison ! Apparence menteuse ! L' agonie
est au dedans. Elle dure cent huit ans, presque
autant que sa vie même ; il succombe en 1764. Depuis,
les jésuites vont, viennent, reviennent, intriguent,
nuisent, ou même cherchent
 

p153


à bien faire, ils ne vivent pas... ed era morto .
Si l' on veut m' alléguer leur prospérité persistante
en certains pays, les maisons qu' ils fondent, les
colléges qu' ils bâtissent, je répondrai d' un mot par
une similitude : on a vu des hommes d' un vrai génie,
qui, après avoir eu une attaque d' apoplexie
foudroyante, paraissent revenir à la vie, qui
donnent des signes toujours d' une grande activité
physique, et même d' une certaine finesse qui a
survécu. Mais le génie, où est-il ? Mais les vraies
affaires, les leur confie-t-on ? Un homme de génie
qui a eu une attaque d' apoplexie, et qui n' est plus
qu' un homme d' esprit qui engraisse, voilà, si vous le
voulez, l' image dernier âge de la société
(imago novissimi seculi) . Mettez-le en regard de
l' image du premier siècle , tel qu' ils se le
retraçaient avec jubilation en 1640, et dites si ce
n' est pas une mort.
Que les jésuites essayent jamais, en un lieu du
monde qui compte, de ressaisir l' ombre du passé et
d' oser plus qu' ils ne peuvent, à l' instant la plaie
des provinciales toute grande se rouvrira, et ils
y rendront encore une fois leur âme.
L' écrivain qui entama le premier et causa le plus
directement cette destruction d' un si grand, si
habile et si redoutable corps, fit certes preuve d' un
rare courage, d' un coeur héroïque. N' essayèrent-ils
donc pas, ne le pouvant écraser, de le réfuter de
bonne heure et
 

p154


publiquement par quelque écrit de marque et qui
balançât le succès ? Entre toutes leurs plumes, n' en
trouvèrent-ils pas une seule qui s' aiguisât un peu
vivement sous leur canif , comme disait Launoi ?
Le père Daniel, le premier qui se soit avisé de
répondre au long et en règle à Pascal après
quarante ans d' intervalle, se pose la même question
dans ses entretiens de Cléandre et d' Eudoxe ,
et son Cléandre y répond en ces termes : " ces pères
firent des réponses à la vérité assez solides, mais
si plates et si mal tournées (je parle de celles
qui parurent d' abord) ! Quelle comparaison entre une
lettre de Pascal et la première réponse aux
lettres des jansénistes
! " cette première
réponse tomba en effet si à plat, qu' elle n' eut
pas de suite. Le père Daniel, continuant d' énumérer
les forces ou plutôt les pauvretés et misères de la
société à cette époque, dit du père Annat, auteur de
la bonne foi des jansénistes , et l' un des battus
des provinciales : " ce bonhomme (car je l' ai
connu comme tel, et c' étoit la modestie même) avoit
du talent pour écrire, même en françois, s' il
s' étoit un peu plus appliqué à l' étude de notre
langue
. " ce même en françois n' est guère
rassurant. Daniel conclut que la plume qu' il aurait
fallu opposer dès lors était celle de Bouhours,
alors âgé de trente ans, et qui ne se fit connaître
que quelques années après : " il eût entendu raillerie,
ajoute-t-il, et ne
 

p155


se fût pas fâché comme firent les jésuites de ce
temps-là. Il eût répondu sur le même ton, et on eût
au moins fait comparaison des lettres et des
réponses ; au lieu qu' à peine regardoit-on alors ce
qui venoit des jésuites. " Daniel exagère ici son
confrère Bouhours ; c' était pourtant le seul, en
effet, qui eût pu entrer en lice sans ridicule. Il
arriva aux jésuites à l' époque des provinciales
ce qui leur était déjà arrivé, si l' on s' en
souvient, à l' époque de la fréquente communion .
Leur savant père Petau, s' étant avisé d' écrire en
français contre le livre d' Arnauld, le fit d' une
manière si inexpérimentée et si barbare, que les
jeunes gens de l' ordre en rougirent. Pareil affront
se renouvela par la plume du père Annat. Personne
réellement dans la société n' était en mesure. Si le
père Annat était trop rance , comme dirait
Amyot, le père Le Moine était trop éventé, trop
quintessencié de style ; tous les deux d' avant
Vaugelas. Quelques jeunes religieux comprirent alors
qu' il fallait décidément s' appliquer à l' étude de la
langue maternelle, et Bouhours se mit en devoir de
devenir du même train bel-esprit et grammairien.
En attendant ces beaux fruits, les jésuites
pensèrent, après le premier étourdissement de la
défaite, à une plume du genre de celle de Bouhours,
à celle même de Bussi-Rabutin. L' auteur de
l' histoire amoureuse des gaules était à la
Bastille par suite de ce méfait scandaleux
(1665) ; il avait besoin, pour en sortir, de gens qui
eussent de très-près l' oreille du roi. Les jésuites
lui firent offrir leur crédit, s' il leur voulait
prêter la délicatesse et le piquant de sa mise en
oeuvre. Le père
 

p156


Nouet, confesseur du prisonnier, lui fit
particulièrement entrevoir l' entremise du révérend
père confesseur du roi (le père Annat) en sa
faveur. Il paraît que Bussi se prêta à l' ouverture,
qu' on lui fournit des notes théologiques, des
mémoires, et qu' il essaya d' aiguiser tout cela. Mais
il eut le bon esprit d' y renoncer bientôt, et de juger
l' entreprise impossible. Lui-même ensuite racontait
sans façon l' anecdote à ses amis, de qui on l' a su.
Une réfutation des provinciales par Bussi ou
Saint-évremond eût ajouté vraiment au joli de
l' affaire. Bussi, avocat des jésuites, eût confirmé
du coup tout ce qu' il aurait voulu détruire, et il
eût fourni la plus excellente, la plus friande pièce
de leur morale d' accommodement.
Il y avait donc près de quarante ans que les
provinciales avaient paru, quand le père Daniel
s' avisa d' en donner une réfutation suivie (1694).
Cette réponse tardive me fait un peu l' effet de ces
stances de Malherbe qui vinrent à pas lents pour
consoler un veuf, lequel avait déjà eu le temps de se
remarier. Ici on avait affaire à des rieurs, et le
père Daniel ne s' aperçut pas qu' il y avait danger à
réveiller l' écho endormi. Il prit occasion de l' éloge
de Pascal et des provinciales inséré au tome
second du parallèle des anciens et des modernes
 

p157


de Perrault (1690), pour rentrer dans un procès dès
longtemps jugé. Il y avait prescription , comme
on le lui dit. Son livre fut peu lu ; les habiles du
parti craignirent apparemment qu' il ne le fût trop
encore : le père La Chaise, assure-t-on, et
M De Harlai, archevêque de Paris, en gens d' esprit
qu' ils étaient, firent tout pour le supprimer dès sa
naissance. " la réponse aux provinciales par le
père Daniel, écrivait Bayle à Minutoli (26 août
1694), a disparu quasi avant de paroître. Elle ne
coûtoit que 50 sols, et l' on dit qu' on a offert un
louis d' or de quatorze francs à tous ceux qui
l' avoient achetée, s' ils vouloient la rendre. " voilà
une façon de débit qui est originale dans son genre.
Le livre courut pourtant ; on le réimprima, et on le
traduisit en diverses langues ; le père Jouvancy le
mit en latin. Rien n' y servit. Seulement on raconte
que, comme on le donna à lire à cette triste cour du
roi Jacques à Saint-Germain, il fit tant de
plaisir à quelques seigneurs par les citations des
endroits de Pascal qui y sont rapportés assez au
long
, que ces messieurs envoyèrent à l' instant
chercher les lettres provinciales elles-mêmes.
Ce fut le plus vif succès qu' obtint ce livre du
père Daniel. -j' en ai fait assez d' usage
précédemment dans le courant de la discussion pour
n' avoir rien à ajouter ici ; on a pu voir que, tout
en me permettant d' en plaisanter, je ne le trouve
pas absolument méprisable.
 

p158


Un bénédictin alors janséniste, et qui depuis renia,
dom Mathieu Petit-Didier, de la congrégation de
Saint-Vanne et de Saint-Hydulphe, voulut bien
croire que cette réfutation en méritait une, et il
publia (1697) une apologie des lettres
provinciales
en dix-huit lettres que personne ne
lit. Quelques-unes des précédentes anecdotes en sont
tirées. Le père Daniel riposta (1698) par une couple
de lettres de m l' abbé... à Eudoxe . Le père
Du Cerceau à son tour entra dans cette
arrière-mêlée par des lettres d' Eudoxe en réponse
et faisant suite à celles de l' abbé. Trop tard !
Trop tard ! La fleur du sujet
 

p159


était dès longtemps cueillie, les lauriers étaient
coupés. Ce qu' il y a de bizarre et ce que nous
apprenons de l' aveu même du père Daniel, c' est que
la traduction latine de ses entretiens de
Cléandre et d' Eudoxe
fut mise à l' index
à Rome, -tout comme Pascal l' avait été.
Pour dernier ricochet, ce livre du père Daniel
suggéra à Mademoiselle De Joncoux, docte et zélée
janséniste, la pensée de traduire en français
Nicole-Wendrock, c' est-à-dire les notes et
dissertations latines dont
 

p160


Nicole avait flanqué Pascal, et cette traduction,
revue par M Louail, parut en 1700 ; elle eut du
succès.
Voilà pour la série matérielle des écrits, mais le
temps, qui se plaît à faire sortir à la longue toutes
les combinaisons et à ramener des hommes pour tous les
rôles, suscita, quand tout semblait jugé et clôturé
pour jamais, je ne dirai pas un vengeur, pourtant un
champion intrépide, spirituel, éloquent et arrogant,
qui s' empara de la cause perdue comme d' une gageure,
qui la prétendit gagner d' un revers de main, qui
réussit certainement à la rajeunir, et qu' il nous
faut entendre. Ce n' est rien moins que le comte
Joseph De Maistre en personne.
Dans le volume intitulé de l' église gallicane ,
écrit en 1817, publié en 1821, et qui se rattache
à son livre du pape , il y a toute une moitié
expressément dirigée contre port-royal, contre Pascal
et les petites lettres. Nulle part la verve de ce
génie paradoxal ne s' est déployée avec plus de feu ;
nulle part il ne tranche plus dans le vif.
Connaissant port-royal comme nous faisons à cette
heure, c' est une bonne fortune, qui n' est pas sans
quelque danger, de rencontrer M De Maistre
se portant avec toutes ses forces sur nos lignes, et
de juger par cet endroit, fût-ce même à nos dépens,
de l' autorité qu' il mérite sur tant d' autres points
où il nous serait plus malaisé de l' atteindre.
Port-royal en sera peu entamé, nous le croyons ;
Pascal surtout ne sera pas vaincu : pourtant, si
Pascal a jamais eu affaire à quelqu' un, ç' a été
sans nul doute à Joseph De Maistre.
 

p161


Xiv.
Le livre de M De Maistre est dirigé contre
l' église gallicane. Quoique le jansénisme (nous
l' avons assez établi) se sépare du gallicanisme, et
qu' il y ait même entre eux une séparation profonde,
bien qu' étroite d' apparence, M De Maistre, dont
c' est le jeu de pousser le gallicanisme et de
l' acculer aux extrémités, débute par faire le
procès au jansénisme : c' est cette seule portion de
la querelle qui nous importe ici.
Si l' on se donne champ à travers les dix chapitres
où il entreprend de haute main la revanche sur les
provinciales , on arrivera à celui de ces
chapitres qui s' intitule :
Pascal considéré sous
le triple rapport de la
 

p162


science, du mérite littéraire et de la religion,

et qui se pourrait résumer plus brièvement en ceci :
Pascal décapité . Cette potence au bout du
chemin vaut la peine de nous y diriger.
du jansénisme ; portrait de cette secte . -De
Maistre entre en matière brusquement,
décisivement ; et, il faut en convenir, il entame tout
d' abord la place par le côté faible, par le côté
non soutenable, par cette thèse dérisoire de
Quesnel contre Leydecker, d' Arnaud contre Pascal,
de Pascal lui-même contre le père Annat en sa
dix-septième et dix-huitième provinciales, et qui
consiste à se prétendre catholique romain
mordicus , comme on dit, et malgré Rome :
" l' église, dit De Maistre, depuis son origine n' a
jamais vu d' hérésie aussi extraordinaire que le
jansénisme ... etc. "
et ici De Maistre, pour caractériser plus à son gré
l' hérésie, s' empare de passages empruntés à
Madame De Sévigné, et les donne comme l' exposé
fidèle de la théologie et du dogme janséniste ;
c' est, selon lui, le secret de la famille qui
échappe dans ces confidences d' une charmante mère à
sa fille. Il y a bien des années déjà que nous menons
le lecteur à travers port-royal et son histoire, et
il ne nous est pas arrivé encore de
 

p163


chercher l' exposé du dogme chez Madame De
Sévigné ; que si pourtant on va quérir ces passages
cités par M De Maistre à leur source même, pour en
mieux apprécier le ton et le fond par l' entourage,
qu' y voit-on ? Madame De Sévigné est aux rochers
dans l' été de 1680 ; elle raconte à sa fille le
train de ses réflexions, de ses lectures. Entre elle
et Madame De Grignan, c' est depuis longtemps un
jeu, une gageure de société qui ne cesse pas ; l' une
est pour le janséniste, l' autre pour le
cartésianisme. C' est à qui des deux convertira
l' autre, ou plutôt on aime bien mieux ne convertir
personne, et que la partie dure à outrance.
Madame De Sévigné, qui lit tout, lit
Malebranche ; Madame De Grignan, de son côté,
lit saint Augustin : on sait ainsi le fort et le
faible de chacun. Le libre arbitre est le grand
point contesté, le champ de bataille ordinaire. Tout
y ramène :
" Madame De La Sablière est dans ses incurables,
très-bien guérie d' un mal que l' on croit incurable
pendant quelque temps, et dont la guérison réjouit
plus que nulle autre... etc. "
on citerait vingt autres passages, vingt autres
parenthèses du même genre ; Madame De Grignan
plaide le
 

p164


libre arbitre, Madame De Sévigné prêche la
prédestination. Mais de quel ton la prêche-t-elle ?
Voici un endroit encore qui est peut-être le
principal et le plus suivi :
" vous lisez donc saint Paul et saint Augustin ; ...
etc. "
que tout ceci soit plus sérieux que le ton, on
l' admet sans peine ; Madame De Sévigné est
religieuse, et le badinage, chez elle, se passe dans
son humeur encore plus que dans son esprit. Est-ce
une raison pourtant
 

p165


de venir conclure là-dessus au plus grave, et de
s' écrier avec De Maistre :
" ne croyez ni aux livres imprimés avec permission,
ni aux déclarations hypocrites,... etc. "
Madame De Sévigné avait dit à un autre endroit que
ces messieurs étaient bien aimables dans la
conversation
, et que les mêmes " qui faisoient
de si belles restrictions et contradictions dans
leurs livres parloient bien mieux et plus dignement,
quand ils n' étoient pas contraints ni étranglés par
la politique. " on était fort déchu en effet, à cette
époque (1680), de la hauteur du dogme janséniste
primitif ; Nicole lui-même essayait de concilier
par des biais les vérités redoutables avec les
vraisemblances raisonnables. De Maistre se donne
beau jeu à prendre ainsi le dogme janséniste dans sa
déviation et sa défaillance. Quoi qu' il en soit, et
sans sortir même du texte égayé de Madame De
Sévigné, qu' y voit-il de si exorbitant ? " il n' y a
point, dit-elle, d' autre justice en Dieu que sa
volonté. " mais si cette volonté est celle d' un
être parfait , comme elle l' ajoute tout aussitôt,
qu' est-ce donc qui empêche (au point de vue
chrétien) de s' en remettre aveuglément et
docilement à cette volonté, même quand les raisons
en échappent ? De Maistre, dans la citation qu' il
fait du passage de Madame De Sévigné, a grand
soin de supprimer cette définition qu' elle donne de
Dieu, et qui est
 

p166


précisément rassurante sur sa volonté suprême.
Madame De Sévigné dit : " je me tiens à cette
première et grande vérité, qui est toute divine, qui
me représente Dieu comme un maître..., comme un être
très-parfait... (relire ci-dessus). " or, De Maistre
s' arrête dans sa citation après ces mots toute
divine
; de sorte qu' à le lire, cette
qualification de vérité toute divine a l' air de
se rapporter à ce qui précède et non à ce qui suit,
à ce qu' il supprime, et à ce qu' il ne saurait
pourtant, lui chrétien, ne pas admettre comme une
vérité incontestable. Si j' étais bien fort
janséniste, j' appellerais cette mutilation de texte
une falsification ; mais comme je sais que chacun,
en pareille matière, tire à soi (même les plus
honnêtes), j' appelle cela simplement une inexactitude.
Ce qui doit étonner davantage, c' est que, prétendant
juger à fond du dogme janséniste, un esprit
vigoureux comme De Maistre n' ait pas pris la peine
de remonter aux vraies sources, et qu' il se soit
rabattu vers le plus commode. Madame De Sévigné,
je l' ai dit d' elle comme de Boileau, était un
janséniste-amateur ; elle causait de toutes ces
choses avec un enjouement ému et une imagination
affectionnée : mais pour elle, ainsi que pour
Despréaux, c' était une manière comme une autre,
meilleure qu' une autre, de passer son après-dîner,
d' éclaircir , comme elle dit, ses
entre-chien-et-loup . D' elle à sa fille sur ces
sujets, c' était un jargon délicieux, c' était un
ramage.
Tout en disant qu' il ne veut pas prendre ce
badinage trop au pied de la lettre, De Maistre
l' y prend
 

p167


néanmoins, et couronne son fulminant chapitre en
cette superbe invective :
" la plume élégante de Madame De Sévigné confirme
parfaitement tout ce que vient de nous dire un
vénérable magistrat (M De Gaumont)... etc. "
et il revient à son idée première ; mais on se
demande comment les quelques passages de Madame De
Sévigné, dont on vient de lire les plus graves, lui
donnent le droit de tirer de telles conclusions, et
de les considérer désormais comme démontrées aux
yeux de tous.
Le chapitre suivant est intitulé : analogie de
Hobbes et de Jansénius
. Hobbes, comme on
sait, prétend que (pour qui ne s' en tient pas aux
apparences) tout est nécessaire dans l' homme, qu' il
n' y a point de liberté proprement dite ou de
liberté d' élection : " nous appelons agents libres,
dit-il, ceux qui agissent avec délibération ; mais
la délibération n' exclut point la nécessité, car le
choix étoit nécessaire, tout comme la délibération. "
si l' on objecte que cette manière de voir supprime
le bien et le mal moral, Hobbes répond qu' il
suffit que la volonté ait produit l' acte, pour que ce
caractère moral existe, même quand la volonté serait
 

p168


d' ailleurs forcément déterminée dans ses secrets
ressorts. De Maistre dit que les jansénistes ne
soutiennent pas autre chose ; qu' il suffit à leurs
yeux qu' un acte soit volontaire pour être réputé
libre, même quand il ne le serait pas dans le sens
d' une vraie liberté ; et que c' est ainsi que l' homme
pour eux se trouve coupable s' il agit mal, même en
n' ayant pu agir ni vouloir autrement.
" c' est un étrange phénomène, s' écrie-t-il, que celui
des principes de Hobbes enseignés dans l' église
catholique ; ... etc. "
je ne vais d' abord qu' à l' intention de ce passage, et
cette intention est souverainement injuste, même
quand l' idée aurait du vrai ; elle tend à confondre
dans une identité odieuse ce qui diffère
essentiellement d' esprit et de caractère. Je n' éprouve
pour mon compte aucune de ces saintes horreurs contre
de certains noms philosophiques, et je ne me signe
pas au nom de Hobbes, esprit ferme, s' il en fut.
Mais De Maistre, qui avait cette horreur et qui
voulait la propager, tend à établir une complicité
qui flétrisse le jansénisme à sa source : là est son
tort, là commence presque la calomnie. Nous avons
assez lu du livre de Jansénius pour savoir à quoi
nous en tenir. Je n' ai rien dissimulé, si l' on s' en
souvient, et le nom de Hobbes m' est également venu
à la pensée ; mais il fallait tout dire, et De
 

p169


Maistre ne l' a pas fait. J' ai cité, j' ai traduit de
Jansénius telle admirable page sur l' Adam primitif,
sur la volonté et la liberté dans éden avant le
péché : j' ai pu la comparer sans trop de désavantage
avec Milton. Est-ce là du Hobbes ?
Tout ce qu' objecte De Maistre sur le fatalisme
de Jansénius est affecté d' un singulier oubli :
c' est que Jansénius, qui parle si magnifiquement
de l' Adam primitif, ne se montre si triste et si
rigoureux que pour l' homme déchu, -déchu en tout,
et plus malade encore dans sa volonté que dans
tout le reste. Or, l' homme est-il ou n' est-il pas
déchu ? C' est ce qu' on peut demander de près à
De Maistre. Et si cette chute est pour
les croyants un article de foi, si De Maistre nous
le crie tout le premier, d' où vient donc ce
scandale que lui cause une doctrine au fond
essentiellement chrétienne, augustinienne, et selon
saint Paul, en la supposant même un peu outrée dans
sa rédaction janséniste, et précisant trop ce qu' il
eût été mieux de laisser à demi obscur ?
Toute doctrine à fond chrétienne court risque de
rencontrer, dans son appréciation de la nature
humaine, des philosophies qui ont eu l' air de
s' attacher à déshonorer purement et simplement cette
nature, et qui l' ont proclamée mauvaise et misérable,
sans en tirer d' autre conclusion. Est-ce une raison
à un chrétien pour accuser le théologien profond
d' être complice de ces philosophes, pour crier à la
dégradation
 

p170


et à l' infamie ? La doctrine de Jansénius ne peut
être dite fataliste dans le sens de Hobbes,
pas plus que celle de Pascal ne peut être dite
égoïste dans le sens des maximes de La
Rochefoucauld, parce que cette doctrine
chrétienne, bien qu' elle reconnaisse en plein et
que peut-être elle surfasse (je ne l' examine point
ici) le mal et l' asservissement de la nature, ne
l' accepte pas comme définitif, et n' a de hâte que
pour restaurer la substance malade et l' affranchir.
En admettant que Jansénius ait eu tort,
théologiquement parlant, de placer l' essence de la
liberté déchue dans la volonté, même dans la volonté
nécessairement déterminée, il est à très-peu près
dans le cas de saint Thomas, lequel ne réserve pas
d' ailleurs, autant que le fait Jansénius, la
liberté souveraine et pleine de l' Adam primitif.
Eh bien ! De Maistre viendra-t-il instituer le
parallèle de saint Thomas et de Hobbes ?
J' irai plus avant, et m' expliquerai en toute
franchise. Loin de moi de prétendre qu' il n' y ait
qu' une manière d' être chrétien ! Mais une des
manières les plus directes de le devenir, c' est à
coup sûr d' envisager la nature humaine déchue
exactement comme le feraient Hobbes, La
Rochefoucauld, Machiavel, ces grands observateurs
positifs. Plus ce coup d' oeil est triste à
qui n' a pas l' âme très-ferme, ou même à qui, l' ayant
ferme, l' a très-capable d' amour et très-avide de
bonheur, plus il dispose et provoque au grand
remède, au remède désespéré. On se demande si c' est
là l' état vrai, définitif, si c' est tout, pendant,
avant et par delà ; on cherche l' issue (comme
Pascal) hors de cette foule misérable et de cette
terre, jusque dans le désert du ciel, dans cette
morne immensité d' espace et dans ce silence
 

p171


infini qui effraye. Or, cette issue étroite,
difficile, presque introuvable, cette échelle
inespérée de salut, c' est le christianisme ; je
parle du véritable.
Autrement, si l' on accorde à l' homme actuel tant
de beaux restes, on s' accoutume à ne pas le croire
tant déchu ; on en revient petit à petit au vicaire
savoyard, en d' autres termes à Pélage ; car ce
n' est plus la peine qu' un dieu soit mort en personne
pour racheter l' homme de si peu. L' homme, après tout,
se suffit à lui-même, et, dès qu' il se croit en
force, c' en est fait de la vraie croix : à quoi bon
les sueurs de sang du calvaire ?
Je persiste à penser que pendant longtemps (je n' ose
dire : aujourd' hui encore) la meilleure et la plus
pressante façon d' aborder un philosophe, un incrédule
comme les siècles précédents en produisaient, pour
peu que cet incrédule fût capable de malaise et
d' ennui, c' eût été de lui dire : " l' homme n' est
rien ; tout ce qu' il tente est faiblesse, tout ce
qu' il veut est impuissance ; sa volonté va comme un
jouet. Il n' est que misère et que mal, c' est-à-dire
égoïsme, calcul médité ou convoitise instinctive ;
démêlez-le dans chaque fibre, c' est là le résidu
de tout sentiment. -oui, Vauvenargues vous-même,
noble nature qui ne pensez qu' à la gloire,
donnez-vous le temps de vivre, laissez s' abattre
cette élévation première que donne la jeunesse,
voyez l' estime du monde et ceux qui la donnent,
tels qu' ils sont ; que dis-je ? Votre fière
conscience à son tour, voyez-la comme la doit faire
dans un temps prochain l' expérience acquise ; et cet
amour de l' estime, même de la vôtre, ô
Vauvenargues ! Vous fera rire d' une pitié amère ;
vous verrez
 

p172


que vous vous inspiriez à faux, et que le principe de
votre morale était aussi vain que celui de La
Rochefoucauld vous semblait gâté. -tous les
malins en ce monde savent cette fin-là, Byron
comme Retz, Goëthe comme Voltaire. Allez au fond
sous ces tons divers. Les uns s' y cabrent et s' y
révoltent, les autres s' y jouent ; quelques-uns plus
rassis donnent à toute cette froide misère un faux
air d' enchaînement et de majesté : la vraie
consolation leur échappe. Non, l' homme, avec tous
ses essors, n' est à soi seul et par son résultat
propre qu' avortement et illusion ; et s' il veut le bien
cependant, son vrai bien, son salut moral immortel
(ce qu' il ne commence même à vouloir que par un
mouvement immérité), il faut qu' il s' atterre
d' abord, qu' il attende secours dans le mystère, la
face contre le seuil, qu' il se reconnaisse avant tout
incapable, s' il n' est aidé et soulevé, et racheté. "
on a le canevas ; et ce n' est pas seulement le thème
janséniste, prenez-y garde, c' est le thème chrétien.
Je persiste à croire que ce genre de raisonnement,
poussé comme l' auraient su faire, en l' appropriant,
un Saint-Cyran ou un Pascal, et (pour sortir des
noms jansénistes) comme l' aurait fait un Rancé
lui-même, a été longtemps, sinon le seul, du moins
un des plus puissants en face de l' incrédulité
intelligente. Que si un tel raisonnement était
devenu tout à fait inadmissible aujourd' hui ; si,
grâce à un certain progrès social tant vanté, la
nature humaine paraissait décidément trop saine pour
pouvoir être ainsi taxée de radicale misère,
et s' il fallait recourir à un ordre d' arguments plus
honorables pour elle, j' ai regret de le dire à
Joseph De
 

p173


Maistre et aux siens, ce ne serait pas alors le seul
jansénisme qui aurait tort, ce serait
l' argumentation chrétienne elle-même qui aurait
faibli.
Esprit platonicien, d' un tour élevé et
particulièrement altier, De Maistre aborde le
christianisme par des côtés moins réels et moins
humbles. Sa doctrine saisit plus l' intelligence
qu' elle ne tend à régénérer les coeurs. J' ai eu
l' occasion d' apprécier ailleurs cet homme
personnellement très-respectable, très-réellement
pieux, et d' une bonne foi attestée de tous ceux qui
l' ont connu, bien que des violences excessives
d' expression rendent cette qualité en lui quelquefois
difficile à comprendre. L' humeur a une grande part
jusque dans sa doctrine. Je reviendrai ici sur les
traits que je crois essentiels, et que sa polémique
contre le jansénisme remet à nu.
Bien qu' étranger à la France, bien que toujours
absent de la France, c' est pour elle, c' est pour
la grande Lutèce que De Maistre écrit. Il ne
le croit peut-être pas, il se piquera peut-être
même du contraire. Illusion pure ! Il pense à
Athènes du haut de ses monts de Thessalie, ou du
fond de sa Scythie : il ne veut pas la flatter,
dira-t-il ; il veut l' insulter, l' offenser, la
scandaliser. C' est toujours s' occuper d' Athènes.
Celle-ci, je crois l' avoir remarqué déjà, qui aime
avant tout qu' on s' occupe d' elle, fût-ce pour
l' insulter et pour la battre (pourvu qu' on l' amuse),
celle-ci s' est montrée reconnaissante. Certes,
M De Maistre a beaucoup choqué en France de
prime abord : il a choqué d' autant plus que, n' étant
pas français, et ayant à sa date les opinions les
plus anti-françaises qui se puissent
 

p174


imaginer, il y joint le style le plus à la
française, et qu' il s' est trouvé tout d' abord un
grand écrivain d' ici avec des idées de l' autre
pôle. Il a introduit l' ennemi le plus déclaré dans
le coeur de la place et sous les airs de la nation.
C' est ainsi que, tout en choquant, il a été lu ; et
bientôt, pour le châtier ou pour le récompenser,
qu' a-t-on fait ? On s' est mis tout simplement à
l' admirer comme écrivain, à se récrier devant lui,
devant son imagination, devant sa hauteur de vues
et son talent d' expression, en amateur qu' on est des
belles choses. Piquante reconnaissance, et qui,
appliquée à un prêcheur de doctrine, est bien aussi
une vengeance !
Le dix-huitième siècle en masse avait gagné la
victoire et était encore rangé sous les armes,
Voltaire en tête au front de son état-major, quand
un chevalier de la Rome papale s' est avancé. Il
était seul, il est allé droit au chef, au
généralissime, à Voltaire en personne, et l' a
insulté de toutes les sortes, lui donnant
 

p175


tous les noms, avec une verve, un mordant, une
insolence égale à son objet, et tout à fait heureuse.
On s' est fâché rouge, mais il était seul ; on a
regardé, on l' a laissé faire et dire, et s' en
retourner ; on a même discuté tout haut sa démarche
et son audace de bel air. Les indifférents, comme il
en est dans tous les camps, ont trouvé qu' il avait
véritablement du Voltaire en lui, de ce rire âcre,
bien qu' à lèvres plus froncées, de cette légèreté
persiflante, bien que tant soit peu affectée et
frappée de roideur dans son ensemble, -du Voltaire
enfin porté tête haute par un gentilhomme-sénateur.
Tel il fut avec Voltaire, tel nous le trouvons avec
port-royal. De Maistre est volontiers en humeur de
représailles ; il faut qu' il ait affaire à quelque
vainqueur. Pascal en tête de ces messieurs va
être traité, ou peu s' en faut, comme le
généralissime des philosophes à la tête de son
armée. L' humble élite, rangée derrière lui, sera
surtout malmenée et pulvérisée. Rassurons-nous,
personne n' y périra. Et à notre tour, au point où
nous en sommes arrivés de l' histoire de port-royal,
il nous sera difficile, en présence de tant
d' invectives, de dire autre chose que : c' est
incroyable ! C' est amusant
!
" je doute, s' écrie De Maistre, que l' histoire
présente dans ce genre (en fait d' énergie active et
de force d' attraction occulte) rien d' aussi
extraordinaire que l' établissement et l' influence de
port-royal... etc. "
 

p176


les réflexions se pressent sur ce passage. D' abord,
De Maistre y confond les époques diverses ; il
met, par exemple, la caisse publique invisible
dite boîte à Perrette , célèbre au dix-huitième
siècle, sur la même ligne que ce qui a pu se passer
du temps de Saint-Cyran. Il prend pour guide unique
l' abbé Grégoire, érudit, mais sans critique, sans
goût, esprit aussi illogique et aussi peu
 

p177


ordonné que messieurs de port-royal étaient au
contraire lumineux ; il accorde à sa brochure des
ruines de port-royal , intéressante en somme, mais
pleine de faits entassés pêle-mêle comme des
cailloux, une autorité qu' elle n' a pas pour quiconque
a un peu étudié aux sources. C' est ce qui lui
procure un triomphe facile lorsqu' il cite, d' après
Grégoire, un catalogue burlesque, où des noms
hétérogènes et quelquefois hétéroclites sont
bizarrement entre-choqués. Plus loin il va citer le
discours préliminaire de l' abbé Bossut comme une
autorité irrécusable encore : Voltaire à sa
manière n' est pas plus léger. Mais là où son faible
secret se décèle, c' est quand il s' écrie :
" je te vomirai, dit l' écriture, en parlant à la
tiédeur ; j' en dirois autant en parlant à la
médiocrité... etc. "
voilà, selon moi, le point faible, le défaut de la
cuirasse chez De Maistre, voilà le mot du coeur qui
se trahit : il a la haine et la nausée du
médiocre , du vulgaire . Son point de mire à
lui, son étoile polaire, c' est une opinion qui ne
soit surtout pas celle de la canaille des esprits ;
le gentilhomme-sénateur se retrouve ici dans le
penseur. Tout ce qui a triomphé et qui est devenu
plus ou moins commun à quelques égards, De Maistre
le méprise, le conspue et le voudrait anéantir. Le
contre-pied du commun sur toutes choses, sur
le pape, sur l' inquisition, sur Bacon, sur Pascal,
c' est là sa grande route qui ne ressemble à nulle
autre ; au
 

p178


lieu du pont-aux-ânes, le pont-du-diable ; voilà
ce qu' il aime et où il se joue. Il convient certes
d' aimer le distingué et l' élevé dans l' ordre de
l' esprit ; mais ici il y a fureur de vocation. Il
s' ensuit une aveugle injustice. Ce qu' il y a de sain,
de judicieux, d' honnête, ce qu' il y eut de tout à
fait neuf à son moment dans les bons ouvrages de
port-royal, est complétement méconnu.
En parlant de ces mêmes livres de port-royal, De
Maistre vient de dire que c' est le poli, la
dureté et le froid de la glace
. Mais n' est-ce
pas bien plutôt de lui et de sa manière qu' on
pourrait dire ainsi ? Ne peut-on pas la comparer
souvent, cette manière, et l' effet qu' elle produit
en maint endroit aux simples regards de l' esprit, à
l' éclat du soleil sur des pics neigeux, glacés,
inaccessibles ? La lumière qui s' en réfléchit, au
lieu d' être la joie des yeux, comme dit Bossuet,
n' en est bien souvent que l' offense.
La recette plaisante que De Maistre indique pour
fabriquer un livre de port-royal rappelle la méthode
que donne Pascal (vie provinciale) pour confectionner
une nouvelle opinion probable. Tout ce chapitre
(vérité à part) est d' un montant des plus vifs ; si
j' osais le louer dans les vrais termes, je dirais que
c' est le sublime du taquin . Quand on n' examine
pas, on dirait que c' est foudroyant. Arnauld et ses
masses d' in-quarto y sont renversés d' un souffle ; la
logique si accréditée ne tient pas un moment :
" quel homme pouvant lire Gassendi, Wolff,
' Sgravesande, ira perdre son temps sur la
logique de port-royal ? " il en parle à son
 

p179


aise : toujours la hauteur. Sur ce qu' on a fort vanté
le tour d' esprit solide et animé qui faisait le
caractère des écrits et des entretiens de ces
messieurs : " je déclare sur mon honneur , répond
cavalièrement De Maistre, n' avoir jamais parlé à
ces messieurs ; ainsi je ne puis juger de ce qu' ils
étoient dans leurs entretiens : mais j' ai beaucoup
feuilleté leurs livres, à commencer par le pauvre
Royaumont qui fatigua si fort mon enfance, et
dont l' épître dédicatoire est un des monuments de
platitude les plus exquis qui existent dans aucune
langue... " pauvre Fontaine, lui aussi qui ne s' y
attendait guère, le voilà passé au fil de l' épée !
Excité par son propre entrain, le grand
exterminateur ne s' arrête que quand il ne voit plus
un seul ennemi debout :
" non-seulement les talents furent médiocres à
port-royal, mais le cercle de ces talents fut
extrêmement restreint,... etc. "
 

p180


avoir raison , c' est déjà quelque chose, et De
Maistre en ce moment l' oublie trop. Reposons-nous
un peu après tout ce carnage, et reprenons nos
esprits. Dans une lettre familière écrite au sujet
de cet ouvrage ou de celui du pape , qui y tenait
dans l' origine, l' auteur en gaieté a dit : " je laisse
subsister tout exprès quelques phrases impertinentes
sur les myopes . Il en faut (j' entends de
l' impertinence ) dans certains ouvrages,
 

p181


comme du poivre dans les ragoûts. " ici il a certes
abusé du procédé, et il a excédé la dose. On n' a
qu' à se bien tenir, au sortir de ces passages, pour
ne pas imiter le provoquant écrivain. On serait tenté,
si l' on n' y prenait garde, de devenir injuste à son
tour, de voir là dedans, raillerie à part, quelque
chose d' essentiellement mauvais, d' aussi mauvais que
ce rire de sarcasme tant reproché à Voltaire. On
serait tenté d' y flétrir une sorte de mauvaise foi,
non pas cette mauvaise foi méditée et du coeur, mais
celle qui se glisse dans le torrent des paroles, et
qui serpente dans les intervalles des lignes qu' on
écrit. Si l' on concluait de ce seul exemple de
partialité, de légèreté, (tranchons le mot)
d' ignorance sur port-royal, aux autres thèses
qu' a soutenues non moins intrépidement De Maistre
sur le pape , sur Bacon , on ne serait que
rigoureusement logique et dans les droits de
l' analogie. " il n' existe pas de grand caractère qui
ne tende à quelque exagération, " a dit De Maistre
en ce même écrit. On voudrait pouvoir ainsi
expliquer son exagération, à lui, et n' y voir
que les pentes abruptes et précipitées d' un grand
caractère. Certainement jamais homme n' eut moins que
lui l' entre-deux dont a parlé Pascal. Il est
toujours tout d' un côté de sa pensée, au bout le
plus extrême. Hôte de Saint-Pétersbourg, il écrit
n' étant qu' à un pôle. Le tranchant, l' arrogant,
l' insultant, percent à chaque rencontre dans cette
pensée éminente, et en compromettent les
incontestables élévations, les vraies sublimités.
Chrétien, il aurait bien fait de lire au livre de
Jansénius ce qui y est dit de la concupiscence de
l' esprit,
 

p182


de celle qui est nommée par l' apôtre superbia
vitae
; il ne lui eût pas été inutile d' entendre
M De Saint-Cyran sur cela. Mais ne pressons pas
trop un avantage que nous ne devons qu' à la seule
témérité d' un grand esprit. L' explication de ces
excès ne doit se chercher ni si haut peut-être, ni si
avant ; je l' ai donnée ailleurs, je la redirai ici.
L' humeur, le tempérament, le régime du talent, y
sont pour beaucoup. Il y a des jours où l' esprit (je
parle des esprits de feu) s' éveille au matin l' épée
nue dans une sorte de fureur, comme Saül, et
voudrait tout saccager. J' imagine que De Maistre
à Pétersbourg s' éveillait presque chaque matin dans
cet état-là. Son talent était à jeun, son glaive était
altéré. Il fallait qu' il abordât sur l' heure, qu' il
prît à partie et passât au fil de l' esprit un
nom, une idée quelconque en crédit ; qu' il
souffletât net quelque opinion, reine du monde. Il
appelait cela tirer à brûle-pourpoint sur
l' ennemi. Cet à brûle-pourpoint , qui était son mot
favori, exprime bien le geste habituel et le tic
de sa pensée. Il croyait en homme sincère n' avoir
affaire
 

p183


qu' au faux, et, cela posé, il se passait toutes ses
licences. L' homme du monde, l' homme de cour et de
qualité prenait le dessus ; la belle humeur s' en
mêlait ; on peut s' étonner que jamais la réflexion
chrétienne, jamais l' humilité, du plus loin rappelée,
ne soit venue tempérer l' exécution. C' est ainsi que,
sans une goutte de fiel dans le coeur, il semble avoir
poussé à son comble la faculté du mépris, de
l' outrage. Il est l' homme qui, à tout bout de champ,
a dit le plus volontiers à son frère : raca ;
c' est-à-dire, tu es un sot . C' est comme une sorte
de gageure. Cet homme assurément veut faire enrager
le monde. Nous avons déjà surpris chez Montaigne
cette verve d' écrivain qui s' anime et se joue, et se
lâche bride à tout propos. Mais de tels jeux tirent
bien autrement à conséquence chez les dogmatiques
que chez les sceptiques ; et l' on pourrait même
soutenir que, chez les dogmatiques tels que De
Maistre, ils sont plus directement ruineux à la foi
même, en la
 

p184


compromettant dans la personne de ses champions les
plus avancés et au moment de sa prétention la plus
hautaine.
Malgré sa forte science, malgré sa doctrine puisée
en général aux sources ; quoiqu' il pratique de
première main Aristote en grec aussi bien que
Pindare, et qu' en vrai gentilhomme de l' intelligence
qu' il est, il aille droit sans marchander à ses
pairs ; quoique par vocation, et en haine de ce qu' il
appelle les potions françaises , il s' attaque au
corps des choses, aux pièces de haut-bord ; malgré
tout ce poids imposant, De Maistre est parfois
léger. Plume en main, il pirouette, il a des talons
rouges sur la cime de ses hautes idées, dans les
intervalles de ses in-folio. Si sérieuse que soit la
matière en jeu, un souffle plus politique que moral,
un ton de monde, de société, de circonstance,
traverse et se fait sentir ; ce sénateur de
Chambéry a un bout de cocarde de Coblentz. Il y a du
Rivarol chez De Maistre.
Voltaire est bien léger ; De Maistre l' a convaincu
en mainte occasion de ce péché-là : mais sur
l' article qui nous occupe, quelle différence !
Qu' on relise le 37 e chapitre du siècle de
Louis Xiv
sur le jansénisme , chapitre
charmant, moqueur, inexact (mais pas tant qu' on le
croirait), enfin une de ces esquisses comme Voltaire
les sait faire. De Maistre ne s' est emparé dans ce
chapitre que des jugements qui pouvaient lui
convenir ; il n' a pas dit le reste, par quoi Voltaire
se montre vraiment impartial. Et même, après bien des
badinages et des lazzis sur ces disputes, quand il en
vient à parler de la fin d' Arnauld, l' historien
s' élève, il est respectueux, éloquent. Voici le
passage :
 

p185


" enfin Arnauld, craignant des ennemis armés de
l' autorité souveraine, privé de l' appui de Madame
De Longueville que la mort enleva, prit le parti
de quitter pour jamais la France et d' aller vivre
dans les Pays-Bas,... etc. "
or, sur cette même mort faite pour désarmer, que
va dire De Maistre au contraire ?
" l' inébranlable obstination dans l' erreur,
l' invincible et systématique mépris de l' autorité,
sont le caractère éternel de la secte... etc. "
c' est en ces termes durs et secs que De Maistre
conclut son chapitre ixe. Des deux écrivains, ici
Voltaire est assurément le plus charitable, le plus
humain, et partant le plus religieux.
Je continue d' extraire quelques phrases et quelques
passages en me hâtant ; au point où nous en sommes
de la connaissance de notre sujet, c' est
suffisamment réfuter de tels paradoxes que de les
produire, et ce serait manquer à l' embellissement que
de s' en priver :
" l' enseignement de port-royal est la véritable
époque de la décadence des bonnes lettres ... etc. "
 

p186


la fonction littéraire de port-royal a été, en effet,
de vulgariser certaines habitudes saines de
raisonner et d' écrire, de les faire tomber peu à peu
dans le domaine commun ; ces messieurs, par leurs
méthodes , ont contribué à élever la moyenne
du bon sens en France. Voilà ce que De Maistre
a quelque peine à entendre et encore plus à
pardonner. Le Pline du père Hardouin et les
dogmes théologiques du père Petau, devant
lesquels il se récrie d' admiration, sont assurément
de belles choses et des monuments ; pourtant ils
n' ont pas empêché ces deux savants auteurs d' être
parfois bien étranges et peu s' en faut ridicules ; ce
qui est toujours fâcheux, même pour des savants.
Lorsqu' il en vient à Pascal, De Maistre l' excepte
de l' anathème qu' il lance contre la médiocrité
de ses amis ; mais il a soin d' ajouter que " jamais
Pindare, donnant même la main à épaminondas, n' a
pu effacer dans l' antiquité l' expression proverbiale :
l' air épais de Béotie . " ce mot de Béotie ,
dans le cas présent, pourrait être mieux trouvé.
M De Saci, entre autres, qui est l' esprit même
de port-royal, et qui d' abord tint tête à Pascal
dans cet entretien profond et fin auquel nous
avons assisté, M De Saci un béotien ! Que vous
en semble ?
Il en serait de même de presque toutes les
assertions du livre, plus gai que grave. Lorsqu' il
arrive pourtant aux provinciales , De Maistre,
eu égard à son ton habituel, n' est pas trop sévère ;
il ne disconvient pas que ce soit un fort joli
libelle
. Le père Daniel avait dit déjà :
" Pascal est un bel esprit, un bon écrivain, un
habile
 

p187


médisant ; un adroit, un agréable, un hardi et un
heureux menteur. " Linguet avait parlé des presque
défuntes lettres provinciales
. C' est ainsi que
toutes les opinions sont possibles, et sortent un
jour ou l' autre, comme d' une loterie, dans cette
grande contradiction humaine. Quand on épuise ainsi
un sujet célèbre, on arrive à ce que j' ose appeler la
nausée de la gloire.
De Maistre prétend justifier en tout Louis Xiv
de ses rigueurs contre le parti janséniste ; il
rappelle à ce propos l' historiette tant redite et
qu' il accommode à sa façon. Un seigneur de la cour
demandait au roi une ambassade pour son frère :
" mais votre frère est janséniste, " répondit le
roi. -" quelle calomnie, sire ! Lui janséniste ! Il
est plutôt athée. " -" ah ! C' est autre chose, "
repartit Louis Xiv. -" on rit, ajoute De Maistre ;
mais Louis Xiv avoit raison. C' étoit autre
chose en effet. L' athée devoit être damné , et le
janséniste disgracié . " j' arrête ici De Maistre
tout court, et je prends acte de ses paroles. L' athée
damné , et le janséniste disgracié ! Ce
dernier ne devait donc pas être damné ; c' est bon à
savoir. Profitons de la distraction, et espérons
qu' elle nous livre ici la pensée du coeur. -De
Maistre, tout à côté, continue de s' oublier, mais
dans un sens moins clément, lorsque, pour atténuer
l' atroce persécution exercée contre les jansénistes
dans les dernières années de Louis Xiv, il ose
avancer " qu' elle se réduisoit au fond à quelques
emprisonnements passagers, à quelques lettres de
cachet, très-probablement agréables à des
 

p188


hommes qui, n' étant rien dans l' état et n' ayant rien
à perdre, tiroient toute leur existence de l' attention
que le gouvernement, etc., etc. " je me dispense
d' achever la phrase odieuse. De Maistre en cet
endroit serait véritablement trop cruel, s' il ne
passait pour légèrement distrait : il n' avait certes
pas lu ce qu' eurent à subir en ces années de dignes
vieillards. On souffre à voir au sein d' un si haut
talent le sophisme marcher ainsi dans toute sa
splendeur, le sophisme vêtu de pourpre et précédé
du glaive.
Napoléon est invoqué par De Maistre, qui cherche
partout des autorités pour foudroyer le jansénisme.
On sait que, dans la bouche du grand empereur, cette
bizarre accumulation de termes, " c' est un
idéologue , un constituant , un janséniste , "
signifiait la suprême injure. Et pourquoi donc s' en
étonner ? Napoléon ne devait pas plus aimer les
jansénistes (ou ceux qu' il se figurait tels), que
Richelieu et Louis Xiv en leur temps ne les avaient
aimés. Ce n' est pas là un si mauvais signe, à mon
sens. Quoi de plus justement suspect aux maîtres de
la terre que la pensée unie avec la foi, même
 

p189


quand cette pensée et cette foi s' abstiennent de toute
révolte dans l' ordre politique ? Mais elles
existent, elles échappent ; le maître le sent, et
c' est trop.
Si d' ailleurs ces idées d' homme à théorie ,
d' idéologue et de janséniste , se tenaient
dans la tête de Napoléon en vertu d' un instinct qui
ne le trompait guère, ce n' était pas toutefois
sans quelque confusion assez plaisante. Pour lui le
père Quesnel et le docteur Quesnay ne firent jamais
qu' un : " eh bien ! Vous êtes toujours pour le docteur
Quesnel, " disait-il un jour à l' abbé Louis. Liberté
de commerce, liberté de protester et d' écrire en
matière de religion, il brouillait volontiers
toutes ces choses qu' il n' aimait pas.
Et puisque nous en sommes au facétieux, un dernier
mot de De Maistre, et qui doit nous rendre bien
humble, clora cette longue discussion : " tout
français ami des jansénistes
, il le déclare en
finissant, est un sot ou un janséniste . " et comme
janséniste dans sa bouche veut dire diabolique,
il n' y aurait pas de milieu, on le voit, entre passer
pour un méchant ou pour un sot ; c' est dur.
Il y a bien des années déjà, un écrivain éloquent
qui n' a pas moins combattu l' église gallicane que ne
l' a fait De Maistre, et qui, dans une ou deux
rencontres, n' a pas épargné non plus le jansénisme,
mais dont le style s' est ressenti toujours de la
saine nourriture première puisée aux lectures de
port-royal, et dont le coeur aussi s' en est
ressouvenu, M De La Mennais, dans
 

p190


un temps où il me faisait l' honneur de m' aimer (et il
m' a depuis rendu cette bienveillance), m' adressait ces
encourageantes paroles :
" vous vengerez des hommes de grande vertu et de
grand talent des injustices de M De Maistre, qui
les a sacrifiés aux jésuites, si au-dessous d' eux
à tous égards... etc. "
ce jugement, selon nous, reste le vrai, après De
Maistre comme avant.
De tout ceci la conclusion, c' est qu' il nous semble
au moins douteux que Pascal soit mort ; en attendant
qu' on nous le certifie, nous continuerons d' aller,
et de relever les traces des provinciales . La
suite des conséquences théologiques proprement dites
étant terminée, c' est le moment d' en venir à ce que
j' ai appelé les conséquences morales.
 

p191


Xv.
Il va sans dire que je ne prétends pas que les
provinciales aient produit toutes ces
conséquences dans lesquelles je vais entrer. Je fais
remarquer seulement qu' elles y sont pour une grande
part, pour une part certaine, bien qu' indéterminée.
Les provinciales ont tué la scholastique en
morale, comme Descartes en métaphysique ; elles ont
beaucoup fait pour séculariser l' esprit et la notion
de l' honnête, comme Descartes l' esprit
philosophique. Le casuisme, à le bien prendre,
n' était souvent qu' une forme de sophisme et de
mauvais goût appliquée à la théologie morale, et
propre surtout au génie espagnol de ce siècle ; on
en avait infecté la France, et il l' en fallait
purger. Pascal fit oeuvre de goût en matière de
moeurs. Sans les provinciales , ce résultat, dû
à tout un ensemble
 

p192


de progrès, serait également sorti à coup sûr ; mais
elles y ont de bonne heure et le plus directement
aidé.
Pascal, en les écrivant, pensait avant tout à la
morale chrétienne outragée ; il la voulait venger et
rétablir aux dépens et à la confusion des
corrupteurs. Mais, en s' adressant au monde et sur le
ton du monde, il a obtenu un résultat auquel il
visait moins ; il a hâté l' établissement de ce que
j' appelle la morale des honnêtes gens , qui n' est
pas la stricte morale chrétienne, bien que celle-ci
à l' origine y soit pour beaucoup.
J' ai souvent pu paraître sévère en parlant de cette
morale du monde, et en la jugeant soit du point de
vue de l' austère christianisme où nos amis de
port-royal me plaçaient naturellement, soit du point
de vue presque aussi rigide des La Rochefoucauld
et des La Bruyère ; pourtant il faut être juste,
et c' est le moment de faire à l' ordre d' idées assez
généralement régnant la part légitime qui lui est
due.
Aussi inférieure à la vraie morale chrétienne (si
l' on peut établir de telles proportions) que
supérieure à la fausse et odieuse méthode jésuitique,
cette morale des honnêtes gens n' est pas la vertu,
mais un composé de bonnes habitudes, de bonnes
manières, d' honnêtes procédés reposant d' ordinaire
sur un fonds plus ou moins généreux, sur une nature
plus ou moins bien née . être bien né , comme
on dit, avoir eu autour de soi d' honorables exemples,
avoir reçu une éducation qui ait entretenu nos
sentiments, ne pas manquer de conscience, se soucier
surtout d' une juste considération, voilà, avec mille
variantes qu' on suppose aisément, avec plus de feu
et de générosité quand on est jeune, avec plus de
prudence et de calcul bien entendu après
 

p193


trente ans, voilà ce qui compose à peu près cette
morale des relations ordinaires, telle que nous
l' offre tout d' abord la surface de la société
aujourd' hui, et qui même y pénètre assez avant.
Depuis la chute de l' ancienne société et des
anciennes classes, depuis l' avénement de la classe
moyenne, cette morale est surtout celle qui
apparaît aux premières couches dans notre société
moderne (je parle de la France). Il y entre des
résultats philosophiques, il y reste des habitudes
et des maximes chrétiennes ; c' est un compromis,
mais qui par là même suffit aux besoins du jour. Dans
ce qu' elle a de mieux, je dirai que c' est du
christianisme rationalisé ou plutôt utilisé ,
passé à l' état de pratique sociale utile. On a
détruit en partie le temple, mais les morceaux en
sont bons, et on les emploie, on les exploite sans
trop s' en rendre compte.
Cette forme nouvelle de l' esprit et des habitudes
publiques doit-elle être considérée comme un
progrès ? Socialement, à coup sûr ; -intérieurement
et profondément parlant, c' est plus douteux. Pascal
a dit : " les inventions des hommes vont en avançant
de siècle en siècle : la bonté et la malice du monde
en général reste la même. " c' est là un correctif
essentiel que je voudrais voir inscrit comme
épigraphe en tête de toutes les
 

p194


grandes théories du progrès. Or, cette morale des
honnêtes gens rentre plutôt dans les inventions des
hommes, et si elle est un progrès en ce sens, elle va
peu au delà ; elle n' affecte guère le fonds général
de bonté ou de malice humaine. Quand survient quelque
grande crise, quand quelque grand fourbe, quelque
grand criminel heureux s' empare de la société pour la
pétrir à son gré, cette morale des honnêtes gens
devient insuffisante ; elle se plie et s' accommode,
en trouvant mille raisons de colorer ses cupidités
et ses bassesses. On en a eu des exemples. Quand
quelque violent orage soulève les profondeurs et les
boues d' alentour, cette morale du rez-de-chaussée
s' en trouve un peu éclaboussée, c' est le moins.
Pourtant, laissée à elle-même, en temps ordinaire et
moyen, elle juge assez sainement, et se tient
volontiers, quand elle peut, dans les directions de la
règle éternelle.
Cette morale ainsi définie, qui est celle du juste
milieu actuel de la société, se retrouverait assez
vague et commençante à diverses époques de l' histoire.
Elle se prononçait déjà sous forme bourgeoise pour
Charles V, pour Louis Xii ; surtout elle prit
consistance sous Henri Iv. En ces années du règne
de Louis Xiv où notre sujet nous a portés, elle ne
demandait pas mieux que de se reformer après les
misérables désordres et les scandales de la fronde.
 

p195


Son triomphe ne se marque jamais mieux que
lorsqu' elle a affaire à de faux dévots, à une fausse
morale qui, sous air d' austérité, est corrompue,
calculée, cupide. Oh ! Alors elle se révolte, elle se
sent meilleure, elle se proclame violée. Car, bien
qu' elle soit assez pleine elle-même
d' accommodements, et que Philinte ne dise guère
jamais non tout court à ce qui est mal, Philinte
reste honorable ; il ne prétend pas d' ailleurs à la
haute vertu sainte ; mais ceux qui, en y prétendant,
font le contraire, sont odieux. Toutes les fois
donc qu' elle a été aux prises avec cette sorte
d' ennemis, la morale dont je parle a été dans son
beau. Telle nous l' avons vue à certains moments dans
les luttes de la restauration.
Vers la fin de Louis Xiv, la même opposition
s' était produite déjà ; et pour être sans lutte
apparente, pour être couverte et dominée de
l' autorité absolue du monarque, elle ne s' annonçait
pas moins profonde. Il y eut également, et sous
d' autres formes, dégoût, répugnance, et finalement
explosion. Deux hommes, deux écrivains, sous ce
régime, eurent le courage et l' honneur de protester
au nom de la morale des honnêtes gens contre celle des
faux dévots jésuitiques : Molière et La Bruyère
osèrent cela, et tous deux le firent en reprenant, en
retrempant à leur usage, et avec leur génie propre,
les armes que Pascal le premier avait inventées et
illustrées. L' auteur du Tartufe , le peintre
d' Onuphre , sont à cet égard des successeurs
directs et des héritiers du Pascal des
provinciales .
Molière devina et dénonça le mal de plus longue
main. Il semble, en vérité, qu' il ait vu venir à pas
lents l' hypocrite, qui, à l' heure la plus
florissante du règne,
 

p196


et du plus loin avant la vieillesse du monarque,
convoitait cet âge déjà comme sa proie, et se
promettait mystérieusement la puissance. Dès 1664,
sept ans après les provinciales , il avait essayé
le Tartufe à Versailles ; il le risqua devant
le public de Paris en 1667. La Bruyère, qui, à
vingt longues années de là, peignait sur place
Onuphre , et le courtisan en habit serré
et en bas uni, dévot sous un roi dévot , et qui
serait athée sous un roi athée ; La Bruyère,
avec beaucoup moins de divination sans doute, eut
peut-être besoin de plus de courage. Quinze ou
vingt ans plus tard encore, et le jésuite Tellier
régnant, ce que La Bruyère avait osé avec son
courage adroit, il ne l' aurait certainement pas pu.
Il aurait fallu attendre à la régence.
Au dehors, et envisagée monarchiquement, la carrière
de Louis Xiv a ses grandes divisions marquées
par les traités de paix, Aix-La-Chapelle,
Nimègue, etc. à l' intérieur, et du point de vue de
la cour, on la diviserait très-bien d' après les
maîtresses ; il y a une autre manière aussi de la
distinguer, laquelle n' est pas très-différente :
c' est de la partager suivant les confesseurs.
Le bonhomme Annat ne compta jamais pour beaucoup ;
il compta moins que jamais depuis son duel avec
Pascal. Lorsque la reine Christine passa par Paris
en 1656, on put s' apercevoir, à la manière dont elle
le brusqua quand il vint la complimenter, qu' elle
était en train de lire les petites lettres . Le
jeune roi, à peine
 

p197


émancipé, ne s' embarrassait guère, on le pense bien,
d' un tel confesseur ; et ainsi qu' on lui fait dire
dans les chansons manuscrites du temps :
le père Annat est rude,... etc.
Vers la fin, le père Annat avait fait venir de
Toulouse, pour lui servir de second, un de ses
confrères, le père Ferrier, qui s' était donné à
connaître par son esprit d' habileté dans les
négociations engagées avec l' évêque de Comminges
sur les querelles de l' église. Ce coadjuteur du
père Annat finit par le remplacer, à titre
de confesseur du roi, en 1670 ; on dit que le
bonhomme, après avoir abdiqué, en mourut de regret
quatre mois après. Quoi qu' il en soit, ce père
Ferrier nous représente très-bien le personnage
délicat du confesseur, en ces bouillantes années où
le monarque passait de La Vallière à Montespan,
et où Molière menait les gaietés de la cour.
" c' étoit, a dit Amelot De La Houssaye, un petit
homme quant à la taille, mais un grand
 

p198


homme quant à l' esprit. Il aimoit fort sa compagnie,
mais sans en être esclave : il la soutenoit et la
défendoit hautement quand elle avoit bon droit, mais
il gardoit une parfaite neutralité lorsqu' elle avoit
tort ; et, par cette prudente conduite, il se faisoit
respecter également de leurs amis et de leurs
ennemis. " et Amelot cite quelques anecdotes à
l' appui. Arnauld en raconte une autre dans l' une de
ses lettres ; et, en ne voulant que prouver la morale
accommodante de ce père, il nous laisse voir combien
c' était un homme d' esprit en effet. Le cardinal Le
Camus, n' étant encore qu' abbé et point pénitent,
visitait, avec le père Ferrier, Versailles qui
était dans toute la fraîcheur de ses magnificences.
Arrivés à un appartement fermé, ils eurent quelque
peine à se le faire ouvrir ; mais l' abbé Le Camus,
y pénétrant le premier, y vit un tableau représentant
le roi à la tête de son armée, et qui se retournait
vers un lointain où le rappelait une armide nue,
couchée sur des fleurs : c' était quelqu' une de ses
maîtresses qu' il avait fait peindre ainsi. " ah ! Cela
vous regarde, mon révérend père, " dit en riant l' abbé
Le Camus. -" chut ! Je n' ai rien vu, " répliqua le
père Ferrier en sortant au plus vite. -le père
Ferrier était aussi ami de Boileau, et les jésuites
assurent même que le poëte avait eu l' intention de
lui faire hommage de son épître iii (la mauvaise
honte)
, qui n' aurait été ensuite adressée et
dédiée à Arnauld que parce que le premier
destinataire était mort avant l' impression. Le père
Ferrier mourut vers la fin de 1674. Homme du monde
succédant à un homme de
 

p199


collége, il fait une transition parfaite au père De
La Chaise qui le remplaça, et qui eut l' oreille du
roi durant trente-cinq ans ; le père Tellier, qui
succéda en 1709, n' était qu' un homme de sacristie.
Mais, on le conçoit, c' est bien en effet sous ce
régime tout à fait spirituel du père Ferrier, ou
aux abords de cette direction, et quand il était déjà
le second du père Annat, que se place le plus
commodément l' éclat du Tartufe et la suprême
faveur de Molière.
Pour y revenir donc, le Tartufe donne la main
aux provinciales . Est-il besoin d' ajouter qu' à
part ce lien si réel, il n' y eut pas de relation
directe entre Molière et port-royal, entre le
comédien excommunié et les rigoureux proscripteurs
du théâtre ? Goujet, dans sa vie de Nicole ,
traite comme il doit un sot conte qui faisait de
Nicole et de ces messieurs les correcteurs des
comédies de Molière. Ce dernier eut des amis parmi
les jésuites. Si le père Bourdaloue l' anathématisa,
le père Bouhours fit son épitaphe ; mais je ne vois
pas qu' il ait connu de près aucun ami de
port-royal, -hors le prince De Conti qui ne fut
janséniste que depuis, et Racine qui alors ne
l' était guère. C' est notre droit pourtant de
rattacher ici Molière par une de ses plus belles
oeuvres, comme nous avons fait de Corneille par
Polyeucte .
Racine, dans la seconde lettre anti-janséniste
qu' il fut tenté de donner en 1667, en réplique aux
deux ripostes de M Du Bois et de Barbier
D' Aucourt, mais que Boileau l' empêcha si
honorablement de publier ; Racine, poussant ses
anciens maîtres sur leurs attaques contre la
comédie, raconte agréablement l' anecdote suivante :
 

p200


" ... c' étoit chez une personne qui, en ce temps-là,
étoit fort de vos amies ; elle avoit eu beaucoup
d' envie d' entendre lire le Tartufe , et l' on ne
s' opposa point à sa curiosité... etc. "
Racine, continuant de plaisanter les rigides
censeurs du théâtre, leur demande si, après tout, les
provinciales sont elles-mêmes autre chose que des
comédies :
" dites-moi, messieurs, qu' est-ce qui se passe dans
les comédies ? ... etc. "
le temps était déjà venu ; en 1667, en 1669,
Tartufe parut devant le public assemblé, et,
dans la signification qu' il prit et qu' il a gardée,
ce n' est pas autre chose que ce qu' on attendait là :
Escobar traduit sur le théâtre. Aussi je conçois
très-bien que, chez la duchesse
 

p201


de Longueville, chez Madame De Guemené ou
Madame De Sablé, la lecture du tartufe ait été
un moment tolérée par nos jansénistes d' après les
provinciales
. Molière le lisait vers le même
temps chez Ninon. Je me demande involontairement ce
qu' aurait pensé Pascal (s' il n' était mort deux
années auparavant) en lisant la pièce de Molière ;
car il l' aurait lue infailliblement, lui aussi, tout
solitaire qu' il était. Le manuscrit serait allé le
chercher, j' imagine, plutôt que de se passer d' un
tel juge, d' un témoin si proche. Je me demande quelle
comparaison, quel retour il aurait fait de là à ses
propres petites lettres . Aurait-il senti
aussitôt combien la portée de ses traits dépassait le
casuisme et atteignait par delà ? Se serait-il
résigné à satisfaire si pleinement et à mettre en si
beau train cette élite des libres esprits, ce monde
de Ninon, de la reine Christine et de Molière ?
Mais à coup sûr, si celui-ci avait quelque part
rencontré Pascal, ç' aurait été avec le remercîment
des provinciales à la bouche qu' il l' eût abordé.
Molière était à très-peu près du même âge que
Pascal, il avait dix-huit mois de plus ; il ne
survécut à Pascal que d' une dizaine d' années : l' un
est mort dans sa quarantième année ; l' autre, à
cinquante et un ans.
Molière courait déjà la province avec sa troupe de
comédiens, quand Pascal faisait ses expériences sur
le vide ; il la courait encore quand paraissaient les
provinciales , et il avait déjà fait
l' étourdi , un si gai et si franc imbroglio, et
le dépit amoureux , une première comédie
charmante, quand cette excellente semi-comédie des
provinciales marqua dans sa lumineuse précision
la voie des chefs-d' oeuvre.
 

p202


Molière ne vint à Paris avec sa troupe qu' en
1658 ; et dès l' année suivante, par les précieuses
ridicules
, il ouvrit sa carrière de gloire.
L' année même où les provinciales avaient paru,
il s' était publié d' autres ouvrages, les
plaidoyers de M Le Maître (nous l' avons vu)
qui étaient tombés tout à plat, la pucelle, tant
prônée, de Chapelain, qui avait fait bâiller en
naissant, et aussi la clélie , dont les volumes
se continuaient et qui ne cessait d' avoir un succès
fou. Les provinciales et la clélie étaient
les grands succès littéraires de ces années. Ainsi,
en matière de goût comme en matière plus sérieuse,
il y a deux humanités, deux mondes qui se côtoient,
qui se traversent et se raillent éternellement ;
il y a deux publics.
C' est alors que, sans le prévoir, Molière vint droit
en aide à Pascal, qui lui-même ne sut point sans
doute en quel sens ni en quel lieu un auxiliaire lui
arrivait. Par les précieuses ridicules , en 1659,
il frappa à mort ce goût de clélie , en attendant
qu' on le vît renaître plus tard sous quelque autre
forme ; mais il n' en fut plus question sous celle-là.
On peut dire qu' en ce sens il dégagea
 

p203


la gloire et le goût des provinciales du faux
d' alentour qui y était resté mêlé. Le tonnerre
d' applaudissements qui saluait les précieuses
chassait à l' instant tout brouillard ; l' horizon
littéraire était éclairci, et les provinciales ,
si voisines, apparurent plus vives dans leur
parfaite netteté.
Boileau ne fit que poursuivre et assurer en détail,
sur tous les points, ce qu' ainsi d' emblée avait
emporté Molière.
" courage, courage, Molière ! Voilà la bonne
comédie ! " s' écriait un vieillard du parterre à une
représentation des précieuses . C' est comme si,
à l' une des premières provinciales , quelqu' un
s' était écrié (et plus d' un, en effet, a dû le
dire) : " courage, inconnu, courage ! Voilà le vrai
goût trouvé, voilà la bonne prose ! "
l' école des maris , en 1661, puis l' école des
femmes
(décembre 1662, quatre mois après la mort
de Pascal), qui valait à Molière les avances de
Boileau débutant et de quinze ans plus jeune,
poussaient gaiement l' oeuvre. Je ne parle pas des
Sganarelle ou des don Garcie . Dès 1664,
le Tartufe , tel que nous l' avons, était à peu
près terminé ; on en donnait trois actes devant le
roi aux fêtes de Versailles, et à
Villers-Cotterets chez monsieur ; le prince de
Condé se faisait jouer au Raincy la pièce tout
entière. Paris se dédommageait avec avidité par
des lectures. C' est précisément de 1664 qu' est cette
jolie ballade de La Fontaine sur Escobar. La
graine des provinciales fructifie.
Racine, âgé de vingt-cinq ans, en était, à cette
date
 

p204


de 1664, aux frères ennemis , déjà brouillé avec
ses maîtres de port-royal, contre qui il devait
écrire deux ans plus tard. Nous tenons le noeud des
grands noms poétiques du siècle.
Mais avant de saisir quelque chose du Tartufe à
notre point de vue, il y a lieu de toucher l' homme
et le génie dans Molière.
J' ai dit, en parlant de Montaigne, que Montaigne,
c' était la nature ; j' ai montré et j' ai suivi la
nature en lui. Que n' ai-je pas maintenant à dire en
ce même sens de Molière ! Combien n' est-il pas vrai
de répéter de Molière comme de Montaigne :
Molière, c' est la nature !
J' ajouterai aussi, au point de vue plus particulier où
nous sommes : Molière, c' est la morale des
honnêtes gens
. Expliquons un peu l' un et l' autre.
Molière, c' est la nature comme Montaigne, et sans
le moindre mélange appréciable de ce qui appartient à
l' ordre de grâce ; il n' a pas été entamé plus que
Montaigne, à aucun âge, par le christianisme. Né à
deux pas des halles, enfant de Paris, allant de
bonne heure à la comédie de l' hôtel de Bourgogne
plus souvent qu' aux sermons, il étudie, il est vrai,
au collége de Clermont chez les jésuites ; mais
il trouve, à côté de ses cours du collége, une
éducation particulière plus libre près de Gassendi,
le maître particulier de Chapelle. Chapelle,
Bernier, Cirano De Bergerac, Hesnault, ce sont
là les condisciples du jeune Poquelin, tous plus
tard esprits forts ou libertins , comme on disait.
Il s' exerce d' abord sur Lucrèce, comme Montaigne
s' est joué aux métamorphoses d' Ovide. De
Gassendi il prend surtout l' esprit, non le système,
non les atomes ; et il croit, suivant son
 

p205


propre aveu, et malgré Chapelle qui prend tout (en
glouton indigeste qu' il est), que d' épicure et de
Gassendi il n' y a guère de bon que la morale.
Avec cela la domesticité du louvre, un voyage à la
suite de la cour, en suppléance de son père comme
valet-de-chambre du roi, le spectacle des désordres
de la fronde, puis la vie de comédien de campagne et
ses mille et une aventures, voilà ce qui achève
l' éducation du jeune Molière. On ne découvre point
jour par où le christianisme lui soit entré.
Mais si Molière est tout nature comme Montaigne,
j' oserai dire qu' il l' est encore plus richement,
plus généreusement surtout.
La nature chez lui n' est pas, comme chez Montaigne,
à l' état fréquent de nonchaloir sceptique, de malice
et de ruse un peu taquine ; de vigueur sans doute,
mais d' une vigueur qui s' amuse à mainte bagatelle et
s' éparpille ; de génie et d' invention, mais dans le
détail seulement des pensées et de l' expression ;
elle n' est pas à l' état de repliement presque
maniaque sur elle-même, ou de curiosité sans fin, à
la dérive, vers tout sujet : Montaigne donne à la
fois dans ces deux extrêmes. Molière nous rend la
nature, mais plus généreuse, plus large et plus
franche, dans un train d' action, de pensée forte et
non repliée, d' ardente contemplation sans jamais de
curiosité menue et puérile ; s' il se prend à imiter
autrui et les choses, c' est d' une imitation non
point entraînée et singeresse comme dit
Montaigne, mais reproductive et neuve, et qui fait
dire, en allant du peintre au modèle : " lequel des
deux a imité l' autre ? " on sent à chaque pas une
force féconde et créatrice qui se sait elle-même et
ses moindres ressorts, mais sans s' y
 

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arrêter, sans tout régler par calcul ; qui sait les
fautes, les contradictions et les faiblesses, et qui
est capable malgré cela d' y tomber, ce qui me semble
plus beau, plus riche du moins ( naturellement
parlant) que le prenez-y-garde intéressé, qui
réussit à ne jamais faire de faux pas. Il y a déjà
du Fontenelle chez Montaigne.
Molière me paraît donc représenter la nature dans
une acception aussi entière et plus souveraine que
je ne l' ai trouvée chez Montaigne, en qui elle est
trop analysée. Il me paraît remplir cette idée
presque autant que Shakspeare, le plus grand (dans
l' ordre poétique) des hommes purement naturels.
Shakspeare, comme génie dramatique, a plus que
Molière les cordes tragiques et pathétiques, que
celui-ci chercha toujours sans les pouvoir
puissamment saisir ; mais si l' on complète le talent
de Molière par son âme, on le trouve pourvu de ce
pathétique intérieur, de ce sombre, de ce triste
amer, presque autant que Shakspeare lui-même a pu
l' être.
Au fond, quoiqu' il n' ait fait que des comédies,
Molière
 

p207


est bien autrement sérieux, bien moins badin que
Montaigne. Il a au coeur la tristesse ; il a aussi
la chaleur. Raillant l' humanité comme il fait, il a
l' amour de l' humanité, ce qui est peut-être une
inconséquence, mais une inconséquence noblement
naturelle. Il a des portions de prodigalité, de
dévouement. C' est par tous ces traits qu' il me semble
exprimer en lui au complet ce que j' ai appelé la
morale des honnêtes gens
, cette morale ici dans
toute sa séve, qui lui fit faire le Tartufe
d' indignation, et qui fait qu' à chaque reprise de
l' hypocrisie Tartufe triomphera. Chez lui, à
travers les irrégularités, elle s' appuyait à un
fonds d' une admirable franchise. La même morale
encore, on la retrouverait plus froide et plus ferme
chez Montesquieu, toute calculée chez
Fontenelle ; chez La Bruyère elle est si avant
mêlée à un christianisme incontestable, qu' on ne sait
où elle finit et où le vrai christianisme commence.
Voltaire ne l' a pas toujours eue, cette morale
des honnêtes gens ; Retz ne l' avait pas autant que
Madame De Sévigné le veut bien croire ; La
Rochefoucauld l' a, mais dans la seconde moitié de
sa vie seulement. Je tâche de la bien définir une
fois de plus par des noms. Bourdaloue la nie dans
son sermon sur la religion et la probité . Sans
oser prétendre qu' elle subsiste devant le dieu de
Nicole, de Bourdaloue et des vrais chrétiens, il
est incontestable de dire qu' elle existe pour les
hommes, et qu' elle suffit en général aux usages de la
société.
Suffisait-elle à Molière dans la pratique de la vie ?
Sans doute, à l' égard des autres ; mais, à coup sûr,
en face de lui-même et de sa pensée, elle ne
l' apaisait pas,
 

p208


elle ne le consolait pas. Il était triste ; il l' était
plus que Pascal, qu' on se figure si mélancolique.
Oui, Molière l' était plus réellement au fond et sans
compensation suprême ; il n' avait pas, dans sa
mélancolie, ces joies de la pénitence qui
saisissaient, nous l' avons vu, Pascal au seuil de
port-royal et déjà sous le cilice, qui lui
inspiraient en certaines pages de commenter le
soyez joyeux de l' apôtre, de manière à faire
pâlir elle-même cette délicieuse sagesse de
Montaigne. Molière, autant que Montaigne et que
Pascal, avait toisé et jugé en tous sens cette scène
de la vie, les honneurs, la naissance, la qualité,
la propriété, le mariage, toutes les coutumes ; il
savait autant qu' eux, à point nommé, le revers de
cette tapisserie, le dessous et le creux de ces
planches sur lesquelles il marchait ; mais il ne
prenait pas la chose si en glissant que Montaigne,
et, comme lui, il ne la coulait pas ; -et il ne
la serrait pas non plus comme Pascal, jusqu' à lui
faire rendre gorge, jusqu' à la forcer d' exprimer
l' énigme. Jeune, il avait irrésistiblement cédé à un
double penchant qu' il unissait dans un même
transport, l' amour du théâtre et l' amour, -cette
même alliance que Pascal a si tendrement exprimée
dans une pensée qui veut être sévère. Molière,
 

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loin de le craindre, espéra et poursuivit longtemps
cet accord des deux penchants ; il ne désirait rien
tant que de s' enchaîner par le coeur à quelque objet
aimé, sur ce même théâtre où il régnait par le génie.
Mais l' amour le leurra, l' insulta, le fit souffrir ;
son talent seul lui restait fidèle, avec la gloire :
qu' importe ? Ce qu' il avait cru le bonheur s' en
était allé. Il se livra de plus en plus par goût, par
nécessité, par manière de consolation, à ce talent,
à ce génie qui, à chaque élan, redoublait de
ressources et de verve. Mais quand tout, cour, peuple
et ville, à l' entour, bruissait des applaudissements
et des rires qu' il provoquait, -lui, contemplatif,
à travers ce mal égayé d' où il tirait pour eux
le ridicule et le plaisir, -lui, comme solitaire et
morose, voyait le mal profond dans son entière étendue.
C' était là derrière, et dans ces tristes ombres de
lui-même, que d' ordinaire il habitait. Aussi
quelquefois (écoutez ! ), au milieu de cette gaieté
franche et ronde, et à gorge déployée, de tout un
parterre, un rire perçant s' élevait, une note plus
haute que le ton, âcre, criante, convulsive : c' était
le rire de l' acteur, de Molière lui-même, qui
s' était trahi. Oh ! Qui sut mieux que lui, Molière,
la grandeur et le néant de l' homme, la faiblesse et
les récidives risibles où nous mettent les passions
les mieux connues de nous, et toujours
triomphantes ?
Mais avec tout cela, quoi que je puisse faire,
je confesse mon foible, elle a l' art de me plaire :
j' ai beau voir ses défauts, et j' ai beau l' en blâmer,
en dépit qu' on en ait, elle se fait aimer.
Qui sut mieux que lui ce que c' est que le genre
humain,
 

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l' humanité réduite à elle seule ? Dans le moment
même où il la secourait pour l' amour de
l' humanité
, ne la voyait-il pas la même que celle
qu' il fustige d' habitude et qu' il raille ? Quand il
y découvrait à l' improviste quelque vertu, pouvait-il
se retenir de dire : où la vertu va-t-elle se
nicher ?
s' étonnant bien moins au fond de ce que
cette vertu se nichait sous les haillons du pauvre,
que de ce qu' elle n' avait point délogé de dessous la
guenille humaine.
L' homme est, je vous l' avoue, un méchant animal ;
quoiqu' il fasse dire cela à Orgon, il dut bien
souvent l' avoir grommelé tout bas lui-même.
Tel je vois Molière, tel je le conclus de l' examen
même de ses oeuvres et de certaines conversations
mélancoliques qu' on nous rapporte, et dans
lesquelles, causant à Auteuil avec Chapelle, son
secret lui est échappé.
Près de lui, en l' un de ces jours de plénitude
le coeur cherche à qui parler, au lieu de
l' épicurien Chapelle, espèce de Désaugiers du
temps, et qui ne se prête à l' entretien qu' à demi,
j' ai peine à ne pas me figurer Pascal. Et pourquoi
non ? Dans le jardin de l' hôtel Longueville ou
ailleurs, par un de ces hasards singuliers comme il
en est dans la vie, Molière et Pascal se
rencontrent : Molière est plein de son amour
trompé, mais il n' en dit mot par respect pour celui
avec qui il parle. Sous cette impression profonde
pourtant, et comme excité par sa peine personnelle,
il se met à entamer en général le monde, la vie, la
destinée, et ce grand doute, et ce malheur immense
au sein duquel l' homme est englouti, -malheur
d' autant plus grand que la pensée plus grande dans
l' homme se fait plus égale à le comprendre.
 

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Celui qui traduisit Lucrèce semble tout d' un coup
devenu pareil à lui de plainte et d' accent, en
présence du grave solitaire. Chose remarquable ! à
chaque pas d' abord que fait l' entretien, ces deux
hommes sont d' accord : Molière parle et s' ouvre
amèrement ; Pascal écoute et approuve ; et toute la
misère et la contradiction de la nature, avec ses
générosités manquées et ses sottes rechutes, ce faux
sens commun qui n' en est pas un, et qui n' est que le
trompe-l' oeil du grand nombre ; cette soi-disant
liberté et volonté souveraine qui, chez les Alexandre
comme chez les Sganarelle, s' en va trébucher
à son plus beau moment, et se casse le nez dans sa
victoire ; toute cette déception infinie se déroule
et défile en mille saillies grimaçantes ; toujours
ils semblent d' accord, jusqu' à ce point où Molière
ayant tout dit et terminant dans le silence ou par
quelque éclat de dérision, Pascal à son tour reprend
et continue. Il reprend et repasse chaque misère,
mais dans un certain sens suivi ; et de tout ce
marais immense, de cette immersion universelle où
nage, comme elle peut, la pauvre nature humaine
naufragée, il arrive au bas de l' unique colline ;
il y prend pied, et la gravit en insistant ; il
monte dans son discours, il monte avec une sorte
d' effroi qui perce dans ses paroles, il monte sous le
poids de toutes ces misères cette rude pente du
Golgotha ; et, à mesure qu' il s' y élève, il fait
voir de là comment tout s' y range,
 

p212


et l' ordonnance que cela prend ; tant qu' enfin,
saisissant et serrant d' un violent amour le pied de
la croix qui règne au sommet, il crie le mot de
salut , et force son interlocuteur étonné à
reconnaître du moins de là, aux choses de notre
univers, le seul aspect qui ne soit pas risible ou
désolé.
" cet homme est étrange pour un si grand esprit, "
se dit Molière rêveur, en s' en retournant.
J' ai presque à demander pardon de cette si grave
préface que je donne pour le Tartufe , mais qui
ne me paraît pas moins convenir en vérité au
Tartufe qu' au misanthrope .
 

p213


Xvi.
Dès 1664, disions-nous, Molière avait achevé sa
comédie du Tartufe à peu près telle que nous
l' avons. Trois actes en avaient été représentés aux
fêtes de Versailles de cette année, et ensuite à
Villers-Cotterets chez monsieur : le prince de
Condé, protecteur de toute hardiesse d' esprit,
s' était fait jouer au Raincy la pièce tout entière.
Mais les mêmes hommes qui avaient obtenu qu' on
brûlât les provinciales quatre ans auparavant
empêchèrent la représentation devant le public,
et la suspension avec divers incidents se prolongea.
Louis Xiv, en ce premier feu de ses maîtresses,
était loin d' être dévot ; mais il avait dès lors
cette disposition à vouloir qu' on le fût, qui devint
le trait marquant dans sa vieillesse. Tout en songeant
à revoir et à corriger
 

p214


sa pièce pour la rendre représentable, Molière,
dont le théâtre ni le génie ne pouvaient chômer,
produisait d' autres oeuvres, et, dans le festin de
Pierre
, qui se joua en 1665, il se vengea de la
cabale qui arrêtait le Tartufe , par la tirade
de Don Juan au cinquième acte ; l' athée aux abois
y confesse à Sganarelle son dessein de contrefaire
le dévot : " il n' y a plus de honte " maintenant à
cela : l' hypocrisie est un vice à la mode, et tous
les vices à la mode passent pour vertus. Le
personnage d' homme de bien est le meilleur de tous
les personnages qu' on puisse jouer. Aujourd' hui la
profession d' hypocrite a de merveilleux
avantages... " mais d' autres traits audacieux du
festin , joints à cette attaque, soulevèrent de
nouveau et semblèrent justifier la fureur de la
cabale menacée ; il y eut des pamphlets violents
publiés contre Molière. Il avait affaire à ses
pères meyniers et brisaciers, qui ne manquent
jamais.
Pourtant le crédit du divertissant poëte montait
chaque jour ; sa gloire sérieuse s' étendait : il
avait fait le misanthrope . La mort de la
reine-mère (1666) avait ôté à la faction dévote un
grand point d' appui en cour. Comptant sur la faveur
de Louis Xiv, se faisant fort d' une espèce
d' autorisation verbale qu' il avait obtenue, et
pendant que le roi était au camp devant Lille, en
août 1667, au milieu de cet été désert de Paris,
Molière risqua sa pièce devant le public ; il en
avait changé le titre : elle s' appelait
l' imposteur , et M Tartufe était devenu
M Panulphe ; il y avait des passages supprimés.
l' imposteur , sous cette forme, ne put avoir,
malgré tout, qu' une représentation ; le premier
président Lamoignon crut devoir empêcher la seconde
jusqu' à
 

p215


nouvel ordre du roi. Molière députa deux de ses
camarades au camp de Lille, avec un placet qu' on
a ; mais le roi maintint la suspension.
Ces divers placets de Molière au roi, à propos du
Tartufe , sont fort gais, en excellente prose,
et qui ne rappelle pas mal, pour nous à qui elles
sont toutes fraîches, le ton des premières
provinciales : " votre majesté a beau dire, et
m le légat et messieurs les prélats ont beau donner
leur jugement, ma comédie, sans l' avoir vue, est
diabolique, et diabolique mon cerveau ; je suis un
démon vêtu de chair, et habillé en homme... " Pascal
était bien embarrassé aussi de prouver qu' il n' était
pas une porte d' enfer .
Je relèverai pourtant, à la fin du premier placet, un
trait qui aurait dû, ce semble, choquer les
scrupuleux plus qu' aucun dans le Tartufe : " les
rois éclairés comme vous n' ont pas besoin qu' on leur
marque ce qu' on souhaite ; ils voient, comme
Dieu,
ce qu' il nous faut, et savent mieux que
nous ce qu' ils nous doivent accorder. " voilà ce qu' un
Pascal, même pour faire passer les provinciales ,
n' aurait jamais dit.
Jouant tout son jeu, Molière gagnait chaque jour
dans l' esprit du monarque, qui semblait se diviniser
en effet au coeur de l' ambition et des plaisirs.
Après Amphitryon , après l' avare , après
Georges Dandin , après de tels rires, il n' y
avait plus rien à refuser à l' ouvrier des fêtes
royales : Tartufe, ressuscité, fut donné à
Paris le 5 février 1669, et quarante-quatre
représentations consécutives manifestèrent le
triomphe.
 

p216


Grand moment dans le règne de Louis Xiv ! La paix
d' Aix-La-Chapelle était signée depuis mai 1668 ;
la paix de l' église (nous le verrons) était
accordée depuis octobre. Louis, déjà glorieux et
encore prudent, avait ses trente ans accomplis ; son
orgueil démesuré s' était gardé jusque-là de toute
faute en politique. Il y a eu des jours d' une
splendeur sans doute plus épanouie et plus étalée
dans ce long règne, mais aucun d' une gloire mieux
assise et plus affermie. C' est le moment le plus
juste et le plus brillant à la fois, le seul
impartial. Arnauld, en même temps que Molière, y
redevenait libre. Le régime du père Ferrier
approchait et n' y nuisait pas.
Toutes les précautions, au reste, étaient prises,
sinon pour ne plus choquer la cabale, du moins pour
intéresser le roi dans la pièce, pour le mettre de
son côté et le tenir. Dès la seconde scène du
premier acte, Orgon est loué de n' avoir pas été
frondeur :
nos troubles l' avoient mis sur le pied d' homme sage,
et, pour servir son prince, il montra du courage.
Cela, dit en passant, allait au coeur de Louis Xiv.
Le soupçon d' avoir épousé les intérêts du
coadjuteur fut toujours le grand crime, le péché
originel de nos jansénistes dans son esprit. -l' acte
cinquième tout entier roule sur la justice du roi ;
c' est le roi qui, aux dernières scènes, devient le
personnage dominant, quoique absent, le véritable
deus ex machina . Le Jupiter éclate
 

p217


ici comme dans l' Amphitryon , mais avec sérieux.
Ce cinquième acte est toute une célébration de
Louis Xiv :
d' un fin discernement sa grande âme pourvue
sur les choses toujours jette une droite vue ;
chez elle jamais rien ne surprend trop d' accès,
et sa ferme raison ne tombe en nul excès.
Cette louange sur le droit sens naturel et la
modération de jugement du maître était méritée encore
à cette date de 1669 ; l' apparition du Tartufe
venait elle-même comme pièce à l' appui. Mais la
balance, qui se maintint assez bien entre tout excès
jusque durant les dix années suivantes, se rompit
après.
La préface de Molière, imprimée en tête du
Tartufe , rappelle tout à fait l' ordre
d' arguments de la onzième provinciale, transporté
seulement et étendu de la satire à la comédie.
Molière s' appuie des pièces saintes de M Corneille,
pour faire valoir le droit d' intervention du
théâtre en matière sérieuse ; Polyeucte, avec
raison, lui paraît un précédent pour Tartufe .
Ce n' est pas un feuilleton que je viens faire sur le
Tartufe ; je ne le parcourrai que rapidement, et
moyennant certaines réflexions qui nous touchent.
Tartufe, tout d' abord, tel que Madame Pernelle en
parle à toute la maison, et tel que toute la maison
en parle à Madame Pernelle, nous apparaît assez peu
accommodant. Ce n' est plus là, ce semble, le disciple
du casuisme coulant, de la dévotion aisée, cet enfant
d' Escobar. Dorine nous dit :
s' il le faut écouter et croire à ses maximes,
on ne peut faire rien qu' on ne fasse des crimes :
car il contrôle tout, ce critique zélé.
 

p218


Il a fait retrancher de la maison les bals, même les
visites. Enfin, ce M Tartufe, au premier aspect,
a plutôt l' air d' un rigoriste. Pure affaire de
costume ; allons au delà.
D' abord Molière a voulu dépayser ; il n' a pas fait
de portrait trop ressemblant trait par trait ,
mais plus en gros et plus en plein, selon sa coutume.
Les nuances doucereuses trop étendues et observées
de tout point allaient mieux à la satire et au
pamphlet qu' au théâtre. Et puis l' art du casuisme,
de la morale hypocrite, ne visait qu' à dominer en
définitive, et à vous mettre à la porte de chez
vous : le violent après les doucereux, le père
Tellier après le père La Chaise. L' un prépare la
voie à l' autre. Pascal ne flétrit si à plaisir les
casuistes accommodants, que parce que port-royal
avait affaire à des ennemis fort peu commodes et
fort persécuteurs. Tartufe, d' ailleurs, sait être
accommodant là où il faut ; il l' est pour Orgon,
qu' il a tellement ensorcelé :
chaque jour à l' église il venoit, d' un air doux,
tout vis-à-vis de moi se mettre à deux genoux.
Dans la scène délicate du troisième acte avec
Elmire, la déclaration amoureuse qu' il lui fait
en langage dévot :
l' amour qui nous attache aux beautés éternelles
n' étouffe pas en nous l' amour des temporelles, etc. ;
cette déclaration confite, toute pétrie de benin
et de suave , est assez du même ton au début que
celle du père Le Moine à Delphine ; rappelons-nous
l' auteur de la dévotion aisée et des
peintures morales , de qui Pascal se moque tant.
 

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Tartufe, chez Molière, est un peu pressé ; il va un
peu vite auprès d' Elmire, ainsi qu' il est
nécessaire au théâtre, où les heures et les instants
sont comptés. S' il avait un peu plus le temps de
s' étendre, de filer sa passion, comme cela se ferait
dans un livre et comme La Bruyère certainement
l' aurait su ménager, on le verrait pratiquer plus à
la lettre les principes de la dévotion aisée .
Avant d' en venir à manier le fichu, il aurait
commencé de longue main par excuser la parure chez
les femmes encore jeunes ; il aurait dit, par
exemple : " de tout temps la jeunesse a cru avoir
droit de se parer, et ce droit semble lui avoir été
conféré par la nature, qui a paré la jeunesse de
toute chose. Elle a paré la matinée, qui est la
jeunesse du jour ; elle a paré le printemps, qui est
la jeunesse de l' année ; elle a paré les ruisseaux,
qui sont la jeunesse des rivières... il peut donc être
permis de se parer en un âge qui est la fleur et la
verdure des ans, qui est la matinée et le printemps
de la vie. " il aurait dit cela pour la fille, il
l' aurait redit avec bien plus de flatterie à la
jeune belle-mère. Il n' aurait pas manqué, avant de se
risquer aux actes, de discourir à bien des reprises
sur le bon et le mauvais amour ; avec les auteurs
raillés par Pascal, il aurait dit : " le bon amour
fait les bonnes amitiés, le mauvais fait les
mauvaises. Le bon amour néanmoins n' est pas immobile
et gelé, comme quelques-uns le croient ; il est
plus actif et a plus de feu que l' autre. Mais il agit
de concert et de mesure... son feu, qui est toujours
élevé et toujours pur, ne tombe jamais et jamais
 

p220


ne fait de fumée... je pense, aurait-il pu ajouter
(ou en termes approchants), qu' après une longue
épreuve on se peut engager sur cette marque, et qu' il
ne peut y avoir de péril dans les amitiés où il
n' entre rien de pesant ni d' obscur,... dans les
amitiés qui sont aussi pures et aussi spirituelles
que celle des palmes, qui s' aiment sans se toucher ;
que celle des astres, qui n' ont communication que de
l' aspect et de la lumière ; que celle des chérubins
de l' arche, qui étoient conjoints par le
propitiatoire, et ne s' approchoient que du bout des
ailes. " c' est par ce bout des ailes , par un pied
légèrement heurté à la dérobée, par une main touchée,
puis retenue comme par oubli, que l' hypocrite aurait
cherché petit à petit à insinuer son feu. Mais ici,
encore un coup, le temps presse ; il a fallu aller
au fait, et tout ramasser dès la première scène. Il
est facile pourtant d' y suivre la trace du procédé.
Tartufe, au fort de sa tendre tirade, s' écrie :
mais enfin je connus, ô beauté tout aimable,
que cette passion peut n' être point coupable,
que je puis l' ajuster avecque la pudeur...
d' où a-t-il connu cela, je vous prie, sinon par le
casuiste de Pascal ?
Dans la fameuse scène du quatrième acte, Tartufe,
 

p221


pour lever les derniers scrupules d' Elmire, résume,
en ces mots que chacun sait, toute la moelle et tout
l' élixir du casuisme accommodant :
je puis vous dissiper ces craintes ridicules,
madame, et je sais l' art de lever les scrupules...
etc.
On sent à chaque vers combien Pascal a passé par là.
L' instant d' auparavant, lorsqu' il recevait du père les
biens dont le fils se voit déshérité, Tartufe avait
pratiqué cette grande méthode de direction
d' intention
, qui consiste à se proposer pour fin
de ses actions équivoques un objet permis :
et si je me résous à recevoir du père
cette donation qu' il a voulu me faire,
ce n' est, à dire vrai, que parce que je crains
que tout ce bien ne tombe en de méchantes mains, etc.
Tartufe évidemment a lu et digéré la septième
provinciale ; il sait sa théorie.
Certes, avant Pascal, Regnier dans Macette,
Rabelais, Henri Estienne et tout le seizième
siècle, le moyen-âge et les auteurs de fabliaux, les
trouvères du roman de Renart , avaient peint et
bafoué l' hypocrite ; mais la forme particulière de
l' hypocrisie au dix-septième siècle, le casuisme
accommodant, le jésuitisme proprement dit, découvert
et dénoncé par Pascal, a été, sur le même
signalement, ressaisi et poussé à bout par Molière.
Qu' il soit en habit ecclésiastique ou sous le costume
d' homme du monde, avec
un petit chapeau, de grands
 

p222


cheveux, un grand collet, une épée
et des
dentelles sur tout l' habit
(second placet de
Molière) ; ou bien qu' il ait laissé ses cheveux
pour la perruque , qu' il ait l' habit serré
et le bas uni , comme chez La Bruyère ; qu' il
ait le teint blême ou l' oreille rouge, c' est le même,
nous le reconnaissons ; les différences d' entrée et
de mise en scène n' y font rien.
Le rôle de Cléante était une indispensable
contrepartie de celui de Tartufe, un contre-poids.
Cléante nous figure l' honnête homme de la pièce, le
représentant de la morale des honnêtes gens dans la
perfection, de la morale du juste milieu. Pascal,
dans ses premières lettres, s' était mis, par
supposition, en dehors des molinistes et des
jansénistes, simple homme du monde et curieux, qui se
veut instruire. Cléante de même, mais plus à
distance, se tient en dehors des dévots ; il se
contente d' approuver les vrais, il les honore ; il
flétrit les faux. La supposition de l' honnête
indifférent d' après Pascal s' est élargie et a
marché.
Cléante nous rend l' homme du monde comme
Louis Xiv le voulait dès ce temps-là. Il a un fonds
de religion, ce qu' il en faut. pas trop n' en
faut,
comme dit la chanson.
Dès le commencement, dans une tirade célèbre, il
définit la vraie et la fausse dévotion ; il sépare
l' une de l' autre :
je ne suis point, mon frère, un docteur révéré,
etc.
(acte i, scène vi.)
 

p223


on peut trouver pourtant que le vrai dévot, si bien
tenu à part et en réserve, n' est plus guère là que
pour la forme, pour l' honneur. Le faux dévot, au
contraire, est tout à fait dégagé, mis en saillie et
accusé en des traits à la fois généraux et
précis, désormais ineffaçables : voilà son type
populaire à jamais frappé.
Chez Pascal, le faux dévot, le moraliste chrétien
corrompu, qui supprime l' amour de Dieu dans la
pénitence, qui n' admet pas la gravité du péché devant
Dieu quand le péché offre certaines circonstances
d' ignorance et d' oubli, ce casuiste à moitié dupe est
quelque chose de trop particulier pour devenir, dans
ces termes-là, un type populaire et universel. Toutes
ces distinctions si clairement déduites, et qui
mènent Pascal à tant d' éloquents mouvements, sont
trop fines pour qui n' est pas un peu janséniste, ou
du moins assez sérieusement chrétien. Elles supposent
presque toujours un avis de doctrine, une foi
singulière et formée sur ces questions. Cléante y va
plus en gros, et dessine le faux dévot pour tout le
monde. Quand au vrai dévot, tel que l' honnête mondain
l' admettra dorénavant volontiers, ce n' est plus,
toute opinion théologique à part, que le croyant
sincère, désintéressé, mais tolérant :
et leur dévotion est humaine, est traitable.
Depuis le dix-huiième siècle, on est convenu
d' appeler cela la religion de Fénelon , au moins
selon l' idée coulante qu' on s' en fait. Rien d' ailleurs
ne saurait être moins gênant ; on l' honore, on la
salue, et l' on s' en passe.
Les progrès de l' idée paraissent dans le cas présent
 

p224


bien sensibles, et je les marque sans réticence.
Pascal (il n' y a pas à se le dissimuler) fit plus
qu' il n' avait voulu ; en démasquant si bien le
dedans, il contribua à discréditer la pratique ; en
perçant si victorieusement le casuisme, il atteignit,
sans y songer, la confession même, c' est-à-dire le
tribunal qui rend nécessaire ce code de procédure
morale et, jusqu' à un certain point, cet art de
chicane. -on débite chez ces apothicaires bien des
poisons ; quand cela fut bien prouvé, on eut l' idée
toute naturelle de conclure à laisser là le
remède. -ce qu' un de ses descendants les plus
directs, Paul-Louis Courier, a dit du
confessionnal, l' auteur des provinciales l' a
préparé.
L' esprit humain, une fois éveillé, tire jusqu' au
bout les conséquences. La raillerie est comme ces
coursiers des dieux d' Homère : en trois pas au bout
du monde. Les provinciales , le Tartufe et
le mariage de Figaro !
Sans aller si avant, et en ne s' attachant qu' à la
forme de l' hypocrisie à son heure, La Bruyère a
repris sous main ce portrait du faux dévot ; mais je
dirai de son Onuphre comme du casuiste sans nom des
provinciales : il est trop particulier pour avoir
pu devenir populaire. Ce sont des portraits frappants
à être vus de près, et éternellement chers aux
connaisseurs ; ce ne sont pas des êtres une fois
créés pour tous, et destinés à courir le monde à
front découvert.
 

p225


Dans ce brillant et courageux chapitre de la
mode
, qui rassemblait tant de traits piquants et
directs, à une époque où Louis Xiv réformé passait
des maîtresses aux confesseurs, se rangeait près de
Madame De Maintenon, et où il ne s' agissait plus
de badinage ; dans cette ferme et fine mosaïque où,
entre tant de belles paroles enchâssées, il est dit :
" c' est une chose délicate à un prince religieux de
réformer la cour et de la rendre pieuse..., " tout à
côté on trouve ce portrait d' Onuphre, qu' on a pu
prendre, au premier abord, pour une critique du
Tartufe :
" Onuphre n' a pour tout lit qu' une housse de serge
grise,... etc. "
 

p226


je renvoie à La Bruyère ; il faut revoir cet
Onuphre tout entier. Chaque trait de Molière est
de la sorte effacé et remplacé par un autre contraire,
ou, du moins, il se trouve redressé et comme remis
dans la ligne exacte du réel. Mais c' est bien moins
là une critique, à mon sens, qu' une ingénieuse
reprise et une réduction du même personnage à un
autre point de vue, au point de vue du portrait
et non plus à celui de la scène . Ainsi, pour être
plus vrai, plus réel, l' hypocrite de La Bruyère,
par moments, sourit ou soupire , et ne
répond rien
; c' est parfait, c' est fin ; mais
cela n' irait pas longtemps avec un tel jeu au théâtre.
Chez Molière, plus que chez aucun auteur
dramatique en France, le théâtre, si profondément
vrai, n' est pas du tout, quant aux détails, une copie
analysée, ni une imitation littéralement
vraisemblable d' alentour ; c' est une reproduction
originale, une création, un monde. Molière n' est
rien moins qu' un peintre de portraits, c' est un
peintre de tableaux ; ou mieux c' est un producteur
d' êtres vivants, qui sont assez eux-mêmes et assez
sûrs de leur propre vie pour ne pas aller calquer
leurs démarches sur la stricte réalité.
Essentiellement humains dans le fond, ils n' ont
d' autre loi pour le détail et pour l' agencement que
le comique dans toute sa verve ; ils ne sont pas
façonniers ; pourvu qu' ils aillent leur train, on ne
les voit nullement
 

p227


esclaves d' un menu savoir-vivre . Ce qu' ils
empruntent même au réel de plus précis, et de mieux
pris sur le fait, ne vient pas s' enchâsser en eux,
mais s' accommode encore librement à leur gré et se
transforme.
Dans son poëme du val-de-grâce , où il y a des
touches pareilles (si l' on s' en souvient) à celles de
Rotrou parlant peinture de décoration dans
Saint-Genest , Molière établit, en termes
magnifiques, la distinction de la peinture à l' huile
et de la fresque : cette différence n' est autre que
celle qui sépare La Bruyère, peintre de chevalet
et à l' huile, de lui Molière, peintre à fresque,
si hardi, si ardent. Le passage éclaire trop bien
notre pensée et le point délicat qui nous occupe,
pour ne pas être offert en entier. Molière,
s' adressant à Rome, à cette maîtresse des
chefs-d' oeuvre, la remercie d' avoir rendu à la
France le grand Mignard devenu tout romain, et qui
va, dit-il, produire dans tout son lustre
cette belle peinture inconnue en ces lieux,
la fresque, dont la grâce, à l' autre préférée,... etc.
 

p228


Quelle opulence ! Quelle ampleur ! Comme on sent, à
travers cette définition grandiose, la réminiscence
secrète et la propre conscience de l' artiste, qui
lui-même bien des fois, pour répondre au caprice du
maître ou au cri du public, a dû pousser son oeuvre
en quelques nuits, l' enlever haut la main du premier
jet, et l' exposer toute vive, sans retour, à la
sévère rigueur
de cet instant unique qui décide
du sort d' une comédie ! Voilà Molière et sa
théorie, déclarée par lui comme à son insu ; il nous
a livré là sa poétique, comme l' a remarqué
excellemment Boileau.
Que si, à la lumière de cet aveu, nous revenons vers
la lutte ingénieuse de La Bruyère et au procédé
d' Onuphre raffinant sur Tartufe, il n' y a plus
rien, ce me semble, qui nous embarrasse ; et chacun
des deux peintres est dans son rôle. -on attend
Tartufe, il n' a pas encore paru ; les deux premiers
actes sont achevés : il a tout rempli jusque-là,
il n' a été question que de lui ;
 

p229


mais on ne l' a pas encore vu en personne. Le
troisième acte commence ; on l' annonce, il vient, on
l' entend :
Laurent, serrez ma haire avec ma discipline,
et priez que toujours le ciel vous illumine.
Si l' on vient pour me voir, je vais aux prisonniers
des aumônes que j' ai partager les deniers.
Que La Bruyère dise tout ce qu' il voudra, ce
Laurent, serrez ma haire ..., est le plus
admirable début dramatique et comique qui se puisse
inventer. De tels traits emportent le reste et
déterminent un caractère. Il y a là toute une
vocation : celui qui trouve une telle entrée est
d' emblée un génie dramatique ; celui qui peut y
chercher quelque chose, non pas à critiquer, mais à
réétudier à froid, à perfectionner hors de là pour son
plaisir, aura tous les mérites qu' on voudra comme
moraliste et comme peintre ; mais ce ne sera jamais
qu' un peintre à l' huile , auteur de portraits à
être admirés dans le cabinet.
Molière manie en ce sens puissant tous ses
personnages ; il ne fait pas la taille-douce, il ne
pointille pas. Franc, et souvent avec crudité, il ne
craint pas de faire le trait gros, grimaçant, plus
mouvant et plus parlant pour la scène. Sa main
hardie se sent maîtresse de l' art jusqu' à l' oser
gourmander . J' ai rappelé le premier mot de
Tartufe en entrant ; le second n' est pas moindre.
C' est surtout le geste ici qui est frappant. Le
saint homme aperçoit Dorine, la gaillarde suivante
à la gorge un peu nue, et il lui jette son mouchoir
pour qu' elle s' en couvre plus décemment. Cela n' est
pas vraisemblable, dira-t-on ; mais cela parle, cela
tranche ; et la vérité du fond et de l' ensemble
crée ici celle du détail.
 

p230


Voyez-vous pas quel rire universel en rejaillit, et
comme toute une scène en est égayée ? Avec Molière,
on serait tenté à tout instant et à la fois de
s' écrier : quelle vérité ! Et quelle
invraisemblance !
ou plutôt on n' a que le
premier cri irrésistible ; car le correctif
n' existerait que dans une réflexion et une
comparaison qu' on ne fait pas, qu' on n' a pas le temps
de faire. Il a fallu La Bruyère avec sa toile en
regard pour nous avertir ; de nous-même nous n' y
aurions jamais songé.
Pour donner aux objets tout leur jeu et leur relief,
Molière ne craint donc pas de grossoyer ; il a le
pinceau, avant tout, dramatique. Cette Dorine, qui
fait un rôle si animé, si essentiel, dans le
Tartufe , et qui en est le boute-en-train, me
personnifie à merveille la verve même du poëte, ce
qu' on oserait appeler le gros de sa muse , un peu
comme chez Rubens ces sirènes poissonneuses et
charnues, les favorites du peintre. Ainsi cette
Dorine, si provocante, si drue, servirait très-bien
à figurer la muse comique de Molière en ce qu' elle
a de tout à fait à part et d' invincible, et de
détaché d' une observation plus réfléchie, -l' humeur
comique dans sa pure veine courante, qui l' assaillait,
qui le distrayait, comme la servante du logis, même
en ses plus sombres heures, et faisait remue-ménage
à travers sa mélancolie habituelle, dont la
profondeur ne s' en ébranlait pas.
Dans cette charmante scène avec Marianne, où la
railleuse s' obstine et revient à la charge sous toutes
les formes, sur tous les tons :
non, non, je ne veux rien. Je vois que vous voulez
être à Monsieur Tartufe... etc.
 

p231


N' est-ce pas le lutin comique en personne qui
s' acharne et ne saurait lâcher prise ? Même au
moment final, l' impitoyable lutin, quasi hors de
propos et quand tout est au tragique dans la maison,
abuse de la circonstance et pique toujours :
juste retour, monsieur, des choses d' ici-bas :
vous ne vouliez point croire, et l' on ne vous croit
pas.
Ainsi Molière avec son démon : il était en proie à
la muse comique. Dans ces choeurs bouffons de
M De Pourceaugnac ou du malade
imaginaire
, il se mourait déjà, qu' il riait
encore. La tristesse du fond n' y perdait rien, et
même elle devait pour lui s' éclairer davantage de
toutes ces torches folâtres convulsivement agitées.
La bonne pièce Dorine, si on se laissait aller
à l' accoster et à l' attaquer (comme elle ne demande
pas mieux), nous serait une belle occasion d' entrer
dans le style de Molière. Dès la scène première du
premier acte, ripostant à Madame Pernelle, elle
lâche les deux tirades qu' on sait par coeur :
Daphné, notre voisine, et son petit époux, etc. ;
et le portrait de la prude Orante :
l' exemple est admirable, et cette dame est bonne !
Etc.
 

p232


Est-il une plus magnifique largeur de discours en
vers ? Une plus franche et naturelle beauté ? à lire
Molière, on a de ces saveurs à tout moment plein la
bouche. Et pourtant cela n' a pas triomphé aussi
absolument qu' on le croirait. Le style de Molière
en vers n' a pas (comme on disait alors) levé la
paille
autant, à beaucoup près, que celui de
Pascal en prose. Sur ce point roule en grande partie
l' inégalité, l' infériorité de notre poésie.
Pascal est déjà d' un bout à l' autre dans le fin et
le net de la langue ; tout Molière n' y a pas
également passé. Il n' est pas classique en ce sens et
sur cet article du style. Il y avait encore du
Rotrou chez Molière ; il n' y avait plus de
Mézeray chez Pascal. Celui-ci refaisait huit et
dix fois ; Molière passait outre. Il se jetait à ses
premières pensées comme plus naturelles ; mais ce
naturel lui est contesté, du moins dans l' expression.
L' accord contre lui semble vraiment étrange
là-dessus.
La Bruyère dit : " il n' a manqué à Molière que
d' éviter le jargon et le barbarisme, et d' écrire
purement ; " et, dans son regret, il souhaite à
Molière le style de Térence, de même qu' il voudrait
à Térence le feu de Molière.
Fénelon (lettre sur l' éloquence) , après un
sincère éloge du fond et en confessant volontiers que
Molière est grand , ajoute : " en pensant bien,
il parle souvent mal ; il se sert des phrases les
plus forcées et les moins naturelles. Térence dit en
quatre mots, avec la plus
 

p233


élégante simplicité, ce que celui-ci ne dit qu' avec
une multitude de métaphores qui approchent du
galimatias. J' aime bien mieux sa prose que ses vers.
Par exemple, l' avare est moins mal écrit que les
pièces qui sont en vers..., etc. "
Vauvenargues mêle à ses éloges les mêmes
restrictions : " sans parler de la supériorité du
genre sublime donné à Racine, on trouve dans
Molière tant de négligences et d' expressions
bizarres et impropres, qu' il y a peu de poëtes, si
j' ose le dire, moins corrects et moins purs que lui. "
Voltaire, en son siècle de Louis Xiv , se
déclare avec une grande vivacité de goût en faveur
de la poésie de Molière ; mais il paraît imputer
au seul Fénelon un jugement qui était, on le voit,
celui de beaucoup d' autres. La vérité est qu' il y a
parfois d' assez mauvais vers chez Molière. Sans
sortir de Tartufe , dans la fameuse scène du
quatrième acte entre Elmire et lui (Orgon étant
sous la table), Elmire fait semblant d' expliquer
l' opposition qu' elle a mise à ce qu' il épousât sa
belle-fille, et elle lui dit :
qu' est-ce que cette instance a dû vous faire
entendre,
que l' intérêt qu' en vous on s' avise de prendre,
et l' ennui qu' on auroit que ce noeud qu' on résout
vint partager du moins un coeur que l' on veut tout ?
 

p234


Toutefois, j' en suis convaincu, les critiques du
style de Molière, dans l' esprit des illustres qui
les ont faites, ne portaient pas seulement sur les
quelques endroits trop négligés et impossibles à
défendre ; elles s' étendaient jusqu' aux portions de
sa touche les plus franches et les plus larges. Il
n' y a guère à s' y méprendre, c' est bien le cossu
du style de Molière qui déplaisait à ces élégants
esprits. Boileau, j' ose le conjecturer d' après
sa deuxième satire, d' après tout un ensemble de mots
qui nous sont conservés, et nonobstant le passage
restrictif de l' art poétique , -Boileau, sur le
style en vers de Molière, était bien autrement
et plus pleinement admirateur que ne durent l' être
Racine, La Bruyère et Fénelon. Non pas, s' il vous
plaît, que le misanthrope, les femmes savantes et
le Tartufe soient écrits comme les satires de
Boileau ; Voltaire, qui dit cela, s' abuse sur un
procédé déjà si éloigné du sien ; mais, pour
apprécier le style en vers de Molière, Boileau sut
se mettre au-dessus de sa propre pratique, et c' est
en cela qu' il fit preuve d' un goût critique
excellent.
S' il y a quelque chose en notre poésie qui, pour
l' ampleur du jet, pour l' ondoiement des contours et la
flamme, pour les mâles appas , réponde aux belles
pages de Bossuet, il ne faut le chercher que dans
Molière. Que ne s' est-il rencontré un génie de même
race pour remplir et peupler d' égale sorte l' autre
sphère, celle du
 

p235


pathétique et de l' idéal ! La grande poésie française
était créée.
Le Tartufe , en particulier, a porté chez nous la
comédie aussi haut qu' elle peut atteindre. La
puissance du fond n' a permis gain de cause ici à
aucune chicane de puriste ; la voix publique a fait
loi. Combattue trois fois dans le siècle, cette
odieuse chose, l' hypocrisie, qui avait déjà essayé
de plus d' un nom, garda pour jamais celui que lui
avait attaché Molière. Escobar avait commencé,
Tartufe acheva. Onuphre, à vrai dire, n' était déjà
plus qu' une curiosité et un hors-d' oeuvre.
Mais si elle triompha, comme les provinciales ,
par l' esprit, la pièce immortelle eut de même, au
plus beau de sa gloire, ses avanies à subir. Elle ne
fut pas brûlée par le bourreau ; mais elle eut à
lutter contre d' autres essais de flétrissure. On
n' avait pas répondu à Pascal, ou bien on lui avait à
peine et platement répondu : Molière eut affaire à
de plus rudes attaquants, à des réprobations partant
de voix et de plumes révérées. Bourdaloue, du haut
de la chaire, cria à la piété outragée ; et un jour,
au seul nom de comédie et de Molière, Bossuet que
nous venons d' appareiller avec lui (profanes
amateurs que nous sommes), Bossuet se leva et eut
des paroles terribles.
N' ayant ici aucune cause à plaider, et ne cherchant
qu' à éclairer chaque aspect de mon sujet, je
soumettrai avant tout une réflexion que l' étude de
Molière lui-même m' inspire. Qu' en son temps le grand
comique ait excité le scandale et l' alarme parmi les
âmes sincèrement chrétiennes, qui donc pourrait s' en
étonner ? L' estimable Adrien Baillet,
bibliothécaire de M De Lamoignon et ami de nos
jansénistes, élève particulier
 

p236


de M Walon De Beaupuis et de M Hermant,
commence ainsi, dans ses jugements des savants ,
l' article sur J-B Pocquelin, parisien, mort en
comédien
: " M Molière est un des plus
dangereux ennemis que le siècle ou le monde ait
suscité à l' église de Jésus-Christ... " la
préoccupation du bonhomme nous fait sourire, et
pourtant l' honnête Baillet a raison. Qui a fait
Tartufe fera Don Juan . La première lecture
du Tartufe eut, dit-on, lieu chez Ninon ;
c' est bien là qu' il devait naître.
Rendons-nous compte, sans illusion aucune, de l' état
vrai de la croyance en ce dix-septième siècle
qu' on se plaît à voir toujours à travers sa gloire ;
n' y mêlons, cette fois, aucun rayon. Madame Du
Deffand dit quelque part qu' elle ne sait guère que
M De La Rochefoucauld qui ait été esprit fort en
ce temps-là. Ce mot prouve combien chaque époque
connaît mal celle qui l' a immédiatement précédée.
On se flatte que les prédécesseurs ignoraient une
quantité de choses qu' ils ont réellement sues, et
l' on se donne ainsi le plaisir de les réinventer de
nouveau : " il faut donc que vous sachiez, " écrivait
Nicole en l' une de ses lettres, que la grande
hérésie du monde n' est plus le calvinisme ou le
luthéranisme, que c' est l' athéisme, et qu' il y a de
toutes sortes d' athées, de bonne foi, de mauvaise
foi, de déterminés, de vacillants et de tentés. "
-" la grande hérésie des derniers temps, disait-il
encore,
 

p237


c' est l' incrédulité. " -Leibniz, qui avait vu la
France et l' Angleterre, et qui avait embrassé toute
l' étendue de son siècle, écrivait en 1696 : " plût à
Dieu que tout le monde fût au moins déiste,
c' est-à-dire bien persuadé que tout est gouverné
par une souveraine sagesse ! " -le dix-septième
siècle, considéré selon une certaine perspective,
laisse voir l' incrédulité dans une tradition
directe et ininterrompue
; le règne de Louis
Xiv en est comme miné. La fronde lui lègue un
essaim de libres esprits émancipés, épicuriens ardents
et habiles, les Lionne, les Retz ; de vrais
originaux du Don Juan ; la Palatine, Condé, et le
médecin-abbé Bourdelot complotant, en petit comité,
pour brûler un morceau de la vraie croix ;
Ninon, Saint-évremond, Saint-Réal ; les poëtes
Hesnault, Lainez et Saint-Pavin ; Méré, Mitton
et Des Barreaux ; Madame Des Houlières, que
Bayle a pu rattacher par un bout à Spinosa. à un
 

p238


moment du règne, le monarque devient rigoureux, et
le siècle, de plus en plus auguste, renferme ses
secrets ; c' est l' heure du très-hardi et
très-prudent La Bruyère. Mais consultez pour lors
les Dangeau, glissez-vous dans les coulisses ! Le
libertinage d' esprit prend déjà les formes de la
régence ; il oserait tout, s' il n' était
vigoureusement réprimé. La jeune cour a des infamies
païennes qu' il faut celer ; les poëtes Ferrand et
Jean-Baptiste Rousseau arrivent à temps pour y
fournir les refrains. Cependant, de côté, j' ai vu
Bayle et Fontenelle cheminer à pas discrets, les
Vendôme avec Chaulieu sous les roses du temple,
Le Sage après Regnard, la race des railleurs ; en
un mot, tout ce qui se prépare et qui va sortir. Il
m' est échappé, une fois, de dire du grand règne qu' il
m' apparaissait comme un pont magnifique orné
d' admirables statues. Cette image est surtout vraie,
si on l' applique aux idées : elles ont traversé
ce pont et passé dessous, pour reparaître aussitôt
après, et plutôt grossies. On conçoit donc le cri
d' alarme des chrétiens vigilants ; et ce qui m' étonne
même dans un autre sens, c' est l' espèce de
tranquillité avec laquelle Bossuet, installé dans sa
chaire d' évêque à l' époque la plus solennelle du
grand règne, et comme au milieu du pont, paraît
considérer l' ensemble des choses et l' accepter pour
stable, sans entendre dessous (lui prophète ! ) ou sans
dénoncer du moins la voix des grandes eaux.
Dans ces sublimes oraisons funèbres de Condé et
 

p239


de la Palatine, il fit comme avaient fait les héros
vieillissants qu' il célébrait : il recouvrit d' un
voile sacré l' incrédulité première et profonde ; il
entonna le te deum de triomphe sur des tombeaux.
L' incrédulité suivait son chemin pourtant ; elle
allait passer des
 

p240


princes et des grands au peuple. Sous Louis Xiv, la
liberté d' esprit n' était que dans les hautes classes
et un peu dans la haute bourgeoisie ; la populace
des faubourgs restait paroissienne jusqu' au
fanatisme : on n' était pas assez loin encore de la
ligue ! Patience ! Le travail se faisait, et ceux
qui le menaient le plus activement, c' était toujours
quelque enfant de Paris émancipé, comme Villon,
comme Molière, comme Beaumarchais à son jour,
comme demain Voltaire.
Il n' y a donc point tant à s' étonner d' entendre
quelque rumeur chez les oracles chrétiens d' alors.
Le jésuite Bourdaloue, qui, à cette date de 1669,
commençait à s' illustrer dans la chaire, et qui y
portait, sous le couvert de sa robe, quelque chose
de cette saine et ferme doctrine, trop aisément
suspecte dans la bouche des Des Mares et des
Singlin, Bourdaloue, en son sermon sur
l' hypocrisie
, a désigné le Tartufe et l' a
voulu flétrir. Il y prend à partie le libertin, qui a
intérêt, dit-il, à se prévaloir de l' hypocrisie
d' autrui pour montrer que les prétendus gens de bien
ne sont pas meilleurs que lui-même : sûr moyen de
rendre toute piété méprisable en la rendant douteuse !
" et voilà, chrétiens, ce qui est arrivé lorsque des
esprits profanes, et bien éloignés de vouloir entrer
dans les intérêts de Dieu, ont entrepris de censurer
l' hypocrisie... etc. "
 

p241


Bossuet (non pas en chaire, il est vrai) est allé
plus loin ; il a passé de l' oeuvre à l' homme. Dans
sa lettre au père Caffaro (1694) contre les
spectacles, que cet imprudent théatin avait
approuvés sous prétexte que la comédie du jour
était moins déshonnête, l' impatient contradicteur
s' écrie :
" il faudra donc que nous passions pour honnêtes les
impiétés et les infamies dont sont pleines les
comédies de Molière,... etc. "
l' idée du Tartufe s' entrevoit ici à travers le
pêle-mêle de l' anathème. Bossuet revient encore
ailleurs sur Molière dans le courant de sa lettre ;
mais il passe toutes les bornes, lorsque dans ses
réflexions sur la comédie , publiées cette même
année, il va jusqu' à dire :
" ... il a fait voir à notre siècle le fruit qu' on
peut espérer de la morale du théâtre, qui n' attaque
que le ridicule du monde, en lui laissant cependant
toute sa corruption... etc. "
si l' on a pu concevoir Bossuet combattant Molière,
 

p242


ce n' était certes point sur ce ton. Il semble qu' il
y aurait toujours moyen pour un grand homme de faire
son devoir sans paraître faire son métier. La
postérité, mais non pas celle que présageait le
puissant évêque, a aujourd' hui toutes pièces en main,
et elle juge. Ce qui aggrave cette parole de violence
et la rend plus impitoyable encore, c' est que, comme
chacun sait et comme Bossuet le savait aussi,
Molière une fois expiré et devenu par conséquent
inutile à l' amusement de Louis Xiv, sa veuve
n' avait obtenu que par prière un peu de terre
pour ses restes non refroidis ; que l' archevêque de
Paris, M De Harlai, si décrié pour ses moeurs,
le même qui persécutera port-royal, avait fait le
rigide pour l' enterrement du comédien, et que les os
de Molière, pour tout dire, avaient été en peine,
comme ceux d' Arnauld le seront tout à l' heure, de
trouver une fosse où reposer.
Ainsi Molière n' a pas seulement contre lui les
Subligny et les Montfleury ; Pascal ne soulève
pas seulement les Brisacier et les Annat. -ainsi
une grande rumeur, un applaudissement grossi
d' injures, De Maistre insultant finalement à
Pascal, Bossuet (chose plus grave ! ) insultant à
Molière, voilà les plus glorieux succès humains
dans l' ordre de l' esprit, voilà dans son plus beau,
et en l' écoutant de près, de quoi se compose une
gloire.
 

p243


L' outrage a pris pied, et lève le front jusqu' entre
l' élite des mortels.
On en souffre, on voudrait unis par l' estime, par des
égards respectueux, tous ceux qu' on admire. à titre
d' honnêtes gens du moins, on les rassemble
involontairement dans une sorte d' élysée idéal, où
Molière peut vénérer, comme il doit, le front sans
courroux de Bossuet ; où Montaigne et Pascal
contestent sans aigreur et sans mépris. On y mêle
beaucoup de ces noms, à la fois glorieux et doux, ou
modérément graves, et qui semblent un lien entre les
autres : Racine, Despréaux, Fénelon ; et ces
seconds aimables, Nicole, Tillemont, Fleury,
Rollin, Rapin, Bouhours même, qui, en réalité,
bien que de partis ou de compagnies diverses, se
touchaient par l' estime réciproque et par cette
politesse éclairée, résultat du christianisme comme
de la civilisation. Entre chrétiens sincères
principalement, il semble qu' il y aurait lieu,
nonobstant les formes qui séparent, de concevoir en
idée cette communication par l' esprit, ce rendez-vous
de famille, dont on a une noble ébauche commencée
par Bossuet et par Leibniz. Mais qu' est-ce ? Ici
les dissidences, à y bien regarder, sont plus
tranchées encore, les répulsions plus criantes. Ne
verrons-nous pas Arnauld, proscrit et fugitif pour
cause de jansénisme, applaudir contre le calvinisme
aux mesures violentes des édits ? -non, il faut bien
se l' avouer, toutes ces unions finales ne sont qu' un
beau songe, un vain mirage qui se joue un moment à
l' horizon, au gré des imaginations bienveillantes.
Pour nous-même, dans la vie, et dès que nous
agissons, les répugnances se retrouvent.
 

p244


Un poëte a dit cela, en parlant des grands hommes
divisés de leur vivant. Mais ce fleuve où s' oublie
la haine
diffère-t-il beaucoup, ô poëte, du
fleuve dormant où tout s' oublie ? Ces
réconciliations chères à la pensée ne savent donc
même pas où atteindre ceux qui en sont l' objet ;
elles n' ont de fondement que la vapeur de nos rêves.
Oh ! Qu' il y aurait profit et douceur, cependant,
à croire qu' elles sont possibles en réalité quelque
part, qu' elles ne sont ici-bas qu' ajournées, et
qu' elles s' accompliront à la fin au sein du seul
noeud qui soit un vrai noeud, au sein de celui qu' on
aura aimé et qui est éternel !
Tout le reste ne mérite que d' être agité, heurté
comme il l' est, et entre-choqué comme poussière.
Les provinciales épuisées, nous rentrons dans
notre récit et dans la suite de la vie de Pascal.
 

p245


Xvii.
Pascal, au moment où il s' engagea dans les petites
lettres, avait-il conçu déjà son dessein d' un grand
ouvrage contre les athées et les incrédules ? Il
avait dû probablement y songer, et chercher dans
l' histoire de son propre coeur de victorieuses
réponses aux doctrines de plus d' un ancien
compagnon ; mais le dessein arrêté et formel ne lui
vint que pendant les provinciales mêmes,
quand le miracle de la sainte-épine lui fit comme
toucher du doigt le dernier anneau dans la chaîne des
preuves éternelles. La chaîne entière vibra du coup,
et s' illumina. Il vit là un rapport direct de Dieu
avec lui, avec les siens, un rayon envoyé tout
exprès pour éclairer à ses yeux, pour démontrer
l' ordre de mystère. Et vraiment, comme on l' a dit,
ce miracle-là, si on le
 

p246


suppose fait pour Pascal seul, on serait tout près
d' y croire ; de plus, à ce moment, Pascal se sentait
maître de sa force, en possession de tout son génie
d' écrivain. L' entretien qu' il eut avec quelques amis
sur le plan de son ouvrage, et qui est rapporté en
substance dans les préfaces des pensées , avait eu
lieu dix ou douze ans avant la date de la
publication, c' est-à-dire entre les années
1657-1659. L' année durant laquelle il s' en occupa
avec le plus de suite et d' application fut la
trente-cinquième de son âge, depuis le printemps de
1657, où il termina les provinciales , jusqu' au
printemps de 1658, où il fut repris des maux nerveux
qui ne le quittèrent plus. à peine libre de sa
polémique contre les révérends pères et contre
Annat, excité et enflammé comme tout grand
esprit le lendemain d' une victoire, au plus fort de
son énergie déployée et de l' impulsion acquise,
Pascal, à ses moments perdus, put bien donner un
coup de main aux honnêtes curés de Paris pour leurs
factums ; mais un tel soin n' avait pas de quoi
l' absorber, et c' est en cette année qu' il mûrit le
plan et qu' il écrivit les morceaux les plus
développés, les plus considérables, de son livre. à
partir de cette époque, on nous dit que sa santé
s' altéra si profondément et que ses maux redoublèrent
au point qu' il ne put en tout travailler un
instant
à ce grand ouvrage : il faut entendre
travailler d' une manière suivie ; car la plupart
des petites notes presque illisibles qu' on a
recueillies, et qui sont la pensée prise sur le fait
ou du moins marquée au passage, furent griffonnées
dans ces quatre dernières années ;
 

p247


et il ne les jeta sur le papier, de peur d' oubli, que
parce que, dans son état de langueur, il ne se sentait
plus capable de s' y appliquer assez fortement pour se
les imprimer à jamais dans l' esprit, comme il
lui suffisait de faire autrefois.
Ce redoublement de ses maux commença, nous dit
sa soeur, par un mal de dents qui lui ôta absolument
le sommeil. C' est dans les angoisses opiniâtres de
cette névralgie , comme on dirait aujourd' hui,
qu' il s' avisa d' un singulier remède ou palliatif,
lequel n' était pas à la portée de beaucoup de monde :
il se mit à repenser à certains problèmes de
géométrie qui l' avaient occupé autrefois, et il le
fit avec tant de fermeté et d' enchaînement, que le
mal en fut engourdi et comme distrait. Il y a un
aphorisme célèbre d' Hippocrate, qui se traduit
ainsi : " duobus laboribus simul obortis, non in
eodem loco, vehementior obscurat alterum
; quand
un double travail se fait à la fois dans
l' organisation, et non pas sur le même point, le
plus énergique des deux obscurcit l' autre. " dans le
cas présent, c' était un travail véritable que
Pascal employait pour repousser, pour éteindre une
douleur . Voilà peut-être la première fois que,
contre un mal violent aussi positif et aussi interne,
on était à même d' opérer une telle diversion plus au
dedans encore, et sous la pure forme intellectuelle.
On sait qu' Archimède était si fort acharné à la
poursuite d' un problème au moment du sac de
Syracuse, qu' il n' entendit pas le bruit. Ici, chez
Pascal, la douleur criait au dedans, la tête était
envahie ; et c' est dans la portion la plus élevée,
et comme dans la citadelle (arx mentis) , que le
grand géomètre se réfugiait pour ne rien entendre,
et pour dire à la douleur : " je ne
 

p248


te sens pas. " une telle faculté de distraction à
volonté donne, plus que tout, la mesure de la force
d' un esprit.
Madame Périer dit même quelque chose de mieux :
selon elle, durant ces nuits d' insomnie où se
consumait son frère, ce fut sans dessein d' abord
qu' il lui revint dans l' esprit quelques pensées sur
ces problèmes de la roulette ; une première idée en
amena une autre, et insensiblement toutes venant à se
pousser et à s' enchaîner entre elles lui
découvrirent, comme malgré lui, les
démonstrations qu' il ne put éviter. En un mot, la
géométrie, en lui, se réveilla toute seule ; cette
muse austère, qu' il avait rejetée et voulu immoler
comme une fée profane, reparut alors dans sa
sérénité muette, et lui fit signe avec beauté du
haut de ses cercles éternels. à cet instant de
surprise, comment aurait-il pu lui résister ? Allons
au fond : même converti, Pascal est encore sensible
à la géométrie (tout en se flattant de la mépriser),
comme M Le Maître reste sensible à ses
plaidoyers, et comme Racine à ses vers. Combien de
fois dans les insomnies de M Le Maître, une
plaidoirie ardente ne s' empara-t-elle pas de son âme
un moment distraite, et, s' y formant en éloquent
orage, réveillant un dernier écho du barreau sonore,
ne fit-elle pas retentir par quelque clameur confuse
les pauvres murailles de sa chambre glacée ? Combien
de fois, durant les nuits repentantes de Racine,
à certaines heures de défaillance et d' oubli, une
tragédie passionnée, une figure de Monime en pleurs,
ne revint-elle pas tout d' un coup tenter en lui le
poëte, et, avant qu' il ait pu réduire la coupable au
silence, ne retrouva-t-elle pas de ces accents
mélodieux (des scènes entières peut-être ! ), qui ne
furent entendus que de lui ?
 

p249


Ainsi de Pascal et de sa muse. Mais quand il en
parla à ses amis, quand il leur annonça qu' il avait
de la sorte résolu de beaux et ardus problèmes, qui
jusqu' alors, et dans l' état de la science, avaient
résisté aux efforts des habiles, les amis se
montrèrent plus glorieux qu' il ne l' aurait été
certainement lui-même. Le bon duc de Roannès surtout,
qui n' avait d' amour-propre et d' orgueil qu' en son
cher Pascal, lui suggéra l' idée de proposer
publiquement, et par manière de défi, ces mêmes
problèmes qu' il venait de résoudre, avec dépôt
d' un prix solennel pour qui les résoudrait, en tout
ou en partie, dans un laps de temps déterminé. On
comptait bien d' avance que nul n' y atteindrait, et
l' intention de ce défi était de prouver au monde,
quand on viendrait à en savoir l' auteur, qu' on
pouvait être un géomètre du premier ordre et un
très-humble chrétien. C' était comme une pièce à
l' appui du grand ouvrage que Pascal méditait pour
le triomphe de la religion. Le jouteur se masqua ici
sous le nom de Dettonville , comme il s' était
déjà caché sous celui de Montalte , et publia le
cartel en juin 1658. Le premier prix était de
quarante pistoles, le second de vingt ; M De
Carcavi, l' un des juges, était dépositaire de la
somme. Sans entrer dans les détails de ce concours,
dont on peut voir l' histoire écrite par Pascal et
discutée par Bossut, je dirai que les conditions
ne parurent pas remplies aux juges ; que deux
géomètres pourtant, le père Lallouère, jésuite
(toujours des jésuites dans le chemin de Pascal),
et surtout l' anglais Wallis, prétendirent n' avoir
pas fait défaut ; que le révérend père n' obtint et ne
mérita, pour
 

p250


prix de ses conclusions un peu fanfaronnes, que
quelques plaisanteries qui égayèrent le grave sujet.
Mais en ce qui était de Wallis, géomètre d' un ordre
élevé, on en eut raison moins aisément ; il insista
dans des écrits subséquents, et soutint ses droits
avec plus d' animosité et de contradiction que ne
semblent en comporter les questions de ce genre.
Wallis, en effet, fut-il donc quelque peu frustré ?
Put-il du moins se plaindre qu' on lui eût appliqué
avec trop de rigueur, à lui étranger et retardé par
les distances, les termes et conditions absolues du
programme ? Encore aujourd' hui il est des juges fort
compétents qui m' ont paru croire que Pascal ou ses
amis n' étaient pas sans quelque reproche dans cette
affaire. C' est à eux d' éclaircir le point
mathématique. Quant au côté moral, rien ne me fera
douter de l' entière bonne foi avec laquelle Pascal
dut agir. Le seul reproche que je lui ferai, c' est
d' avoir cédé à l' idée un peu ambitieuse du bon duc de
Roannès, de s' être laissé persuader qu' il pouvait
importer si fort à la gloire de Dieu qu' il y eût,
au su de tous, un grand géomètre bon chrétien, et
d' être rentré un peu fastueusement dans cette
carrière de concours humain, où, quand on recueille
une gloire contestée et insultée, on n' a que ce
qu' on cherche et ce qu' on mérite. Mais le miracle de
la sainte-épine venant à sanctionner et à
sanctifier le succès des provinciales , avait un
peu exagéré le rôle des personnes.
 

p251


Cette affaire de la roulette ne fut d' ailleurs qu' un
accident passager, une singularité sans conséquence,
dans cette vie désormais vouée à un seul objet tout
différent. On en peut bien juger par une lettre de
Pascal à Fermat, qui est d' environ dix-huit mois
après. L' illustre géomètre toulousain, ayant appris
que Pascal était venu à Clermont, lui écrivit une
lettre vivement amicale pour lui demander un
rendez-vous à mi-chemin, entre Clermont et
Toulouse ; car Fermat lui-même avait à se plaindre
de sa santé. Pascal lui répondit de bien-assis,
maison de campagne de sa famille, le 10 août 1660.
L' humilité, la gravité, la révérence habituelle, le
fond même des sentiments inhérents à ce grand esprit
régénéré, se retracent dans ces lignes d' une manière
touchante, et l' on y voit aussi à quel misérable
état de santé il en était venu.
" monsieur,
vous êtes le plus galant homme du monde,... etc. "
 

p253


celui qui écrivait en ces termes à Fermat, comme au
premier homme du monde , pouvait-il, l' année
précédente, avoir voulu frustrer Wallis de la moindre
part méritée dans les honneurs de la roulette ?
En même temps que sa santé allait de crise en crise
se détruisant, la charité du pénitent et déjà
presque du saint, son amour de la pauvreté, sa
rigueur pour lui-même, et son soin de mater toute
pensée trop fière ou trop tendre, s' excitaient et
croissaient sans mesure. Les témoignages que nous en
a transmis Madame Périer sont en partie sublimes,
en partie formidables. C' est dans son simple et
naïf récit qu' il faut apprendre à connaître l' homme ;
et je ne saurais que répéter l' impression d' un bon
juge qui me disait : " on ne peut lire cette vie de
Pascal par sa soeur sans en devenir malade ; c' est
chez lui une passion si grande, une foi si belle,
qu' on est désolé et enchanté. " mais, jusque
dans l' attendrissement qu' on éprouve, le sentiment
pénible a une grande part, et il s' élève comme un
violent murmure en nous du bon sens et de la nature.
Je ne veux rien dissimuler ; j' oserai suivre, même
dans les excès révoltants, cette vertu de spartiate
chrétien qui ne se pouvait payer à trop haut prix :
" les conversations auxquelles il se trouvoit souvent
engagé, nous dit sa soeur,... etc. "
 

p254


si Pascal avait eu avec Fermat cette conversation
qui lui fut demandée, il s' y serait piqué et
ensanglanté sans doute, de peur de reprise à cette
géométrie trop aimée.
C' est là ce qui révolte. D' autres particularités s' y
ajoutent, qu' on aimerait autant voir négliger. Ainsi
on s' est fort prévalu, pour faire tort à la justesse
de vue de Pascal, on a presque triomphé d' un
fragment de lettre dans lequel la soeur Jacqueline
De Sainte-Euphémie congratule son frère, avec
raillerie et gaieté, de la grande ferveur " qui
l' élève si fort, dit-elle, au-dessus de toutes les
manières communes, qu' elle lui a fait mettre les
balais au rang des meubles superflus
. " il
paraît (ce qui se conçoit très-aisément sans qu' on le
dise) qu' il y avait des toiles d' araignée dans la
chambre du solitaire. J' avoue qu' il aurait mieux
valu, à mon sens, qu' on ne nous donnât pas tous ces
détails de cilice, de toilette et de ménage, que
Pascal avait mis grand soin à dérober. Mais, les
choses une fois divulguées, force nous est d' en
tenir compte. Les relations de port-royal sont trop
aisément sujettes à ces sortes d' indiscrétions,
comme toutes les relations ascétiques. C' est
 

p255


ainsi encore (pour résumer une bonne fois ce que
quelques personnes m' ont reproché à tort de vouloir
recouvrir, quand je me suis borné à ne point
l' étaler), -c' est ainsi qu' on apprend à regret de
nos respectables biographes qu' un jour (un seul jour,
il est vrai), des vêtements de drap, trop longtemps
portés, produisirent un vilain effet pour la mère
Angélique ; que telle autre soeur (Anne-Eugénie
Arnauld), qui avait été fort brave dans le
monde, écura un moment les poêles et chaudrons
du monastère ; que Mademoiselle D' Elbeuf, novice,
ravalait sa qualité de princesse et de petite-fille
de Henri Iv, jusqu' à raccommoder les souliers
des religieuses ; que M Hamon allait volontiers en
guenilles, et qu' il mangeait en cachette du pain des
chiens, donnant le sien aux pauvres ; qu' il y eut un
jour à dater duquel M De Pontchâteau ne changea
plus de chemise... en ai-je dit assez ? êtes-vous
contents ? Remarquez bien toutefois qu' il y aurait
encore plus d' inexactitude véritable et
d' infidélité à venir afficher ces pratiques
secrètes, qu' à ne les indiquer qu' avec réserve et en
les voilant ; car ces pieux personnages
 

p256


pouvaient faire tout cela ; mais ils ne le disaient
pas, et il ne fallait pas qu' on nous le dît. Il y a
dans ce seul récit manque de goût, et de goût en
matière morale ; c' est violer leur humilité. Ces
détails tout corporels, relatifs à la santé morale,
ne se devraient pas plus divulguer par le menu, que
ce qu' on fait à huis clos pour entretenir la santé
physique. La pudeur en souffre. Rien que pour
conserver les dehors de la personne et la réparer,
que de petits soins, de petits appareils, honteux à
décrire, prendront chaque matin ces mêmes délicats
qui vont se récrier au cilice ! En fait, tous moyens
sont bons qui guérissent, qui moralisent et
sanctifient.
On se tromperait fort d' ailleurs en supposant que ces
pratiques singulières, variables selon les
individus, et qui étaient comme le luxe ou même
l' indiscipline de quelques pénitents, formassent un
caractère essentiel du régime de port-royal.
Port-royal les partage avec l' ascétisme chrétien, avec
l' ascétisme de tous les temps ; mais ce n' est
nullement de ce côté qu' il insiste et qu' il marque
les âmes. On ne lit rien de tel ni dans la vie de
M De Saint-Cyran, ni dans celle de M De Saci
(pour ne parler que des principaux) : ces rigides
mais sages directeurs étaient plutôt occupés à
modérer ces excès, à les réprimer chez les plus
fervents. Et surtout ce point odieux de la
non-propreté , le plus véritablement choquant,
le seul qui le soit peut-être à bon droit, n' entrait,
qu' on le sache bien, à aucun degré dans les
prescriptions de port-royal. On se bornait à y
recommander la non-propriété , ce qui est tout
différent,
 

p257


c' est-à-dire la pauvreté, ou mieux encore, l' esprit
de pauvreté. être pauvre, être surtout détaché,
n' user que des meubles les plus indispensables et les
plus simples, fussent-ils déplaisants à la vue ;
avoir le costume le plus invariable et le plus uni ;
vivre de peu ; se mortifier sans se détruire ; se
servir soi-même le plus possible ; vaquer, ne
fût-ce que quelque quart d' heure matin et soir, à
un travail des mains, qui rappelle utilement
l' homme à ses origines, à sa peine et à sa misère,
à celle de ses frères souffrants, et qui prévient
ou rabat à propos chez les plus saints l' orgueil
si inflammable de l' esprit : on a là en abrégé le pur
régime de port-royal, plus étroit chez les
religieuses, plus varié chez les solitaires,
obligatoire chez tous, mais selon le même but et la
même pensée. On y enseignait moins encore la
pauvreté extérieure que l' amour de la pauvreté,
celle du coeur et de l' esprit, cette vraie soeur
jumelle de la charité, et qui n' est que le même
amour sous un autre nom. On pouvait être, en un
mot, du dehors du monastère et même du dedans, on
pouvait vivre en religieuse ou en ermite dans notre
désert, sans paraître pour cela justifier d' avance
les philosophes comme Volney, qui ont mis la
propreté dans le catéchisme des vertus, et sans que
Franklin dût avoir l' air de faire notre critique
lorsqu' il dira : " en me levant, me laver et
invoquer la bonté suprême. "
 

p258


j' ai cru nécessaire de m' étendre sur ces parties
délicates au lieu de les effleurer, parce qu' on m' a
quelquefois reproché de laisser dans l' ombre des
singularités, des petitesses, qui, en effet, n' en
auraient pas dû sortir ; elles couraient risque,
l' esprit des choses se retirant peu à peu, de n' être
pas appréciées ni réduites à leur simple proportion
et valeur. Mais enfin, comme elles se trouvent dans
les relations originales, on a droit de les demander
à la nôtre ; et, pour rentrer dans Pascal qui nous
y a conduits, je citerai ce qu' un de mes lecteurs
les plus sérieux m' écrivait un jour :
" ... vous le dirai-je ? En lisant Fontaine et les
autres, on trouve que votre histoire manque un peu
de critique : ... etc. "
je ne prétends rien dissimuler, on le voit ; et même
 

p259


dans cette sorte de récit contesté et mi-parti de
discussion où je m' engage, il se trouvera peut-être
que Pascal, en fin de compte, n' aura pas perdu.
Les anciens aimaient la richesse ; ils l' aimaient
comme ils aimaient toute chose, en la rehaussant par
une idée de grandeur morale et de beauté. On n' a
qu' à lire là-dessus l' admirable olympique de
Pindare sur la richesse ornée de talents , et sur
ce qu' elle suggère à l' âme de soins relevés et de
voies lumineuses à la vertu, à une immortalité
heureuse. La richesse ainsi comprise, c' est
l' astre éclatant qui luit aux mortels et qui les
guide à la vérité. Mais il en ressort trop
clairement que, chez les anciens, le pauvre n' avait
pas la faculté de s' instruire de ces hautes
doctrines qui perçaient l' avenir, et qui, seules,
conduisaient après la mort une âme juste aux
îles fortunées . Le pauvre rampait assujetti dans
cette vie, et à la fois il restait exclu de toute
initiation à l' autre. De nos jours, Goëthe, le grand
païen, et qui se souciait de toute beauté, de toute
belle vérité, si ce n' est peut-être de l' antique
vertu, pensait à peu près comme Pindare sur la
richesse, et il plaçait l' idéal de la sagesse
accomplie au faîte d' une noble opulence. Le
christianisme, au contraire, tourna tout d' abord sa
vue intime et son horizon du côté de la pauvreté.
C' est de là, du creux de cette fosse, du fond de
cette citerne sans eau, qu' il discerne mieux le ciel
et l' étoile d' espérance. Il a dû naître, en effet,
dans un temps de calamités, dans
 

p260


les rangs des pauvres et des esclaves, tellement
qu' on a pu dire qu' en s' avisant du christianisme,
l' humanité a fait de nécessité vertu , si elle
n' avait fait mieux encore, et si elle n' avait su
tirer de cette nécessité une flamme, une ardeur, un
amour. Pascal ressentit cette flamme-là autant
qu' âme humaine. Il aima passionnément la pauvreté,
la douleur. à l' une et à l' autre il ne disait
pas seulement, comme les stoïciens : tu n' es pas un
mal ;
il criait avec tendresse : tu es un
bien
!
Au plus fort de ses souffrances, il avait coutume de
dire à ceux qui s' en affligeaient devant lui :
" ne me plaignez point ; la maladie est l' état
naturel des chrétiens,
... etc. "
cela révolte encore ; nous voilà derechef bien loin
de la nature, bien loin des sages qui l' ont suivie,
de cet aimable Horace et de son voeu habituel,
mens sana in corpore sano, de Voltaire qui,
dans une lettre à Helvétius, a l' air d' envier
Buffon en disant : " ... il se porte à merveille. Le
corps d' un athlète et l' âme d' un sage, voilà ce
qu' il faut pour être heureux. " Haller, qui était un
athlète aussi, et qui pouvait passer pour un sage
selon le monde, ne pensait pourtant pas que cette
double condition
 

p261


suffît au bonheur. Des esprits délicats, qui avaient
à se plaindre de leurs corps, n' ont pas non plus
tant accordé à la santé. En se tenant au seul point
de vue intellectuel, ils ont trouvé à dire de fort
jolies choses sur les avantages d' une complexion
frêle, qui laisse à l' esprit tout son jeu et donne
aux organes une certaine transparence. La pensée
y acquiert et y conserve plus de délié ; elle s' y
aiguise. Chez érasme, Bayle et Voltaire, ne
semble-t-il pas, en effet, que la finesse de la lame
se fasse mieux sentir dans le mince fourreau ? Un
penseur doué d' une organisation exquise, M Joubert,
est allé plus loin : " les valétudinaires, a-t-il dit,
n' ont pas, comme les autres hommes, une vieillesse
qui accable leur esprit par la ruine subite de toutes
leurs forces. Ils gardent jusqu' à la fin les mêmes
langueurs ; mais ils gardent aussi le même feu et la
même vivacité. Accoutumés à se passer de corps, ils
conservent pour la plupart un esprit sain dans un
corps malade
. Le temps les change peu ; il ne
nuit qu' à leur durée. " et comme pénétré par le
charme de sa langueur, il ajoute : " il y a un degré
de mauvaise santé qui rend heureux. " ne voyez-vous
pas d' ici tout un charmant traité de valetudine ,
qui pourrait se passer en dialogue auprès du chevet
de Vauvenargues souffrant ?
Ceci nous rapproche de la pensée de Pascal ;
continuons pourtant. Un des plus aimables et des
plus modernes anciens, Pline Le Jeune, a écrit
une lettre pour faire remarquer que nous valons
mieux quand nous sommes malades
. Cette lettre
est piquante, elle est vraie, elle achemine au
christianisme. On m' excusera de la donner :
" ces jours derniers, écrit Pline à Maximus,... etc. "
 

p262


cette lettre de Pline nous conduit, pour ainsi dire,
aux limites de la sagesse païenne : être tels en
santé que nous nous l' étions proposé durant la
maladie
. Faites un pas de plus, et vous êtes en
plein christianisme, et vous en atteignez le grand
précepte : vivre à chaque instant en vue de la
mort
.
Mais ce pas de plus est tout ; s' il se fait, il
renverse la vie, et l' on n' en a guère l' idée sans je
ne sais quelle secousse qui vous transporte, qui vous
enlève à vous-même et à la nature. Car autrement
qu' arrive-t-il ? Et cet agréable précepte de Pline,
qu' en fait-on en réalité, dès qu' on se sent guéri ?
Ce projet de vie tranquille et à l' aise (mollem
et pinguem)
, innocente, mais inutile, qu' est-ce
autre chose que de vouloir perpétuer la
convalescence et prolonger la langueur ? Mais la
convalescence est finie, le sang circule plus chaud
et plus vif ; on se remet à aimer ce qu' on aimait,
à le désirer avec
 

p263


plus ou moins de passion. La nature en nous
redemande la vie pleine et généreuse. Qu' a-t-on à lui
opposer, à lui appliquer de fixe, à moins d' un grand
but, d' un but sans cesse rappelé, qui frappe et
domine ?
Les plus sages, les plus avisés font alors comme
Montaigne. Même dans ses maladies il n' était pas
homme à se trop mortifier ; il se ménageait de petites
sorties : " le mal nous pince d' un costé ; la règle,
de l' aultre ; " et, à tout hasard de mécompte, il se
hasardait plutôt, comme il dit, à la suite de son
plaisir
. C' était aussi sa diète dans la santé.
En regard des pages de Madame Périer sur les
mortifications de son frère et sur cet ardent esprit
de pauvreté, je viens de relire le chapitre de
Montaigne, de la solitude ; je conseille à tous
cette lecture parallèle : c' est le contre-pied le
plus complet. -Pascal prend à tâche d' éviter tout
ce qui lui serait agréable ; il est en garde contre
les conversations où l' esprit se lance et s' oublie,
il s' en avertit comme d' un piége. Même dans le
manger qui lui est ordonné par régime, il s' arrange
pour ne pas goûter au passage ce qui pourrait
flatter le palais. à chaque distraction, à chaque
facilité qui lui est offerte, il se fait scrupule,
et s' en détourne pour contempler l' unique terme,
c' est-à-dire Jésus-Christ sur sa croix, et
l' humanité qui est figurée en lui avec la multitude
des malades, des agonisants et des pauvres. Là
subsiste à ses yeux le patient modèle, qu' il a pris
à coeur de reproduire plaie par plaie et d' imiter :
" Jésus meurt tout nu. -cela m' apprend à me
dépouiller de toutes choses. " c' est la soeur de
Pascal, la soeur sainte-Euphémie qui disait cela ;
et Pascal le redisait comme elle. Il insistait, il
s' appesantissait
 

p264


sur cette pensée non moins que la grande
Angélique, qui, de son côté, la commentait tout
crument ainsi :
" la pauvreté consiste dans une disposition de coeur
à souffrir le manquement des choses nécessaires,
jusqu' à mourir nu comme Jésus-Christ... etc. "
et, non moins énergiquement qu' elle, il pensait
encore :
" la pauvreté, quand elle est bien pratiquée, n' est
pas une petite austérité, non-seulement pour le
corps, mais aussi pour l' esprit, parce qu' il n' y a
rien qui humilie davantage... etc. "
la mère Angélique parlait ainsi en termes dignes de
Pascal, et Pascal pensait exactement comme la
grande abbesse. Lui pourtant, qui était servi mieux
qu' il n' aurait voulu, et qui sentait la tendresse des
siens dans leur assistance, ne se trouvait jamais
assez pauvre, même étant malade, et il se plaignait,
malgré ses maux, que la nature en lui ne pâtît point
assez encore ; il ne savait en un mot qu' inventer
pour mortifier cette nature, pour la faire
enrager
encore davantage. -mais cet homme avec
tout son esprit est hors du sens, va-t-on
 

p265


penser malgré soi ; mais c' est lui que Montaigne
avait justement en vue, quand il a dit : " d' anticiper
aussi les accidents de fortune ; se priver des
commoditez qui nous sont en main, comme plusieurs
ont faict par dévotion, et quelques philosophes par
discours ; se servir soy-mesme, coucher sur la
dure,... rechercher la douleur,... c' est l' action
d' une vertu excessive. " revenons donc un moment à la
solitude de celui-ci, écoutons-le encore une fois
nous la décrire : solitude véritable, tournée tout à
son prouffit , toute fondée en aisance et en
loisir, affranchie des obligations et des liens,
tant de ceux du dehors que des passions du dedans,
et déprise même de ces plus prochaines tendresses
qu' on semble traîner partout après soi :
" il fault avoir femme, enfants, biens, et sur tout
de la santé, qui peult ; ... etc. "
notez que ce peu d' attache que Pascal
s' efforçait d' acquérir à l' égard des siens, et qui
allait par moments à s' interdire avec eux les
témoignages trop expansifs, à y substituer même des
froideurs, Montaigne ne les
 

p266


prescrit pas moins, et il le pratique, ce semble,
avec moins d' efforts, bien qu' avec des airs plus
caressants. Le plus rude des deux en apparence
n' était pas le moins tendre. sed pectus mitius
ore
.
Ainsi être à soi , n' épouser rien que soi ,
-jamais égoïsme ne fut avoué ni professé avec plus
de grâce, mais c' est toujours de l' égoïsme. Il le
porte à tout, et il est si résolu de prendre son
bien en chaque chose, qu' il le tire de la vue même
du mendiant qui s' offre à lui. Se disant que la
fortune est coutumière de changer, et que telle
condition misérable lui peut advenir, il s' y applique,
il s' y exerce d' avance en idée, et cherche à se
persuader que tout n' en est pas intolérable :
" je veois jusques à quels limites va la nécessité
naturelle ; et considérant le pauvre mendiant à ma
porte, souvent plus enjoué et plus sain que
moy,... etc. "
Montaigne est bon, il a été élevé débonnairement ;
ses parrain et marraine ont été gens de peu, car son
père a voulu l' accoutumer à ne pas se croire séparé
du petit peuple. Aussi, quand le pauvre mendiant est
à sa porte, il ne le rudoie pas, ce moindre que
lui, et ne le
 

p267


fait point chasser par ses valets ; mais bien plutôt
il cause avec lui en bonhomme, lui fait dire ses
joies à travers ses peines, et lui réchauffe sans
doute le coeur de quelque coup de vin. C' est bien.
Puis il rentre à part soi, et se félicite mieux de
son bonheur, jusqu' à en prêter de reste à ce pauvre
diable dont il ne se soucie pas autrement. -que
fait Pascal à son tour, précisément parce qu' il ne
se choisit point cette solitude riante et commode de
Montaigne, parce qu' il ne veut rien qu' une chambre
mal tapissée, des ustensiles grossiers, les offices
dès cinq heures du matin, et les jeûnes fréquents,
et tout ce qui nous paraît l' action d' une vertu
excessive
? En conséquence justement de ce train
de vie, que fait Pascal à l' égard des pauvres ?
D' autres excès encore assurément. Voyons toutefois :
ces excès-là valent la peine qu' on les redise en
détail. Il s' agit, dans le premier exemple, de
pureté en même temps que de charité, deux vertus qui
se lient de près, et qui s' appliquent doublement
en face de Montaigne :
" il lui arriva, nous dit Madame Périer, qui
insiste sur la délicatesse vigilante et les chastes
sollicitudes de son frère,... etc. "
 

p268


un tel acte rappelle involontairement ce trait
charmant de Bayard blessé à Bresse, et cette
conduite touchante du bon chevalier envers la dame
son hôtesse, et les deux belles jeunes filles dont il
soigne l' honneur, et qu' il dote en partant. Mais ici,
chez Pascal, la charité n' a rien de chevaleresque,
elle est tout uniment chrétienne et cachée. Elle n' a
point pour objet deux nobles damoyselles , mais
une fille de la rue. On a là le fond et les racines
toutes vives de la charité sans les fleurs, sans le
sourire et les bracelets offerts, sans aucune
de ces grâces qui sont déjà l' attrait humain et la
récompense. La simplicité compatissante n' y souffre
rien qui vienne l' embellir et la distraire.
Mais ce n' est pas tout : Pascal est au lit de mort ;
une circonstance a fait qu' il a dû sortir de sa
maison, et qu' il est logé depuis quelques semaines
chez sa soeur, Madame Périer, qui l' entoure de
soins. Ces soins, dont il est l' objet, lui donnent des
scrupules. Assistons à ce dernier tourment tout
gratuit, à ce délire, si l' on veut, du héros
chrétien :
" il souhaitoit beaucoup de communier, raconte sa
soeur ; mais ses médecins
 

p269


s' y opposoient, disant qu' il ne le pouvoit faire à
jeun... etc. "
voilà, une fois encore, assez ouvertement les deux
philosophies, ou plutôt la religion et la
philosophie, en présence avec leurs fruits à la main.
Que vous en semble ? à quoi servent ces veilles, ces
jeûnes, ces retranchements, toutes ces choses qui
font dire à Montaigne : " est-ce pas un misérable
animal que l' homme ? à peine est-il en son pouvoir,
par sa condition naturelle, de gouster un seul plaisir
entier et pur, encore se met-il en peine de le
retrancher ? ... " tout cela sert (quand c' est l' esprit
qui y tient la main) à ce que le misérable
animal
dont parle Montaigne, et dont il veut
faire simplement un heureux animal , sorte de son
habitude et presque de sa nature, s' élève au-dessus
d' un apitoiement
 

p270


passager, et arrive à des énergies de compassion,
à des surcroîts de vertu et d' humanité ,
autrement inouïs.
 

p271


Xviii.
On a beaucoup disserté à propos de Pascal sur le
scepticisme , sur le mysticisme ; le vrai titre
du chapitre à son sujet devrait être, de la
sainteté
. Heureux qui serait digne de
l' entreprendre !
La sainteté est un état habituel de l' être en
élévation vers l' ordre infini, en harmonie avec
l' ordre du monde. Cet état, si on le considère en
lui-même et en le dégageant des enveloppes diverses
dont il est revêtu, apparaît comme indépendant,
jusqu' à un certain point, des croyances qui sont le
plus faites pour le nourrir. Confucius ne
connaissait pas le paradis, l' enfer, la récompense ;
mais l' homme sur terre lui semblait avoir des
émotions saintes, des joies, des occupations saintes,
et il priait beaucoup. Il ne croyait pas à
l' immortalité de
 

p272


l' âme ; il croyait en Dieu, en la sainteté ; il
avait des ravissements comme Pascal ; il chantait
sa foi et sa mélancolie ; douceur tendre, et triste
en effet ! Car il est triste de ne croire qu' à une
sainteté aussi courte que la vie de l' homme. Mais du
moins c' est toujours le lien du ciel avec l' homme.
L' idée de sainteté, dans l' antique bouddhisme,
apparaîtrait comme bien réelle encore, et de plus en
plus dégagée pourtant des croyances qui sembleraient
devoir en être le support naturel et l' appui.
Conçoit-on qu' il se trouve encore des saints, là
même où il n' y a peut-être plus de dieu ? Mais
laissons cette sainteté hors de prise,
s' évanouissant dans l' océan sans bornes où elle se
perd.
Il y eut une fois dans le monde une race heureuse,
héroïque, à qui il a été donné de prendre la vie par
son plus noble côté, de suivre au soleil la vertu,
la gloire, et, durant des siècles, d' y rester fidèle,
depuis l' Achille d' Homère jusqu' à Philopoemen,
jusqu' à Cléomène. Sur cette terre de force et de
franchise, on aimait hautement ses amis, on haïssait
ses ennemis sans détour, on louait avec générosité
ses adversaires ; il entrait de la grandeur naturelle
en toutes choses. Certains vices même n' allaient pas
jusqu' à flétrir ; ils se relevaient et s' associaient
aisément à l' héroïque. La santé de l' esprit et celle
du corps s' accordaient, et ne se démentaient pas.
Et puis on mourait comme on avait vécu ; le javelot
était reçu aussi hardiment qu' il était lancé ; la
beauté de la mort, chez les épaminondas, égalait et
couronnait la splendeur de la vie. Sans doute nous ne
savons pas tout ; à cette distance bien des dessous
échappent, et la lumière de l' ensemble voile les
inévitables
 

p273


ombres. Mais ce qu' on peut dire en toute certitude,
c' est que pareille race, en de pareilles
conjonctures, ne s' est jamais retrouvée depuis. La
force humaine, déployée alors seulement dans toute
son énergie et toute sa grâce, a toujours paru
ailleurs plus ou moins refoulée sur elle-même, et
l' âme humaine s' est repliée.
L' idée du saint , au plus beau moment de cette
race heureuse, refleurit comme une tige d' or par les
mains du divin Platon ; elle fut offerte de loin,
comme un phare lumineux, sur le plus serein des
promontoires.
Cependant une race forte et rude, et qui se peut dire
grossière auprès de l' autre, fit son avénement ; les
pâtres des Apennins, les sabins laboureurs,
descendirent en armes, et jetèrent sur le monde leurs
mains encore lourdes de la charrue : les mummius
pillèrent Corinthe ; mais l' antique frugalité n' en
revint pas. Il se fit bientôt une corruption inouïe,
résultat de la nature puissante et gloutonne des
vainqueurs, et de la dextérité sans pareille des
vaincus. Des excès sans nom souillèrent la lumière
dans le court intervalle des calamités sombres ;
l' humanité ne s' en releva jamais.
Au coeur de ces excès, et pour les combattre, que
pouvait la fleur divine, exquise, de Platon ? Le
christianisme vint ; il apporta une idée du saint
plus profonde, plus contrite, sans plus rien de la
fleur d' or, avec les seules racines salutaires, avec
le breuvage amer et les épines sanglantes. Pour se
préserver, pour expier et se guérir, une portion de
l' humanité s' arma, durant des siècles, du froc et du
cilice, sans oser un seul instant s' en dépouiller.
On s' enfuit dans les cavernes, on se courba dans le
confessionnal. La maladie,
 

p274


la souffrance, devinrent l' état naturel du chrétien
et le prix de l' humaine rançon. C' est à l' extrémité
de cette longue série de siècles, où s' accumulèrent
toutes les rouilles et toutes les barbaries, c' est
comme chargé encore de leur poids et de leur chaîne,
que Pascal nous arrive, le dernier vraiment des
grands saints, et déjà grand philosophe.
Est-ce donc là, en effet, la dernière forme de
sainteté pour le monde ? Cet enchantement des
émotions religieuses, ce mystère d' élévation que
l' homme porte en lui, et qu' il n' a jamais plus
hautement atteint qu' au sein et à l' aide du
christianisme ; cet état supérieur et intime de la
nature humaine ne saurait-il retrouver désormais sa
première fleur, et reparaître dans sa perfection
acquise, délivré des appareils compliqués que le
droit sens désavoue ? Ne saurait-on retenir seulement
le côté durable, éternel, celui qui tient aux
instincts les plus tendres et les plus généreux du
coeur, sans se forger des douleurs gratuites, et
sans exagérer l' épreuve par elle-même si rude ?
En tout, ne saurait-on avoir le Socrate sans les
démoneries , comme dit Montaigne ? Ce qui est
trop évident, c' est que jusqu' ici les modernes
philosophes (à commencer par Montaigne), qui ont
essayé de relever l' homme et de le faire marcher par
ses seules forces, ont bien imparfaitement réussi.
Voyez Rousseau tout le premier avec ses fiertés
gauches, ses retours fastueux à l' héroïsme et ses
sordides souillures ! Un moraliste amer, voulant
exprimer cet empêchement, ce rabaissement selon lui,
de la vertu moderne, s' est échappé à dire :
" l' humanité antique n' avait pas encore été pliée
dans la pénitence et dans le deuil ; depuis elle
s' est relevée ;
 

p275


mais, en se relevant, elle a gardé le pli et la
roideur dans le pli. " le mot est dur, et je l' ai
adouci encore ; mais il donne à penser. La franche
pureté première, la simple beauté de l' être moral se
peut-elle jamais reconquérir ? à cet âge avancé du
monde, l' élite des coeurs voués au culte de l' infini
n' aura-t-elle pas toujours sa dure maladie incurable
et son tourment ? En attendant la forme inconnue
(s' il en est une) de cette sainteté nouvelle, qui
perpétuerait le fond de l' ancienne en le
débarrassant de tout l' alliage, qui consacrerait les
pures délices de l' âme sans les inconvénients et les
erreurs, et qui saurait satisfaire aux tendresses des
Pascals futurs, en imposant respect au bon sens
malin des Voltaires eux-mêmes ; en attendant cette
forme idéale et non encore aperçue, tenons-nous
à ce que nous savons ; étudions sans impatience,
admirons, même au prix de quelques sacrifices de notre
goût, ces derniers grands exemples des hommes qui
ont été les derniers saints ; admirons-les, quand
même
 

p276


nous sentirions avec douleur que leur religion, leur
foi ne saurait plus être la nôtre : ils nous offrent
de sublimes sujets à méditation. La grandeur morale
de port-royal réside en eux. Quelle que soit la
valeur littéraire des écrits sortis de ce coin du
monde, ce n' est point par là (sauf une ou deux
exceptions au plus), ce n' est point à ce titre
purement estimable qu' il mériterait un immortel
souvenir. Port-royal, après tout, ne serait qu' une
tombe, si l' esprit de piété vive, si ce côté d' ardente
sainteté saisi d' une façon si sublime par Pascal,
par Saci, par Lancelot, par tant d' autres des
plus humbles, ne lui laissait un des aspects
dominants de l' éternelle vérité.
La soeur de Pascal, celle qui était religieuse à
port-royal, mourut dix mois avant lui. Quand on parle
des gens de port-royal, c' est toujours à l' article de
la mort qu' il faut le plus s' arrêter. La mort est le
grand moment de la vie du chrétien ; on peut même
dire que c' est la chose importante et unique , à
laquelle pour eux tout vient se ranger. Et tandis que
le commun des hommes l' élude, la supprime en idée,
et, à l' heure fatale, y glisse ou s' y jette en
fermant les yeux, comme font les enfants quand ils
ont peur, eux les chrétiens véritables quand ils se
sentent en venir là, même les plus humbles et les
plus tremblants, ils s' y relèvent pour la regarder
en face ; ils ont leur lutte héroïque et leur champ
de bataille, où toute leur âme se déploie.
 

p277


La soeur de sainte-Euphémie était sous-prieure et
maîtresse des novices au monastère des champs,
lorsque commença la persécution pour le formulaire.
Nous avons laissé nos religieuses dans une sorte de
trêve ; les solitaires eux-mêmes revenaient petit à
petit au désert. Pourtant, depuis la bulle
d' Alexandre Vii fulminée pour la ruine du
jansénisme et reçue en France en mars 1657, l' orage
suspendu grondait toujours. Il éclata en avril 1661.
La cour décidément voulut en finir avec la faction
de Retz et avec le principal foyer de résistance.
Le lieutenant-civil Daubray, accompagné du
procureur du roi au châtelet, dans une première
visite à port-royal de Paris (23 avril), signifia
l' intention de sa majesté qu' on renvoyât sous trois
jours toutes les pensionnaires ; dans une autre
visite (4 mai 1661), il apporta l' ordre de renvoyer
également les novices et postulantes. M Singlin,
qui avait titre de supérieur, dut se retirer. La
mère Angélique, à la première nouvelle de l' attaque,
était arrivée du monastère des champs pour soutenir
le choc avec la mère Agnès, sa soeur, qui alors
était abbesse. Son courage, ses paroles de fermeté
et presque de gaieté en cette conjoncture critique,
et quand elle-même était déjà mourante, sa sainte
mort consommée au mois d' août de cette année, nous
rappellerons toutes ces choses ailleurs ; il s' agit
ici seulement de la soeur de Pascal. Cette dernière
était donc restée aux champs, lorsqu' on y reçut
le premier mandement, donné à la date du 8 juin par
les vicaires
 

p278


généraux du diocèse de Paris, pour la signature du
formulaire. Il faut savoir que les vicaires n' avaient
donné ce mandement qu' à leur corps défendant ; ils
l' avaient, à ce qu' il paraît, concerté avec
messieurs de port-royal, et l' on dit même que c' était
Pascal qui l' avait dressé. La rédaction, en effet,
demandait une plume délicate : il s' agissait de
permettre aux amis de Jansénius de signer en
conscience une déclaration par laquelle ils se
soumettaient à la sentence du pape ; tout l' art
consistait à interpréter au même moment cette
sentence, à la réduire à la seule doctrine, et à
insinuer des réserves sur le point de fait, sans
pourtant les laisser trop paraître. Les religieuses
de port-royal, lorsqu' on leur proposa cet expédient
de conscience, en jugèrent plus simplement ; elles
trouvèrent le mandement bien obscur et le formulaire
trop clair. à Paris, elles eurent toutes les peines
du monde à se résigner à la signature exigée, et ne le
firent que moyennant quelques lignes de précaution
qu' elles mirent en tête. Mais au monastère des
champs, avec lequel on communiquait moins aisément
en ces circonstances, et où les explications
arrivaient plus incomplètes, l' embarras fut bien plus
grand encore, et les perplexités allèrent jusqu' à
l' angoisse. La soeur de sainte-Euphémie, entre
autres, les ressentit avec une
 

p279


vivacité qu' on ne s' expliquerait jamais, si l' on ne
concevait bien l' excessive tendresse dont est
susceptible l' entière sincérité chrétienne :
" les gens du monde qui sont tout charnels, écrit à
ce sujet un de nos auteurs,... etc. "
un jour donc, le 22 juin, après avoir communié
dans une grande amertume de coeur ; tandis qu' elle
adressait à Dieu son action de grâces, la soeur de
sainte-Euphémie se sentit une forte pensée de se
décharger par écrit de ses doutes, et elle se mit,
pour plus de facilité, à laisser courir sa plume dans
une longue lettre à la soeur Angélique de
saint-Jean, alors sous-prieure au monastère de
Paris ; la lettre était faite pour être lue de
M Arnauld, et elle lui fut d' abord envoyée. La
soeur Euphémie n' ignorait point la part que son
frère avait dans ce premier projet d' une signature
ainsi motivée et interprétée ; elle savait qu' il
ne s' y était entremis que par pur zèle, et, tout en
le louant, cela l' enhardissait elle-même à produire
plus librement ses pensées.
 

p280


Voici les principaux traits de cette lettre, qui se
rapprochent naturellement de quelques vigoureuses
pensées sur le même sujet trouvées dans les papiers
de Pascal ; seulement ici, comme cela s' était déjà
vu, la soeur devançait le frère et lui montrait le
chemin :
" la plupart, écrivait-elle,... etc. "
 

p281


elle arrive ensuite aux termes du mandement ; elle
en parle d' autant plus à son aise qu' elle sait bien
au fond de quelle plume il est sorti. Cette
circonstance explique l' espèce d' insistance et même
d' ironie qu' elle y met : " j' admire la subtilité de
l' esprit, et je vous avoue qu' il n' y a rien de mieux
fait que le mandement. Je crois qu' il est bien
difficile de trouver une pièce aussi adroite et faite
avec tant d' art. " si c' était un hérétique qui eût
rédigé de la sorte son symbole pour échapper à la
condamnation sans désavouer son erreur, elle le
louerait volontiers, dit-elle, elle le louerait,
mais de la louange que le père de famille donnait
 

p282


à l' intendant infidèle pour sa prudence aux choses de
la terre : " les enfants de ce siècle sont plus
prudents en leur genre que les enfants de lumière. "
car que fait-on autre chose en ce mandement que
consentir au mensonge sans nier la vérité ?
" mais des fidèles, des gens qui connoissent et qui
soutiennent la vérité, l' église catholique, user de
déguisement et biaiser ! ... etc. "
et ce ne sont pas de vaines paroles ; elle va en
mourir en effet. Insistant toujours sur cette
ambiguïté de la signature, elle se la peint par une
image : " je vous le demande, ma très-chère soeur,
au nom de Dieu, dites-moi quelle différence vous
trouvez entre ces déguisements et donner de l' encens
à une idole sous prétexte d' une croix qu' on a dans
sa manche
. "
un très-exact éditeur moderne a fait remarquer
avec raison qu' en cet endroit la soeur de
sainte-Euphémie retourne contre les jansénistes un
reproche que Pascal, dans la cinquième
provinciale , avait adressé aux jésuites des
Indes et de la Chine ; mais ce qui est plus
piquant, c' est qu' elle le retourne surtout contre
Pascal lui-même ; elle songe particulièrement à
lui en ce moment, et veut lui faire honte de son essai
d' équivoque ; puis elle continue :
 

p283


" vous me direz peut-être que cela ne nous regarde
point, à cause de notre petit formulaire particulier ;
mais... etc. "
tout le reste est de ce ton ; le nom et les maximes
de Saint-Cyran reviennent et revivent
manifestement dans cette lettre ; nous nous
retrouvons en plein port-royal primitif, -avec une
seule petite différence cependant.
Tout en s' y montrant la digne fille de Saint-Cyran
selon l' esprit, la soeur Euphémie y apparaît aussi
comme tenant tout à fait à cette seconde génération
des religieuses de port-royal, dont étaient les
soeurs Angélique de saint-Jean, Christine Briquet,
Eustoquie De Bregy, tandis que la première
génération des mères nées de la première Angélique,
les mères Marie des anges, De Ligny, Du Fargis,
raisonnaient moins en
 

p284


détail de ces questions du dehors. Ainsi la mère
Du Fargis, alors prieure de port-royal des
champs, eut les mêmes scrupules, les mêmes angoisses
que la sous-prieure, et elle en écrivit à M
Arnauld une lettre dans le même sens ; mais elle
s' en référa aux raisons déduites par son experte
compagne, et, pour son compte, elle ne les aurait
point exprimées de ce ton d' examen. La soeur
Euphémie, en un mot, appartenait à cette
génération qui avait lu les provinciales et qui
s' y était formée. L' avocat de port-royal, qui publia
le premier la lettre éloquente dans son apologie
pour les religieuses
en 1665, se trouva un peu
embarrassé d' excuser certains termes qui annonçaient
une trop grande connaissance des matières
controversées ; c' est ce qui l' induisit à en
adoucir, à en supprimer quelques-uns. Le digne
apologiste compte beaucoup trop d' ailleurs sur notre
simplicité, lorsqu' il ajoute qu' on ne doit pas
s' étonner de trouver une fille si fort instruite de
toutes ces contestations : c' est qu' elle avait lu,
dit-il, une partie des livres écrits en notre langue
sur ces sujets, du temps qu' elle était encore dans
le monde
. Mais, à l' époque où Mademoiselle
Jacqueline Pascal était dans le monde, il n' était
pas question de formulaire, ni de ces discussions
soulevées ou développées depuis. C' est bien en effet
sous les grilles que son esprit, à cet égard, avait
achevé de se former.
Je ne voudrais pas que, d' après les sévérités de la
soeur Euphémie, on prît pourtant une trop noire idée
du mandement dans lequel la plume de Pascal avait
trempé. J' ai lu cette pièce, qui maintient la position
janséniste aussi nettement qu' il se pouvait, et qui
est par conséquent en contradiction presque ouverte
avec le formulaire.
 

p285


Cela saute aux yeux. La cour ne s' y trompa point.
Un arrêt du conseil d' état, du 9 juillet 1661, révoqua
le mandement qui ouvrait une voie si large, et qui
prévenait le choc. Les grands vicaires durent rendre
une autre ordonnance pure et simple pour la
signature (novembre), et la question se posa par
oui ou par non .
La soeur de sainte-Euphémie n' eut point à prendre
part à ce second combat qui se préparait, et dont la
franchise était du moins selon son coeur. Elle mourut
des suites de son premier ébranlement, le 4 octobre
1661, première victime de la signature ; elle
était âgée de trente-six ans.
En apprenant la mort de sa soeur, Pascal ne dit
rien, sinon : " Dieu nous fasse la grâce d' aussi
bien mourir ! " et, abjurant désormais toute humaine
complaisance, il redoubla de zèle et de droiture dans
ce qu' il croyait la vérité. Il dut redire en son
coeur ce qu' il avait autrefois pensé à la mort de son
père : " la prière et les sacrifices sont un souverain
remède à ses peines ; mais j' ai appris d' un saint
homme dans notre affliction qu' une des plus solides
et des plus utiles charités envers les morts est de
faire les choses qu' ils nous ordonneroient s' ils
étoient encore au monde
, et de pratiquer les
saints avis qu' ils nous ont donnés, et de nous
 

p286


mettre pour eux en l' état auquel ils nous souhaitent
à présent. " il fit en sorte d' être de plus en plus
tel que sa soeur l' avait souhaité.
C' est en ce beau sens qu' il n' avait nulle attache
pour ceux qu' il aimait
, nous dit Madame Périer ;
elle distingue l' attache et l' affection ; il avait
l' une extrême, et pas l' autre. Il me semble que cela
se comprend, se touche au doigt maintenant, et que
cette apparente dureté de Pascal s' évanouit. ô vous
qui vous flattez d' aimer et de pleurer les êtres
ravis, dites, avez-vous à nous proposer une plus
intime, une plus délicate tendresse ?
L' affaire du second mandement s' engagea, et Pascal
s' y montra tout à fait selon l' esprit de sa soeur.
C' est à ce moment que se marque sa dissidence
intestine avec messieurs de port-royal, dissidence
très-réelle, que les amis firent tout pour dissimuler,
et les adversaires pour grossir. Les vicaires
généraux de Paris, après l' échec de leur premier
mandement, ayant publié, comme nous l' avons dit, une
ordonnance pure et simple pour la signature du
formulaire, les docteurs et confesseurs de port-royal
tinrent conseil, et furent d' avis que les religieuses
pourraient signer, moyennant quelques lignes de
considérant dont ils réglèrent les termes, en les
diminuant le plus possible.
 

p287


C' est sur les termes de cette restriction que Pascal
se sépara d' eux, et qu' il jugea qu' on faiblissait,
ou plutôt qu' on reniait. Il avait, dans sa
participation au premier mandement, épuisé toute sa
condescendance ; il avait atteint ses dernières
limites, et il rentra dès lors, pour n' en plus sortir,
dans la pleine et pure vérité. J' ai précédemment
(chapitre viii) indiqué l' esprit et la portée de ce
désaccord ; le menu en serait insignifiant et
fastidieux. Il suffit de savoir qu' un jour, après
plusieurs
 

p288


petits écrits pour ou contre, les principaux de
ces messieurs, Arnauld, Nicole, Sainte-Marthe et
d' autres encore, se réunirent chez Pascal pour vider
le différend. M De Roannès, M Domat, M Périer
fils, c' est-à-dire le petit monde de Pascal et ses
fidèles, assistaient au débat. Chacun expliqua son
sentiment ; Pascal soutint fortement et avec feu
qu' on ne pouvait en conscience signer ces paroles :
" n' ayant rien de si précieux que la foi, nous
embrassons sincèrement et de coeur tout ce que les
papes en ont décidé. "
car c' était, disait-il,
condamner tacitement la grâce efficace au vrai sens de
Jansénius, ainsi que les papes ne l' avaient que
trop réellement décidé. Après une longue discussion,
presque tous les assistants, tous ceux du bord de
port-royal, soit conviction, soit déférence, se
rangèrent au sentiment de Mm Arnauld et Nicole, qui
étaient les deux auteurs de la restriction proposée.
C' est alors, dit la relation de Mademoiselle
Marguerite Périer, qu' il arriva à M Pascal une
chose fort extraordinaire. Lui qui aimait la vérité
par-dessus tout, qui d' ailleurs était accablé d' un
mal de tête continuel, et qui avait fait effort sur
sa faiblesse pour imprimer en l' esprit des autres la
conviction dont le sien était rempli, il se sentit
tout d' un coup si pénétré de douleur qu' il se trouva
mal, sans parole et sans connaissance. Après les
premiers soins qui le firent revenir, et lorsque tous
ces messieurs du dehors se furent retirés, comme il ne
restait plus que les amis du coeur et la famille, les
Périer, M Domat et M De Roannès, Madame Périer
demanda à Pascal ce qui lui avait causé cet
accident : " quand j' ai vu, répondit-il, toutes ces
personnes-là que je regardois comme étant ceux à qui
Dieu avoit fait connoître la vérité, et qui
 

p289


devroient en être les défenseurs, quand je les ai vus
s' ébranler et donner les mains à la chute, je vous
avoue que j' ai été saisi d' une telle douleur que je
n' ai pas pu la soutenir, et il a fallu y succomber. "
étrange effet de la même cause sur le frère comme
sur la soeur ! Laissons la question de détail, et si
décriée, du formulaire ; allons au fond, jugeons de
l' esprit même, c' est-à-dire de cet amour sans bornes
pour la vérité. Quelle grandeur morale ! Et qu' ils
sont heureux ceux qui peuvent souffrir à ce point
pour l' intégrité de la conscience, jusqu' à défaillir,
jusqu' à mourir ! Agonie sainte ! Conçoit-on rien de
plus admirable que cette si vive, si délicate et si
vulnérable tendresse pour la vérité, au coeur de si
fermes et si invincibles intelligences ? La soeur en
meurt, le frère en tombe à terre sans connaissance.
Fontenelle, Goëthe et M De Talleyrand n' ont pas
de ces syncopes-là.
Un homme de qui (aujourd' hui qu' il n' est plus ! ) on
a droit de dire qu' il fut de la postérité et de la
race de Pascal, M Vinet, parlant de ces douleurs
étouffées et contenues des hommes de port-royal, a
remarqué que ce qu' il y a en eux de tendre et
d' humain se décèle comme à regret, mais n' agit que
plus fortement : " des liens déchirés les font
mourir ; ils ne pleurent quau dedans, mais leur vie
s' écoule avec ces larmes profondes
! " et n' est-ce
pas ainsi que lui-même est mort comme eux ?
Disons-nous bien que nous sommes ici devant le
 

p290


beau moral et intime de notre sujet, dans sa plus
sublime expression : l' évanouissement de Pascal, la
mort de sa soeur ! Il y a le beau moral sous la forme
antique, je l' ai déjà indiqué, la mort
d' épaminondas au sein de la victoire, et son âme
triomphante qui jaillit de sa blessure avec son sang.
Donnez à apprendre aux enfants l' hymne d' Aristote à
la vertu, l' hymne de Cléanthe, les vers de Simonide
sur les Thermopyles : cela ne fera pas des chrétiens,
mais cela fera des hommes. Caton sortira de là, et,
s' il le faut, arrachera avec ses mains ses entrailles.
Voilà le beau moral sous sa forme héroïque, stoïque.
Quant au beau moral chrétien, intérieur, tout rentré
et tout voilé, nous le surprenons ici dans son
essence la plus pure. Port-royal désormais ne nous en
offrira point d' exemple plus accompli.
Cette dissidence de Pascal avec ses amis est plus
grave qu' on ne l' a dit, et que ceux qui y assistaient
ne l' ont senti eux-mêmes. Avec lui monte et s' échappe
le dernier grand éclair de l' esprit de Saint-Cyran.
Cet esprit ne luira plus dorénavant qu' à travers des
ombres. Arnauld le combinera, le mêlera sans cesse
avec des choses toutes contraires, avec l' esprit de
Descartes, par exemple, ou encore avec l' esprit des
stoïciens. Il y a telle lettre de lui où il se prend
à citer avec admiration le praeter atrocem animum
catonis
: lui-même il avait quelque chose de cette
âme. C' est bien ; c' est une noble et généreuse
inconséquence dans un chrétien, mais enfin une réelle
inconséquence. Nicole, avec sa raison juste et son
caractère timide, adoucit tout et affaiblit tout. Et
ce sont eux deux désormais qui mènent. Certes, il y
aura encore de touchants passages,
 

p291


la prison si chrétienne de Saci, sa mort, que nous
avons anticipée, les douces vies de Hamon, de
Tillemont. On aura encore de suaves et divines
nuances ; on en a fini avec le côté sublime.
Cet esprit de Saint-Cyran que Pascal n' avait
pleinement ressaisi que sur le tard, sa soeur, elle,
depuis le premier jour de sa conversion, ne s' en
était jamais écartée. Je n' ai point assez dit combien
cette soeur, comparée au frère, l' explique, le
complète, et peut-être, à quelques égards, le
surpasse. Les hommes ont beau faire, même les plus
saints, ils vont, ils sortent, la foule les coudoie,
la poussière du chemin les couvre en passant, ils se
ternissent et se dissipent. Heureuses les belles âmes
dont la sensibilité préservée ne s' est nulle part
dépensée ailleurs, mais s' est toute employée au
sein de la vertu et du devoir ! Quel plus pur idéal
qu' une telle âme ainsi restée vierge et prêtresse,
desservant l' autel dont l' autre âme emporte et trop
souvent, en la promenant, disperse la flamme ! Même
dans le monde, même en dehors du christianisme,
n' est-ce pas ainsi qu' on aime à se figurer ce rôle
charmant d' une soeur de grand homme ? Les électre,
les Antigone de l' antiquité, qu' étaient-elles autre
chose ? Des soeurs, de saintes et sublimes soeurs,
restées fidèles à un seul culte, et guidant,
ramenant, ensevelissant le frère égaré. Règle
générale : les soeurs, quand elles sont égales, sont
plutôt supérieures à leur frère illustre. Elles se
retrouvent meilleures. Ce sont comme des exemplaires
de famille, des doubles du même coeur, qui
se sont conservés sans aucune tache au sein du foyer,
 

p292


ou dans l' intérieur du sanctuaire. Chez les modernes
on pourrait citer bien des noms, même parmi les
profanes. Mais combien de fois surtout je me suis plu
à rêver la soeur du poëte, d' un de ces grands poëtes
que nous admirons et que nous chérissons à travers
les fautes et les faiblesses ! La soeur de René est
trop connue ; mais la soeur de Jocelyn, par
exemple ! Elle aura la mélancolie pure et légère, la
tendresse et l' harmonie, et le chant d' oiseau, sans
mélange des jeux de l' art et sans la ruse acquise.
Elles n' ont pas fait de leur âme oeuvre ni gloire.
C' est une gravure de Raphaël avant la lettre, qu' une
belle âme avant la gloire. Se figure-t-on rien de
plus angélique qu' une soeur de Fénelon ? Ici, dans
le cloître de port-royal, nous possédons quelque chose
de semblable, plus d' un de ces parfaits modèles. La
soeur voilée de Pascal est son égale pour le moins ;
elle le précède presque en tout, elle le guide, même
dans les âpres grandeurs de la mort. La première
Angélique est très-supérieure, selon nous, au
grand Arnauld. Et la seconde Angélique (de
saint-Jean), croit-on qu' elle vaille moins que cet
incomparable frère dont faisaient leurs délices les
cercles des La Fayette et des Sévigné ? Un jour,
ce frère-là, M De Pomponne, et qui, tout frère
qu' il était, connaissait apparemment assez peu
sa soeur du cloître, demandait à Nicole : " tout de
bon, croyez-vous que ma soeur a autant d' esprit que
Madame Du Plessis-Guénegaud ? " Nicole haussa les
épaules ; il était trop poli pour répondre : " mais
savez-vous
 

p293


qu' elle n' est nullement inférieure, même en esprit, à
M De Pomponne lui-même ? " et Nicole aussi
n' avait-il pas sa soeur Charlotte, une élève de
port-royal, douée d' un génie facile, dont il
emprunta plus d' une fois la plume, se plaisant à en
dire qu' elle avait beaucoup plus d' esprit que
lui
? Les soeurs trouvent plus aisément grâce que
les frères. M Cousin, après avoir été dur pour
Pascal, s' est vivement épris pour sa soeur, et la lui
a préférée. Ici il a été éloquent comme toujours, et
il a eu raison avec charme.
Mais, pendant que nous admirons la soeur et le frère,
pendant que la scène de l' évanouissement nous
inspire pensée sur pensée, ne serions-nous point
dupe de notre préoccupation ? N' aurions-nous point
affaire tout simplement à un malade, à un
visionnaire, je n' invente point les termes, à un
halluciné ? Pascal, en un mot, comme on l' a dit
de Lucrèce, n' a-t-il pas eu sur la fin un véritable
égarement de raison ?
Au lieu de faire intervenir en ceci des modernes et
des vivants (ce qui gêne toujours quand il faut
discuter), je citerai Voltaire, qui, lorsqu' il se
mêle de dire les choses, les dit plus nettement que
personne et à moins de frais :
" Pascal, écrivait-il à ' s Gravesande (1 er juin
1738), Pascal croyait toujours, pendant les dernières
années de sa vie, voir un abîme à côté de sa chaise :
faudrait-il pour cela que nous en imaginassions
autant ? ... etc. "
 

p294


en recherchant le passage de Leibniz auquel Voltaire
fait allusion, on trouve simplement ce mot dans
les leibnitiana : " en voulant approfondir les
choses de la religion, il est devenu scrupuleux
jusqu' à la folie . " c' est un de ces mots, on le
voit, qui se disent en l' air, et qui ne reposent sur
aucun fait. Et comment s' expriment à leur tour les
gens de port-royal, quand ils parlent de Leibniz ?
Ils le jugent, avant tout, un fort bel esprit et un
curieux. " M Leibniz n' est point un homme sans
religion
, " écrivait M Arnauld dans un
jour d' éloge. Leibniz, dans les jours de
contradiction, parlait d' Arnauld comme d' un entêté
bonhomme . Malgré la grandeur des noms, ces
illustres personnages ne sont guère des autorités
quand ils prétendent se juger ;
 

p295


ils se touchèrent un moment, mais ne se pénétrèrent
pas. Leibniz, quand il vint en France, vit le plus
souvent qu' il put Arnauld, Nicole, et s' attacha
surtout à nouer commerce avec le premier ; il causa de
Pascal avec le duc de Roannès ; il s' inquiéta fort
des inventions du géomètre et de la machine
arithmétique ; il eut communication, par la famille
Périer, des manuscrits concernant les sections
coniques : mais du moral de Pascal il n' en sut pas
plus que nous n' en savons ; il le juge même assez à
la grosse, comme un esprit entêté des préjugés de
Rome
; il se préfère sensiblement à lui dans
une lettre plus naïve et plus remplie de sa propre
justice qu' on ne l' attendrait de sa part. Bref, si
Voltaire n' a pas d' autre témoin à charge à produire
sur la folie de Pascal, il faut en rabattre. Mais
l' abîme pourtant, l' abîme ! Voilà un fait
précis.
L' abbé Grégoire, dans ses ruines de port-royal ,
a remarqué que la première fois qu' il a été question
de cet abîme imaginaire, ç' a été dans une lettre de
l' abbé Boileau, publiée longtemps après la mort de
Pascal. Cet abbé Boileau, janséniste du beau monde,
vers la fin du dix-septième siècle, le conseiller
intime et le bras droit du cardinal de Noailles, et
le directeur de
 

p296


bien des personnes de qualité, écrivait à une
demoiselle qui avait des terreurs d' imagination, et
qui ne se laissait point rassurer par ses
confesseurs :
" où ils n' aperçoivent qu' un chemin uni, vous voyez
d' affreux précipices... etc. "
qu' on veuille bien se rendre compte ; l' abbé Boileau
a pour but de rassurer une demoiselle qui a des
terreurs ou des vapeurs, et il lui cite une
historiette qu' il tient d' original , dit-il, mais
qu' il adapte un peu à la circonstance, comme il
arrive toujours en pareil cas. La mémoire devient
complaisante ; on redit à peu près ce qu' on a entendu
autrefois ; seulement l' à peu près , sur quoi
porte-t-il ? En quoi s' écarte-t-il de l' exacte
vérité ? Pascal voyait toujours un abîme ! Mais
quand il sortait dans la rue, quand, trois mois
avant sa mort, il faisait cette charité, qu' on n' a
pas oubliée, à cette belle jeune fille, en s' en
revenant de l' église saint-Sulpice, ce jour-là il
marchait droit et n' avait pas d' abîme.
 

p297


Ainsi il faut modifier le toujours . Cela dura
peut-être quelques semaines seulement. Et à quelle
époque ? Les conteurs d' anecdotes s' embarrassent
bien de ces détails ! Allons, point de rigorisme
pourtant ; je ne veux pas tout à fait supprimer ni
combler l' abîme ; il a servi et peut encore servir
à de belles métaphores. Que feraient les poëtes, dit
Pascal lui-même, si la foudre tombait sur les lieux
bas ? Le feriuntque summos fulmina montes reste
une belle image. Mais si tout autre qu' un poëte, si
un de ces savants qui se piquent de rigueur, si un
physiologiste venait, sur la foi de cette anecdote,
réclamer Pascal comme un de ses malades et faisait
mine de le traiter en conséquence, oh ! Alors, au
nom du bon sens comme du bon goût, nous lui dirions :
holà !
Sans prétendre nier les singuliers accidents nerveux
de Pascal, et leur contre-coup sur son humeur ou sur
sa pensée, nous maintenons qu' à cette distance, et
dans l' état des renseignements transmis, il n' y a
lieu à venir asseoir là-dessus aucun diagnostic ,
comme on dit. Ce qui nous paraît au contraire
positif, c' est que, si malade des nerfs qu' on le voie
en effet, Pascal demeura jusqu' à la fin dans
l' intégrité de sa conscience morale et de son
entendement. Le reste nous échappe. Ceux qui se
montrent si prompts à crier à la folie de
l' homme n' ont pas assez réfléchi, au préalable, à ce
que c' est que la folie de la croix.
 

p298


Bayle le savait mieux qu' eux. Parlant précisément
de ces pensées extrêmes de Pascal sur la maladie
qui est l' état naturel du chrétien
, le malicieux
auteur s' est bien gardé de n' y pas reconnaître
l' esprit du christianisme lui-même, repris de
très-haut et remontant à sa source :
" on fait bien, écrivait-il, de publier l' exemple
d' une si grande vertu ; ... etc. "
on a souvent cité en tout ou en partie ce passage de
Bayle ; Besoigne s' en autorise presque avec
édification. Il faut prendre garde pourtant et
toujours se méfier quand on cite Bayle ; il est fin,
il est peu fier, et, pourvu qu' il glisse sa pensée,
peu lui importe sous quel pavillon. Il est le
contraire de Pascal, à qui l' on a reproché le ton
tranchant ; et il ne tient pas beaucoup à garder son
rang d' honneur et de préséance à la vérité. Ici, en
ayant l' air de louer, le sceptique a surtout un but,
c' est de faire entendre combien, malgré son règne
nominal, le vrai christianisme est rare, combien
il est quasi impossible.
Chose étrange ! Port-royal, dans sa rigidité et sa
sincérité primitive, ne dit pas le contraire ; et
rien n' est plus significatif, rien ne va plus au
centre de notre présente étude, que de citer ici, en
regard de Bayle, ce passage de Saint-Cyran :
 

p299


" quand je considère que les chrétiens ne sont, pour
parler ainsi, qu' une poignée de gens, en
comparaison des autres hommes
répandus dans
toutes les nations du monde,... etc. "
il est impossible de restreindre d' une manière plus
effrayante le petit nombre et des appelés et des
élus : d' épuration en épuration, c' est à faire dresser
les cheveux. Or, ce que Saint-Cyran dit là dans un
sérieux sombre, Bayle à son tour le redit, non sans
malice ; en faisant voir combien il y a peu de
chrétiens pareils à Pascal, et que c' est là être
chrétien véritablement, il donne à entendre que c' est
se placer hors de l' humanité que d' être chrétien ;
qu' on ne l' est pas pour en avoir seulement le nom, et
que, sitôt qu' on se met à l' être en réalité, on
devient alors, selon une autre de ses expressions, un
individu paradoxe de l' espèce humaine .
 

p300


Pascal est un de ces individus paradoxes ; et,
comme il se trouve le plus en vue des hommes de son
groupe, on lui a adressé plus fréquemment qu' à
d' autres le reproche de folie. Il ne le mérite qu' à
ce titre d' avoir été l' un des plus chrétiens dans ce
foyer de renaissance. On a dit qu' il avait exagéré
port-royal. Ceux qui parlent ainsi sont entrés dans
port-royal du côté du déclin et de la décadence ; ils
ne l' ont point abordé à la tête et par le sommet.
Pascal n' a point exagéré port-royal, il l' a réalisé.
Excédant ce cadre par son génie, il s' y est enfermé
par le coeur, et il a rassemblé une dernière fois ce
que cet esprit a de plus vif dans une suprême flamme.
Deux mois environ avant sa mort, la maladie de
Pascal redoubla et ne désempara plus. Le 29 juin
1662, il quitta sa maison pour aller dans celle de
Madame Périer sa soeur, et cela par une cause
touchante : il avait recueilli chez lui un pauvre
ménage, homme, femme, enfants, et l' un des fils prit
la petite-vérole ; il craignit alors que Madame
Périer, qui venait chaque jour, ne portât le mal à
ses propres enfants, et, au lieu de déplacer le
pauvre malade, il trouva plus simple, malade aussi,
de déloger lui-même.
L' union de messieurs de port-royal avec Pascal, qui
n' avait souffert que sur un point, se resserra dans
sa dernière maladie. M Arnauld, qui était alors
obligé de se cacher, vint plusieurs fois le voir
incognito ; M Nicole de même ; et le malade se
confessa plusieurs fois à M De Sainte-Marthe, et
même la veille de sa mort. Le curé de
Saint-étienne-Du-Mont l' assista également.
 

p301


Des circonstances de médecine et de régime
firent qu' on remit longtemps avant de lui
administrer le saint viatique, qu' il réclamait avec
ardeur. Enfin, lorsqu' on jugea qu' il n' y avait plus
à tarder, le curé, entrant après minuit dans sa
chambre avec le saint sacrement, lui cria : voici
celui que vous avez tant désiré
! L' agonisant,
réveillé à cette parole, retrouva des forces, et se
souleva seul à demi pour recevoir avec plus de
respect le divin consolateur.
Ainsi mourut, dans un ravissement de joie, celui
qu' on se figure plein de tristesse. Il y a dans cette
fin de Pascal, comme dans les derniers chapitres de
ses pensées , une langueur brûlante, une
complaisance à la douleur, qui est le caractère de la
passion même ; il est tendre et enivré. On s' étonne
de rencontrer, sous une forme si austère, des délices
que les hommes cherchent ailleurs et qui passent.
Lui, il trouva les siennes dans Jésus-Christ. Sans
faire injure aux pages qu' on a publiées de lui sur
l' amour , il est trop clair qu' il n' a jamais
mis son âme dans une créature ; il n' a aimé de
passion que son sauveur. Aussi, lorsque, mourant, il
jouit de son mal ; lorsqu' à la nouvelle de l' ami qui
s' approche, il se soulève de son lit d' agonie et
voudrait recevoir le bien-venu à genoux ; pour
quiconque a non pas la foi, mais un coeur, il fait
quelque chose de vrai, quelque chose dont la source
est dans les entrailles de l' homme ; il expire dans
un sentiment d' amour et de plénitude, comme tout
être humain, qui aspire à l' immortalité de la vie,
doit désirer de mourir.
Pascal rendit l' âme le 19 août 1662, âgé de
 

p302


trente-neuf ans et deux mois. Il fut enterré dans
l' église Saint-étienne-Du-Mont, où l' inscription
tumulaire se lit encore.
Deux ans et demi après, au fort de la persécution
contre port-royal, l' archevêque Péréfixe
interrogeant le curé de Saint-étienne, M Beurier,
sur l' homme célèbre qui était mort son paroissien,
obtint du bon curé une espèce de déclaration portant
que Pascal avait finalement blâmé M Arnauld et ces
autres messieurs, et avait rétracté ses sentiments
jansénistes. Les jésuites prirent acte de ce
témoignage, et commencèrent à en user dans leurs
écrits. Mais il fut bientôt prouvé que M Beurier,
de très-bonne foi d' ailleurs, avait pris la pensée
de Pascal au rebours, et que s' il y avait eu, entre
messieurs de port-royal et celui-ci, quelque
dissidence, ç' avait été parce qu' il était plus avant
et plus de port-royal selon l' esprit, qu' eux-mêmes.
Le curé, convaincu par les pièces que lui produisit
la famille, confessa lui-même sa méprise.
 

p303


Xix.
Nous n' avons plus qu' à parler du grand ouvrage
posthume de Pascal, les pensées . Lorsque la
persécution qui sévissait contre port-royal se fut
apaisée, et dès que les amis prisonniers ou fugitifs
se purent rassembler de nouveau, vers octobre 1668,
on songea aussitôt à mettre en ordre ces précieux
fragments, et à en tirer quelque chose qu' on pût
offrir au public. C' était inaugurer dignement l' ère
de la paix de l' église, que de l' ouvrir sous les
auspices d' un nom resté si glorieux dans l' ère
militante. Le duc de Roannès, le fidèle ami,
fut celui qui s' entremit le plus dans cette
publication par les soins et par le zèle. La révision
et l' ordonnance des matières furent remises à un petit
comité composé de Mm Arnauld, Nicole, De
Tréville, Du Bois, de La Chaise. De son côté,
la famille y portait un soin religieux, scrupuleux
et même jaloux. Son représentant
 

p304


à Paris auprès de ces messieurs était le jeune
étienne Périer, très-bien informé, très-ferme, et
qui, malgré ses vingt-six ans, tenait tête aux plus
considérables. En cas de conflit (ce qui arrivait
fréquemment), les négociateurs habituels entre la
famille et les amis étaient surtout le duc de
Roannès, et aussi Brienne, le bizarre et séduisant
confrère de l' oratoire, qui avait fait, l' année
précédente (1667), un séjour à Clermont chez les
Périer, en s' en revenant d' Aleth avec Lancelot.
Les lettres de Brienne nous donnent l' idée la
plus parfaite, la plus naïve, des difficultés et des
petits différends d' où sortit avec effort cette
première édition si châtiée, si taillée, si
remaniée, mais alors la seule possible. En citant
brienne, j' ai à solliciter de l' indulgence ; la tête
de cet homme d' esprit avait été un peu dérangée, et
son discours, sa phrase pétulante s' en ressentait
par des digressions et des parenthèses continuelles.
Il écrivait à Madame Périer, à la date du 16
novembre 1668 :
" on ne peut pas, madame, avoir céans monsieur votre
fils... etc. "
 

p305


mais c' est dans une seconde lettre, écrite trois
semaines après la première, qu' on saisit bien l' état
des choses, et qu' on assiste, pour ainsi dire, à la
fabrique intérieure de l' édition. La lettre est
longue, pleine de redites ; mais quelques phrases
qu' on en détacherait ne donneraient pas une idée
exacte de la mesure de correction où l' on prétendait
se tenir :
ce 7 décembre 1668.
" monsieur votre fils m' apporta hier votre lettre du
27 e du mois passé,... etc. "
 

p308


enfin, dans un post-scriptum daté du 11, qu' il
ajoute à cette longue lettre, Brienne parle d' une
lettre de Madame Périer à M De Roannès, que
celui-ci vient à l' instant de recevoir et de lui
faire lire, et qui semble avancer la conclusion :
" je vous dois dire, madame, que monsieur votre fils
est bien aise de se voir tantôt au bout de ses
sollicitations auprès de moi et de vos autres amis,...
etc. "
on a, ce me semble, d' après cette lettre
confidentielle, le rôle de chacun très-bien tracé
dans ce concert difficile à obtenir, et je me
représente le tout ainsi : la famille absente
s' effraye (mais non pas au point de vue littéraire)
de voir toucher à des reliques chéries d' un saint
glorieux, et de loin elle s' exagère même les
changements qu' on prétend y apporter ; le duc de
Roannès, au coeur du travail, s' empresse, se
multiplie : qui mieux que lui avait pu aider à
déchiffrer les papiers originaux, et à en tirer une
copie satisfaisante ?
 

p309


Maintenant que le tout, pêle-mêle, est copié, il
débrouille ; il essaye avec étienne Périer de
classer ces notes confuses ; il en indique le vrai
sens et l' intention, lui qui passait sa vie avec
Pascal et qui était son intime confident ; s' il
n' ajoute rien, il retranche beaucoup ; en un mot, il
dresse une sorte de premier canevas d' édition, et
met ces autres messieurs à même de se former un avis.
Arnauld et Nicole relisent alors et revoient tout
cela au point de vue de la clarté et de la
correction. Lorsqu' ils crurent devoir s' attaquer au
sens, ce fut, en général (et sauf deux ou trois
méprises), par des raisons essentielles qui nous
touchent très-peu aujourd' hui, mais qui ne pouvaient
point ne pas prévaloir sur des esprits avant tout
chrétiens, et tournés vers l' édification des
lecteurs. On en a un exemple dans une lettre
d' Arnauld, que je donnerai ici presque au long ; ces
citations sont devenues essentielles pour mettre en
lumière l' esprit de scrupule qui présida à cette
première édition, pour montrer qu' elle fut faite
jusqu' en ses altérations selon un esprit de
sincérité chrétienne, sinon de sincérité littéraire.
On voulait (ne l' oublions pas), et il fallait
absolument, pour remplir l' objet, que le livre parût
avec des approbations d' évêques et de docteurs. Un
des approbateurs, l' abbé Le Camus, docteur en
théologie de la faculté de Paris, depuis évêque de
Grenoble et cardinal, avait fait quelques
observations. Or, on lit dans une lettre d' Arnauld
à M Périer, en novembre 1669, après le récit de
quelque événement qui a retardé sa réponse :
 

p310


" ... voilà, monsieur, ce qui m' a empêché
non-seulement de vous écrire plus tôt,... etc. "
et il cite un exemple que nous allons dire. Mais,
chemin faisant, n' êtes-vous pas effrayé de cette
multitude de défilés et de coins périlleux par où
est obligée de passer une pauvre pensée humaine,
laissée orpheline du génie qui l' a produite, et
n' ayant plus là son père pour la défendre
?
Pour les vrais anciens, transmis durant
 

p311


des siècles à travers tant de mains diversement
intéressées, cela fait trembler. Chez ces hommes qui
sont des modernes d' hier, que d' altérations déjà et
d' atteintes, que du moins encore nous pouvons
saisir ! Saint-Cyran nous a paru, dans ses discours
et dans sa parole, tout autrement éloquent que dans
ses écrits ; je le crois bien ; M Nicole, qui
était très-exact , a passé son niveau sur ces
derniers. Le traité sur le sacerdoce , qui y a
échappé, est seul resté beau et marqué au coin
du maître. Saint-Cyran, le grand directeur,
corrigé par Nicole ! C' est pis que ne le serait,
dans un autre genre, Joseph De Maistre corrigé
par l' abbé Eymery. Ici c' est Pascal qui a, pour son
compte, à passer entre les amis craintifs et les
approbateurs inquiets, entre une double haie de
docteurs. Comme l' homme aux deux maîtresses, c' est à
qui lui arrachera un cheveu. Oh ! Que l' écrivain de
génie paye cher l' avantage d' appartenir à un parti !
Il est vrai que, s' il vit et meurt seul
(singulariter sum ego donec transeam) , il court
d' autres risques, et sa dépouille peut aller aux
mains du premier passant. Concluons humblement que le
moi humain le plus original et le plus énergique a
fort à faire pour qu' après lui sa marque particulière
tienne bon et ne s' efface pas ; et revenons vite au
cas allégué dans la lettre d' Arnauld :
" par exemple, écrivait celui-ci à M Périer,
l' endroit de la page 293 me paroît maintenant
souffrir de grandes difficultés,... etc. "
 

p312


j' abrége ; mais on comprend de quel ordre est
l' objection. On le comprendra mieux encore en lisant
les passages complets de Pascal sur ce qu' on appelle
la justice humaine, même la justice naturelle.
Dans l' état actuel de la raison corrompue, Pascal
ne reconnaît pas de telle justice, ou, s' il la
reconnaît théoriquement, il la déclare tout aussitôt
méconnaissable en fait. Dans les pages des
pensées auxquelles je renvoie, on s' assure que
Pascal, en tant qu' il n' aurait pas été chrétien,
serait bien près d' entendre le droit comme Hobbes
et la politique comme Machiavel, et que dans la
pratique civile il dirait volontiers avec La
Rochefoucauld :
 

p313


" nous devons quelque chose aux coutumes des lieux
où nous vivons, pour ne pas choquer la révérence
publique, quoique ces coutumes soient mauvaises ;
mais nous ne leur devons que l' apparence. " en morale
comme en tout, son grand esprit positif et
rigoureux, si peu fait à se payer d' abstractions, le
poussait à de telles vues, qui, prudemment saisies,
restent peut-être plus vraies qu' on n' ose dire. Ce
qu' il importe en ce moment de remarquer, c' est
qu' Arnauld et Nicole ne pensaient pas ainsi, et que
cette dose d' ironie première et de foncière
amertume était trop forte pour eux, et pour être
offerte de leur gré au public sous cette forme nue.
Il y avait dans le christianisme de Pascal quelque
chose qui les dépassait. Je ne dirai pas que Pascal
était plus hautement chrétien qu' eux : on n' est pas
chrétien par l' intelligence, mais par le coeur, par
la foi ; et s' il y a des degrés, c' est le plus
humble, le plus tendre et le plus fervent qui l' est
le plus. Mais je dirai que Pascal (si des
comparaisons de ce genre sont possibles) avait encore
plus besoin qu' eux d' être chrétien. Quand on admet
à quelque degré la justice naturelle, une certaine
raison antérieure qui éclaire et fixe sur les devoirs
et sur les rapports des hommes, et qui du moins
ébauche l' économie morale du monde, on n' est pas
dispensé du christianisme, mais on a de quoi se
reposer en attendant. Le christianisme, quand
il arrive alors, n' est que le couronnement et la
consécration, la croix plantée sur l' édifice. Pour
Pascal, le christianisme était à la fois le
fondement et le sommet ; il n' y avait auparavant
pour lui qu' un vaste champ sillonné par le hasard,
ravagé par la force ou dompté par la coutume, rien
de plus. C' est-à-dire que,
 

p314


pour un coeur ardent comme le sien, il n' y avait que
l' abîme ou le calvaire.
De là ces accents de passion, ces cris d' aigle blessé
qui lui échappent si souvent, et que Nicole, pour
être sincère, devait être tenté d' adoucir ; car il les
trouvait certainement étranges et presque sauvages.
L' édition, du moment qu' elle se faisait sous les
auspices de port-royal,
 

p315


ne pouvait manquer d' être contrôlée en ce sens
d' une prudence un peu timide. C' est aussi pour ôter
toute pierre d' achoppement qu' on n' imprima point en
tête la vie que Madame Périer avait écrite
de son frère en 1667 : ne pouvant, dans cette vie,
donner place aux portions les plus désirées du
public, on aima mieux la laisser de côté, et attendre
que l' heure fût venue de tout dire, ou du moins de
choisir entre ce qu' on dirait. On se souvient que
Pascal, dans les derniers temps, était en désaccord
avec ses amis sur de certains points essentiels ; il
meurt, et c' est à ceux-ci que retombe le soin de
célébrer en quelque sorte ses funérailles, et
d' exposer les reliques de son génie : il y a, dans
cette situation bien comprise, de quoi expliquer chez
les éditeurs l' esprit de discrétion, et même de
réticence, qui s' étendit un peu au delà du nécessaire.
Ils étaient restés, quoi qu' on puisse dire, sur
l' impression de leurs différends ; ils n' étaient pas
sans quelques secrets à garder. La famille, de son
côté, avait les siens, même à l' égard de ces
messieurs. La confiance mutuelle était grande, elle
n' était pas entière. Voici une lettre de Madame
Périer que j' ai eu le plaisir de trouver autrefois
dans les papiers de Madame De Sablé, à l' adresse
de M Vallant, médecin de cette dame. On achèvera
d' y voir tout ce qui compliqua jusqu' au bout la
précieuse publication :
ce 1 er avril 1670.
" ... je vois que madame la marquise témoigne de
désirer de savoir qui a fait la préface de notre
livre... etc. "
 

p317


malgré ces légers tiraillements intérieurs, dont rien
ne parut au dehors, on arriva au résultat
souhaité. On insiste beaucoup, dans la préface de la
famille, sur ce qu' on a mieux aimé donner les pensées
en moindre nombre sans y rien ajouter ni changer ,
plutôt que de se permettre de les étendre et de les
éclaircir. Quoi qu' en dise la préface, on a souvent
changé en vue d' éclaircir, et l' assertion était vraie
au sens moral bien plus qu' au sens littéraire. On
avait certainement tâché de rester fidèle, même dans
les petits changements, à l' esprit et au but de
Pascal, à ce qu' on supposait qu' il aurait fait
s' il avait vécu ; pourtant le conseil d' Arnauld
avait été plus suivi que la scrupuleuse famille ne le
voulait avouer. Les preuves en sont devenues trop
manifestes depuis l' éclatante dénonciation de
M Cousin, pour que j' aie besoin d' en fournir
aucune ici. Mon seul soin est d' absoudre les premiers
éditeurs d' un reproche que de tout autres qu' eux
auraient plus ou moins encouru en leur place. Le livre
étant destiné surtout à la conversion ou à la
confirmation des lecteurs, on évita tout ce qui,
d' une manière ou d' une autre, pouvait
l' accrocher . Aujourd' hui que nous nous soucions
assez peu d' édification et de conversion, nous
regrettons ces accrocs qu' on a ôtés, et dont
quelques-uns avaient plus de mordant et une vigueur
singulière. " si Orelli publiait le gorgias comme
on a publié les pensées , il mériterait d' être
fustigé " , disait un jour, en riant, le plus spirituel
vengeur du texte primitif de Pascal. -oui, mais les
pensées
 

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avaient un autre but que le gorgias ; ce n' était
pas oeuvre de bel esprit pour de beaux esprits. Notre
foi religieuse s' en étant doucement allée, nous y
avons substitué aujourd' hui la foi ou dévotion
littéraire, et nous venons avec zèle restituer,
par-ci par-là, les moindres mots, les moindres traits
ébauchés, à un livre qui avait été surtout conçu pour
la pensée et pour le coeur.
Nous faisons bien, et eux, les premiers éditeurs,
n' ont point fait tout à fait mal ; c' est le seul
point que je veuille maintenir ici. Qu' on essaye en
idée, à cette date de 1668, de mettre d' autres
hommes à la place de nos dignes amis, de former un
autre comité pour l' édition, et qu' on voie si elle
aurait eu chance de sortir de ces autres mains
meilleure et plus conforme à notre voeu
d' aujourd' hui. Voulez-vous installer à la tête de
ce comité Bossuet, l' écrivain le plus fait
assurément pour entendre à première vue la grande
façon de Pascal, ainsi surprise ? Bossuet, à tout
moment, faisant taire son sens littéraire et le
dominant par l' intérêt de sa cause, dira non à
des pensées inachevées, abruptes et scabreuses, et
qu' il jugera pouvoir être compromettantes
 

p319


auprès des faibles. Cherchez d' autres hommes :
Molière, La Rochefoucauld et La Fontaine (car il
vous en faudra venir à ces extrémités) seront
peut-être les seuls d' entre les illustres d' alors qui
auraient eu l' esprit assez libre et le goût assez
franc, si leur attention s' y était fixée, pour oser
accepter ces hardiesses de premier jet chez
l' athlète chrétien. Mais le singulier comité que nous
rêvons là ! Et comme La Fontaine, malgré tout, se
serait endormi avant la fin !
Prenons donc les choses telles qu' elles furent. Le
petit volume in-12 des pensées , achevé d' imprimer
le 2 janvier 1670, parut dans le mois. Il n' avait en
tête que cette préface de la famille Périer ;
port-royal n' était nulle part nommé, et, en touchant
l' endroit de la conversion de Pascal, on disait
seulement qu' il s' était retiré quelque temps à la
campagne
. L' archevêque de Paris, M De
Péréfixe, était fort en peine de cette publication
annoncée à l' avance, et il aurait bien voulu qu' on
la lui soumît ; on a le détail de toutes les petites
négociations entre lui et le libraire Desprez,
lequel ne lui porta le livre qu' après la mise en
vente, alléguant qu' il n' avait pu avoir d' exemplaire
relié plus tôt. L' archevêque insinua que ce serait
d' un bon effet, et fort utile pour la vente ,
d' ajouter à l' édition une attestation de M Beurier,
curé de Saint-étienne-Du-Mont, relative à la
prétendue rétractation que Pascal mourant
aurait faite de ses sentiments jansénistes. Pour
couper court à toute chicane et à toute demande de
changement, Desprez se hâta, sur le conseil
d' Arnauld, de mettre seconde édition à celle qui
se débitait, et qui n' était encore que la première.
Au reste, l' heure
 

p320


était favorable, et l' orage d' aucun côté ne grondait
plus. Cette publication des pensées inaugurait
bien pour port-royal une période dernière de
plénitude et de gloire ; elle apportait une belle
part à cette merveilleuse époque, encore jeune et
déjà mûre, de la grandeur de Louis Xiv. à cette
date de 1670, le public possédait de Molière le
misanthrope
et le Tartufe ; le poëte n' avait
plus, pour s' égaler lui-même encore une fois avant de
mourir, qu' à donner les femmes savantes . Bossuet
nommé évêque, et tout éclatant de l' oraison funèbre
de la reine d' Angleterre, reparaissait plus touchant
dans celle de madame. Bourdaloue, tout nouveau,
remplissait la ville de ses sermons. Racine se
délassait par Bérénice entre Britannicus
et Bajazet . Boileau, qui avait fait presque
toutes ses satires, abordait l' épître, où il est
supérieur, et préparait l' art poétique , le code
d' autant plus sage de ce siècle qu' il n' en avait
pas devancé les chefs-d' oeuvre. On avait les
premières fables de La Fontaine ; on avait les
maximes de La Rochefoucauld.
L' admiration qu' excitèrent les pensées fut
prompte et unanime. On en peut lire les témoignages
dans une quantité de lettres adressées à la famille
Périer. Ceux mêmes qui étaient le plus prévenus en
faveur du génie de Pascal y trouvaient leur attente
surpassée. M De Tillemont écrivait à M Périer
fils :
" vous savez qu' il y a bien des années que je fais
profession d' honorer ou plutôt d' admirer les dons tout
extraordinaires de la nature et de la grâce qui
paroissoient en feu M Pascal... etc. "
 

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Pascal égalé à saint Augustin dans la bouche de
Tillemont et d' un port-royaliste, c' est tout !
Malgré le nombre et la vivacité des approbations
premières, on a cru remarquer après coup, au
désavantage des pensées , qu' elles n' avaient pas
expressément pour elles quelques-uns de ces suffrages
imposants qui sont devenus comme des religions en
France, et qu' elles étaient rarement invoquées dans
les controverses régulières du grand siècle. Il y a
ici plus d' une observation à opposer. Pascal n' était
pas un théologien de profession, un homme du métier ;
et, de plus, son livre n' offrait qu' une suite
inégale de fragments. On conçoit donc que des
prélats, à moins d' être très-directement unis à
port-royal, aient évité de recourir à lui comme à une
autorité ordinaire. Mais on n' en peut rien conclure
contre la portée ni contre le succès du livre.
Pascal, après tout, n' avait besoin du brevet ni de
Bossuet, ni de Fénelon, ni d' aucun autre. Si ces
grands hommes s' abstiennent de le citer à titre
d' apologiste chrétien, il faudrait voir si le
jansénisme aussi,
 

p322


dont son nom était marqué, n' entrait pas pour
quelque chose dans cette réticence. Avec un peu
plus d' indépendance encore qu' ils n' en avaient à
l' égard des puissances temporelles, ces grands
esprits auraient peut-être rendu plus ouvertement
et plus librement justice à leur généreux auxiliaire
et devancier. Dans tous les cas, ce qu' on peut
demander de mieux à ces hommes de haute race, c' est
de ne point s' entre-choquer entre eux.
Madame De La Fayette disait (sans doute en
souriant) que c' étoit méchant signe pour ceux qui
ne goûteroient pas ce livre
. Et moi je dirai
très-sérieusement : si le mode d' argumentation de
Pascal n' a pas été plus intelligemment repris et
poussé par les apologistes chrétiens du
dix-huitième siècle, ç' a été un méchant signe pour
eux, le signe d' une controverse énervée. Il faut
une église qui soit bien en esprit selon saint Paul,
pour apprécier Pascal comme défenseur.
Le petit volume des pensées ne fit pas moins
glorieusement son chemin ; il alla se grossissant
peu à peu de ce qu' on découvrait de nouveau sur
Pascal et qu' on ajoutait. L' édition de 1700 n' était
guère pourtant que du même volume encore que la
première, et à peine augmentée dans le texte. Dès
août 1670, Nicole publiait, dans son livre de
l' éducation d' un prince
, des discours de Pascal
sur la condition des grands , qu' il avait
autrefois recueillis de sa bouche. En 1728, le