Je n' ai qu' un très-court avertissement à placer en tête de ces deux derniers volumes. S' il fallait m' excuser du retard involontaire que j' ai mis à les publier, je dirais que quand je donnais le tome troisième en 1848, je ne prévoyais pas que les événements, en dérangeant ma vie, me conduiraient à écrire bientôt quatorze volumes de critique sur toutes sortes de sujets (treize de causeries du lundi , et l'étude sur Virgile ) : c'est là une parenthèse, ce me semble, qui explique tout.
Comme pourtant je ne cessais dans les rares
intervalles, et en chaque rencontre qui y touchait
de près ou de loin, de songer au sujet qui m' était
cher, et au canevas déjà tout dressé qui me
réclamait, je recueillais chemin faisant, et même
lorsque je semblais m' écarter, bien des notes et des
indications nouvelles ; je grossissais mes dossiers
port-royalistes : de là deux volumes, au lieu d' un
seul que j' avais promis.
Je n' ai rien eu à changer, d' ailleurs, à
l' ordonnance première du sujet, tel que je l' avais
établi en 1838 : la distribution et l' architecture
(si je puis employer ce grand mot) sont restées les
mêmes ; seulement, à mesure qu' on avance, les
chambres y sont de plus en plus remplies.
Septembre 1858.
LA SECONDE GÉNÉRATION DE PORT ROYAL
p5
I.
La destruction des petites écoles, consommée en
mars 1660, n' était que le signal : la persécution
recommençait, et elle n' allait plus cesser durant
les huit années qui suivirent. La formule de la
profession de foi, ou, comme on disait, le
formulaire qui avait été délibéré et dressé dans la
dernière assemblée générale du clergé de 1657, et
qui était depuis comme tombé en désuétude, fut repris
et remis en vigueur par l' assemblée de 1660-1661.
Cette dernière, qui se tenait d' abord à Pontoise,
avait été transférée à Paris. Le lundi 13
décembre (1660) au matin, le jeune roi manda aux
présidents, ou, comme nous dirions, au bureau de
l' assemblée, de le venir trouver au louvre chez
le cardinal Mazarin, où il s' était rendu de bonne
heure ; car
p6
il désirait que leur rapport pût être fait à
l' assemblée dans la matinée même. " il les attendit
jusqu' à dix heures, dit un narrateur bien informé,
ces présidents ne s' étant pas pressés de venir plus
tôt, parce qu' ils ne croyaient pas qu' on voulût
faire tant de diligence. étant entrés dans la
chambre, ils y trouvèrent plusieurs ministres
d' état, qui, s' étant tous retirés, les laissèrent
seuls avec le roi et le cardinal Mazarin, qui
était au lit.
" sa majesté leur parla avec assez de civilité, mais
néanmoins d' un air qui témoignait quelque fierté
affectée ; il leur dit que si m le cardinal n' eût
point été indisposé, il ne leur aurait pas donné
la peine de venir, mais qu' il l' aurait prié de se
transporter à l' assemblée pour leur faire savoir son
intention, qui était d' exterminer entièrement le
jansénisme et de mettre fin à cette affaire ; que
trois raisons l' y obligeaient : la première, sa
conscience ; la seconde, son honneur ; et la
troisième, le bien de son état... ; qu' il les priait
donc d' aviser aux moyens les plus propres pour
vider entièrement cette affaire, et qu' il leur
promettait de les aider pour l' exécution de ce qu' ils
auraient résolu... "
le cardinal prit ensuite la parole ; il dit que
Dieu avait inspiré au roi cette résolution, et
s' étendit sur tout ce qui s' était passé dans cette
affaire, depuis le commencement, insistant plus au
long sur les points que le roi avait touchés. Il
parla près de cinq quarts d' heure, et le roi
l' interrompit plus d' une fois pour témoigner
l' affection avec laquelle il appuyait ses paroles.
" après que le cardinal eut achevé, M De Rouen
(le président) répondit au roi que cette résolution
n' était
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pas seulement celle d' un roi très-chrétien, mais
d' un roi saint ; que le clergé répondrait aux
intentions de sa majesté, et qu' il espérait que
chacun se mettrait en peine de faire, de son côté,
ce qui était de son devoir pour les suivre. " cet
archevêque de Rouen était M De Harlai De
Champvalon, le futur archevêque de Paris, et
l' homme qui servit le plus efficacement Louis Xiv,
pendant la plus grande partie de son règne, dans le
gouvernement du clergé et dans sa politique
ecclésiastique. Bossuet donnait les théories et
les doctrines : M De Harlai avait la connaissance
pratique des hommes et du maniement des
assemblées.
Un historien janséniste, Dom Clémencet, citant
quelques-unes des paroles de Louis Xiv,
adressées aux évêques, ajoute : " c' est ainsi qu' on
faisait parler ce grand prince , dont on avait
surpris la religion. " on n' avait pas surpris la
religion de Louis Xiv : elle s' était formée telle
en lui dès l' enfance, et il parlait en cela selon
son jugement et selon son coeur. " ce jour-là
même, 13 décembre, dit le narrateur janséniste
déjà cité, m le prince (le grand condé) étant venu
rendre visite au cardinal Mazarin, son éminence
lui fit récit de tout ce qui s' était passé le matin ;
comment le roi avait parlé de lui-même aux
présidents de l' assemblée, et sans avoir été inspiré
ni de lui ni de la reine ; de sorte qu' il pouvait
dire que sa majesté avait fait paraître sa
capacité dans une occasion où les choses qu' il avait
à dire, étant d' une matière purement ecclésiastique,
semblaient le porter à se faire entendre par
quelqu' un de ses ministres. "
quelle fut précisément la cause de cette
recrudescence
p8
d' animosité, toute dirigée contre port-royal ? Une
lettre du cardinal de Retz, archevêque de Paris,
toujours en titre et toujours errant, courut alors
et mécontenta la cour : le cardinal de Retz, qui,
au fond, ne demandait pas mieux que de se démettre
de son archevêché, marchandait pourtant afin d' avoir
des conditions meilleures. Cette lettre qui courut
en son nom, et qui maintenait son droit, fut
attribuée pour la rédaction aux jansénistes et à
M Arnauld en particulier. Arnauld le niant, il
faut l' en croire ; elle n' est point de lui ; mais
il paraît bien, d' après les mémoires de Joly,
qu' elle sortait en effet de plumes jansénistes. Au
reste, peu importeront désormais ces accusations de
détail. On accusera, l' année d' après, Arnauld
d' être l' auteur des écrits en beau style qui se
publieront pour la défense de M Fouquet ; on
l' avait bien accusé autrefois d' entretenir une
correspondance avec Cromwell. Il n' aura pas de
peine à se justifier chaque fois de chacune de ces
imputations mensongères qui se succèdent, mais
l' habitude du soupçon restera toujours. à dire le
vrai, ce n' est pas tel ou tel acte qu' on veut
atteindre et incriminer, c' est la tendance
janséniste elle-même qu' on veut anéantir, et les
faits particuliers ne seront plus que l' occasion
ou le prétexte. Pour répondre aux intentions
formellement exprimées du roi et du cardinal Mazarin,
les résolutions de l' assemblée de 1661 furent donc
aussi rigoureuses qu' il se pouvait, et telles qu' on
les jugea le plus propres à éteindre entièrement
la secte, " à exterminer absolument et bannir bien
loin de la France les dogmes de Jansénius. " on
décida que le formulaire devrait être signé
non-seulement de tous les ecclésiastiques, mais
des religieux et religieuses, et même des principaux
de
p9
collége, régents et maîtres d' école. Quinze jours
après ces décisions prises, le cardinal Mazarin
mourut (9 mars 1661) : les jansénistes, s' ils
crurent y gagner quelque chose, se trompèrent ; ils
furent désormais poussés plus vivement, et n' eurent
plus çà et là que des trêves. Louis Xiv régnait.
Bien loin, en effet, d' avoir besoin d' être inspiré
ou excité par d' autres dans cette recherche qu' il
faisait du jansénisme, Louis Xiv, je l' ai dit,
n' eut qu' à suivre ses propres impressions conçues
de bonne heure et ses instincts de roi : " je
m' appliquai, écrit-il en ses mémoires et instructions
dressés pour son fils, à détruire le jansénisme, et
à dissiper les communautés où se formait cet
esprit de nouveauté, bien intentionnées peut-être,
mais qui ignoraient ou voulaient ignorer les
dangereuses suites qu' il pourrait avoir. " c' était
le roi très-chrétien, c' était aussi purement et
simplement le roi ayant le goût du pouvoir absolu,
et de l' entière unité dans les choses de son
royaume, qui pensait de la sorte. Il s' était
accoutumé à voir dans le jansénisme une de ces
productions suspectes, qui grandissent et se
développent pendant les régences et sous les
frondes, et qu' un bon régime abolit. Politiquement
il n' en faisait pas grande différence d' avec le
protestantisme : extirper l' un comme l' autre entrait
dans son plan d' une monarchie bien ordonnée. On
peut dire qu' à part un très-court intervalle de
temps qui suivit la signature de la paix de
l' église, les jansénistes eurent toujours Louis
Xiv déclaré contre eux. à un seul moment, vers
cette époque de 1669 où la plénitude de l' ambition
et des plaisirs se rencontrait en lui, où il
agitait de vastes projets de conquête, passait des
La Vallière aux Montespan, et
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laissait jouer le tartufe , à ce moment qu' on
peut dire le moins jésuitique, et même le moins
ecclésiastique de son règne, ils parurent obtenir
répit et grâce dans son esprit, mais ce ne fut
qu' alors. La prévention, combinée à la pensée
d' état, le reprit vite et alla croissant. La paix,
dite de l' église, c' est-à-dire la trêve accordée
au parti, était rompue dans l' esprit de Louis Xiv,
bien avant la rupture de 1679. Passé cette heure,
les jansénistes, et en particulier port-royal, ne
traînèrent encore et n' échappèrent qu' à la faveur
des divisions si longues entre le pape et le roi
dans l' affaire de la régale et des libertés gallicanes ;
mais, dès que Rome et Versailles tombèrent
d' accord, ils furent écrasés.
La signature du formulaire n' était si évidemment
qu' un prétexte et un moyen, qu' avant même de la
réclamer des religieuses de port-royal, on sévit
provisoirement contre le monastère. En avril 1661,
le lieutenant civil Daubray apporta l' ordre du
roi de faire sortir, tant du couvent de Paris, que
de celui des champs, les pensionnaires, les
postulantes et les novices, avec défense d' en
recevoir à l' avenir. Il y a de la sortie de ces
jeunes filles de grands récits pathétiques, écrits
par les religieuses mêmes, et reproduits par les
historiens ; on a la liste de leurs noms, on a
presque le dénombrement de leurs sanglots. Il est
des douleurs domestiques qu' on ne devrait pas ainsi
étaler dans le détail, sous peine de provoquer le
sourire des moqueurs, ou même l' impatience des
mâles esprits. Mademoiselle Marguerite Périer,
la miraculée de la sainte-épine, et qui était
postulante à port-royal de Paris, nous a montré
dans une lettre la naïve exaltation de ses
compagnes. Quelques personnes du dehors étant venues
voir leurs parentes qui
p11
étaient religieuses, et ayant dit au parloir :
voilà une grande persécution qui s' élève dans
l' église, une de ces religieuses, croyant que
c' était une persécution comme celle de Dioclétien,
alla trouver la mère abbesse, alors la mère Agnès,
et lui dit en toute simplicité : " ma mère, voilà
une grande persécution : je vous prie de me
dire, quand les bourreaux viendront nous prendre pour
nous mener au martyre, ne faudra-t-il pas que nous
prenions nos grands voiles ? " elles avaient coutume
de les prendre quand elles paraissaient devant des
hommes. Mademoiselle Périer en conclut qu' on ne
dissertait pas au dedans de port-royal pour dresser
les religieuses sur ces matières débattues, comme
c' était l' accusation du dehors. Elle peut conclure
très-juste, du moins en ce qui était de la
plupart et de la généralité du troupeau ; mais
pourtant, et l' entière innocence admise, ce qui me
gâte tous ces récits, c' est l' exagération manifeste
et un excès de naïveté dans l' opiniâtreté, une
disproportion du ton aux objets, à laquelle on a
peine à se faire ; c' est un pathétique impayable ,
dit M De Maistre, dont le dédain triomphe ;
c' est, pour tout dire, un point de vue de nonnes
(là même où elles semblent se mettre au-dessus et
en sortir), qui est beaucoup moins conforme à celui
de la mère Angélique qu' on ne le croirait ; car
celle-ci était bien autrement forte et mâle, et
sobre de paroles, comme nous le savons, et comme
nous le verrons encore une fois tout à l' heure, à
l' article de sa mort.
Certes l' éducation qu' on donnait au dedans de
port-royal aux jeunes filles avait en son genre
autant d' excellence que l' éducation donnée au
dehors aux jeunes garçons. Racine a raison de dire de
ces femmes de qualité, autrefois élevées à
port-royal, et qui en gardaient
p12
intérieurement la marque : " on sait avec quels
sentiments d' admiration et de reconnaissance elles
ont toujours parlé de l' éducation qu' elles y
avaient reçue ; et il y en a encore qui conservent
au milieu du monde et de la cour, pour les restes
de cette maison affligée, le même amour que les
anciens juifs conservaient dans leur captivité
pour les ruines de Jérusalem. " et cette image,
sous sa plume, nous prouve qu' il pensait à
port-royal presque autant qu' à Saint-Cyr,
lorsqu' il faisait parler la piété dans le
prologue d' Esther, ou lorsqu' il faisait dire à
élise, voyant entrer le choeur :
prospérez, cher espoir d' une nation sainte !
Puissent jusques au ciel vos soupirs innocents
monter comme l' odeur d' un agréable encens !
Boileau rendait à son tour un dernier hommage à
cette solide éducation de port-royal, qui déjà,
depuis près de quinze ans, avait de nouveau et
définitivement cessé, lorsque, dans sa satire des
femmes , en 1693, il disait à Alcippe :
l' épouse que tu prends, sans tache en sa conduite,
aux vertus, m' a-t-on dit, dans port-royal instruite,
aux lois de son devoir règle tous ses désirs.
Si j' osais soupçonner un seul défaut à cette
éducation de port-royal, appliquée aux femmes, ce
serait de les avoir trop directement poussées vers
la vie religieuse, pour peu qu' elles eussent en
elles l' étincelle sacrée ; car alors, et entourées
de la sorte, il était difficile qu' elles
prissent une juste idée de la vie sociale ; elles
devaient considérer l' état de mariage comme
très-inférieur, s' en détourner presque comme d' un
écueil, et dans cette voie parfaite, à l' exemple de
leurs guides, elles devaient
p13
toutes désirer d' atteindre l' extrême but. Un signe
extérieur semble exprimer cette confusion, ou du
moins ce trop de rapprochement entre les degrés :
les pensionnaires n' avaient d' autre habit qu' un
petit habit blanc, pareil à celui des novices. Mais
nous n' avons pas tous les éléments précis pour
juger de cet enseignement particulier, comme on les
a depuis peu pour Saint-Cyr.
M Daubray vint donc au monastère de Paris, le
23 avril (1661), le samedi d' après pâques,
accompagné du procureur du roi au châtelet, et il
se fit donner les noms des pensionnaires, tant
celles de Paris que des champs : sur quoi, le
procureur du roi signifia l' ordre de renvoyer,
dans trois jours, toutes ces pensionnaires, avec
défense d' en recevoir aucune à l' avenir, soit pour
y être élevées, soit pour y devenir religieuses. Il
y avait doute dans le cas actuel pour quelques-unes
qui n' étaient plus pensionnaires, qui étaient
postulantes et à la veille de recevoir l' habit de
novice, ne l' ayant pu prendre jusque-là à cause du
carême. On crut pouvoir passer outre à l' égard de
celles-ci, et, les deux jours suivants, on fit
prendre l' habit à sept d' entre elles, en diminuant
un peu de la solennité d' usage et en abrégeant ;
car on craignait un contre-ordre. Cependant un
commissaire du roi au châtelet allait porter le 24
au monastère des champs le même ordre de renvoyer
les pensionnaires, et dans les deux maisons la
désolation
p14
était à son comble. à Paris, la soeur Angélique
de saint-Jean, maîtresse des enfants, ne pouvait
plus entrer dans la chambre où ils étaient, sans
qu' ils vinssent se jeter dix ou douze sur elle, en
pleurant et la conjurant de les prendre en pitié.
Quelques-unes lui disaient : " ma soeur, vous savez
que je me perdrai si je retourne dans le monde. "
d' autres demandaient l' habit de converse, afin
d' être par là exemptées de sortir. Des petites
de douze ou treize ans priaient qu' on les mît au
noviciat. Il y en eut une entre autres, qui, n' ayant
point encore déclaré sa volonté touchant la
religion, s' écria : " oh ! Il est temps de se
découvrir ; jusqu' à présent ma disposition ni mon
âge ne me l' avaient pas permis ; mais, à cette
heure, je le dis nettement, je veux être religieuse. "
elle s' offrit en même temps à prendre l' habit gris,
afin de se cacher dessous, et par là de se sauver
du naufrage.
" il faudrait avoir un coeur de tigre, écrivait à ce
sujet M Arnauld, pour n' être pas touché des
larmes de tant de pauvres enfants, qui se jettent
aux pieds des religieuses qu' elles rencontrent, en
les conjurant de ne les pas renvoyer. " -" depuis
ce jour (du 23 avril),
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dit une relation, la maison devint une maison de
larmes, et tout retentissait des cris et des pleurs
de trente-trois enfants et de plusieurs filles
déjà reçues au noviciat, et qui attendaient, comme
l' arrêt de leur mort, qu' on les contraignît à
sortir... " à toutes les heures du jour les scènes
se renouvelaient " à mesure que l' on venait enlever,
les uns après les autres, ces pauvres petits
agneaux, qui ne se taisaient pas, mais qui jetaient
des cris jusqu' au ciel. " n' entrons pas trop
complaisamment dans le détail, de peur de tomber
nous-même dans le larmoyant.
Une jeune fille pourtant dont le nom mérite d' être
conservé, et qui se rattache dans notre idée, par
ses parents, à des souvenirs tout autrement
mondains, Mademoiselle De Montglat, âgée pour
lors de quatorze ans au plus, et qui venait d' être
guérie, les jours précédents, d' un mal déjà ancien,
qui la rendait boiteuse (ce qui avait eu lieu après
neuvaine, et par l' intercession de saint Bernard,
on n' en doutait pas), crut ne pouvoir remercier
Dieu qu' en lui consacrant sa personne tout
entière, et demanda le voile avec ardeur. Ayant
fait assembler le 24 la communauté pour prendre
son avis sur ce cas d' exception, la mère Agnès
proposa le dessein de la jeune enfant, représenta
la sincérité et la ferveur de son désir, exprimé par
elle plus d' une fois ; qu' on l' avait toujours
ajournée et remise à cause de son âge, mais que les
circonstances permettaient de ne plus différer,
et que le moment était venu d' imiter ce qui se
pratiquait dans la primitive église, lorsque,
à l' approche d' une persécution, on abrégeait le temps
de ceux qui étaient en pénitence, et qu' on les
admettait avant le terme à la sainte communion.
L' image
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d' une piété si vive dans un âge encore si tendre tira
des larmes de tous les yeux, et la postulante
obtint de revêtir l' habit le jour suivant.
Disons, en deux mots, que Mademoiselle De
Montglat, fille du marquis De Montglat, dont on
a de si utiles et si judicieux mémoires, et de cette
Madame De Montglat, trop connue par ses légèretés
et par sa liaison avec Bussy, avait été élevée à
port-royal auprès de sa tante maternelle la
marquise D' Aumont (née De Chiverny), à
qui sa mère l' avait comme donnée. Sous les yeux de
cette pieuse bienfaitrice du monastère, elle avait
grandi, nourrissant de bonne heure et embrassant
l' idéal de la vie intérieure et régulière sans
partage. Elle était d' ailleurs d' un esprit ferme,
élevé autant qu' orné ; le latin, et jusqu' à un
certain point les lettres, étaient entrés dans son
éducation. Forcée de sortir de port-royal
malgré son habit de novice, elle obtint de son père
de se retirer à l' abbaye de Gif, où elle avait
une tante prieure. On la retrouve pourtant à Paris
en 1664-1665, au moment de la captivité des
principales soeurs de port-royal, et leur rendant
de bons offices avec l' agrément de l' archevêque. On
la voit même présente le 3 juillet 1665, le jour de
la translation et de la réunion des religieuses au
monastère des champs. Mais n' ayant pu obtenir de
rentrer parmi elles, elle retourna à Gif, où
elle fit profession deux ans après. Elle y exerça
successivement les principales charges sous sa
tante, alors abbesse ; et elle-même, avec les
années, y devint abbesse à son tour : exacte,
austère, réformatrice, fidèle en tout temps à
l' esprit de port-royal, et se dirigeant par les
conseils d' hommes excellents, qui participaient aux
traditions de cette génération pure. Elle abdiqua
humblement
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avant la fin, et mourut en 1701. Si port-royal
avait subsisté, ou n' avait pas été irrévocablement
muré pour celles qui se regardaient au dehors comme
en exil, c' est dans son sein qu' elle aurait
certainement développé ses mérites et appliqué ses
vertus. Est-ce à nous de trouver ces vertus
excessives ? Dès 1661, cette fille de quatorze ans
ne payait-elle pas pour sa fragile mère, qui avait
eu le tort d' inspirer, l' année précédente, à Bussy
la chronique galante et scandaleuse, connue sous
le titre d' histoire amoureuse des Gaules
(1660) ; car il ne l' écrivit, dit-on, que pour
amuser Madame De Montglat et pour lui complaire.
Mais furieux bientôt de n' être plus aimé d' elle, ce
vilain homme d' esprit fit tout pour la compromettre
devant le monde et la diffamer ; il poussa la
vengeance de la fatuité jusqu' à faire peindre dans
le grand salon du château de Bussy des tableaux
emblématiques avec devises, où il insultait à
l' inconstance de celle qu' il appelait de mille
noms, et qu' il enrageait tout bas d' aimer toujours.
Malgré cet éclat de Bussy, les grâces et les
qualités de Madame De Montglat lui conservèrent
les amitiés les plus honorables : et cependant sa
fille, qui sans doute ignorait beaucoup de ces
tristes choses, sentait en elle, comme par une
compensation mystérieuse, l' ardent désir d' être deux
fois honnête, deux fois pure devant Dieu, et de
s' exercer sans relâche dans les voies du
perfectionnement chrétien et de la pénitence. Si
nous rencontrons dans les pratiques quelque
petitesse, sachons nous reporter, pour être justes
envers ces âmes intérieures, au principe et au but
suprême de leur vertu, à cette haute pensée
d' éternité qui leur était à jamais présente.
p18
Une autre personne d' un nom plus connu,
Mademoiselle De Luynes, fit instamment alors la
même demande que Mademoiselle De Montglat. Il
y avait à port-royal, en ce moment, trois filles du
duc De Luynes et de sa première et si pieuse
épouse : l' aînée, qu' on appelle ordinairement
Madame De Luynes, la cadette, Madame
D' Albert, et Mademoiselle De Chars, qui depuis
se maria ; les deux premières restèrent vouées à
la vie religieuse. L' aînée, Mademoiselle De
Luynes, était particulièrement chère à la mère
Angélique, lui ayant été confiée presque dès le
berceau par ses parents pour être dignement
préparée au service de Dieu. Elle vint se
présenter le 24 devant toute la communauté et pria
qu' on lui fît la faveur de la joindre à
Mademoiselle De Montglat, pour prendre l' habit
le lendemain. Elle avait écrit dans le même sens
à son père, qui arriva en toute hâte au couvent,
mais qui ne voulut consentir à rien sans avoir
consulté Madame De Chevreuse. Cette dernière
étant allée, à l' heure même, trouver la reine-mère,
apprit d' elle que les novices sortiraient de
port-royal aussi bien que les autres, et qu' il ne
servirait de rien à sa petite-fille de revêtir
l' habit si précipitamment. Madame De Chevreuse,
alors dans sa haute dévotion finale, vint elle-même,
quelques jours après (le 5 mai), recevoir à la
grille du monastère ses petites-filles éplorées.
La mère Angélique, malade et près de sa fin, et
qui était arrivée depuis peu du monastère des
champs, trouva la force de conduire jusqu' à la
porte sa chère victime qu' elle ne devait plus
revoir, et qui s' arrachait d' elle avec déchirement.
Madame De Chevreuse ayant fait compliment à la
vénérable mère sur sa fermeté : " madame, lui
répondit-elle, quand il n' y aura plus de Dieu,
p19
je perdrai courage, mais tant que Dieu sera Dieu,
j' espérerai en lui. " et embrassant Mademoiselle
De Luynes, que Madame De Chevreuse la priait
de consoler : " allez, lui dit-elle, ma fille,
espérez en Dieu, confiez-vous de tout votre coeur
en sa bonté infinie, et ne vous laissez point
abattre : nous nous reverrons ailleurs, où les
hommes n' auront plus le pouvoir de nous séparer. "
Madame De Luynes resta fidèle toute sa vie à ces
dernières paroles de la mère Angélique. Nous la
connaissons par la correspondance de Bossuet, qui
entretenait surtout une grave et tendre liaison
spirituelle avec sa soeur cadette, Madame D' Albert.
Toutes deux devinrent religieuses dans l' abbaye
de Jouarre, qui était dans le diocèse de Meaux. En
1670, au moment de ce qu' on appela la paix de
l' église, et quand port-royal refleurissait, elles
renouèrent alliance avec leur berceau en
rétractant par écrit la signature du formulaire
qu' elles avaient faite dans l' intervalle, et en
témoignant de leur repentir. Cette rétractation
envoyée par elles à leur évêque d' alors, M De
Ligny, qui s' était rattaché à port-royal, fut
enregistrée dans les archives du monastère et nous
a été conservée avec beaucoup d' autres pareilles
du même temps. Elles y vinrent toutes deux pour
s' y retremper à la source pendant quelques jours.
Ces dames De Luynes étaient à Jouarre quand
Bossuet succéda en 1682 à M De Ligny. Ce ne
fut que bien plus tard, en 1696, que Louis Xiv
consentit à nommer l' aînée prieure de Torcy, et son
inséparable
p20
soeur l' y accompagna. La tache originelle d' avoir
été élevées à port-royal leur était demeurée comme
indélébile et les avait fait exclure des grâces
auxquelles leur naissance les destinait : " j' ai
toujours ouï dire, écrivait Bossuet à Madame
D' Albert (le 3 décembre 1694) que votre éducation
de toutes deux à port-royal avait fait une mauvaise
impression, que monsieur votre frère même (le duc
De Chevreuse) avait eu bien de la peine à lever
par rapport à sa personne : j' ai dit ce que je
devais là-dessus et au père De La Chaise et au
roi même, je n' en sais pas davantage. " -" il est
vrai qu' on a dit au roi ce que vous avez su,
écrivait-il encore (20 décembre 1695)... ; ce sont
de vieilles impressions de port-royal, dont on a
peine à revenir, mais qui, dieu merci ! Ne font
aucun mal, si ce n' est de retarder le cours des
grâces de la cour, ce qui est souvent un avancement
de celles de Dieu. " Madame De Luynes paraît ne
s' être jamais ouverte aussi complétement avec
Bossuet qu' elle l' aurait pu, et il avait besoin
de la rassurer de temps en temps en lui confirmant
les témoignages de son estime et de son amitié.
C' est pour elle qu' il fit son admirable traité de
la vie cachée , comme pour la consoler d' avoir
manqué plus d' une fois les abbayes auxquelles elle
semblait près d' atteindre, et pour l' encourager
aux sacrifices ou aux refus : " heureuse encore une
fois, lui écrivait-il à propos d' un de ces
mécomptes, trois et quatre fois heureuse, et plus
heureuse que si l' on vous donnait les plus belles
crosses, de posséder votre âme en retraite et en
solitude, sans être chargée de celle des autres !
C' est ce que Dieu demande de vous, et il me le
fait sentir plus que jamais (23 octobre 1695). "
-il paraît que Madame De Luynes,
p21
toute fille de la mère Angélique qu' elle était,
avait peine, non pas à se soumettre à ces
exclusions (elle s' y montrait soumise), mais à
renoncer de coeur, et une bonne fois, à toutes ces
grandes places et dignités. Elle n' y voyait
peut-être qu' un degré d' indépendance à acquérir
pour mieux faire, et le moyen de se conformer
plus étroitement à son premier idéal chéri.
Quant à Madame D' Albert, c' est une figure
touchante, timide, tourmentée, et qui s' attache à
Bossuet comme sa vraie fille spirituelle, ce
qu' elle était bien en effet ; car c' était lui qui,
en 1664, avait prononcé le sermon pour sa vêture.
Elle a cependant beaucoup gardé de port-royal et de
cette éducation mortifiante, de même qu' elle a
beaucoup de son frère, le duc De Chevreuse, pour
les raisonnements subtils et à l' infini. Elle
questionne, elle raffine ; elle s' inquiète et
s' accuse ; elle s' analyse dans ses peines et ne
s' en croit jamais assez guérie. Elle a, comme Job,
de cette tristesse " qui nous fait voir un Dieu
armé contre nous, " -" un Dieu toujours irrité. "
Bossuet est bon et patient avec elle ; il lui
répond en détail et entre dans ses scrupules,
autant qu' il faut pour y couper court :
" je sais mieux ce qu' il vous faut que vous-même, lui
dit-il sans cesse... etc. "
p22
il cherche ainsi, par tous les moyens, à calmer une
âme que la nature avait faite tremblante comme la
colombe, et en qui port-royal avait cultivé dès
l' enfance ce principe de gémissement et d' effroi.
Il a, même, en lui parlant, de ces chants soudains,
merveilleux, de ces rayons dont le discours
s' illumine, et qui manquent par trop à nos
directeurs port-royalistes monotones et austères :
" aimable plante, s' écrie-t-il tout d' un coup et sans
préparation en finissant une lettre,... etc. "
et à un autre endroit où il parle de la règle du
silence, et comme pour en adoucir l' impression
austère, pour la rendre aimable plutôt
qu' effrayante, il a, au milieu d' une lettre, ce
verset inattendu :
" que j' aime le silence ! Que j' en aime l' humilité,
la tranquillité, le sérieux, le recueillement, la
douceur ! Qu' il est propre à attirer Dieu dans une
âme, et à y faire durer sa sainte et douce
présence ! "
et aux approches de noël (1695) :
" je vous verrai assurément après la fête, s' il plaît
à Dieu. Je souhaite que vous la passiez saintement.
Dans quelle troupe des adorateurs voulez-vous
que je vous mette, de celle des anges ou de celle
des bergers ? ... "
l' âme angoisseuse à laquelle il s' adressait devait se
prendre à ces heureux endroits comme à une parole
de fête, et s' en réjouir pour longtemps. En un
mot, Bossuet,
p23
dans cette correspondance avec Madame D' Albert,
lui est constamment un très-sage, un aussi doux et
plus prudent Fénelon.
Il lui permettait d' ailleurs bien des choses, des
lectures d' exception, et même des études : " je
n' improuve pas que vous composiez en latin ; mais
pour le grec, je crois cette étude peu nécessaire
pour vous. " il lui permettait, à elle en particulier,
la lecture des lettres de M De Saint-Cyran :
" je ne change rien à la permission que je vous ai
donnée, de continuer la lecture des lettres de
M De Saint-Cyran : je ne le permettrais pas si
aisément à quelqu' un qui ne l' aurait pas lu, ou
que je ne croirais pas capable d' en profiter. La
concession ou refus de telles permissions sont
relatives aux dispositions des personnes. Ainsi
vous pouvez continuer, et me marquer les endroits
excellemment beaux. " et comme elle craignait
toujours d' outre-passer et d' enfreindre quelque
défense dont il y avait bruit autour d' elle :
" cependant, allez votre train, lui disait-il, et ne
vous émouvez jamais de ce que j' écris pour
les autres, puisque je me réserve toujours une
oreille pour les raisons particulières. "
j' ai tenu à montrer une des pensionnaires du
port-royal d' alors, qui en avait beaucoup emporté
et gardé en d' autres maisons. Dans Madame
D' Albert, nous
p24
avons jusqu' au bout une élève timide, comme dans
Mademoiselle De Montglat une élève forte et une
âme vaillante.
Entre les pensionnaires, dites postulantes et
destinées au noviciat, qui sortirent à ce même
moment de 1661, il y avait encore deux demoiselles
Périer et Mademoiselle De Bagnols. Celle-ci,
comme Mademoiselle De Luynes, était une fille
particulière et tendre de la mère Angélique, à qui
elle avait été remise dès l' âge de cinq ans.
Obligée de renoncer à devenir religieuse à
port-royal, elle ne voulut pas l' être ailleurs, mais
elle se considéra comme liée par ce premier voeu,
ferma l' oreille à toutes les paroles de mariage qui
vinrent la tenter, et continua de vivre au dehors,
en conservant exactement l' esprit de la maison. Elle
demanda à être enterrée au monastère des champs.
C' est aussi dans ce même esprit de fidélité
inviolable que vécurent les deux demoiselles Périer,
Jacqueline, morte la première, et Marguerite, la
plus connue, et si recommandable pour nous, moins
encore pour le miracle de la sainte-épine que par
le soin avec lequel elle recueillit les traditions
de sa famille, et aida à transmettre tant de pièces
précieuses pour l' histoire de port-royal et de ces
messieurs. Mademoiselle De Bagnols et
Mesdemoiselles Périer sont l' exemple de parfaites
élèves de port-royal et de vierges chrétiennes,
arrêtées par un obstacle au seuil du cloître, mais
n' en perdant jamais la vue ni la pensée, et se
considérant, par le voeu intérieur, comme à jamais
consacrées à Dieu.
p25
Je n' ai rien à noter d' intéressant sur les autres
noms. On rencontre parmi les pensionnaires de la
maison des champs une Hélène De Muskry,
irlandaise, et dont la famille figure dans les
mémoires du chevalier De Grammont. Mademoiselle
Hamilton, la future Madame De Grammont, était
sortie de port-royal à cette date et occupait déjà
le monde : nous la retrouverons un jour. En tout
il y avait une soixantaine de pensionnaires, tant
à la maison de Paris qu' aux champs, trente au plus
dans chaque maison ; il n' y en eut jamais plus à
port-royal, de même que le monastère au complet se
composait de cent vingt filles religieuses.
L' habit qu' on avait précipitamment donné aux
novices à la suite de la première visite du
lieutenant civil fut mal interprété en cour, et ce
magistrat revint le 4 mai porteur d' une lettre du
roi dans laquelle il était fait à l' abbesse une
réprimande à ce sujet avec ordre de faire à
l' instant quitter l' habit à ces novices et de les
renvoyer, ainsi que quelques pensionnaires qui,
par suite de l' absence des parents, étaient
demeurées encore. Ces dernières furent conduites
et remises comme en dépôt au couvent des ursulines
de la rue saint-Jacques. Pareille visite du
lieutenant civil, pour le même objet, eut lieu le
lendemain 5 mai au monastère des champs. La mère
Agnès s' empressa d' écrire au roi une lettre de
respect et d' humble remontrance, où elle se
plaignait du dessein qui se manifestait trop bien par
ce nouvel ordre applicable aux novices mêmes, et
qui n' allait à rien moins qu' à " éteindre une des
plus anciennes abbayes du royaume ; " elle
représentait sur ce point au roi très-chrétien ses
scrupules comme abbesse, et ses peines de voir
arracher de sa maison tant de filles
p26
que Dieu y avait unies déjà et conjointes à lui
et à leur communauté.
" le roi (selon la relation) reçut fort bien cette
lettre et la lut avec grande attention. Madame la
comtesse de Brienne la mère a dit depuis à M
D' Andilly, que s' étant trouvée le matin au lever
de la reine-mère, le roi entra et dit à sa
majesté : " madame, je viens de recevoir la plus
belle lettre du monde de l' abbesse de port-royal.
Elle me mande qu' elle ne peut en conscience dévoiler
ses novices à qui on lui ordonne d' ôter le voile,
mais que pour ce qui est du reste, si je continue
à vouloir user de mon autorité, elle m' obéira avec
respect. "
je ne sais si le roi dit en effet de telles paroles,
auxquelles les effets répondirent peu : mais
l' amour-propre de port-royal, trop à l' image de
celui de M D' Andilly, se payait souvent de ces
vaines louanges.
Le 8 mai, M Singlin, qui avait la charge de
supérieur des deux monastères, dut se retirer en
toute hâte pour se dérober à une lettre de cachet
datée du même jour, qui l' exilait à Quimper en
Bretagne. Le nouveau supérieur imposé par les
grands vicaires, et qu' eux-mêmes eurent à choisir
sur une liste de sept noms envoyés par M Le
Tellier, fut un M Bail plein de préventions, qui
n' était pas un méchant homme, mais sans mesure et
sans tact, un théologien de la plus commune espèce
et dont le langage nous semblera grossier à côté
de celui de ces messieurs.
Le 13 mai, le lieutenant civil revint pour la
troisième fois, accompagné du procureur du roi et
aussi du chevalier
p27
du guet. Ce dernier avait commandement d' arrêter
M Singlin qui ne s' y trouvait plus. Une lettre
impérative du roi, et contre-signée Le Tellier,
enjoignait à l' abbesse d' ôter l' habit sans délai
aux dernières novices reçues et de les renvoyer
toutes, ainsi que le restant des postulantes. On
promettait de rendre la faculté d' en recevoir à
l' avenir, lorsqu' un supérieur non suspect aurait
remis la maison en bon crédit. L' abbesse se soumit,
et ne pouvait que se soumettre, en ce qui était du
renvoi ; mais ôter l' habit à qui l' avait reçu était
une énormité ecclésiastique dans laquelle sa
religion était intéressée. Elle se borna à déclarer
aux novices qu' elle les laissait libres de le
quitter ou non. Ces pauvres filles se trouvèrent
sur cela dans une grande perplexité, ne sachant quel
parti prendre entre leur devoir envers Dieu et
l' ordre si précis du roi. On leur présenta même leur
habit séculier pour qu' elles eussent toute liberté
d' en changer à l' instant, mais pas une ne put s' y
résoudre. " enfin, dit la relation, M D' Andilly
(qui dans les grandes circonstances s' improvisait
comme un supérieur laïque et volontaire, et
qui faisait ici l' intérim de M Singlin) se trouva
là pour les encourager à demeurer fermes et
constantes dans la condition où Dieu les avait
mises, quoi qu' il en pût arriver. Elles n' y étaient
déjà que trop portées, mais elles se sentirent
tellement fortifiées, qu' elles se résolurent de se
laisser mettre en pièces, ainsi que dirent
quelques-unes d' entr' elles, plutôt que d' abandonner
leur voile et leur habit, si on ne le leur
arrachait de force ou de violence. " personne ne
songeait à en venir à cette extrémité. Elles
sortirent donc le 14 mai dans l' habit qu' elles
avaient : cependant, par respect pour
p28
l' ordre du roi, on leur mit des écharpes sur la
tête, et l' on sauva ainsi l' apparence.
Les grands vicaires vinrent le 17 mai pour faire
exécuter les ordres qu' ils avaient reçus ; ils
amenèrent M Bail afin de l' installer comme
supérieur. L' abbesse résista sous prétexte que
l' archevêque, c' est-à-dire le cardinal De Retz,
ayant donné M Singlin pour supérieur, on ne
pouvait en conscience en recevoir un autre tant que
l' autorité légitime ne l' avait pas dépossédé
régulièrement : auquel cas les religieuses avaient
par leurs constitutions le droit d' en présenter un.
C' était un privilége qu' elles tenaient encore du
cardinal De Retz. Il fut convenu, après bien des
pourparlers, que M Bail serait reçu comme
" envoyé et commis de la part des grands vicaires. "
ces derniers, et à leur tête M De Contes, doyen
de notre-dame, étaient assez favorables à
port-royal et auraient voulu lui épargner les
rigueurs. M De Contes était un ecclésiastique
poli, homme du monde, bienveillant dans les rapports
de son office ; mais il n' était pas du bord de ces
messieurs comme on l' entendait ; il n' était pas
de l' étoffe dont se font les ermites et les
martyrs. M De Pontchâteau dans son zèle étroit
l' a jugé avec une rigueur qui tient du fanatisme,
lorsque apprenant sa mort dix-huit ans après, il
en écrivait (4 août 1679) :
" vous aurez peut-être appris la triste mort de M
De Contes, doyen de notre-dame... etc. "
p29
aux yeux de port-royal M De Contes ne fit donc,
en sa vie, qu' une assez bonne action ; il concerta
avec quelques-uns de ces messieurs, et
probablement avec Pascal, un mandement donné le
8 juin (1661), dont les termes, à la rigueur,
permettaient de signer. Les religieuses de
port-royal de Paris le signèrent non sans
difficulté le 23 juin ; j' ai dit ailleurs les peines
qu' il causa au monastère des champs, où l' on était
moins bien informé, et les douloureuses angoisses,
l' agonie de conscience de la soeur de
Sainte-Euphémie (Pascal), qui mourut à la suite
de cette lutte intérieure. Mais bientôt le
mandement ambigu fut révoqué par un arrêt du conseil
d' état à la date du 9 juillet : le pape ayant aussi
témoigné sa désapprobation, par un bref où il
taxait de fausseté et de mensonge l' interprétation
des grands vicaires, ceux-ci effrayés firent un
second mandement (31 octobre 1661) qui ne laissait
plus l' ombre d' un doute, et dans lequel les
propositions qualifiées hérétiques étaient
présentées non-seulement comme devant être
condamnées en elles-mêmes, mais encore comme étant
extraites du livre de Jansénius et condamnées au
sens de cet auteur. La question de la signature
se posait dans toute sa netteté.
Pour les ecclésiastiques et docteurs, ne pas signer,
c' était faire acte de libre examen, marquer que sur
un
p30
point de fait on tenait à son propre sens et qu' on
y tenait publiquement, au risque même, en ayant
raison là-dessus, de laisser se grossir et
s' éterniser une querelle toujours périlleuse. Mais
enfin cela était du ressort des docteurs.
Pour des religieuses comme celles de port-royal,
refuser la signature, c' était marquer que sur ces
points de doctrine on avait un avis ou du moins
une prévention fondamentale, et qu' entre les
différentes autorités extérieures qui étaient en
opposition et en conflit, il y avait des autorités
particulières, intimes et voisines du coeur, qui
balançaient pour le moins, dans l' opinion qu' on
s' en formait, la grande autorité publique du
saint-siége et des puissances régulières. C' était
pour des filles faire acte plus ou moins de docteur,
et décidément prendre fait et cause pour certains
docteurs.
On le savait bien, et tout le vif de l' insistance
d' un côté, et de la résistance de l' autre, était
là.
La mère Angélique mourante écrivit le 25 mai à la
reine-mère une lettre de justification dans
laquelle on lisait ces mots :
" quant à ce qui regarde, madame, les erreurs contre
la foi dont on dit que cette maison a depuis été
infectée,... etc. "
certes quand une personne comme elle, parle ainsi,
p31
il faut la croire. Pourtant sa digne soeur la mère
Agnès avait gardé un coin de curiosité à la
D' Andilly pour les choses de l' esprit jusque dans
la dévotion ; plus d' une avait pu l' imiter, et
dans tous les cas, si jusqu' à ce moment les
religieuses étaient restées étrangères à ces
questions du dehors, il devient trop évident qu' on
répara avec elles le temps perdu. La soeur
Angélique De Saint-Jean, grand esprit et qui
fut l' âme de port-royal en ces nouvelles épreuves,
savait tout ce qu' on en pouvait savoir et l' apprit
vite aux autres. Elle ne s' occupait pas seulement
du dedans, elle correspondait avec les amis et les
tenait au courant de l' état des choses, de la
disposition des esprits ; elle sollicitait des
secours spirituels et des appuis soit de l' évêque
d' Angers son oncle, soit de l' évêque d' Aleth
M Pavillon, et, sous air de rechercher et de
révérer leur avis, elle les exhortait et leur
traçait leur voie : elle était fille à en remontrer
aux évêques eux-mêmes.
Le premier soin de M Bail, en prenant possession
de la supériorité qui lui avait été commise, fut
d' éloigner les confesseurs ordinaires, en fonction
sous M Singlin, et qui étaient de la maison même,
gens de bien, modestes et tout pratiques, tout
cachés en Dieu, M De Rebours, le plus âgé, qui
en mourut de douleur deux mois après, M
D' Allençon, M Akakia Du Mont. On ne pouvait
croire que les religieuses fussent sans
communication habituelle avec les chefs du parti ;
on ne s' expliquait que de la sorte leur résistance
prolongée, et très-extraordinaire chez des
personnes de leur état. Un lundi, 25 juillet, le
lieutenant civil et le procureur du roi vinrent,
dès six heures et demie du matin, à pied, ayant
laissé leur carrosse à
p32
quelque distance, pour examiner à l' improviste tous
les dehors de la maison et s' assurer s' il n' y
avait pas quelque porte de derrière. Ayant mis la
main sur le portier et sur une des tourières, ils
se firent conduire chez toutes les personnes qui
avaient un logement sur la cour, entrèrent chez
Madame De Sablé, qui était encore au lit et qu' ils
firent éveiller, chez M De Sévigné, chez
Mademoiselle D' Atri, chez Mademoiselle Gadeau
(une ancienne demoiselle de compagnie de la
marquise D' Aumont). Ils montèrent à une échelle
pour regarder par-dessus les murs du jardin. " cette
visite, a dit un historien janséniste, était une
espèce de circonvallation du monastère en attendant
le grand siége. " n' ayant pu entrer dans le logis
de Madame De Guemené absente, ils revinrent le
1 er août, après en avoir fait demander les clefs.
Une porte sous un escalier, qui donnait dans le
monastère, mais qui était condamnée et murée
depuis le temps de la fronde, fut matière à
explication. Ils ordonnèrent de faire murer la porte
du logis de M De Sévigné qui donnait sur la
cour, celle de Madame De Sablé également, et une
autre porte qu' elle avait sur l' intérieur du
monastère, et aussi de faire hausser les murs des
jardins nouveaux. Le lieutenant civil revint le
18 août et ordonna, de la part du roi, de faire
boucher la grille ou tribune de Madame De
Guemené
p33
qui donnait sur l' église de dehors, et particulièrement
celle de Madame De Sablé qui répondait au
choeur. Pour cette dernière ouverture, on eut beau
représenter " l' incommodité de madame la marquise ;
qu' elle avait obtenu cette permission du présent
évêque de Toul (M Du Saussay), alors grand
vicaire et supérieur de port-royal, et que de plus
elle ne la faisait jamais ouvrir que pour elle seule
ou pour des personnes qui avaient droit d' entrer dans
le monastère comme mademoiselle (la grande
mademoiselle), pour qui elle l' avait fait ouvrir
deux fois, et pour Madame De Longueville, ce
qu' elle n' avait pas même fait sans la permission
de l' abbesse ; " à tout cela on répliqua que c' était
là une chose bien particulière : l' ordre précis de
faire murer cette grille fut réitéré et mis à
exécution. On avait toujours dans l' idée qu' il se
tenait des assemblées nocturnes, des conciliabules
où les amis et les docteurs du dehors venaient
exhorter les principales religieuses et ravitailler
l' esprit du dedans. Mais cet esprit se riait des
murailles et des clôtures ; il vivait dans les
coeurs, il s' y était logé depuis des années et
y avait pris racine de façon à résister ensuite à
toutes les privations et à toutes les disettes,
et à n' avoir plus besoin d' aliment quotidien. La
persécution, la contradiction était un stimulant
désormais suffisant pour l' entretenir. On
s' entendait à distance, et le souffle invisible
continuait de passer des uns aux autres et de
se faire sentir nonobstant les captivités et les
retraites cachées.
p34
En lisant le curieux recueil des actes et relations
dressés par les religieuses mêmes de port-royal
durant cette persécution de 1661 à 1665, bien des
pensées contraires se partagent un esprit impartial
et de bonne foi, et il y a quelque travail à faire
avec soi-même pour les démêler.
L' impatience, je l' avouerai, est un de ces premiers
sentiments. On a peine à pardonner à ces pieuses
filles un entêtement si absolu sur un point
accessoire et qui paraît si peu considérable. Elles
disent qu' elles ne peuvent pas signer que
Jansénius a été coupable de certaines hérésies,
parce qu' elles sont ignorantes et incapables de
lire le gros livre latin où ces hérésies auraient
été articulées. Mais, catholiques, et vouées
particulièrement à l' obéissance comme religieuses,
elles s' en rapportaient aux autorités compétentes
sur bien d' autres points essentiels et sur bien des
faits qu' elles étaient hors d' état de vérifier. On
a besoin, pour se rendre compte ici d' un arrêt
d' esprit si insurmontable, de se dire que
lorsqu' elles résistent si fort au sujet de
Jansénius, c' est qu' elles savent qu' il a été l' ami
le plus intime de M De Saint-Cyran leur père,
leur réformateur, et elles le défendent dès lors à
ce principal titre comme un de leurs auteurs
propres, un peu comme les dominicains feraient
saint Dominique, les bénédictins saint Benoît,
comme elles-mêmes feraient pour saint Bernard
lui-même, si on l' attaquait : qu' on aille au
fond, c' est là leur pensée, et tous les
faux-fuyants, les airs d' humilité et d' ignorance
dont elles s' efforcent de l' envelopper et de la
couvrir, ne sont que pour la forme et pour le
prétexte.
Mais cette pensée même, bien que si peu d' accord
p35
avec leur condition soumise qui devait les tenir
éloignées de toute contention, est une pensée
honorable, une fidélité à l' ami de nos amis. Dans
un des intervalles de la longue crise où nous
entrons, les religieuses firent une espèce de
requête ou de voeu adressé à saint Joseph (15 mars
1662), et elles y marquèrent leurs intentions en
plusieurs articles ; par l' un des articles on est
informé qu' elles font ce voeu " pour six
personnes dont l' état est connu à Dieu, afin
qu' il leur donne, s' il lui plaît, ce qui leur est
nécessaire pour leur salut, auquel nous devons
prendre, disent-elles, un intérêt particulier par
reconnaissance de nos obligations envers elles. "
-ces six personnes qui ne sont pas nommées, et pour
lesquelles on prie à port-royal, quelles
sont-elles ? C' est Arnauld, Nicole, M Singlin,
M De Saci, M De Sainte-Marthe, et un autre
encore, soit M D' Andilly, soit Pascal, soit
simplement peut-être un des pieux confesseurs tel
que M Akakia (M De Rebours étant déjà mort).
Il y a, ce me semble, dans cette mention de six
absents, auxquels on est si étroitement lié par la
reconnaissance chrétienne, toute la clef de la
résistance des religieuses de port-royal sur
le fait de Jansénius. Jansénius aussi, l' ami le
plus cher de M De Saint-Cyran, était un des
persécutés ; il l' était dans sa mémoire et après
sa mort, et ces religieuses qui le croyaient
fermement innocent, puisqu' il l' était aux yeux de
leurs six amis, se faisaient un cas de conscience,
ou, comme nous dirions humainement, un point de
générosité et d' honneur, de ne pas céder, de
ne pas le reconnaître coupable et de ne consentir
en rien à sa flétrissure. Elles s' exposaient à
toutes les rigueurs ecclésiastiques et séculières
plutôt que de souscrire
p36
à un article si particulier, mais dans lequel elles
avaient mis leur religion, M D' Ypres étant pour
elles, je le répète, le représentant de la sainte
doctrine et signifiant la même chose qu' Arnauld
ou M De Saint-Cyran. Il y a là un côté
respectable au milieu de toutes les petitesses,
et on hésite en définitive à condamner absolument
une fermeté invincible, qui fait ses preuves
par tant de sacrifices. Telle est la pensée morale
qu' on dégage, non sans effort et sans peine, de
cet amas de procès-verbaux, de paroles et
d' écritures.
Et puis, comme étude du coeur humain au sein d' un
groupe religieux, rien n' est plus curieux à suivre
que cette force d' organisation imprimée de longue
main par quelques directeurs et par de mâles
abbesses à un couvent de filles, force de cohésion
telle que rien ne pourra le démembrer ni
l' entamer ; que de ce nombre de plus de cent
professes, une douzaine au plus, et des moindres,
des plus chétives, se détacheront ; que le
reste demeurera uni, ferme, parlant, agissant, se
dévouant comme un seul homme, comme une seule
femme, et que cet esprit indestructible perpétué
jusqu' à la fin dans le monastère n' expirera qu' avec
la dernière professe et ne pourra s' éteindre dans
la ruine même des pierres. Qu' on dise qu' il y a eu
là de l' esprit de secte, mais l' exemple est
mémorable, et tout nous atteste dans cette école
de Jésus-Christ, comme on l' entendait de ce
côté, une singulière vigueur ressaisie quelque
part aux sources, et la puissance originelle du
lien.
M Bail commença une visite régulière à
port-royal de Paris, qu' il termina en allant
au monastère des champs ; il s' agissait d' un examen
complet des deux
p37
maisons et d' une revue de toute la communauté. Il y
mit près de deux mois (12 juillet-2 septembre 1661).
M De Contes, doyen de notre-dame, présida à
l' opération, au moins au commencement et à la fin.
On a le détail de tous les interrogatoires. J' y
insisterai peu parce qu' on aura comme une nouvelle
et plus solennelle représentation de cette visite
dans celle que fera l' archevêque Hardouin De
Péréfixe trois ans plus tard. M De Contes fit
l' ouverture par un discours modéré, indulgent et
doux ; il semblait s' excuser de prendre part à des
mesures de rigueur ou de méfiance. M Bail,
qui n' était que son assistant, parla ensuite, mais
d' une manière qui parut tout à fait injurieuse et
qui était en effet brutale. Il disait par exemple :
" mes très-chères soeurs en la charité de notre
seigneur Jésus-Christ, ayant été choisi par
messieurs les grands vicaires de ce diocèse, et
particulièrement par monsieur le doyen que voilà
ici présent... etc. "
il insistait sur l' ancienneté des visites qui sont,
disait-il, une coutume ordinaire dans l' église.
Remontant pour cela jusqu' à la création après
laquelle Dieu regarda et considéra tous ses
ouvrages et vit qu' ils étaient grandement bons, il
passa ensuite au déluge :
" et lorsque les hommes eurent élevé cette tour de
Babel après le déluge, Dieu qui sait connaître
toutes choses descendit pour voir cet ouvrage de
vanité : descendam et videbo, je descendrai et
je verrai. Et devant que de punir les villes
abominables de Sodome et de Gomorrhe qu' il
voulait détruire pour le péché de luxure, il
voulut, lui qui connaît éternellement toutes choses
et dont la science est infinie, il voulut, dis-je,
le voir et en être témoin, et il dit encore :
descendam et videbo . "
p38
Joseph envoyé par Jacob et interrogé sur ce qu' il
cherchait, répondait : fratres meos quaero, je
cherche mes frères. -" ainsi, s' écriait M Bail,
si l' on me demande quel est mon dessein dans cette
visite, à quoi je tends, à quoi je bute, je
répondrai : sorores quaero, je cherche mes
soeurs. "
M Bail, on le voit, n' avait guère profité de la
manière d' écrire de M Arnauld. Il parla ensuite
de la concupiscence, des déréglements qui se
glissent surtout dans les monastères : " car les
diables d' enfer, disait-il, ont une rage
particulière contre les personnes vouées à Dieu,
et contre les grandes épouses de Jésus-Christ ;
il n' y a rien qu' il (le diable par excellence) ne
fasse pour les perdre, et lorsqu' il en attrape
quelqu' une, vous ne sauriez croire combien il
triomphe, il piaffe : car c' est son mets délicieux
et sa viande choisie, esca ejus electa . " il en
venait aux démoniaques proprement dites, aux
possédées dont il citait un récent exemple en
Bourgogne, mais surtout il insistait sur la
damnable hérésie qui était la contagion régnante,
et sur la nécessité de s' en enquérir :
" car le bruit court, depuis plusieurs années, que
vous en êtes infectées, disait-il,... etc. "
on sent quel effet devait produire un tel langage
sur des religieuses instruites et pures, habituées
à une conduite régulière, discrète, à des
enseignements
p39
simples et évangéliques, et à suivre comme
directeurs des hommes tels que M De Saci et M
Singlin. Elles en eurent le coeur outré, et elles
purent se dire : " en quelles mains sommes-nous
tombées ? "
ces mains n' étaient que grossières et non
malfaisantes. Dans l' interrogatoire des soeurs une
à une, M Bail renouvelait continuellement les
mêmes questions conformes aux préjugés répandus
contre le jansénisme, ou bien c' était M De Contes
qui les posait devant lui pour le satisfaire :
" vous a-t-on jamais dit que Jésus-Christ n' était
pas mort pour tous les hommes ? " -... etc.
Les réponses furent uniformes et telles qu' on les
pouvait attendre d' un christianisme pratique et
sensé. M De Contes en paraissait heureux, et M
Bail n' en était pas fâché. Lorsqu' il en fut à
interroger des filles d' esprit et notamment la
soeur Angélique De Saint-Jean, je laisse à
penser lequel des deux passait son examen. Avec
cette soeur Angélique, bien connue comme l' aînée
des filles de M D' Andilly et dont la réputation
s' étendait déjà, M Bail voulut être agréable. Cet
interrogatoire, qui est le douzième et de la
rédaction de la soeur Angélique, est une petite
scène digne des provinciales . Le propos en
étant venu sur ce qu' on avait entendu le matin dans
le discours de M Bail, et M De Contes ayant dit
assez finement à la soeur Angélique et pour
lui donner occasion de s' expliquer : " vous avez ouï
p40
ce qu' on vous a dit ce matin ; quelle est votre
pensée sur cela ?
-" je vous assure, monsieur, répondit-elle, qu' un coup
de tonnerre sur ma tête, à l' heure que je m' y
attendrais le moins, ne m' aurait pas tant
surprise... etc. "
cet interrogatoire qui se prolongea ainsi en
conversation s' assaisonna de sourires et se termina
par un compliment de M Bail, qui le tourna bien
agréablement " autant qu' il le put faire. " la femme
d' esprit l' avait tout à fait gagné.
Au monastère des champs, quand M De Contes et
M Bail s' y transportèrent (22 août), on procéda
de
p41
même. M Bail fit un discours d' ouverture également
inconvenant, suivi d' une visite également
satisfaisante. On a l' interrogatoire de la soeur
Jacqueline De Sainte-Euphémie (Pascal) qui
vivait encore, et rédigé par elle-même. M Bail
interrogea cette noble fille sans bien savoir à qui
il avait affaire. Elle le fit sourire à un moment
en lui récitant deux vers français. Sur une de
ses questions habituelles qu' il lui adressa : " si
Jésus-Christ est mort pour tous les hommes, d' où
vient donc qu' il y en a tant qui se perdent
éternellement ? " elle lui répondit :
" je vous avoue, monsieur, que cela me met souvent
en peine, et que d' ordinaire quand je suis à la
prière, et particulièrement devant un crucifix,
cela me vient à l' esprit,... etc. "
l' interrogatoire de la soeur De Sainte-Euphémie
a un caractère de simplicité et de sérieux qui
touche, quand on songe à la fin prochaine de cette
noble fille à moins de six semaines de là. Elle ne
s' y permet pas la légère pointe de raillerie qu' on
aurait pu attendre d' une soeur de Pascal et que
la soeur Angélique s' est accordée plus librement.
Elle est déjà dans le pressentiment et sous
l' impression sévère des approches de la mort.
Mais ce n' était pas tout pour le monastère d' avoir
sa justification authentique de moeurs et de
doctrine dans l' acte de visite que dressèrent M
De Contes et M Bail ; il restait toujours cette
signature du formulaire, que les gens du monde et
de cour ne s' expliquaient pas qu' on refusât si
obstinément de donner. Le nouveau
p42
mandement des grands vicaires l' exigeait nettement
et sans subterfuge. Le monastère en discuta toute
une journée, après y avoir réfléchi pendant huit
jours dans la prière. La mère Agnès avait, dès le
principe de la délibération, exposé la difficulté
du cas et les divers partis à prendre dans un
discours qui, sous sa forme prudente, était ce qu' on
appellerait en d' autres matières un beau discours
d' opposition. On en passa après mûr examen par son
avis, qui était de ne signer qu' avec un en-tête
qui signifiait au fond qu' on se soumettait en ce
qui était de la foi, mais qu' on demeurait sur la
réserve pour le reste. Sauf l' enveloppe et la
circonspection des termes, c' était le sens. Cette
signature, qui est du 28 novembre 1661, est la
dernière limite et la plus extrême, où la conscience
des religieuses leur permettait d' aller dans ce
qu' elles considéraient comme une voie de
concession : rien au delà fut désormais leur
devise, et Bossuet pas plus qu' un autre, s' il les
avait vues et chapitrées, et s' il leur avait
adressé les lettres et discours qu' on sait qu' il
prépara deux ou trois ans plus tard et qu' on lit
dans ses oeuvres, n' y aurait rien gagné. Un ange
qui serait descendu exprès du ciel pour les
convaincre n' y aurait pas réussi (elles en
conviennent) et leur aurait paru un faux ange, les
exhortant à violer la loi de Dieu ; elles
auraient fait selon le précepte de saint Paul,
elles lui auraient dit anathème . L' honnête et
bienveillant M De Contes ne fut pas sans leur
dire et leur redire la seule chose sensée, c' est
" que jamais leur signature, si elles la donnaient
pure et simple, ne serait prise pour une marque
de leur créance, mais seulement de leur respect,
parce qu' il n' y avait personne qui ne sût bien
p43
qu' un fait ne pouvait être un article de foi. " rien
n' y faisait, la position était prise. Paraître
consentir au jugement de ceux qui condamnaient M
D' Ypres, c' était témoigner contre leur créance
intérieure, c' était tromper l' église et faire un
mensonge. Plutôt souffrir mille morts que de mentir
une seule fois. C' est par cet angle unique qu' elles
envisageaient fixement l' affaire, sans biais
possible, sans voie d' accommodement. L' esprit des
Arnauld se retrouvait là dans son immuabilité et
son impossibilité de jamais céder, esprit
irréductible dans ses points d' arrêt et
irramenable. Et ici cet esprit s' était logé dans un
couvent de femmes, ce qui ne le rendait pas plus
facile.
" il me semble, dit à ce sujet la relation, qu' en
considérant ce qui se passe maintenant sur ce
sujet, on peut faire une allusion, qui n' est pas
désagréable, à l' histoire de l' ânesse de
Balaam , qui ne se remuait point pour les coups
dont ce prophète la chargeait, quoique sans doute
elle sentît de la douleur, parce que l' ange du
seigneur lui paraissait l' épée à la main pour
l' empêcher de passer, et par son regard tout
brillant de lumière et de feu, la rendait capable
de suivre la volonté de Dieu, quoique son maître
ne la pût connaître. "
je ne sais si la comparaison est aussi agréable
qu' elle le paraît à la plume janséniste qui s' y
complaît, l' image du moins est expressive ; je ne
me la serais pas permise de moi-même, mais je la
donne comme je la rencontre.
Les miracles à port-royal ne manquent jamais, et
ils viennent à temps. On sait ce qu' il en fut de
celui de la sainte-épine qui, il y avait quelques
années, était survenu si à point pour suspendre
la persécution imminente. Un nouveau miracle se
fit à ce moment dans
p44
les premiers jours de janvier 1662. Une des
religieuses, la soeur Catherine De Sainte-Suzanne,
fille du peintre Champagne, et qui ne pouvait
marcher depuis quatorze mois, étant affligée d' un
mal nerveux ou rhumatismal du côté droit et de la
cuisse droite, se trouva guérie subitement et en
état de marcher à la suite d' une neuvaine commencée
pour elle par la mère Agnès. En telle matière on
ne saurait mieux faire que de donner le
témoignage de la miraculée elle-même :
" le jour des rois que la neuvaine devait finir,
écrit la soeur de Sainte-Suzanne, on m' avait
portée le matin à l' église pour communier,... etc. "
p45
les amis extérieurs de port-royal auraient bien
voulu donner à ce qui leur paraissait un pur miracle
le même éclat et la même solennité de consécration
qu' avait eus celui de la sainte-épine ; ils
espérèrent, dans le premier moment, qu' il en serait
ainsi. M Hermant écrivait, de Beauvais, à M
D' Andilly le 13 janvier :
" je ne puis, monsieur, retenir l' impétuosité de ma joie,
et je crois vous devoir des marques de la part
que je prends aux consolations toutes divines que
Dieu verse dans le coeur des saintes filles pour
qui le monde n' a que des menaces et qu' une extrême
injustice... etc. "
mais le miracle n' eut qu' assez peu de retentissement,
à ce qu' il semble, hors du cercle de port-royal, et
cette fois, l' art seul le devait immortaliser.
p46
Le père de la malade, le peintre Champagne, par
reconnaissance pour cette guérison et pour en
consacrer la mémoire, fit ce beau tableau, qui fut
longtemps au chapitre de port-royal, et où il a
peint sa fille et la mère Agnès en la même
posture où elles étaient l' une et l' autre en faisant
la neuvaine qui eut une si salutaire issue. L' une
est étendue et demi couchée, l' autre est à
genoux ; toutes deux ont les mains jointes et prient
Dieu avec ardeur et componction.
Peinture simple, sérieuse, solide, fervente, assez
pareille au style de ces messieurs, avec l' éclat
intérieur de plus. à force de vérité et de
ressemblance dans les attitudes et dans les
figures, le peintre au pinceau probe et fidèle est
arrivé cette fois à une sorte d' expression idéale,
qui vient toute du dedans. Un rayon d' espérance,
une douce lueur de consolation, comme un Lesueur
sait la peindre, se fait sentir sous ces chairs
mortifiées et sur ces visages contrits. Le ciel a
souri sous son nuage. La mère Agnès en est
prévenue dans sa ferveur attendrie.
La peinture de Champagne est le seul luxe d' art
que se permissent les religieuses de port-royal. La
musique, bien que le plus angélique des arts, était
négligée chez elles et absente ; elles n' avaient
pas d' orgues dans leur église et n' y voulaient que
le chant grave et simple en l' honneur de Dieu. Pas
de bouquets non plus ni de fleurs sur l' autel, pas
de travail curieux des mains. " il y en avait assez
sans cela, pensaient-elles, pour exciter la piété,
qui n' a pas besoin de choses qui attachent trop
les sens pour transporter son coeur dans les
plaies de Jésus-Christ . " mais la peinture de
Champagne faisait exception et semblait au
monastère comme une décoration
p47
domestique et naturelle. Elle était en accord avec
le ton et l' esprit du lieu. Tout en est sincère ;
peintre et modèles, ce sont tous des amis de la
vérité .
Lorsqu' elle accomplissait cette neuvaine, la mère
Agnès n' était plus abbesse, elle venait d' être
remplacée par la mère Madeleine De Sainte-Agnès
de Ligny, régulièrement élue et confirmée
(décembre 1661), personne de bonne naissance, fille
d' un maître des requêtes, nièce et soeur d' évêques
de Meaux, nièce du chancelier Seguier, patiente,
sage, ayant la dignité convenable ; qui n' était pas
d' un esprit transcendant, mais toute formée des
mains de la mère Angélique et de la mère Agnès,
et qui sut tenir son rôle dans les difficultés
étranges où elle se trouva. On pouvait croire que
l' orage éclaterait dès le lendemain de son entrée
en charge. Au mois de février 1662, le roi avait
dit, en s' informant si les filles de port-royal
avaient signé le papier qu' on leur avait donné, et
en apprenant leur désobéissance : " oh ! Bien, cela
n' en demeurera pas là. " Madame De Guemené, qui
était allée voir dans le même temps M Le Tellier
pour tâcher de l' adoucir en faveur de port-royal,
le trouvant ferme et net sur les intentions
déclarées du roi, lui dit : " enfin, monsieur, le roi
fait tout ce qu' il veut, il fait des princes du
sang, il fait des archevêques et des évêques, et il
fera aussi des martyrs. " cette idée de martyre,
loin d' être un effroi, commençait même à devenir un
attrait et une tentation pour les filles de
port-royal. On arrivait à cette disposition
périlleuse où l' on désire l' excès du mal pour en
tirer un sujet de mérite ou de gloire et un nouvel
éclat. On entrait dans la période d' exaltation qui,
une fois en plein cours, ne peut s' épuiser que
d' elle-même, et ne se
p48
laisse plus couper par des raisons. Les amis du
dehors favorisaient imprudemment cette disposition
des religieuses et leur écrivaient des lettres " pour
les enflammer dans l' amour de la souffrance. "
-" quelques-uns même, dit la relation, par un
mouvement d' une jalousie dont la foi seule est
capable, ne désiraient point notre délivrance,
souhaitant pour notre bien que nous fussions
immolées en sacrifice pour la défense de la
vérité, et n' ayant de la tristesse et de la
compassion que pour eux-mêmes, dans la crainte qu' ils
avaient de ne point souffrir pour la vérité et de
demeurer dans un repos honteux à leur zèle et à
leur piété. "
ne le voyez-vous pas ? Il y a amphithéâtre et
spectateurs : la sainte lutte avec défi est
engagée, il n' y a plus moyen de céder ni de se
dédire. Toutefois, au moment où les choses étaient
sur le point de se précipiter, et où le refus de signer
purement et simplement semblait avoir amené
l' affaire au dernier terme, un répit nouveau fut
accordé et au monastère et à ceux qui étaient de
la même communion spirituelle. Diverses circonstances
y contribuèrent et détournèrent quelque temps la
pensée du roi. Par suite de la démission
enfin réglée du cardinal De Retz, M De Marca
venait d' être nommé archevêque de Paris. On
attendait qu' il fût en place pour achever d' agir,
et l' on comptait sur son habileté pour ramener les
réfractaires et résoudre peut-être le cas par la
douceur ; il semblait y compter lui-même,
lorsqu' il mourut trois jours après avoir reçu
les bulles de Rome (29 juin 1662). Messire
Hardouin
p49
De Beaumont De Péréfixe, évêque de Rhodez et
ancien précepteur du roi, fut aussitôt nommé pour
lui succéder ; mais on dut attendre encore, et
l' on attendit longtemps : ses bulles n' arrivèrent
que près de deux ans après. Il était survenu une
complication grave, l' affaire des corses (20 août
1662). Cette insulte faite à l' ambassadeur de
France à Rome, le duc De Créqui, et pour
laquelle Alexandre Vii refusa de donner
satisfaction, amena entre le pape et le roi une
rupture qui profita naturellement à ceux qu' on
poursuivait au nom du saint-siége. Deux thèses en
faveur de l' infaillibilité
p50
du pape, qui se risquèrent en Sorbonne et au
collége des bernardins en 1663, provoquèrent une
déclaration de la faculté de théologie de Paris
et une harangue de l' avocat général Talon, toute
une levée de boucliers dans le sens des libertés
gallicanes. Les jésuites, partisans de la doctrine
avancée dans ces thèses, eurent leurs propres
affaires à soutenir et durent ralentir leur zèle.
Le formulaire qui impliquait quelque chose de cette
infaillibilité, eut tort pendant quelque temps,
et on le laissa sommeiller.
Ce n' était qu' une trêve forcée, un retard
accidentel : on le sentait à port-royal, et on mit
à profit le temps, comme dans une place de guerre
qui s' attend de jour en jour à être assiégée. Les
supérieures et les intelligences d' élite qui
avaient jusqu' alors gardé pour elles le secret de
ces affaires contentieuses les expliquèrent à la
communauté et mirent chaque soeur au fait de la
question, autant qu' il le fallait pour la
résistance ; la mère Agnès rédigea un corps
d' instructions, concerté sans doute de point en
point avec la soeur Angélique De Saint-Jean,
et revu et approuvé par M Arnauld : avis donnés
aux religieuses de port-royal sur la conduite
qu' elles devaient garder au cas qu' il arrivât
du changement dans le gouvernement de la maison
(juin 1663). On y voit ce qu' il faut faire si on
enlève l' abbesse ; si le roi en nomme une autre ;
si l' on met des religieuses étrangères pour
gouverner la maison ; comment on doit se conduire
à l' égard des confesseurs imposés, etc. Tous les
cas sont prévus, toutes les mesures possibles de
résistance sont indiquées, c' est un traité complet
de tactique en cas d' invasion et d' intrusion. On
y apprend l' art de ne pas obéir par l' esprit en
p51
se soumettant extérieurement à ce qu' on ne peut
empêcher ; on y apprend à lutter pied à pied, avec
méthode ; à pratiquer l' isolement et à établir
une sorte de blocus intérieur ou de cordon
sanitaire à l' égard des intruses. Grâce à ces
règles, la tribu fidèle pouvait se maintenir dans
son inviolabilité, même après la prise de
Jérusalem et pendant la captivité de Babylone.
Cette théorie, à laquelle on dressa pendant plus
d' une année une communauté d' élite, produisit tout
son effet. En attendant, consolons-nous un peu
par le spectacle d' une sainte mort, et donnons un
dernier adieu à la mère Angélique la grande, qui
n' aurait, ce me semble, approuvé qu' à demi tout
cet art si bien ménagé de défense.
La mère Angélique, qui était à port-royal des
champs dans son cher désert, voyant recommencer
la persécution dont les premiers coups donnaient
contre port-royal de Paris, y était venue le
samedi, 23 avril 1661, le jour même où le
lieutenant civil Daubray y faisait sa première
expédition. âgée de près de soixante-dix ans, et
dès lors fort languissante, fort affaiblie de
santé, elle était comme un général malade, qui se fait
porter là où est le danger. En quittant son
monastère des champs, et après des adieux et des
conseils à ses chères filles, comme si elle ne
devait plus les revoir, elle dit ce mot à M
D' Andilly, son frère, qui l' accompagnait jusqu' au
carrosse : " adieu, mon frère, bon courage ! "
-" ma soeur, ne craignez rien, je l' ai tout
entier, " répondait le frère un peu solennel. Mais
elle répliqua : " mon frère, mon frère, soyons
humbles. Souvenons-nous que l' humilité sans
fermeté est lâcheté, mais que le courage sans
humilité est présomption. " toutes ses dernières
paroles furent dans ce sens de justesse et de
p52
modération. Elle n' était pas sans voir le nouvel
écueil : elle ne craignait pas moins pour elle et
pour les siens l' orgueil et l' exaltation de
souffrir pour Dieu que la faiblesse. Elle se
méfiait de la gloire du martyre.
Privée de M Singlin, son directeur habituel, qui
avait dû se dérober dans la retraite, ne voyant qu' à
grand' peine M De Saci, et aimant mieux se priver
de lui tout à fait que de l' exposer, elle répondait
à celles des religieuses qui paraissaient la
plaindre de cette peine : " cela ne me fait nulle
peine ; Dieu le veut ainsi, c' est assez pour moi.
Je crois M Singlin aussi présent auprès de moi
par sa charité que si je le voyais de mes yeux...
allons droit à la source, qui est Dieu...
mon neveu (M De Saci), sans Dieu, ne me pouvait
de rien servir, et Dieu, sans mon neveu, me sera
toutes choses. " et encore : " je n' ai point de peine
de n' être point assistée de M Singlin ; je sais
qu' il prie pour moi, cela me suffit : je l' honore
beaucoup, mais je ne mets pas un homme à la place
de Dieu. " M De Saint-Cyran nous a été le
modèle du directeur dans sa plus imposante
souveraineté ; mais son premier soin, nous le
voyons par sa digne fille, était qu' on n' eût pas
ombre de superstition pour le directeur.
Elle eût craint qu' autrement on ne pût leur
appliquer à elles-mêmes avec justice ces paroles du
prophète (Jérémie) : " mon peuple a fait deux grands
maux : il m' a abandonné, moi qui suis la source des
eaux vives, et il s' est creusé des citernes, mais
des citernes entr' ouvertes, qui ne peuvent tenir
l' eau. "
elle vit partir les pensionnaires : elle maintint le
calme, elle faisait taire les pleurs. Elle disait :
" quoi, je crois que l' on pleure ici ! Allez, mes
enfants, qu' est-ce
p53
que cela ? N' avez-vous donc point de foi, et de quoi
vous étonnez-vous ? Quoi ! Les hommes se remuent !
Eh bien, ce sont des mouches, en avez-vous peur ?
Vous espérez en Dieu, et vous craignez quelque
chose ! " l' action qu' elle mettait à prononcer ces
paroles faisait autant d' impression que les
paroles mêmes.
Elle disait : " quand je considère la dignité de
cette affliction-ci, elle me fait trembler. Quoi,
nous ! Que Dieu nous ait jugées dignes de
souffrir pour la vérité et pour la justice ! "
-" dans la crainte de n' être pas fidèles à
correspondre à cette faveur, il me semble,
écrivait-elle à la prieure du monastère des champs,
que nous devrions souvent nous dire : hodie si
vocem ejus audieritis, nolite obdurare corda
vestra ; si nous entendons aujourd' hui sa voix,
n' endurcissons pas nos coeurs. "
et à côté de la faveur et de la dignité de
l' affliction, tout aussitôt l' autre vue d' humilité
revenait, et pensant non plus à l' effet mais à la
cause, elle s' en abaissait : " certainement, Dieu
fait toutes choses avec une admirable sagesse
et une grande bonté. Nous avions besoin de tout ce
qui nous est arrivé, pour nous humilier. Il
eût été dangereux pour nous de demeurer plus
longtemps dans notre abondance. Il n' y avait point
en France de maison qui fût plus comblée de biens
spirituels, de l' instruction et de la bonne
conduite. on parlait de nous partout.
croyez-moi, il nous était nécessaire que Dieu nous
humiliât. S' il ne nous avait abaissées, nous
serions peut-être tombées. " -" l' affliction, la
peine et les maux nous sont plus nécessaires que le
pain. "
elle disait encore : " mes filles, je ne suis pas en
p54
peine si on nous rendra les pensionnaires et les
novices, mais je suis en peine si l' esprit de la
retraite, de la simplicité, de la pauvreté, se
conservera parmi nous. Pourvu que ces choses-là
subsistent, moquons-nous de tout le reste... tout
ce qu' on fait, tout ce qu' on a dessein de faire
contre nous, je m' en soucie comme de cette mouche. "
elle en chassait une au même moment. Elle
affectionnait cette comparaison, et par ce geste,
par ces simples mots, elle inspirait le courage à
tout son monde. -elle ne permettait pas qu' on se
plaignît même de ceux qui faisaient murer les
portes de la clôture du côté des jardins, et qu' on
dît qu' ils se muraient peut-être le ciel : " il ne
faut pas dire cela, mes enfants ; prions Dieu pour
eux et pour nous. "
son état de faiblesse corporelle augmentait, elle
avait des oppressions croissantes ; l' hydropisie
gagnait ; elle dut, vers la fin de mai, garder le
lit pour ne s' en plus relever. On a d' elle à M De
Sévigné cette belle lettre qui est comme une page
de son testament spirituel ; M De Sévigné était,
depuis peu de temps, un des grands amis et des
hôtes extérieurs de port-royal :
" mon bon frère, enfin le bon Dieu nous a
dépouillées de tout, de pères, de soeurs et
d' enfants ; son saint nom soit béni ! ... etc. "
p55
par ces recommandations réitérées d' humilité, de
silence, de ne pas raconter les persécutions dont
on était l' objet, elle allait directement contre
ce défaut qui fut le dominant dans port-royal
après elle, ce goût de procès-verbaux, de
relations, d' actes écrits, dont nous profitons,
mais qui fut une véritable manie, et qu' Arnauld
contribua beaucoup à y infuser. Si la mère
Angélique eût vécu du temps de la dispersion, trois
ans après, elle n' eût certes pas été d' avis que
chaque religieuse écrivît ainsi son martyre séance
tenante. On raconte que dans cette dernière
maladie, voyant bien que ses filles épiaient toutes
ses paroles pour les recueillir ensuite et les
rapporter, elle s' appliquait " à fort peu parler
et à ne rien faire de remarquable. " -" elles
m' aiment trop, disait-elle, je crains qu' elles ne
fassent de moi toutes sortes de contes. " elle
craignait surtout de fournir prétexte à tant de
discours inutiles et stériles qu' on fait sur les
morts et auxquels trouve
p56
son compte le divertissement ou l' amour-propre des
vivants. Elle ne voulait pas qu' on se pût dire les
unes aux autres : feu notre mère m' a dit cela.
-et à moi elle m' a dit ceci . Elle avait une
autre idée sévère d' une vraie fin chrétienne :
" cela ne se fait pas, disait-elle, pour bien causer
et pour en parler aux autres ; mais la vraie
préparation à la mort, c' est de renoncer entièrement
à soi-même et de s' abîmer en Dieu. " elle coupait
court aux tendresses et aux témoignages tout
humains de ses filles, en disant : " je vous
prie qu' on m' enterre au préau, et qu' on ne fasse pas
tant de badineries après ma mort. "
dans une des dernières crises de sa maladie, elle
dicta à diverses reprises et adressa une lettre à
la reine-mère pour se justifier, elle et son
monastère, de l' imputation d' hérésie. Elle s' y
couvre des noms révérés de saint François De
Sales, de Madame De Chantal ; et au milieu de ses
respects fidèles, par une parole qu' elle emprunte
à sainte Thérèse, elle rappelle la vérité à la
cour, qui est " de tous les lieux du monde celui où
l' on en est le moins informé. " cependant cette
lettre qui était destinée à être montrée et qu' on
imprima dans le temps, fut sans doute suggérée et
au moins corrigée et revue par Arnauld et Nicole ;
on sent à plus d' un endroit que la mère Angélique
(si c' est bien elle qui parle) écrit d' après des
notes qui lui ont été données par ces messieurs,
plutôt que selon l' impulsion directe de son coeur.
Cette lettre écrite et cet effort fait sur
elle-même, elle ne songea plus qu' à se préparer
pour l' éternité. Mais l' esprit humain est si
singulier, les manières de sentir sont si
particulières, que cette personne si pure,
p57
et qui, depuis plus de cinquante-cinq ans qu' elle
avait reçu le voile sacré, n' avait cessé de veiller
et de travailler sur elle-même, se trouva saisie,
aux approches du terme, d' une indicible terreur,
et eut à subir toutes les angoisses d' une véritable
agonie. Elle se voyait devant Dieu, selon sa
propre expression, comme un criminel au pied de
la potence, qui attend l' exécution de l' arrêt
de son juge ; et, en prononçant ces mots, il
semblait qu' elle fût comme abîmée et anéantie. Il
n' y avait plus que cela qui l' occupait. L' idée de
la mort, une fois entrée dans son esprit, y demeura
gravée et ne la laissa plus un seul instant. Tout
le reste avait disparu ; elle ne songeait plus qu' à
se préparer pour cette heure terrible. Elle y avait
songé toute sa vie : " mais tout ce que j' en ai
imaginé, disait-elle, est moins que rien en
comparaison de ce que c' est, de ce que je sens, et
de ce que je comprends à cette heure. " elle avait
peur de la justice suprême, et il y avait des
moments où elle n' osait espérer en la miséricorde.
On avait peine à la rassurer ; la mère Agnès en
écrivait à M Arnauld, qui lui répondait :
" il n' y a rien de plus affligeant que l' état où
vous me mandez qu' est la pauvre mère... etc. "
p58
la dernière fois que la mère Angélique avait vu
M Singlin qui l' exhortait à avoir confiance, elle
lui avait dit en lui faisant ses adieux : " je ne
vous reverrai donc plus, mon père, mais je vous
promets que je n' aurai plus peur de Dieu . "
cette peur toutefois revenait et persistait malgré
elle ; elle n' en parut délivrée que tout à la fin.
Elle aimait, dans ses dernières journées, à
demeurer solitaire. Quelquefois, lorsqu' on
approchait pour lui parler, elle priait qu' on la
laissât devant Dieu, répétant souvent cette belle
parole : " il est temps, ma soeur, de sabbatiser . "
pour dernier mot de conseil à ses religieuses, elle
leur recommanda de vivre dans la paix et l' union
parfaite, comme aussi elle leur avait déjà donné
pour souverain précepte : mourir à tout, et
attendre tout !
elle mourut le samedi 6 août 1661, jour de la
transfiguration ; il semblait, comme l' écrivait
M Hermant à M Arnauld, que Dieu voulût faire
monter cette grande âme sur le Thabor après un si
long calvaire. Pour nous-même simple historien,
nul caractère dans notre sujet ne nous apparaît
plus véritablement grand et plus royal qu' elle,
-elle et Saint-Cyran.
p60
Ii.
L' intervalle de temps, la trêve qui fut accordée à
port-royal avant la reprise ouverte des hostilités,
se marque cependant par une tentative de
conciliation assez sérieuse, autorisée par le roi,
et qui aurait pu réussir auprès de tout autre chef
de parti que M Arnauld. Un de ses amis, et
surtout un ami de M D' Andilly, M De Choiseul,
évêque de Comminges, frère du maréchal Du
Plessis-Praslin, et cousin germain de Madame Du
Plessis-Guénégaud, prélat humain et pieux, lettré
et poli, reçut dans son diocèse une communication
p61
venue de la cour, et de laquelle il résultait que
le père Ferrier, professeur de théologie à
Toulouse, et par conséquent son voisin, avait
pouvoir d' entamer avec lui une négociation tendant
à rapprocher les deux partis moliniste et
janséniste. M De Comminges en avertit M
D' Andilly au mois d' août 1662 ; il vit en
septembre le père Ferrier à Toulouse, recueillit
de lui des paroles et des propositions préliminaires
tout à fait conciliantes, et qui promettaient une
issue heureuse, inespérée. On sembla, dès l' abord,
s' entendre pour ne point insister sur le fait de
Jansénius, pour laisser de côté toute signature du
formulaire et s' en tenir à des expédients de
douceur. Chaque parti devait donner ses
interprétations avec sincérité, en les ramenant,
autant que possible, aux termes de théologiens déjà
acceptés par l' église ; on réduirait ainsi la
guerre des partis à n' être plus qu' une dissidence
d' écoles, et l' on adresserait au pape une lettre
commune par laquelle on témoignerait que les
coeurs sont réunis, quoique les écoles puissent rester
divisées, le suppliant de bénir les uns et les
autres. " enfin, écrivait M De Choiseul, il
paraît visiblement que Dieu conduit cette
affaire ; " et il semblait possible par ce moyen,
même aux amis de Paris, d' arriver à vivre en paix,
sans plus parler de tout le passé, et, comme on le
disait dans les lettres à mots couverts qu' on
s' écrivait là-dessus, " de laisser les filles de
cette bonne veuve (sans doute les religieuses
de
p62
port-royal) jouir de leur petit bien, comme elles
faisaient avant le procès. " voilà d' emblée bien
des espérances.
On se demande, avant d' aller plus loin, quel put
être le dessein réel qu' on eut à l' origine de cette
affaire, et à quoi il faut attribuer cette
singulière avance, cet air d' acquiescement du
parti moliniste et des jésuites. Les adversaires,
depuis, n' y ont vu qu' un stratagème et une ruse de
guerre assez pareille à celle du cheval de bois ;
le père Ferrier aurait un peu joué le rôle de
Sinon. Je ne pense pas qu' il faille y chercher tant
de machiavélisme. Si l' affaire s' était entamée
quelques mois plus tard, on aurait pu y voir une
preuve de prudence de la part du père Annat, dans
la brouille où la cour de France était avec le
saint-siége. Sans vouloir pénétrer dans des
intentions qui nous échappent, il se peut que les
nombreux amis que port-royal avait dans le monde
et à la cour, faisant un suprême effort, aient
suggéré au confesseur du roi l' idée d' essayer d' un
accommodement sans pousser à bout les choses, et
que le père Ferrier surtout, qui aspirait à
devenir le coadjuteur du père Annat, ait désiré se
signaler en provoquant une démarche habile,
conforme d' ailleurs à la modération de son
caractère. Une autre version, et qui a plus de
vraisemblance, c' est que l' initiative première
serait venue de M De Comminges lui-même, dans un
entretien qu' il eut avec M De Miramont,
président au parlement de Toulouse et ami du père
Ferrier.
Quoi qu' il en soit, M De Comminges, sentant
qu' on ne pouvait mener de loin une négociation si
compliquée, eut l' agrément du roi pour venir à
Paris, où il arriva le dernier jour de l' année
1662 ; il y trouva le père Ferrier,
p63
qui l' avait précédé de quelques jours. On obtint,
de plus, permission du roi pour que M Arnauld,
M Singlin, le docteur Taignier et M De Barcos,
abbé De Saint-Cyran, qui étaient exilés ou dans
une retraite prudente, pussent reparaître en
sûreté à Paris pendant le mois de janvier. Rien,
ce semble, ne s' opposait à des conférences directes
et de vive voix ; mais Arnauld, si disputeur la
plume à la main, avait une telle horreur et une
telle méfiance des jésuites, qu' il se refusa
absolument à toute conversation et abouchement,
seul moyen pourtant de se connaître et de
s' apprivoiser. Ces messieurs, toujours invisibles,
bien que présents à Paris, envoyèrent pour les
représenter, l' abbé De Lalane, docteur, et M
Girard, licencié de la faculté de Paris. Il y
eut plusieurs conférences, mais à chaque proposition
nouvelle il fallait en référer aux absents ;
Arnauld écrivait mémoires sur mémoires ; il
consultait ses amis de Beauvais, qui lui
répondaient par de longues lettres. Cela faisait
des écritures sans fin ; on n' avançait pas. Le
biais à saisir était difficile ; le père Ferrier
et ses amis en proposèrent successivement
plusieurs, mais on ne s' accordait pas à temps pour
s' y fixer. Pour ceux qui, comme moi, prendront
la peine de lire les détails de cette affaire,
il reste clair cependant qu' on se serait arrêté à
quelqu' un de ces expédients, et qu' à tort ou à
raison on eût conclu un accommodement quelconque,
si Arnauld y avait consenti. Il ne put jamais s' y
résoudre. L' idée de s' abaisser lâchement , de
paraître trahir la vérité, de paraître céder enfin,
lui était insupportable. Il lui semblait que, dans
ce pas glissant où il était engagé malgré lui,
tout le monde le poussait au précipice, et qu' on ne
voulait que sa chute. Il se roidissait.
p64
Il y avait surtout un subjicimus (nous nous
soumettons aux constitutions des souverains
pontifes...) qu' il ne pouvait admettre sous sa
plume. M De Comminges avait beau lui dire que ce
terme ne signifiait point une créance intérieure
absolue, mais simplement un pur respect extérieur
pour la chose jugée ; il avait beau s' offrir, lui
et les autres prélats médiateurs qu' il s' était
adjoints, à lui donner un écrit par lequel on lui
déclarerait qu' on ne l' entendait pas autrement ;
l' inflexible, l' irréductible Arnauld en revenait
toujours à son point et à sa ligne mathématique de
vérité ; il demandait ce que vaudrait une telle
déclaration reçue en échange de sa signature, et
disait n' avoir appris nulle part qu' il fût permis
de se servir de contre-lettres en matière de
religion . Il lui était surtout pénible que le
monde pût s' y méprendre, que le public ne pût être
à l' instant et hautement informé de tout par M De
Comminges lui-même. Les doigts lui démangeaient
déjà de ne plus écrire, de ne plus avoir à ranger
en bataille ses raisons et démonstrations. Sa
nature et sa manière d' être étaient plus fortes que
la considération du but et du résultat. " depuis que
l' on traite cette affaire, lui écrivait M
D' Andilly, il n' est que trop vrai que je vous ai
toujours vu triste lorsqu' il y avait sujet
d' espérer qu' elle réussirait, et toujours gai
lorsqu' elle paraissait être rompue. " vers la fin
de février (1663) il prit un grand parti, et, sans
demander avis à personne, il se déroba de nouveau
dans la retraite, afin d' échapper aux instances
dont il était pressé par ses meilleurs amis. Au
moment où il prenait cette résolution, son neveu,
M De Pomponne, l' était venu voir, le 22 février
après dîner, " dans la plus mauvaise humeur du
monde, jusqu' à lui dire que cette
p65
affaire ferait mourir de chagrin son père (M
D' Andilly). "
au reste, il n' y avait qu' une voix alors parmi les
meilleurs amis de M Arnauld pour le blâmer de sa
résistance, de son entêtement, comme on l' appelait.
M Le Nain, maître des requêtes, et père de M De
Tillemont, lui écrivit une lettre, datée du 16
mars, où il lui disait :
" j' ai appris avec douleur la rupture d' une affaire si
importante pour la gloire de Dieu et pour le bien
de l' église... etc. "
p66
Arnauld répondit à M Le Nain une lettre aussi
pleine de modération qu' il le put, et aussi raisonnée
qu' il le savait faire ; il y disait assez
agréablement, à l' adresse de M De Lamoignon :
" et pour ce qui est des hommes, j' espère que ceux
qui seront bien informés de toutes ces choses
seront plus portés à nous absoudre qu' à nous
condamner,... etc. "
mais il avait à se défendre contre des observations
et des objections encore plus sensibles pour lui
que celles d' un M Le Nain ou d' un Lamoignon :
" j' ai retranché de la réponse à M Le Nain,
écrivait-il à M Singlin (26 mars), ce que vous
avez désiré ; mais je vous supplie de considérer en
quelles extrémités on me réduit. On soulève contre
moi presque tout ce que j' ai d' amis au monde,
jusqu' à mes propres frères... etc. "
p67
et dans ce qui suit il semble opposer M Singlin à
lui-même, et ce que ce ferme et sage directeur
conseillait en 1657 à ce qu' il conseille
présentement, en 1663 :
" y a-t-il donc rien de plus naturel que de demander
à ceux qui me font ce scrupule, si celui que l' on
regarde comme le plus éclairé de tous nos amis
n' était pas aussi croyable en 1657 qu' en 1663 ? ...
etc. "
je ne dissimule rien, et j' ajouterai, pour tempérer
l' impression de fatigue et d' impatience que cause
même à un simple lecteur la conduite opiniâtre
d' Arnauld en cette occasion, qu' il faillit
lui-même fléchir, tout robuste qu' il était, sous
les peines morales que ses
p68
scrupules lui faisaient ressentir jour et nuit. Il
fut pris sur cette fin de février " d' éblouissements
et de faiblesses, dont il ne pouvait attribuer la
cause qu' à un continuel serrement de coeur où il
avait presque toujours été pendant toutes ces
affaires. " c' était le même mal auquel avait succombé
précédemment la soeur de Sainte-Euphémie. Soyons
indulgents à ces maladies nées d' une extrême
délicatesse et tendresse de conscience ; ne les a
pas qui veut.
à cela près, nous serons à son égard de l' avis du
plus grand nombre de ses amis et de ceux qui, tout
en l' estimant, n' hésitaient pas à le blâmer. " M
Arnauld, disait Bossuet dans sa vieillesse et
parlant loin du public, M Arnauld avec ses grands
talents était inexcusable d' avoir tourné toutes
ses études, au fond, pour persuader le monde que la
doctrine de Jansénius n' avait pas été condamnée. "
car c' est en effet sur ce point particulier et tout
personnel que s' aheurta en définitive je ne dirai
pas cette belle intelligence, mais bien ce
vigoureux entendement d' Arnauld. Ici, à cette
date de 1663 et dans sa dissidence avec M Singlin
et d' autres amis du dedans, il ne paraît pas du tout
apprécier la différence des temps, des situations,
et le péril de port-royal, même à le prendre au
seul point de vue chrétien. Ce péril consistait,
malgré les victoires brillantes des provinciales
et les vains applaudissements du monde, à devenir
une pierre d' achoppement dans l' église, et, du
moment qu' on ne réformait pas les autres, à être
un principe de schisme par un isolement trop
affiché, ou du moins à se détourner soi-même de
la voie intérieure en bataillant sans cesse et
disputant. Le péril aussi était de tout compromettre
p69
sans se soucier des conséquences, de ne pas songer à
ce monastère de filles, dont la fonction ne
pouvait pas être celle d' une école de théologie ni
d' une sorbonne, et qui devenait un boulevard en vue
et toujours menacé. M Arnauld et M Nicole,
quand la bourrasque était trop forte, n' avaient qu' à
se dérober ; ils trouvaient des retraites profondes
et sûres, d' où ils continuaient d' écrire en toute
liberté : " il n' y a que ces pauvres enfermées ,
disait judicieusement un de ces messieurs, sur
lesquelles le fort de l' orage va tomber et qui ne
peuvent ni s' absenter ni tourner en arrière. " M
Singlin, qui n' était pas d' avis de changer des
filles en docteurs ni de les mener au combat, en
était venu à penser qu' en cédant sur un point
particulier, sur un accessoire qui, par un malentendu
étrange et trop prolongé, était devenu le
principal, on pouvait sauver l' ensemble de la
direction intérieure, la seule essentielle, et
continuer de mener à Jésus-Christ de dignes
épouses par les sentiers de la vie cachée.
C' est ce qui explique aussi, selon moi, la
tergiversation apparente d' un docteur souvent nommé
dans les relations, qui avait été ami du premier
port-royal, qui s' était même signalé en faveur de
M Arnauld et s' était fait exclure pour lui de la
sorbonne, le docteur de Sainte-Beuve, qui céda
à ce moment et dont les jansénistes, ceux qu' on
appelait les généreux , ont comparé la chute à
celle d' osius . Dès qu' il y eut moyen de
signer le formulaire (juin 1661), il l' alla signer
à l' archevêché,
p70
déclarant qu' il signerait partout où besoin
serait , disant à qui voulait l' entendre qu' il
signait sept fois , le tout pour couper court
et en finir et pour qu' il n' en fût plus question. Il
faisait de la signature un acte d' obéissance
pure et simple, sans plus vouloir entrer dans les
distinctions, et conseillait à tous ceux qui le
consultaient d' en faire autant : " c' est ainsi, dit
un grave historien du parti, que M De
Sainte-Beuve affaiblissait tout le monde avant
qu' il tombât lui-même. " ce même savant docteur et
casuiste, bien qu' il blâmât les violences des deux
côtés, et qu' il n' approuvât point la manière dont
on traitait le monastère, se refusa toujours dans la
suite à voir des religieuses de port-royal,
lorsqu' elles le demandèrent pendant leur dispersion
pour le consulter sur leurs doutes ; et quelles
furent ses raisons ? " je n' irai point, disait-il ;
si j' y allais, il y aurait aussitôt un livre
imprimé contre moi... le feu est aux quatre coins
de l' église, et, au lieu de l' éteindre, on y jette
toujours de l' huile : ils ne peuvent s' empêcher
d' écrire . " voilà la maladie et la manie
d' Arnauld et des arnaldistes bien caractérisée.
En un mot, il y a dans les disputes un moment où
il faut en finir ; eût-on raison au point de
départ sur un fait particulier, il faut s' arrêter
sous peine d' errer en outrant la poursuite. Cela
est surtout vrai dans les disputes de religion,
quand on est catholique et qu' on veut demeurer tel.
Ce moment était venu et grandement venu en 1661,
pour les querelles du
p71
jansénisme ; il fallait trancher net dans ses
propres raisons, sous peine de faire une fausse tige
qui ne se rattacherait plus à l' arbre ou qui du
moins s' en distinguerait à jamais. Le docteur de
Sainte-Beuve l' avait senti et se conduisit en
conséquence ; le docteur Arnauld ne le sentait pas.
Arnauld avait pour lui, dans son obstination
invincible, Nicole qui était un homme de plume s' il
en fut, et qui, tout en voyant bien les défauts de
son chef et en en souffrant quelquefois, en
essayant même de les tempérer, partageait pleinement
alors ses goûts de polémique et les servait ; il avait
l' humble M De Saci dont la douceur opiniâtre
et l' invariable patience regardaient peu aux
circonstances générales et aux horizons
environnants, et ne tenaient pas compte des
opportunités d' agir et des saisons ; il avait M De
Roannez, M Hermant et la petite église de
Beauvais ; il avait surtout sa nièce la soeur
Angélique De Saint-Jean à laquelle il aimait,
a-t-on dit, à communiquer ses pensées sur les
affaires de l' église, " comme saint Ambroise en
conférait autrefois dans le temps de la persécution
avec sainte Marceline sa soeur, " et par qui il
se laissait volontiers conseiller. Par elle il
était assuré d' avoir pour disciples et servantes
déclarées et unanimes toute cette communauté
d' élite, dont les moindres filles se sentaient
enorgueillies de reconnaître M Arnauld pour
oracle et de devenir les sentinelles avancées
de la foi. " Dieu qui choisit assez souvent les
choses du monde les plus faibles pour confondre
les plus fortes, a dit un historien de ce bord,
avait dans port-royal des épouses intrépides,
pendant que l' église ne voyait que de la lâcheté
dans la plupart de ses ministres. "
p72
que n' auraient point fait ces pieuses filles
pour mériter et justifier de tels éloges, qu' elles
sentaient bien, à travers l' épaisseur des murs du
cloître, que quelques-uns de leurs amis leur
décernaient au dehors ! " port-royal-des-champs n' est
qu' un avec nous, écrivait quelque temps auparavant
la soeur Angélique De Saint-Jean à M
Arnauld ; hasardez-nous. Peut-être que nous
serons les valets de pied des princes de l' armée
d' Achab, qui devaient entrer les premiers dans
le combat et gagner la bataille. à tout hasard
on n' expose pas grand' chose, et quand nous y
péririons, l' église n' y perdra point ceux qui
pourront davantage la défendre. Quel autre intérêt
avons-nous en ce monde que d' acquérir le royaume
des cieux ? " ainsi parlaient par la bouche de leur
véritable chef ces âmes militantes un peu