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PORT ROYAL

PRÉFACE

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Je n' ai qu' un très-court avertissement à placer
en tête de ces deux derniers volumes. S' il fallait
m' excuser du retard involontaire que j' ai mis à
les publier, je dirais que quand je donnais le
tome troisième en 1848, je ne prévoyais pas
que les événements, en dérangeant ma vie, me
conduiraient à écrire bientôt quatorze volumes
de critique sur toutes sortes de sujets (treize
de causeries du lundi , et l' étude sur
Virgile
) : c' est là une parenthèse, ce me
semble, qui explique tout.
Comme pourtant je ne cessais dans les rares
 

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intervalles, et en chaque rencontre qui y touchait
de près ou de loin, de songer au sujet qui m' était
cher, et au canevas déjà tout dressé qui me
réclamait, je recueillais chemin faisant, et même
lorsque je semblais m' écarter, bien des notes et des
indications nouvelles ; je grossissais mes dossiers
port-royalistes : de là deux volumes, au lieu d' un
seul que j' avais promis.
Je n' ai rien eu à changer, d' ailleurs, à
l' ordonnance première du sujet, tel que je l' avais
établi en 1838 : la distribution et l' architecture
(si je puis employer ce grand mot) sont restées les
mêmes ; seulement, à mesure qu' on avance, les
chambres y sont de plus en plus remplies.
Septembre 1858.
 

 

L 5 SECONDE GENERATION P-ROYAL


 

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I.
La destruction des petites écoles, consommée en
mars 1660, n' était que le signal : la persécution
recommençait, et elle n' allait plus cesser durant
les huit années qui suivirent. La formule de la
profession de foi, ou, comme on disait, le
formulaire qui avait été délibéré et dressé dans la
dernière assemblée générale du clergé de 1657, et
qui était depuis comme tombé en désuétude, fut repris
et remis en vigueur par l' assemblée de 1660-1661.
Cette dernière, qui se tenait d' abord à Pontoise,
avait été transférée à Paris. Le lundi 13
décembre (1660) au matin, le jeune roi manda aux
présidents, ou, comme nous dirions, au bureau de
l' assemblée, de le venir trouver au louvre chez
le cardinal Mazarin, où il s' était rendu de bonne
heure ; car
 

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il désirait que leur rapport pût être fait à
l' assemblée dans la matinée même. " il les attendit
jusqu' à dix heures, dit un narrateur bien informé,
ces présidents ne s' étant pas pressés de venir plus
tôt, parce qu' ils ne croyaient pas qu' on voulût
faire tant de diligence. étant entrés dans la
chambre, ils y trouvèrent plusieurs ministres
d' état, qui, s' étant tous retirés, les laissèrent
seuls avec le roi et le cardinal Mazarin, qui
était au lit.
" sa majesté leur parla avec assez de civilité, mais
néanmoins d' un air qui témoignait quelque fierté
affectée ; il leur dit que si m le cardinal n' eût
point été indisposé, il ne leur aurait pas donné
la peine de venir, mais qu' il l' aurait prié de se
transporter à l' assemblée pour leur faire savoir son
intention, qui était d' exterminer entièrement le
jansénisme et de mettre fin à cette affaire ; que
trois raisons l' y obligeaient : la première, sa
conscience ; la seconde, son honneur ; et la
troisième, le bien de son état... ; qu' il les priait
donc d' aviser aux moyens les plus propres pour
vider entièrement cette affaire, et qu' il leur
promettait de les aider pour l' exécution de ce qu' ils
auraient résolu... "
le cardinal prit ensuite la parole ; il dit que
Dieu avait inspiré au roi cette résolution, et
s' étendit sur tout ce qui s' était passé dans cette
affaire, depuis le commencement, insistant plus au
long sur les points que le roi avait touchés. Il
parla près de cinq quarts d' heure, et le roi
l' interrompit plus d' une fois pour témoigner
l' affection avec laquelle il appuyait ses paroles.
" après que le cardinal eut achevé, M De Rouen
(le président) répondit au roi que cette résolution
n' était
 

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pas seulement celle d' un roi très-chrétien, mais
d' un roi saint ; que le clergé répondrait aux
intentions de sa majesté, et qu' il espérait que
chacun se mettrait en peine de faire, de son côté,
ce qui était de son devoir pour les suivre. " cet
archevêque de Rouen était M De Harlai De
Champvalon, le futur archevêque de Paris, et
l' homme qui servit le plus efficacement Louis Xiv,
pendant la plus grande partie de son règne, dans le
gouvernement du clergé et dans sa politique
ecclésiastique. Bossuet donnait les théories et
les doctrines : M De Harlai avait la connaissance
pratique des hommes et du maniement des
assemblées.
Un historien janséniste, Dom Clémencet, citant
quelques-unes des paroles de Louis Xiv,
adressées aux évêques, ajoute : " c' est ainsi qu' on
faisait parler ce grand prince , dont on avait
surpris la religion. " on n' avait pas surpris la
religion de Louis Xiv : elle s' était formée telle
en lui dès l' enfance, et il parlait en cela selon
son jugement et selon son coeur. " ce jour-là
même, 13 décembre, dit le narrateur janséniste
déjà cité, m le prince (le grand condé) étant venu
rendre visite au cardinal Mazarin, son éminence
lui fit récit de tout ce qui s' était passé le matin ;
comment le roi avait parlé de lui-même aux
présidents de l' assemblée, et sans avoir été inspiré
ni de lui ni de la reine ; de sorte qu' il pouvait
dire que sa majesté avait fait paraître sa
capacité dans une occasion où les choses qu' il avait
à dire, étant d' une matière purement ecclésiastique,
semblaient le porter à se faire entendre par
quelqu' un de ses ministres. "
quelle fut précisément la cause de cette
recrudescence
 

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d' animosité, toute dirigée contre port-royal ? Une
lettre du cardinal de Retz, archevêque de Paris,
toujours en titre et toujours errant, courut alors
et mécontenta la cour : le cardinal de Retz, qui,
au fond, ne demandait pas mieux que de se démettre
de son archevêché, marchandait pourtant afin d' avoir
des conditions meilleures. Cette lettre qui courut
en son nom, et qui maintenait son droit, fut
attribuée pour la rédaction aux jansénistes et à
M Arnauld en particulier. Arnauld le niant, il
faut l' en croire ; elle n' est point de lui ; mais
il paraît bien, d' après les mémoires de Joly,
qu' elle sortait en effet de plumes jansénistes. Au
reste, peu importeront désormais ces accusations de
détail. On accusera, l' année d' après, Arnauld
d' être l' auteur des écrits en beau style qui se
publieront pour la défense de M Fouquet ; on
l' avait bien accusé autrefois d' entretenir une
correspondance avec Cromwell. Il n' aura pas de
peine à se justifier chaque fois de chacune de ces
imputations mensongères qui se succèdent, mais
l' habitude du soupçon restera toujours. à dire le
vrai, ce n' est pas tel ou tel acte qu' on veut
atteindre et incriminer, c' est la tendance
janséniste elle-même qu' on veut anéantir, et les
faits particuliers ne seront plus que l' occasion
ou le prétexte. Pour répondre aux intentions
formellement exprimées du roi et du cardinal Mazarin,
les résolutions de l' assemblée de 1661 furent donc
aussi rigoureuses qu' il se pouvait, et telles qu' on
les jugea le plus propres à éteindre entièrement
la secte, " à exterminer absolument et bannir bien
loin de la France les dogmes de Jansénius. " on
décida que le formulaire devrait être signé
non-seulement de tous les ecclésiastiques, mais
des religieux et religieuses, et même des principaux
de
 

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collége, régents et maîtres d' école. Quinze jours
après ces décisions prises, le cardinal Mazarin
mourut (9 mars 1661) : les jansénistes, s' ils
crurent y gagner quelque chose, se trompèrent ; ils
furent désormais poussés plus vivement, et n' eurent
plus çà et là que des trêves. Louis Xiv régnait.
Bien loin, en effet, d' avoir besoin d' être inspiré
ou excité par d' autres dans cette recherche qu' il
faisait du jansénisme, Louis Xiv, je l' ai dit,
n' eut qu' à suivre ses propres impressions conçues
de bonne heure et ses instincts de roi : " je
m' appliquai, écrit-il en ses mémoires et instructions
dressés pour son fils, à détruire le jansénisme, et
à dissiper les communautés où se formait cet
esprit de nouveauté, bien intentionnées peut-être,
mais qui ignoraient ou voulaient ignorer les
dangereuses suites qu' il pourrait avoir. " c' était
le roi très-chrétien, c' était aussi purement et
simplement le roi ayant le goût du pouvoir absolu,
et de l' entière unité dans les choses de son
royaume, qui pensait de la sorte. Il s' était
accoutumé à voir dans le jansénisme une de ces
productions suspectes, qui grandissent et se
développent pendant les régences et sous les
frondes, et qu' un bon régime abolit. Politiquement
il n' en faisait pas grande différence d' avec le
protestantisme : extirper l' un comme l' autre entrait
dans son plan d' une monarchie bien ordonnée. On
peut dire qu' à part un très-court intervalle de
temps qui suivit la signature de la paix de
l' église, les jansénistes eurent toujours Louis
Xiv déclaré contre eux. à un seul moment, vers
cette époque de 1669 où la plénitude de l' ambition
et des plaisirs se rencontrait en lui, où il
agitait de vastes projets de conquête, passait des
La Vallière aux Montespan, et
 

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laissait jouer le tartufe , à ce moment qu' on
peut dire le moins jésuitique, et même le moins
ecclésiastique de son règne, ils parurent obtenir
répit et grâce dans son esprit, mais ce ne fut
qu' alors. La prévention, combinée à la pensée
d' état, le reprit vite et alla croissant. La paix,
dite de l' église, c' est-à-dire la trêve accordée
au parti, était rompue dans l' esprit de Louis Xiv,
bien avant la rupture de 1679. Passé cette heure,
les jansénistes, et en particulier port-royal, ne
traînèrent encore et n' échappèrent qu' à la faveur
des divisions si longues entre le pape et le roi
dans l' affaire de la régale et des libertés gallicanes ;
mais, dès que Rome et Versailles tombèrent
d' accord, ils furent écrasés.
La signature du formulaire n' était si évidemment
qu' un prétexte et un moyen, qu' avant même de la
réclamer des religieuses de port-royal, on sévit
provisoirement contre le monastère. En avril 1661,
le lieutenant civil Daubray apporta l' ordre du
roi de faire sortir, tant du couvent de Paris, que
de celui des champs, les pensionnaires, les
postulantes et les novices, avec défense d' en
recevoir à l' avenir. Il y a de la sortie de ces
jeunes filles de grands récits pathétiques, écrits
par les religieuses mêmes, et reproduits par les
historiens ; on a la liste de leurs noms, on a
presque le dénombrement de leurs sanglots. Il est
des douleurs domestiques qu' on ne devrait pas ainsi
étaler dans le détail, sous peine de provoquer le
sourire des moqueurs, ou même l' impatience des
mâles esprits. Mademoiselle Marguerite Périer,
la miraculée de la sainte-épine, et qui était
postulante à port-royal de Paris, nous a montré
dans une lettre la naïve exaltation de ses
compagnes. Quelques personnes du dehors étant venues
voir leurs parentes qui
 

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étaient religieuses, et ayant dit au parloir :
voilà une grande persécution qui s' élève dans
l' église,
une de ces religieuses, croyant que
c' était une persécution comme celle de Dioclétien,
alla trouver la mère abbesse, alors la mère Agnès,
et lui dit en toute simplicité : " ma mère, voilà
une grande persécution : je vous prie de me
dire, quand les bourreaux viendront nous prendre pour
nous mener au martyre, ne faudra-t-il pas que nous
prenions nos grands voiles ? " elles avaient coutume
de les prendre quand elles paraissaient devant des
hommes. Mademoiselle Périer en conclut qu' on ne
dissertait pas au dedans de port-royal pour dresser
les religieuses sur ces matières débattues, comme
c' était l' accusation du dehors. Elle peut conclure
très-juste, du moins en ce qui était de la
plupart et de la généralité du troupeau ; mais
pourtant, et l' entière innocence admise, ce qui me
gâte tous ces récits, c' est l' exagération manifeste
et un excès de naïveté dans l' opiniâtreté, une
disproportion du ton aux objets, à laquelle on a
peine à se faire ; c' est un pathétique impayable ,
dit M De Maistre, dont le dédain triomphe ;
c' est, pour tout dire, un point de vue de nonnes
(là même où elles semblent se mettre au-dessus et
en sortir), qui est beaucoup moins conforme à celui
de la mère Angélique qu' on ne le croirait ; car
celle-ci était bien autrement forte et mâle, et
sobre de paroles, comme nous le savons, et comme
nous le verrons encore une fois tout à l' heure, à
l' article de sa mort.
Certes l' éducation qu' on donnait au dedans de
port-royal aux jeunes filles avait en son genre
autant d' excellence que l' éducation donnée au
dehors aux jeunes garçons. Racine a raison de dire de
ces femmes de qualité, autrefois élevées à
port-royal, et qui en gardaient
 

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intérieurement la marque : " on sait avec quels
sentiments d' admiration et de reconnaissance elles
ont toujours parlé de l' éducation qu' elles y
avaient reçue ; et il y en a encore qui conservent
au milieu du monde et de la cour, pour les restes
de cette maison affligée, le même amour que les
anciens juifs conservaient dans leur captivité
pour les ruines de Jérusalem. " et cette image,
sous sa plume, nous prouve qu' il pensait à
port-royal presque autant qu' à Saint-Cyr,
lorsqu' il faisait parler la piété dans le
prologue d' Esther, ou lorsqu' il faisait dire à
élise, voyant entrer le choeur :
prospérez, cher espoir d' une nation sainte !
Puissent jusques au ciel vos soupirs innocents
monter comme l' odeur d' un agréable encens !
Boileau rendait à son tour un dernier hommage à
cette solide éducation de port-royal, qui déjà,
depuis près de quinze ans, avait de nouveau et
définitivement cessé, lorsque, dans sa satire des
femmes , en 1693, il disait à Alcippe :
l' épouse que tu prends, sans tache en sa conduite,
aux vertus, m' a-t-on dit, dans port-royal instruite,
aux lois de son devoir règle tous ses désirs.
Si j' osais soupçonner un seul défaut à cette
éducation de port-royal, appliquée aux femmes, ce
serait de les avoir trop directement poussées vers
la vie religieuse, pour peu qu' elles eussent en
elles l' étincelle sacrée ; car alors, et entourées
de la sorte, il était difficile qu' elles
prissent une juste idée de la vie sociale ; elles
devaient considérer l' état de mariage comme
très-inférieur, s' en détourner presque comme d' un
écueil, et dans cette voie parfaite, à l' exemple de
leurs guides, elles devaient
 

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toutes désirer d' atteindre l' extrême but. Un signe
extérieur semble exprimer cette confusion, ou du
moins ce trop de rapprochement entre les degrés :
les pensionnaires n' avaient d' autre habit qu' un
petit habit blanc, pareil à celui des novices. Mais
nous n' avons pas tous les éléments précis pour
juger de cet enseignement particulier, comme on les
a depuis peu pour Saint-Cyr.
M Daubray vint donc au monastère de Paris, le
23 avril (1661), le samedi d' après pâques,
accompagné du procureur du roi au châtelet, et il
se fit donner les noms des pensionnaires, tant
celles de Paris que des champs : sur quoi, le
procureur du roi signifia l' ordre de renvoyer,
dans trois jours, toutes ces pensionnaires, avec
défense d' en recevoir aucune à l' avenir, soit pour
y être élevées, soit pour y devenir religieuses. Il
y avait doute dans le cas actuel pour quelques-unes
qui n' étaient plus pensionnaires, qui étaient
postulantes et à la veille de recevoir l' habit de
novice, ne l' ayant pu prendre jusque-là à cause du
carême. On crut pouvoir passer outre à l' égard de
celles-ci, et, les deux jours suivants, on fit
prendre l' habit à sept d' entre elles, en diminuant
un peu de la solennité d' usage et en abrégeant ;
car on craignait un contre-ordre. Cependant un
commissaire du roi au châtelet allait porter le 24
au monastère des champs le même ordre de renvoyer
les pensionnaires, et dans les deux maisons la
désolation
 

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était à son comble. à Paris, la soeur Angélique
de saint-Jean, maîtresse des enfants, ne pouvait
plus entrer dans la chambre où ils étaient, sans
qu' ils vinssent se jeter dix ou douze sur elle, en
pleurant et la conjurant de les prendre en pitié.
Quelques-unes lui disaient : " ma soeur, vous savez
que je me perdrai si je retourne dans le monde. "
d' autres demandaient l' habit de converse, afin
d' être par là exemptées de sortir. Des petites
de douze ou treize ans priaient qu' on les mît au
noviciat. Il y en eut une entre autres, qui, n' ayant
point encore déclaré sa volonté touchant la
religion, s' écria : " oh ! Il est temps de se
découvrir ; jusqu' à présent ma disposition ni mon
âge ne me l' avaient pas permis ; mais, à cette
heure, je le dis nettement, je veux être religieuse. "
elle s' offrit en même temps à prendre l' habit gris,
afin de se cacher dessous, et par là de se sauver
du naufrage.
" il faudrait avoir un coeur de tigre, écrivait à ce
sujet M Arnauld, pour n' être pas touché des
larmes de tant de pauvres enfants, qui se jettent
aux pieds des religieuses qu' elles rencontrent, en
les conjurant de ne les pas renvoyer. " -" depuis
ce jour (du 23 avril),
 

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dit une relation, la maison devint une maison de
larmes, et tout retentissait des cris et des pleurs
de trente-trois enfants et de plusieurs filles
déjà reçues au noviciat, et qui attendaient, comme
l' arrêt de leur mort, qu' on les contraignît à
sortir... " à toutes les heures du jour les scènes
se renouvelaient " à mesure que l' on venait enlever,
les uns après les autres, ces pauvres petits
agneaux, qui ne se taisaient pas, mais qui jetaient
des cris jusqu' au ciel. " n' entrons pas trop
complaisamment dans le détail, de peur de tomber
nous-même dans le larmoyant.
Une jeune fille pourtant dont le nom mérite d' être
conservé, et qui se rattache dans notre idée, par
ses parents, à des souvenirs tout autrement
mondains, Mademoiselle De Montglat, âgée pour
lors de quatorze ans au plus, et qui venait d' être
guérie, les jours précédents, d' un mal déjà ancien,
qui la rendait boiteuse (ce qui avait eu lieu après
neuvaine, et par l' intercession de saint Bernard,
on n' en doutait pas), crut ne pouvoir remercier
Dieu qu' en lui consacrant sa personne tout
entière, et demanda le voile avec ardeur. Ayant
fait assembler le 24 la communauté pour prendre
son avis sur ce cas d' exception, la mère Agnès
proposa le dessein de la jeune enfant, représenta
la sincérité et la ferveur de son désir, exprimé par
elle plus d' une fois ; qu' on l' avait toujours
ajournée et remise à cause de son âge, mais que les
circonstances permettaient de ne plus différer,
et que le moment était venu d' imiter ce qui se
pratiquait dans la primitive église, lorsque,
à l' approche d' une persécution, on abrégeait le temps
de ceux qui étaient en pénitence, et qu' on les
admettait avant le terme à la sainte communion.
L' image
 

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d' une piété si vive dans un âge encore si tendre tira
des larmes de tous les yeux, et la postulante
obtint de revêtir l' habit le jour suivant.
Disons, en deux mots, que Mademoiselle De
Montglat, fille du marquis De Montglat, dont on
a de si utiles et si judicieux mémoires, et de cette
Madame De Montglat, trop connue par ses légèretés
et par sa liaison avec Bussy, avait été élevée à
port-royal auprès de sa tante maternelle la
marquise D' Aumont (née De Chiverny), à
qui sa mère l' avait comme donnée. Sous les yeux de
cette pieuse bienfaitrice du monastère, elle avait
grandi, nourrissant de bonne heure et embrassant
l' idéal de la vie intérieure et régulière sans
partage. Elle était d' ailleurs d' un esprit ferme,
élevé autant qu' orné ; le latin, et jusqu' à un
certain point les lettres, étaient entrés dans son
éducation. Forcée de sortir de port-royal
malgré son habit de novice, elle obtint de son père
de se retirer à l' abbaye de Gif, où elle avait
une tante prieure. On la retrouve pourtant à Paris
en 1664-1665, au moment de la captivité des
principales soeurs de port-royal, et leur rendant
de bons offices avec l' agrément de l' archevêque. On
la voit même présente le 3 juillet 1665, le jour de
la translation et de la réunion des religieuses au
monastère des champs. Mais n' ayant pu obtenir de
rentrer parmi elles, elle retourna à Gif, où
elle fit profession deux ans après. Elle y exerça
successivement les principales charges sous sa
tante, alors abbesse ; et elle-même, avec les
années, y devint abbesse à son tour : exacte,
austère, réformatrice, fidèle en tout temps à
l' esprit de port-royal, et se dirigeant par les
conseils d' hommes excellents, qui participaient aux
traditions de cette génération pure. Elle abdiqua
humblement
 

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avant la fin, et mourut en 1701. Si port-royal
avait subsisté, ou n' avait pas été irrévocablement
muré pour celles qui se regardaient au dehors comme
en exil, c' est dans son sein qu' elle aurait
certainement développé ses mérites et appliqué ses
vertus. Est-ce à nous de trouver ces vertus
excessives ? Dès 1661, cette fille de quatorze ans
ne payait-elle pas pour sa fragile mère, qui avait
eu le tort d' inspirer, l' année précédente, à Bussy
la chronique galante et scandaleuse, connue sous
le titre d' histoire amoureuse des Gaules
(1660) ; car il ne l' écrivit, dit-on, que pour
amuser Madame De Montglat et pour lui complaire.
Mais furieux bientôt de n' être plus aimé d' elle, ce
vilain homme d' esprit fit tout pour la compromettre
devant le monde et la diffamer ; il poussa la
vengeance de la fatuité jusqu' à faire peindre dans
le grand salon du château de Bussy des tableaux
emblématiques avec devises, où il insultait à
l' inconstance de celle qu' il appelait de mille
noms, et qu' il enrageait tout bas d' aimer toujours.
Malgré cet éclat de Bussy, les grâces et les
qualités de Madame De Montglat lui conservèrent
les amitiés les plus honorables : et cependant sa
fille, qui sans doute ignorait beaucoup de ces
tristes choses, sentait en elle, comme par une
compensation mystérieuse, l' ardent désir d' être deux
fois honnête, deux fois pure devant Dieu, et de
s' exercer sans relâche dans les voies du
perfectionnement chrétien et de la pénitence. Si
nous rencontrons dans les pratiques quelque
petitesse, sachons nous reporter, pour être justes
envers ces âmes intérieures, au principe et au but
suprême de leur vertu, à cette haute pensée
d' éternité qui leur était à jamais présente.
 

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Une autre personne d' un nom plus connu,
Mademoiselle De Luynes, fit instamment alors la
même demande que Mademoiselle De Montglat. Il
y avait à port-royal, en ce moment, trois filles du
duc De Luynes et de sa première et si pieuse
épouse : l' aînée, qu' on appelle ordinairement
Madame De Luynes, la cadette, Madame
D' Albert, et Mademoiselle De Chars, qui depuis
se maria ; les deux premières restèrent vouées à
la vie religieuse. L' aînée, Mademoiselle De
Luynes, était particulièrement chère à la mère
Angélique, lui ayant été confiée presque dès le
berceau par ses parents pour être dignement
préparée au service de Dieu. Elle vint se
présenter le 24 devant toute la communauté et pria
qu' on lui fît la faveur de la joindre à
Mademoiselle De Montglat, pour prendre l' habit
le lendemain. Elle avait écrit dans le même sens
à son père, qui arriva en toute hâte au couvent,
mais qui ne voulut consentir à rien sans avoir
consulté Madame De Chevreuse. Cette dernière
étant allée, à l' heure même, trouver la reine-mère,
apprit d' elle que les novices sortiraient de
port-royal aussi bien que les autres, et qu' il ne
servirait de rien à sa petite-fille de revêtir
l' habit si précipitamment. Madame De Chevreuse,
alors dans sa haute dévotion finale, vint elle-même,
quelques jours après (le 5 mai), recevoir à la
grille du monastère ses petites-filles éplorées.
La mère Angélique, malade et près de sa fin, et
qui était arrivée depuis peu du monastère des
champs, trouva la force de conduire jusqu' à la
porte sa chère victime qu' elle ne devait plus
revoir, et qui s' arrachait d' elle avec déchirement.
Madame De Chevreuse ayant fait compliment à la
vénérable mère sur sa fermeté : " madame, lui
répondit-elle, quand il n' y aura plus de Dieu,
 

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je perdrai courage, mais tant que Dieu sera Dieu,
j' espérerai en lui. " et embrassant Mademoiselle
De Luynes, que Madame De Chevreuse la priait
de consoler : " allez, lui dit-elle, ma fille,
espérez en Dieu, confiez-vous de tout votre coeur
en sa bonté infinie, et ne vous laissez point
abattre : nous nous reverrons ailleurs, où les
hommes n' auront plus le pouvoir de nous séparer. "
Madame De Luynes resta fidèle toute sa vie à ces
dernières paroles de la mère Angélique. Nous la
connaissons par la correspondance de Bossuet, qui
entretenait surtout une grave et tendre liaison
spirituelle avec sa soeur cadette, Madame D' Albert.
Toutes deux devinrent religieuses dans l' abbaye
de Jouarre, qui était dans le diocèse de Meaux. En
1670, au moment de ce qu' on appela la paix de
l' église, et quand port-royal refleurissait, elles
renouèrent alliance avec leur berceau en
rétractant par écrit la signature du formulaire
qu' elles avaient faite dans l' intervalle, et en
témoignant de leur repentir. Cette rétractation
envoyée par elles à leur évêque d' alors, M De
Ligny, qui s' était rattaché à port-royal, fut
enregistrée dans les archives du monastère et nous
a été conservée avec beaucoup d' autres pareilles
du même temps. Elles y vinrent toutes deux pour
s' y retremper à la source pendant quelques jours.
Ces dames De Luynes étaient à Jouarre quand
Bossuet succéda en 1682 à M De Ligny. Ce ne
fut que bien plus tard, en 1696, que Louis Xiv
consentit à nommer l' aînée prieure de Torcy, et son
inséparable
 

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soeur l' y accompagna. La tache originelle d' avoir
été élevées à port-royal leur était demeurée comme
indélébile et les avait fait exclure des grâces
auxquelles leur naissance les destinait : " j' ai
toujours ouï dire, écrivait Bossuet à Madame
D' Albert (le 3 décembre 1694) que votre éducation
de toutes deux à port-royal avait fait une mauvaise
impression, que monsieur votre frère même (le duc
De Chevreuse) avait eu bien de la peine à lever
par rapport à sa personne : j' ai dit ce que je
devais là-dessus et au père De La Chaise et au
roi même, je n' en sais pas davantage. " -" il est
vrai qu' on a dit au roi ce que vous avez su,
écrivait-il encore (20 décembre 1695)... ; ce sont
de vieilles impressions de port-royal, dont on a
peine à revenir, mais qui, dieu merci ! Ne font
aucun mal, si ce n' est de retarder le cours des
grâces de la cour, ce qui est souvent un avancement
de celles de Dieu. " Madame De Luynes paraît ne
s' être jamais ouverte aussi complétement avec
Bossuet qu' elle l' aurait pu, et il avait besoin
de la rassurer de temps en temps en lui confirmant
les témoignages de son estime et de son amitié.
C' est pour elle qu' il fit son admirable traité de
la vie cachée , comme pour la consoler d' avoir
manqué plus d' une fois les abbayes auxquelles elle
semblait près d' atteindre, et pour l' encourager
aux sacrifices ou aux refus : " heureuse encore une
fois, lui écrivait-il à propos d' un de ces
mécomptes, trois et quatre fois heureuse, et plus
heureuse que si l' on vous donnait les plus belles
crosses, de posséder votre âme en retraite et en
solitude, sans être chargée de celle des autres !
C' est ce que Dieu demande de vous, et il me le
fait sentir plus que jamais (23 octobre 1695). "
-il paraît que Madame De Luynes,
 

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toute fille de la mère Angélique qu' elle était,
avait peine, non pas à se soumettre à ces
exclusions (elle s' y montrait soumise), mais à
renoncer de coeur, et une bonne fois, à toutes ces
grandes places et dignités. Elle n' y voyait
peut-être qu' un degré d' indépendance à acquérir
pour mieux faire, et le moyen de se conformer
plus étroitement à son premier idéal chéri.
Quant à Madame D' Albert, c' est une figure
touchante, timide, tourmentée, et qui s' attache à
Bossuet comme sa vraie fille spirituelle, ce
qu' elle était bien en effet ; car c' était lui qui,
en 1664, avait prononcé le sermon pour sa vêture.
Elle a cependant beaucoup gardé de port-royal et de
cette éducation mortifiante, de même qu' elle a
beaucoup de son frère, le duc De Chevreuse, pour
les raisonnements subtils et à l' infini. Elle
questionne, elle raffine ; elle s' inquiète et
s' accuse ; elle s' analyse dans ses peines et ne
s' en croit jamais assez guérie. Elle a, comme Job,
de cette tristesse " qui nous fait voir un Dieu
armé contre nous, " -" un Dieu toujours irrité. "
Bossuet est bon et patient avec elle ; il lui
répond en détail et entre dans ses scrupules,
autant qu' il faut pour y couper court :
" je sais mieux ce qu' il vous faut que vous-même, lui
dit-il sans cesse... etc. "
 

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il cherche ainsi, par tous les moyens, à calmer une
âme que la nature avait faite tremblante comme la
colombe, et en qui port-royal avait cultivé dès
l' enfance ce principe de gémissement et d' effroi.
Il a, même, en lui parlant, de ces chants soudains,
merveilleux, de ces rayons dont le discours
s' illumine, et qui manquent par trop à nos
directeurs port-royalistes monotones et austères :
" aimable plante, s' écrie-t-il tout d' un coup et sans
préparation en finissant une lettre,... etc. "
et à un autre endroit où il parle de la règle du
silence, et comme pour en adoucir l' impression
austère, pour la rendre aimable plutôt
qu' effrayante, il a, au milieu d' une lettre, ce
verset inattendu :
" que j' aime le silence ! Que j' en aime l' humilité,
la tranquillité, le sérieux, le recueillement, la
douceur ! Qu' il est propre à attirer Dieu dans une
âme, et à y faire durer sa sainte et douce
présence ! "
et aux approches de noël (1695) :
" je vous verrai assurément après la fête, s' il plaît
à Dieu. Je souhaite que vous la passiez saintement.
Dans quelle troupe des adorateurs voulez-vous
que je vous mette, de celle des anges ou de celle
des bergers ? ... "
l' âme angoisseuse à laquelle il s' adressait devait se
prendre à ces heureux endroits comme à une parole
de fête, et s' en réjouir pour longtemps. En un
mot, Bossuet,
 

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dans cette correspondance avec Madame D' Albert,
lui est constamment un très-sage, un aussi doux et
plus prudent Fénelon.
Il lui permettait d' ailleurs bien des choses, des
lectures d' exception, et même des études : " je
n' improuve pas que vous composiez en latin ; mais
pour le grec, je crois cette étude peu nécessaire
pour vous. " il lui permettait, à elle en particulier,
la lecture des lettres de M De Saint-Cyran :
" je ne change rien à la permission que je vous ai
donnée, de continuer la lecture des lettres de
M De Saint-Cyran : je ne le permettrais pas si
aisément à quelqu' un qui ne l' aurait pas lu, ou
que je ne croirais pas capable d' en profiter. La
concession ou refus de telles permissions sont
relatives aux dispositions des personnes. Ainsi
vous pouvez continuer, et me marquer les endroits
excellemment beaux. " et comme elle craignait
toujours d' outre-passer et d' enfreindre quelque
défense dont il y avait bruit autour d' elle :
" cependant, allez votre train, lui disait-il, et ne
vous émouvez jamais de ce que j' écris pour
les autres, puisque je me réserve toujours une
oreille pour les raisons particulières. "
j' ai tenu à montrer une des pensionnaires du
port-royal d' alors, qui en avait beaucoup emporté
et gardé en d' autres maisons. Dans Madame
D' Albert, nous
 

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avons jusqu' au bout une élève timide, comme dans
Mademoiselle De Montglat une élève forte et une
âme vaillante.
Entre les pensionnaires, dites postulantes et
destinées au noviciat, qui sortirent à ce même
moment de 1661, il y avait encore deux demoiselles
Périer et Mademoiselle De Bagnols. Celle-ci,
comme Mademoiselle De Luynes, était une fille
particulière et tendre de la mère Angélique, à qui
elle avait été remise dès l' âge de cinq ans.
Obligée de renoncer à devenir religieuse à
port-royal, elle ne voulut pas l' être ailleurs, mais
elle se considéra comme liée par ce premier voeu,
ferma l' oreille à toutes les paroles de mariage qui
vinrent la tenter, et continua de vivre au dehors,
en conservant exactement l' esprit de la maison. Elle
demanda à être enterrée au monastère des champs.
C' est aussi dans ce même esprit de fidélité
inviolable que vécurent les deux demoiselles Périer,
Jacqueline, morte la première, et Marguerite, la
plus connue, et si recommandable pour nous, moins
encore pour le miracle de la sainte-épine que par
le soin avec lequel elle recueillit les traditions
de sa famille, et aida à transmettre tant de pièces
précieuses pour l' histoire de port-royal et de ces
messieurs. Mademoiselle De Bagnols et
Mesdemoiselles Périer sont l' exemple de parfaites
élèves de port-royal et de vierges chrétiennes,
arrêtées par un obstacle au seuil du cloître, mais
n' en perdant jamais la vue ni la pensée, et se
considérant, par le voeu intérieur, comme à jamais
consacrées à Dieu.
 

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Je n' ai rien à noter d' intéressant sur les autres
noms. On rencontre parmi les pensionnaires de la
maison des champs une Hélène De Muskry,
irlandaise, et dont la famille figure dans les
mémoires du chevalier De Grammont. Mademoiselle
Hamilton, la future Madame De Grammont, était
sortie de port-royal à cette date et occupait déjà
le monde : nous la retrouverons un jour. En tout
il y avait une soixantaine de pensionnaires, tant
à la maison de Paris qu' aux champs, trente au plus
dans chaque maison ; il n' y en eut jamais plus à
port-royal, de même que le monastère au complet se
composait de cent vingt filles religieuses.
L' habit qu' on avait précipitamment donné aux
novices à la suite de la première visite du
lieutenant civil fut mal interprété en cour, et ce
magistrat revint le 4 mai porteur d' une lettre du
roi dans laquelle il était fait à l' abbesse une
réprimande à ce sujet avec ordre de faire à
l' instant quitter l' habit à ces novices et de les
renvoyer, ainsi que quelques pensionnaires qui,
par suite de l' absence des parents, étaient
demeurées encore. Ces dernières furent conduites
et remises comme en dépôt au couvent des ursulines
de la rue saint-Jacques. Pareille visite du
lieutenant civil, pour le même objet, eut lieu le
lendemain 5 mai au monastère des champs. La mère
Agnès s' empressa d' écrire au roi une lettre de
respect et d' humble remontrance, où elle se
plaignait du dessein qui se manifestait trop bien par
ce nouvel ordre applicable aux novices mêmes, et
qui n' allait à rien moins qu' à " éteindre une des
plus anciennes abbayes du royaume ; " elle
représentait sur ce point au roi très-chrétien ses
scrupules comme abbesse, et ses peines de voir
arracher de sa maison tant de filles
 

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que Dieu y avait unies déjà et conjointes à lui
et à leur communauté.
" le roi (selon la relation) reçut fort bien cette
lettre et la lut avec grande attention. Madame la
comtesse de Brienne la mère a dit depuis à M
D' Andilly, que s' étant trouvée le matin au lever
de la reine-mère, le roi entra et dit à sa
majesté : " madame, je viens de recevoir la plus
belle lettre du monde de l' abbesse de port-royal.
Elle me mande qu' elle ne peut en conscience dévoiler
ses novices à qui on lui ordonne d' ôter le voile,
mais que pour ce qui est du reste, si je continue
à vouloir user de mon autorité, elle m' obéira avec
respect. "
je ne sais si le roi dit en effet de telles paroles,
auxquelles les effets répondirent peu : mais
l' amour-propre de port-royal, trop à l' image de
celui de M D' Andilly, se payait souvent de ces
vaines louanges.
Le 8 mai, M Singlin, qui avait la charge de
supérieur des deux monastères, dut se retirer en
toute hâte pour se dérober à une lettre de cachet
datée du même jour, qui l' exilait à Quimper en
Bretagne. Le nouveau supérieur imposé par les
grands vicaires, et qu' eux-mêmes eurent à choisir
sur une liste de sept noms envoyés par M Le
Tellier, fut un M Bail plein de préventions, qui
n' était pas un méchant homme, mais sans mesure et
sans tact, un théologien de la plus commune espèce
et dont le langage nous semblera grossier à côté
de celui de ces messieurs.
Le 13 mai, le lieutenant civil revint pour la
troisième fois, accompagné du procureur du roi et
aussi du chevalier
 

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du guet. Ce dernier avait commandement d' arrêter
M Singlin qui ne s' y trouvait plus. Une lettre
impérative du roi, et contre-signée Le Tellier,
enjoignait à l' abbesse d' ôter l' habit sans délai
aux dernières novices reçues et de les renvoyer
toutes, ainsi que le restant des postulantes. On
promettait de rendre la faculté d' en recevoir à
l' avenir, lorsqu' un supérieur non suspect aurait
remis la maison en bon crédit. L' abbesse se soumit,
et ne pouvait que se soumettre, en ce qui était du
renvoi ; mais ôter l' habit à qui l' avait reçu était
une énormité ecclésiastique dans laquelle sa
religion était intéressée. Elle se borna à déclarer
aux novices qu' elle les laissait libres de le
quitter ou non. Ces pauvres filles se trouvèrent
sur cela dans une grande perplexité, ne sachant quel
parti prendre entre leur devoir envers Dieu et
l' ordre si précis du roi. On leur présenta même leur
habit séculier pour qu' elles eussent toute liberté
d' en changer à l' instant, mais pas une ne put s' y
résoudre. " enfin, dit la relation, M D' Andilly
(qui dans les grandes circonstances s' improvisait
comme un supérieur laïque et volontaire, et
qui faisait ici l' intérim de M Singlin) se trouva
là pour les encourager à demeurer fermes et
constantes dans la condition où Dieu les avait
mises, quoi qu' il en pût arriver. Elles n' y étaient
déjà que trop portées, mais elles se sentirent
tellement fortifiées, qu' elles se résolurent de se
laisser mettre en pièces, ainsi que dirent
quelques-unes d' entr' elles, plutôt que d' abandonner
leur voile et leur habit, si on ne le leur
arrachait de force ou de violence. " personne ne
songeait à en venir à cette extrémité. Elles
sortirent donc le 14 mai dans l' habit qu' elles
avaient : cependant, par respect pour
 

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l' ordre du roi, on leur mit des écharpes sur la
tête, et l' on sauva ainsi l' apparence.
Les grands vicaires vinrent le 17 mai pour faire
exécuter les ordres qu' ils avaient reçus ; ils
amenèrent M Bail afin de l' installer comme
supérieur. L' abbesse résista sous prétexte que
l' archevêque, c' est-à-dire le cardinal De Retz,
ayant donné M Singlin pour supérieur, on ne
pouvait en conscience en recevoir un autre tant que
l' autorité légitime ne l' avait pas dépossédé
régulièrement : auquel cas les religieuses avaient
par leurs constitutions le droit d' en présenter un.
C' était un privilége qu' elles tenaient encore du
cardinal De Retz. Il fut convenu, après bien des
pourparlers, que M Bail serait reçu comme
" envoyé et commis de la part des grands vicaires. "
ces derniers, et à leur tête M De Contes, doyen
de notre-dame, étaient assez favorables à
port-royal et auraient voulu lui épargner les
rigueurs. M De Contes était un ecclésiastique
poli, homme du monde, bienveillant dans les rapports
de son office ; mais il n' était pas du bord de ces
messieurs comme on l' entendait ; il n' était pas
de l' étoffe dont se font les ermites et les
martyrs. M De Pontchâteau dans son zèle étroit
l' a jugé avec une rigueur qui tient du fanatisme,
lorsque apprenant sa mort dix-huit ans après, il
en écrivait (4 août 1679) :
" vous aurez peut-être appris la triste mort de M
De Contes, doyen de notre-dame... etc. "
 

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aux yeux de port-royal M De Contes ne fit donc,
en sa vie, qu' une assez bonne action ; il concerta
avec quelques-uns de ces messieurs, et
probablement avec Pascal, un mandement donné le
8 juin (1661), dont les termes, à la rigueur,
permettaient de signer. Les religieuses de
port-royal de Paris le signèrent non sans
difficulté le 23 juin ; j' ai dit ailleurs les peines
qu' il causa au monastère des champs, où l' on était
moins bien informé, et les douloureuses angoisses,
l' agonie de conscience de la soeur de
Sainte-Euphémie (Pascal), qui mourut à la suite
de cette lutte intérieure. Mais bientôt le
mandement ambigu fut révoqué par un arrêt du conseil
d' état à la date du 9 juillet : le pape ayant aussi
témoigné sa désapprobation, par un bref où il
taxait de fausseté et de mensonge l' interprétation
des grands vicaires, ceux-ci effrayés firent un
second mandement (31 octobre 1661) qui ne laissait
plus l' ombre d' un doute, et dans lequel les
propositions qualifiées hérétiques étaient
présentées non-seulement comme devant être
condamnées en elles-mêmes, mais encore comme étant
extraites du livre de Jansénius et condamnées au
sens de cet auteur. La question de la signature
se posait dans toute sa netteté.
Pour les ecclésiastiques et docteurs, ne pas signer,
c' était faire acte de libre examen, marquer que sur
un
 

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point de fait on tenait à son propre sens et qu' on
y tenait publiquement, au risque même, en ayant
raison là-dessus, de laisser se grossir et
s' éterniser une querelle toujours périlleuse. Mais
enfin cela était du ressort des docteurs.
Pour des religieuses comme celles de port-royal,
refuser la signature, c' était marquer que sur ces
points de doctrine on avait un avis ou du moins
une prévention fondamentale, et qu' entre les
différentes autorités extérieures qui étaient en
opposition et en conflit, il y avait des autorités
particulières, intimes et voisines du coeur, qui
balançaient pour le moins, dans l' opinion qu' on
s' en formait, la grande autorité publique du
saint-siége et des puissances régulières. C' était
pour des filles faire acte plus ou moins de docteur,
et décidément prendre fait et cause pour certains
docteurs.
On le savait bien, et tout le vif de l' insistance
d' un côté, et de la résistance de l' autre, était
là.
La mère Angélique mourante écrivit le 25 mai à la
reine-mère une lettre de justification dans
laquelle on lisait ces mots :
" quant à ce qui regarde, madame, les erreurs contre
la foi dont on dit que cette maison a depuis été
infectée,... etc. "
certes quand une personne comme elle, parle ainsi,
 

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il faut la croire. Pourtant sa digne soeur la mère
Agnès avait gardé un coin de curiosité à la
D' Andilly pour les choses de l' esprit jusque dans
la dévotion ; plus d' une avait pu l' imiter, et
dans tous les cas, si jusqu' à ce moment les
religieuses étaient restées étrangères à ces
questions du dehors, il devient trop évident qu' on
répara avec elles le temps perdu. La soeur
Angélique De Saint-Jean, grand esprit et qui
fut l' âme de port-royal en ces nouvelles épreuves,
savait tout ce qu' on en pouvait savoir et l' apprit
vite aux autres. Elle ne s' occupait pas seulement
du dedans, elle correspondait avec les amis et les
tenait au courant de l' état des choses, de la
disposition des esprits ; elle sollicitait des
secours spirituels et des appuis soit de l' évêque
d' Angers son oncle, soit de l' évêque d' Aleth
M Pavillon, et, sous air de rechercher et de
révérer leur avis, elle les exhortait et leur
traçait leur voie : elle était fille à en remontrer
aux évêques eux-mêmes.
Le premier soin de M Bail, en prenant possession
de la supériorité qui lui avait été commise, fut
d' éloigner les confesseurs ordinaires, en fonction
sous M Singlin, et qui étaient de la maison même,
gens de bien, modestes et tout pratiques, tout
cachés en Dieu, M De Rebours, le plus âgé, qui
en mourut de douleur deux mois après, M
D' Allençon, M Akakia Du Mont. On ne pouvait
croire que les religieuses fussent sans
communication habituelle avec les chefs du parti ;
on ne s' expliquait que de la sorte leur résistance
prolongée, et très-extraordinaire chez des
personnes de leur état. Un lundi, 25 juillet, le
lieutenant civil et le procureur du roi vinrent,
dès six heures et demie du matin, à pied, ayant
laissé leur carrosse à
 

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quelque distance, pour examiner à l' improviste tous
les dehors de la maison et s' assurer s' il n' y
avait pas quelque porte de derrière. Ayant mis la
main sur le portier et sur une des tourières, ils
se firent conduire chez toutes les personnes qui
avaient un logement sur la cour, entrèrent chez
Madame De Sablé, qui était encore au lit et qu' ils
firent éveiller, chez M De Sévigné, chez
Mademoiselle D' Atri, chez Mademoiselle Gadeau
(une ancienne demoiselle de compagnie de la
marquise D' Aumont). Ils montèrent à une échelle
pour regarder par-dessus les murs du jardin. " cette
visite, a dit un historien janséniste, était une
espèce de circonvallation du monastère en attendant
le grand siége. " n' ayant pu entrer dans le logis
de Madame De Guemené absente, ils revinrent le
1 er août, après en avoir fait demander les clefs.
Une porte sous un escalier, qui donnait dans le
monastère, mais qui était condamnée et murée
depuis le temps de la fronde, fut matière à
explication. Ils ordonnèrent de faire murer la porte
du logis de M De Sévigné qui donnait sur la
cour, celle de Madame De Sablé également, et une
autre porte qu' elle avait sur l' intérieur du
monastère, et aussi de faire hausser les murs des
jardins nouveaux. Le lieutenant civil revint le
18 août et ordonna, de la part du roi, de faire
boucher la grille ou tribune de Madame De
Guemené
 

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qui donnait sur l' église de dehors, et particulièrement
celle de Madame De Sablé qui répondait au
choeur. Pour cette dernière ouverture, on eut beau
représenter " l' incommodité de madame la marquise ;
qu' elle avait obtenu cette permission du présent
évêque de Toul (M Du Saussay), alors grand
vicaire et supérieur de port-royal, et que de plus
elle ne la faisait jamais ouvrir que pour elle seule
ou pour des personnes qui avaient droit d' entrer dans
le monastère comme mademoiselle (la grande
mademoiselle), pour qui elle l' avait fait ouvrir
deux fois, et pour Madame De Longueville, ce
qu' elle n' avait pas même fait sans la permission
de l' abbesse ; " à tout cela on répliqua que c' était
là une chose bien particulière : l' ordre précis de
faire murer cette grille fut réitéré et mis à
exécution. On avait toujours dans l' idée qu' il se
tenait des assemblées nocturnes, des conciliabules
où les amis et les docteurs du dehors venaient
exhorter les principales religieuses et ravitailler
l' esprit du dedans. Mais cet esprit se riait des
murailles et des clôtures ; il vivait dans les
coeurs, il s' y était logé depuis des années et
y avait pris racine de façon à résister ensuite à
toutes les privations et à toutes les disettes,
et à n' avoir plus besoin d' aliment quotidien. La
persécution, la contradiction était un stimulant
désormais suffisant pour l' entretenir. On
s' entendait à distance, et le souffle invisible
continuait de passer des uns aux autres et de
se faire sentir nonobstant les captivités et les
retraites cachées.
 

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En lisant le curieux recueil des actes et relations
dressés par les religieuses mêmes de port-royal
durant cette persécution de 1661 à 1665, bien des
pensées contraires se partagent un esprit impartial
et de bonne foi, et il y a quelque travail à faire
avec soi-même pour les démêler.
L' impatience, je l' avouerai, est un de ces premiers
sentiments. On a peine à pardonner à ces pieuses
filles un entêtement si absolu sur un point
accessoire et qui paraît si peu considérable. Elles
disent qu' elles ne peuvent pas signer que
Jansénius a été coupable de certaines hérésies,
parce qu' elles sont ignorantes et incapables de
lire le gros livre latin où ces hérésies auraient
été articulées. Mais, catholiques, et vouées
particulièrement à l' obéissance comme religieuses,
elles s' en rapportaient aux autorités compétentes
sur bien d' autres points essentiels et sur bien des
faits qu' elles étaient hors d' état de vérifier. On
a besoin, pour se rendre compte ici d' un arrêt
d' esprit si insurmontable, de se dire que
lorsqu' elles résistent si fort au sujet de
Jansénius, c' est qu' elles savent qu' il a été l' ami
le plus intime de M De Saint-Cyran leur père,
leur réformateur, et elles le défendent dès lors à
ce principal titre comme un de leurs auteurs
propres, un peu comme les dominicains feraient
saint Dominique, les bénédictins saint Benoît,
comme elles-mêmes feraient pour saint Bernard
lui-même, si on l' attaquait : qu' on aille au
fond, c' est là leur pensée, et tous les
faux-fuyants, les airs d' humilité et d' ignorance
dont elles s' efforcent de l' envelopper et de la
couvrir, ne sont que pour la forme et pour le
prétexte.
Mais cette pensée même, bien que si peu d' accord
 

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avec leur condition soumise qui devait les tenir
éloignées de toute contention, est une pensée
honorable, une fidélité à l' ami de nos amis. Dans
un des intervalles de la longue crise où nous
entrons, les religieuses firent une espèce de
requête ou de voeu adressé à saint Joseph (15 mars
1662), et elles y marquèrent leurs intentions en
plusieurs articles ; par l' un des articles on est
informé qu' elles font ce voeu " pour six
personnes
dont l' état est connu à Dieu, afin
qu' il leur donne, s' il lui plaît, ce qui leur est
nécessaire pour leur salut, auquel nous devons
prendre, disent-elles, un intérêt particulier par
reconnaissance de nos obligations envers elles. "
-ces six personnes qui ne sont pas nommées, et pour
lesquelles on prie à port-royal, quelles
sont-elles ? C' est Arnauld, Nicole, M Singlin,
M De Saci, M De Sainte-Marthe, et un autre
encore, soit M D' Andilly, soit Pascal, soit
simplement peut-être un des pieux confesseurs tel
que M Akakia (M De Rebours étant déjà mort).
Il y a, ce me semble, dans cette mention de six
absents, auxquels on est si étroitement lié par la
reconnaissance chrétienne, toute la clef de la
résistance des religieuses de port-royal sur
le fait de Jansénius. Jansénius aussi, l' ami le
plus cher de M De Saint-Cyran, était un des
persécutés ; il l' était dans sa mémoire et après
sa mort, et ces religieuses qui le croyaient
fermement innocent, puisqu' il l' était aux yeux de
leurs six amis, se faisaient un cas de conscience,
ou, comme nous dirions humainement, un point de
générosité et d' honneur, de ne pas céder, de
ne pas le reconnaître coupable et de ne consentir
en rien à sa flétrissure. Elles s' exposaient à
toutes les rigueurs ecclésiastiques et séculières
plutôt que de souscrire
 

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à un article si particulier, mais dans lequel elles
avaient mis leur religion, M D' Ypres étant pour
elles, je le répète, le représentant de la sainte
doctrine et signifiant la même chose qu' Arnauld
ou M De Saint-Cyran. Il y a là un côté
respectable au milieu de toutes les petitesses,
et on hésite en définitive à condamner absolument
une fermeté invincible, qui fait ses preuves
par tant de sacrifices. Telle est la pensée morale
qu' on dégage, non sans effort et sans peine, de
cet amas de procès-verbaux, de paroles et
d' écritures.
Et puis, comme étude du coeur humain au sein d' un
groupe religieux, rien n' est plus curieux à suivre
que cette force d' organisation imprimée de longue
main par quelques directeurs et par de mâles
abbesses à un couvent de filles, force de cohésion
telle que rien ne pourra le démembrer ni
l' entamer ; que de ce nombre de plus de cent
professes, une douzaine au plus, et des moindres,
des plus chétives, se détacheront ; que le
reste demeurera uni, ferme, parlant, agissant, se
dévouant comme un seul homme, comme une seule
femme, et que cet esprit indestructible perpétué
jusqu' à la fin dans le monastère n' expirera qu' avec
la dernière professe et ne pourra s' éteindre dans
la ruine même des pierres. Qu' on dise qu' il y a eu
là de l' esprit de secte, mais l' exemple est
mémorable, et tout nous atteste dans cette école
de Jésus-Christ, comme on l' entendait de ce
côté, une singulière vigueur ressaisie quelque
part aux sources, et la puissance originelle du
lien.
M Bail commença une visite régulière à
port-royal de Paris, qu' il termina en allant
au monastère des champs ; il s' agissait d' un examen
complet des deux
 

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maisons et d' une revue de toute la communauté. Il y
mit près de deux mois (12 juillet-2 septembre 1661).
M De Contes, doyen de notre-dame, présida à
l' opération, au moins au commencement et à la fin.
On a le détail de tous les interrogatoires. J' y
insisterai peu parce qu' on aura comme une nouvelle
et plus solennelle représentation de cette visite
dans celle que fera l' archevêque Hardouin De
Péréfixe trois ans plus tard. M De Contes fit
l' ouverture par un discours modéré, indulgent et
doux ; il semblait s' excuser de prendre part à des
mesures de rigueur ou de méfiance. M Bail,
qui n' était que son assistant, parla ensuite, mais
d' une manière qui parut tout à fait injurieuse et
qui était en effet brutale. Il disait par exemple :
" mes très-chères soeurs en la charité de notre
seigneur Jésus-Christ, ayant été choisi par
messieurs les grands vicaires de ce diocèse, et
particulièrement par monsieur le doyen que voilà
ici présent... etc. "
il insistait sur l' ancienneté des visites qui sont,
disait-il, une coutume ordinaire dans l' église.
Remontant pour cela jusqu' à la création après
laquelle Dieu regarda et considéra tous ses
ouvrages et vit qu' ils étaient grandement bons, il
passa ensuite au déluge :
" et lorsque les hommes eurent élevé cette tour de
Babel après le déluge, Dieu qui sait connaître
toutes choses descendit pour voir cet ouvrage de
vanité : descendam et videbo, je descendrai et
je verrai. Et devant que de punir les villes
abominables de Sodome et de Gomorrhe qu' il
voulait détruire pour le péché de luxure, il
voulut, lui qui connaît éternellement toutes choses
et dont la science est infinie, il voulut, dis-je,
le voir et en être témoin, et il dit encore :
descendam et videbo . "
 

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Joseph envoyé par Jacob et interrogé sur ce qu' il
cherchait, répondait : fratres meos quaero, je
cherche mes frères. -" ainsi, s' écriait M Bail,
si l' on me demande quel est mon dessein dans cette
visite, à quoi je tends, à quoi je bute, je
répondrai : sorores quaero, je cherche mes
soeurs. "
M Bail, on le voit, n' avait guère profité de la
manière d' écrire de M Arnauld. Il parla ensuite
de la concupiscence, des déréglements qui se
glissent surtout dans les monastères : " car les
diables d' enfer, disait-il, ont une rage
particulière contre les personnes vouées à Dieu,
et contre les grandes épouses de Jésus-Christ ;
il n' y a rien qu' il (le diable par excellence) ne
fasse pour les perdre, et lorsqu' il en attrape
quelqu' une, vous ne sauriez croire combien il
triomphe, il piaffe : car c' est son mets délicieux
et sa viande choisie, esca ejus electa . " il en
venait aux démoniaques proprement dites, aux
possédées dont il citait un récent exemple en
Bourgogne, mais surtout il insistait sur la
damnable hérésie qui était la contagion régnante,
et sur la nécessité de s' en enquérir :
" car le bruit court, depuis plusieurs années, que
vous en êtes infectées, disait-il,... etc. "
on sent quel effet devait produire un tel langage
sur des religieuses instruites et pures, habituées
à une conduite régulière, discrète, à des
enseignements
 

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simples et évangéliques, et à suivre comme
directeurs des hommes tels que M De Saci et M
Singlin. Elles en eurent le coeur outré, et elles
purent se dire : " en quelles mains sommes-nous
tombées ? "
ces mains n' étaient que grossières et non
malfaisantes. Dans l' interrogatoire des soeurs une
à une, M Bail renouvelait continuellement les
mêmes questions conformes aux préjugés répandus
contre le jansénisme, ou bien c' était M De Contes
qui les posait devant lui pour le satisfaire :
" vous a-t-on jamais dit que Jésus-Christ n' était
pas mort pour tous les hommes ? " -... etc.
Les réponses furent uniformes et telles qu' on les
pouvait attendre d' un christianisme pratique et
sensé. M De Contes en paraissait heureux, et M
Bail n' en était pas fâché. Lorsqu' il en fut à
interroger des filles d' esprit et notamment la
soeur Angélique De Saint-Jean, je laisse à
penser lequel des deux passait son examen. Avec
cette soeur Angélique, bien connue comme l' aînée
des filles de M D' Andilly et dont la réputation
s' étendait déjà, M Bail voulut être agréable. Cet
interrogatoire, qui est le douzième et de la
rédaction de la soeur Angélique, est une petite
scène digne des provinciales . Le propos en
étant venu sur ce qu' on avait entendu le matin dans
le discours de M Bail, et M De Contes ayant dit
assez finement à la soeur Angélique et pour
lui donner occasion de s' expliquer : " vous avez ouï
 

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ce qu' on vous a dit ce matin ; quelle est votre
pensée sur cela ?
-" je vous assure, monsieur, répondit-elle, qu' un coup
de tonnerre sur ma tête, à l' heure que je m' y
attendrais le moins, ne m' aurait pas tant
surprise... etc. "
cet interrogatoire qui se prolongea ainsi en
conversation s' assaisonna de sourires et se termina
par un compliment de M Bail, qui le tourna bien
agréablement " autant qu' il le put faire. " la femme
d' esprit l' avait tout à fait gagné.
Au monastère des champs, quand M De Contes et
M Bail s' y transportèrent (22 août), on procéda
de
 

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même. M Bail fit un discours d' ouverture également
inconvenant, suivi d' une visite également
satisfaisante. On a l' interrogatoire de la soeur
Jacqueline De Sainte-Euphémie (Pascal) qui
vivait encore, et rédigé par elle-même. M Bail
interrogea cette noble fille sans bien savoir à qui
il avait affaire. Elle le fit sourire à un moment
en lui récitant deux vers français. Sur une de
ses questions habituelles qu' il lui adressa : " si
Jésus-Christ est mort pour tous les hommes, d' où
vient donc qu' il y en a tant qui se perdent
éternellement ? " elle lui répondit :
" je vous avoue, monsieur, que cela me met souvent
en peine, et que d' ordinaire quand je suis à la
prière, et particulièrement devant un crucifix,
cela me vient à l' esprit,... etc. "
l' interrogatoire de la soeur De Sainte-Euphémie
a un caractère de simplicité et de sérieux qui
touche, quand on songe à la fin prochaine de cette
noble fille à moins de six semaines de là. Elle ne
s' y permet pas la légère pointe de raillerie qu' on
aurait pu attendre d' une soeur de Pascal et que
la soeur Angélique s' est accordée plus librement.
Elle est déjà dans le pressentiment et sous
l' impression sévère des approches de la mort.
Mais ce n' était pas tout pour le monastère d' avoir
sa justification authentique de moeurs et de
doctrine dans l' acte de visite que dressèrent M
De Contes et M Bail ; il restait toujours cette
signature du formulaire, que les gens du monde et
de cour ne s' expliquaient pas qu' on refusât si
obstinément de donner. Le nouveau
 

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mandement des grands vicaires l' exigeait nettement
et sans subterfuge. Le monastère en discuta toute
une journée, après y avoir réfléchi pendant huit
jours dans la prière. La mère Agnès avait, dès le
principe de la délibération, exposé la difficulté
du cas et les divers partis à prendre dans un
discours qui, sous sa forme prudente, était ce qu' on
appellerait en d' autres matières un beau discours
d' opposition. On en passa après mûr examen par son
avis, qui était de ne signer qu' avec un en-tête
qui signifiait au fond qu' on se soumettait en ce
qui était de la foi, mais qu' on demeurait sur la
réserve pour le reste. Sauf l' enveloppe et la
circonspection des termes, c' était le sens. Cette
signature, qui est du 28 novembre 1661, est la
dernière limite et la plus extrême, où la conscience
des religieuses leur permettait d' aller dans ce
qu' elles considéraient comme une voie de
concession : rien au delà fut désormais leur
devise, et Bossuet pas plus qu' un autre, s' il les
avait vues et chapitrées, et s' il leur avait
adressé les lettres et discours qu' on sait qu' il
prépara deux ou trois ans plus tard et qu' on lit
dans ses oeuvres, n' y aurait rien gagné. Un ange
qui serait descendu exprès du ciel pour les
convaincre n' y aurait pas réussi (elles en
conviennent) et leur aurait paru un faux ange, les
exhortant à violer la loi de Dieu ; elles
auraient fait selon le précepte de saint Paul,
elles lui auraient dit anathème . L' honnête et
bienveillant M De Contes ne fut pas sans leur
dire et leur redire la seule chose sensée, c' est
" que jamais leur signature, si elles la donnaient
pure et simple, ne serait prise pour une marque
de leur créance, mais seulement de leur respect,
parce qu' il n' y avait personne qui ne sût bien
 

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qu' un fait ne pouvait être un article de foi. " rien
n' y faisait, la position était prise. Paraître
consentir au jugement de ceux qui condamnaient M
D' Ypres, c' était témoigner contre leur créance
intérieure, c' était tromper l' église et faire un
mensonge. Plutôt souffrir mille morts que de mentir
une seule fois. C' est par cet angle unique qu' elles
envisageaient fixement l' affaire, sans biais
possible, sans voie d' accommodement. L' esprit des
Arnauld se retrouvait là dans son immuabilité et
son impossibilité de jamais céder, esprit
irréductible dans ses points d' arrêt et
irramenable. Et ici cet esprit s' était logé dans un
couvent de femmes, ce qui ne le rendait pas plus
facile.
" il me semble, dit à ce sujet la relation, qu' en
considérant ce qui se passe maintenant sur ce
sujet, on peut faire une allusion, qui n' est pas
désagréable, à l' histoire de l' ânesse de
Balaam
, qui ne se remuait point pour les coups
dont ce prophète la chargeait, quoique sans doute
elle sentît de la douleur, parce que l' ange du
seigneur lui paraissait l' épée à la main pour
l' empêcher de passer, et par son regard tout
brillant de lumière et de feu, la rendait capable
de suivre la volonté de Dieu, quoique son maître
ne la pût connaître. "
je ne sais si la comparaison est aussi agréable
qu' elle le paraît à la plume janséniste qui s' y
complaît, l' image du moins est expressive ; je ne
me la serais pas permise de moi-même, mais je la
donne comme je la rencontre.
Les miracles à port-royal ne manquent jamais, et
ils viennent à temps. On sait ce qu' il en fut de
celui de la sainte-épine qui, il y avait quelques
années, était survenu si à point pour suspendre
la persécution imminente. Un nouveau miracle se
fit à ce moment dans
 

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les premiers jours de janvier 1662. Une des
religieuses, la soeur Catherine De Sainte-Suzanne,
fille du peintre Champagne, et qui ne pouvait
marcher depuis quatorze mois, étant affligée d' un
mal nerveux ou rhumatismal du côté droit et de la
cuisse droite, se trouva guérie subitement et en
état de marcher à la suite d' une neuvaine commencée
pour elle par la mère Agnès. En telle matière on
ne saurait mieux faire que de donner le
témoignage de la miraculée elle-même :
" le jour des rois que la neuvaine devait finir,
écrit la soeur de Sainte-Suzanne, on m' avait
portée le matin à l' église pour communier,... etc. "
 

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les amis extérieurs de port-royal auraient bien
voulu donner à ce qui leur paraissait un pur miracle
le même éclat et la même solennité de consécration
qu' avait eus celui de la sainte-épine ; ils
espérèrent, dans le premier moment, qu' il en serait
ainsi. M Hermant écrivait, de Beauvais, à M
D' Andilly le 13 janvier :
" je ne puis, monsieur, retenir l' impétuosité de ma joie,
et je crois vous devoir des marques de la part
que je prends aux consolations toutes divines que
Dieu verse dans le coeur des saintes filles pour
qui le monde n' a que des menaces et qu' une extrême
injustice... etc. "
mais le miracle n' eut qu' assez peu de retentissement,
à ce qu' il semble, hors du cercle de port-royal, et
cette fois, l' art seul le devait immortaliser.
 

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Le père de la malade, le peintre Champagne, par
reconnaissance pour cette guérison et pour en
consacrer la mémoire, fit ce beau tableau, qui fut
longtemps au chapitre de port-royal, et où il a
peint sa fille et la mère Agnès en la même
posture où elles étaient l' une et l' autre en faisant
la neuvaine qui eut une si salutaire issue. L' une
est étendue et demi couchée, l' autre est à
genoux ; toutes deux ont les mains jointes et prient
Dieu avec ardeur et componction.
Peinture simple, sérieuse, solide, fervente, assez
pareille au style de ces messieurs, avec l' éclat
intérieur de plus. à force de vérité et de
ressemblance dans les attitudes et dans les
figures, le peintre au pinceau probe et fidèle est
arrivé cette fois à une sorte d' expression idéale,
qui vient toute du dedans. Un rayon d' espérance,
une douce lueur de consolation, comme un Lesueur
sait la peindre, se fait sentir sous ces chairs
mortifiées et sur ces visages contrits. Le ciel a
souri sous son nuage. La mère Agnès en est
prévenue dans sa ferveur attendrie.
La peinture de Champagne est le seul luxe d' art
que se permissent les religieuses de port-royal. La
musique, bien que le plus angélique des arts, était
négligée chez elles et absente ; elles n' avaient
pas d' orgues dans leur église et n' y voulaient que
le chant grave et simple en l' honneur de Dieu. Pas
de bouquets non plus ni de fleurs sur l' autel, pas
de travail curieux des mains. " il y en avait assez
sans cela, pensaient-elles, pour exciter la piété,
qui n' a pas besoin de choses qui attachent trop
les sens pour transporter son coeur dans les
plaies de Jésus-Christ
. " mais la peinture de
Champagne faisait exception et semblait au
monastère comme une décoration
 

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domestique et naturelle. Elle était en accord avec
le ton et l' esprit du lieu. Tout en est sincère ;
peintre et modèles, ce sont tous des amis de la
vérité
.
Lorsqu' elle accomplissait cette neuvaine, la mère
Agnès n' était plus abbesse, elle venait d' être
remplacée par la mère Madeleine De Sainte-Agnès
de Ligny, régulièrement élue et confirmée
(décembre 1661), personne de bonne naissance, fille
d' un maître des requêtes, nièce et soeur d' évêques
de Meaux, nièce du chancelier Seguier, patiente,
sage, ayant la dignité convenable ; qui n' était pas
d' un esprit transcendant, mais toute formée des
mains de la mère Angélique et de la mère Agnès,
et qui sut tenir son rôle dans les difficultés
étranges où elle se trouva. On pouvait croire que
l' orage éclaterait dès le lendemain de son entrée
en charge. Au mois de février 1662, le roi avait
dit, en s' informant si les filles de port-royal
avaient signé le papier qu' on leur avait donné, et
en apprenant leur désobéissance : " oh ! Bien, cela
n' en demeurera pas là. " Madame De Guemené, qui
était allée voir dans le même temps M Le Tellier
pour tâcher de l' adoucir en faveur de port-royal,
le trouvant ferme et net sur les intentions
déclarées du roi, lui dit : " enfin, monsieur, le roi
fait tout ce qu' il veut, il fait des princes du
sang, il fait des archevêques et des évêques, et il
fera aussi des martyrs. " cette idée de martyre,
loin d' être un effroi, commençait même à devenir un
attrait et une tentation pour les filles de
port-royal. On arrivait à cette disposition
périlleuse où l' on désire l' excès du mal pour en
tirer un sujet de mérite ou de gloire et un nouvel
éclat. On entrait dans la période d' exaltation qui,
une fois en plein cours, ne peut s' épuiser que
d' elle-même, et ne se
 

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laisse plus couper par des raisons. Les amis du
dehors favorisaient imprudemment cette disposition
des religieuses et leur écrivaient des lettres " pour
les enflammer dans l' amour de la souffrance. "
-" quelques-uns même, dit la relation, par un
mouvement d' une jalousie dont la foi seule est
capable, ne désiraient point notre délivrance,
souhaitant pour notre bien que nous fussions
immolées en sacrifice pour la défense de la
vérité, et n' ayant de la tristesse et de la
compassion que pour eux-mêmes, dans la crainte qu' ils
avaient de ne point souffrir pour la vérité et de
demeurer dans un repos honteux à leur zèle et à
leur piété. "
ne le voyez-vous pas ? Il y a amphithéâtre et
spectateurs : la sainte lutte avec défi est
engagée, il n' y a plus moyen de céder ni de se
dédire. Toutefois, au moment où les choses étaient
sur le point de se précipiter, et où le refus de signer
purement et simplement semblait avoir amené
l' affaire au dernier terme, un répit nouveau fut
accordé et au monastère et à ceux qui étaient de
la même communion spirituelle. Diverses circonstances
y contribuèrent et détournèrent quelque temps la
pensée du roi. Par suite de la démission
enfin réglée du cardinal De Retz, M De Marca
venait d' être nommé archevêque de Paris. On
attendait qu' il fût en place pour achever d' agir,
et l' on comptait sur son habileté pour ramener les
réfractaires et résoudre peut-être le cas par la
douceur ; il semblait y compter lui-même,
lorsqu' il mourut trois jours après avoir reçu
les bulles de Rome (29 juin 1662). Messire
Hardouin
 

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De Beaumont De Péréfixe, évêque de Rhodez et
ancien précepteur du roi, fut aussitôt nommé pour
lui succéder ; mais on dut attendre encore, et
l' on attendit longtemps : ses bulles n' arrivèrent
que près de deux ans après. Il était survenu une
complication grave, l' affaire des corses (20 août
1662). Cette insulte faite à l' ambassadeur de
France à Rome, le duc De Créqui, et pour
laquelle Alexandre Vii refusa de donner
satisfaction, amena entre le pape et le roi une
rupture qui profita naturellement à ceux qu' on
poursuivait au nom du saint-siége. Deux thèses en
faveur de l' infaillibilité
 

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du pape, qui se risquèrent en Sorbonne et au
collége des bernardins en 1663, provoquèrent une
déclaration de la faculté de théologie de Paris
et une harangue de l' avocat général Talon, toute
une levée de boucliers dans le sens des libertés
gallicanes. Les jésuites, partisans de la doctrine
avancée dans ces thèses, eurent leurs propres
affaires à soutenir et durent ralentir leur zèle.
Le formulaire qui impliquait quelque chose de cette
infaillibilité, eut tort pendant quelque temps,
et on le laissa sommeiller.
Ce n' était qu' une trêve forcée, un retard
accidentel : on le sentait à port-royal, et on mit
à profit le temps, comme dans une place de guerre
qui s' attend de jour en jour à être assiégée. Les
supérieures et les intelligences d' élite qui
avaient jusqu' alors gardé pour elles le secret de
ces affaires contentieuses les expliquèrent à la
communauté et mirent chaque soeur au fait de la
question, autant qu' il le fallait pour la
résistance ; la mère Agnès rédigea un corps
d' instructions, concerté sans doute de point en
point avec la soeur Angélique De Saint-Jean,
et revu et approuvé par M Arnauld : avis donnés
aux religieuses de port-royal sur la conduite
qu' elles devaient garder au cas qu' il arrivât
du changement dans le gouvernement de la maison

(juin 1663). On y voit ce qu' il faut faire si on
enlève l' abbesse ; si le roi en nomme une autre ;
si l' on met des religieuses étrangères pour
gouverner la maison ; comment on doit se conduire
à l' égard des confesseurs imposés, etc. Tous les
cas sont prévus, toutes les mesures possibles de
résistance sont indiquées, c' est un traité complet
de tactique en cas d' invasion et d' intrusion. On
y apprend l' art de ne pas obéir par l' esprit en
 

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se soumettant extérieurement à ce qu' on ne peut
empêcher ; on y apprend à lutter pied à pied, avec
méthode ; à pratiquer l' isolement et à établir
une sorte de blocus intérieur ou de cordon
sanitaire à l' égard des intruses. Grâce à ces
règles, la tribu fidèle pouvait se maintenir dans
son inviolabilité, même après la prise de
Jérusalem et pendant la captivité de Babylone.
Cette théorie, à laquelle on dressa pendant plus
d' une année une communauté d' élite, produisit tout
son effet. En attendant, consolons-nous un peu
par le spectacle d' une sainte mort, et donnons un
dernier adieu à la mère Angélique la grande, qui
n' aurait, ce me semble, approuvé qu' à demi tout
cet art si bien ménagé de défense.
La mère Angélique, qui était à port-royal des
champs dans son cher désert, voyant recommencer
la persécution dont les premiers coups donnaient
contre port-royal de Paris, y était venue le
samedi, 23 avril 1661, le jour même où le
lieutenant civil Daubray y faisait sa première
expédition. âgée de près de soixante-dix ans, et
dès lors fort languissante, fort affaiblie de
santé, elle était comme un général malade, qui se fait
porter là où est le danger. En quittant son
monastère des champs, et après des adieux et des
conseils à ses chères filles, comme si elle ne
devait plus les revoir, elle dit ce mot à M
D' Andilly, son frère, qui l' accompagnait jusqu' au
carrosse : " adieu, mon frère, bon courage ! "
-" ma soeur, ne craignez rien, je l' ai tout
entier, " répondait le frère un peu solennel. Mais
elle répliqua : " mon frère, mon frère, soyons
humbles. Souvenons-nous que l' humilité sans
fermeté est lâcheté, mais que le courage sans
humilité est présomption. " toutes ses dernières
paroles furent dans ce sens de justesse et de
 

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modération. Elle n' était pas sans voir le nouvel
écueil : elle ne craignait pas moins pour elle et
pour les siens l' orgueil et l' exaltation de
souffrir pour Dieu que la faiblesse. Elle se
méfiait de la gloire du martyre.
Privée de M Singlin, son directeur habituel, qui
avait dû se dérober dans la retraite, ne voyant qu' à
grand' peine M De Saci, et aimant mieux se priver
de lui tout à fait que de l' exposer, elle répondait
à celles des religieuses qui paraissaient la
plaindre de cette peine : " cela ne me fait nulle
peine ; Dieu le veut ainsi, c' est assez pour moi.
Je crois M Singlin aussi présent auprès de moi
par sa charité que si je le voyais de mes yeux...
allons droit à la source, qui est Dieu...
mon neveu (M De Saci), sans Dieu, ne me pouvait
de rien servir, et Dieu, sans mon neveu, me sera
toutes choses. " et encore : " je n' ai point de peine
de n' être point assistée de M Singlin ; je sais
qu' il prie pour moi, cela me suffit : je l' honore
beaucoup, mais je ne mets pas un homme à la place
de Dieu. " M De Saint-Cyran nous a été le
modèle du directeur dans sa plus imposante
souveraineté ; mais son premier soin, nous le
voyons par sa digne fille, était qu' on n' eût pas
ombre de superstition pour le directeur.
Elle eût craint qu' autrement on ne pût leur
appliquer à elles-mêmes avec justice ces paroles du
prophète (Jérémie) : " mon peuple a fait deux grands
maux : il m' a abandonné, moi qui suis la source des
eaux vives, et il s' est creusé des citernes, mais
des citernes entr' ouvertes, qui ne peuvent tenir
l' eau. "
elle vit partir les pensionnaires : elle maintint le
calme, elle faisait taire les pleurs. Elle disait :
" quoi, je crois que l' on pleure ici ! Allez, mes
enfants, qu' est-ce
 

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que cela ? N' avez-vous donc point de foi, et de quoi
vous étonnez-vous ? Quoi ! Les hommes se remuent !
Eh bien, ce sont des mouches, en avez-vous peur ?
Vous espérez en Dieu, et vous craignez quelque
chose ! " l' action qu' elle mettait à prononcer ces
paroles faisait autant d' impression que les
paroles mêmes.
Elle disait : " quand je considère la dignité de
cette affliction-ci, elle me fait trembler. Quoi,
nous ! Que Dieu nous ait jugées dignes de
souffrir pour la vérité et pour la justice ! "
-" dans la crainte de n' être pas fidèles à
correspondre à cette faveur, il me semble,
écrivait-elle à la prieure du monastère des champs,
que nous devrions souvent nous dire : hodie si
vocem ejus audieritis, nolite obdurare corda
vestra ;
si nous entendons aujourd' hui sa voix,
n' endurcissons pas nos coeurs. "
et à côté de la faveur et de la dignité de
l' affliction, tout aussitôt l' autre vue d' humilité
revenait, et pensant non plus à l' effet mais à la
cause, elle s' en abaissait : " certainement, Dieu
fait toutes choses avec une admirable sagesse
et une grande bonté. Nous avions besoin de tout ce
qui nous est arrivé, pour nous humilier. Il
eût été dangereux pour nous de demeurer plus
longtemps dans notre abondance. Il n' y avait point
en France de maison qui fût plus comblée de biens
spirituels, de l' instruction et de la bonne
conduite. on parlait de nous partout.
croyez-moi, il nous était nécessaire que Dieu nous
humiliât. S' il ne nous avait abaissées, nous
serions peut-être tombées. " -" l' affliction, la
peine et les maux nous sont plus nécessaires que le
pain. "
elle disait encore : " mes filles, je ne suis pas en
 

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peine si on nous rendra les pensionnaires et les
novices, mais je suis en peine si l' esprit de la
retraite, de la simplicité, de la pauvreté, se
conservera parmi nous. Pourvu que ces choses-là
subsistent, moquons-nous de tout le reste... tout
ce qu' on fait, tout ce qu' on a dessein de faire
contre nous, je m' en soucie comme de cette mouche. "
elle en chassait une au même moment. Elle
affectionnait cette comparaison, et par ce geste,
par ces simples mots, elle inspirait le courage à
tout son monde. -elle ne permettait pas qu' on se
plaignît même de ceux qui faisaient murer les
portes de la clôture du côté des jardins, et qu' on
dît qu' ils se muraient peut-être le ciel : " il ne
faut pas dire cela, mes enfants ; prions Dieu pour
eux et pour nous. "
son état de faiblesse corporelle augmentait, elle
avait des oppressions croissantes ; l' hydropisie
gagnait ; elle dut, vers la fin de mai, garder le
lit pour ne s' en plus relever. On a d' elle à M De
Sévigné cette belle lettre qui est comme une page
de son testament spirituel ; M De Sévigné était,
depuis peu de temps, un des grands amis et des
hôtes extérieurs de port-royal :
" mon bon frère, enfin le bon Dieu nous a
dépouillées de tout, de pères, de soeurs et
d' enfants ; son saint nom soit béni ! ... etc. "
 

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par ces recommandations réitérées d' humilité, de
silence, de ne pas raconter les persécutions dont
on était l' objet, elle allait directement contre
ce défaut qui fut le dominant dans port-royal
après elle, ce goût de procès-verbaux, de
relations, d' actes écrits, dont nous profitons,
mais qui fut une véritable manie, et qu' Arnauld
contribua beaucoup à y infuser. Si la mère
Angélique eût vécu du temps de la dispersion, trois
ans après, elle n' eût certes pas été d' avis que
chaque religieuse écrivît ainsi son martyre séance
tenante. On raconte que dans cette dernière
maladie, voyant bien que ses filles épiaient toutes
ses paroles pour les recueillir ensuite et les
rapporter, elle s' appliquait " à fort peu parler
et à ne rien faire de remarquable. " -" elles
m' aiment trop, disait-elle, je crains qu' elles ne
fassent de moi toutes sortes de contes. " elle
craignait surtout de fournir prétexte à tant de
discours inutiles et stériles qu' on fait sur les
morts et auxquels trouve
 

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son compte le divertissement ou l' amour-propre des
vivants. Elle ne voulait pas qu' on se pût dire les
unes aux autres : feu notre mère m' a dit cela.
-et à moi elle m' a dit ceci
. Elle avait une
autre idée sévère d' une vraie fin chrétienne :
" cela ne se fait pas, disait-elle, pour bien causer
et pour en parler aux autres ; mais la vraie
préparation à la mort, c' est de renoncer entièrement
à soi-même et de s' abîmer en Dieu. " elle coupait
court aux tendresses et aux témoignages tout
humains de ses filles, en disant : " je vous
prie qu' on m' enterre au préau, et qu' on ne fasse pas
tant de badineries après ma mort. "
dans une des dernières crises de sa maladie, elle
dicta à diverses reprises et adressa une lettre à
la reine-mère pour se justifier, elle et son
monastère, de l' imputation d' hérésie. Elle s' y
couvre des noms révérés de saint François De
Sales, de Madame De Chantal ; et au milieu de ses
respects fidèles, par une parole qu' elle emprunte
à sainte Thérèse, elle rappelle la vérité à la
cour, qui est " de tous les lieux du monde celui où
l' on en est le moins informé. " cependant cette
lettre qui était destinée à être montrée et qu' on
imprima dans le temps, fut sans doute suggérée et
au moins corrigée et revue par Arnauld et Nicole ;
on sent à plus d' un endroit que la mère Angélique
(si c' est bien elle qui parle) écrit d' après des
notes qui lui ont été données par ces messieurs,
plutôt que selon l' impulsion directe de son coeur.
Cette lettre écrite et cet effort fait sur
elle-même, elle ne songea plus qu' à se préparer
pour l' éternité. Mais l' esprit humain est si
singulier, les manières de sentir sont si
particulières, que cette personne si pure,
 

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et qui, depuis plus de cinquante-cinq ans qu' elle
avait reçu le voile sacré, n' avait cessé de veiller
et de travailler sur elle-même, se trouva saisie,
aux approches du terme, d' une indicible terreur,
et eut à subir toutes les angoisses d' une véritable
agonie. Elle se voyait devant Dieu, selon sa
propre expression, comme un criminel au pied de
la potence, qui attend l' exécution de l' arrêt
de son juge ;
et, en prononçant ces mots, il
semblait qu' elle fût comme abîmée et anéantie. Il
n' y avait plus que cela qui l' occupait. L' idée de
la mort, une fois entrée dans son esprit, y demeura
gravée et ne la laissa plus un seul instant. Tout
le reste avait disparu ; elle ne songeait plus qu' à
se préparer pour cette heure terrible. Elle y avait
songé toute sa vie : " mais tout ce que j' en ai
imaginé, disait-elle, est moins que rien en
comparaison de ce que c' est, de ce que je sens, et
de ce que je comprends à cette heure. " elle avait
peur de la justice suprême, et il y avait des
moments où elle n' osait espérer en la miséricorde.
On avait peine à la rassurer ; la mère Agnès en
écrivait à M Arnauld, qui lui répondait :
" il n' y a rien de plus affligeant que l' état où
vous me mandez qu' est la pauvre mère... etc. "
 

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la dernière fois que la mère Angélique avait vu
M Singlin qui l' exhortait à avoir confiance, elle
lui avait dit en lui faisant ses adieux : " je ne
vous reverrai donc plus, mon père, mais je vous
promets que je n' aurai plus peur de Dieu . "
cette peur toutefois revenait et persistait malgré
elle ; elle n' en parut délivrée que tout à la fin.
Elle aimait, dans ses dernières journées, à
demeurer solitaire. Quelquefois, lorsqu' on
approchait pour lui parler, elle priait qu' on la
laissât devant Dieu, répétant souvent cette belle
parole : " il est temps, ma soeur, de sabbatiser . "
pour dernier mot de conseil à ses religieuses, elle
leur recommanda de vivre dans la paix et l' union
parfaite, comme aussi elle leur avait déjà donné
pour souverain précepte : mourir à tout, et
attendre tout !

elle mourut le samedi 6 août 1661, jour de la
transfiguration ; il semblait, comme l' écrivait
M Hermant à M Arnauld, que Dieu voulût faire
monter cette grande âme sur le Thabor après un si
long calvaire. Pour nous-même simple historien,
nul caractère dans notre sujet ne nous apparaît
plus véritablement grand et plus royal qu' elle,
-elle et Saint-Cyran.
 

p60


Ii.
L' intervalle de temps, la trêve qui fut accordée à
port-royal avant la reprise ouverte des hostilités,
se marque cependant par une tentative de
conciliation assez sérieuse, autorisée par le roi,
et qui aurait pu réussir auprès de tout autre chef
de parti que M Arnauld. Un de ses amis, et
surtout un ami de M D' Andilly, M De Choiseul,
évêque de Comminges, frère du maréchal Du
Plessis-Praslin, et cousin germain de Madame Du
Plessis-Guénégaud, prélat humain et pieux, lettré
et poli, reçut dans son diocèse une communication
 

p61


venue de la cour, et de laquelle il résultait que
le père Ferrier, professeur de théologie à
Toulouse, et par conséquent son voisin, avait
pouvoir d' entamer avec lui une négociation tendant
à rapprocher les deux partis moliniste et
janséniste. M De Comminges en avertit M
D' Andilly au mois d' août 1662 ; il vit en
septembre le père Ferrier à Toulouse, recueillit
de lui des paroles et des propositions préliminaires
tout à fait conciliantes, et qui promettaient une
issue heureuse, inespérée. On sembla, dès l' abord,
s' entendre pour ne point insister sur le fait de
Jansénius, pour laisser de côté toute signature du
formulaire et s' en tenir à des expédients de
douceur. Chaque parti devait donner ses
interprétations avec sincérité, en les ramenant,
autant que possible, aux termes de théologiens déjà
acceptés par l' église ; on réduirait ainsi la
guerre des partis à n' être plus qu' une dissidence
d' écoles, et l' on adresserait au pape une lettre
commune par laquelle on témoignerait que les
coeurs sont réunis, quoique les écoles puissent rester
divisées, le suppliant de bénir les uns et les
autres. " enfin, écrivait M De Choiseul, il
paraît visiblement que Dieu conduit cette
affaire ; " et il semblait possible par ce moyen,
même aux amis de Paris, d' arriver à vivre en paix,
sans plus parler de tout le passé, et, comme on le
disait dans les lettres à mots couverts qu' on
s' écrivait là-dessus, " de laisser les filles de
cette bonne veuve
(sans doute les religieuses
de
 

p62


port-royal) jouir de leur petit bien, comme elles
faisaient avant le procès. " voilà d' emblée bien
des espérances.
On se demande, avant d' aller plus loin, quel put
être le dessein réel qu' on eut à l' origine de cette
affaire, et à quoi il faut attribuer cette
singulière avance, cet air d' acquiescement du
parti moliniste et des jésuites. Les adversaires,
depuis, n' y ont vu qu' un stratagème et une ruse de
guerre assez pareille à celle du cheval de bois ;
le père Ferrier aurait un peu joué le rôle de
Sinon. Je ne pense pas qu' il faille y chercher tant
de machiavélisme. Si l' affaire s' était entamée
quelques mois plus tard, on aurait pu y voir une
preuve de prudence de la part du père Annat, dans
la brouille où la cour de France était avec le
saint-siége. Sans vouloir pénétrer dans des
intentions qui nous échappent, il se peut que les
nombreux amis que port-royal avait dans le monde
et à la cour, faisant un suprême effort, aient
suggéré au confesseur du roi l' idée d' essayer d' un
accommodement sans pousser à bout les choses, et
que le père Ferrier surtout, qui aspirait à
devenir le coadjuteur du père Annat, ait désiré se
signaler en provoquant une démarche habile,
conforme d' ailleurs à la modération de son
caractère. Une autre version, et qui a plus de
vraisemblance, c' est que l' initiative première
serait venue de M De Comminges lui-même, dans un
entretien qu' il eut avec M De Miramont,
président au parlement de Toulouse et ami du père
Ferrier.
Quoi qu' il en soit, M De Comminges, sentant
qu' on ne pouvait mener de loin une négociation si
compliquée, eut l' agrément du roi pour venir à
Paris, où il arriva le dernier jour de l' année
1662 ; il y trouva le père Ferrier,
 

p63


qui l' avait précédé de quelques jours. On obtint,
de plus, permission du roi pour que M Arnauld,
M Singlin, le docteur Taignier et M De Barcos,
abbé De Saint-Cyran, qui étaient exilés ou dans
une retraite prudente, pussent reparaître en
sûreté à Paris pendant le mois de janvier. Rien,
ce semble, ne s' opposait à des conférences directes
et de vive voix ; mais Arnauld, si disputeur la
plume à la main, avait une telle horreur et une
telle méfiance des jésuites, qu' il se refusa
absolument à toute conversation et abouchement,
seul moyen pourtant de se connaître et de
s' apprivoiser. Ces messieurs, toujours invisibles,
bien que présents à Paris, envoyèrent pour les
représenter, l' abbé De Lalane, docteur, et M
Girard, licencié de la faculté de Paris. Il y
eut plusieurs conférences, mais à chaque proposition
nouvelle il fallait en référer aux absents ;
Arnauld écrivait mémoires sur mémoires ; il
consultait ses amis de Beauvais, qui lui
répondaient par de longues lettres. Cela faisait
des écritures sans fin ; on n' avançait pas. Le
biais à saisir était difficile ; le père Ferrier
et ses amis en proposèrent successivement
plusieurs, mais on ne s' accordait pas à temps pour
s' y fixer. Pour ceux qui, comme moi, prendront
la peine de lire les détails de cette affaire,
il reste clair cependant qu' on se serait arrêté à
quelqu' un de ces expédients, et qu' à tort ou à
raison on eût conclu un accommodement quelconque,
si Arnauld y avait consenti. Il ne put jamais s' y
résoudre. L' idée de s' abaisser lâchement , de
paraître trahir la vérité, de paraître céder enfin,
lui était insupportable. Il lui semblait que, dans
ce pas glissant où il était engagé malgré lui,
tout le monde le poussait au précipice, et qu' on ne
voulait que sa chute. Il se roidissait.
 

p64


Il y avait surtout un subjicimus (nous nous
soumettons aux constitutions des souverains
pontifes...)
qu' il ne pouvait admettre sous sa
plume. M De Comminges avait beau lui dire que ce
terme ne signifiait point une créance intérieure
absolue, mais simplement un pur respect extérieur
pour la chose jugée ; il avait beau s' offrir, lui
et les autres prélats médiateurs qu' il s' était
adjoints, à lui donner un écrit par lequel on lui
déclarerait qu' on ne l' entendait pas autrement ;
l' inflexible, l' irréductible Arnauld en revenait
toujours à son point et à sa ligne mathématique de
vérité ; il demandait ce que vaudrait une telle
déclaration reçue en échange de sa signature, et
disait n' avoir appris nulle part qu' il fût permis
de se servir de contre-lettres en matière de
religion
. Il lui était surtout pénible que le
monde pût s' y méprendre, que le public ne pût être
à l' instant et hautement informé de tout par M De
Comminges lui-même. Les doigts lui démangeaient
déjà de ne plus écrire, de ne plus avoir à ranger
en bataille ses raisons et démonstrations. Sa
nature et sa manière d' être étaient plus fortes que
la considération du but et du résultat. " depuis que
l' on traite cette affaire, lui écrivait M
D' Andilly, il n' est que trop vrai que je vous ai
toujours vu triste lorsqu' il y avait sujet
d' espérer qu' elle réussirait, et toujours gai
lorsqu' elle paraissait être rompue. " vers la fin
de février (1663) il prit un grand parti, et, sans
demander avis à personne, il se déroba de nouveau
dans la retraite, afin d' échapper aux instances
dont il était pressé par ses meilleurs amis. Au
moment où il prenait cette résolution, son neveu,
M De Pomponne, l' était venu voir, le 22 février
après dîner, " dans la plus mauvaise humeur du
monde, jusqu' à lui dire que cette
 

p65


affaire ferait mourir de chagrin son père (M
D' Andilly). "
au reste, il n' y avait qu' une voix alors parmi les
meilleurs amis de M Arnauld pour le blâmer de sa
résistance, de son entêtement, comme on l' appelait.
M Le Nain, maître des requêtes, et père de M De
Tillemont, lui écrivit une lettre, datée du 16
mars, où il lui disait :
" j' ai appris avec douleur la rupture d' une affaire si
importante pour la gloire de Dieu et pour le bien
de l' église... etc. "
 

p66


Arnauld répondit à M Le Nain une lettre aussi
pleine de modération qu' il le put, et aussi raisonnée
qu' il le savait faire ; il y disait assez
agréablement, à l' adresse de M De Lamoignon :
" et pour ce qui est des hommes, j' espère que ceux
qui seront bien informés de toutes ces choses
seront plus portés à nous absoudre qu' à nous
condamner,... etc. "
mais il avait à se défendre contre des observations
et des objections encore plus sensibles pour lui
que celles d' un M Le Nain ou d' un Lamoignon :
" j' ai retranché de la réponse à M Le Nain,
écrivait-il à M Singlin (26 mars), ce que vous
avez désiré ; mais je vous supplie de considérer en
quelles extrémités on me réduit. On soulève contre
moi presque tout ce que j' ai d' amis au monde,
jusqu' à mes propres frères... etc. "
 

p67


et dans ce qui suit il semble opposer M Singlin à
lui-même, et ce que ce ferme et sage directeur
conseillait en 1657 à ce qu' il conseille
présentement, en 1663 :
" y a-t-il donc rien de plus naturel que de demander
à ceux qui me font ce scrupule, si celui que l' on
regarde comme le plus éclairé de tous nos amis

n' était pas aussi croyable en 1657 qu' en 1663 ? ...
etc. "
je ne dissimule rien, et j' ajouterai, pour tempérer
l' impression de fatigue et d' impatience que cause
même à un simple lecteur la conduite opiniâtre
d' Arnauld en cette occasion, qu' il faillit
lui-même fléchir, tout robuste qu' il était, sous
les peines morales que ses
 

p68


scrupules lui faisaient ressentir jour et nuit. Il
fut pris sur cette fin de février " d' éblouissements
et de faiblesses, dont il ne pouvait attribuer la
cause qu' à un continuel serrement de coeur où il
avait presque toujours été pendant toutes ces
affaires. " c' était le même mal auquel avait succombé
précédemment la soeur de Sainte-Euphémie. Soyons
indulgents à ces maladies nées d' une extrême
délicatesse et tendresse de conscience ; ne les a
pas qui veut.
à cela près, nous serons à son égard de l' avis du
plus grand nombre de ses amis et de ceux qui, tout
en l' estimant, n' hésitaient pas à le blâmer. " M
Arnauld, disait Bossuet dans sa vieillesse et
parlant loin du public, M Arnauld avec ses grands
talents était inexcusable d' avoir tourné toutes
ses études, au fond, pour persuader le monde que la
doctrine de Jansénius n' avait pas été condamnée. "
car c' est en effet sur ce point particulier et tout
personnel que s' aheurta en définitive je ne dirai
pas cette belle intelligence, mais bien ce
vigoureux entendement d' Arnauld. Ici, à cette
date de 1663 et dans sa dissidence avec M Singlin
et d' autres amis du dedans, il ne paraît pas du tout
apprécier la différence des temps, des situations,
et le péril de port-royal, même à le prendre au
seul point de vue chrétien. Ce péril consistait,
malgré les victoires brillantes des provinciales
et les vains applaudissements du monde, à devenir
une pierre d' achoppement dans l' église, et, du
moment qu' on ne réformait pas les autres, à être
un principe de schisme par un isolement trop
affiché, ou du moins à se détourner soi-même de
la voie intérieure en bataillant sans cesse et
disputant. Le péril aussi était de tout compromettre
 

p69


sans se soucier des conséquences, de ne pas songer à
ce monastère de filles, dont la fonction ne
pouvait pas être celle d' une école de théologie ni
d' une sorbonne, et qui devenait un boulevard en vue
et toujours menacé. M Arnauld et M Nicole,
quand la bourrasque était trop forte, n' avaient qu' à
se dérober ; ils trouvaient des retraites profondes
et sûres, d' où ils continuaient d' écrire en toute
liberté : " il n' y a que ces pauvres enfermées ,
disait judicieusement un de ces messieurs, sur
lesquelles le fort de l' orage va tomber et qui ne
peuvent ni s' absenter ni tourner en arrière. " M
Singlin, qui n' était pas d' avis de changer des
filles en docteurs ni de les mener au combat, en
était venu à penser qu' en cédant sur un point
particulier, sur un accessoire qui, par un malentendu
étrange et trop prolongé, était devenu le
principal, on pouvait sauver l' ensemble de la
direction intérieure, la seule essentielle, et
continuer de mener à Jésus-Christ de dignes
épouses par les sentiers de la vie cachée.
C' est ce qui explique aussi, selon moi, la
tergiversation apparente d' un docteur souvent nommé
dans les relations, qui avait été ami du premier
port-royal, qui s' était même signalé en faveur de
M Arnauld et s' était fait exclure pour lui de la
sorbonne, le docteur de Sainte-Beuve, qui céda
à ce moment et dont les jansénistes, ceux qu' on
appelait les généreux , ont comparé la chute à
celle d' osius . Dès qu' il y eut moyen de
signer le formulaire (juin 1661), il l' alla signer
à l' archevêché,
 

p70


déclarant qu' il signerait partout où besoin
serait
, disant à qui voulait l' entendre qu' il
signait sept fois , le tout pour couper court
et en finir et pour qu' il n' en fût plus question. Il
faisait de la signature un acte d' obéissance
pure et simple, sans plus vouloir entrer dans les
distinctions, et conseillait à tous ceux qui le
consultaient d' en faire autant : " c' est ainsi, dit
un grave historien du parti, que M De
Sainte-Beuve affaiblissait tout le monde avant
qu' il tombât lui-même. " ce même savant docteur et
casuiste, bien qu' il blâmât les violences des deux
côtés, et qu' il n' approuvât point la manière dont
on traitait le monastère, se refusa toujours dans la
suite à voir des religieuses de port-royal,
lorsqu' elles le demandèrent pendant leur dispersion
pour le consulter sur leurs doutes ; et quelles
furent ses raisons ? " je n' irai point, disait-il ;
si j' y allais, il y aurait aussitôt un livre
imprimé contre moi... le feu est aux quatre coins
de l' église, et, au lieu de l' éteindre, on y jette
toujours de l' huile : ils ne peuvent s' empêcher
d' écrire
. " voilà la maladie et la manie
d' Arnauld et des arnaldistes bien caractérisée.
En un mot, il y a dans les disputes un moment où
il faut en finir ; eût-on raison au point de
départ sur un fait particulier, il faut s' arrêter
sous peine d' errer en outrant la poursuite. Cela
est surtout vrai dans les disputes de religion,
quand on est catholique et qu' on veut demeurer tel.
Ce moment était venu et grandement venu en 1661,
pour les querelles du
 

p71


jansénisme ; il fallait trancher net dans ses
propres raisons, sous peine de faire une fausse tige
qui ne se rattacherait plus à l' arbre ou qui du
moins s' en distinguerait à jamais. Le docteur de
Sainte-Beuve l' avait senti et se conduisit en
conséquence ; le docteur Arnauld ne le sentait pas.
Arnauld avait pour lui, dans son obstination
invincible, Nicole qui était un homme de plume s' il
en fut, et qui, tout en voyant bien les défauts de
son chef et en en souffrant quelquefois, en
essayant même de les tempérer, partageait pleinement
alors ses goûts de polémique et les servait ; il avait
l' humble M De Saci dont la douceur opiniâtre
et l' invariable patience regardaient peu aux
circonstances générales et aux horizons
environnants, et ne tenaient pas compte des
opportunités d' agir et des saisons ; il avait M De
Roannez, M Hermant et la petite église de
Beauvais ; il avait surtout sa nièce la soeur
Angélique De Saint-Jean à laquelle il aimait,
a-t-on dit, à communiquer ses pensées sur les
affaires de l' église, " comme saint Ambroise en
conférait autrefois dans le temps de la persécution
avec sainte Marceline sa soeur, " et par qui il
se laissait volontiers conseiller. Par elle il
était assuré d' avoir pour disciples et servantes
déclarées et unanimes toute cette communauté
d' élite, dont les moindres filles se sentaient
enorgueillies de reconnaître M Arnauld pour
oracle et de devenir les sentinelles avancées
de la foi. " Dieu qui choisit assez souvent les
choses du monde les plus faibles pour confondre
les plus fortes, a dit un historien de ce bord,
avait dans port-royal des épouses intrépides,
pendant que l' église ne voyait que de la lâcheté
dans la plupart de ses ministres. "
 

p72


que n' auraient point fait ces pieuses filles
pour mériter et justifier de tels éloges, qu' elles
sentaient bien, à travers l' épaisseur des murs du
cloître, que quelques-uns de leurs amis leur
décernaient au dehors ! " port-royal-des-champs n' est
qu' un avec nous, écrivait quelque temps auparavant
la soeur Angélique De Saint-Jean à M
Arnauld ; hasardez-nous. Peut-être que nous
serons les valets de pied des princes de l' armée
d' Achab, qui devaient entrer les premiers dans
le combat et gagner la bataille.
à tout hasard
on n' expose pas grand' chose, et quand nous y
péririons, l' église n' y perdra point ceux qui
pourront davantage la défendre. Quel autre intérêt
avons-nous en ce monde que d' acquérir le royaume
des cieux ? " ainsi parlaient par la bouche de leur
véritable chef ces âmes militantes un peu
détournées par là, on doit l' avouer, de leur
vocation d' humilité et de silence ; elles ne
cessaient de s' offrir et de se proposer comme
holocaustes, et non pas sans une arrière-pensée de
vaincre. Mais était-ce à M Arnauld de prendre au
mot un si beau zèle et de les commettre tout de
bon au front du combat ?
La négociation de M De Comminges perdait tout son
intérêt et son importance dès lors que M Arnauld
n' y était pas compris. Elle se poursuivait
toutefois, mais on avait manqué le point et le
moment, s' il y en avait eu un à cette date. Après
quantité de tâtonnements on se réduisit à envoyer
à Rome un exposé des sentiments de ces messieurs
sur les cinq propositions, avec promesse de leur
part d' une soumission entière à tout ce qui serait
prescrit par le saint-siége. Apparemment
l' interprétation de la doctrine ne parut point
suffisante :
 

p73


il s' ensuivit un bref du pape adressé aux évêques
de France, qui ressemblait à tous les brefs contre
le jansénisme, et d' après lequel les précédents
signataires étaient mis en demeure de tenir leur
promesse de soumission. C' est précisément vers ce
temps qu' Arnauld prit sur lui d' éclater par une
lettre datée du 1 er août (1663) et bientôt rendue
publique : ce que Nicole appelait gaiement
l' échauffourée de M Arnauld. Il l' avait
écrite à l' instigation du duc De Roannez et de
la soeur Angélique De Saint-Jean :
" monsieur, disait-il à je ne sais quel docteur de
sorbonne de ses amis, je suis fort étonné de ce que
l' on me mande de Paris, que le bruit y court que
je n' improuve point l' acte qui a été envoyé à
Rome... etc. "
et ainsi à cheval sur sa conscience, il recommence
la guerre ouverte et déclarée. J' abrége. Tout cet
honorable effort de M De Comminges aboutit en
esclandre. Chaque parti publia des relations
opposées, contradictoires, accusant l' adversaire
de mensonge. Chacun en appelait violemment à M De
Comminges qui du
 

p74


moins eut le bon goût de se taire, et qui, retourné
dans son diocèse, y supporta en chrétien, et en
homme comme il faut, son désagrément.
Enfin le nouvel archevêque de Paris, Hardouin De
Péréfixe, avait ses bulles (10 avril 1664) : le
premier soin de port-royal fut de l' en féliciter.
Ce fut Lancelot, un de nos bons messieurs, de ceux
qui ne sont pas au premier rang pour l' importance,
mais des plus serviables et des plus utiles, qui
fut chargé d' aller, au nom de l' abbesse et de toute
la communauté, présenter leur compliment à
l' archevêque. On a le récit fait par Lancelot
lui-même de cette visite du mercredi de pâques, 16
avril, et de ce qui s' y passa. M De Péréfixe
le reçut bien et lui dit des choses fort sensées,
bien qu' il les dît à sa manière, et avec plus de
naturel et de pétulance que d' autorité et de
gravité :
" représentez-leur, je vous prie, disait-il,... etc. "
 

p75


à toutes les raisons de Lancelot, qui ne resta pas
court de son côté, l' archevêque ne répliqua qu' en
répétant constamment " que le pape avait fait
examiner le livre de Jansénius et avait choisi pour
cela les plus habiles gens qui fussent auprès de
lui : -ou au moins, ajouta-t-il, l' a-t-il dû
faire. " et il disait " qu' il s' en fallait tenir
là, parce que quand on en venait aux disputes, ce
n' était jamais fait, et qu' après tout, des filles
n' avaient que faire de se mêler là dedans, et
qu' elles devaient se rendre à ce que le pape et les
évêques avaient tant de fois défini. "
puis comme il était bonhomme, il lui dit en le
congédiant :
" assurez-les que j' estime leur vertu et que je
voudrais donner de mon sang pour les tirer de ce
mauvais pas... etc. "
cependant, tout au sortir de cette visite, et en
retrouvant
 

p76


l' aumônier qui l' avait introduit, Lancelot réitéra
son exposé et lui représenta le point de la
difficulté par rapport au monastère, et l' état où
étaient les choses, avec tant de précision, que cet
aumônier lui dit : " enfin, pour le fait , je
vois bien qu' on ne le passera jamais, n' est-il pas
vrai ? "
" non point du tout, répondit Lancelot ; vous
n' avez qu' à assurer monseigneur que cela et la
mort c' est la même chose, et qu' ainsi il n' a qu' à
prendre ses mesures là-dessus
... etc. "
c' était là donner le dernier mot à l' archevêque
pour sa bienvenue, et poser les choses avec lui par
oui ou par non . C' était pour le doux
Lancelot faire l' office de l' ambassadeur romain et
tracer le cercle de Popilius autour de son pasteur.
La suite répondit à ce début. M De Péréfixe va
nous paraître en tout ceci un prélat un peu
singulier et parfois ridicule. Il lui est arrivé
un accident qui n' est pas ordinaire à un archevêque,
c' est d' être pris sur le fait dans ses vivacités,
dans ses moindres paroles et dans ses gestes par
une quantité de personnes d' esprit, qui, après
l' avoir poussé à bout et l' avoir mis, comme on
dit, hors des gonds, notaient avec malice tout ce
qui lui échappait et insinuaient une légère part
de comédie dans chaque procès-verbal. Les relations
des religieuses de port-royal nous le représentent
en action avec ses colères paternes, ses retours
et ses craintes
 

p77


d' être allé trop loin, et dans toute sa bonhomie
comique, triviale, parfois assez violente, parfois
assez touchante. On est tenté de le comparer à
l' archevêque Turpin, de voir en lui un archevêque
qui figurerait bien chez l' Arioste. Toutefois il ne
manque ni d' esprit, ni de bon sens, ni surtout de
bonté : c' est de dignité et de sang-froid qu' il
manque ; mais tous les mots justes qui peuvent
servir à qualifier la situation étrange du
monastère et la disposition d' esprit de ces
récalcitrantes et vertueuses filles, il les
trouvera, et avec assez de pittoresque, de sorte
que les relations écrites alors pour le peindre en
grotesque déposent plutôt aujourd' hui en sa
faveur.
Il y a une chose dont il ne s' est pas méfié, et dont
les esprits très-naturels ne se méfient jamais,
c' est qu' il avait affaire, dans le cas présent, à
une secte d' esprits raffinés, affiliés entre eux,
épris d' une certaine forme distinguée et savante de
dévotion et méprisant volontiers tous ceux qui ne
parlaient pas leur langue, qui n' étaient pas de leur
lignée spirituelle et de leur doctrine. Ce bon
archevêque allait se briser droit contre l' écueil,
quand il disait à quelqu' une de ces religieuses qui
l' étaient et croyaient l' être comme on ne l' est
pas, et qui venaient, par pur semblant, prétexter
de leur ignorance :
" savez-vous comment je voudrais trouver des filles
qui disent elles-mêmes
 

p78


qu' elles n' entendent rien à tout cela ? ... etc. "
or, quand il tenait de ces discours familiers, et,
pour tout dire, à la papa (il n' y a pas d' autre
mot) à des personnes de haut goût et armées en
guerre sous le voile, telles que la soeur Christine
Briquet ou la soeur Eustoquie De Brégy, qui ne
se croyaient pas des nonnes ordinaires, des filles
de sainte-Ursule ou de sainte-Marie (fi donc ! ),
mais qui étaient de port-royal, c' est-à-dire du lieu
du monde où l' on savait le mieux ce que c' est que
grâce , et où l' on avait là-dessus, de tout
temps, des directions de première main et des
notions de première qualité, il paraissait, tout
archevêque qu' il était, aussi ridicule et aussi mal
avisé que le bonhomme Gorgibus de Molière, ou,
si l' on veut, le bonhomme Chrysale , parlant à
une précieuse, ou encore un homme de bon sens de la
classe moyenne de la restauration se lançant à causer
politique avec une jeune beauté doctrinaire. Il
avait affaire à des esprits infatués tout bas d' une
excellence et d' une aristocratie de dévotion, et qui
se disaient de lui : " le bonhomme, l' archevêque de
cour, il n' y entend rien, il ne comprend pas ! "
il était du reste si réellement bonhomme, qu' après
tous les affronts et les moqueries publiques qu' il
en
 

p79


reçut et les violences auxquelles elles le poussèrent,
il finit par se réconcilier sincèrement avec elles,
ne leur garda point du tout de rancune, et les aima,
dans les derniers temps, de tout son coeur.
L' historien de port-royal, s' il n' a pas de parti pris,
est un peu, je l' avoue, dans la situation de
l' archevêque, il est dans l' embarras ; car, si je ne
veux pas faire tort à M De Péréfixe, je veux
encore moins paraître injuste envers les
religieuses qui eurent un travers, et dont
quelques-unes l' eurent au plus haut degré, mais
qui pratiquaient d' ailleurs toutes les vertus et
avaient l' énergie et l' ardeur de la vie morale
chrétienne. L' archevêque, dès qu' il eut pris
possession de son siége, fut assailli de
sollicitations en faveur de port-royal. Madame De
Longueville lui alla faire visite et lui
transmit, quelques jours après, un mémoire
justificatif, dressé par M Arnauld. Ce mémoire,
en forme d' argumentation, était raide et peu
adroit. Une lettre, qui fut adressée vers le même
temps à M De Péréfixe par M De Sainte-Marthe,
confesseur des religieuses, était bien autrement
faite pour le remuer et pour le persuader. Cette
lettre, en résumé, revenait à peu près à dire :
" ayez pitié de la tendresse de leur conscience,
et n' agissez point en toute rigueur. " -
" je suis prêtre, monseigneur, comme vous, disait
l' humble confesseur,... etc. "
 

p80


de tels accents étaient bien faits pour prendre
l' archevêque par les entrailles et lui donner envie
de tout accorder. à combien peu il tient que les
esprits humains ne soient sages, et pourquoi ne le
sont-ils pas ? Il aurait fallu, pour le bien, que
les pères spirituels de port-royal condescendissent
à cette faiblesse maladive de conscience des
religieuses et la prissent en patience sans les
presser ; ils n' auraient fait en cela que leur
devoir de pasteurs et de médecins des âmes : et,
d' un autre côté, il aurait fallu que ces religieuses,
non contraintes et laissées à elles-mêmes,
écoutassent les bonnes raisons, celles que Bossuet
a résumées dans les dernières paroles d' une lettre
qu' il projetait de leur
 

p81


faire lire et où il leur disait : " laissez donc à
part ces narrés d' intrigues et de cabales, que des
hommes ne cesseront jamais de se reprocher
mutuellement, peut-être de part et d' autre avec
vérité, et du moins presque toujours avec
vraisemblance ; et croyez que parmi ces troubles
et dans ce mélange de choses, la sûreté des
particuliers, c' est de s' attacher aux décrets et à
la conduite publique de la sainte église... et
ceux qui vous diront après cela que vous ne pouvez
sans péché y soumettre humblement votre jugement,...
laissez-les disputer sans fin, et répondez-leur
seulement avec l' apôtre : s' il y a quelqu' un
parmi vous qui veuille être contentieux, nous
n' avons pas une telle coutume, ni la sainte
église de Dieu.
-que si chacun avait ainsi
entendu ses obligations, alors personne n' aurait
eu de tort, et tout se serait bien passé.
Au lieu de cela, on se retrancha des deux côtés aux
dernières limites de son droit et de son
raisonnement, on recourut à toutes ses armes. Il y
avait quelqu' un qui voulait être contentieux ,
et ce quelqu' un, les uns le poussaient à outrance,
les autres le défendaient à en mourir. Ce n' étaient
plus des filles qui résistaient, c' était un
docteur : ce n' étaient plus des religieuses qu' on
frappait, c' était un parti. M De Péréfixe qui,
dans sa sincérité, disait tout, le leur dit un jour.
-" a-t-on jamais demandé la signature à des
religieuses sur ces matières ? " lui objectait l' une
d' elles. -" il est vrai, reprit-il, je vous
l' avoue, c' est une chose extraordinaire ; mais,
comme votre maison a été le centre d' une doctrine
suspecte, il est nécessaire de vous en purger ;
sans cela, on n' aurait jamais pensé à vous en
parler, non plus qu' aux autres religieuses, qui
 

p82


ne pensent qu' à prier Dieu, et qui n' entendent rien
à ces matières : si on les en a occupées, c' est
vous autres qui en êtes cause. " -et aussi, selon
le propre aveu de ces religieuses, qui elles-mêmes,
à force d' écrire, nous disent tout, chaque
religieuse de port-royal se considérait comme
dépositaire, comme responsable envers Jésus-Christ
" du trésor de vérité dont il avait si
particulièrement enrichi ce monastère. " de là chez
elles un principe de résistance égal au motif de
l' attaque.
Le premier acte de M De Péréfixe fut de publier,
le dimanche de la trinité (8 juin 1664), un
mandement dont on parla beaucoup, et dans lequel,
en prescrivant la signature, il établissait entre
le fait et le droit cette différence, qu' on n' était
tenu à l' égard du premier qu' à y croire d' une foi
humaine et ecclésiastique, et non d' une foi divine,
comme on devait l' avoir pour les dogmes. On
comprend très-bien la distinction de l' archevêque,
et même son idée était juste : il voulait
graduer l' importance des points en question ; mais
les termes n' étaient pas heureux. Ce nouveau
système de la foi humaine fit bruit. Nicole,
qui publiait à ce moment ses imaginaires ,
petites lettres en feuilles volantes, à l' imitation
des provinciales , en consacra une (la quatrième,
datée du 19 juin) à l' examen de cette foi
humaine
dont se contentait M De Péréfixe :
" il faut, disait-il, que ce soit une foi humaine
d' une espèce toute nouvelle, puisque c' est une foi
humaine dont le défaut rend hérétique, et ainsi
c' est une foi humaine et divine tout ensemble. " il
trouvait là-dessus quantité de choses plaisantes,
ou qui devaient paraître telles alors depuis le
cloître notre-dame jusqu' à la barrière
saint-Jacques, de ces choses qui faisaient dire au
monde
 

p83


du quartier latin : " ces messieurs ont bien de
l' esprit. " seulement un autre que Nicole, Bayle,
par exemple, en usant du même procédé de
raisonnement et de curiosité libre, aurait pu
pousser les choses plus loin que ne l' eût désiré
Nicole lui-même. Celui-ci paraissait oublier qu' il
faisait partie d' une église où il y avait une
hiérarchie ; il faisait bon marché des supérieurs.
Il employait dans cette discussion un ton leste
et tout à fait laïque, qui égayait la matière plus qu' il
ne convient à des croyants. Dans cette lettre de
Nicole, M De Paris était loué avec ironie et
solennellement tympanisé.
Le lundi 9, lendemain de la publication de
l' ordonnance, dès dix heures et demie du matin,
l' archevêque était rendu à port-royal pour y
procéder à la visite et pour exhorter la
communauté à la signature. Après un discours
général, adressé à toutes, il commença immédiatement
cette visite, ou, comme on disait, le scrutin .
Chaque religieuse, à son tour, venait séparément à
l' interrogatoire qui se faisait par l' archevêque,
accompagné de son grand vicaire, et celui-ci même
se retirait, si on ne se croyait pas toute liberté
de parler devant lui. On a la suite de ces
interrogatoires rédigés par les principales des
religieuses ; elles en faisaient
 

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par écrit une petite relation dès qu' elles étaient
rentrées dans leur cellule, et c' était l' archevêque
qui était jugé par elles et pris sur le fait, bien
plus qu' elles par lui. Elles avaient soif du
martyre, et elles commençaient d' en dresser les
actes incontinent.
On a d' abord la relation de la soeur Marguerite De
Sainte-Gertrude (Du Pré), interrogée le mardi
10. Elle était une des plus vives, et par deux fois
il lui était échappé de dire tout haut en pleine
communauté, quand on y avait fait lecture des
mandements, qu' elle ne signerait jamais le
formulaire. Comme l' archevêque lui en demandait les
raisons, elle se mit en devoir de les lui déduire ;
mais d' impatience, au lieu de l' écouter, il ne
pouvait s' empêcher de l' interrompre à chaque fois,
en lui disant : taisez-vous, écoutez-moi ! ce
qui, raconté assez joliment par elle, fait un jeu
de scène et un vrai dialogue de comédie. à un
certain moment, s' autorisant des personnes de poids
qui revenaient à la soumission, et même des
personnes qui avaient le plus soutenu d' abord
l' autre sentiment, il lui cita l' exemple de M De
Sainte-Beuve, qu' elle connaissait bien, puisque
c' était lui qui l' avait introduite en religion et
qui l' avait faite professe :
" ah ! Monseigneur, ne m' en parlez pas, il me fait
grand' pitié,
dit-elle le plus naturellement du
monde ; c' est ma douleur, et Dieu sait les
prières que je fais continuellement pour lui... etc. "
 

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ainsi, tantôt en révolte et tantôt à genoux, devant
un archevêque, tantôt débonnaire et tantôt
fulminant, elle gardait cependant son sang-froid
mieux que lui. à la fin, elle le quitta sur un
geste de colère qu' il fit brusquement, et sortit
en oubliant de lui demander sa bénédiction :
" ma soeur Angélique De Saint-Jean fut après
moi, dit-elle, et j' attendis qu' elle fût sortie
pour aller demander la bénédiction à monseigneur
l' archevêque,... etc. "
et l' entretien finit de la sorte par une bénédiction,
après qu' ils se sont demandé pardon l' un à l' autre.
 

p86


Avec la soeur Angélique De Saint-Jean l' entretien
fut fort grave et sérieux, avec une grande
modération et civilité dans les paroles, mais
beaucoup de force dans le fond des choses. La soeur
Angélique De Saint-Jean était une âme qui
inspirait le respect, une grande intelligence,
profondément chrétienne, seulement trop imbue de ces
controverses dans lesquelles étaient engagés ses
amis et toute sa maison. Elle ne dissimula point
qu' elle avait lu les écrits qui en traitaient.
" vous ne devriez point du tout vous amuser à tout
cela, lui dit l' archevêque, ni vous arrêter à un
M De Lalane, à un M Girard... etc. "
la question ainsi reportée à ses origines,
l' archevêque,
 

p87


qui raisonnait moins avec suite qu' il ne causait
comme un homme du monde, se mit à parler de ce
que, disait-il, il savait d' original sur cela,
et de l' arrestation de M De Saint-Cyran, et du
dessein qu' il aurait eu véritablement de faire une
secte :
" feu m le cardinal De Richelieu était pour lors
à Compiègne ; ... etc. "
l' archevêque ajouta encore quelques mots à l' appui
de cette imputation. Il se trouvait sans le savoir
devant une âme tout intègre, toute sérieuse,
pénétrée dès l' enfance de respect et de vénération
pour l' homme dont il parlait par ouï-dire si
délibérément ; et il ne soupçonnait pas l' impression
pénible, douloureuse, qu' il faisait sur cette
nature fermement morale et austèrement passionnée,
qui ne reconnaissait d' autre loi que la fidélité
chrétienne. Je voudrais trouver des termes mieux
appropriés encore et plus dignes ; car ici, en
présence de la soeur Angélique De Saint-Jean,
on peut la blâmer, mais toute raillerie expire :
" je ne me souviens point, dit-elle, de la réponse
que je fis, et il me semble
 

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que je ne dis rien pour justifier M De Saint-Cyran,
dont j' ai eu bien du scrupule... etc. "
il y a le petit côté à tout ceci, il y a le côté
sérieux et respectable. Nous nous retrouvons en
présence de ce dernier. La mère Angélique a
confiance et elle croit : elle souffre pour ce
qu' elle croit, elle s' offense pour ce qu' elle aime.
Il faut passer et s' incliner.
Avec la soeur Christine Briquet, qui fut
interrogée le 13 juin, l' entretien prit un tour tout
différent. Cette petite personne, qui devint une
des plus respectables religieuses de port-royal,
alors âgée de vingt-deux ou vingt-trois ans au
plus, et qu' on ne pouvait s' empêcher d' appeler
la petite Briquet , était l' une des plus rares
élèves de ce monastère. Nièce de Mm Bignon par
sa mère, fille de l' avocat général Briquet mort
jeune, elle avait été mise à port-royal dès l' âge
de trois ans. Avant d' être en âge de se consacrer
à Dieu par des voeux solennels, elle s' était liée
par un voeu secret le jour de la présentation de
la vierge. Ses parents avaient tout fait, dès qu' ils
l' avaient su, pour s' opposer à un tel dessein. On
exigea d' elle qu' elle sortît au moins quelque temps
du monastère, qu' elle retournât dans sa famille,
pour faire voir que c' était librement qu' elle
se décidait ; et, comme dit la relation, " elle fut
quatre mois dans le siècle. " elle avait seize ans.
Elle demeura chez son oncle M Bignon l' avocat
général, l' un des
 

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plus anciens élèves des petites écoles ; elle y vit
le premier président De Lamoignon qui s' attaqua
à sa conscience et voulut lui donner scrupule sur
la doctrine des personnes qui la dirigeaient. " je
ne sais, écrivait à ce sujet M Singlin à
Mademoiselle Briquet, s' il n' y a point quelque
intérêt caché qui lui ait fait parler de la sorte ;
mais m votre oncle a eu raison de trouver à redire
à la liberté qu' il a prise de vous parler ainsi,
n' étant nullement à lui à vous faire des scrupules
de conscience pour le choix que vous avez fait
de ce monastère, et encore moins de vous parler
d' hérésie... et qui a constitué ce monsieur notre
juge, pour nous condamner de la sorte ? Vous lui
avez bien répondu ; mais à l' avenir ne l' écoutez
point, lui disant que vous avez votre confesseur
qui doit répondre de votre conscience. " la soeur
Briquet (car elle l' était déjà par son voeu) ne
voulait pas être seulement religieuse, elle
désirait être soeur converse, c' est-à-dire l' une
des servantes du couvent ; dans une personne de
si vif esprit, c' était un excès et un raffinement
de zèle, qui lui faisait dire par M Singlin :
" je doute que ce fût pour vous un état
d' humiliation ; cela vous signalerait... il y a
souvent plus d' humilité à ne pas paraître si
humble. " après sa courte épreuve mondaine elle
rentra à port-royal, y fut guérie peu après, et
miraculeusement à ce qu' elle crut, d' une loupe ou
enflure au genou qu' elle avait depuis trois mois ;
ayant fait profession en 1660, elle se signala par
sa ferveur, sa docilité, choisissant toujours la
dernière place, préférant les moindres emplois.
Quand elle se trouvait en présence de quelqu' un du
dehors, elle n' avait que des paroles de
reconnaissance pour la maison, comme si
 

p90


elle y avait été reçue par pure charité et n' y
avait point apporté de grands biens. Voilà des
vertus ; sur un point pourtant, le faible de la
nature se retrouvait. " si son humilité était grande,
a-t-on dit, rien n' était au-dessus de son amour
pour la vérité ; elle l' aimait comme un trésor
précieux. " or cette vérité, c' était de ne pas
céder sur la signature, de ne pas acquiescer à la
condamnation de Jansénius. Elle était donc
très-humble, hors sur ce point où l' amour-propre
de l' esprit se métamorphosait en amour de la vérité et
redevenait intraitable. M De Péréfixe ne s' en
aperçut que trop ; mais, au premier entretien, il
fut séduit par cette intéressante petite personne
qui prétextait d' ignorance sur ces matières et en
causait si pertinemment. " je vois bien, ma chère
fille, lui disait l' archevêque, que vous avez de
l' esprit, et que vous êtes capable de raison : c' est
pourquoi je vous veux un peu entretenir. Quand on
trouve des personnes qui raisonnent, il y a plaisir
de leur parler ; mais en vérité j' en ai vu de qui
je pouvais à peine tirer une parole raisonnable. "
l' archevêque se trouve ainsi induit à raisonner
théologie avec cette jeune religieuse de vingt-trois
ans, à lui donner toutes les explications et à
écouter ses réponses. Ce n' est pas qu' à de certains
moments il ne soit près de s' emporter encore en la
voyant si obstinée dans ses raisons ; mais bientôt
elle le ramène, elle l' apaise, et il se remet à
l' écouter, suspendu à ce babil théologique qu' il
est étonné de rencontrer si facile et si aiguisé
dans un si jeune âge. " tout ce que j' ai dit
jusqu' ici peut paraître trop libre, dit-elle elle-même
dans le récit de son interrogatoire, mais je l' ai
fait voyant qu' il s' en divertissait et qu' il
semblait que plus j' en disais,
 

p91


et mieux il le recevait. " cette qualité de nièce de
M Bignon ne nuit pas non plus à ce qu' il l' écoute
plus volontiers. Il lui parle familièrement,
bonnement ; c' est à elle qu' il explique comment il
voudrait voir de bonnes religieuses, de simples
filles venant le consulter et s' en remettant
béatement à lui dans leurs doutes ; il s' adressait
bien ! Il emploie, pour la convaincre du tort de
ces messieurs, les formes les plus gaies et même
les plus burlesques, dont elle s' empare en les
racontant ; et elle n' a garde, la malicieuse enfant
des provinciales , d' omettre le jeu de scène,
le bonnet carré qu' il ôte et remet de temps en temps
avec force gestes :
" vous savez bien, monseigneur, lui dit-elle, qu' ils
(ces messieurs) ont déclaré qu' ils condamnaient les
cinq propositions, en quelque lieu qu' elles
soient... etc. "
M De Péréfixe lui exprimait d' ailleurs assez
naïvement l' état où elles étaient, elles les
religieuses de port-royal, quand elles allaient
porter, comme on disait, leurs raisons et leurs
scrupules au pied du crucifix :
 

p92


" oui, et à quoi servent toutes vos prières ? Vous
portez devant Dieu un esprit de préoccupation et
d' opiniâtreté : quel moyen que Dieu vous
écoute ? ... etc. "
cet entretien du 13 juin avec la soeur Briquet se
prolongea au delà des bornes ordinaires d' un
interrogatoire ; M De Péréfixe s' y oublia. Je me
rappelle que lorsque j' avais l' honneur de causer
avec M Royer-Collard de ces caractères et
personnages de port-royal, dès qu' il lui arrivait de
prononcer le nom de la soeur Briquet : " et la
soeur Christine Briquet, monsieur ! ... " il
éclatait de rire, de ce rire mordant et bruyant qui
lui était naturel. Elle faisait sa joie et sa
jubilation, chaque fois qu' il y resongeait. Ce
raisonnement obstiné et subtil, ce ton vif, railleur
et presque leste au milieu d' une austérité si tendre
et d' une ardeur au fond si sérieuse, il y avait là
en effet de quoi intéresser et donner le plaisir
de la surprise dès qu' on y entrait. Elle produisit
un peu le même effet sur M De Péréfixe, en
attendant qu' elle le désolât par la durée de sa
révolte et la fécondité de ses stratagèmes. Dans la
relation qu' elle a écrite de son interrogatoire,
il est évident qu' elle-même s' enivre et se grise
légèrement de sa parole ; elle a sa fumée de
jeunesse. Nous la verrons une des plus actives
dans ce siége que va soutenir port-royal, et, avec la
mère Angélique De Saint-Jean, la plus
vaillante à résister au choc. La soeur Christine
Briquet peut être considérée comme la plus
parfaite élève de la mère Angélique De
Saint-Jean. On entrevoit que quelques-unes des
religieuses, plus fidèles à l' esprit du premier
et ancien port-royal, estimaient
 

p93


qu' elle était trop disposée à écrire, à se
répandre, et à propos d' une prière ou
effusion de coeur qu' elle composa quelque temps
après et dont il circula des copies, la prieure
du monastère des champs (la mère Du Fargis),
à qui on demandait ce qu' elle en pensait, répondit
" qu' elle se croyait obligée de dire qu' elle
aimerait mieux que ses soeurs se contentassent de
répandre leurs coeurs devant Dieu que de les
répandre avec tant d' effusion devant les hommes. "
avec les années et un régime de mortification
continue, cet excès de séve chez la soeur Christine
Briquet se tempérera et tournera tout au profit de
la vie du coeur.
M De Péréfixe termina et conclut sa visite le
samedi 14 juin ; toute la communauté étant
rassemblée au chapitre, il fit apporter un réchaud
allumé et brûla les papiers qu' il avait écrits
durant le scrutin, afin de donner à toutes la
sécurité du secret. Mais tandis qu' il brûlait par
discrétion les interrogatoires des religieuses,
celles-ci, qui les avaient rédigés de leur côté, en
faisaient collection dans leurs archives. Il
adressa alors à la communauté un long discours où,
à côté des trivialités dont il ne savait se passer,
il y avait des observations fort justes :
" vous préférez, disait-il, les sentiments
particuliers d' une petite poignée de gens à ceux
du pape et de votre archevêque... etc. "
 

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mais il manquait à tout cela le ton, le tact, la
mesure, ce qui fait l' autorité et mène à la
persuasion. Il outrait les esprits qu' il n' eût
point gagnés, même en se les conciliant. Il froissait
sans mauvaise intention les parties généreuses ou
délicates des âmes.
L' archevêque, en finissant, déclara qu' il leur
laissait trois semaines pour faire leurs
réflexions, et qu' il leur donnait pour confesseur
et pour conseil M Chamillard, docteur de
sorbonne. Après quoi, au moment de sortir, se
ravisant sur une parole de l' abbesse, il se remit
dans son fauteuil et permit qu' une conversation se
tînt devant lui et avec lui ainsi qu' avec ses
grands vicaires. Chaque soeur qui voulait parler,
le fit. Cette conversation confuse, et qui dura plus
de trois heures, ne fut point à son avantage. Dans
cette lutte de la raison et de la conscience
opiniâtrées sur un point contre le principe
d' autorité, ce principe gagnait peu à être
personnifié en lui et à se produire de près sous
des formes si contraires à la discrétion et à la
gravité dont ne se départaient jamais ces messieurs.
L' archevêque sorti, on se prépara pour l' assaut. Les
amis du dehors écrivaient à l' envi des lettres
d' encouragement et de réconfort. M D' Andilly,
qui avait été précédemment pour qu' on cédât, ne s' en
souvenait plus maintenant que la gloire était en
jeu, et il redevenait un pur Arnauld. Il écrivait
à sa fille la soeur Angélique De Saint-Jean
une lettre dans laquelle il comparait tout le
monastère à une famille des premiers chrétiens :
" en vérité, vous êtes trop heureuses, et je
m' estimerais trop heureux de participer à vos
souffrances, pour pouvoir espérer de participer
à vos couronnes ! ... etc. "
 

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il parlait ainsi comme Abraham immolant son
Isaac.
M Chamillard commença ses fonctions de
confesseur, mais sans succès. On a une de ces
confessions, et non par lui, il n' aurait pas à ce
point trahi son devoir, mais par celle même qui se
confessait, et qui ne crut point apparemment
manquer au sien, en soulevant un coin du voile du
sacrement. C' est encore la soeur Christine Briquet
qui a cette hardiesse. Elle mit par écrit toute
la fin de la confession et ce qui suivit, sous le
titre de conférence. Elle y pose nettement la
question de la raison en face de l' autorité ; elle
plaide contre M Chamillard pour le bon sens
individuel, qui ne cède et ne se soumet que
lorsqu' il est convaincu :
" mais, lui dit M Chamillard, si, après qu' on vous
a donné de bonnes raisons, vous n' étiez pas
convaincue, ne vous soumettriez-vous pas ? ... etc. "
si elle n' a pas de peine à croire ce qu' on lui
commande dans cet ordre des choses divines ,
c' est (elle le dit expressément) parce que Dieu
lui a fait la grâce
 

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de lui donner la foi : " mais pour les hommes qui
n' ont point de grâce à me donner, ils ont coutume
de me payer de raisons. " autrement elle ne se tient
point pour convaincue.
M Chamillard n' est que dans le vrai en lui
faisant remarquer qu' elle est ici sur la pente la
plus rapide du calvinisme : Dieu donne la grâce
comme il lui plaît, et l' on se soumet à l' esprit :
pour tout le reste on veut des raisons. Ce n' est plus
là l' église catholique, c' est l' école de
Jésus-Christ dans une simplicité qui est la
réforme.
" je vis bien que je m' étais trop avancée,
ajoute en finissant la soeur Christine Briquet,
qui ne se rendait compte de son audace qu' à
demi... etc. "
M Chamillard, nommé confesseur, essayait de
s' attribuer les droits de la supériorité, ceux dont
M Singlin avait été investi. Il eut envie de
voir toutes les soeurs en particulier, les grilles
ouvertes et le voile levé. On éluda ses
prétentions et on prit un moyen parti : " on ne
crut pas devoir contester pour lui refuser d' ouvrir
la grille, mais on refusa absolument de lever les
voiles. Ainsi chacune y fut avec son grand
voile baissé, et il parla à toutes, mais il ne
gagna rien sur pas une. "
il amena plusieurs fois avec lui, comme un
auxiliaire qui lui était donné par l' archevêque,
le père esprit de
 

p97


l' oratoire, lequel en cette circonstance, disaient
les jansénistes, fit peu d' honneur à son nom. Ce
père esprit, frère aîné de l' académicien, " petit
homme, et qui a de l' esprit comme un lutin, " disait
Tallemant, était alors vieux, sourd, et il
embarrassa plus d' une fois M Chamillard et le
mit sur les épines en donnant d' autres raisons que
les siennes et en développant à tue-tête une autre
théorie sur la foi humaine. Tous deux s' accordaient
à proposer aux religieuses une voie
d' accommodement, un mode de signature qui eût levé
les difficultés et conjuré le péril. Mais ils ne
réussirent, et surtout le père esprit, qu' à donner,
à leurs dépens, une comédie à ces pieuses filles,
moins pieuses en cela qu' on ne voudrait,
puisqu' elles tournent en ridicule, dans leur
relation, un honnête homme qui se mettait en
quatre pour les tirer d' affaire.
Voulant couper court à ces pourparlers, les
religieuses, de leur côté, donnèrent une
signature, mais qui n' était pas la bonne et celle
qu' on leur demandait ; elles la firent remettre à
l' archevêque par les mains du peintre Champagne,
leur ami. Le peintre et l' archevêque s' attendrirent
presque à en pleurer. Tout était en mouvement
pendant ces semaines autour de port-royal. Madame
De Sablé, Madame De Liancourt, Mademoiselle
De Vertus, Madame De Longueville multipliaient
les questions, les avis ; on s' agitait, autant
qu' on peut l' imaginer de quelques-unes de ces
personnes dont l' activité, de tout temps extrême,
n' avait fait que changer de sphère. Cependant les
religieuses recouraient aux derniers grands moyens.
Une maladie de l' archevêque, une fièvre
double-tierce étant venue retarder l' exécution de
ses desseins, elles dressèrent une requête ou
prière à saint Laurent , qui
 

p98


éclaire les aveugles ; et par aveugles, elles
entendaient, non l' archevêque, comme on le croirait,
mais elles-mêmes. Elles avaient déjà adressé une
semblable requête à sainte Marie-Madeleine ,
et une autre aux apôtres saint Pierre et saint
Paul
. On mettait ces requêtes sous la nappe
de l' autel, pendant la messe, le jour de la fête
des susdits saints. Elles adressèrent successivement
des requêtes du même genre à Jésus-Christ,
couronné d' épines, à la sainte vierge, à saint
Bernard
, leur père spirituel, et on eut soin que
celle-ci fût portée à Clairvaux sur son tombeau.
Enfin, le mardi 13 août, la communauté commença une
neuvaine à la sainte-épine pour demander à Dieu la
santé de m l' archevêque. Voilà bien des
contradictions et des incohérences pour des
personnes qui tiennent à être dans le vrai de leur
raison ; mais port-royal est cela, il s' arrête à
mi-chemin en toutes choses : il veut de la raison, et
il ne croit qu' à la grâce ; il résiste à son
archevêque et s' en moque, et au même moment, si cet
archevêque a la fièvre, il adresse prière à un
saint d' intercéder près de Dieu pour le guérir.
J' en viens aux scènes du 21 et du 26 août. Ce n' est
pas l' histoire de port-royal que j' écris, et je ne
prétends pas dispenser de lire les anciennes
histoires du monastère, qui ne se referont pas.
C' est le portrait de port-royal que je fais, c' est
son esprit que j' essaye de ressaisir en le marquant
dans les circonstances ou dans les personnages les
plus notables. Le jeudi donc, 21 août, dernier
jour de la neuvaine qu' on faisait pour le
rétablissement de sa santé, l' archevêque " vint
lui-même, dit la relation, nous en apprendre des
nouvelles. " il arriva à port-royal vers midi et
demi, et après une courte station à l' église, il
assembla la communauté et
 

p99


lui tint un discours, dans lequel il déclara que les
délais étaient expirés, que tous les doutes avaient
été ou dû être résolus ; qu' il n' avait plus qu' à
commander, sous peine de désobéissance, de souscrire
son mandement avec le formulaire qui y était
joint ; qu' il allait interroger toutes les
religieuses une à une pour leur demander leur
résolution, et qu' il aviserait ensuite à prendre les
mesures que Dieu et sa conscience lui suggéreraient.
Il procéda immédiatement à l' interrogatoire, qui
fut bref pour chacune. Pendant ce défilé rapide, la
communauté était restée assemblée près de là, dans
la chambre de la mère Agnès. On priait Dieu, on
se demandait avec anxiété ce qu' allait faire
l' archevêque ; on interrogeait les sorts, comme on
faisait autrefois les sorts homériques ou les sorts
virgiliens, ce qui ne manque presque jamais de
fournir une réponse à des imaginations aux aguets.
" dans cet effroi et cette attente, dit la
relation,... etc. "
lorsqu' il eut fini cette revue des religieuses une
à une, et qu' il les eut toutes trouvées unanimes à
résister, l' archevêque, qui n' était que depuis deux
jours hors de fièvre, n' y tint pas, et ayant fait
rappeler la communauté qu' il avait congédiée
d' abord, il dit d' un ton pénétré et avec une
solennité terrible :
" si jamais homme du monde a eu sujet d' avoir le
coeur outré de douleur, je puis dire que c' est
moi,... etc. "
 

p100


aussitôt ces paroles prononcées, il tourna le dos et
sortit, laissant le parloir où étaient les soeurs
assemblées, dans une inexprimable agitation et
dans une explosion de larmes, de cris,
d' interjections de toutes sortes.
Ayant vu, en descendant, qu' il y avait dans la cour
du monastère plusieurs personnes qui l' attendaient,
et particulièrement la princesse De Guemené, M
De Péréfixe, qui ne se souciait pas de les
rencontrer, s' arrêta dans une chambre au-dessous
du parloir, puis remonta dans le parloir même, où
la plupart des soeurs se trouvaient encore ; et
c' est à ce moment qu' il se laissa aller à des
emportements regrettables pour son caractère et
pour son autorité. Au milieu de divers propos qui
s' entre-croisaient et des questions qui lui étaient
faites, la mère De Ligny, abbesse, lui ayant
voulu parler, il l' interrompit d' impatience, en lui
disant :
" taisez-vous, vous n' êtes qu' une petite opiniâtre
et une superbe, qui n' avez point d' esprit, et vous
vous mêlez de juger de choses à quoi vous
n' entendez rien ; ... etc. "
les pages et laquais qui étaient remontés pour
 

p101


donner à l' archevêque son manteau purent entendre
de la porte ces étranges paroles proférées dans un
transport de colère.
Quant à l' abbesse ainsi apostrophée, " on peut
rendre ce témoignage à sa vertu, a écrit l' une des
plus dignes assistantes, qu' elle ne parut jamais
plus calme que pendant ce tonnerre, et que son
visage fut moins altéré des injures qu' il ne l' aurait
été de quelque louange, qui au moins l' aurait fait
rougir ; elle ne changea pas seulement de couleur. "
l' archevêque, quelques jours après, quand on lui
représenta ces mêmes paroles imprimées (car les
religieuses de port-royal écrivaient tout, et les
messieurs imprimaient tout), ne pouvait se décider
à les reconnaître comme siennes et demandait à
chacun s' il les avait dites en effet : " on me fait
dire aussi de belles choses ; on écrit, je ne sais
pas qui, que j' ai appelé votre abbesse d' un nom que
je ne sais seulement pas, et que les honnêtes gens
n' entendent point, que je l' ai appelée mijaurée ;
mijaurée
! Où l' aurais-je pris ? " le fait est
que ce n' était pas mijaurée , c' était bien
pimbêche qui lui était échappé tout
naturellement.
Une des soeurs s' étant écriée que dans le ciel il y
avait un autre juge qui leur rendrait plus de
justice, il répondit, sortant de plus en plus du
ton d' évêque et de chrétien : " oui, oui, quand nous
y serons, nous verrons comment les choses iront ! "
c' est alors pourtant qu' il trouva cet autre mot plus
heureux, souvent répété depuis avec variante par
lui-même, et qui est resté pour qualifier l' esprit
des religieuses de port-royal en cette rencontre :
" elles sont pures comme des anges, et orgueilleuses
comme des
 

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démons. " il le leur dit à elles, et il le redit
l' instant d' après à Madame De Guemené qui alla
au-devant de lui à sa sortie et dont il ne put
éviter la rencontre.
Il était à peine en carrosse que la communauté
s' assemblant en chapitre rédigeait une
protestation en règle, et destinée à être lue,
contre la défense qu' il venait de leur faire des
sacrements, défense purement verbale, faite sans
aucun des caractères d' une sentence juridique, sans
aucune des formalités d' usage, et avec tous les
signes d' une passion visible :
" que Dieu soit juge entre lui et nous, y
disaient-elles,... etc. "
être exclu de la communion et retranché de la sainte
table ! Qu' on veuille se figurer quelle dure
privation c' était, quelle humiliation navrante
pour des religieuses aussi ferventes et aussi
perpétuellement vouées à ce mystère du corps et du
sang de Jésus-Christ :
" voilà donc, écrivait deux jours après cette
interdiction la soeur Angélique De Saint-Jean,
dans la bouche de laquelle les choses ont toujours
toute leur acception morale,... etc. "
 

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l' archevêque avait promis qu' on aurait bientôt de
ses nouvelles, et il tint parole. Homme faible, une
fois lancé et piqué au jeu, il n' en voulait point
démordre. Il passa la matinée du 25 août, jour de
la Saint-Louis, à aller de couvent en couvent et
à s' assurer des places pour loger les plus
récalcitrantes. Port-royal, toujours bien servi par
ses amis du dehors, fut averti à l' instant de ces
mouvements de l' archevêque et de ce que cela
présageait. M D' Andilly était venu au parloir
dès le matin du 26, et la mère Agnès sa soeur y
étant descendue pour lui faire ses adieux, ils
récitèrent ensemble le verset du psaume (cxvii) :
" haec est dies quam fecit dominus ; c' est ici
le jour qu' a fait le seigneur : réjouissons-nous,
et soyons pleins d' allégresse. " tous les instants,
tous les événements de ces âmes étaient marqués
et comme illuminés par des allusions, des
réverbérations de l' écriture. Le sens mystique
était pour elles à chaque pas dans la vie.
Ajoutez que ce jour était la fête de saint Bernard
leur patron. Une fois dans cette voie, tout
s' appelle, tout concorde pour donner aux objets une
signification double : toutes les mailles du
réseau idéal se rejoignent, se resserrent, et la
simplicité de la vue naturelle est anéantie.
Sur les deux heures de l' après-midi, l' archevêque
arriva avec sept ou huit carrosses, accompagné de
son grand vicaire, de l' official, de ses aumôniers,
douze ecclésiastiques en tout, plus le lieutenant
civil, le prévôt de l' île, le chevalier du guet,
et quatre commissaires avec leurs robes. Il y avait
une escorte de vingt exempts avec leurs bâtons et
d' archers de différentes casaques, au nombre de
deux cents, qu' on vit bientôt des fenêtres
 

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du couvent se ranger en haie dans la cour, le
mousquet sur l' épaule comme dans un camp. L' idée de
Caïphe, de ponce Pilate, du prétoire, toutes les
scènes familières de la passion se réalisèrent
aussitôt aux yeux de ces pieuses filles, et elles
ne se possédaient plus. L' une d' elles, dans son
transport, disait à la mère Agnès : " ah ! Ma mère,
que cela est beau ! Notre humiliation est à son
comble ; l' admirable chose ! Pour moi, cela me
fortifie plus que tout ce qu' on me pourrait dire. "
l' archevêque était en rochet et en camail ; on
portait devant lui la croix. Tout se passait en
grande pompe et cérémonie.
à la descente du carrosse, M D' Andilly, qui fut
en toute cette journée comme le maître des
cérémonies du côté du cloître et le chevalier
d' honneur de ces saintes filles, se jeta à ses
pieds en lui disant qu' il était bien malheureux
d' avoir vécu soixante-quinze ans pour voir ce qu' il
allait voir. L' archevêque le releva, l' entretint
quelques instants et passa outre. Il était touché
et ne le voulait point paraître. Il cachait son
émotion de bonhomme dans son grief de haut
dignitaire. Son rôle plus naturel était de pleurer
et de tempêter à la fois.
La communauté étant assemblée au chapitre,
l' archevêque accompagné de ses douze ecclésiastiques,
après un discours de condoléance sur la rigueur
à laquelle on l' obligeait, déclara qu' il venait
exécuter son dessein et ôter douze religieuses
dont il dit les noms : à savoir la mère De Ligny
pour lors abbesse, la mère Agnès doyenne et
directrice honoraire du couvent, trois de ses
nièces, filles de M D' Andilly, parmi lesquelles
la soeur Angélique De Saint-Jean, la première
du cloître
 

p105


pour le mérite, la vigueur d' âme et le caractère.
J' omets les autres dont la plupart étaient assez
insignifiantes et qui n' étaient pas des mieux
choisies dans le but de l' archevêque : il voulait
frapper toutes les principales têtes du couvent,
et il en oubliait des plus dangereuses, telles que
les soeurs Christine Briquet et Eustoquie De
Bregy, qu' il fut obligé d' enlever plus tard. Il
y eut même une erreur de nom sur les douze, et l' on
en mit une à peu près au hasard (tout comme on
aurait fait au tribunal révolutionnaire) et
uniquement pour compléter le nombre qu' il avait
indiqué : " car quand j' ai dit une chose, il faut
qu' elle soit, disait-il en écrivant sa liste, et
je n' en aurai pas le démenti. "
cependant, à peine avait-il achevé de déclarer les
douze noms de celles qu' il allait envoyer dans
d' autres maisons, que la mère abbesse lui dit avec
ce calme dont elle ne se départit jamais dans tout
cet orage : " monseigneur, nous nous croyons
obligées en conscience d' appeler de cette
violence, et de protester , comme nous
protestons présentement, de nullité, de tout
ce que l' on nous fait et qu' on nous pourra faire. "
la communauté se joignit à elle en disant tout d' une
voix : " nous en appelons, monseigneur, nous
protestons, nous protestons
. " à quoi il
répondit, entre autres vivacités de sa façon :
" je m' en moque ! "
il conduisit lui-même à la porte intérieure du
cloître les douze prisonnières, ainsi qu' elles
s' appelaient déjà ; et comme l' une d' elles tardait
et se faisait attendre, il demanda " si elle
voulait qu' on la prît par les pieds et par la
tête. " il n' était pas de force à conduire de
sang-froid de telles exécutions. La mère
Angélique De Saint-Jean seule lui imposa
jusqu' au bout. Comme dans son
 

p106


agitation il passait et repassait sans la voir
devant la porte de sortie et en prenait une autre,
elle lui indiqua le chemin, et lui demanda de plus
s' il ne lui plairait pas de donner par écrit
l' ordre de sortir du couvent, une religieuse ne
devant point franchir la clôture sans en être
munie. Il l' en dispensa, tout en approuvant la
manière ferme et pourtant respectueuse dont elle
lui avait représenté ce qui était la règle.
M D' Andilly se trouva à la sortie des
religieuses, comme il s' était trouvé à l' entrée de
l' archevêque. Ce furent de sa part de nouvelles
scènes. Il reçut et conduisit successivement au
carrosse sa soeur, la vénérable mère Agnès, qui,
infirme, pouvait à peine y monter, puis ses trois
propres filles. à celles-ci il donna tour à tour
sa bénédiction, et les faisant entrer dans
l' église, il les conduisit chacune par la main sur
les marches du balustre comme pour les offrir à
Dieu une seconde fois. Il donna la main également
à toutes les mères et soeurs jusqu' à ce qu' elles
fussent en carrosse, remplissant ainsi son devoir
d' ami, de patron extérieur, de vieillard courtois
et pieux, et qui ne haïssait pas le dramatique.
 

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L' archevêque resta dans le couvent et voulut en
visiter le jardin, la clôture ; ce qu' il fit,
accompagné du lieutenant civil, du prévôt de l' île,
du chevalier du guet, et de quelques personnes de
leur suite : ils n' étaient pas moins de quinze. On
n' y trouva qu' un jardinier, un gentilhomme anglais
catholique, M Jenkins, disciple de M Le
Maître, et qui, dès sa jeunesse, l' étant venu
consulter pour un procès, avait été converti par
lui à l' esprit des anciens ermites. Il s' était voué,
dans cet humble travail des mains, au service des
religieuses, et on ne le connaissait que sous le
nom de M François . Averti de ce qu' il était,
l' archevêque lui donna ordre de sortir à l' instant
même, ajoutant d' un ton mondain " qu' il était plus
propre à porter l' épée qu' à bêcher la terre. " M
Jenkins, restant dans son rôle de jardinier,
lui répondit avec cette douce ironie qu' ont parfois
les saints, " qu' il y avait vingt ans qu' il était
là, et qu' il n' avait jamais reçu d' argent, parce
qu' il avait cru y finir ses jours, mais que,
puisqu' il le chassait, il demandait récompense. "
l' archevêque, pour qui le trait était trop fin,
ne sut que lui répéter " qu' il était de taille
à aller servir le roi dans ses armées. " chassé de
la sorte, le doux ermite se retira à Liancourt
chez le duc de ce nom, jusqu' à ce qu' il pût revenir
plus tard travailler et mourir à port-royal des
champs. Il ne mourut qu' en 1690, âgé de près de
soixante-douze ans, dont il avait passé quarante
au service des religieuses.
 

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Une épitaphe latine de M Dodart nous a rendu avec
une exquise élégance cette figure douce, fine,
uniforme, ce personnage inconnu, " toujours au
travail en plein air, toujours en silence, toujours
solitaire devant Dieu, qu' il aspirait par de
fréquentes prières ; jamais oisif, sinon au
service divin, jamais empressé que pour s' y rendre
des premiers, doux à tous, riant et serein,
familier avec Dieu seul . " il y avait dans ce
gentilhomme jardinier et sa vocation si particulière
tout un ordre de pensées, d' affections innocentes et
vives, tout un monde intérieur et caché, auquel
M De Péréfixe n' entendait rien.
Le prélat ne fit pas mystère de ce qu' il avait
craint, et expliqua pourquoi il avait introduit
ainsi des laïques et des gens d' épée dans la
clôture. On lui avait rapporté qu' il y avait là
deux mille personnes cachées pour défendre et
sauver les religieuses : avait-il cru un moment à
la réalité de cette armée invisible de jansénistes ?
Quand on lui parlait de ces nombreux archers qu' il
avait amenés avec lui et fait ranger dans la cour,
il répondait plus sensément : " je le crois bien,
quand on a quelque chose à faire, on veut s' assurer.
Il se fût assemblé cinq mille personnes par
curiosité, et en effet il en vint bien autant...
quand on entreprend une chose, il ne se faut pas
mettre au hasard de n' en pas venir à bout. " s' il
n' y avait pas eu de force armée, le peuple du
faubourg, affectionné à ces religieuses charitables,
et provoqué par les démonstrations pathétiques
de M D' Andilly, aurait bien pu avoir une
velléité d' émotion.
Le carrosse qui amenait les filles de sainte-Marie,
que l' archevêque devait préposer au gouvernement du
 

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monastère, n' arriva qu' à cinq heures. Ces nouvelles
religieuses purent apprendre, même avant d' entrer,
que leur tâche ne serait pas facile. Une demoiselle
qu' on ne nomme pas, mais qui avait été présente,
comme M D' Andilly, à l' enlèvement, les attendait
exprès au seuil, et s' avança pour dire à la mère
Eugénie : " que pensez-vous venir faire en cette
maison, si ce n' est y apprendre à vous réformer ?
Si vous prétendez y faire autre chose, sachez, ma
mère, que vous n' y sauriez apporter que du
désordre : celles qui en étaient la lumière en sont
sorties, et les ténèbres y entreront avec vous. "
la mère Louise-Eugénie De Fontaine, à laquelle
l' archevêque avait recours pour essayer de mater le
couvent rebelle, était toutefois une personne de
mérite, très-renommée dans les cent cinquante
communautés de la visitation dont elle était
regardée comme l' oracle, une autre Madame De
Chantal ; elle avait reçu les éloges suprêmes de
celle-ci un peu avant sa mort ; elle possédait
admirablement son saint François De Sales, et
l' appelait " le cinquième évangéliste de son ordre. "
née de parents calvinistes, et d' abord élevée dans
cette communion, elle s' était de bonne heure
réconciliée à l' église catholique et à son autorité,
et elle penchait tout entière du côté de cette
autorité, comme il arrive d' ordinaire aux convertis.
D' une obéissance absolue envers ses chefs, elle
avait elle-même des qualités de commandement, et
elle les avait déployées plus d' une fois avec succès
dans des commissions importantes qu' on lui avait
confiées ; quand il y avait quelque chose à
réformer dans des monastères, c' était elle que
l' autorité ecclésiastique envoyait volontiers pour
y porter
 

p110


remède. Mais, en arrivant à port-royal, elle se
trouva en présence de difficultés toutes
spirituelles et d' une nature presque invincible.
à peine la porte des sacrements (la porte intérieure
du cloître), qui s' était ouverte pour laisser
sortir les douze victimes, se rouvrait-elle pour
l' entrée de la mère Eugénie et des cinq filles qui
l' accompagnaient, et elles n' étaient encore qu' au
seuil, que toute la communauté les salua du dedans
par une seule clameur : " nous en appelons, nous
protestons. " puis, un peu après, la communauté étant
de nouveau réunie en chapitre, et rangée sur les
siéges d' en haut, l' archevêque entra avec la mère
Eugénie et ses filles, qui avaient leur voile
baissé ; il fit un discours pour leur installation,
et où il s' étendait fort sur les louanges de cette
supérieure : durant tout ce discours, et dès que
son nom eut été prononcé, la mère Eugénie se tint
prosternée, la tête contre terre, sans vouloir se
relever, quelques signes qu' on lui en fît ; et
" les cinq autres religieuses furent aussi toujours
à genoux, les mains jointes, et leur voile baissé,
avec un geste bien composé, comme c' est l' ordinaire
de leur institut. " cette attitude humiliée
devant un supérieur, qui, après tout, n' était qu' un
homme, choquait l' esprit plus libre des filles de
port-royal.
Ce qui les choquait bien plus et leur allait droit
au coeur, c' était la comparaison que l' archevêque
avait osé faire de ces nouvelles venues, qu' elles
regardaient comme des intruses, avec leurs
véritables mères qu' on leur avait enlevées :
" je vous assure, mes chères filles, avait-il dit en
terminant, que vous serez très-satisfaites
d' elle... etc. "
 

p111


ces paroles avaient excité un redoublement de larmes
et de clameurs. L' archevêque, qui ne pouvait se
déshabituer de croire qu' il avait affaire à des
nonnes ordinaires, ne cessait, après cela, de leur
dire, en prenant toutes celles qui étaient à sa
portée, par la tête, et en les rapprochant de force
du visage de la mère Eugénie : " allons, faites cela
pour l' amour de moi, baisez la bonne mère. " il
s' attaqua un moment à la soeur Christine Briquet,
lui mit la main sur l' épaule ; mais la petite
personne ne répondait à ces avances gracieuses
qu' en protestant coup sur coup et en appelant :
" vous savez fort bien, monseigneur, lui disait-elle,
que la première commission que vous avez donnée à
cette religieuse, et autres, de vive voix dans ce
monastère, sans nous avoir entendues, est nulle. " -
" vous êtes folle, répliqua l' archevêque, en lui
donnant un petit soufflet amical ; folie, folie,
que votre appel ! " mais la nièce des Bignon, comme
si elle avait été nourrie aux observances du palais
et dans la religion de la justice : " je vous dis,
monseigneur, que nous ne recevons cette religieuse
que parce que vous nous le commandez ; mais nous
vous disons que vous nous la donnez contre toutes
les formes, et sans en garder aucune sur notre
appel ; et j' espère qu' entre ci et demain nous
tâcherons d' en dresser un acte, quelque incapables
que nous soyons de nous bien exprimer
. "
l' acte en effet, ou du moins le procès-verbal de
toutes ces scènes, avec description des
emportements
 

p112


de l' archevêque, fut dressé par elle, la soeur
Christine, et par la soeur Eustoquie De Bregy,
les deux chefs de l' opposition depuis le départ des
mères : cinquante-quatre religieuses le signèrent,
à la date du lendemain, 27 août. Cette pièce fut
aussitôt transmise aux amis du dehors, qui la firent
imprimer. Les religieuses signèrent de plus une
procuration en règle qui fut mise aux mains d' un
procureur pour agir en leur nom. Le procès, sur
l' appel comme d' abus, fut près de s' entamer au
parlement ; mais un arrêt du conseil, comme on
devait s' y attendre, évoqua l' affaire et coupa court
aux procédures.
L' archevêque ne termina point cette longue séance
si orageuse du 26 et cette installation contestée
d' une supérieure commissaire, sans donner sa
bénédiction pastorale aux soeurs, sans se
recommander plus d' une fois à leurs prières et
promettre de les revoir bientôt. Il se retira enfin
avec sa compagnie : " aussi, dit une relation, en
avait-il assez fait pour un jour. "
 

p113


je ne raconterai point en détail la guerre de
chicane qui se fit tous les jours suivants, et qui
dura dix mois, entre les supérieures et officières
imposées à la communauté et le troupeau en révolte
et en résistance. Dans les premiers temps on était
uni pour le bon motif ; on se réunissait par
bandes dans des endroits écartés ; on y lisait les
avis et les lettres des amis du dehors, de M
Arnauld, de M De Sainte-Marthe, de M Nicole,
toutes munitions spirituelles qu' on dévorait en
cachette et avec lesquelles on se réconfortait ;
mais bientôt la division se glissa dans les
conciliabules, et la trahison même : l' archevêque
était informé de tout. Le public d' alentour, déjà
indifférent et plus railleur qu' on ne suppose,
prenait à ces moindres nouvelles du cloître un
intérêt de curiosité et de malice. " soeur Perdreau
et soeur Passart qui signèrent en firent signer
d' autres, " dit Voltaire, et les quolibets
coururent. Il y eut les fidèles et les dyscoles.
Il y en eut qui parurent décidément vendues à
l' iniquité
. Il y en eut d' autres qui
faillirent par simple faiblesse, mais tout en
restant bonnes pour les anciennes , comme la
soeur Melthide Du Fossé, soeur de l' auteur des
mémoires ; et celle-ci même bientôt rétracta sa
signature, ce qui fut un événement consolant :
mais la pauvre fille resigna une seconde fois,
-il est vrai, pour se relever encore. Parmi les
incurables, la soeur Flavie (Passart), qui fut
établie sous-prieure et infirmière, était d' un
caractère léger,
 

p114


dissipé, et avait de l' ambition ; la soeur Dorothée
(Perdreau), qu' on fit cellérière et tourière,
douée de capacité et d' intelligence, avait souvent
de l' humeur et était fort inégale. Nous savons à fond
tous les défauts de celles qui ont signé, des
signeuses comme on les appelait avec mépris,
ou encore des noires . Il y en eut sept au
dedans, puis neuf. On se lassait à la fin d' être
dans une contention perpétuelle et de vivre ,
pour ainsi dire, à la pointe de l' épée ; si
l' on était parvenu à couper toute communication
spirituelle avec le dehors, un plus grand nombre
aurait certainement capitulé : mais on avait beau
murer les grilles suspectes et boucher les
corridors, les vivres arrivaient toujours.
Comment se faisaient ces communications secrètes ?
Par quels moyens put-on les entretenir avec cette
sûreté et cette suite, tant avec les messieurs
et amis du dehors, qu' avec les soeurs du monastère
des champs, pendant ces dix mois de captivité ?
Peut-être d' abord jetait-on avec des pierres les
procès-verbaux et pièces à imprimer par-dessus
les murs du jardin, et les amis à l' affût les
recueillaient. à un certain moment il y eut
un trou pratiqué : " je n' ai pas passé un seul jour
depuis dimanche dernier, écrivait la soeur
Christine, sans aller devant neuf heures au trou
que nous avions marqué, quoique l' on eût semblé
nous l' exclure, et j' y
 

p115


ai toujours demeuré plus d' une demi-heure après,
mais je n' ai pu néanmoins rien avancer par ce
moyen. " cette même religieuse Christine, écrivant
à la mère Agnès, cachait le billet au fond d' un
peloton de fil. Telle soeur fidèle, qui allait dans
le petit jardin de Madame D' Aumont pour cueillir
des herbes, en revenait avec un paquet mystérieux
qu' elle avait trouvé sous une laitue. Enfin il y
avait des vicaires ou confesseurs donnés même par
l' archevêque et par M Chamillard qui étaient
touchés et gagnés en voyant de près l' état
d' oppression de ces vertueuses filles, et qui leur
servaient d' intermédiaires secrets : on cite
notamment un M De Boisbuisson qui a ainsi mérité
sa place d' honneur au nécrologe. Des amis zélés ne
cessaient de veiller, de se tenir en sentinelle
et comme en embuscade pour transmettre les
informations utiles et se charger des messages :
parmi eux on distingue M De Pontchâteau, alors
déguisé sous le nom de M De Monfrein . Il se
rencontra telle circonstance pressante où,
 

p116


selon l' expression de Lancelot, les religieuses de
port-royal furent servies non-seulement avec
autant d' affection et de fidélité (c' est tout
simple), mais avec autant de promptitude et de
diligence que les plus puissants rois . M
Arnauld, en définitive, était journellement tenu
au courant de la situation ; il était consulté sur
tout, et, invisible, du fond de sa retraite, il
conduisait tout.
Cependant l' archevêque, dans ces premiers temps,
ne débougeait de port-royal, triomphant à chaque
signature, toujours son mandement en main pour le
démontrer, apportant lui-même l' encre et tenant la
plume. Il était devenu la fable du faubourg, et il
dut changer souvent de carrosse à cause du menu
peuple. Il convint lui-même un jour devant la
communauté, en plein chapitre, que cette affaire
lui donnait tant de peine qu' il en était vieilli
de plus de vingt-cinq ans depuis trois mois.
Voyant qu' il gagnait si peu de terrain, il se
décida à faire le 29 novembre (1664) un
supplément d' exécution, en enlevant encore trois
religieuses dont était la soeur Eustoquie De
Bregy, épargnée jusque-là par égard pour ses
parents ; et le 19 décembre, il consomma l' opération
en enlevant la soeur Christine Briquet, qu' on
avait épargnée de même en faveur de son âge et
de sa parenté, mais qui, avec la précédente, était
la plus réfractaire de toutes et la plus agressive.
Le prélat s' observa beaucoup plus dans ces
nouvelles exécutions qu' il n' avait fait
précédemment. Quoiqu' il fût fort gesticulant de sa
nature, et habitué à prendre les personnes par le
bras en leur parlant, il s' arrêta plus d' une fois
au moment de le faire, en disant à la
 

p117


soeur Eustoquie et à la soeur Christine : " mon
dieu, je ne songeais plus qu' il ne faut pas vous
approcher ; car le procès-verbal marchera, qui dira
que je vous ai pris le bras. " ce premier
procès-verbal imprimé lui était un sujet intarissable
de discours et de plaintes.
à chaque retranchement opéré sur port-royal, il se
faisait une sorte de promotion au dedans ; il se
présentait un autre chef pour remplacer celui qu' on
avait perdu. Quand on lit la suite des lettres
écrites dans ce temps-là par les religieuses, cela
est sensible. Après l' enlèvement des soeurs De
Bregy et Briquet, la direction morale passa à la
soeur élisabeth De Sainte-Agnès Le Féron,
âgée d' environ trente-deux ans, personne de mérite,
moins brillante que les précédentes, assez sèche
d' apparence, mais solide, instruite, capable, et qui
tint bon jusqu' au dernier jour. On commence
toutefois à s' apercevoir, aux lettres des autres
religieuses qui écrivent en même temps qu' elle, que
le nombre des personnes d' esprit n' était point
inépuisable, et qu' à port-royal même, si l' on
retranchait sept ou huit personnes distinguées, il
y avait ce qu' il y a partout quand on y regarde de
près, du médiocre et de l' ordinaire, et même
du peuple. Elles verbalisent à tout propos ; les
haines contre les noires vont s' attisant, et le
langage même n' est pas toujours au-dessus de la
trivialité.
Laissons un moment les petits côtés, et voyons d' un
peu plus haut ce qui ressort avec vérité de cet
état du cloître et de ces luttes intérieures entre
les religieuses selon port-royal et les
religieuses selon sainte-Marie. Deux principes
sont en présence. La mère Eugénie le sait bien.
Entendant cette grêle de protestations, d' appels
comme d' abus, qui l' accueillirent dès son
entrée,
 

p118


elle et les siennes définissaient ainsi les
adversaires qu' elles avaient à réduire : " vous
eussiez dit qu' elles étaient de ces gens dont parle
David, qui disent : qui est notre maître ? "
la mère Eugénie représentait l' autorité et la
hiérarchie, non sans dignité et sans force.
Mais tout en rendant quelque justice aux qualités
régulières, à la charité envers les malades et à la
pratique dévote des religieuses de sainte-Marie,
les religieuses de port-royal étaient choquées,
au plus haut degré, de leur esprit " d' obéissance
aveugle et sans aucun discernement ; " de cette foi
dans le caractère extérieur et dans la prérogative
du ministère, qui les empêchait de révoquer en
doute la moindre des choses qui étaient sorties de
la sainte et sacrée bouche de m l' archevêque ,
selon l' expression de la mère Eugénie. Une de
ces soeurs avait poussé l' application du principe de
l' infaillibilité, jusqu' à dire " que si le pape avait
condamné saint François De Sales, elle le
condamnerait aussi. " et une autre avait ajouté
" qu' il ne faut croire de l' évangile que ce que le
pape en dit. " l' esprit de port-royal se révoltait
contre cette manière servile d' interpréter la
subordination et de déifier la suprématie. Les
religieuses, de même que les messieurs dans leur
lutte contre les jésuites, y opposaient un esprit de
liberté chrétienne et de générosité ; elles ne
croyaient pas, même dans leur état de religion et
d' entier renoncement, devoir laisser paraître en
elles rien des enfants ni des esclaves : " il
me semblait quelquefois, dit l' une d' elles, voulant
caractériser ce gouvernement de la mère Eugénie
et de ses filles, que j' étais encore à l' âge où
l' on me conduisait à la lisière, tant elles me
veillaient de près. "
 

p119


voilà nettement les deux esprits en présence, et la
guerre entre les deux principes. D' un côté on
croyait fermement posséder les véritables maximes
et l' esprit du christianisme, et l' on trouvait que
les autres en étaient parfaitement destituées,
malgré leur zèle apparent, et vivaient dans les
ténèbres. Mais de son côté la mère Eugénie, toute
peu éclairée que la prétendaient les adversaires,
n' était pas sans voir que ce coin opiniâtre de
raison et de raisonnement était une inconséquence,
et pouvait mener loin, si l' on s' y abandonnait ;
qu' il y avait là un commencement de protestantisme,
de ce calvinisme qu' elle connaissait bien, et que
du moment qu' on pensait de la sorte, il ne fallait
pas renoncer par un voeu à sa volonté et se faire
religieuses : ce qui la menait à dire à son tour :
" il y a quelque extérieur à port-royal, mais le
fond n' en vaut rien. " antagonisme éternel et où
chacun prend parti selon ses préférences ! C' est
la seule conclusion qui me paraisse équitable, la
seule que je veuille tirer ici de cette lutte
étroite, à huis clos, entre les religieuses de
port-royal, et celles qu' on appelait injustement
leurs geôlières et qui ne firent qu' exécuter,
non sans modération, des ordres fort difficiles à
suivre et à conduire à bien.
La mère Eugénie ne fut pas sans recevoir, dans sa
tâche ingrate, des encouragements puissants et
auxquels le cloître même ne rend pas insensible. La
reine-mère voulut bien l' honorer d' une de ses
visites, et quand sa majesté montant en carrosse
dit à ses officiers : à port-royal ! son
chevalier d' honneur répondit : " la reine à
port-royal ! Elle est donc devenue janséniste ? "
de quoi sa majesté se sourit , en répondant :
" ce n' est pas eux que je vais voir, mais la
mère
 

p120


Eugénie ; " ce qu' elle lui répéta agréablement en
entrant. -comme elle allait sortir, une des
religieuses de port-royal se jeta à ses pieds, lui
parlant avec beaucoup de larmes au sujet des
sacrements dont elles étaient privées et aussi lui
redemandant leurs mères ; mais elle ne tira de la
reine que ces paroles : " obéissez ! Quoi ! Des
religieuses désobéissantes à leur archevêque ! Cela
fait horreur. Obéissez, et vous me trouverez
toujours disposée à vous servir. Oui, obéissez, et
je vous servirai : autrement... " elle coupa court
sans achever et sortit.
Le monastère des champs avait été un peu plus
épargné que celui de Paris. L' archevêque pourtant
y alla le 15 novembre (1664), et y resta jusqu' au
17. La mère Du Fargis y était prieure. Après
quelques premiers compliments à tour de bras sur
M Du Fargis, son père, qu' il avait vu autrefois
à la cour, et sur le cardinal De Retz, son
cousin-germain, le bon archevêque en vint au fait
capital, procéda à l' interrogatoire des religieuses,
ne garda guère plus de mesure qu' à Paris, cria,
fulmina ; et cette visite, commencée par une
historiette du temps passé, se termina par une
excommunication formelle.
Douze jours après (30 novembre), on envoya une
lettre de cachet pour chasser confesseurs et
sacristain. M Hamon, médecin et solitaire, qui
était compris dans la lettre de cachet, dut
lui-même provisoirement se dérober, et on le fit
esquiver par les jardins.
Grâce à son éloignement de Paris et à un certain
 

p121


respect qu' elle inspirait tant par son nom que par
son caractère, la mère Du Fargis put maintenir sa
pleine autorité dans la maison. Une fois, en juin
1665, l' archevêque lui ayant envoyé M Chamillard,
porteur d' une lettre d' introduction, elle refusa
net de le recevoir, s' autorisant de sa partialité
publique et affichée contre port-royal et des
injures par lesquelles il s' était signalé contre
les mères et les soeurs de Paris ; à son défaut,
l' archevêque lui envoya (le 1 er juillet) un de ses
grands-vicaires, M Du Plessis De La
Brunetière, qui fut reçu avec toute la considération
qu' il méritait. Mais M Du Plessis était
accompagné de la marquise De Crèvecoeur (née
Saint-Simon), à qui le prélat avait
très-légèrement donné permission de faire sortir
l' une de ses soeurs religieuse aux champs. Or la
marquise De Crèvecoeur, qui avait demeuré quelques
années à port-royal de Paris et qui y avait pris
le rôle de bienfaitrice, s' irritant de n' être point
reçue à bras ouverts dans la communauté à titre de
religieuse et d' être traitée avec une précaution
que justifia trop son procédé, s' était brouillée
avec le monastère et, passant d' un excès d' amour
à un excès de haine, avait publié un factum qu' elle
s' était attachée à rendre des plus scandaleux
(1662) ; elle avait été la seule des dames liées
avec port-royal qui eût osé contester le
désintéressement de cette pure maison. La mère Du
Fargis ne voyant en elle, comme précédemment en
M Chamillard, qu' une partie adverse et déclarée,
refusa donc de remettre entre ses mains sa soeur,
et fit comprendre aisément à M Du Plessis le
peu de convenance de cette commission. Elle en
écrivit de plus à l' archevêque dans des termes
très-fermes, très-simples. Elle est nette et
 

p122


sans phrases. Elle a de la dignité, le respect de
soi-même et des autres, le sentiment de ses droits,
et beaucoup de mesure dans la résistance. En ces
tristes jours, la mère Du Fargis est, à bien des
égards, de la meilleure école de port-royal. Elle
aimait à se souvenir d' une parole que lui avait dite
plusieurs fois la mère Angélique : " ma fille, tout
ce qui n' est point éternel ne me fait point de
peur. "
quand elle écrivit cette dernière lettre à
l' archevêque (2 juillet 1665), la mère prieure
était à la veille de recevoir la plus grande partie
des religieuses fidèles, tant celles du monastère de
Paris que les exilées et prisonnières, qu' on
avait pris le parti de réunir enfin toutes et
d' interner aux champs au nombre de
soixante-dix ou soixante-treize, sans compter les
converses. Elles y resteront séquestrées, privées
des sacrements, avec des gardes et sentinelles
autour des murailles ; et cela durera près de quatre
années, jusqu' en février 1669.
Il est donc temps de revenir à ces exilées et
prisonnières, à celles qu' on a enlevées le 26 août
(1664) et dans les mois suivants, et à la principale
d' entre elles, la mère Angélique De Saint-Jean,
dont c' est le moment d' étudier de près l' âme et le
grand esprit. -" oh ! C' est cela qui gâte tout,
d' avoir de si grands esprits, " disait le bon
archevêque.
 

p123


Iii.
La soeur ou mère Angélique De Saint-Jean (car
ce fut cette captivité qui acheva de lui conférer
ce titre d' ancienneté et de respect) était alors
âgée de quarante ans. Fille de M D' Andilly, née
le 2 novembre 1624, elle avait été mise à
port-royal auprès de ses tantes Angélique et
Agnès, dès l' âge de six ans. Elle s' y était
considérée dès l' enfance comme déjà en religion et
n' étant plus du monde. " elle n' avait pas plus de
douze ou treize ans, disent les relations, que
son esprit paraissait si grand et si avancé qu' on
craignait à port-royal que cela ne lui fût plus
dommageable qu' utile. " ces facultés si redoutées
tournèrent à bien. Les grands
 

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esprits dans cette famille des Arnauld acceptaient
volontiers certaines bornes, et leur capacité comme
leur indépendance ne se déployait qu' en deçà.
Entrée au noviciat à dix-sept ans, la jeune
Angélique reçut les conseils de M De
Saint-Cyran, alors prisonnier à Vincennes. étant
venue à tomber gravement malade vers ce temps, elle
désirait ardemment la mort comme une des fins du
chrétien. Sa forte intelligence et son âme
passionnée n' allaient trouver à se loger dans cette
vie de privation, et sous cette règle de contrainte,
qu' en creusant sans cesse du côté de l' éternité
pour unique perspective. Toute son active et
ingénieuse subtilité devait s' employer en chemin,
dans les détours du labyrinthe de la grâce. Elle
fit profession en janvier 1644 et devint peu après
maîtresse des enfants, puis des novices ; elle
remplit cette charge durant près de vingt ans. M
Le Maître, qui avait, comme on sait, une extrême
curiosité de biographies sacrées et de merveilles
intérieures, l' engagea à recueillir tout ce qu' elle
pourrait savoir des commencements de la mère
Angélique, sa tante, pendant qu' on la possédait
encore. Vers 1652, la soeur Angélique se mit donc
en secret à écrire tout ce qu' elle recueillait soit
de la bouche des mères plus anciennes, soit dans
ses propres entretiens avec sa tante. C' est à elle,
à sa plume ou aux directions qu' elle donna, qu' on
doit une bonne partie des trois intéressants
volumes de mémoires pour servir à l' histoire de
port-royal
publiés plus tard à Utrecht ; elle
est véritablement l' hagiographe de
port-royal au dedans.
L' action d' Arnauld, et peut-être encore plus celle
de Pascal, sont très-prononcées et visibles en sa
personne. On entrevoit par quelques notes trouvées
dans les papiers
 

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de Racine qu' elle n' était pas pour l' influence
adoucissante de Nicole sur Arnauld, et qu' elle
penchait bien plutôt pour le parler fort de Pascal.
M Singlin ne suffisait plus à de telles
conduites ; il fallait cet autre directeur plus
docte, et encore plus strict de dogme, M De Saci.
La mère Angélique pourtant la formait assidûment
de ses conseils, et les différences de caractère
et de conduite que nous marquons n' empêchent pas
que la soeur Angélique De Saint-Jean ne soit en
somme sa plus digne fille. Mais il y avait une
instruction plus scientifique, un talent plus au
fait de lui-même, il y aurait eu, pour peu qu' on se
fût laissé aller, un certain démon de contestation
et d' enjouement, par où cette future mère de la
seconde génération de port-royal était tentée de se
distinguer de la simple et grande réformatrice.
Elle y mit un frein d' austérité d' autant plus
étroit et nécessaire. évidemment à la gêne dans son
cadre, la figure conserve pourtant de la beauté.
La réputation d' esprit de la soeur Angélique De
Saint-Jean était grande ; M De Pomponne (je
l' ai déjà rapporté ailleurs, mais c' est le lieu
de le redire) demandait un jour à M Nicole :
" tout de bon, croyez-vous que ma soeur ait autant
d' esprit que Mme Du Plessis-Guenegaud ? " M
Nicole, dit Racine, traita d' un grand mépris
une pareille question. Mais rien ne dut tant
contribuer à établir la réputation d' esprit et de
tête de la soeur Angélique que la conduite qu' elle
tint dans cette affaire de l' enlèvement et durant
la captivité dont elle nous a laissé le récit, un
récit qui, bien lu, nous révélera, à nous, une
âme forte, triste, tendre, capable
 

p126


de toutes les belles agonies, une âme grande aussi
dans son ordre et admirable.
Il y eut jusqu' à douze ou treize de ces récits de
captivité, presque autant que de captives ; de ce
nombre il en est d' assez différents de ton et
d' inspiration, et, bien que tous entrepris sous
prétexte de docilité et par l' ordre des supérieurs,
quelques-uns ont tout l' air de chercher la lumière
et d' être faits en vue du public. Le récit de
la mère Angélique De Saint-Jean se distingue
entre tous non-seulement par l' esprit et le
piquant (il en est d' autres spirituels), mais par la
gravité, la profondeur et l' intimité ; il y a de
vraies larmes, des larmes brûlantes. Aussi
s' effraya-t-elle sérieusement à l' idée qu' on avait
de montrer cette relation manuscrite " qu' elle
pourrait, disait-elle, appeler quasi sa confession, "
et de l' envoyer à Aleth pour y être lue de
l' évêque. Elle suppliait M Arnauld par toutes
sortes de raisons de la laisser tout entière en
clôture
et de lui conserver le fruit de sa
retraite et de sa prison. Ce récit étant tombé aux
mains d' un imprimeur de Bruxelles après la mort
de la mère Angélique De Saint-Jean, mais du
vivant encore du monastère de port-royal, les
religieuses qui en furent informées, fidèles en
ceci à la pensée de leur mère, n' eurent de repos
qu' elles n' eussent arrêté le cours de l' impression
en dédommageant l' imprimeur. Ce ne
 

p127


fut qu' après la ruine de port-royal que cette
relation ainsi que les autres parut au grand jour
par les soins de Quesnel et des amis.
La mère Angélique commence en ces termes, qui
sont tous vrais sous sa plume.
" gloire à Jésus et au très-saint-sacrement ! ...
etc. "
c' est en effet par les pensées et les orages du
coeur, non par les événements, que ce récit, pour
peu qu' on y entre, intéresse bientôt et attache
à celle qui le fait.
 

p128


Elle revient sur quelques circonstances de la scène
du 26 août. Lorsque l' archevêque arriva à
port-royal accompagné d' officiers de justice et
d' archers, cum gladiis et fustibus, elle ne
pensa qu' à la passion, dit-elle, et à s' unir à
Jésus-Christ. Les premières paroles qui lui
vinrent à la bouche furent celles d' un ancien
martyr : " gaudeo plane... je suis ravie de joie
d' avoir mérité de devenir l' hostie de
Jésus-Christ. " elle se sentait dans la
disposition d' une personne prête à mourir et en qui
la vue de l' éternité prochaine efface et couvre
toutes les tendresses naturelles : " je ne sentis
point à cette heure d' une manière humaine tant de
séparations qui sont certainement plus cruelles
que la mort, parce que je ne les regardais que
comme une partie de mon holocauste qui devait être
divisé. "
en sortant elle trouva à la porte son père qui
l' attendait, et aux pieds duquel elle se jeta pour
lui demander sa bénédiction :
" m le lieutenant civil était à la porte de la
chapelle de M De Sévigné une petite chapelle
que M De Sévigné avait fait bâtir ou du moins
avait fait orner
, qui me demanda mon nom : je
fus surprise d' entendre sa voix que je reconnus, car
je ne savais point qu' il fût de la fête... etc. "
nous savons déjà cette scène ; mais, à ce mouvement
d' orgueil avec lequel elle confesse son nom, on
reconnaît le sang glorieux de D' Andilly, le faible
des Arnauld, qui est de croire que la cause de
Dieu et eux ne font
 

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qu' un, tellement que toute la querelle du jansénisme
a pu simplement se définir la querelle de la maison
Arnauld contre la société de Jésus.
La prisonnière monte dans un carrosse avec trois
autres religieuses enlevées comme elle. Un
ecclésiastique de l' archevêché, M Fourcault, et
une dame inconnue les accompagnent :
" nous ne nous dîmes pas un mot dans le carrosse,...
etc. "
elle est la première des trois qui arrive à sa
destination. On la fait descendre, et elle est
introduite au couvent des annonciades dites les
filles bleues ou célestes , près de la rue
saint-Antoine. L' ecclésiastique M Fourcault,
secrétaire du chapitre de Paris, et qui au fond
lui est favorable, la présente à la supérieure
en disant : " ma mère, je vous amène une sainte, car
dans port-royal il n' y a que des saintes ; mais je
sais aussi que vous êtes toutes saintes, et qu' ainsi
elle sera bien avec vous. " la mère Angélique fait
de son côté son petit compliment à cette supérieure.
Madame De Rantzau, dite la mère Marie-élisabeth,
était présente.
Cette Madame De Rantzau était la veuve du fameux
maréchal à qui Mars, en le mutilant dans tous ses
membres, n' avait laissé rien d' entier que le
coeur
. Elle s' était convertie du luthéranisme
au catholicisme, passait
 

p130


pour savante et opérait beaucoup de conversions
parmi les luthériens allemands, étant allemande
elle-même. Depuis son entrée en religion elle avait
une dispense particulière pour les entretenir,
nonobstant les règlements de son ordre. Ce n' était
pas sans dessein qu' on envoyait la soeur Angélique
dans ce couvent, pour qu' elle trouvât qui pût lui
tenir tête : " elle est aux filles célestes ,
disait l' archevêque aux autres soeurs de
port-royal qui l' interrogeaient, elle est avec
Madame De Rantzau ; esprit avec esprit, science
avec science, cela s' accommodera bien. "
l' ensemble du récit de la mère Angélique se
compose tant de ses vraies douleurs et de ses
touchantes perplexités que de ses piquantes prises
avec Madame De Rantzau, qui n' y a pas toujours
l' avantage.
Dès en arrivant, on la mène à la chapelle de
l' immaculée conception :
" le mystère m' était nouveau, dit-elle un peu
dédaigneusement pour ses pieuses hôtesses, n' y ayant
point chez nous d' autel dédié aux opinions
contestées ; ... etc. "
on sent bien à ce mot les limites de port-royal
dans le culte de la vierge, et la demi-réforme où
il se tient sur ce point comme sur tant d' autres.
Cependant quand on a assisté de près aux offices
et pratiques de port-royal, on voit qu' il croyait à
tant de choses, à tant de reliques, à tant de
miracles et d' intercessions surnaturelles, qu' il
semble que cela n' eût pas dû lui tant coûter
d' accorder encore cette gloire à la pure et mystique
invocation de la vierge. Mais la conséquence n' est
pas
 

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le propre de ces esprits, si fermes d' ailleurs. Ils
ont leur dose et leur ration de croyance ; ils se
feraient tuer plutôt que d' en laisser détacher une
parcelle ; mais pas un grain de plus !
De la chapelle, les religieuses mènent la nouvelle
arrivante au jardin, où elles l' entretiennent des
événements du jour : " j' avais tenu ferme jusque-là
sans pleurer et sans en avoir envie, parce que mon
esprit avait été occupé ailleurs ; mais comme elles
me contraignirent, pour leur répondre, de faire
réflexion sur les personnes que je venais de
perdre, je ne pus m' empêcher de jeter quelques
larmes. " elle fait attention pourtant à ne pas trop
se répandre et à ne pas se fier absolument à
l' indifférence et à l' ignorance apparente de ces
bonnes filles ; et elle eut à s' en féliciter
lorsqu' elle apprit plus tard qu' elles n' étaient pas
si peu prévenues qu' elles le voulaient paraître,
et qu' elles avaient pour un de leurs directeurs le
fameux père Nouet, ce même jésuite qui avait fait
vingt ans auparavant des sermons furieux contre le
livre de la fréquente communion .
Elle avait tenu bon tout le jour ; " mais, dit-elle,
quand ce vint la nuit, et qu' après avoir fini
toutes mes prières je pensai me coucher pour
prendre du repos, je sentis comme si mon esprit
eût été suspendu jusque-là et que, tout d' un coup,
il fût tombé de fort haut et que mon coeur eût été
tout froissé de la chute ; car tout en un moment
je me sentis froissée et déchirée de tous côtés
de toutes les séparations que je venais
 

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de faire... " et toute la nuit se passa dans cette
douleur et ce combat.
Le surlendemain était précisément la
Saint-Augustin, et comme les annonciades suivaient
la règle de ce saint, elles fêtaient ce jour-là, et
avaient le saint-sacrement exposé de leur côté et
de très-près dans une chapelle ; on permit à la
mère Angélique d' y passer une partie de l' après-dîner :
" je tremblai en y entrant, dit-elle,... etc. "
que vous en semble ? Ne voilà-t-il pas les vrais et
profonds accents du port-royal primitif qui se
continuent ? La seconde mère Angélique a, comme la
première, de ces grands traits d' imagination. Mais
il faut presque toujours abréger quand on les cite,
pour leur donner tout leur effet et toute leur
saillie ; car elle les éteint et les réduit en les
prolongeant. C' est qu' elle ne se doute pas qu' il y
a là un effet, et c' est que l' idée de talent pour
elle n' existe pas ; il n' y a que les choses de
l' âme, les choses du dedans, et qu' elle ne songe pas
à en détacher.
Elle continue à nous représenter fidèlement et
quelquefois
 

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à nous figurer par d' expresses images les
vicissitudes de ce monde intérieur, où se passe
toute l' action :
" cela me faisait appréhender à toute heure de
réfléchir volontairement sur pas une de mes peines,...
etc. "
ce fut une véritable prison en effet que ces longs
mois passés chez les annonciades. Elle était
enfermée sous clef dans une chambre, dans un
galetas confinant à un grenier et parfaitement
isolé du reste du couvent ; elle n' en sortait que
pour les offices, et sous la conduite d' une soeur
converse qui la venait renfermer après. Sa porte ne
s' ouvrait que trois fois le jour ; et elle ne
reposait la nuit qu' avec trois portes fermées et
verrouillées sur elle. Elle n' était visitée que
rarement par la supérieure, par la mère De
Rantzau et quelque autre au plus, et alors dans
un but d' observation et de conversion. On la
laissait sans nouvelle aucune de port-royal ni des
soeurs, sauf pour lui annoncer en les exagérant
les progrès de la signature et les chutes. On ne
 

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lui donnait que de brèves réponses sur la santé
de la mère Agnès sa tante et de son père M
D' Andilly. Elle était privée des sacrements. On
espérait par tout cela venir à bout de sa fermeté.
Si grande que fût cette fermeté de principes et de
caractère, la soeur Angélique reconnaît qu' elle
aurait vite succombé sans un autre secours. Le
détail qu' elle nous donne du plus bas moment d' agonie
morale qu' elle eut à traverser est touchant. Que
cette cause particulière de la signature disparaisse,
ne voyons en elle qu' un défenseur de ce qu' elle
croit la vérité. Descendons dans ce grand coeur
entr' ouvert qui n' est qu' un simple coeur chrétien,
et qui, par moments, est tenté de redevenir un
simple coeur humain naturel :
" j' avais donc passé les huit ou dix premiers jours
dans l' affliction sensible de notre séparation,
mais cette affliction n' était que dans les sens, et
dans le fond de l' âme je sentais tous les
avantages de cette épreuve ; ... etc. "
 

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qu' étaient-ce que ces choses qui jusque-là ne lui
avaient paru rien, et qui tout d' un coup lui
parurent si grandes ? Qu' était-ce que ce nouvel et
terrible état et cette affliction d' esprit par où
elle passa, et qui lui dura environ six semaines ?
Les termes, dans la relation, en sont bien
mystiques et pour nous bien vagues et mystérieux :
" cette affliction consistait toute, dit-elle, en ce
qu' il me semblait que Dieu me châtiait dans sa
colère... etc. "
se sentant sur la pente d' une tentation dangereuse
si l' excès de la crainte la jetait dans
l' abattement, elle cherchait à se prémunir, à se
réconforter en redisant certains versets de
psaumes qui lui paraissaient correspondre à son
état.
Malgré ces secours et faute de pouvoir trouver nulle
part appui ou conseil, il y eut des moments où il
lui vint des idées si épouvantables, dit-elle,
qu' elle apprit ce que c' est que le désespoir et
par où l' on y va
. Ces pensées qui, comme des
fantômes, lui traversaient l' esprit
 

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sans aller jusqu' au coeur, et qui lui demeuraient
étrangères, tout en lui apparaissant, lui faisaient
imaginer, dit-elle encore, ce que c' étaient que
ces portes ténébreuses dont Dieu parle à
Job
:
" je trouvais dans cet état que la prière et l' aveu de
mes misères devant Dieu, dont j' adorais la
justice, étaient toutes mes armes ; ... etc. "
ceci est le passage capital de la relation, de la
confession de la mère Angélique ; il y a moyen
d' en bien saisir toute la portée et le sens. Elle
a depuis avoué, dans une lettre à M Arnauld,
qu' elle a obscurci à dessein cet endroit de son
récit, de peur de scandaliser. Elle masque aux
autres sa tentation sous des termes mystiques,
et elle tâche de se la dissimuler à elle-même :
" je me souviens, écrivait-elle depuis sa sortie à
M Arnauld, que j' ai omis avec dessein dans cette
relation une peine qui me tourmenta l' esprit dans
le commencement et qui me revient quelquefois,
que j' y ai appelée avoir vu les portes
ténébreuses
et les portes d' enfer ,... etc. "
 

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il est évident qu' elle éprouve encore la tentation
au moment où elle écrit cette lettre, c' est-à-dire
dans l' intervalle de temps où les religieuses de
port-royal, réunies toutes à la maison des
champs, y sont bloquées et ne communiquent de
vive voix avec personne du dehors.
Soyons plus hardi qu' elle, disons les choses par
leur nom, envisageons les pensées dans leur
réalité, et ouvrons la veine qu' elle nous a laissé
voir. Oui, malgré la solidité de sa foi, la mère
Angélique a eu quelques moments et quelques assauts
de doute, et de ce doute absolu qu' avait connu
Pascal. Elle n' a fait qu' entrevoir l' abîme, mais
elle l' a entrevu ; et elle n' aurait pas eu
ce grand esprit qu' on lui accorde s' il en avait été
autrement et si elle avait été à jamais murée dans
les idées de monsieur son oncle, de manière à n' en
pas concevoir d' autres. Livrée à elle-même et aux
prises avec sa propre pensée, elle a eu dans sa
captivité la grande tentation.
Il y a des tentations et des doutes qui prouvent
des âmes débiles : il y en a qui prouvent les âmes
fortes. Il y a une certaine stabilité et sécurité
intrépide qui indique des horizons bornés et des
intelligences circonscrites, bien que peut-être
vives. Parmi ces religieuses qu' on enleva pour les
faire signer, il en est deux qui n' ont jamais eu
un moment d' hésitation ni de trouble, la soeur
Eustoquie De Bregy et la soeur Christine
Briquet. Leur intrépidité ne prouve autre chose
 

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qu' une grande énergie de pensionnaires et de beaux
esprits qui ont dit : je ne céderai pas .
D' autres signèrent par manque de tête, et de
guerre lasse, faute de défense suffisante contre
les observations dont elles étaient l' objet. " eh
bien, l' oison a signé, " disait M D' Andilly
à Madame De Sévigné, en parlant d' une de ses
filles enlevées qui avait capitulé de la sorte. La
mère Angélique De Saint-Jean était bien
au-dessus de ce troupeau. à un moment elle a eu la
tentation des grands esprits : seule elle a eu le
grand doute, elle s' est posé le problème dont
Hamlet disait : c' est toute la question .
Y a-t-il une âme immortelle ?
Y a-t-il une providence ?
Le christianisme auquel je crois, et ce crucifix
aux pieds duquel je pleure, est-il autre chose que
le parti le plus sûr et le meilleur des en
cas
?
Toutes ces idées que suggère le sens naturel, et
qu' elle, elle suppose venir d' un démon, lui
apparurent à certaines heures au milieu de
l' émotion et du frissonnement d' effroi, inévitable
chez une âme croyante et fervente, chez une âme
vierge qui, dans sa sensibilité profonde et
contrainte, a le don de se tourmenter. C' est en ce
sens qu' elle dit avoir vu ces portes ténébreuses
dont Dieu parla à Job, et qu' elle confesse avoir
été au hasard de laisser éteindre sa lampe .
Elle traversa, en un mot, le jardin des olives.
à considérer l' état moral de la mère Angélique en
ces dix mois et à l' étudier comme on ferait d' une
maladie, on y peut distinguer quatre périodes :
1 après la surexcitation et le mouvement
d' exaltation des premières heures, pendant les huit
ou dix premiers jours, elle est dans l' affliction,
mais dans une
 

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affliction sensible, motivée, et qui tient à la
séparation où elle se voit de tant de personnes
chères ; elle souffre, elle pleure, mais elle se
domine. Il y a en elle une partie supérieure qui
soutient l' autre : on se rappelle cette agréable
image de deux personnes dont la plus sage et la
plus forte soutient et porte dans ses bras la
plus faible.
2 à cette première période en succède une tout
extraordinaire (nous venons de le voir), un
véritable assaut prolongé durant lequel toutes les
facultés et les ressources d' esprit de cette
personne distinguée travaillent, fermentent, se
soulèvent, se tournent contre elle et lui
représentent avec énergie la vanité et la bizarrerie
d' une telle situation, d' une obstination pareille
pour des choses si petites, et où les grandes même,
qui s' y mêlent pour les relever, sont fausses et
chimériques peut-être. Dans l' accès le plus extrême
de cette révolte naturelle qui dure plusieurs
semaines (quarante jours), elle se dit ou du moins
elle entend je ne sais quelle voix qui dit à côté
d' elle : " à quoi bon ? N' est-ce pas là un sot
combat ? Et après tout y a-t-il une âme ? Y a-t-il
un Christ ? Y a-t-il un Dieu ? " c' est là le côté
supérieur de cette relation bien comprise, et qui
la met hors de pair et à part des autres récits de
ces dignes filles. Il y a des pages à demi
obscurcies et étouffées, mais où se révèle une
fille et une soeur de Pascal.
3 cependant l' habitude prévaut ; les croyances et
les observances si enracinées reprennent le dessus
et chassent ces pensées d' éternel paganisme et de
nature déguisées à ses yeux en formidables démons.
La subtilité de l' explication chrétienne retrouve
son tour favori, qui est de dire au mal d' ici bas :
tu es le bien ! et à la souffrance : tu es le
salut !
cette disposition tendre
 

p140


et consolée qui, sous la mortification du dehors,
va s' adresser aux plus intimes des fibres délicates,
secrètes, et qu' on appelle la grâce de
Jésus-Christ
, recommence à renaître en elle.
L' idée d' un Dieu bon, attentif, miséricordieux
jusque dans ses rigueurs, lui rend les lumières qui
triomphent peu à peu des obscurités et des peines.
Elle respire plus librement : dans cette lande
aride où elle est jetée, elle sème des larmes,
mais pourtant sans espoir prochain d' une bonne issue
ni d' une moisson. Aussi loin que sa vue s' étend,
elle ne voit " qu' un grand pays inconnu, d' où il lui
semble impossible qu' elle puisse sortir par aucun
chemin qui ne doive être presque aussi long que sa
vie. " ainsi résignée à l' exil, elle se crée des
consolations et trouve du charme jusque dans les
privations les plus sèches et les circonstances les
plus dénuées. Il y a un pauvre petit oratoire de
l' infirmerie qui donne derrière l' autel, et où
on la fait aller entendre la messe dans un temps
(pour la cacher à une des dames bienfaitrices de la
maison qui avait envie de la voir) : c' est là que
seule avec la converse qui lui sert de garde, et à
peu de distance du prêtre dont elle entend
distinctement toutes les paroles, elle a d' ineffables
jaillissements de joie intérieure et de tendresse.
" de plus (notez-le bien) cet oratoire était pauvre,
sans nul ornement qu' un grand tableau de la
sépulture mal fait, sur un autel très-mal orné, en
sorte qu' il n' y avait rien de plus magnifique qu' à
port-royal ; " et cette pauvreté chère au coeur et
mortifiante aux sens ne lui en rappelait que mieux
la bien-aimée Sion et la patrie. Vers le temps de
l' avent (novembre 1664), pour ne pas s' exposer à
entendre les jésuites qui dirigeaient cette
communauté des annonciades et
 

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dont les sermons auraient pu troubler sa paix de
conscience, elle s' abstient d' aller au choeur ;
elle ne sort plus de sa chambre que pour aller
entendre la messe dans cette chapelle avant le jour,
et voulant suppléer pourtant à cette absence
d' office et de cérémonies saintes, elle les célèbre
à huis clos ; elle fait de sa chambre même une
église. Une simple page d' elle dira mieux que tout
sa disposition charmante, tendrement pieuse et
arrosée de douces larmes, dans cette période de
tristesse voilée mais non sans joie :
" dans ce temps que je ne sortais plus les fêtes et
les dimanches pour assister au service, je fis une
église de ma prison, et j' y chantais presque tout
l' office seule ces jours-là, à nos heures
ordinaires... etc. "
 

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si nous, profane, et autrefois poëte, qui cherchons
de la poésie en toute chose, et même (faut-il le
dire ? ) dans la religion, nous en rencontrons
quelquefois dans port-royal, c' est ici, c' est celle
qu' on vient de voir et non pas une autre, une poésie
sans soleil et sans fleur, rien qu' en dedans et toute
en parfum.
4 mais n' oublions pas que pour le moment nous en
sommes à noter les périodes et les phases d' une
maladie de l' âme. Au milieu de cette paix retrouvée,
il y eut un assaut encore pour la mère Angélique,
court mais violent. C' est lorsque dans cette
séquestration absolue du monde et de toute nouvelle
(au mois de février 1665), on lui dit un peu
brusquement que la soeur Gertrude avait signé, et
que la voyant surprise et confondue, on lui demanda
ce qu' elle dirait si la mère Agnès elle-même le
faisait, donnant à entendre qu' elle était près de
le faire. Elle en fut étourdie et comme frappée de
stupeur : " je n' ai de ma vie rien senti de pareil,
et je crus que j' en mourrais, dit-elle : je ne
pouvais plus respirer, et mon pouls était tout
renversé de l' agitation d' esprit épouvantable où je
fus plusieurs heures. " enfin un nouveau doute
radical sur la providence la ressaisit à ce sujet,
tant une telle chute, dont l' idée ne s' était jamais
présentée à elle, lui paraissait incompréhensible,
et elle était près de se noyer comme saint
Pierre
par manque de foi, si Dieu ne lui
avait bien vite tendu la main. Mais ce ne fut qu' un
temps fort court, une crise de quelques heures,
après quoi, tout en un moment, dit-elle, Dieu lui
rendit le
 

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calme en lui suggérant le mouvement de s' appuyer
sur la vérité de ses promesses par une foi
aveugle
, indépendante de toute expérience, et
qui n' a besoin d' autre fondement que la parole de
Dieu elle-même. Elle se coucha le soir même de
cette journée, l' esprit fort rassuré et fort
tranquille. Ce calme retrouvé n' alla plus dès lors
que s' affermissant, et les derniers mois de sa
captivité, où les égards de ses hôtesses envers
elle osèrent se marquer par degrés plus à découvert,
se passèrent dans une véritable douceur. Elle
retrouva en plein la source des larmes, mais qui
venaient toutes de consolation et de reconnaissance.
Il faut voir comme elle les goûte et les savoure ;
un matin qu' elle en avait versé de plus abondantes
dans la petite chapelle où elle entendait la messe,
elle se prend à les analyser de la sorte (ne nous
effrayons pas de la subtilité, saint Augustin ne
procède pas autrement jusque dans l' émotion) :
" ces larmes avaient tant de différentes causes,...
etc. "
enfin la grâce abonde ; Dieu la revêtait
intérieurement
 

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d' un habit de joie, et elle n' est plus occupée
qu' à se modérer en présence de ses hôtesses, se
souvenant que la joie dans les souffrances est un
ornement modeste dont " la fille du roi se doit
parer au dedans. "
tel est l' esprit de cette relation, le tableau de
cette âme malade, dans toutes ses phases, si on la
considère philosophiquement et naturellement. Que
si l' on s' en tient au point de vue théologique par
comparaison avec d' autres communions, ce qu' il
importe de bien remarquer, c' est la doctrine de la
grâce telle qu' elle s' exprime en cette circonstance
dans toute sa pureté, dans toute sa nudité, par la
bouche et par la conduite de la mère Angélique.
Les religieuses de port-royal croyaient à la grâce,
mais elle leur arrivait toujours jusque-là sous
la forme et avec l' appareil des sacrements, par le
canal des directeurs. Ici les directeurs leur sont
ôtés, même les confesseurs ; plus de sacrements.
Ces religieuses (ou du moins celle en particulier
dont nous écoutons le témoignage et qui nous
 

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offre le type idéal), ainsi destituées de tous les
appareils divins, séparées de tous les appuis
humains dont il faut bien qu' elles se passent, ne
marchent jamais mieux toutes seules, et sauf quelque
assaut inévitable, que durant cette captivité. Cela
s' applique également au temps prochain où elles
seront toutes séquestrées aux champs. Je ne dirai
pas qu' on les rend calvinistes malgré elles, ce
serait trahir leur pensée, et révolter leurs âmes
si, restées les mêmes, elles sont quelque part
encore à nous entendre ; mais, par le retranchement
extérieur qu' on leur impose, leur christianisme
se trouve réduit à ce qui en est le strict
nécessaire, je veux dire l' écriture sainte, la
doctrine du péché et du pardon gratuit, l' appel
en toutes les choses d' ici-bas au tribunal unique
de Jésus-Christ, le bien-aimé de leur âme
comme elles l' appellent, Jésus notre prêtre
éternel !
Or quiconque croit essentiellement à ces points,
n' en admît-il pas d' autres, est chrétien. Quiconque
ignore et ne retient pas ces points, fût-il couvert
de signes catholiques, eût-il sans cesse le grand
mot d' évangile à la bouche, est plus ou moins ou
idolâtre ou pélagien, un demi-fidèle superficiel et
superstitieux, et, par quelque coin, inconverti.
Mais il nous faut citer quelque chose des prises de
doctrine de la mère Angélique avec Madame De
Rantzau. C' est le côté piquant et, pour ainsi dire,
mondain de la relation. Dans les premiers jours
l' archevêque vint et fit demander au parloir la
mère Angélique qui lui avait écrit au sujet des
sacrements. Il y eut là entre elle et l' archevêque
un de ces dialogues auxquels nous sommes assez
accoutumés. Mais Madame De Rantzau était
présente, et l' archevêque, à un moment de la
discussion,
 

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se tourna vers elle en disant : " eh bien, Madame
De Rantzau, que dites-vous de cela ? " elle
marqua un extrême étonnement de ce qu' on osait
faire ces distinctions du fait et du droit dans les
jugements des papes, étant tout ultramontaine comme
le sont la plupart des convertis. Ainsi introduite
dans la discussion, elle enchérissait sur tout ce
que disait l' archevêque et d' une manière si peu
raisonnable que la mère Angélique crut devoir lui
rappeler qu' il était difficile de bien juger de
l' affaire si l' on n' en savait le fond : elle
répliqua d' un air méprisant et d' un ton de madame
la maréchale
: " je sais tout ce que vous
pouvez dire, je sais ce que c' est que moulina
et toute la suite (la séquelle). "
après la conversation au parloir, qui se prolongea
encore longtemps avec l' archevêque, Madame De
Rantzau, qui n' était pas au bout de ses raisons,
voulut reconduire la mère Angélique jusqu' à la
porte de sa chambre, et, comme on avait ôté la
clef, elles durent toutes deux rester quelque quart
d' heure sur le degré. C' est là, sur ce théâtre un
peu inégal, que la discussion reprit plus vive et
avec des airs d' une dispute en sorbonne. La mère
Angélique raconte toute la scène avec une légère
intention de comédie, en laissant voir qu' elle-même
fut entraînée alors plus qu' elle n' aurait voulu.
Le quart d' heure fut long, les paroles furent
rapides ; j' abrége en ne donnant que le mouvement et
le jeu croisé des ripostes :
" elle (Mme De Rantzau) allégua les origénistes
qu' on avait obligés de dire anathème à Origène :
j' y répondis par saint Jérôme à Jean de
Jérusalem... etc. "
 

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la petite scène de comédie est complète : elle est
du genre de celles que j' ai déjà indiquées plus
d' une fois comme suite et ricochet des
provinciales . Qu' on sache pourtant bien vite
qu' à peine rentrée dans sa chambre, la mère
Angélique se repent de cette vivacité, qu' elle
écrit dès le soir un billet à Madame De Rantzau
pour lui en demander pardon ; que Madame De
Rantzau elle-même, qui est fort bonne, lui
vient faire le lendemain dans le choeur une sorte
d' excuse, et qu' elle change en effet de conduite
à son égard. Sauf trois ou quatre rencontres
dogmatiques que la force des choses amène encore,
et d' où l' aigreur a disparu, il ne reste entre
elles qu' une manière de contradiction assez polie
et même assez enjouée, comme entre personnes d' esprit
qui se savent d' égale force à ce genre d' escrime.
Un jour Madame De Rantzau essaye, par un
agréable détour, de rentrer en matière, et sous
prétexte qu' on disait que, pour en juger, il
fallait savoir ces choses
 

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dès le commencement : " mais, ma mère, je vous prie,
lui dit-elle, contez-moi toute votre histoire. " la
mère Angélique répondit du même ton : " attendez,
s' il vous plaît, ma mère, qu' elle soit achevée ;
car nous voilà au plus bel endroit, et quand on en
aura vu la fin, il sera temps de faire l' histoire. "
Madame De Rantzau en rit bonnement et ne la
pressa point.
Voici quelques autres reparties de l' invincible
prisonnière, tant à Madame De Rantzau qu' à la
mère supérieure. Celle-ci convenait un jour qu' on
n' avait pas absolument besoin de cette signature
pour s' assurer de la foi de port-royal, mais qu' il
suffisait que l' église le commandât pour que cela
devînt d' obligation et qu' on ne pût s' y soustraire
sans scandale et sans s' exposer aux extrêmes
conséquences : " eh ! Oui, répondait la mère
Angélique, c' est à mon sens agir comme un
chirurgien qui m' aurait fait une forte ligature
au bras sans aucun besoin, et qui le voyant, à
cause de cela, fort noir et fort enflé, me dirait qu' il
me le faut couper parce que la gangrène s' y va
mettre. Est-ce que je ne lui dirais pas :
monsieur le chirurgien, coupez s' il vous plaît
la ligature et ne me coupez pas le bras ?
l' un
est un peu plus raisonnable que l' autre... " la
bonne supérieure qui, comme toutes les religieuses,
savait pratiquer la saignée, comprenait à merveille
la comparaison et ne trouvait rien à répondre.
Madame De Rantzau appuyait un jour bien fort sur
les menaces d' anathème, et que c' était une chose
horrible d' être excommuniée par le pape : " il y a
pourtant une consolation, répondait la mère
Angélique, c' est qu' il arrive quelquefois que les
successeurs de saint Pierre imitent un peu sa
promptitude à tirer l' épée et
 

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qu' ils frappent trop tôt comme lui, sans attendre
la permission de Jésus-Christ ; mais Jésus-Christ
s' avance alors et guérit l' oreille... " et cette
comparaison, qui prenait Madame De Rantzau à
l' improviste, la faisait rire et ne la fâchait pas.
Comme la mère Angélique avait un talent
particulier pour faire des petites figures en cire,
des sculptures de châsse (car elle n' aurait eu qu' à
vouloir pour être artiste et elle aurait pu être
le sculpteur de port-royal au dedans comme
Mademoiselle Boullongne en était le peintre
au dehors), ces mères la prièrent instamment de leur
faire de ces sortes de figures, et lui donnèrent
des châsses de saints, des reliquaires à orner. Elle
y cédait par complaisance et pour reconnaître en
quelque manière leur hospitalité. Elle gardait ses
scrupules jusque dans ces industrieux amusements,
" qui, selon saint Augustin, ne font qu' ajouter de
nouveaux charmes à la tentation de la concupiscence
des yeux. " et comment aurait-elle pu ouvrir
franchement son âme au sentiment de l' artiste, elle
qui avait toujours présente cette autre maxime de
Saint-Cyran, " qu' il faut prendre garde de
satisfaire deux sens à la fois ? " elle y trouvait
cependant
 

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ici l' avantage de détourner sur ces objets
l' attention de Madame De Rantzau et de s' en faire
un bouclier contre tous autres discours.
Quelquefois, s' étonnant de son adresse dans la
discussion, Madame De Rantzau lui disait par un
reproche qui n' était pas sans quelque flatterie :
" c' est que vous avez l' esprit fait comme les
doigts,
et comme vous trouvez toutes sortes
d' inventions pour venir à bout de l' ouvrage que vous
faites, votre esprit vous fournit aussi des raisons
pour vous fortifier sur tout. "
nous voyons par tout cela que, vers la fin, la
captivité de la mère Angélique s' était notablement
adoucie, et en effet, quand vint l' ordre de partir,
on ne se quitta pas sans de mutuels témoignages. Elle
sortit du couvent le 2 juillet, à une heure
imprévue et indue, après neuf heures du soir,
conduite dans un carrosse de l' archevêque, et avec
des circonstances particulières assez intéressantes
sous sa plume et dont je renvoie le menu détail à
ceux qui seront curieux de la lire elle-même. Le
carrosse, après quelques instants de marche,
s' arrêta sur une grande place ; la mère Angélique
comprit qu' on allait lui chercher une compagne,
une des captives : quelle était celle qu' elle allait
tout d' abord revoir après une séparation si
pénible ? Elle ne se permettait pas d' interroger la
dame qui était avec elle dans le carrosse ;
l' ecclésiastique, chargé d' exécuter les ordres,
revint après un temps assez long, ramenant une
religieuse qui, à peine entrée dans la voiture, se
jeta au cou de la mère Angélique en lui disant :
hé, c' est ma tante ! -quoi ? C' est mon enfant !
répondit-elle. Ces deux paroles échappées du coeur
furent tout ce qu' elles se dirent devant ces
témoins. Celle qui disait
 

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ainsi ma tante et qu' elle appelait tendrement
son enfant était la soeur Christine Briquet
qu' on était allée prendre au couvent de sainte-Marie
où on l' avait mise, près de la place Royale. De
son côté, dans son récit de captivité, la soeur
Briquet a rendu l' impression de cette rencontre
avec un sentiment élevé et profond. Un mouvement
secret lui disait que la religieuse qu' on ne lui
nomma point, mais qu' elle savait être dans le
carrosse, était la mère Angélique :
" je ne me trompais pas, elle y était en effet,
dit-elle,... etc. "
ces mots magnifiques et si pénétrés de la soeur
Briquet sont toute la définition de la mère
Angélique aux yeux du second port-royal.
On avait perdu bien du temps ; on arriva à onze
heures du soir seulement au couvent des filles de
sainte-Marie du faubourg Saint-Jacques, où
étaient la mère Agnès et ses deux autres nièces qui
n' attendaient plus personne. Dans ce trajet de nuit,
toutes choses frappaient d' un aspect sensible, et
poétique comme nous dirions, l' imagination et l' âme
de la mère Angélique, mais cette poésie pour elle
n' était pas distincte de la religion même. On faisait
route en silence ; ce mystère et ce silence
s' animaient en Jésus-Christ. La lune venait-elle
à se montrer sur les pignons et sur le haut des
cheminées, au milieu de ces places désertes qui
étaient d' un effet extraordinaire pour une
religieuse à pareille heure, elle se rappelait la
promesse de Dieu : " per diem sol non uret te,
neque luna per noctem,
le soleil ne vous
 

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brûlera point pendant le jour, ni la lune pendant
la nuit. " en attendant à la porte du couvent de
sainte-Marie du faubourg que les tourières fussent
levées, la cloche des chartreux voisins sonnait-elle
le second coup de leurs matines, c' est-à-dire onze
heures du soir, elle se sentait réjouie de se
reconnaître par là si près de sa pauvre Sion
désolée, au retour des fleuves de Babylone.
Embrassait-elle enfin la mère Agnès, et malgré tous
les faux bruits, la retrouvait-elle fidèle, son
coeur chantait, en action de grâces : " refloruit
caro mea, et ex voluntate mea confitebor domino,

ma chair est devenue toute reflorissante, et je
rendrai grâces au seigneur de toute ma volonté. "
elle ignorait tout ; tout lui était nouveau :
elle avait tout craint. à chaque nouvelle
réconfortante qu' elle apprenait, elle s' écriait en
elle-même : " ô mon dieu, en voilà assez ! " au
sortir d' une pauvreté si grande, elle se trouvait
comme accablée de tant de richesses.
J' ai parlé de poésie : la poésie, pas plus que
l' art, n' est possible dans le cas présent. La mère
Angélique à la fois contemple et médite, pendant
cette sortie extraordinaire où elle cherche des
expressions et des images à ses sentiments. Une
fille de Smyrne ou de Chio, voyageant de nuit, eût
trouvé dans sa mémoire des vers d' Homère ; une
moderne aurait eu des vers de Byron ou de
Lamartine : elle, elle n' a que des versets qui lui
attestent à chaque pas la présence du Dieu des
hébreux et de celui de l' évangile. La fleur n' a pas
le temps de naître et de se détacher devant ces
réalités trop actuelles et trop sérieuses pour ne
pas être redoutables ; trop croire, croire trop
vrai
n' est pas une condition heureuse pour
que l' imagination se joue. Hélas ! Il ne faut pas
même peut-être trop sentir. Sera-t-il dit qu' on
 

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ne cueillera jamais mieux cette fleur et ce fruit
d' or, qu' en se séparant légèrement du fond ?
De grandes épreuves restaient encore à traverser,
mais du moins on allait être réunies. Le lendemain
(3 juillet), dès cinq heures et demie du matin, un
carrosse envoyé par l' archevêque vint prendre la
mère Agnès, ses trois nièces et la soeur Christine,
à la porte des filles de sainte-Marie ; une
tourière de là, qu' on leur adjoignit, faisait la
sixième : un aumônier de l' archevêque les
accompagnait à cheval. On se mit en prière au
dedans du carrosse, et pour se fortifier d' un
viatique à l' entrée du voyage (un long voyage de
six lieues), la soeur Angélique prit une bible
qu' elle portait sur elle et la présenta à la mère
Agnès qui l' ouvrit pour y trouver une parole
d' à-propos, un sort sacré. On tomba sur ce
passage de Jérémie tellement approprié à la
situation, que le prophète leur parut avoir bien pu
de si loin penser à elles et les voir en esprit :
" vae pastoribus qui disperdunt, etc... malheur
aux pasteurs qui détruisent et déchirent le
troupeau de mon pâturage... vous les avez chassés
dehors et ne les avez point visités ; mais moi, je
visiterai sur vous la malice de vos desseins, dit
le seigneur, et je rassemblerai les restes de mon
troupeau de tous les lieux où je les avais jetés,
et je les ferai retourner à leur maison de
campagne
, et ils croîtront et ils multiplieront. "
on entrait dans une journée de merveilles.
" nous n' avions pas fait trois quarts de lieue, dit
la mère Angélique, qu' on s' aperçut qu' il y avait
un cheval déferré qui boitait ; il fallut pourtant
aller jusqu' à Châtillon pour trouver un
maréchal... etc. "
 

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les ecclésiastiques, qui firent aussi arrêter leur
carrosse, furent témoins silencieux de cette
rencontre touchante " et de la manière dont chacune
s' entre-témoigna ses sentiments. " le temps de la
station put être d' un quart d' heure. à cette
distance où nous sommes, il est bien permis de
songer au pittoresque sans offenser la sainteté :
cette scène de la montée de Jouy, telle qu' on
vient de la voir vivement dépeinte, cette variété
de mouvements et d' attitudes, ces costumes aux
couleurs tranchantes, par un soleil matinal de
juillet, n' est-ce pas un sujet tout trouvé et tout
donné de tableau ?
On arriva ainsi dans ce port-royal-des-champs qui
ressemblait à une maison déserte et désolée. Deux
domestiques seuls vinrent à la descente des
carrosses. " le son des cloches, les feux de joie
n' y parurent point comme jadis quand on y recevait
la mère Angélique : mais ce fut quelque chose de
beaucoup plus beau de voir en un moment cette
ancienne église se remplir de religieuses (elles
avaient pris en arrivant leurs manteaux de choeur),
qui par les couleurs mêmes de leur habit marquaient
assez qu' elles venaient de blanchir leurs robes
dans le sang de l' agneau dont leurs croix étaient
encore teintes. " pendant ce temps-là la prieure des
champs, la mère Du Fargis, faisait assembler sa
communauté, qui se rendit aussitôt à la porte des
sacrements pour recevoir les trente-six arrivantes.
Celles-ci étant entrées, elles s' embrassèrent
toutes avec une tendresse et une joie qui ne
peuvent
 

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s' exprimer, et que seuls peuvent comprendre " ceux
qui savent ce que c' est que d' une parfaite union et
amitié. " les formes toutefois ne furent point
négligées, et la mère Du Fargis ayant prié m le
grand vicaire de s' approcher de la porte, lui dit :
" vous êtes témoin, monsieur, que nous recevons nos
mères et nos soeurs avec une extrême joie ; mais
cela n' empêche pas que nous ne nous croyions
obligées, pour conserver les droits de la maison,
de déclarer qu' ayant adhéré à tous les appels que
nos soeurs ont faits l' année passée, nous nous
portons pour appelantes ... " le maintien de leurs
droits et le procédé méthodique jusque dans le
moment de leur plus grande effusion et à l' heure
où d' autres oublieraient tout, c' est bien un trait
des personnes de port-royal et de la nature
janséniste.
Il me reste peu à dire pour achever de dessiner ici
la mère Angélique De Saint-Jean ; nous la
retrouverons sur notre chemin. Lors de la paix de
l' église, dans l' intervalle qui s' écoula entre
l' arrangement des évêques et autres ecclésiastiques
et celui qui fut conclu un peu après pour
port-royal même, elle écrivit une lettre à M
Arnauld, et on l' y voit plus infatigable, plus
inébranlable encore que ce grand athlète. Elle
n' espérait guère pour port-royal, et ne voyait dans
la paix partielle , à laquelle les amis avaient
donné les mains, qu' une brèche par où l' ennemi
leur arriverait, à elles, plus vite. Il faut voir
en quels termes augustes et mâles elle le dit :
" les forts d' Israël déclarent qu' ils ne peuvent
plus garder le lit de Salomon, et ils remettent
leur épée dans le fourreau... etc. "
 

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elle disait encore, écrivant au même : " il y a bien
du plaisir à laisser faire Dieu, car on est
assuré qu' il fait tout bien : mais on tremble
quand on entreprend quelque chose de soi-même, de
peur de sortir du chemin sans s' en apercevoir. "
ses pronostics, pour le moment, ne furent pas
vérifiés ; la paix entière se conclut ; port-royal y
participa. C' est alors que le gouvernement à
proprement parler (quoiqu' elle l' eût déjà exercé de
fait) commença pour la mère Angélique ; elle
devint prieure sous la mère Du Fargis abbesse, et
resta en cette charge neuf ans, les neuf dernières
années prospères et florissantes (1669-1678). Elle
fut elle-même nommée abbesse en août 1678, à la
veille de la persécution renaissante ; on remit
 

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port-royal en état de siége, et elle eut à soutenir
les assauts, -des assauts d' un nouveau genre.
L' archevêque de Paris, M De Harlay, bien
autrement habile et perfide que M De Péréfixe,
menait poliment l' attaque en la calculant, en la
déguisant sous toutes sortes d' égards. On retira
de nouveau pensionnaires et postulantes, on
dispersa solitaires et confesseurs, mais tout cela
en prétextant de la paix et du bon vouloir avec
le miel de l' urbanité et avec des paroles de cour.
Il fallut accepter cette nouvelle espèce de lutte ;
la mère Angélique y suffit et sans conseil,
écrivant lettres sur lettres à l' archevêque,
rédigeant les requêtes où le droit était patiemment
prouvé, renouvelant et amoindrissant les tours de
ses demandes, disputant enfin le terrain pied à
pied, et retardant ainsi, pour quelque temps du
moins, ce dont l' issue était désormais inévitable.
Elle fut continuée abbesse après son premier
triennat, en 1681, mais elle n' acheva pas le
second. La mort de M De Saci qui, tout éloigné
qu' il était de port-royal, en demeurait le père
spirituel, fut un coup dont la mère Angélique ne se
releva pas. douleur sur douleur ; mon coeur est
dans l' amertume :
ces mots de
 

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Jérémie sont la note finale et dominante de notre
sujet. On a vu, dans le récit de cette mort de M
De Saci par Fontaine, l' attitude de la mère
Angélique pendant les funérailles du saint
confesseur ; on a entendu le ton de cette voix
un peu basse et profonde, par laquelle elle
aspirait fixement à la terre. Elle s' apprêtait dès
lors, selon son expression, à rendre son voile à
celui qui le lui avait donné
. Trois semaines
après M De Saci, elle mourut, le 29 janvier
1684 ; une des dernières paroles proférées par elle
avait été celle de l' époux dans le cantique des
cantiques : " adjuro vos, filiae Jerusalem, ne
suscitetis neque evigilare faciatis dilectam,
donec ipsa velit...
filles de Jérusalem, je vous
conjure de ne point réveiller celle qui est la
bien-aimée de mon âme et de ne la point tirer de
son repos jusqu' à ce qu' elle le veuille. " elle
n' avait que cinquante-neuf ans ; il y en avait
quarante qu' elle avait fait profession, et
cinquante-trois qu' elle était à port-royal. En
avançant dans cette route uniforme, elle avait de
plus en plus triomphé de ce qui nous a paru sa
première saillie. Vers la fin elle nous représente
en toute justesse l' égale et la pareille de M De
Saci au dedans de port-royal, bien qu' elle ait eu
plus à faire que lui, ayant plus de fertilité
naturelle et de génie varié : mais elle était
arrivée comme lui à cette même exacte et continuelle
présence de l' éternité. " cette vie dans toute sa
longueur, nous dit Du Guet, ne lui paraissait
qu' une seule
 

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nuit ou une veille de quelques heures : elle
parlait de l' autre comme si elle y eût déjà touché. "
tranquille au milieu des passions iniques, elle
disait : " il y a un ordre admirable dans ce qui ne
nous paraît qu' une confusion et qu' un désordre,
et il faut attendre que tout l' ouvrage soit fini
pour en voir les proportions et les beautés. " et
elle contemplait comme déjà présent à ses yeux cet
art divin, dans l' infini mystérieux de son
architecture. Hors de là, hors de cet ordre
éternel, rien pour elle n' avait de prix, et elle n' y
voyait que le danger. Quand son frère M De
Pomponne fut fait secrétaire d' état en 1671, elle
trembla pour lui ; elle ne fut rassurée que par
sa disgrâce (1679), et elle en eut de la joie tout
en compatissant à sa peine. Elle écrivait à la
duchesse De La Feuillade (Mlle De Roannez)
sur cette peine par où il faut passer pour aller
du monde à Dieu :
" la fausse vertu est encore plus vaine que les
faux biens... etc. "
Madame De Sévigné écrivait à sa fille, le 29
novembre 1679, en lui parlant de la disgrâce de
son tendre ami M De Pomponne : (...).
 

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Nous qui venons de lire quantité d' écrits et de
lettres de la mère Angélique De Saint-Jean nous
sommes moins enthousiaste que Madame De Sévigné,
mais nous comprenons son enthousiasme. Nous ne
croyons pas à la beauté continue dans les écrits
de la mère Angélique :
 

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nous y avons respectueusement relevé les hautes
pensées et les grands accents.
On a de la mère Angélique De Saint-Jean trois
volumes de conférences et trois autres de
discours , mais sur des sujets et dans des
formes toutes monastiques, on n' en tirerait rien de
plus pour l' idée qu' on a d' elle maintenant, assez
complète, ce me semble. Elle est tout simplement
un des plus considérables esprits de port-royal ;
et, dans cette seconde génération à laquelle elle
appartient, nul (Pascal excepté) n' a autant
de génie qu' elle.
On ne saurait séparer de la mère Angélique De
Saint-Jean les deux religieuses qui se montrèrent
le plus attachées à elle, et qui furent comme ses
aides de camp zélés dans ces guerres de la grâce,
la soeur Eustoquie De Bregy et la soeur
Christine Briquet. Pendant la captivité et la
séquestration qu' un certain nombre de nos
religieuses eurent à supporter, ce sont les deux
seules qui n' éprouvèrent pas même une velléité de
tentation, qui n' eurent pas même l' idée qu' on
pouvait broncher. La soeur Eustoquie De Bregy,
qui était d' ailleurs une personne de beaucoup
d' esprit, n' a rien d' attrayant pour nous ; la
relation qu' elle a donnée de sa captivité, si elle
brille entre toutes les autres par un air de
distinction et de finesse, n' est pas sans de graves
inconvenances de ton. Malgré la vivacité de son
opposition, la soeur Eustoquie avait été, je l' ai
dit, fort ménagée d' abord par l' archevêque à cause
de la comtesse De Bregy sa mère, et elle n' avait
pas été du premier enlèvement du 26 août. Dans
les semaines qui suivirent,
 

p163


elle mena le couvent et contribua plus que
personne à maintenir le parti des récalcitrantes. On
a quantité d' écrits d' elle à cette date ; elle se
plaisait à raconter plume en main ses conversations
soit avec M Chamillard, soit avec l' archevêque,
soit avec sa mère quand celle-ci venait au parloir
pour l' exhorter. Ces conversations écrites de la
soeur Eustoquie sentent une lectrice des romans
de Mademoiselle De Scudéry bien plus qu' une
élève de la mère Angélique. Je ne prétends pas
qu' elle ait lu ces romans à la mode, mais elle en
avait pris, par une sorte d' influence de famille,
le ton et la façon. Ainsi un de ses tours
familiers, c' est de demander, après qu' elle a parlé
et répliqué dans son sens : cela est-il mal dit,
monsieur ? ... est-ce mal dit ?
absolument comme
aiment à le faire les personnages des
conversations de Mademoiselle De Scudéry. La
mère de la soeur Eustoquie, Madame De Bregy,
était une précieuse qualifiée, nièce du fameux
Saumaise, mais accommodée selon la cour : " elle
est coquette en diable, a dit Tallemant ; cependant
on n' a jamais tranché le mot avec personne. Elle ne
manque point d' esprit ; mais c' est la plus grande
façonnière et la plus vaine créature qui soit au
monde. " on a d' elle quelques lettres et pièces
galantes imprimées : ce sont des riens prétentieux.
Madame De Bregy avait été pour le sonnet de
Job , de Benserade, avant de savoir que
Madame De
 

p164


Longueville s' était déclarée pour le sonnet
d' Uranie de Voiture : " Job dans les siècles
passés ne fut guère plus humilié que je le suis
aujourd' hui, d' apprendre que j' ai pu me trouver
contraire à l' opinion de votre altesse ; car si je
n' avais pas assez de sens pour m' y rendre conforme,
mon esprit de divination devait servir l' autre
en cette rencontre, et ne lui pas laisser la honte
de se voir opposé à des sentiments que j' ai
toujours reconnus pour une règle, avec laquelle
l' on ne saurait faillir. " elle écrivait cela à
Madame De Longueville, qui lui répondait
galamment : " votre lettre a fait plus de bien
au sonnet de Job que Benserade même, et elle
me donne un si grand regret de n' avoir pas eu des
sentiments conformes à ceux de la personne qui l' a
écrite, que si elle ne me fait changer, elle me
fait au moins condamner les miens, etc. " ce
Benserade, si galamment défendu par Madame De
Bregy, la payait par ce poulet en vers :
ne jugeant pas fort à propos
d' aller chez vous pour mon repos,... etc.
Madame De Bregy avait proposé à Quinault cinq
questions
d' amour : " première question, savoir
si la présence de ce que l' on aime cause plus de
joie que les marques de son indifférence ne
donnent de peine ? ... " et les autres questions à
l' avenant. Quinault fit à chacune une réponse en
vers par l' ordre du roi. C' est, l' esprit rempli
de ces fadaises qu' elle entremêlait avec les
 

p165


pratiques d' une dévotion mondaine, c' est en
sortant du val-de-grâce où elle passait quelquefois
la journée avec la reine et l' archevêque, que
Madame De Bregy venait à port-royal exhorter
sa fille qui tenait pour cinq propositions d' un
tout autre genre, mais qui y portait également un
esprit de précieuse. La fille avait lu Jansénius
dans le texte et citait les conciles ; la mère
possédait l' astrée et les arrêts des cours
d' amour : il devait être curieux de les voir aux
prises et bec à bec , comme dit Benserade. La
fille avait beau jeu à relever la mère ; mais elle
avait le tort de parler d' elle sans aucun respect.
Elle se plaignait tout haut d' appartenir à des
personnes " si fort attachées au monde et si peu
chrétiennes. " un jour que la comtesse De Bregy
et l' archevêque se trouvèrent ensemble au parloir,
l' entretien avec la soeur Eustoquie dura une heure
et demie ; celle-ci soutint d' un ton de docteur,
et avec une intrépidité encore plus impertinente
qu' à l' ordinaire, l' impossibilité pour elle d' en
venir jamais à la signature, quand même tout le
monde, et même M Arnauld, cèderait : sur quoi sa
mère impatientée dit ce joli mot : j' ai une fille
qui ne relève que de Dieu et de son épée
.
L' archevêque y applaudit fort, et, l' entretien
s' animant de plus en plus, la soeur Eustoquie
acheva de s' y dessiner en docte héroïne, en
chevalière de la grâce. On avait précisément, ce
jour-là ou la veille, arrêté à port-royal
 

p166


et conduit à la bastille M Akakia, qui était un
très-honnête et très-utile homme d' affaires des
religieuses. La soeur Eustoquie était outrée de
cette arrestation de M Akakia, et elle le laissa
trop voir à son ton ; ce qui fit que sa mère, allant
au fond de la pensée qu' elle connaissait si bien, dit
au prélat : " voyez-vous, monsieur ! Cette créature
me mettrait bien en pièces pour conserver en son
entier le soulier de M Akakia, de M Arnauld,
de monsieur et de madame la janséniste ; et pourvu
que tout aille bien de ce côté-là, je vous assure
qu' elle se soucie fort peu de nous et de ce qui
nous arrive. " je crois que Madame De Bregy avait
grand' raison en jugeant ainsi. L' archevêque, en
sortant, dit devant les autres religieuses : " jamais
il ne s' est vu orgueil semblable à celui de cette
créature sous le ciel. Elle demeure dans son froid,
sans s' émouvoir de rien ; elle vous tient son
quant-à-moi , et elle m' a répondu dans une
hautainerie, dans une élévation et dans une
assurance qui m' a fait rougir de voir un tel
caractère d' esprit et une telle vanité dans une
religieuse, et de voir qu' elle n' en rougit pas
elle-même. Elle est au-dessus de tout, rien ne
l' étonne, et personne n' est digne d' elle. " c' est la
soeur Eustoquie elle-même qui nous transmet sur
son compte ces témoignages à charge, et elle ne
s' aperçoit pas, à la manière dont elle croit s' en
faire honneur, qu' elle les justifie.
Elle fut enlevée de port-royal le 29 novembre (1664)
et fut mise aux ursulines de Saint-Denis. Sa
relation, fort spirituelle, trahit à nu les
défauts qui s' étaient introduits à port-royal à
cette date. La soeur Eustoquie tire vanité et
fait trophée de tout. Que ce soit le comte
De Bregy son père, l' abbé De Flecelles son
oncle, ou sa
 

p167


mère encore, ou l' archevêque, qui reviennent
l' entretenir et la presser, elle ne se borne pas
à leur résister, elle se joue et les drape. Au
reste, on savait à qui l' on avait affaire en
l' attaquant, et le plus souvent on en venait à
plaisanter des deux parts : causer avec la soeur
Eustoquie, c' était engager une partie d' escrime.
Dans une dernière visite que lui fit M De
Péréfixe accompagné de l' évêque de Poitiers
(Clérembaut De Palluau), pour lui annoncer son
prochain retour à port-royal, les deux prélats se
conduisirent en gens de cour et badinèrent. La
supérieure des ursulines ayant dit que le comte
De Bregy était venu voir sa fille et s' était mis
en quatre de tendresse pour la fléchir : " oh !
Répondirent ces messieurs, ce ne sont pas des
tendresses qu' il lui faut, ce sont des raisons. Ce
n' est pas à des gens de cour que la soeur Eustoquie
se laissera prendre, il lui faut d' habiles
théologiens. " et là-dessus M De Péréfixe ayant
entamé quelques mots de discussion pour la
provoquer, elle répondit ferme à son ordinaire,
para les coups et se garda bien de prendre le change
sur la grâce suffisante, qu' on essayait de
substituer à l' efficace. " M De Poitiers témoigna
une grande satisfaction de ses réponses : il
s' était mis derrière l' épaule de M De Paris, où
il faisait des mines et des grimaces qui faisaient
voir au naturel l' esprit des évêques de cour. "
elle, une fois lancée et se sentant applaudie,
continuait toujours ; elle s' attira pourtant ce
mot très-juste de l' archevêque sur ses amis les
jansénistes et sur la méthode qu' ils avaient
employée pour la séduire : " qu' ont-ils fait ?
Ils vous ont prise par votre faible : ils vous
ont dit de belles choses
. "
on lit dans les notes que Racine avait rassemblées
 

p168


pour son histoire de port-royal ce jugement sur la
soeur Eustoquie, très en accord avec ce qu' on a
vu :
" lorsque les religieuses étaient renfermées au
port-royal de Paris (août-novembre 1664), elles
trouvaient moyen de faire tenir tous les jours de
leurs nouvelles à M Arnauld, et d' en recevoir...
etc. "
c' est évidemment là le jugement que portait Nicole
sur la soeur Eustoquie.
Et toutefois, pour ne pas être injustes, n' oublions
pas de noter d' elle quelques belles paroles. Un
jour, sur ce que lui représentait sa mère, qu' elle
s' exposait à ne revoir jamais les personnes qu' elle
aimait si passionnément, et cela par son
obstination et par la leur, la soeur Eustoquie
répondit : " Dieu est un miroir où les âmes justes
se voient toujours et se regardent mutuellement ;
et si on les arrache de mes yeux, on ne le fera
jamais de mon coeur. " et lorsqu' à sa sortie des
ursulines de Saint-Denis, elle revit la soeur
Anne-Eugénie (Madame De Saint-Ange), qui
avait été également enlevée de son côté, et mise
à la visitation de chaillot, elle se jeta à genoux
dans un mouvement d' effusion et s' écria : " quoi ?
être fidèles à Dieu, et se revoir ! Ah, c' est
trop de grâce ! " Madame De Motteville et
Mademoiselle Testu étaient présentes et en
témoignèrent de l' édification.
La soeur Christine Briquet qui fut enlevée la
dernière, le 19 décembre, n' a contre elle que son
trop de jeunesse et de pétulance. Durant tout ce
conflit, où elle avait pris l' un des premiers
rôles et où elle était l' un des chefs improvisés,
elle ne disait pas trois paroles
 

p169


sans que le feu lui montât au visage. Sa relation,
comme celle de la soeur Eustoquie, justifie bien
le reproche qu' on leur faisait, même au dedans de
port-royal, que leur manière d' écrire était trop
suffisante. La soeur Christine Briquet fut mise
au monastère de sainte-Marie de la rue
saint-Antoine. Quelques semaines après son
entrée, un bref du pape étant arrivé de Rome, la
mère prieure commença à la prêcher sur la
signature : " je la suppliai avant que de s' y
engager, dit la soeur Christine, de me dire sur
quel principe elle se voulait établir
, parce
que les conséquences qu' elle en tirerait ne
feraient impression sur mon esprit qu' à proportion
de la vérité et de la solidité du fondement sur
lequel elles seraient établies. " la différence de
ton de cette nièce des Bignon d' avec la fille des
Bregy, filleule de la reine, se fait aisément
sentir : la précédente était de race de précieuse,
celle-ci est de souche gallicane et doctrinaire ;
elle part d' un principe ; elle porte dans la
dévotion le procédé parlementaire au lieu du genre
rambouillet. La soeur Christine était l' ardeur
même ; sur ce qu' une des mères de sainte-Marie lui
disait obligeamment qu' elle pensait qu' ayant eu à
sortir de port-royal, elle n' était pas fâchée
d' être dans cette maison plutôt que dans une autre,
elle lui répondit tout net " que non ; qu' en y
venant, elle accomplissait la volonté de Dieu
et non pas la sienne ; qu' elle ne se regardait plus
que comme une personne en purgatoire, qui n' a plus
d' autre soin que celui de satisfaire à Dieu pour
ses péchés, et qu' elle serait aussi contente
pour ce sujet d' aller en Canada, ou dans un
cachot
, si on l' y voulait mettre. " -pendant sa
captivité, la soeur Christine trouva moyen
d' écrire et de recevoir des
 

p170


billets en apparence insignifiants, mais où il y
avait des lignes tracées à l' encre sympathique : en
approchant le papier du feu, on voyait saillir les
caractères qui ne paraissaient pas. Ses
stratagèmes furent découverts ; on voulut lui en
faire honte. M Chamillard et la mère supérieure
lui montrèrent un billet qu' elle avait écrit de la
sorte. Il dit " qu' il n' en faudrait pas davantage
pour perdre une fille d' honneur. " elle répondit
" que ce n' était pas la chose en elle-même, mais
seulement le sujet pour lequel on s' en serait servi
qui pourrait faire perdre l' honneur, et qu' elle
savait bien que la réputation d' une fille ne serait
nullement blessée si, étant prisonnière, elle
avait eu recours à cette invention pour apprendre
des nouvelles de sa mère et de ses soeurs dont on
l' aurait séparée injustement. " elle avait réponse à
tout et tenait tout ce monde en échec. On lui
rendait cette justice qu' elle empirait tous les
jours et que, si elle était bien entêtée en
sortant de port-royal, cela n' était rien en
comparaison de ce qu' elle était devenue depuis.
Cette dangereuse petite fille justifiait de
plus en plus ce que lui avait dit l' archevêque :
" je souhaiterais de tout mon coeur que vous eussiez
quatre mille fois moins d' esprit que vous n' en
avez... il est certain que votre esprit vous perd.
Vous êtes une dogmatiseuse, une théologienne et une
philosophe. Vous vous mêlez d' enseigner une
science... dites-moi un peu comment elle
s' appelle ? Est-ce la théologie ou la philosophie
dont vous faites profession ? " la soeur Christine
ne le savait pas bien elle-même : par ses appels
continuels aux paroles de l' écriture, elle allait à
tout moment jusqu' aux limites du protestantisme. Un
siècle plus tard,
 

p171


au lieu de Saint-Cyran et de M Arnauld,
faites-lui lire Jean-Jacques ou engouez-la pour
M Necker, et vous verrez où elle ira. Elle a, de
temps en temps, sous sa plume de petites anecdotes
espiègles et malicieuses. L' intériorité lui
manque comme à la soeur Eustoquie ; mais ce don
lui viendra avec les années, tandis qu' il est
douteux que la fille de Madame De Bregy l' ait
jamais pu acquérir. L' endroit le plus touchant de
la relation de la soeur Christine est celui où
elle raconte sa réunion inespérée avec la mère
Angélique De Saint-Jean, dans ce carrosse, le
2 juillet à dix heures du soir, et le cri du coeur
qui lui échappe en la reconnaissant à sa voix.
Des autres religieuses captives de port-royal je ne
dirai plus un mot, si ce n' est de l' une d' elles que
Bossuet exhorta, et disposa à signer. C' était
l' une des nièces de la mère Agnès, celle même
qu' on avait placée auprès d' elle au monastère de
sainte-Marie du faubourg Saint-Jacques. La mère
Agnès, dans toute cette persécution, se dessine avec
un caractère particulier et doux. Elle souffre, elle
prie, elle désire ce qui procurera la réunion, elle
ne discute pas ; elle n' a pas l' idée de signer
elle-même, mais elle ne s' oppose à rien et, dans le
cas présent, elle laissa tout à côté d' elle sa nièce
agir selon sa conscience. La mère Agnès a écrit
depuis lors pour témoigner son repentir de cette
conduite, de cette indifférence fort sage et
qui n' était que le contraire de l' entêtement ; elle
en a fait amende honorable en plein chapitre ;
c' était se repentir d' avoir été tolérante et
raisonnable comme elle y était portée d' elle-même.
La personne
 

p172


qui contribua le plus à cette chute de la soeur
Marie-Angélique De Sainte-Thérèse D' Andilly
fut l' abbé Bossuet. On a beaucoup discuté pour
savoir quelle part directe Bossuet, alors doyen du
chapitre de Metz, mais ami particulier de M De
La Brunetière et très-apprécié de M De
Péréfixe, avait pu prendre à ces controverses
intérieures du monastère de port-royal. Il paraît
bien qu' il n' y fit jamais d' exhortation
proprement dite aux soeurs assemblées, quoiqu' il
y ait accompagné (et probablement plus d' une fois)
soit l' archevêque, soit le grand-vicaire. On sait,
par exemple, qu' il était venu à la maison de Paris
avec le prélat, le dimanche 28 juin 1665 ; on
était à la veille de la translation à la maison des
champs, et bon nombre des religieuses de Paris
n' y donnaient pas volontiers les mains ; Bossuet
vint dans l' intention de les adoucir, de les
calmer ; et à un moment, comme une soeur
demanda que M Chamillard et la mère Eugénie qui
étaient présents se retirassent pour que l' on pût
conférer plus librement de cette affaire avec
l' archevêque, Bossuet crut devoir se retirer
aussi. Mais, ce qui est pour nous d' un intérêt plus
circonstancié et plus sensible, l' abbé Bossuet
vit beaucoup en particulier la mère Agnès et
 

p173


sa compagne de captivité. Comme après les premiers
jours de privation elles demandaient un confesseur
et un conseiller, l' archevêque leur avait dit :
" je vous prie, voyez m l' abbé Bossuet ; c' est un
homme savant et le plus doux du monde ; il est
comme il vous faut, car il n' est d' aucun parti . "
" -m l' abbé Bossuet vint nous voir ce même jour,
raconte la soeur Angélique-Thérèse dans sa
relation assez naïve... etc. "
la soeur Angélique-Thérèse se laisse pourtant
ébranler peu à peu. Elle raconte qu' un jour Bossuet
fut touché jusqu' aux larmes d' une de ses paroles.
L' archevêque lui demandait si ce n' était pas la
crainte de sa tante Agnès qui la retenait de
signer ; elle répondit : " monseigneur, elle est la
première à qui je dis mes peines, car je n' ai point
de réserve pour elle ; je lui ai témoigné que je
ne voulais rien faire qu' elle ne fît, et elle m' a
dit ces propres paroles : ma soeur, ne dites pas
cela, il ne faut pas s' appuyer sur un bras de
chair ; si vous croyez le devoir faire, pourvu
que ce soit avec conseil, je n' en aurai point
de peine
. " ils se regardèrent tous et dirent :
" voilà qui est bien sage. " ils en furent même si
touchés que M De Péréfixe et l' abbé Bossuet en
pleurèrent.
L' art de Bossuet, chaque fois qu' il la voyait,
était, tout en la pressant, de lui diminuer
l' importance de la signature, de la lui faire " le
plus facile qu' il pouvait. " il ne fut pas seul à la
déterminer ; un autre
 

p174


docteur, M Chéron, y contribua de moitié. La
pauvre fille avait des restes de terreur ; elle
avait ouï dire que " de signer, c' était comme de
renoncer la foi et se jeter dans l' étang de feu
et de soufre
. " Bossuet n' avait pas trop de
toute sa gravité insinuante pour la calmer. Elle
signa donc ; mais, aussitôt après, le remords la
prit ; elle n' osait regarder sa main sacrilége qui
avait tenu la plume ; cette main droite lui faisait
horreur, elle la cachait par un mouvement
instinctif. Laissons toutes ces pusillanimités et
ces misères. La seule particularité que j' aie tenu
à relever en cet endroit, c' est que Bossuet visita
soigneusement quelques-unes des religieuses de
port-royal, leur parut doux et plus d' une fois
ému, et leur tint des discours fort raisonnables,
dont elles se défiaient parce qu' ils leur
paraissaient séduisants
.
à propos de ces filles de M D' Andilly qui avaient
signé (car il y en eut une autre encore qui céda),
on se disait avec effroi au-dedans de port-royal :
" si ces choses arrivent au bois vert, que
sera-t-il fait au bois sec ? " on allait jusqu' à
trembler pour la mère Agnès, qu' on disait
affaiblie elle-même et chancelante ; et la soeur
Christine s' écriait : " je ne veux pas croire
facilement que les étoiles soient tombées du
ciel. "
 

p175


iv.
On n' était pas à port-royal sans ajouter quelque
foi aux présages. On raconte que le tonnerre était
tombé le 22 juillet 1661 (à la veille des
persécutions) au monastère des champs, proche
l' abbaye, sur un grand chêne dont il brisa toutes
les branches en mille pièces, ne lui laissant que le
tronc ; et l' on remarqua que cet arbre ne
recommença à pousser et à verdoyer que quatre ans
après, l' année même où nous sommes, et quand toutes
les religieuses y furent rassemblées. Si le
présage était fidèle, et si le signe exprimait la
réalité, l' arbre ne dut refleurir d' abord que
bien imparfaitement.
Et en effet, après la première joie de la réunion,
tout restait bien sombre et bien triste encore.
Bon nombre des soeurs de Paris ne s' étaient pas
décidées de plein gré à cette translation aux
champs. Toutes n' y avaient
 

p176


pas été nourries dès leurs jeunes années comme la
mère Agnès et n' y avaient pas leurs plus tendres
souvenirs. Le monastère de Paris était devenu
pour plusieurs d' entre elles, pour les plus jeunes,
le principal centre et la nouvelle patrie. Dans
tous les cas, la raison disait qu' il ne fallait
point, par un entraînement d' affection et de
sentiment, se laisser aller à déserter cette
importante maison où l' on avait mis tant de soins
et de peines, où la charité avait appliqué tant
de libéralités et de dons, et qu' on ne devait point
s' empresser de la céder à quelques soeurs
infidèles ou à des intruses qui, une fois
maîtresses du logis, n' en sortiraient plus. La soeur
élisabeth-Agnès Le Féron, personne de mérite
comme je l' ai dit, et qui avait pris le
commandement de l' arrière-garde à port-royal de
Paris quand les autres chefs eurent été enlevés,
fit très-bien sentir la solidité de ces
considérations : les soeurs de Paris ne pouvaient
accepter ni, à plus forte raison, solliciter comme
une grâce, une mesure qui était un commencement de
dépossession, et il fallait qu' elles y parussent
forcées et contraintes :
 

p177


" nous l' accepterons de bon coeur, écrivait
excellemment la soeur Le Féron,... etc. "
la mère Agnès était un peu étonnée et piquée, ou
tout au moins peinée de ces objections à une chose
qui lui paraissait la plus désirable de toutes, la
réunion :
" je vous avoue, mes chères soeurs, leur
écrivait-elle, que je m' en suis bien fait
accroire dans cette occasion,... etc. "
enfin on s' accorda ; les soeurs de Paris soutinrent
jusqu' au bout leur droit et l' honneur du pavillon,
et la réunion se fit comme nous l' avons vu. Après
les premières effusions, on en vint à considérer la
situation nouvelle telle qu' elle s' offrait en
réalité : on s' aperçut qu' on était en état de
blocus et prisonnières. La persuasion où l' on
était à l' archevêché et à la cour (et sans se
tromper de beaucoup) que les religieuses, tant qu' on
les laisserait à Paris, ne cesseraient de
communiquer par lettres avec M Arnauld et leurs
autres principaux conseils, avait été pour
beaucoup dans cette transportation aux champs, et,
pour la rendre efficace, on y joignit des mesures
de séquestration absolue et d' isolement. Un
exempt des gardes du corps, Saint-Laurent, de la
compagnie de Gesvres, avec quatre gardes, dont
 

p178


deux gentilshommes, fut expressément chargé de
veiller sur les dehors du cloître et d' intercepter
toute libre communication. Pour plus de sûreté, les
gardes envahirent même les jardins qui étaient
compris dans la clôture, et ils en retinrent les
clefs. Cependant les soeurs ne pouvant vivre dans
une privation entière de promenade et d' exercice,
surtout en un lieu que les travaux de M D' Andilly
et des solitaires n' avaient pas complétement
assaini et où il y avait des fièvres, on dut
s' arranger avec les gardes pour qu' ils laissassent
le jardin vacant au moins pendant les heures où les
religieuses y voudraient aller. Mais s' ils se
retiraient pour une heure ou deux, ils n' oubliaient
pas de surveiller et d' inspecter, pendant ce temps
même, les promeneuses. " ils faisaient la ronde
autour des murs, lit-on dans les relations,
quelquefois à cheval et d' autres fois à pied, afin
de voir de dessus les molerets et des autres
montagnes dont nous sommes environnées, si nous ne
parlions point aux jardiniers ; ils les menaçaient
continuellement que, si on les voyait s' approcher
de quelques religieuses pour leur donner ou
recevoir d' elles quelque lettre ou quelque écrit,
on les enverrait incontinent à Saint-Germain, où
leur procès était tout fait, et où il n' y aurait
plus qu' à les pendre. " on ne pendait personne ; on
menaçait et on tâchait de faire peur, parce que
l' honneur de messieurs les gardes du corps du roi
était engagé à ne rien laisser passer de défendu, et
qu' il arrivait, malgré tous leurs soins, que
quelque lettre s' échappait toujours. Lorsque les
gardes du corps furent remplacés, après quelque
temps, par des archers du grand prévôt de l' hôtel,
ces derniers observèrent les mêmes précautions,
mais ne se conduisirent pas plus
 

p179


mal : ils évitaient de gêner les soeurs en tout ce
qui n' était pas contraire à leurs ordres.
Au dedans, on avait donné aux religieuses pour
confesseur un prêtre né en Savoie, jeune et rude,
dénué de lumières et d' expérience, le sieur Du
Saugey ; sans être précisément méchant, il fit
du mal, et exagéra ses ordres plus qu' il ne les
tempéra. On ne laissait pas de le tromper.
L' interdiction des sacrements durait toujours ;
mais cette interdiction ne tombait que sur les
religieuses de choeur ; les converses avaient accès
à la sainte-table. Combien de fois la mère Agnès
ou quelque autre, mais surtout la mère Agnès la
plus saintement affamée de toutes, ne se
déguisa-t-elle pas en soeur converse, et à la
faveur de ce travestissement, sous le manteau gris, ne
trouva-t-elle pas moyen de communier en tapinois
et (qu' on me passe le mot) par contrebande !
étaient-ce là des communions bien légitimes que
ces communions ainsi enlevées par ruse ? Pour les
justifier, on ne manquait pas de citer l' exemple de
Jacob, qui déroba la bénédiction de son père sous
l' apparence velue d' ésaü. On citait aussi
l' exemple du paralytique qui pour pénétrer jusqu' à
Jésus-Christ, ne pouvant entrer par la porte du
logis à cause de la foule, avait été introduit
par une ouverture faite au toit : " Jésus-Christ ne
reprit point ceux qui l' avaient ainsi descendu et
loua même leur foi. " mais, si, de loin, ces traits
présentés avec choix appellent le sourire, de près
la situation était sans douceur, et ce rayon de la
grâce, le seul rayon qui s' y glissât, nous avons
peine, nous profane, malgré toute notre attention,
à le découvrir, tant il est ici dépouillé de sa
lumière sensible. Je ne sais rien de plus pénible et
de plus attristant
 

p180


que la lecture des pièces originales qui se
rapportent à cette période de trois ans et demi :
une lutte permanente, opiniâtre, muette, entre des
religieuses estimables, mais contentieuses, et des
ecclésiastiques tels que le sieur Du Saugey ou
le sieur Poupiche, sans charité, sans éducation,
sans intelligence ; la maladie sévissant dans ces
corridors étouffés, où l' air des champs apporte
plus de miasmes que de saines fraîcheurs, et la
mort, la mort coup sur coup frappant de pauvres
filles qui meurent sans secours, sans sacrements,
et que les survivantes chargent ingénument " de
leurs commissions pour l' autre monde, " jusqu' à
mettre dans les mains de la soeur défunte leur
requête ou procuration régulièrement dressée
et signée de toutes, monument d' une ténacité qui
finit par lasser aussi et qui devient à son tour
esclave de la lettre : tout cela, suivi de près et
jour par jour, est triste, monotone, accablant. Il
s' y mêle bien des petitesses ; il y a la journée
des chaises renversées que je ne raconterai
pas, car cette journée-là est burlesque, peu digne
du lieu, et elle fait comme parodie à tant de belles
journées précédentes. Sincèrement,
 

p181


quand on vient de parcourir en entier et de
traverser, comme je l' ai dû faire, cette portion des
actes et journaux de la communauté, on a besoin de
s' éloigner un peu pour retrouver l' impression sous
laquelle
 

p182


on est accoutumé à se représenter port-royal des
champs, et pour se redire avec M De Pontchâteau :
" cette maison ne semble être qu' une grande ruine et
un peu de poussière ; mais les serviteurs de Dieu
aiment jusqu' à la poussière de Jérusalem. "
c' est alors, durant cette ingrate période, quand il
y avait dispersion complète et fuite des amis,
quand M De Sainte-Marthe n' osait rôder près des
murailles interdites que déguisé et à de rares
intervalles, et pas tout d' abord ; quand M De Saci
retiré dans une maison de faubourg allait être
arrêté et mis à la bastille ; qu' Arnauld et Nicole,
mieux cachés, en lieu plus sûr, étaient hors de
portée des champs, et que s' ils publiaient des
écrits pour réfuter les adversaires et défendre la
foi des religieuses persécutées, cela n' allait pas
jusqu' à elles, ou du moins que ce n' était pas le
secours présent et toujours renouvelé qu' il leur
fallait, -c' est alors qu' il y eut pourtant un
homme de port-royal, un solitaire, un laïque qui
devint durant ces rudes années, et à son corps
défendant, le consolateur prochain et comme le
directeur édifiant des religieuses : c' était leur
médecin, M Hamon, -médecin aussi des âmes :
lucas bis medicus, comme on le disait aussi de
saint Luc. J' ai eu déjà l' occasion de le nommer
bien souvent dans ces pages, mais c' est ici son
beau moment pour lequel je l' ai exprès réservé. Ce
rayon que je viens de regretter de ne point
trouver dans port-royal à cette heure de
resserrement et d' accablement continu, et durant
ces journées d' un seul nuage , M Hamon le
reçoit et nous le laisse apercevoir sur son
front jusque dans l' obscurité où il se dérobe. Par
un effet mystérieux et qui a sa secrète justice,
le plus humble se met à reluire quand tous les
autres sont éclipsés.
 

p183


Il avait été forcé de se retirer à la fin de l' année
1664 (30 novembre), et avait esquivé assez
adroitement la lettre de cachet qui le concernait.
On s' était adressé à lui-même : " je n' eus pas
l' esprit d' avoir peur, " dit-il. Son air de candeur
ôta toute méfiance à l' exempt, qui crut l' avoir
sous sa main à volonté. Les soeurs mieux avisées,
et comprenant de quoi il s' agissait, eurent le
temps de le faire évader par les jardins. Son
exil fut de neuf mois. Les maladies qui se
déclarèrent après la réunion, en juillet 1665, lui
fournirent une occasion de demander à revenir, et
il en obtint la permission de l' archevêque. Il
revint le 26 août au soir, résigné aux gênes, aux
humiliations, et à être lui-même une manière de
prisonnier. Il ne fut admis à revoir les soeurs
malades qu' à condition qu' il ne leur donnerait ni
ne recevrait d' elles aucune lettre ni billet, et
qu' il n' entrerait point sans être accompagné de la
tourière, surveillante préposée par l' archevêque.
On exigeait qu' en s' adressant aux malades il
parlât haut, pour que la tourière pût tout
entendre. L' exempt des gardes, quand sa surveillance
était en défaut, s' excusait auprès de l' archevêque
en disant " qu' il ne pouvait répondre de rien tant
que M Hamon serait à port-royal, que c' était un
homme entièrement dévoué aux religieuses et qui
ferait tout pour les servir. " les gardes le
raillaient, ou du moins, le jugeant sur sa
pauvre mine et son costume des plus humbles, lui
refusaient le monsieur , seul titre auquel
tinssent les solitaires de port-royal ;
 

p184


ils l' appelaient par dérision monseigneur ou
mon maître , ou quelquefois mon ami . On
visita une fois son souper ; on regardait jusque dans
ses poches pour voir s' il n' y avait point de
lettres cachées, et l' on ne s' en rapportait point
à sa parole. La dignité du médecin souffrait en
ces instants et se sentait près de se révolter :
le chrétien reprenait vite le dessus et remettait
l' homme à la raison. La nuit, on l' enfermait à clef
dans sa chambre. Il paraît même qu' il fut obligé de
faire encore une absence et de s' éloigner de
port-royal, mais ce ne fut que pour un temps
très-court. Il se soumettait à tout avec joie,
pourvu qu' il pût s' acquitter de son double devoir
de médecin et de consolateur. Il commençait
régulièrement sa journée en servant la première
messe. C' est sous ce régime de contrainte, en ces
années d' épreuve, qu' il composa pour les
religieuses d' excellents petits traités dont j' ai
à parler ; mais rien n' est pour nous d' un intérêt
plus intime et plus singulier qu' un autre petit
écrit de lui dans le goût des confessions de saint
Augustin, intitulé : relation de plusieurs
circonstances de la vie de M Hamon, faite par
lui-même
. Il s' y peint en traits naïfs et fins,
nous offrant dans son propre portrait un modèle de
psychologie chrétienne.
Quand je m' adressais pour la première fois, il y a
des années, à mes auditeurs de Lausanne, en leur
disant de vive voix bon nombre des choses qui se
retrouvent ici, j' ajoutais : " M Hamon est, avec
M De Tillemont, un de ceux que M Gonthier,
cet homme évangélique, avait le plus goûtés et
qu' il se proposait de donner à connaître par des
extraits bien choisis, comme il l' a fait pour Du
Guet : c' est vous assurer d' avance qu' en
 

p185


l' étudiant de près, notre patience aura son fruit
et sera récompensée. " je disais cela aux chrétiens
sincères d' une autre communion : aux indifférents
même, pour peu qu' ils aient encore la curiosité de
l' esprit, je dirai maintenant : entrez et assistez
ici au merveilleux détail et à la continuelle
prière, au continuel et ingénieux procédé
symbolique d' une nature tout intérieure, toute
spirituelle.
M Hamon, en effet, pour le définir à l' avance
d' un mot et le rapporter à sa vraie famille dans
l' ordre chrétien, est un des grands spirituels
du dix-septième siècle.
Jean Hamon était né à Cherbourg, en
basse-Normandie, vers 1617. Il ne nous dit pas
quels furent ses parents, se bornant à nous donner
dans sa biographie l' histoire de ses sentiments et
de ses pensées. Il avait été mis de bonne heure
aux études et y avait profité. Tout enfant, il
avait un goût particulier pour les sentences ; il
nous déclare le don, en croyant ne nous confesser
qu' un faible : " il me souvient qu' étant enfant,
et n' entendant pas encore bien le latin le plus
grossier, comme j' aimais fort les sentences (ce
qui est le caractère des moindres esprits, ainsi
que je le lisais dernièrement quelque part), je
lus par rencontre quelque chose des proverbes de
Salomon que je trouvai admirables, et j' en fis un
petit extrait des plus belles sentences,
c' est-à-dire, de celles dont je pouvais entendre le
latin, et qui avaient quelque chose de moral. "
voilà le goût déclaré de M Hamon et la marque
première et profonde de son esprit : les saintes
sentences
. Comme écrivain religieux, il aura
les spiritualités morales ; comme médecin
hippocratique, les aphorismes, auxquels il
tâchera de donner, outre le sens physique et
médical, un
 

p186


sens moral encore plus relevé. Dans le nécrologe
de port-royal, c' est lui qui fera en latin les
belles épitaphes. Vrai fils de Salomon,
descendant du sage et magnifique roi sous sa bure,
il le suit à petit bruit, soit qu' il interroge la
vertu des simples et le suc de l' hysope, soit qu' il
exprime le sens figuré et réfléchi de tout ce qui
passe à ses yeux. Les proverbes du roi sage, ç' a
été pour M Hamon, dès que son esprit s' est connu,
comme les histoires de Tite-Live pour M De
Tillemont.
M Hamon vint à Paris de bonne heure et fut
précepteur de M De Harlay, depuis premier
président du parlement. On a dit, mais je ne sais
si c' est exact, qu' il alla à Rome avec lui. Il
étudia en médecine et prit ses degrés avec grand
applaudissement. Déjà estimé dans la faculté, il
était en passe, pour peu qu' il l' eût voulu, de
devenir un médecin en crédit dans le monde. C' est
alors, vers l' âge de trente et un ans (1649), qu' il
se sentit violemment poussé de Dieu. Il se mit
entre les mains de M Du Hamel, qui avait
succédé à M Hillerin dans la cure de Saint-Merry ;
M Du Hamel eut bien de la peine à soumettre son
esprit, et fut deux ans environ à l' enfanter à une
vie un peu nouvelle. Alors seulement et déjà
façonné, il le remit à M Singlin. M De Harlay
aurait désiré accommoder son digne maître par
la collation d' un petit bénéfice dans une terre à
lui appartenant : M Hamon ne voulut pas. Sous M
Singlin il avait encore des incertitudes, non pas
de vie chrétienne, mais de choix de lieu et de
genre de pénitence ; il avait l' idée de se faire
chartreux. M Singlin attendait, et laissait
s' user cette innocente inquiétude :
" j' avais souhaité longtemps d' être à port-royal,
nous dit M Hamon, mais je n' en parlais pas,
parce que je regardais cela comme impossible...
etc. "
 

p187


il arrivait ainsi à port-royal des champs dans
l' intervalle des deux frondes, vers juillet 1650,
et quand le désert était dans sa plus belle
floraison chrétienne et dans sa multiplication
merveilleuse de solitaires ; c' était avant la fin
du printemps sacré :
" en arrivant à port-royal, j' observai tout ce qui
s' y passait, et je puis rendre ce témoignage que je
n' y ai vu personne, dans quelque emploi que ce
fût, que je n' en fusse consolé... etc. "
je m' arrête, car non content de se comparer au
bagage , il va s' humiliant de plus en plus et
arrive aux images inutilement désagréables. C' est
que rien n' est inutile à ses yeux, et que le
désagrément même est une partie de la pénitence.
Il se reproche de n' avoir pas mieux profité de
cette première saison de fécondité et de moisson
surabondante :
" je ne sais comment il arrive malheureusement que
nous ne voyons les amis de Dieu et ses saints que
lorsqu' il nous les a ôtés. La familiarité,... etc. "
 

p188


M Hamon, en venant à port-royal des champs, avait
vendu et distribué aux pauvres son petit patrimoine.
On ne tarda pas à mettre à profit sa science ; il
succéda bientôt comme médecin à M Pallu, qui
mourut en ce même temps. On voit dans Fontaine
qu' il ne réussit pas tout d' abord auprès des
solitaires. Le bon petit M Pallu faisait sa
médecine gaiement et en pénitent plus guilleret que
morose. On passa à un tout autre visage avec
M Hamon, qui avait peut-être alors ce surcroît de
gravité qu' ont les sérieuses jeunesses, et qui,
" voyant dans la médecine l' imitation de la nature
et dans la nature l' oeuvre de Dieu, " exerçait son
art avec le scrupule et l' autorité d' un sacerdoce.
De plus, vers ce temps-là, une espèce de médecin
charlatan appelé Duclos s' était insinué au dehors
de port-royal, par M D' Andilly ; M De Luynes
mit à la mode un autre empirique nommé Jacques,
et, auprès des pilules de l' un et des poudres de
l' autre, l' exacte et circonspecte médecine de M
Hamon avait tort. On ne tarda pourtant pas à y
revenir ; M De Saci tint ferme pour M Hamon.
Celui-ci avoue qu' il ressentit d' abord quelque
faiblesse là-dessus :
" le parti que je pris pendant toutes ces petites
brouilleries, ajoute-t-il, fut de me déterminer
au silence,... etc. "
 

p189


ces légères brouilleries ne se produisaient au
reste que parmi les solitaires, un peu distraits
alors par la guerre de la fronde, et que le
château de Vaumurier émancipait parfois en
discussions. Pour le dedans du monastère, M
Hamon n' eut jamais qu' une révérence prosternée et
inaltérable. Il n' y entrait jamais, pour voir
une malade, sans se souvenir du canon de Séville
qui veut qu' en parlant aux vierges de
Jésus-Christ (ce qui doit se faire rarement), on
soit toujours court : rara sit accessio, et
brevis omnis locutio :

" on me faisait néanmoins plaisir de m' aider en
cela... etc. "
la mère Angélique l' avertissait aussi de
s' abstenir, en parlant aux soeurs malades, d' un ton
de trop grande autorité et aussi de petites
moqueries
. Cette dernière disposition eût été
assez naturelle à l' esprit fin de M Hamon, s' il
ne l' eût réprimée.
Malgré tout ce qu' il trouvait d' édification à
port-royal, cette inquiétude du mieux, qui est une
des tentations des saints, agissait toujours dans
M Hamon, et après deux ans de séjour il eut la
pensée de se retirer à l' abbaye de Saint-Cyran,
où était M De Barcos ; il y
 

p190


devait aller avec M Des Touches ; mais cela
manqua. La mère Angélique, qu' il avait consultée
là-dessus, lui avait répondu franc qu' il ne
demeurerait pas à Saint-Cyran, s' il y allait, et
qu' il en sortirait encore. M Hamon éprouvait en
ce moment la tentation des lieux, dont parle
l' imitation : " imaginatio locorum et mutatio
multos fefellit
; la représentation qu' on se
fait de certains lieux, et le changement qu' on y
cherche, est une source d' erreur pour beaucoup. " il
fut lent à s' en guérir.
Et à propos de toutes ces vagues envies et
convoitises dont parle sans cesse M Hamon et en
termes couverts, nous sommes assez embarrassé pour
les définir. Ces repentirs profonds, et sans cause
apparente, ce semble, nous étonnent, et on est
tenté de n' y pas attacher grande importance.
Toutefois, si à travers l' expression mystique dont il
s' enveloppe nous essayons de pénétrer dans le réel,
si nous nous rappelons ce mot de Pline le jeune :
" la vie des hommes a des réduits profonds et de
grands réceptacles cachés ; vita hominum altos
recessus magnasque latebras habet,
" nous en
venons à deviner que M Hamon luttait contre des
passions et des séductions probablement
très-positives. Qui sait s' il n' avait pas telle plaie
secrète qui, mieux connue de nous, justifierait ou
expliquerait tous ses repentirs ? Il parle
mystérieusement d' un ennemi qu' il essayait de
combattre par l' étude, et qui n' était autre que
le même démon que combattait saint Jérôme en
apprenant l' hébreu. Enfin, à son point de vue
chrétien, il avait sans doute ses raisons précises
de s' agiter et de vouloir fuir : des raisons
précises, il y en a toujours, même à ce qu' on a
appelé depuis le vague des passions .
 

p191


Il exerçait la médecine pour les pauvres et portait
toujours sa bible avec lui, se reprochant de n' en
pas mieux profiter :
" l' amour de la lecture et de la solitude, dit-il,
m' emportait quelquefois... etc. "
il craignait toujours de ne pas saisir le vrai point
de la maladie, et, trompé par quelque faux rapport,
de ne mettre, comme on dit, l' emplâtre qu' à côté du
mal :
" ainsi j' avais toujours recours à Dieu, en lui
disant paisiblement au milieu de mes courses, parmi
les pluies, les vents et les tempêtes : nisi
dominus sanaverit aegros...
etc. "
il s' édifiait de toute circonstance, et ses pauvres
malades lui étaient comme une perpétuelle parole du
Christ. Il visitait un jour la femme d' un
charpentier, laquelle avait assisté à la vêture d' une
novice à port-royal, et qui, dans sa simplicité,
en parlait magnifiquement :
 

p192


" cette bonne femme, se dit-il,... etc. "
j' abrége, car il continue à raffiner en se comparant
avec cette bonne femme et en se donnant cent fois
le désavantage ; il applique en cet endroit le
procédé de style et de raisonnement de saint
Augustin. Les esprits sensés et pratiques ne
sauraient entrer dans ces subtilités à l' infini :
elles paraîtraient d' une détestable logique aux
Bayle, aux Frédéric-Le-Grand, aux Du Marsais ;
mais les coeurs tendres, les imaginations fleuries
les comprendront, -et tous ceux qui aiment à
marcher à travers le monde comme dans une forêt
enchantée, où chaque objet qu' on rencontre en recèle
un autre plus vrai et cache une merveille. Le
christianisme ainsi entendu n' est que la bonne
magie. M Hamon est un mystique.
Vers la fin de sa vie, ayant besoin d' une monture
pour pouvoir suffire à toutes ses visites, il allait
sur un âne, de village en village, tenant un livre
à la main ; ou plutôt il l' avait tout ouvert devant
lui sur un petit pupitre assujetti à sa selle. Nous
avons ici le pendant de
 

p193


M De Tillemont qui faisait ses voyages, si l' on
s' en souvient, un bâton à la main, chantant à
mi-voix les petites heures . M Hamon lisant ou
tricotant sur son âne (car c' était aussi un de
ses utiles passe-temps), et ne cessant de prier durant
ce travail des mains, est bien de la suite du
triomphateur pacifique qui entrait à Jérusalem sur
son ânesse. -humble cortége, et à qui pourtant il
a été donné un jour d' occuper et de partager le monde,
en regard du triomphe des Césars et des Trajans !
Et c' était un vrai fils de Salomon, vous ai-je
dit, que cet étrange docteur à la piteuse mine ;
c' était un des plus rares beaux-esprits qui se
pussent découvrir. Il avait le don de la
spiritualité morale, le sens des emblèmes. Il
lisait en espagnol les ouvrages de sainte Thérèse,
ceux de Grenade et d' Avila ; il lisait l' italien,
et, si Dante eût été alors en usage, il aurait
été droit à cette théologie symbolisée. Il a du
Pétrarque, nous l' allons voir, dans l' ingénieuse
allégorie de ses figures et pour la mysticité en
fleur.
Pourtant il n' écrivait pas encore ; il ne s' en
croyait pas capable. Savant médecin, tout au grec
et au latin, quand il composait, chemin faisant,
quelque prière, c' était en cette dernière langue.
La persécution approchait, et la tourmente déjà se
faisait sentir : on était en 1656. Il commença à
craindre d' être chassé, comme les autres, de son
saint désert :
 

p194


" je vis bien aussi qu' il fallait m' accoutumer à me
faire une chambre qui pût me suivre partout, et dans
laquelle je pusse me retirer, selon le précepte
de l' évangile, afin de m' y mettre à couvert du
mauvais temps de dehors... etc. "
un jour, en lisant le livre de Josué , il
remarqua le passage où il est dit que les tribus de
Ruben et de Gad et la demi-tribu de Manassé, s' en
retournant dans les terres qui leur avaient été
assignées au delà du Jourdain, bâtirent un
autel près de la rive, pour que cela leur
servît à l' avenir de témoignage, s' il en était
besoin, et prouvât qu' elles étaient du peuple de
Dieu. M Hamon, qui se voyait en danger aussi
d' être rejeté sur l' autre rive du Jourdain, loin
de port-royal, cette vraie terre de Chanaan, pensa
à se bâtir une espèce d' autel, in testimonium,
" pour être à mon égard, disait-il, un monument, un
témoignage ; afin que, si j' étais assez malheureux
pour abandonner la vérité, je fusse convaincu par
mon propre témoignage que j' étais un déserteur et
un perfide. " il commença donc à jeter sur le
papier quelques pensées qui lui vinrent sur la
persécution même, mais il n' en fut pas content :
" cela était assez affectif, fort enflé et, comme
l' on dit d' ordinaire, d' un style de phébus .
Comme je n' avais pas d' usage d' écrire, surtout en
français, j' avais beaucoup de peine et j' avançais
peu ; ce qui fit que je laissai tout là. " or,
quelque temps après, M De Sainte-Marthe lui
dit de lui-même, et sans y être provoqué par
aucune confidence : " vous devriez
 

p195


écrire quelque chose sur l' écriture. " et comme
M Hamon lui alléguait qu' il était laïque, il
réfuta cette objection par des exemples. C' est
alors que combinant son premier dessein avec le
conseil de M De Sainte-Marthe, M Hamon se
résolut à écrire, mais en manière de commentaire
sur quelque passage de l' écriture, et à bâtir, en un
mot, son autel tout en terre sainte. Il n' était
plus embarrassé que pour le choix entre les livres
sacrés. Le cantique des cantiques , ce riant
ouvrage de Salomon, et le plus allégorique,
assure-t-on, de tous ceux de l' écriture, celui qui,
avec l' apocalypse, prête le plus aux
interprétations infinies, le tentait fort. Il ne
s' agissait plus que de s' y mettre et de commencer :
" comme j' allai à Paris, raconte le pieux narrateur
dans sa puérilité charmante,... etc. "
 

p196


ce travail de M Hamon sur le cantique des
cantiques
, complété peu à peu, n' alla pas à
moins de quatre volumes d' explications et
commentaires, qui furent publiés plus tard d' après
le manuscrit revu et corrigé par Nicole. Ces
corrections, dont l' objet était d' adoucir quelques
expressions outrées, ont laissé toutefois l' ouvrage
avec sa physionomie suffisamment singulière et
propre.
J' ai hâte d' arriver aux petits traités de piété qu' il
composa pour les religieuses. Durant les neuf mois
de son exil il n' avait pas été inactif à leur
égard ; les mères et soeurs captives, détenues
isolément dans les couvents, avaient reçu
quelquefois de petites lettres discrètes
 

p197


de consolation, d' une fine et nette écriture,
signées Jean Le Normand : elles avaient
reconnu M Hamon. Une fois rentré aux champs,
observé, enfermé sous clef, il écrivit pour elles les
encouragements particuliers qu' on va lire, et il
ne se les permit pas sans beaucoup de scrupule
intérieur, parce qu' il craignait toujours de
commettre une usurpation de fonctions ; mais il lui
semblait qu' à cette heure de détresse et de
nécessité extrême, les vraies consolations n' étaient
adressées par personne. M Hamon n' approuvait pas
les publications toutes polémiques, telles que
les imaginaires de Nicole, qui se poursuivaient
alors ; il y trouvait plus d' épines que de moelle
nourrissante.
S' occupant tout d' abord du point essentiel et qui
faisait le plus souffrir, de la séparation où l' on
était des directeurs et des guides, il cherchait
à tirer du mal même le principe du remède :
" en considérant les séparations passées et celles
dont on menace encore, disait ce théologien improvisé
de la captivité, il m' est venu dans la pensée
qu' on ne possède point la charité par les sens,...
etc. "
 

p198


usant du procédé habituel et ingénieusement subtil
de la dialectique chrétienne, de ce procédé dont
saint Augustin est l' Aristote accompli et comme
merveilleux, il va essayer de démontrer que, bien
loin de nuire à l' union, l' absence, si on la prend
comme il faut, est plutôt capable de la servir,
tandis que la présence, en confondant les choses des
sens et celles de la foi, peut contrarier souvent
cette union et y apporter du trouble :
" il est bien plus aisé, en plusieurs rencontres,
de ne se servir point des sens, que de les modérer
et de les régler... etc. "
l' union qu' on peut avoir par les sens avec les plus
grands saints est bien défectueuse : la vanité, la
jalousie, l' amour-propre, le mécontentement sous
bien des formes, s' y peuvent glisser. éloignés, ils
redeviennent plus purement ce qu' ils sont : " on
peut dire qu' au lieu qu' auparavant ils étaient entre
Dieu et nous, c' est à présent Dieu même qui est
entre nous et eux. " après avoir développé dans tous
les sens ce fide conjungere , il s' écrie :
" quittons nous nous-mêmes ; ... etc. "
de même que sa médecine était une théologie
continuelle, sa théologie devient comme une
physiologie de la foi :
 

p199


" nous n' ignorons pas que dans le corps, lorsqu' il
se porte bien, il n' y a point d' absence entre les
parties mêmes qui paraissent les plus reculées,...
etc. "
c' est ainsi qu' il travaillait à leur persuader que
ce qui était physiquement et matériellement n' était
pas ; que les absents leur étaient d' autant plus
présents qu' ils étaient absents, et réciproquement
elles à eux, pauvres captives ; et dans le temps du
moins où elles le lisaient, il leur donnait
l' impression ardente et vive de cette invisible
réalité :
" voilà donc un moyen indubitable de demeurer toujours
avec les personnes qui sont à Dieu ; et c' est un
moyen bien facile puisqu' il ne faut qu' aimer... etc. "
dans un autre petit traité, à propos d' un bruit
qui avait couru d' une transmigration générale et
d' une dispersion des soeurs dans des couvents
séparés, il reproduisait avec une grande fertilité
de vues et d' images sa théorie de l' union en Dieu,
union plus parfaite dans la privation sensible :
" il n' est point nécessaire de parler et de voir
pour croire et pour vivre de
 

p200


la foi, il ne faut qu' entendre parler Dieu... etc. "
en lisant quelques-uns de ces passages, on se prend
à regretter que M Hamon n' ait nullement songé à
être ce qu' on appelle un écrivain ; il l' est
involontairement par endroits : il aurait eu
très-peu à faire pour l' être toujours. Lui et Du
Guet nous font regretter que l' utilité morale et
pratique ait tout emporté chez eux, et que l' art,
le sentiment du style, dont ils étaient
naturellement doués, n' ait pas tenu dans leur
pensée un coin propre ; l' utilité eût été plus
durable, on les lirait encore.
Voici l' un de ces vraiment beaux passages :
" on aime ses frères partout où l' on peut recevoir le
saint-esprit, et l' on est uni à eux dans tous les
lieux où on les aime... etc. "
 

p201


il entremêle en ces endroits et à propos, pour la
consolation des vierges, quelques accents du
cantique de Salomon ; on en a moins encore le
commentaire (ce qu' il a trop fait ailleurs) que
l' écho mélodieux. Il rappelle et cite le mot de
saint Ambroise, " qu' on chante mieux dans
l' affliction, et que nous élevons plutôt notre
voix à Dieu quand nous sommes abandonnés. " en
vérité, M Hamon semble devancer, par la tendresse
de quelques-unes de ses expressions, les chants des
compagnes d' Esther. On comprend qu' il ait été l' un
des guides de Racine enfant, et, entre tous, le
solitaire préféré de lui dans les heures du
repentir.
Le thème de M Hamon dans ces petits traités (et il
y en a plus de douze) est perpétuellement le même,
mais il en varie le développement et les
applications avec infiniment d' esprit. Il est
inépuisable en raisons pour prouver que tout ce qui
nous entoure et nous touche à l' extérieur n' est
qu' une inutilité, et souvent un empêchement, un
vêtement bon à prendre ou à laisser : il n' y a de
vrai que ce qu' on ne voit pas. Le tout est d' être
uni à Dieu par la volonté ; on est alors dans la
vie. Dieu opère en nous notre volonté même et
toutes nos actions :
" Dieu nous sauve tellement par les actions de
piété qu' il nous fait faire et qu' il fait lui-même
en nous, qu' il nous pourrait sauver également et
avec la même facilité par une autre sorte d' actions
toutes différentes et même contraires. "
tout ceci est chrétien, purement et profondément
chrétien ; et pourtant remarquons-le, moins à
propos
 

p202


de cet endroit même que comme impression générale,
M Hamon pousse si loin cette manière de ne voir
partout dans le monde extérieur qu' apparence
indifférente et phénomène, qu' il a quelque chose
d' idéaliste et de mystique à la façon de l' orient
et du très-haut orient. Il a du brame ; sa
religion donne quelquefois l' idée du bouddhisme,
aussitôt réduit sans doute au christianisme, mais
on est sur la pente, et on croit sentir par
moments qu' il n' y a qu' une mince cloison qui en
sépare. -M Hamon est le plus oriental des
nôtres.
Mais cette cloison qui sépare est tout : ce sont
les trois croix du calvaire, c' est le corps même
de Jésus crucifié. Il croit à un Dieu humain et
tendre, à un Dieu actif et vivant :
" c' est sa volonté qui nous fait vivre... etc. "
je ne vois pas ce qu' on pourrait opposer
chrétiennement à la doctrine de la grâce renfermée
en ces termes. Je ne dis pas qu' il l' explique, mais
il l' exprime. Il la rend dans tout son complexe,
d' autres diraient dans toute son inintelligibilité.
M Hamon, sans dispute, sans contention, a senti
et paraît comprendre autant qu' aucun grand chrétien
ce qu' à son point de vue on pourrait appeler
l' organisme de la grâce , le vitalisme de la
grâce
.
Il présente, en un endroit, l' oppression de
port-royal, cette violence et cette spoliation qu' on
y subit et auxquelles on doit se résigner avec
soumission, avec joie, comme une amende honorable
due à Dieu pour la
 

p203


cupidité de tant d' autres monastères, communautés
et sociétés, comme une expiation éclatante et
légitime payée au suprême vengeur pour les excès
d' autrui et des jésuites eux-mêmes. L' idée est
profonde et belle : qu' en aurait dit M De Maistre,
qui n' aurait pu s' empêcher de reconnaître là une
application, une ébauche du moins de son dogme
favori de la solidarité ?
" les grandes vertus des uns, dit M Hamon, sont
comme une amende honorable qu' ils font à Dieu
pour les grands vices des autres... etc. "
on a senti combien le ton s' élève : l' émotion lui
donne la netteté du langage et la force. J' ai dit
précédemment que port-royal, en ces tristes années,
n' avait pas le rayon, je me rétracte : grâce à
M Hamon, ce port-royal battu, écrasé, dénué de
toutes parts, qui n' a plus ni sa maison de Paris,
ni ses solitaires des champs, ni les sacrements
à l' intérieur, ni ses cérémonies
 

p204


pieuses, ni ses saints cantiques réjouissant la
vallée, ni les cloches appelant aux jours de fête les
fidèles et les pèlerins du dehors, nous apparaît
tout d' un coup comme un juste exposé sur son
rocher d' adversité, comme une victime sous le pâle
éclair orageux d' une nuit du calvaire.
Les phalanges célestes elles-mêmes ne manqueront
pas d' y assister, et on nous les montre intervenant
d' en haut dans cet holocauste innocent réclamé par
la sainte vengeance, dans ce long siége
d' extermination que supportent les vierges de
port-royal, comme autrefois les habitants de
Jérusalem et de Béthulie. M Hamon convoque à
leurs yeux, pour les soutenir, une spirituelle
et innombrable milice de témoins et de défenseurs.
Voici comment cet humble et doux consolateur
s' élève peu à peu à son rôle de Tyrtée sacré :
" tous ceux, dit-il, qui font leur cause de la cause
de Jésus-Christ, pensent à nous et prient pour
nous... etc. "
 

p205


M Hamon suit les pauvres religieuses opprimées
dans la privation progressive des sacrements, de la
confession d' abord, de l' eucharistie, du viatique,
de l' extrême-onction ; il les accompagne en idée
jusqu' au dernier soupir, et par delà jusque dans
le refus de sépulture en terre sainte. Il a pour
principe que les sacrements, si sacrés et si
efficaces qu' ils soient dans leurs mystères, ne
sont nullement essentiels ; le baptême lui-même
ne l' est pas : plus d' un martyr dans la primitive
église s' en est passé, et, ne le pouvant recevoir
des mains du prêtre, l' a trouvé plus heureusement
encore dans son propre sang versé pour sa
religion : " quand on a l' esprit de Jésus-Christ,
on ne peut être séparé de Jésus-Christ. " il faut
se borner dans cette multitude de belles sentences
qui se peuvent détacher de la trame subtile des
déductions ; je n' en citerai plus que quelques-unes
prises çà et là et relatives à chaque sacrement.
Sur la privation de la confession :
" nous avons tant de fois parlé aux ministres de
Jésus-Christ sans que nous en soyons plus
avancées, parlons à présent à Jésus-Christ : sa
parole a plus de force que celle d' un homme... etc. "
sur la privation de l' eucharistie :
" Jésus-Christ exerce davantage notre foi quand il
entre dans notre coeur les portes fermées que
lorsqu' il y entre en la manière ordinaire... etc. "
 

p206


sur la privation du viatique ou de la communion des
mourants :
" quand l' époux arrive, l' épouse n' a plus tant de
peine de n' avoir point reçu de lettres pendant son
absence, et elle ne s' étonne pas du bruit qu' elle
entend, quand elle apprend que c' est lui qui
frappe à la porte... etc. "
pour l' agonie et l' absence de prêtre à cette heure
suprême :
" il n' y a point de prêtre qui nous assiste à
l' agonie ; nous mourons sans leur secours... etc. "
sur la privation de la sépulture ecclésiastique :
" vous me menacez de me priver de sépulture, si je ne
consens à l' oppression d' un innocent et si je ne
rends un témoignage que je crois faux... etc. "
ce n' était pas sans d' extrêmes scrupules et sans
une vraie violence que l' humble pénitent laïque
se portait à tenir et à exercer, près des saintes
filles dont il se considérait comme le serviteur, ce
rôle de conseiller et d' appui spirituel. Il se
répand là-dessus dans ses confessions d' une
manière bien touchante et qui nous découvre son
combat. Nous venons de cueillir et de goûter le
fruit ; voici les racines tout innombrables et
déliées, racines de crainte et d' humilité sous
terre :
 

p207


" l' une des plus grandes peines que j' eus pendant ces
temps d' affliction, et qui m' était particulière,
ce fut l' engagement où je me vis réduit, de donner
quelquefois à ces épouses de Jésus-Christ
quelques pensées sur l' écriture, pour les consoler
et les soutenir dans l' extrême abandonnement où
elles étaient... etc. "
il faut tout oser dire, et montrer, maintenant que
nous l' aimons et le révérons, le personnage dans
tout l' intérieur de son âme modique et tremblante,
de son âme à la fois saintement pitoyable et
magnifiquement vénérante. On avait pris occasion
(et quand je dis on , je veux parler de M
Arnauld, de M De Sainte-Marthe, et des
directeurs absents) de ce surcroît de travail et
de cette utilité nouvelle de M Hamon pour lui
prescrire de modérer les jeûnes excessifs qu' il
s' infligeait. Jusque-là il donnait régulièrement
chaque jour la moitié de sa portion (et une bien
maigre portion) à une
 

p208


pauvre veuve, et il voyait à ce retranchement et à
cet emploi de sa nourriture toutes sortes de
raisons nécessaires de foi, de justice et de
charité : au contraire, par un effet de la même
subtilité morale scrupuleuse, il trouvait à sa
nouvelle fonction de directeur malgré lui des
inconvénients et des périls sans nombre :
" cela est contraire à la foi, disait-il,... etc. "
et toutes ces craintes, ces frayeurs de tout petit
enfant dans un homme docte, ces tourments presque
sophistiques et ces morcellements de la pensée à
l' infini, tout cela ne se passait pas sous Léon
L' Arménien, en quelque monastère de Syrie, mais
en plein Louis Xiv, à moins de deux cents ans
de nous, à trois petites lieues de ce Versailles
tout à l' heure agrandi et rayonnant ! Ces
apparentes petitesses d' intelligence vont mener à
des sublimités de coeur. Cinq religieuses, en ces
années (1666-1667), moururent entre les mains de
M Hamon sans recevoir les sacrements ; il les
exhortait autant que le lui permettait la
surveillance dont il était lui-même l' objet. La
plus touchante de ces morts, et la dernière (13
décembre 1667), fut celle de la soeur
 

p209


Anne-Eugénie. C' était une des plus anciennes
amies de port-royal, bien qu' elle n' y fût
religieuse que depuis treize années environ. Son
extrême modestie et défiance d' elle-même,
quoiqu' elle eût de l' esprit et une piété des plus
pures, la tint éloignée des charges. Elle était
fille de M De Boulogne, capitaine au régiment
de Champagne et gouverneur de Nogent-Le-Roi. On
l' avait mariée à quinze ans à M De Saint-Ange,
premier maître-d' hôtel de la reine Anne
D' Autriche. Elle connut M D' Andilly et se lia
par lui avec port-royal dès le temps de M De
Saint-Cyran ; celui-ci la dirigeait par lettres.
Son mari était dans un grand dérangement
d' affaires : elle y pourvut par des sacrifices,
et le ramena à la religion. Lorsqu' il fut mort,
sainte veuve elle imita Madame Le Maître et
entra à port-royal le 16 mars 1652 ; deux ans
après elle y prononça ses voeux. Un de ses enfants
(M D' Espinoy) y avait été élevé dès le
commencement et y devint l' un des solitaires ;
mais l' aîné de ses fils exerçait sa tendresse par
ses légèretés et ses désordres. Elle mérita, moins
pour son activité d' opposition que par l' autorité
qu' on lui supposait, d' être des premières
religieuses que fit enlever M De Péréfixe. Elle
fut placée au couvent de chaillot auprès de la
mère (ci-devant mademoiselle) De La Fayette
qu' elle avait fort connue dans le monde, et
qui la réclama pour hôtesse bien plutôt que pour
prisonnière ; elle y fut visitée par Madame De
Motteville, une de ses anciennes connaissances
du monde, et dont elle eut à se louer également.
Elle se laissa aller à signer la soumission pour
le droit et l' indifférence pour le fait
 

p210


comme la mère Agnès elle-même ; elle en fit,
comme elle, réparation publique et pénitence au
retour. Quand la soeur Angélique De Saint-Jean
la pressa d' écrire le récit de sa captivité, elle
le fit pour lui obéir, mais en disant très-sensément :
" j' avais fort envie d' ensevelir toutes ces
choses dans le silence, et de n' en parler qu' à
Dieu seul. " Madame De Saint-Ange, si je
démêle bien son caractère, était un peu plus
tendre, plus affectueuse qu' il n' appartient à la
race directe de dévotion de port-royal. La lecture
de la vie de sainte Thérèse lui avait donné envie
d' être carmélite à onze ans, et on se figure bien
qu' elle eût pu l' être, ou encore fille de
sainte-Marie, et y trouver son apaisement. Elle
était, pour tout dire, plus voisine de la mère
Agnès que de la mère Angélique, si l' on peut
faire de ces distinctions sous cette uniformité
du voile. M De Saint-Cyran, du temps qu' il la
dirigeait, lui avait autrefois écrit de sa prison
du bois de Vincennes : " pensons à mourir,
madame, lorsque nous vivons dans le repos et dans
la santé. On ne saurait trop faire pour se
préparer à la mort et pour éviter les tonnerres
dont la plus grande partie des chrétiens sont
menacés dans l' évangile
. " mais il semble,
quand on la considère de près, que Madame De
Saint-Ange n' ait pas eu besoin, pour aller à
Dieu, d' entendre ces divines menaces et ces
tonnerres. D' un esprit judicieux, doux et
pénétrant, la tranquillité et une égalité presque
incroyable étaient ses dons particuliers. Elle
les conserva jusqu' à la fin en mourant ; elle n' eut
 

p211


que paix et joie en approchant du terme, et nulle
terreur. Avertie par l' une des soeurs qui s' en
affligeait, que son mal allait de pis en pis, elle
lui répondit avec un visage doux et riant qu' il
fallait dire de mieux en mieux . Mais voici le
naïf détail, et bien beau dans sa naïveté, que
M Hamon nous donne de cette mort. J' en abrége
à peine la longueur pour n' en pas altérer le
caractère ; patience ! Pas de dégoût, la
vulgarité nous mènera à la sublimité :
" une de mes peines aussi, nous dit M Hamon,
était la tourière qui voyait tout de fort près,
et qui m' accompagnait toujours lorsque j' entrais
au dedans pour y voir les malades... etc. "
 

p212


M Hamon a rappelé, d' un trait, l' impression de
ces mêmes scènes dans l' épitaphe latine qu' il a
consacrée à la soeur Anne-Eugénie : il la
représente expirant dans l' embrassement de la
croix, les ennemis présents à sa fin versant des
larmes et s' étonnant qu' elle les aimât encore...
lacrymantibus etiam inimicis, et se adhuc amari
mirantibus, animam deo reddidit.

après de tels récits, les réflexions manquent ; si
cela est un peu vrai (qu' on y prenne garde) et si
l' immortalité est quelque chose, cela est vrai de la
plus intime vérité ; si c' est pur délire,
bienheureux délire et qui éclaire dans toute son
aridité la sagesse des sages ! -le délire de la
charité dans l' agonie.
Cette fin de la soeur Anne-Eugénie De Boulogne
suffit pour lui donner droit, malgré son égalité
de vie et sa fuite de toute distinction, à être
rangée parmi les plus belles âmes de port-royal,
et si l' on veut achever de la définir, c' est une
belle âme qui est moins encore selon M De
Saint-Cyran que selon M Hamon.
 

p213


Nous avons vu la terreur et l' effroi de l' éternité
assiéger le chevet de la mère Angélique mourante :
ici tout a changé ; la douceur et la tranquillité
règnent ; il s' est répandu je ne sais quel air
d' allégresse : dans la journée qui précéda sa mort,
la soeur Anne-Eugénie ayant reçu de son second
fils, M D' Espinoy, une lettre par laquelle il lui
demandait sa dernière bénédiction, et témoignait
de son vif désir de persévérer dans la piété, elle
en eut un tel ravissement, qu' à l' une des soeurs
qui lui demandait d' un ton de compassion si elle
ne souffrait pas beaucoup, elle répondit avec un
visage gai et tout animé de piété : l' abondance
de ma joie absorbe toutes mes douleurs
. M
Hamon prit sa part de cette joie, et il le dit
en des termes où respire et reluit la tendresse,
la beauté morale chrétienne :
" je fus affligé quand je vis qu' elle mourait, mais
je fus consolé quand je la vis morte... etc. "
admirable prière ! Malheur et tristesse à ceux qui
ont perdu des êtres chers et qui ne trouvent point
chaque soir dans leur coeur assez de foi, ni
assez d' ardeur à leurs lèvres, pour la proférer !
 

p214


V.
Je continue de donner le suc et la fleur de M
Hamon.
Il a fait bien d' autres écrits encore, dont une
partie a été recueillie sous le titre de traités
de piété
, d' opuscules , un traité de la
prière continuelle
, de cette prière qui est
possible à travers et pendant toutes les
occupations de la vie chrétienne ; des soliloques
en latin christiani cordis gemitus seu
soliloquia
, toutes méditations, paraphrases et
moralisations tirées de l' écriture. Il a fait un
traité de la solitude qui a pour épigraphe ce
verset d' Isaïe : " exultabit solitudo, et
florebit quasi lilium...
la solitude sera dans
l' allégresse, et elle fleurira comme le lis : elle
poussera et elle germera de toutes parts : elle
sera dans une effusion de joie et de louanges. " ce
livre semble fait pour présager la solitude
refleurissante et glorieuse de port-royal à
l' époque de 1669, en même temps que pour la rendre
 

p215


plus féconde et plus sainte aux années de la
persécution. Gardez-vous de vous glorifier jamais
de la solitude. L' esprit de solitude est un don
qui ne vient que de Dieu ; l' humilité qui se
perfectionne dans l' infirmité, comme dit l' apôtre,
est la véritable porte qui nous y donne entrée :
" les superbes peuvent être seuls, mais ils ne
peuvent être solitaires. " ainsi parle M Hamon.
L' auteur rassemble dans son traité tout ce que
l' écriture a dit sur ce sujet de la solitude,
assuré de ne point se tromper, dit-il, en ne
s' éloignant pas d' un si bon guide. C' est là qu' on
lit : " la lumière de la solitude et de la
contemplation est une lumière brûlante comme celle
du soleil, sicut sol . " et encore (car la
solitude selon M Hamon est surtout l' état de
recueillement intérieur et de direction non
distraite vers Dieu) :
" saint Augustin a bien raison de dire que les lieux
qui contentent les sens nous remplissent de
distraction : ... etc. "
en se retirant dans le désert, M Hamon a peur
qu' on ne fasse que changer d' idoles. S' il veut des
fleurs dans la solitude, il ne veut que les fleurs
du dedans ; il ne veut que les parfums les plus
profonds et ceux dont la flamme nous enlève toujours
plus haut. Il a énuméré quelque part les divers
degrés suivant lesquels on aperçoit la vérité : la
lecture d' abord, qui est une demi-méditation :
 

p216


" la vérité, dit-il ingénieusement, est dans la
lecture comme une armée qui est dans un
défilé,... etc. "
elle éclatera à nos yeux dans l' état de gloire .
Je ne fais que compléter la pensée en ajoutant ces
derniers mots. -lecture, -méditation,
-contemplation, -gloire,
voilà les degrés :
" il n' y a peut-être rien qui nous puisse faire voir
davantage quelle devrait être la pureté de notre
solitude,... etc. "
on voit qu' en sauvant toujours son humilité, M
Hamon savait aussi les degrés du Thabor ; il
savait, ou croyait savoir, comment tout l' homme se
noie dans la pure lumière et se transfigure.
 

p217


Les lettres de M Hamon, le seul de ses écrits
qui m' invite encore, renferment bon nombre de
pensées qu' on retrouve en propres termes dans le
petit livre où il raconte quelques circonstances
de sa vie ; il avait son fonds commun de pensées
saintes, et il y puisait dans les occasions
semblables. Mais il y a dans ses lettres d' autres
endroits inappréciables et qui ne se rencontrent
que là. Quoiqu' il y soit très-sobre de
particularités, par esprit de religion, et aussi
peut-être parce qu' on en a retranché à l' impression
ce qui était trop personnel, l' agrément du tour
accompagne et relève bien certains détails. à un
ami éloigné qui lui avait
 

p218


demandé quelques conseils et aussi je ne sais quel
travail assez long, il répondait pour s' excuser,
et en lui envoyant du moins une belle pensée de
saint Bernard qui lui était revenue, chemin
faisant, pendant qu' il allait voir un malade :
" je vous l' envoie en attendant que je puisse penser
au reste que vous désirez de moi ; je fais comme
un pauvre fermier qui porte un petit panier de
fruits à son maître, ne pouvant lui porter d' argent,
et pour avoir terme. Voici la pensée. "
à un supérieur de monastère, qui lui avait demandé
quelques sentences latines en forme de prière pour
réciter avant ou après certains actes communs, et
qui, en retour, lui promettait ses prières devant
Dieu et celles de sa communauté, M Hamon
écrivait en les lui envoyant :
" je vous compare à un homme de qualité qui a la
bonté de vendre lui-même la petite marchandise d' un
pauvre homme et la fait acheter à ses amis, qui ne
veulent pas le refuser, et la vend plus cher qu' elle
ne vaut afin de le faire vivre et lui donner le
moyen de subsister. Voici donc les pensées qui me
sont venues... "
en un endroit on voit qu' au matin, au réveil, il lui
venait souvent tout à coup à l' esprit de petites
sentences latines toutes composées ; c' était sa
strophe, son sonnet du matin. Par exemple, cette
prière à Jésus-Christ en trois versets
symétriques :
" vivam tecum, quia omnis alia conversatio periculosa
est. -vivam de te, quia omne aliud alimentum
venenum est. -vivam propter te, quia qui sibi vivit
et non tibi, non vivit sed mortuus est. "
 

p219


un malade qu' il avait guéri lui avait envoyé un
cadeau de belles étoffes et de drap : il le lui
renvoie en citant saint Paul qui, à force de
charité, avait été souvent dans un état voisin de la
nudité, in nuditate, et qui recommandait qu' on
lui apportât de si loin une robe qu' il avait
laissée en Asie : " il aima mieux donner cette
peine à un évêque que d' en recevoir une autre (une
robe) des fidèles, qui lui eussent fait ce petit
présent, et un bien plus grand, avec joie. " -et sur
l' importance des petites choses qui mènent aux plus
graves, en un autre endroit il dira : " quand une
pierre est une fois détachée du haut d' une
montagne, elle tombe jusqu' au bas, si elle ne
trouve quelque chose qui l' arrête ; car tant qu' il
y aura du penchant, elle ne s' arrêtera jamais. " mais
en fait d' agrément pieux, de grâces touchantes et
fleuries, je ne crois pas qu' on trouve, ni dans
saint François De Sales ni dans les pères grecs
les plus onctueux et les plus riants, de pages à
préférer à la lettre suivante ; il s' agit de la
mort d' un tout jeune enfant, filleul de l' ami à qui
il écrit :
" monsieur, on peut se délasser quelquefois l' esprit,
et je le fais maintenant en vous écrivant sur la
mort de notre petit jardinier, qui a été transplanté
lui-même dans une bien meilleure terre... etc. "
 

p220


plusieurs de nos poëtes ont écrit ou chanté aussi
sur la mort des enfants, de ceux qu' on appelle de
petits anges ; ils ont fait des vers plus ou moins
touchants, et où la fantaisie se prête à la
sensibilité. M Hugo, dans ses premières odes, a
consacré quelques stances à l' ombre d' un
enfant :
oh ! Parmi les soleils, les sphères, les étoiles,
les portiques d' azur, les palais de saphir,...
etc.

 

p221


M De Chateaubriand nous a montré les mères
indiennes aimant à suspendre dans l' air leurs
enfants morts et comme endormis, les berçant avec
des chants dans les lianes, aux bras des forêts en
fleur. Et dans atala il fait ainsi parler une
jeune mère sur un tombeau :
" pourquoi te pleuré-je dans ton berceau de terre,
ô mon nouveau-né ? ... etc. "
eux-mêmes, Chateaubriand et Victor Hugo,
s' avoueraient vaincus, j' en suis certain, devant
la simplicité et la joyeuseté tout angélique
et angéliquement attique de M Hamon. C' est une
sainte enfance à la jardinière , d' avant
Raphaël. M Hamon ne se joue pas, il n' imagine
pas ; même dans ses gaietés, c' est sa pure croyance
qui parle, c' est la fleur de son âme qui
s' entr' ouvre et sourit. Son adorable lettre nous a
rappelé encore cette hymne de l' église en l' honneur
des saints innocents, salvete flores
martyrum... ;
hymne légère et charmante, dont
les bonnes strophes sont de prudence. Des Maretz
De Saint-Sorlin, cet ennemi de nos amis, cet
exagéré et cet extravagant que combattait Nicole,
a eu une lueur de grâce poétique en la traduisant.
Nous qui n' avons pas d' ennemis et pour qui, à cette
distance, ces hommes (pourvu qu' ils soient
sincères) ne sont que des hommes, nous pouvons,
sans cesser d' être justes, mettre les stances de
Saint-Sorlin en regard de la lettre de M
Hamon :
 

p222


brillez, fleurs des martyrs, dont la troupe
innocente
tombe, au lieu de Jésus, sous le fer des
méchants,... etc.

j' ai nommé Raphaël pour ses divines enfances : le
vieux Michel-Ange était moins disposé à sourire
à ceux qui naissaient. âgé de quatre-vingts ans, il
écrivait à Vasari qui venait de le féliciter sur
la naissance de son petit-neveu :
" cher ami Georges, j' ai pris un très-grand plaisir
à la lecture de votre lettre,... etc. "
ici, par contraste avec M Hamon qu' une mort
d' enfant chrétien réjouit et enivre d' allégresse,
c' est la gravité d' un front sublime, chargé du
poids de la vie, qui accueille sans se dérider
une chère naissance ; une sorte de comparaison
jalouse y éteint la joie.
Les anciens n' ont certes pas ignoré les riantes
images, correctif et consolation des morts précoces,
et ils en ont quelquefois gravé le témoignage au
tombeau de ces petits êtres qui ont peu vécu.
Quelques-unes de leurs épitaphes peuvent être
rappelées sans disparate, dans cet intervalle de
délassement que nous nous accordons :
 

p223


" ce n' est pas sans impiété que tu as enlevé sous
terre, ô roi Pluton, cette jeune épousée de cinq
ans ornée de tous les dons : ... etc. "
et celle-ci encore :
" tu n' es pas morte, Protè, mais tu es passée dans
une contrée meilleure et tu habites les îles des
bienheureux en toute allégresse... etc. "
c' est joli, mais froid ; il y a toute la grâce
naturelle qui sied au sujet, mais ce qui y fait
défaut pour l' effet sincère, c' est l' idée, la
conviction intime et profonde qu' en disparaissant
ainsi, le jeune être, qui continue bien réellement
de vivre, a bien réellement aussi échappé au plus
périlleux des combats, au danger d' une perte
éternelle de son âme ; effrayante croyance, et qui
cependant est au fond de la joie de M Hamon !
Chez lui du moins, cet effroi est si bien recouvert
qu' on ne le sent plus que par l' allégresse qu' il
a d' en être délivré.
Un bon janséniste, le meilleur des hommes, mais
de ceux qui sont comme figés en esprit sur
l' extrémité d' un dogme dur, disait un jour à M
Ballanche, en parlant de quelqu' un dont il
discutait la doctrine : " enfin il ne veut pas croire
que les enfants morts
 

p224


sans baptême sont damnés : concevez-vous une
pareille horreur ? " l' horreur, aux yeux de ce
bonhomme, n' était pas de croire que des enfants nés
et morts d' hier sont condamnés à la géhenne du feu,
c' était de n' y pas croire. M Hamon, avec son
petit jardinier, chasse bien loin l' idée de ces
convictions farouches, bien qu' au fond il soit des
plus avant engagés dans le groupe qui les
maintenait. Sa fine spiritualité proteste, sans
qu' il le dise, contre ces violentes et
brutales images. Son caractère est de trancher sur
la religion de ses amis, et, par les fruits qu' il
nous donne, il nous reporte au christianisme tel
qu' il s' est vu en d' autres contrées, sous d' autres
climats.
Ce qui manque à la religion de port-royal et en
général à la religion gallicane et française (je ne
parle pas en vue du moment présent ni des années
récentes, je ne pense qu' aux âges écoulés), c' est,
on l' a remarqué avant moi, la légèreté, la joie des
saints et des enfants de Dieu. Pendant les belles
époques de croyance, observez bien, en France il
y a plutôt des justes , en Italie il y a des
saints . Cela a tenu à la fois à la nature de
 

p225


l' esprit français, et à ce qu' on a été aux prises
avec le protestantisme et tout occupé à s' en
démêler. Le catholicisme gallican a toujours été
occupé à se débarrasser et à se garantir de
quelque chose : c' est ainsi qu' il a rejeté
successivement le protestantisme, le jansénisme et
le jésuitisme. Mais de cette habitude même de
retranchement et d' abstention, il lui était resté
un fond de tempérament plutôt janséniste. Je
veux dire seulement qu' une certaine dose de
critique s' y était mêlée jusqu' au sein de la foi.
En France (et j' excepte toujours les temps récents),
on a volontiers cheminé dans cette voie, entre
Nicole et Bourdaloue, Bossuet présidant le tout,
et semblant tenir l' équilibre. Pourtant on peut
trouver que le caractère d' une telle dévotion est
en général bien plus sérieux et austère qu' aimable :
il y a du terrible au fond. Le dogme de la
non fréquente communion y est entré pour
quelque chose. J' oserai dire qu' il en a été en
France de notre religion comme de notre poésie :
il y a eu du Boileau, qui a réglé, mais resserré
l' une, et de l' Arnauld, qui a réprimé l' autre.
Arnauld, désavoué, subsistait encore et gardait
l' estime. En d' autres pays au contraire, et
surtout en Italie, il s' est pu voir de tout temps
une religion sans critique aucune, mais aussi sans
tristesse, avec plus de bonhomie et de naïveté et
toute semée de joie et de sourires : témoin sainte
Catherine De Sienne et saint François, -saint
François, le saint favori de l' Italie, le
meilleur, le plus aimable, le plus tendre des
saints. M Hamon, à certains égards, et quoique
accessible à la crainte, laisse voir, dans ses
écrits de dévotion, de cette joie et de cette
allégresse ; il est plein de ces sourires et de
ces fleurs.
 

p226


Entre les justes de port-royal (car port-royal n' a
que des justes, et point de saints), il est le seul
de son espèce, et on ne peut tout au plus
rapprocher de lui que M De Tillemont qui
chantait ses doux cantiques en marchant, Lancelot
qui riait parfois sans cause, et Fontaine dont
le coeur simple bondissait si allègrement.
Bossuet quelque part a dit : " les livres et les
préfaces de messieurs de port-royal sont bons à
lire, parce qu' il y a de la gravité et de la
grandeur ; mais comme leur style a peu de variété,
il suffit d' en avoir vu quelques pièces. " Bossuet
n' aurait pas dit cela des livres et du style de
M Hamon, qui tranchent sur l' uniformité de ces
autres messieurs. M Hamon n' est point de ceux
en qui " une exactitude sèche et triste ternit les
esprits et insensiblement les éteint ; " il est
le contraire. Encore une fois, c' est un solitaire
qui rappelle les ascètes de l' orient. à le voir,
on lui donnerait l' aumône ; et il a des paroles
d' or, il porte l' encens et la myrrhe. C' est un
roi-mage en haillons.
Dans le recueil de ses lettres, il y en a une
autre bien remarquable, d' un ton plus sombre que
la précédente, mais qui nous exprime avec non
moins de beauté ce qu' on appellerait la promenade
mélancolique de M Hamon, son symbolisme universel,
sa contemplation chrétienne devant le
châtaignier comme fera Bernardin De
Saint-Pierre devant le fraisier . C' est de la
sorte que rêvent au sein de la nature les oberman
chrétiens. Cette lettre se rapporte, je le pense,
aux dernières saisons de sa vie, à son dernier
automne peut-être, et quand il sentait déjà ce
monde visible lui échapper. Il écrit à un médecin
de ses amis intimes (à M Dodart ou à quelqu' un de
pareil) :
 

p227


" monsieur,
" je vous suis obligé de vos bons soins et de vos
bons avis : ... etc. "
 

p228


dans un ordre de sentiments tout différents et
même opposés, je ne puis m' empêcher de faire un
rapprochement qui n' aurait pas toujours paru un
criant contraste. Il y a eu en notre temps un
homme qui avait d' abord rêvé et prêché éloquemment
une régénération religieuse sincère, une réforme
grandement chrétienne, et, à certains moments
que je n' ai pu oublier, dans une
 

p229


des courtes haltes de sa route, je l' ai vu aux
champs sous de beaux ombrages, parlant passionnément
des choses de Dieu, entouré de jeunes amis et de
disciples qui ne désiraient rien tant que de
régler leur vie et leur pensée sur ses conseils
et ses maximes : le nom de port-royal (sinon pour
la doctrine, du moins pour l' impression morale et
les souvenirs de vertu) était quelquefois prononcé
en ces heures d' union trop passagères. M De La
Mennais, car c' est lui, toujours extrême,
toujours emporté au delà, à l' instant où il allait
rompre violemment avec le plus cher de lui-même,
avec la première moitié de sa carrière, et passer,
enseignes déployées, au parti du siècle, seul une
dernière fois aux champs, dans cette retraite
sauvage de La Chesnaye où il avait si souvent
dévoré son coeur et d' où en idée il envahissait le
monde, écrivait les versets que voici, au
paragraphe xxxi de ses paroles d' un croyant :
" je voyais un hêtre monter à une prodigieuse
hauteur... etc. "
mais l' inspiration du croyant de La Chesnaye,
est-il besoin de la faire remarquer ? N' est pas du
tout la même, sous la même image, que celle du
solitaire de port-royal ; il est uniquement
préoccupé de la question terrestre ; il a surtout
hâte de conclure contre les
 

p230


grands, contre le hêtre qu' il faut abattre. M
Hamon ne demande à Dieu que d' être mis hors de
l' ombre funeste, et il le remercie d' avoir été
transplanté.
La lettre de M Hamon se prolonge sur ce ton de
méditation symbolique ; j' en ai assez indiqué le
sens et la portée. Il y règne comme un pressentiment
d' une fin prochaine ; on y reconnaît dans un des
plus ingénieux exemples cette espèce de beauté
calme et triste d' un chrétien sur son déclin, qui
contemple et médite les divines harmonies de la
nature.
Durant l' intervalle des neuf années qu' on appelle
la paix de l' église, M Hamon continua d' habiter
port-royal des champs, et d' exercer la médecine
des pauvres dans toutes les campagnes d' alentour.
Il fit pourtant, en 1675, un voyage à Aleth,
près du vénérable évêque Pavillon, duquel il dit
" qu' il est comme le soleil, et beau à voir dans
son couchant. " il le guérit d' une affection
iliaque très-dangereuse, s' étant opposé aux
remèdes violents que le médecin du lieu voulait
lui donner : M Hamon, dans sa médecine circonspecte
et prudente, avait pour principe " qu' il vaut mieux
jeter de l' eau que de l' huile sur le feu. " il
accomplit un autre pèlerinage encore aux abbayes
de la trappe, de Saint-Martin-Lez-Tours, de
Saint-Cyran et de Clairvaux ; ce fut dans l' été
de 1677. Il était allé à la trappe non-seulement
comme pieux visiteur, mais en médecin et pour y
voir le saint abbé qui était assez gravement
malade. L' abbé De Rancé faisait cas de M Hamon
et de ses écrits.
Lors de la persécution recommençante en 1679,
M Hamon fut laissé comme médecin près des
religieuses de port-royal et de Mademoiselle De
Vertus.
 

p231


Vers la fin de l' année 1682, il eut une grave
maladie durant laquelle les religieuses firent bien
des prières et un voeu pour sa guérison ; il
survécut quatre années encore. L' année même où il
mourut (1687), il avait été obligé, au mois de
janvier, de venir à Paris, à la faculté de
médecine, pour y présider à la thèse de M Dodart,
fils du premier Dodart son excellent ami, et qui
l' était grandement aussi de port-royal. M Hamon
y présida avec éclat. Il apparut avec l' audace de
son humble pauvreté aux yeux de ses confrères, qui
contemplaient en lui, nous dit Fontaine, des robes
et des habits de doctorat inconnus à la faculté, de
laquelle il ne cessait pas d' être l' ornement. à
cette occasion il avait relu en peu de jours
Hippocrate, Galien, Alexandre De Tralles, tous
ses anciens auteurs de médecine, et il s' y épuisa.
Il revit durant ce court séjour à Paris son
ancien élève, M De Harlay, qui resta enfermé
plusieurs heures avec lui, au grand étonnement des
gens de l' antichambre qui n' avaient vu entrer dans
le cabinet qu' une espèce de paysan.
à son retour à port-royal et après ce voyage qu' il
fit de pied, M Hamon tomba malade. Les soins de
M Dodart ne le purent guérir. Il mourut le 22
février 1687, à soixante-neuf ans, bénissant Dieu
de se voir mourir dans la maison des saints où il
avait vécu durant trente-sept ans. à l' entrée de sa
nuit d' agonie, on l' entendit répéter de temps en
temps l' unique mot de silence , et quelquefois
ces autres mots : Jesus, Maria ; sponsus et
sponsa !
digne serviteur, jusqu' au bout, des
pudiques épouses, et commémorant encore de sa lèvre
refroidie le virginal et mystique hymen.
Racine, dont il avait été comme le précepteur, par
 

p232


les soins particuliers qu' avec M Le Maître il
avait pris de lui enfant, demanda par son
testament que son corps fût inhumé dans le
cimetière du dehors de la maison de port-royal des
champs, au pied de la fosse de M Hamon. Boileau
fit, pour le portrait de M Hamon, quelques vers
qui n' ont de prix que comme témoignage d' estime.
Lui-même M Hamon, il avait composé sa propre
épitaphe en beau latin augustinien, en des termes
d' une consonnance symétrique et avec une austérité
tressée d' élégance.
La faculté de médecine de Paris accueillit et fit
mettre son portrait parmi ceux de ses docteurs
illustres ; ce portrait se voit encore aujourd' hui
à l' école de médecine dans la salle du conseil, ou
plutôt il devrait s' y voir, mais il est comme caché
dans un coin plein d' ombre. M Hamon y est
représenté, habillé simplement à la manière des
gens de campagne, ou du moins il n' a du docteur
qu' un livre ouvert devant lui. Ceux qui savent à
quel homme ils ont affaire reconnaissent avec
plaisir, en la cherchant, cette figure fine et
douce, un peu penchée ; au regard malin et glissant,
tendre, qui au besoin semblerait un peu rusé, et qui
sent son normand ; aux cheveux longs, négligés,
à la paysanne, laissant tomber une mèche détachée
sur le front. Le caractère général de la
physionomie est celui d' une humilité souriante.
M Hamon eut pour successeur comme médecin de
port-royal des champs et aussi de Mademoiselle De
Vertus M Hecquet, devenu également célèbre ;
mais
 

p233


de tous les médecins ordinaires de port-royal, ou
amis de port-royal, Pallu, Dodart, Hecquet, le
médecin par excellence au sens littéral et au sens
spirituel est M Hamon. Il a justifié pleinement
ce que, dans ses premières années de vocation, lui
écrivait la mère Angélique (1658) : " après le
grand don d' un parfait confesseur, il n' y a rien de
plus important que celui d' un médecin vraiment
chrétien, qui exprime par toutes ses actions et ses
paroles les saintes maximes du christianisme. "
comme touchante figure de consolateur à mettre
près de lui durant cette captivité des religieuses,
il ne faut pas oublier M De Sainte-Marthe,
confesseur de port-royal. M De Sainte-Marthe,
successeur et lieutenant de M Singlin, n' a pas
tout à fait le rang ni l' office de supérieur
proprement dit. M Singlin mort, ce fut proprement
M De Saci qui, d' accord avec Arnauld, fut le
directeur de port-royal. La fonction de M De
Sainte-Marthe est plus humble, plus unie, plus
ordinaire dans sa simplicité. La chose qu' il
croyait le moins avoir, c' était l' autorité ou
l' insinuation, le don d' infaillibilité, le coup
d' oeil intérieur par lequel on assigne à chacun
l' emploi de son talent. Ce à quoi il aimait à
se borner, c' était " à aider par la confession
ou autrement les personnes qui prenaient conseil
de gens plus
 

p234


éclairés que lui, à ne les voir et ne les entendre
qu' en supposant qu' elles avaient déjà réglé leur
vie d' une manière chrétienne, et qu' il n' avait qu' à
les justifier dans leurs bonnes dispositions. "
vicaire et non curé, confesseur et non directeur,
voilà la vraie nuance prodesse quam praeesse
studiosior
. Si j' ai eu de la peine à bien
discerner les traits de la figure de M Hamon dans
ce beau portrait qui est conservé à la faculté de
médecine, mais qui est comme enseveli dans l' ombre,
j' ai éprouvé une bien plus grande difficulté, au
moral, à saisir quelques traits particuliers et
distincts de M De Sainte-Marthe, quelque variété
de physionomie reconnaissable, dans l' uniformité
constante et terne de son caractère et de sa vie.
S' il me voyait chercher cette variété dans un désir
de représentation profane, lui-même il en
souffrirait ; il la jugerait peu compatible avec
la suprême vérité, qui s' en passe très-bien. Il
nous citerait le mot de l' écriture : " je suis le
seigneur, et je ne change point.
-ayons,
aimait-il à dire, ayons quelque part à cette
immutabilité qui est le caractère des véritables
chrétiens. -l' uniformité qu' il a gardée pendant
toute sa vie, disait-il encore en parlant d' un
de ses pareils en vertu, a été une suite de l' union
intime qu' il avait contractée avec cette même
vérité qui ne saurait changer, et qui est toujours
semblable à elle-même. " quand on veut dignement
parler de ces hommes et de cette race de justes,
il ne faut rien garder en soi de l' Alcibiade de
Platon, qui demandait toujours du nouveau.
Claude De Sainte-Marthe, né à Paris le 8 juin
1620, d' un père avocat au parlement, et qui
appartenait à une branche de l' illustre famille de
ce nom, si féconde
 

p235


en mérites solides et en doctes personnages, eut,
dès la tendre jeunesse et au sortir de ses études,
le goût du recueillement et de la prière ; rien
d' éloigné de la pureté chrétienne ne l' occupa
jamais, et aucun contact du siècle ne l' effleura. Il
commença par se retirer à Chant-D' Oiseau, terre
de son père en Poitou, pour s' y livrer uniquement
aux oeuvres du salut. Puis il entra dans une
communauté d' ecclésiastiques, se prépara au
sacerdoce et le reçut. Le crédit de sa famille
le portait, pour peu qu' il se fût laissé faire,
aux bénéfices ou aux dignités. Il refusa d' être
trésorier de la sainte-chapelle, et déclina cette
prélature qui nous paraît un peu gaie depuis le
lutrin
, mais qui lui paraissait, à lui,
redoutable. Il avait pour principe de conduite un
éloignement absolu de tout ce qui distingue, de
tout ce qui fait qu' on est remarqué et qu' on est
quelqu' un. Rien de curieux en lui, rien de flatté
ni d' amusé. Dans un voyage qu' il fit en Dauphiné
et en Savoie, il dérobait le plus qu' il pouvait
son nom, même à ses hôtes et à ceux qu' il édifiait,
chemin faisant, par sa piété : " je vous dirai
bonnement, ma mère, écrivait-il à une supérieure
de la visitation, que je gagne quelquefois beaucoup
de n' avoir point de nom, car chacun dans l' occasion
me donne des qualités comme il lui plaît. à
Annecy je passais pour un ecclésiastique de
Saint-Sulpice, à Grenoble pour l' aumônier d' un
abbé, autre part pour un père de la mission ; à
Belley, dans l' hôtellerie on me parlait de
moi-même sans savoir qui j' étais, et on m' attribuait
plus de bonnes qualités que je n' en ai. à
Saint-Claude, on me prit pour un homme qui
cherchait une cure, et je vois que vous savez aussi
peu qui je suis que les
 

p236


autres, puisque vous me donnez la qualité d' abbé. -
le nom que je désire avoir chez vous, ma mère, est
celui de pécheur et de pauvre voyageur . "
et il terminait cette singulière lettre en disant :
" tel que je suis, ma mère, je suis tout à vous. Je
voudrais bien vous dire en vérité que c' est une
personne qui n' a ni nom, ni vie, ni qualité, ni
richesses, ni parents, ni amis, ni maison, ni lieu,
qu' en Jésus-Christ. " il était déjà selon
l' esprit de M Singlin, lorsqu' il fut attiré vers
lui par sa réputation de grand directeur spirituel.
Il résista tant qu' il put aux charges d' âmes que lui
voulut donner ce supérieur clairvoyant, qui
accueillait en sa personne un prochain auxiliaire
et coopérateur. Il préféra le monastère des champs
à la maison de Paris, et y vécut d' abord en
solitaire ; il y était depuis quelques mois
lorsqu' on le pressa de se charger de la cure de
Mondeville (ou Mondonville), terre située dans
le diocèse de Sens, qui appartenait à port-royal.
Il ne l' accepta que parce qu' il la vit sans
pasteur. Le vicaire de cette paroisse avait été
tué d' un coup de mousquet dans la seconde guerre de
Paris, et le curé était mort de frayeur ;
personne ne voulait aller dans un lieu si désolé
par les guerres (1652). Il y remplit les devoirs de
curé en homme vraiment apostolique. Il n' y vivait
que de pain et d' eau. Sa maison était ouverte
aux pauvres, qu' il consolait par ses instructions,
et dont il soulageait la misère par ses
libéralités. Les soldats avaient tellement ravagé
et pillé ce lieu, que les plus riches des habitants
n' avaient pas de pain à manger, ni même de paille
pour se coucher. Les soins qu' il y prit des
malades lui causèrent une fièvre pernicieuse, qui le
réduisit à l' extrémité. Mais le pis est qu' il
trouvait des
 

p237


coeurs durs et qu' il désespérait de briser ; il n' y
resta que dix-huit mois. Après son retour à
port-royal, il fut appliqué, bien malgré lui, à la
conduite des religieuses et à la prédication.
M Singlin le décida à aller à la maison des
champs pour y remplacer en qualité de confesseur M
Arnauld, quand la censure de la sorbonne força
celui-ci à se retirer. M De Sainte-Marthe,
qui voyait l' orage prêt alors à les envelopper tous,
pensait ne s' engager que passagèrement et pour
quelques semaines ; il fut retenu à ce poste
pendant plus de vingt ans (1656-1679) : c' est ce
qu' il appelait avoir été chargé de chaînes toute sa
vie. Il avait de lui-même la plus humble idée, et il
estimait n' avoir réussi à rien : " j' ai été plus
de vingt années dans un monastère, et je sais aussi
peu ce que doit faire un confesseur pour y servir
certaines âmes, que le premier jour que j' y ai
été établi. " pas un n' a poussé plus loin que lui
cette sainte manie chrétienne de se rabaisser :
" je suis une personne qui est aussi peu propre à
l' action qu' à l' étude, qui n' a ni le don de
prêcher, ni l' industrie de s' insinuer dans l' esprit
des hommes pour les porter au bien, ni assez de
lumières pour résoudre leurs doutes, ni aucune
adresse pour leur faire goûter les choses du
salut. " il insistait sur ce dernier point : " je
n' ai point ce secret d' ouvrir les coeurs pour y
faire entrer les vérités de l' évangile et l' onction
du saint-esprit ; je n' ai rien de cette force,
de cette liberté, ni de cette bonté des véritables
pasteurs, qui ne se rebutent jamais des plus
grandes difficultés. " et cependant nous avons de
lui de beaux et tendres accents en faveur des
religieuses, dans sa lettre à l' archevêque
 

p238


au début de la persécution. à l' époque de la
captivité où nous sommes, il prit courageusement
la défense de son pieux troupeau dans des écrits
publics, notamment dans un écrit intitulé :
défense des religieuses de port-royal et de leurs
directeurs, sur tous les faits allégués par M
Chamillard, docteur de sorbonne, dans ses deux
libelles...
(août 1667) ; il ne faut pas
confondre cet ouvrage avec l' apologie pour les
religieuses de port-royal...
(1665), à
laquelle il prit part, dit-on, mais qui est aussi
et surtout de Mm Arnauld et Nicole, et qui
porte leur cachet bien plus que celui de M De
Sainte-Marthe. Cette apologie en effet, par
le ton polémique, fut loin de contenter tous les
amis : " Madame De Longueville m' a avoué,
écrivait plus tard Nicole un peu intimidé et
revenu, qu' elle n' a jamais pu goûter l' apologie
des religieuses de port-royal
. Je sais que
M De Saint-Cyran (Barcos) et M Guillebert
l' ont aussi fort désapprouvée, et qu' ils ont
soutenu qu' on ne pouvait écrire de cet air contre
un archevêque. " M De Sainte-Marthe n' était pas
homme à outrepasser ainsi les bornes. Laissons
donc à Nicole et à Arnauld ce qui est à Arnauld
et au second d' Arnauld. La défense de M De
Sainte-Marthe en faveur des pieuses filles qui
lui étaient confiées, et dont il était responsable
depuis la mort de M Singlin, porte directement
contre M Chamillard qui, par des dénonciations
publiques, avait violé le devoir de tout
confesseur, même d' un confesseur imposé. Cette
défense est ferme, modérée, pertinente sur tous
les points, et elle concède qu' il a pu y avoir
quelques fautes commises, mais non celles qu' on
incrimine. éloigné du monastère durant toutes ces
 

p239


années, il écrivait et faisait parvenir aux
religieuses des lettres pleines d' onction et de
réconfort. Sa méthode et son conseil, c' était
d' opposer à l' orage et à tous les assauts une
humilité invincible. Il envoyait aux soeurs des
passages tirés des évangélistes et des plus grands
saints, à l' appui de cette forme de résolution
inébranlable. J' y remarque ce mot de saint
Paulin : " l' humble de coeur étant le coeur de
Jésus-Christ, il devient magnanime de la
magnanimité d' un Dieu, et par conséquent aussi
invincible que lui-même. " parmi les petits traités
composés pour ces circonstances et attribués à
M Hamon, il en est un ou deux qui peuvent être
de M De Sainte-Marthe. Mais voici une
particularité unique : pendant que les religieuses
étaient encore gardées prisonnières en leur maison
des champs, non pas dans les premiers temps, je
crois, mais quand les gardes se furent un peu
relâchés et que les jardins furent redevenus libres,
" M De Sainte-Marthe avait la charité de partir au
soir de Paris, ou de la maison où il demeurait
près de Gif, et de se trouver à une certaine heure
dans un endroit marqué, assez éloigné des gardes. Il
montait sur un arbre assez près du mur, au pied
duquel étaient les religieuses à qui il faisait
un petit discours pour les consoler et les
fortifier. C' était pendant l' hiver. " -j' ai vu des
gravures de port-royal représentant cette scène
singulière et naïve, qui a pu se renouveler
quelquefois.
Une note de Racine, trouvée dans ses papiers, et
 

p240


qu' il n' aurait certes employée qu' avec la plus
grande réserve s' il avait mené à fin son histoire
de port-royal
, est à donner ici dans toute sa
vivacité ; c' est en sortant d' un entretien avec
Nicole qu' il dut l' écrire :
" deux partis dans la maison : l' un, la mère
Angélique, la soeur Briquet, et M De Saci ;
l' autre, la mère Du Fargis, M De Sainte-Marthe,
et M Nicole. Ces derniers avaient toujours
raison ; mais, pour l' union, M De Sainte-Marthe
cédait toujours... etc. "
si M De Sainte-Marthe défendait les religieuses
au dehors, il ne les flattait pas au dedans ; il
avait pour maximes, " qu' il faut d' autant moins
parler à des religieuses qu' elles désirent plus que
nous leur parlions ; que le plus ordinaire langage
d' un prêtre doit être la prière, et son principal
but, de mettre ceux qui le consultent en état de
prier ; que les religieuses n' ont besoin que de
savoir quelle est la passion principale d' où
naissent leurs plus grands défauts, pour en
gémir devant Dieu et s' en humilier devant leurs
soeurs. -je voudrais, disait-il, que les
religieuses n' eussent des yeux que pour voir leurs
défauts, que pour les condamner, que pour en faire
pénitence, et qu' elles eussent assez de charité
pour supporter ceux des autres. " M De
Sainte-Marthe, avec ces stricts principes
 

p241


que rien ne tempérait dans la pratique, ne devait
point aller à la soeur Eustoquie.
La paix de l' église rendit M De Sainte-Marthe
à ses fonctions régulières de confesseur. Il les
remplit jusqu' au mois de mai 1679, qu' il fut
obligé, et pour toujours, de s' éloigner. Il se
retira chez une de ses parentes à Corbeville, sur
la paroisse d' Orsay, à une lieue et demie de
Gif ; il y passa le reste de ses jours, dix années
encore, et n' en sortit plus que pour faire un
voyage en Flandre et en Hollande, une visite aux
amis exilés. Les deux volumes de lettres qu' on
a publiés de M De Sainte-Marthe, et où il est
à regretter qu' on n' ait pas mis le nom des
personnes (ce qui fait le principal intérêt des
correspondances), nous le montrent dans cette
dernière retraite, réduit selon ses voeux à la
solitude de sa chambre, n' ayant plus de
juridiction que sur la chapelle du château où il
demeurait, et déchargé du poids de toute autre
responsabilité que celle de son âme. Il est dans le
repos, dans la paix, dans le secret orans, legens,
latens, silens
; il mène une vie toute cachée
en Jésus-Christ, heureux de penser qu' il est de
ceux qui ne font de bruit ni en vivant ni en
mourant. Il ne se plaint de rien ; il n' accuse les
hommes d' aucune injustice, et croit qu' il n' a
eu ni ennemis ni tribulations. Si Dieu n' a pas
choisi le lieu où il habita et travailla tant
d' années, ce cher désert de port-royal, pour y
bâtir sa maison et pour y amasser son peuple, tout
est bien ; il n' élève pas un murmure, il est
content de la dernière place où il se voit rejeté.
se tenir en repos, il a sur ce sujet une
lettre (la troisième du tome ii), qui est presque
digne de Nicole (je suis ici dans les nuances du
gris au
 

p242


moins gris) ; il en a une autre sur les voyages (la
cinquième du même tome), et une autre (la
huitième), qui donnent l' idée d' un demi-sourire.
Mais que ce sourire a besoin d' être saisi de près au
passage ! Combien M De Sainte-Marthe sourit
peu ! " pour voir les choses telles qu' elles sont,
pense-t-il, il faut, autant qu' on le peut, avoir les
yeux d' un mourant. " quant à prétendre montrer de
l' esprit ou le moindre agrément lorsqu' il tient la
plume, cette idée l' eût effrayé : " nous devons
craindre tous les talents que nous ne pouvons
cacher. " il sait l' écueil de ceux qui ont le beau
langage à leur disposition et les belles
connaissances : " qu' est-ce que la connaissance d' une
vérité que nous ne pratiquons jamais ? " tel que nous
le voyons, M De Sainte-Marthe était un des
rares hommes en qui ce sublime génie de Pascal
avait une parfaite confiance : ce fut lui de
préférence, entre les confesseurs, qu' il envoya
querir plusieurs fois dans sa dernière maladie, et
à qui il communiqua les plus secrets mouvements
de sa conscience.
On parle toujours du siècle de Louis Xiv comme
d' un grand siècle religieux, d' un siècle qui doit
faire honte à ceux qui ont suivi, pour la doctrine
et la foi ecclésiastique. Mais du temps de Louis
Xiv, les clairvoyants et les véridiques, tels que
M De Sainte-Marthe, en parlaient autrement et
comme du plus relâché des siècles ; se reportant
en idée aux âges, réputés meilleurs, de saint
Bernard et de ces directeurs chrétiens d' autrefois,
il écrivait par exemple :
" nous sommes à présent dans un siècle bien plus
commode ; ... etc. "
 

p243


l' ignorance grossière était donc très-habituelle
dans le clergé ordinaire du beau siècle de Louis
Xiv, de même que l' impiété raffinée s' était glissée
dans bien des esprits : de loin nous ne voyons que
les têtes élevées et les surfaces lumineuses.
M De Sainte-Marthe, accablé d' infirmités dans
ses dernières années, mourut le 11 octobre 1690, à
l' âge de soixante-dix ans accomplis. Fidèle à ses
habitudes de modestie rigoureuse, il observa durant
sa dernière maladie un silence extraordinaire. Ceux
qui ne le voyaient qu' une fois, et sans qu' il leur
parlât, l' auraient cru sans connaissance ; il n' en
était rien ; mais il n' aimait pas que dans ces
morts chrétiennes, et en approchant du moment
suprême, on dît de ces mots qui se peuvent répéter :
" est-il si à propos de tant parler quand on est
près de paraître devant Dieu ? " -on fit sur lui ce
distique qui exprime bien toute sa conduite et son
caractère :
impatiens falsi, verique tenacior, inde
ingemuit, tacuit, fugit et occubuit.

" impatient du mensonge et sectateur de la vérité, de
là vient qu' il a gémi, qu' il s' est tu, qu' il s' est
caché, qu' il s' est consumé. "
 

p244


deux jours après sa mort, son corps fut transporté
à port-royal des champs, pour y être inhumé à
l' intérieur de la maison.
M De Sainte-Marthe est une de ces figures qui,
si elles se détachent peu du fond général de notre
sujet, y entrent et y tiennent le plus
profondément ; c' est pourquoi j' ai dû m' y arrêter.
Par une seule circonstance de sa vie il offre prise
à l' imagination, à celle même qui chercherait dans
ces sentiers d' autrefois d' humbles vestiges, de
touchants rappels de poésie intime et d' émotion
contenue. M De Sainte-Marthe, de nuit, durant
l' hiver, montant sur quelque arbre chargé de givre
et faisant à demi-voix de petits discours édifiants
aux religieuses qui l' écoutaient dans le jardin
de l' autre côté du mur, c' est là un tableau qui
fait bien le pendant de M Hamon allant voir ses
malades, monté sur un âne, et lisant en chemin un
livre ouvert sur l' espèce de pupitre rustique qu' il
s' était dressé au moyen d' un bâton fiché dans la
selle. Images imprévues dans des vies si graves !
Images presque enfantines, significatives pourtant,
et qui ne se peuvent oublier, d' une foi redevenue
primitive !
 

p245


Vi.
Ce qui sauva port-royal dans la crise où nous le
voyons si compromis depuis 1660, et d' où, à cette
date de 1665-1667, il semblait ne pouvoir
raisonnablement se tirer, ce fut l' engagement de
quatre évêques dans la même cause, et entre ces
évêques, d' un des plus considérés et des plus
vénérés pour ses vertus parmi tous ceux de l' église
de France. Un bien plus grand nombre d' évêques
s' étaient prononcés à l' origine, conjointement
 

p246


avec messieurs de port-royal, pour la doctrine de
la grâce et de saint Augustin ; mais depuis
l' arrivée de la bulle d' Innocent X en 1653,
chaque assemblée générale du clergé avait amené
quelque rétractation et quelque exemple de
faiblesse. Le formulaire d' Alexandre Vii
s' imposait de plus en plus. Le redoublement des
ordres de la cour et les décisions impératives des
assemblées à dater de 1660 avaient fait fléchir,
parmi les opposants, les plus amis même de
port-royal ; c' est ainsi que l' évêque De Vence,
celui qu' on appelait le célèbre M Godeau ,
après avoir parlé si fort, avait signé. Quatre
prélats restèrent seuls inflexibles ;
 

p247


c' étaient M Henri Arnauld, évêque d' Angers,
frère de M D' Andilly et du docteur, et qui
montra l' inflexibilité de sa famille avant d' en
avoir peut-être l' entière piété ; M De Buzanval,
évêque de Beauvais, fortifié et soutenu par
quelques bonnes têtes jansénistes de son chapitre ;
M De Caulet, évêque de Pamiers, autrefois
disciple de Vincent De Paul et de M Olier, et
qui, n' étant qu' abbé de Foix, avait si fort chargé
M De Saint-Cyran dans son procès, coeur
honnête, cerveau étroit et formé pour des
opiniâtretés successives ; c' était enfin et surtout
le saint évêque D' Aleth, Nicolas Pavillon,
sorti également des mains de Vincent De Paul,
longtemps étranger au jansénisme et à ces questions,
qui ne les examina même directement qu' en 1661,
mais dont la conviction, une fois prise, demeura
fixe
 

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à jamais sedet aeternumque sedebit : une de ces
figures d' évêque primitif, assises sur le roc et
plus immuables que Pierre. C' est à lui qu' on peut
dire que port-royal fut redevable, après Dieu, de
son salut en cette conjoncture. Figurons-nous bien
d' abord ce que c' était qu' un évêque comme Pavillon
au dix-septième siècle, et son crédit moral dans
l' esprit des peuples.
Né à Paris en 1597, au sein d' une famille
bourgeoise parlementaire très-chrétienne, il avait
témoigné de bonne heure de sa vocation pour l' étude
de l' écriture sainte et pour la pratique des vertus
évangéliques. Il s' y était exercé pendant cinq
années sous la direction de Vincent De Paul, qui
se servit utilement de lui dans son oeuvre
commençante des missions et qui l' appelait son
bras droit . Ordonné prêtre à trente ans, il sut
résister à toutes les vues d' ambition ecclésiastique
que pouvait avoir sa famille du côté de la cour ;
et il ne sut pas moins résister, du côté de
l' école, aux gloires triomphantes du doctorat : il
ne se proposait pour but de ses études " que de bien
savoir la religion pour être en état de l' enseigner
aux simples. " il aspirait à être un curé des
champs. Cependant il ne put se refuser à prêcher à
Paris, et ses sermons à l' église
sainte-croix-de-la-bretonnerie furent remarqués.
M D' Andilly, que le hasard d' abord, ou sa
qualité de paroissien, y avait conduit, se déclara
son admirateur et se mit à en parler à tout le
monde. M Pavillon devait appartenir à ce genre
de prédicateurs sérieux, judicieux et touchants, qui
réformaient le goût sans y songer, et dont M
Singlin, un peu plus tard, acheva l' idée
excellente. Ses succès dans
 

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la chaire, et les suffrages qu' ils lui valurent,
notamment celui de la duchesse D' Aiguillon, le
désignèrent au cardinal De Richelieu pour le
siége d' Aleth qui devint vacant en ce temps-là
(1637). Pavillon avait quarante ans. Il avait
désiré ardemment être curé de village ; il put dire,
quand il eut vu Aleth, que Dieu l' avait en
quelque sorte exaucé, en le faisant " évêque de
village, " tant le pays était pauvre, rude, et tant
le champ des âmes y était pénible à défricher.
Une fois arrivé en ce diocèse montagneux, aux
confins de l' Espagne, il se dit : " voilà ma part
d' héritage assignée par le maître, " et durant
trente-huit ans il n' en sortit plus. Ce qu' il fit
pour civiliser et évangéliser ces contrées sauvages,
pour remettre dans l' ordre un clergé déréglé, pour
désarmer des gentilshommes violents, pour instruire
des populations ignorantes, et pour triompher des
résistances de tout genre que la routine, la
dureté originelle ou les passions opposent au
bien, il faudrait un volume pour le dire ; mais la
vénération des contemporains le proclamait assez
haut. Dans ce pays de pauvreté, il commença par
se faire aussi pauvre que les plus pauvres.
" peu de temps après son arrivée à Aleth, ayant
trouvé, en faisant sa tournée dans la ville, un
pauvre homme à l' extrémité, couché sur la
 

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paille, il ordonna à son maître d' hôtel de lui
faire porter un matelas... etc. "
dans les visites fréquentes et non solennelles, qu' il
faisait à toutes les parties de son diocèse,
accompagné d' un seul ecclésiastique et d' un valet,
il découvrait des coins perdus où les pasteurs des
âmes avaient bien rarement pénétré. Allant à un de
ces hameaux qui n' étaient d' aucune paroisse, pour
y visiter une malade, il eut à passer par un pas
très-dangereux où les gens mêmes du pays n' aimaient
guère à se hasarder. Dans cette excursion il lui
arriva d' avoir à traverser la rivière d' Aude entre
d' affreux rochers, sur une planche étroite et
fragile ; et comme l' ecclésiastique qui
l' accompagnait le priait de lui remettre le
saint-sacrement pour en être plus libre au
passage : " je le garde, lui dit-il, ce sera mon
soutien. " -il avait pour maxime " qu' un évêque est
le soleil de son diocèse et doit en éclairer et
échauffer tous les endroits. "
s' il était pénétré des devoirs, il ne l' était pas
moins des droits de l' épiscopat. Il croyait que
" la clef de la science et du discernement est jointe
essentiellement au caractère d' évêque ; " que
l' évêque régulièrement ordonné et institué, après
qu' il s' est mis en présence de Dieu par la
méditation silencieuse et par la prière,
reçoit de lui la direction de conduite et la
lumière comme saint Pierre et les successeurs de
saint Pierre l' ont pu et la peuvent recevoir, et
qu' à moins de conciles réguliers et canoniquement
assemblés disant le contraire, ce que dit et
ordonne l' évêque est et demeure la règle et la
vérité. Qui dit évêque, dit le vrai docteur en
Jésus-Christ
.
 

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Aussi ni roi ni pape, sauf le respect qui leur
était dû, n' avait action ni prise directe sur M
Pavillon. Il ignorait la maxime de ces prélats
qu' il avait quelquefois l' occasion de voir aux
états de Languedoc, ou de ceux qui se réunissaient
à Paris ou à Versailles sous la main du roi dans
les assemblées administratives du clergé, ces
assemblées dites gallicanes (où il n' alla jamais)
décorées par Bossuet d' un grand appareil de
doctrine et menées de fait par M De Harlay ; il
était, dis-je, à cent lieues de la maxime, âme
secrète de ces assemblées, " qu' il faut céder au
plus fort. " sa science était de résister comme un
mur ou comme un roc aux plus rudes attaques, de
quelque part qu' elles vinssent, quand il était
persuadé que Dieu le demandait de lui. C' était un
terrible homme que ce doux prélat, et avec qui, en
luttant, on ne gagnait rien. Il le prouva jusqu' à
son dernier soupir dans l' affaire de la régale. Il
ne le prouva pas moins alors (en 1665) dans
l' affaire de la signature. " un évêque doit s' exposer
à tous les dangers, pensait-il, pour conserver
l' intégrité de son épouse : in hoc positi sumus
(c' est pour cela que nous
 

p252


sommes en place). " dans la prescription de la
signature en particulier, qu' avait ordonnée
l' assemblée du clergé de 1660, il estimait que cette
assemblée, qui n' avait aucun des caractères d' un
concile, avait excédé ses droits en imposant aux
évêques une déférence aveugle à ses décrets ; qu' elle
n' avait fait aucune différence des évêques avec
le reste des fidèles ; qu' elle avait oublié que
l' évêque est le juge par excellence en telle
matière, et n' a de juge supérieur et légitime que
dans les conciles provinciaux ou nationaux. Il avait
donc cru devoir protester contre l' autorité que
s' attribuaient ces assemblées quinquennales
composées en grande partie d' évêques de cour, au
préjudice de ceux qui résidaient plus exactement.
L' arrêt du conseil, qui était intervenu pour prêter
main-forte aux décisions de l' assemblée et en
assurer l' exécution, n' ajoutait rien à la légitimité
de l' acte même. " l' autorité du roi en effet, quoique
absolument nécessaire pour contraindre
 

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par des peines temporelles à la soumission aux
lois de l' église, ne peut conférer à une assemblée
non canonique le droit de faire de ces sortes de
lois, ni suppléer à ce qui manque. " le saint évêque
ne se fit pas faute d' écrire au roi pour lui
représenter que, dans sa déclaration (du 29 avril
1664), il avait passé les bornes de sa puissance
légitime, en ordonnant la signature par-devant ses
juges et magistrats ; " que tous les princes
vraiment chrétiens ne se sont jamais attribué
l' autorité de faire des lois et des canons dans
l' église, mais bien ont tenu à gloire d' en être les
exécuteurs et non pas les instituteurs. " c' est par
cette considération stricte de juridiction
ecclésiastique, d' ordre et de discipline épiscopale,
et d' autorité inhérente à son ministère, que M
Pavillon fut conduit à entrer dans la lutte. Il
écrivit donc une lettre de ferme et respectueuse
remontrance au roi (25 août 1664), lettre qui
devint bientôt après publique par l' impression.
Conséquent avec lui-même, il interdit la signature
du formulaire dans son diocèse, adressa une monition
à son clergé pour le prémunir contre la déclaration
du roi, et excommunia même deux de ses chanoines qui
étaient allés signer ailleurs devant les séculiers.
L' éclat fut grand. Le chancelier Séguier disait
tout haut " que M D' Aleth avait voulu cracher au
nez du roi. " l' avocat général Talon eut ordre de
déférer ces actes de l' évêque au parlement, ce qu' il
fit dans un violent et injurieux réquisitoire où
il donna cours à ses emphases. Tous les amis de M
Pavillon s' agitaient, lui écrivaient des lettres
d' alarme ; son illustre pénitent le prince De Conti
lui insinuait la prudence. Entre le roi, le pape et
sa conscience, ayant les jésuites à dos qui le
taxaient
 

p254


de jansénisme, la position de Pavillon était grave ;
il n' en paraissait nullement ému. Son habitude
était de ne s' étonner de rien. Invariable et
tranquille, il continuait de vaquer charitablement
à son oeuvre quotidienne d' évêque, pratiquant le
carpe diem du chrétien, ne s' occupant que du
devoir actuel, de la difficulté présente, et
abandonnant à Dieu les affaires du lendemain.
L' arrêt du parlement, qui se régla pour les
conclusions sur le réquisitoire de M Talon, fut
comme arraché à ce grand corps, tant M Pavillon y
était tenu en profonde estime ; on n' y fit entrer que
ce qu' on ne pouvait refuser au roi. Le premier
président, M De Lamoignon, différa plus de six
semaines de le signer, et ne le fit que sur l' ordre
du roi, impatient de ces retards. Quant à l' évêque,
il avait une trop haute idée de son ministère pour
se croire justiciable d' un parlement. On le décida
pourtant, non sans peine, à écrire au premier
président pour le remercier des bonnes intentions que
ce magistrat avait eues à son égard, jusque dans
cette circonstance rigoureuse ; mais cette lettre
au chef de la justice humaine sent encore sa
magistrature spirituelle supérieure. à cette date,
au commencement de 1665, M Pavillon n' était que
très-incidemment en rapport avec messieurs de
port-royal ; il n' avait écrit que deux fois à l' un
d' eux (M Arnauld), et ç' avait été pour répondre
à des lettres reçues. On peut dire de lui qu' il
était un port-royaliste antérieur et sans le
savoir ; s' il va se déclarer et lutter si
directement de concert avec et pour messieurs de
port-royal, c' est parce qu' il les rencontre sur son
chemin, le chemin de la vérité.
Survint la bulle d' Alexandre Vii (15 février 1665)
 

p255


qui mettait les évêques au pied du mur ; c' était la
troisième fois qu' un pape examinait et décidait la
question. Pavillon résisterait-il purement et
simplement comme il avait fait pour la déclaration
du roi ? N' obéirait-il que moyennant un mandement
explicatif ? Ce dernier parti qu' il embrassa fut
celui qui était conseillé par Nicole, esprit à
expédients et qui, jusque dans un parti rigide,
préférait les formes moyennes. Pavillon faisant
consulter Nicole entrait ainsi, bon gré mal gré,
en étroit commerce avec ce port-royal tant reproché.
Cependant toute l' église de France avait les yeux
sur lui dans ce péril pour savoir comment il se
conduirait ; les meilleurs évêques le considéraient
comme leur guide ; même sans oser le suivre, ils se
disaient que là où il irait, ce serait le plus
honorable de se référer et de tendre, et du moins de
s' en approcher. Il y a des moments où la conscience
publique aime à se personnifier dans un homme ; elle
s' en fait un oracle. Que pense Caton ? Que dira
Royer-Collard ? Que fera M Pavillon ?
M Pavillon dressa un mandement dans lequel il
alla aux derniers termes de la condescendance comme
il l' entendait, mais dans lequel aussi il maintint
nettement toutes les distinctions nécessaires et les
degrés de foi ou de soumission dues aux décisions
d' ordre différent (1 er juin 1665). Le succès d' un
mandement nous paraît aujourd' hui chose singulière ;
celui de M D' Aleth eut pourtant une vogue
extrême à Paris et dans tout le royaume. Le
libraire Savreux en fit trois éditions en peu de
jours. Le roi fut mécontent. Bon nombre d' évêques
connaissaient le mandement avant qu' il fût publié ;
quelques-uns seulement persistèrent à l' approuver
après l' impression, et se résolurent à en
 

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publier de semblables. Un arrêt du conseil du 20
juillet frappa ces mandements raisonneurs et
défendit aux ecclésiastiques des divers diocèses
d' y obéir. Ce n' était là qu' un prélude à d' autres
rigueurs. Toutefois l' embarras était grand, même du
côté de la cour. Le roi, en faisant solliciter à
Rome, comme il le fit, deux brefs, -l' un par
lequel le pape ordonnerait aux évêques de révoquer
leurs mandements explicatifs et de faire signer
purement et simplement, et l' autre par lequel le
pape encore nommerait des prélats français
commissaires pour procéder au besoin et porter
sentence contre les évêques récalcitrants, -le
roi, en agissant ainsi, ouvrait plus d' accès à la
cour de Rome dans ses propres affaires qu' il ne
convenait à la politique française. Il le sentait,
et ses ministres aussi ; c' était l' avis de
Colbert, de Lyonne, de Le Tellier, de celui-ci
notamment qui estimait l' affaire mal enfournée ,
et qui désirait avant tout qu' on la terminât en
France et par autorité royale ; qu' on ne la
laissât point aller toute à Rome, où c' était une
belle occasion d' empiéter sur les libertés gallicanes.
Quand on lui représentait cet autre côté essentiel
de la question, quand surtout les brefs lui
arrivaient, non pas tels qu' il les avait désirés,
mais avec leurs clauses abusives et leur sans-gêne
ultramontain, le roi, malgré son peu de goût pour
le jansénisme, devenait moins vif à la poursuite et
avait des intervalles de refroidissement.
On eut l' idée, à différents moments de cette
contestation, de demander à M Pavillon de faire un
voyage à Paris : quelques évêques bien
intentionnés pensaient que sa présence et le
respect qui s' attachait à sa personne pourraient y
rendre les explications plus faciles
 

p257


et amener une solution aux difficultés. Mademoiselle
De Vertus, l' amie de Madame De Longueville
(ces dames commençaient fort à se mêler des
affaires de l' église), fut d' un autre avis et fit
des objections très-sensées : elle dit que, sur ce
terrain glissant, il serait aisé aux adversaires de
semer les piéges sur les pas du saint homme :
" nous ne sommes plus au temps que Dieu envoyait des
prophètes aux rois, et qu' ils les allaient trouver
dans leur cabinet sans obstacle... au nom de Dieu,
pensez-y bien ; il n' y aura plus de ressource, si
une fois M D' Aleth vient mal à propos. "
une commission de neuf prélats venait d' être
nommée par Alexandre Vii pour juger les quatre
évêques en vertu de l' autorité apostolique (ce qui
eût été la plus singulière nouveauté en terre de
France), quand ce pape mourut, et Clément Ix
(Rospigliosi) lui succéda (juillet 1667). Le
nouveau pape n' était point engagé et passait pour
avoir des dispositions pacifiques. Ce fut une
occasion naturelle pour rouvrir les voies de
conciliation. Chacun s' y entremit. Le plus actif et
le plus utile promoteur et négociateur à dater de
cet instant fut M De Gondrin, archevêque de
Sens, prélat de qualité, de grand air, autorisé
en cour, ayant l' oreille du roi et des ministres,
et très-affectionné à nos messieurs par goût de
l' esprit plus encore peut-être que par esprit de
piété ; il se donna pour coopérateur étroit et
pour auxiliaire M Vialart, évêque de Châlons
 

p258


(Sur Marne), homme pur, intègre et d' une grande
réputation de piété et de vertu, lequel le doublait
heureusement : dans cette alliance M Vialart
donnait à M De Gondrin de son autorité morale, et
M De Gondrin lui prêtait de son habileté et de
son crédit politique. Ces prélats concertèrent une
lettre au pape, qu' ils signèrent et firent signer
d' un certain nombre de leurs collègues de
l' épiscopat, et par laquelle, en justifiant les
quatre évêques incriminés, en témoignant que leur
doctrine n' avait rien de particulier, mais était
celle de tous les autres évêques et de toute
l' église, ils suppliaient le saint-père de donner
à l' église de France, comme un bienfait de son
avénement, une paix après laquelle on soupirait. La
lettre, portée confidentiellement de diocèse en
diocèse, réunit dix-neuf signatures. On y
retrouvait naturellement, comme adhérents sous cette
forme indirecte et adoucie, ceux qui avaient lâché
pied au fort de la bourrasque, mais à qui un
éclair de sérénité rendait courage : M De
Comminges, l' ancien négociateur découragé, mais
resté bienveillant ; M Godeau, évêque de Vence,
qui avait hâte de réparer ses faiblesses et qui
était prêt, disait-il, à signer de son sang , s' il
en était besoin. M De Laval, évêque de La
Rochelle et fils de Madame De Sablé, s' y
joignit, poussé par sa mère. M De Ligny, évêque
de Meaux, frère de l' abbesse de port-royal,
y était tout porté. Madame De Longueville, comme
conseil, était au fond de tout.
 

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Cette princesse pénitente qui, depuis 1661, s' était
mise sous la direction de messieurs de port-royal et
avait noué intime liaison avec les mères, contribua
autant qu' aucun prélat à la paix de l' église. " ces
négociations croisées, ai-je dit ailleurs, si
souvent renouées et rompues, leur activité secrète,
et le centre où elle était, recommençaient pour elle
la seule fronde permise, et lui en rendaient
quelques émotions à bonne fin et en toute sûreté de
conscience. " à partir de 1666, Arnauld, Nicole et
le docteur De Lalane étaient cachés chez elle,
dans son hôtel ; tout y aboutissait et en
émanait ; chaque incident y devenait matière à
délibération et à conférence. C' était le haut
cabinet du parti. Le grand médiateur extérieur, M
De Gondrin, concertait avec elle toutes ses
démarches. Dès les premiers jours du nouveau
pontificat, elle écrivit une lettre au pape,
accompagnée d' une autre au cardinal Azzolini,
secrétaire d' état, en faveur des religieuses ; et,
sous ce couvert d' intercéder pour de pauvres filles
affligées, elle s' avançait à y plaider la cause de
ces messieurs et même des quatre évêques. Elle y
définissait spirituellement le groupe de ceux qu' on
appelait jansénistes : " ce que j' en puis dire avec
vérité, écrivait-elle au pape, est que c' est le
plus grand et le plus petit parti du monde, le plus
fort et le plus faible. " elle montrait comme quoi
il était faible en un certain sens et se réduisait
presque à rien, composé qu' il était " d' une douzaine
de théologiens pieux et habiles, qu' on
 

p260


a persécutés depuis vingt ans, disait-elle, et dont
toutes les prétendues erreurs se sont réduites à
une question de fait, sur laquelle ils ne se
défendent que parce qu' on en prend sujet de les
traiter d' hérétiques. " parlant comme en leur nom,
et se portant leur garant, elle ajoutait : " ils ont
toujours été prêts de cesser d' écrire, ou de ne
plus écrire que pour défendre la foi de l' église
contre les calvinistes. " puis, après avoir ainsi
diminué le parti et l' avoir montré comme imperceptible
par le nombre et insignifiant aux yeux du monde,
elle le relevait aussitôt et le refaisait
respectable et redoutable, en disant : " mais si on y
comprend tous ceux qui ont les mêmes sentiments
qu' eux, et qui ne doutent pas moins qu' eux du fait
dont il s' agit, mais qui ont trouvé moyen de se
mettre à couvert..., on peut dire avec vérité que,
si c' est un parti, c' en est un très-considérable,
et qui comprend presque tous les habiles gens de
France, non-seulement parmi les théologiens, mais
même parmi les évêques. "
cette lettre de Madame De Longueville, très-peu
semblable par le style à celles qu' elle écrit
d' elle-même, atteste le voisinage et la touche
d' Arnauld et de Nicole, ces personnes
très-intelligentes
auxquelles elle fait
directement allusion en un endroit et dont elle se
donne comme l' écho et l' interprète.
Les détails de la négociation ainsi entamée
derechef à l' avénement de Clément Ix, et qui ne
dura pas moins de quinze mois, sont assez
compliqués et divers. On put craindre, dès la
reprise, que tout
 

p261


n' échouât encore ; le roi fut mécontent quand il
apprit la démarche des évêques, et quand il sut que
les mêmes dix-neuf prélats préparaient et
s' envoyaient les uns aux autres, pour la signer, une
autre lettre à lui adressée. M Talon eut ordre
de tonner aussi fort que jamais dans le parlement,
et il dénonça " des cabales et assemblées illicites, "
qui se faisaient à ce sujet dans le royaume. Et
cependant, malgré ce grondement de fâcheux augure,
malgré les retards et les incidents de plus d' une
sorte qui vinrent encore à la traverse et sur
lesquels je ne m' étendrai pas, le fait est que
presque tout le monde bientôt inclina à la
transaction et s' y prêta ; les esprits s' étaient
comme détendus : Louis Xiv tout le premier,
heureusement conseillé alors par les secrétaires
d' état Le Tellier et Lyonne, insensiblement
distrait des affaires de l' église par son ambition
politique et ses plaisirs ; le pape, de son côté,
très-enclin à la modération ; son nouveau nonce à
Paris (Bargellini) séduit et gagné par les
gracieuses avances de M De Gondrin ; Arnauld
lui-même, l' invincible Arnauld qui respirait l' air
et subissait à son insu l' influence de l' hôtel de
Longueville, et qui, après avoir été si
opiniâtre et si intraitable, à d' autres instants de
la contestation, trouvait à la fin que c' étaient
d' autres qui l' étaient trop. La grande difficulté en
cette période de crise était surtout dans le
caractère de l' évêque D' Aleth, M Pavillon,
cet homme tranquille et doux, mais inébranlable. Il
fallait en effet, pour donner prétexte aux
puissances de revenir sans avoir l' air de céder,
changer légèrement l' état des choses ,
renouveler tant soit peu l' aspect de la question.
Le fâcheux de l' affaire des quatre évêques était
dans la publicité
 

p262


qu' avaient reçue leurs mandements ; ils auraient dit
la même chose dans des procès-verbaux particuliers,
qu' on n' y aurait peut-être pas trop pris garde. Il
fallait donc qu' ils parussent revenir sur ces
mandements publics ; et faire revenir M Pavillon
quand il n' avait pas à se rétracter et là où il
était dans la plénitude de son droit d' évêque,
c' était, autant dire, vouloir remuer les Pyrénées.
Tout ce qu' on fit pour l' y déterminer est
inimaginable ; les prélats médiateurs, M De
Gondrin et M Vialart, le premier surtout, y
épuisaient toute leur diplomatie et leur rhétorique.
Lui, il répondait sans se hâter, poliment, dans une
patience parfaite, mais craignant toujours un
piége, du moment que, par les biais proposés, on
demandait à la parole d' être moins nette et moins
franche. âme véridique, âme à la fois juste et
généreuse, il aurait voulu en même temps, pour
condition essentielle et inséparable, qu' on ne fît
point la paix des évêques sans y comprendre
expressément et les messieurs et les religieuses de
port-royal : car " comment donnerait-on le nom de
paix à un accommodement où l' on abandonnerait ceux
qui ont le mieux combattu et le plus souffert
pendant la guerre, au ressentiment et à la vengeance
de leurs ennemis ? Des vierges qui ont édifié
l' église par leur courage ; des théologiens qui
l' ont éclairée et puissamment soutenue par leurs
excellents écrits ? Pour moi, s' écriait-il, j' aime
beaucoup mieux demeurer seul et m' exposer à tout
souffrir que de les abandonner... ils ont fait la
guerre avec vous, vous ne pouvez faire la paix sans
eux.
"
on lui répondait très-sensément de laisser
conclure l' accommodement d' abord, et qu' une fois
la paix
 

p263


faite avec Rome et avec la cour, en traitant toute
cette affaire avec la délicatesse qu' elle requérait,
le reste suivrait de soi ; que la persécution des
religieuses et des théologiens, liée à la cause des
évêques, tomberait d' elle-même par son
irrégularité, et ne pourrait se soutenir six mois
après cette première et publique réconciliation.
On eut de nouveau l' idée, à ce point de maturité
de la négociation (juin 1668), de faire venir M
Pavillon à Paris pour s' entendre avec lui et le
mitiger peut-être, et pour achever d' éclairer le
roi. Cette idée était d' Arnauld qui, par habitude
d' esprit, comptait beaucoup sur l' effet des
conférences où l' on discute en champ clos, et qui se
flattait qu' on pût en tenir une devant le roi en
personne. M Pavillon n' eut pas de peine à
résister à l' invitation. Les ministres y étaient
opposés par d' autres raisons assez singulières et
qui méritent d' être rapportées. Comme le roi,
curieux sans doute de voir un évêque dont on
parlait tant et dont les vertus étaient devenues
proverbiales, ne repoussait point d' emblée la
proposition de le laisser venir, Le Tellier fit
sentir l' imprudence qu' il y aurait à autoriser une
telle démarche :
" si votre majesté mande l' évêque D' Aleth, disait-il,
elle peut compter qu' il ne partira qu' accompagné
de tout ce qu' il y a de gens de bien et de
considération dans son diocèse et aux environs,...
etc. "
je donne ces raisons exposées comme je les trouve,
 

p264


sans y vouloir chercher autre chose que l' idée de
l' importance extraordinaire, qui s' attachait à la
personne d' un évêque tel que Pavillon, au
dix-septième siècle. Ce n' est pas de lui que le
père Annat aurait dit, comme on l' a vu parlant de
Godeau dont on lisait une lettre au roi en son
conseil de conscience. " qu' est-ce que vous vient
ici conter, sire, ce petit évêque qui n' a que trois
ou quatre paroisses et quinze ou vingt paysans ? "
si l' évêché de M Pavillon était pauvre, sa
clientèle morale était immense ; dans cette France
encore chrétienne, des milliers de dévots amis se
seraient levés sur son passage et lui auraient fait
cortége ; et l' on peut dire avec vérité, quand on
considère à quel point comptaient chacun de ses
actes et chacune de ses paroles, que le noeud de la
paix de l' église était entre ses mains.
Il est touchant de remarquer comme cet homme
généreux se sentait lié, vers ce temps, avec les
religieuses de port-royal qu' il n' avait jamais vues
et ne devait jamais voir, mais qui se recommandaient
à lui par une même persécution endurée au nom de
la justice. Elles souffraient comme lui, et plus que
lui, par la faute de ceux qui ne comprenaient pas
que le moyen le plus naturel et le plus simple de
finir ces contestations était de laisser en paix
les enfants de la paix
. Elles lui envoyèrent
en 1666, comme souvenir et témoignage de
respectueuse amitié, une ceinture brodée, à
laquelle elles avaient toutes travaillé, et même la
mère Agnès. Elles lui avaient écrit, vers la fin de
1664 et dans le fort des violences de M De
Péréfixe, une lettre collective, accompagnée d' une
liste de leurs noms, pour se recommander à lui dans
ses sacrifices et ses
 

p265


prières, " pour le supplier, comme elles disaient,
de donner et conserver une place dans le sein de sa
charité vraiment pastorale à de petites brebis qui
étaient rejetées d' une manière si peu épiscopale
et paternelle par leur propre pasteur. " chaque fois
donc qu' il disait la messe (chaque matin à sept
heures), il faisait mettre le papier qui contenait
ces noms sur l' autel, " sous le pied du calice,
par-dessous la nappe, " et elles avaient la meilleure
part de l' holocauste. S' entretenant avec le pieux
Lancelot qui, en compagnie de Brienne assez
fraîchement converti, avait fait le voyage d' Aleth,
en 1667, M Pavillon, réjoui de ce qu' il entendait
sur Saint-Cyran et nos principaux amis, répétait
quelquefois dans son humilité : " nous ne savions
rien avant que de connaître les messieurs de
port-royal, et nous ne pouvons assez louer Dieu de
ce qu' il nous les a fait connaître. "
dans ce projet d' un voyage à Paris, dont Arnauld
écrivit à M Pavillon et qu' il lui conseillait
(juillet 1668), une des raisons mises en avant était
que lui seul, M D' Aleth, aurait crédit sur
l' esprit des religieuses de port-royal en proie à
des frayeurs mortelles et à des scrupules sans fin,
et devenues alors plus difficultueuses que les
docteurs : " or, il n' y a personne, disait Arnauld,
qui fût plus capable que vous, monseigneur, de leur
calmer l' esprit et de leur faire accepter des
conditions raisonnables. "
un projet qu' on agita sérieusement vers le mois
d' août 1668, et dans la pensée de simplifier la
question de port-royal, de n' en pas faire une
complication
 

p266


de l' accommodement très-avancé, ce fut que
l' archevêque de Sens transférât la communauté dans
son diocèse et lui assurât dès lors toutes les
facilités relatives à cette malheureuse signature.
La terre de Mondeville, qui appartenait à
port-royal, était précisément située dans son
diocèse et devenait un prétexte naturel ; on aurait
pu s' y transporter d' abord, sauf ensuite à changer
de lieu. L' affaire semblait décidée ; le roi et
M De Péréfixe y consentaient. Madame De
Longueville poussait de toutes ses forces à cet
arrangement, aussi bien que l' évêque de Meaux. On
en fit la proposition aux religieuses réunies aux
champs, qui en furent extrêmement surprises et même
alarmées, malgré les noms des proposants, à cause
de la précipitation qu' on mettait à obtenir d' elles
un brusque consentement, une requête signée. Elles
ne la donnèrent qu' avec prudence, réflexion, et en y
attachant des conditions fort sages. L' affaire
bientôt manqua d' elle-même.
Ces années de persécution engendrèrent sans nul
doute bien des projets qui durent traverser les
têtes dirigeantes du parti, et qui, à la nuit
tombante, dans ces journées recluses, comme on se les
figure, animèrent des conversations mystérieuses.
Entre tous ces projets qui n' ont pas laissé trace,
il en est un des plus mémorables, qui concernerait
ces messieurs et que je vois indiqué dans quelques
lignes de saint-Simon ; c' est à un endroit où
il parle du duc De Roannez : " il était, dit-il,
fort attaché à port-royal des champs. C' était lui
qui voulait fournir à la plupart de la dépense
de l' acquisition d' une île en Amérique où les
solitaires de cette même maison eurent un temps
 

p267


dessein de s' aller établir pour se dérober aux
persécutions qu' ils essuyaient en Europe. " les
puritains persécutés ne firent pas autre chose, et
ils allèrent fonder leurs colonies dans la
nouvelle-Angleterre. Mais le jansénisme, très-fort
en terre de France et dans son antagonisme avec
les jésuites, n' avait pas en lui la séve propre du
puritanisme, et il n' était pas de force à faire
tige ailleurs.
Une autre entreprise, qui se rapporte aussi à ces
années et qui ne resta point à l' état de rêve, fut
celle de Nordstrand. On a dit que les jansénistes
avaient eu dessein de s' y aller établir et de
former une petite république dans le nord, d' y
réaliser le pays de Jansénie ; c' eût été dans tous
les cas un triste établissement. L' affaire, telle
qu' on la sait, est plus simple et moins grandiose.
L' île de Nordstrand, sur les côtes du Holstein,
et faisant partie du royaume de Danemark, avait
eu ses digues brisées par l' irruption de l' océan
dans la nuit du 11 octobre 1634 ; plusieurs milliers
de personnes avaient péri. C' est à la suite de ce
déluge que des sociétés offrirent de regagner le
pays par des digues, moyennant de certains
priviléges. Le duc de Holstein-Gottorp, qui avait
Nordstrand dans ses domaines, concéda, en 1652, ces
priviléges très-amples et, entre
 

p268


autres, le libre exercice de la religion. Bientôt
une commune catholique romaine s' établit, puis une
église catholique romaine s' éleva à Nordstrand. Le
clergé de l' église paroissiale, à l' origine,
appartenait à la congrégation des pères de
l' oratoire, de ceux de Louvain ou de Malines ;
ce ne fut que plus tard qu' on leur substitua des
prêtres dépendant de l' église d' Utrecht. Cependant
les frais de l' entreprise ne diminuant pas, on
fit appel à de nouveaux actionnaires. Depuis 1663,
on trouve dans les actes plusieurs noms de nos amis,
Pontchâteau, Gorin De Saint-Amour, Lalane,
Nicole, les Angrand ; Arnauld n' y est pas
d' abord en nom. Voici ce qui explique cette recrue
nouvelle. Des sommes assez considérables données
par M Arnauld, par M De Saci et ces autres
messieurs, étaient placées à fonds perdu à
port-royal ; dans l' extrémité où elles se voyaient
réduites, les religieuses envisageant la
destruction comme possible, ne sachant si elles
pourraient continuer de servir la rente, pensèrent
délicatement qu' elles devaient restituer tout
l' argent à ces messieurs, et dès lors on s' occupa de
le bien placer. Le supérieur de l' oratoire à
Malines, le père De Cort, qui s' était mis en
communication avec Arnauld dès 1657, vantait
beaucoup son île de Nordstrand et son affaire
d' endiguement ; de là la tentation pour la plupart
des port-royalistes d' y mettre leurs fonds et de
devenir propriétaires-actionnaires. On fit de
savants calculs sur le papier. Il paraît que
Pascal, qui vivait encore, fut consulté et donna
un avis mathématique. Nicole surtout voyait la
spéculation en beau. M De Saci, ayant simplement
consulté son notaire Gallois, refusa d' aventurer
son argent si loin (ce qui
 

p269


lui faisait l' effet de le jeter dans la mer) et
préféra le placer sur les hôpitaux de Paris, à
intérêt ordinaire ; il se trouva avoir raisonné
plus juste que les autres. Ceux qui croyaient avoir
découvert le Pérou à Nordstrand, furent déçus,
et très-vite, et de plus d' une manière. Ils eurent
à se plaindre du supérieur de l' oratoire, le père
De Cort, leur chargé d' affaires, qui ne géra
point à leur gré et qui entra dans les vues et
fantaisies mystiques d' Antoinette Bourignon. Cela
finit par un procès et un éclat en 1669. M De
Pontchâteau fit un voyage à Nordstrand en 1664,
pour y juger par ses yeux de l' état des choses. On
lit dans une lettre de lui à M De Neercassel,
archevêque d' Utrecht, l' un des actionnaires et
amis, et que cette affaire mit en relation
très-habituelle avec port-royal, avec lequel il
aura bien d' autres et bien meilleurs liens : " on
pense à éviter les procès autant que l' on peut,
afin de ne pas exposer aux yeux des juges hérétiques
des choses dont ils pourraient tirer avantage contre
notre religion, quoique à tort, si nous étions
obligés de dire en leur présence tous les sujets
que nous avons de nous plaindre du père De
Cort et de ses confrères
. " (3 décembre 1665).
-sur cette affaire de Nordstrand qui revient
souvent dans les lettres de M De Pontchâteau,
celui-ci répète à satiété
 

p270


qu' il voudrait vendre sa portion et se retirer, lui
et M Arnauld et M Nicole, ces deux derniers
désirant abandonner leurs parts à M De Neercassel
pour une pension viagère, et lui (M De
Pontchâteau), s' il est possible, pour une somme
payable à certains termes. Dans une lettre bien
postérieure du 13 janvier 1676, il ajoute : " je ne
vous parle que pour M Arnauld, M Nicole et moi :
la conduite de M Périer lui est fort utile et
nous est très-désavantageuse, mais nous n' y
voyons pas de remède
. " ce fut le duc de Holstein
qui racheta les parts de ces messieurs en 1678, mais
les payements furent longs à liquider. Il ne faut
pas que les dévots se fassent industriels, et M
De Saci avait raison.
J' ai conduit l' affaire de l' accommodement pour la
paix au point où elle est près de se résoudre ; je
demande à exposer un incident considérable qui
intervint avant la conclusion et qui ne laissa pas
d' y contribuer,
 

p271


en disposant de plus en plus l' opinion en faveur
de port-royal et en lui conciliant les rieurs en
haut lieu.
Il s' agit de la publication du nouveau-testament ,
dit De Mons , qui se fit en 1667, et l' on
ne voit pas d' abord en quoi il put y avoir là le mot
pour rire. Mm de port-royal avaient pensé de tout
temps à traduire l' écriture ; ils s' y remirent plus
particulièrement durant ces années de solitude et de
retraite forcée, et il leur parut que ce serait
répondre d' une manière heureuse aux accusations de
leurs ennemis que de profiter de ce moment
d' oppression pour rendre d' un usage plus facile
à tous le trésor de la parole de Dieu, à commencer
par les évangiles. Madame De Longueville entra
vivement dans cette vue. Des conférences se tinrent
dans son hôtel, et c' est même en venant à l' une de
ces conférences, et comme il y apportait, dit-on,
la préface destinée à paraître en tête de l' ouvrage,
que M De Saci, qui avait eu la plus grande part
à la révision, fut arrêté et mis à la bastille
(13 mai 1666). Cependant on sollicitait en vain du
chancelier Séguier une permission d' imprimer en
France ; car sans compter que tout ce
 

p272


qui venait de ces messieurs était suspect, le père
Amelotte de l' oratoire, très-consulté par le
chancelier, avait pris les devants et se prétendait
autorisé par l' assemblée du clergé à publier une
sienne version du nouveau-testament, qu' on disait
calquée sur celle de port-royal dont il s' était
procuré une copie. Ces messieurs, qui ne se
décourageaient pas pour si peu, cherchèrent alors,
selon leur usage, à éluder les formalités ; ils y
réussirent avec toute sorte d' adresse, et leur
ouvrage, moyennant un détour, revint en France,
imprimé de fait à Amsterdam chez les Elzévir,
mais portant le nom seul d' un libraire de Mons,
muni des approbations d' un docteur de Louvain et
de deux évêques du pays, et avec privilége du roi
d' Espagne. Cette publication, après les lenteurs
d' un circuit si compliqué, n' eut lieu à Paris que
vers avril 1667. On a peine aujourd' hui à se le
figurer, ce fut non-seulement alors chez les
personnes de piété, mais dans le monde et auprès des
dames, un prodigieux succès. Madame De
Longueville, convertie, excellait encore à donner
le ton à la mode, même dans la piété. Avoir sur sa
table et dans sa ruelle ce nouveau-testament
élégamment traduit, élégamment imprimé, était en
1667 le genre spirituel suprême. Les contradictions
et les invectives du dehors
 

p273


non plus ne manquèrent pas ; il n' y a de succès
complet qu' à ce prix. De peur que le roi ne fût
tenté d' accorder un privilége qu' on sollicitait de
lui pour une réimpression du livre, le père
Maimbourg, poussé par ses confrères jésuites, se
déchaîna contre, dans une série de sermons prêchés
à l' église de la maison professe rue saint-Antoine.
L' archevêque de Paris fit une défense à ses
diocésains de lire cette traduction, sous ce seul
prétexte d' abord qu' elle paraissait dans Paris
sans sa permission et sans nom d' auteur. M De
Péréfixe, dans cette levée de boucliers, ne
trouva que deux ou trois prélats pour l' imiter et
le soutenir : M De Maupas Du Tour, évêque
d' évreux, le cardinal Antoine Barberin,
archevêque de Reims, mais surtout un troisième
personnage assez singulier et très en vue alors,
George D' Aubusson De La Feuillade,
archevêque d' Embrun. Il revenait d' Espagne où il
avait montré, comme négociateur, quelque habileté ;
des extraits de ses dépêches, publiés dans ces
dernières années (et en supposant qu' il n' eût pas
près de lui un secrétaire habile qui les lui
faisait), plaident en sa faveur. On racontait
pourtant de lui des traits bien forts d' ignorance.
On a dit qu' au retour de son ambassade de Venise,
quand il fut nommé à celle d' Espagne, il voulait
se rendre à son poste par Bruxelles ; " il croyait
que les Pays-Bas
 

p274


touchaient à Madrid. " revenant à la cour au
moment où l' on y parlait assez gaiement de ces
questions théologiques, il le prit sur un ton
très-haut avec le jansénisme, se ressouvint trop
qu' il avait été quelque temps novice en sa jeunesse
chez les jésuites, et voulut se faire de fête ,
comme on dit. Dans ce monde au tact si fin, il
prêta à rire par sa suffisance et son manque de
mesure.
Les ordonnances que l' archevêque de Paris et
l' archevêque d' Embrun avaient publiées contre le
nouveau-testament de Mons, firent naître des
écrits et pamphlets, dont un seul était assez
piquant. Ce sont des dialogues satiriques, où
ces ordonnances, celle surtout de M D' Embrun,
sont raillées comme elles le méritent. On s' y
attachait à faire remarquer que l' ordonnance de ce
dernier, quoiqu' elle parût comme si elle avait été
dressée à Embrun par le grand-vicaire du prélat,
avait néanmoins été fabriquée à Paris (ce qui
faisait même que la date était restée en blanc) ;
qu' il était ridicule que M D' Embrun eût affecté
de faire un mandement pour défendre à ses
diocésains qui n' entendaient pas le français, mais
seulement le patois du midi, de lire une
traduction française du nouveau-testament qui
n' irait jamais jusqu' à eux ; que cela donnait lieu
au monde de s' étonner que n' ayant jamais mis le
pied dans son diocèse depuis qu' il en avait pris
possession, ayant passé toute sa vie à la cour,
dans les ambassades, et arrivant de Madrid encore
tout récemment, il ne se souvînt de ses diocésains
que pour leur interdire la lecture de l' évangile.
Toutes ces raisons étaient assez bien choisies,
comme on voit. On lui opposait
 

p275


avec un à-propos frappant, à lui le moins régulier
et le moins résident des évêques, l' exemple de M
Pavillon qui, également préposé à un diocèse
très-rude, très-âpre par la configuration du pays
et par le naturel des habitants, s' y était
entièrement consacré et n' en était pas sorti depuis
vingt-huit ou trente ans : " je ne crois pas,
disait-on, que cet homme (M Pavillon) ait brigué
cet évêché ni qu' il l' ait acheté par de longs
services de cour. M l' abbé De La Feuillade, qui
n' avait pas été élevé à cette dignité par les
mêmes voies, ne l' a pas imité, et si le pays et
l' état des diocèses ont quelque rapport, les deux
prélats n' en ont guère. " ces dialogues ne
rappelaient sans doute en rien le talent ni
l' ironie de Pascal ; mais il y avait assez de
choses sensées, et surtout assez de vives piqûres
personnelles, pour les faire réussir dans le
moment. On les crut de plume janséniste, bien que le
railleur (Michel Girard, abbé De Verteuil),
un bel et libre esprit du quartier latin, ne fût
point lié avec ces messieurs. L' archevêque
D' Embrun, dont la vanité était cruellement
blessée, exhalait sa colère et cherchait partout un
coupable. Il provoqua, de la part de l' autorité, des
perquisitions rigoureuses. Son frère, le duc De
La Feuillade, allait lui-même avec des archers
chez les libraires, et il s' emporta jusqu' à donner
un soufflet à un prévenu à la bastille.
L' archevêque, croyant mieux se venger, adressa une
requête au roi, tout injurieuse contre
port-royal et contre la traduction de Mons.
Arnauld saisit l' occasion d' adresser au roi à son
tour une contre-requête détaillée, signée de lui
et de Lalane. Laissons parler
 

p276


Varet, dans sa relation janséniste pleine de
complaisance et qui peint ce moment : on peut
rabattre, si l' on veut, quelques traits un peu
pesants, les supposer mieux dits et plus à la
légère ; mais le fond de la scène est exact dans
les circonstances, et Varet n' a dû écrire ces
pages que sous la dictée de son archevêque, M De
Gondrin, homme de cour et bon témoin.
" cette requête (celle d' Arnauld) fut portée aux
autres ministres et à plusieurs personnes de la
cour, en même temps qu' elle fut mise entre les
mains de M De Lyonne... etc. "
 

p278


le prince De Condé, on le voit, parlait haut et
en
 

p279


prince, même en pleine église. On cite encore de
lui ce mot, qui explique la vivacité presque
personnelle avec laquelle il entrait dans cette
querelle du jour ; rencontrant le duc De La
Feuillade aussi irrité que son frère, et qui
disait qu' il couperait le nez à tous les
jansénistes : " ah ! Monsieur, lui dit m le prince
sans s' arrêter, je vous demande grâce pour le nez
de ma soeur. "
la maison De Condé tout entière s' était déclarée.
M le duc parlant au père Maimbourg, et lui vantant,
pour le faire enrager, la beauté de la
requête : " oui, mon père, disait-il, elle est
belle, et si belle, que le père Des Mares, qui
se connaît en éloquence, a dit que s' il avait de
l' ambition, il voudrait l' avoir faite aujourd' hui
et mourir demain, aussi sûr de s' être immortalisé
que s' il avait gagné une bataille. " on ne saurait
pousser plus loin que le père Des Mares
l' enthousiasme de la requête .
En voilà bien assez pour nous faire envisager les
choses sous leur vrai jour. Port-royal persécuté
continuait de paraître un parti très-redoutable,
plus redoutable même qu' il ne l' était ; on se
plaisait à y voir, depuis les provinciales ,
quantité de gens d' esprit inconnus et d' autant plus
terribles qu' ils étaient plus invisibles.
 

p280


Il ne faisait pas bon, dans ces guerres de plume, de
s' attaquer à eux. Avoir port-royal pour ennemi, cela
signifiait, même à l' oreille des indifférents du
monde, avoir l' esprit et la vertu contre soi : et,
au contraire, retirer de l' oppression tant
d' honnêtes gens et de personnes de mérite était
devenu le voeu et le désir général, même à la cour.
Louvois, jeune alors, son frère surtout, l' abbé
Le Tellier, le futur archevêque de Reims, nous
marquent assez par leur attitude combien on croyait
se faire honneur en tenant pour port-royal, en
étant hautement du parti de l' esprit. L' épisode du
nouveau-testament de Mons, en faisant éclater ces
sentiments sous la forme vive et railleuse qui
réussit toujours le mieux en France, vint donc
en aide très-à-propos à la grande affaire de
l' accommodement.
Les négociations, poursuivies par M De Gondrin
auprès du nonce et du pape avec l' agrément de M De
Lyonne et de M Le Tellier, se menaient
très-secrètement, à l' insu de tous (car il fallait
que les jésuites n' en eussent aucun vent, sans
quoi ils les auraient traversées). Extérieurement, et
malgré ce notable adoucissement des esprits que j' ai
signalé, il se remarquait encore de bien graves
symptômes et d' une apparence très-menaçante. Il
était question plus que jamais d' établir le tribunal
des évêques commissaires qui, en vertu du bref
pontifical, devaient faire le procès à leurs quatre
collègues. Le nonce même, pour ne pas se découvrir,
était obligé de paraître le demander. Les médiateurs
sentaient la nécessité de prévenir un commencement
d' exécution et de se hâter ; l' éloignement de M
Pavillon à qui on ne pouvait tout expliquer en
détail, était un obstacle. On s' arrêta, après mainte
consultation, à
 

p281


l' expédient que voici : on décida que les quatre
évêques écriraient au pape une lettre de soumission
respectueuse, par laquelle ils déclareraient s' être
résolus à changer de conduite dans l' intérêt de la
paix et à ordonner dans leurs diocèses une nouvelle
souscription du formulaire (sauf à eux à ne faire
signer, comme c' était leur droit, que sur des
procès-verbaux explicatifs). Cette lettre si
difficile à faire, et qui allait être la pièce
fondamentale de la paix, fut dressée à l' hôtel de
Longueville par Arnauld et Nicole, d' accord avec
les deux prélats médiateurs Mm De Gondrin et
Vialart. Il la fallait rédiger tellement que la
conscience des quatre évêques s' en accommodât, et
qu' elle ne contînt rien que d' agréable au pape et au
roi. Le texte projeté fut communiqué à Mm Le
Tellier, De Lyonne, Colbert, au roi même, puis
au nonce, qui dans l' intervalle avait reçu du pape
pleins pouvoirs ; ce que voyant M De Gondrin,
il prit, comme on dit, l' occasion aux cheveux,
et, garantissant sur la foi d' Arnauld la signature
des quatre évêques, il signa et parafa ainsi que le
nonce le papier où l' on avait fait quelques légères
corrections : et la rédaction fut considérée comme
définitive et acceptée des deux parts (9 août 1668).
J' abrége autant que je puis et ne vais qu' aux
points qui nous touchent. Quelle fut la joie de M
De Gondrin quand il vit entre ses mains le
parafe du nonce, quels furent les transports
des amis qui attendaient avec anxiété le résultat
à l' hôtel de Longueville, on le devine sans peine.
Il ne manquait plus qu' une petite condition assez
essentielle toutefois, la signature réelle et
l' assentiment de M Pavillon qu' on avait toujours
supposé et présumé . On dépêcha vite un
courrier aux
 

p282


quatre évêques. M De Beauvais, M D' Angers
adhérèrent à tout ; M De Pamiers, on s' inquiétait
de lui assez peu, il se gouvernait en toute chose
comme M D' Aleth ; mais M D' Aleth, -on
aurait pu s' y attendre, -il résista. Il continua de
douter de la sincérité de l' accommodement et de
vouloir différer. " il me paraît assez étrange,
disait-il, que M Arnauld se soit avancé jusqu' à
répondre de moi sans être autorisé, et qu' on ait
pris de tels engagements avec m le nonce sans ma
participation. " à toutes les instances que fit le
messager, il répondit : il faut y penser devant
Dieu
. Et, toutes réflexions faites, on n' obtint
de lui une signature que moyennant des changements
et additions qu' il demandait qu' on fît au texte de
la lettre. Cela remettait tout en question. à cette
nouvelle le trouble fut grand chez les amis ; on
lui renvoya courrier sur courrier : chacun se mit à
l' assiéger de loin et de près ; Arnauld qui avait
trouvé son maître en inflexibilité, les évêques
d' Angers et de Beauvais lui adressèrent des
lettres de supplication pressante ; M De Gondrin
lui envoya des paroles de douleur et presque de
reproche, en lui en demandant pardon, " en se
mettant, disait-il, à deux genoux devant lui. " Mm
De Comminges et De Pamiers firent le voyage
d' Aleth. M Pavillon, vaincu, mais toujours calme,
ne se rendit et ne signa qu' au troisième courrier
(10 septembre).
Dès qu' il vit cette bienheureuse signature, M De
Comminges, ne se possédant pas de joie, écrivit ce
même jour, D' Aleth où il était, à M De
Gondrin pour qu' il eût à adoucir par quelque
prompt témoignage la douleur que les reproches et
les soupçons avaient pu causer au coeur du saint
évêque : " il me semble, disait-il
 

p283


excellemment, que c' est contrister le saint-esprit
que de contrister ce fidèle ministre de
Jésus-Christ. " et toujours par ce même mouvement
d' effusion bienveillante qui l' honore, M De
Comminges écrivait en cette même journée mémorable
(10 septembre), à M Arnauld, pour dissiper chez
l' impatient docteur tout reste d' humeur et de
gronderie : " ... enfin, monsieur, l' enchantement
sera levé, et l' on ne vous verra plus de la manière
que vous avez été depuis tant de temps. Vous
servirez maintenant l' église sans être obligé de
vous cacher ; et cette lumière qui brille si fort
dans tous vos ouvrages, ne sortira plus du milieu
des ténèbres. "
et en effet, du moment qu' ils obtenaient cette paix
inespérée, tout ce qui était le plus pénible la
veille aux jansénistes allait leur tourner à bien ;
leur prétendue hérésie s' évanouissait et n' était
plus que fantôme. L' opiniâtreté s' appelait constance ;
la prison, la fuite, le mystère devenaient des
marques d' honneur devant le monde et les
rehaussaient. Les jésuites le sentaient bien ; ils
n' apprirent la paix que quand elle était faite
et que le premier bruit s' en répandait. Le père
Annat ne put s' empêcher de dire au nonce, " qu' il
avait ruiné, par la faiblesse d' un quart d' heure,
l' ouvrage de vingt années. " le nonce alors aurait
bien tergiversé, s' il avait osé ; il n' y avait plus
moyen. Le courrier qui apportait au roi le bref,
par lequel le pape confirmait la paix, arriva le 8
octobre 1668, et la chose fut rendue publique dans
Paris le 11. On aurait pu pourtant noter dans ce
bref, si on l' avait alors publié, que le pape y
supposait que les quatre évêques s' étaient soumis à
la signature pure et simple du formulaire
simplici ac pura
 

p284


subscriptione formularii
, tandis que leur
signature, en effet, ne venait qu' au bas de
procès-verbaux où était insérée une explication.
Mais, au point où l' on en était, on passa
là-dessus ; les ministres gardèrent pour eux cette
circonstance et n' en tinrent compte. Il y eut bien
encore de petites épines dans cette joie, quelques
pointes cachées que plus tard les jésuites, revenus
du coup, se sont efforcés de faire sentir. Ainsi
l' arrêt du conseil, confirmatif de la paix (23
octobre), parut en des termes un peu différents du
premier projet, et ne satisfit pas pleinement les
pacifiés. C' est que M De Gondrin, sur ces
entrefaites, pour des causes graves que font entendre
à demi les narrateurs, pour avoir donné un
soufflet, disait-on, à Madame De Montespan sa
nièce, ou du moins un conseil énergique à son neveu
M De Montespan, venait d' être disgracié, et il
ne put suivre
 

p285


en cour et de près l' exécution des promesses jusqu' à
l' entier achèvement. Enfin le cri de paix, pour le
moment, couvrait tout : on brusquait le triomphe.
La paix de l' église avait le pas sur celle
d' Aix-La-Chapelle.
Un dernier coup d' habileté de M De Gondrin,
quelques jours avant sa retraite de la cour, avait
été de présenter M Arnauld au nonce, et par là
de compromettre de plus en plus l' amour-propre de
celui-ci pour une conclusion favorable. On a par le
menu tout le détail de ces présentations d' Arnauld
aux diverses puissances. Le roi était à Chambord :
en attendant son retour, M De Gondrin, qui
s' était assuré de l' audience du nonce pour le 13
octobre dans l' après-midi, alla le matin chercher à
l' hôtel de Longueville Arnauld,
 

p286


Nicole et Lalane, et les amena dîner chez lui.
Il avait invité à ce dîner intime le coadjuteur de
Reims, l' abbé Le Tellier, qui s' était montré fort
chaud dans cette affaire, et qui était avide de
connaître l' illustre docteur. Après le dîner, M De
Gondrin conduisit les trois messieurs chez le
nonce. Arnauld fit un beau compliment, auquel le
nonce répondit avec toute sorte de politesse ; il
lui dit en italien ce mot, souvent répété avec
orgueil par les jansénistes, " que sa plume était
une plume d' or . " Arnauld et ses deux amis
étaient rentrés à l' hôtel de Longueville avant
qu' on sût qu' ils en étaient sortis. Le bruit de
cette visite alla jusqu' à Chambord, et le roi dit
que, puisque m le nonce avait vu M Arnauld, il
désirait aussi le voir dès qu' il serait à
Saint-Germain.
La présentation d' Arnauld au roi se fit le 24
octobre.
 

p287


Son neveu Pomponne, dont la grande faveur commençait
et qui venait d' être nommé ambassadeur en
Hollande, l' alla prendre ce jour-là de bon matin à
l' hôtel de Longueville pour le mener à
Saint-Germain. Ils se rendirent, en arrivant, chez
M De Lyonne qui fit le meilleur accueil à M
Arnauld, et qui, un peu avant l' heure du lever du
roi, les mena dans l' appartement ; comme il y avait
déjà assez de monde, il les fit passer dans le
cabinet. Mais rien ne saurait suppléer au récit
même que le narrateur janséniste a fait de cette
réception, où il donne à chaque chose l' importance
qu' on y mettait alors :
" en approchant du cabinet, M Arnauld trouva m le
coadjuteur de Reims, qui, lui témoignant sa joie,
lui mit en main son approbation du livre contre
le ministre Claude... etc. "
 

p288


M Arnauld, toujours accompagné de son neveu
Pomponne, vit donc m le dauphin et essuya les
politesses de M De Montausier. Il vit monsieur,
frère du roi, puis acheva sa tournée en allant
saluer M Le Tellier à son appartement, et en
s' inscrivant chez M De Louvois qu' on ne trouva
pas. De retour à Paris avec M De Pomponne, ils
s' écrivirent également chez M Colbert retenu au lit
par la goutte.
 

p289


Peu de jours après, l' évêque de Meaux, M De
Ligny, conduisit Arnauld ainsi que Lalane chez
M De Paris, à qui ils demandèrent sa bénédiction.
Cependant M De Saci était encore à la
bastille ; M De Péréfixe se réserva la bonne
grâce de demander au roi sa délivrance. Muni de
l' ordre du roi, M De Pomponne alla prendre son
cousin à la bastille le 31 octobre au matin, et,
après grâces rendues à Dieu
 

p290


en l' église de notre-dame, il le conduisit à
l' archevêché où, M De Saci demandant à M De
Péréfixe sa bénédiction, celui-ci lui répondit en
l' embrassant : " ah, c' est à moi à vous demander la
vôtre ! " mais j' ai raconté cela ailleurs.
M De Péréfixe s' était inquiété pourtant, avant
cette visite, de la manière dont M De Saci
signerait le formulaire. Heureusement, de même que
M Arnauld avait un petit titre ou bénéfice dans
le diocèse d' Angers, M De Saci en avait un dans
le diocèse de Sens, ce qui leur permettait de
signer hors du ressort ecclésiastique de Paris,
et avec toutes les facilités que leur donnaient des
prélats tout favorables. M De Péréfixe, devenu
des plus faciles lui-même depuis que le roi avait
parlé, n' en demanda pas davantage.
à regarder de très-près, on aurait pu voir que déjà
chacun tirait cette paix en son sens. Le pape,
apprenant que les quatre évêques se considéraient
comme persistants et autorisés dans leur sentiment
antérieur, fit demander par le nonce un
éclaircissement qu' on se hâta de donner. Une grande
médaille fut frappée à la monnaie en l' honneur de
la paix, à la date du 1 er janvier 1669 : " d' un
côté elle avait la figure et le nom du roi ; de
l' autre on y voyait sur un autel un livre ouvert,
et sur le livre les clefs de saint Pierre, avec
le sceptre et la main de justice du roi, passés en
sautoir : au-dessus de tout cela un saint-esprit
rayonnant, avec ces mots à l' entour : gratia et
pax a deo ;
et ceux-ci
 

p291


sur le devant de l' autel : ob restitutam ecclesiae
concordiam
. " le nonce averti que cette médaille
courait, en parla au roi, qui, dit-on, en parla à ses
ministres, et aucun d' eux, à ce qu' il paraît, ne
prit sur son compte la médaille, bien que
quelqu' un, évidemment, dût au moins l' avoir permise.
On ordonna que le coin fût brisé. Ceci est bien
l' image de cette paix que les uns voulaient faire
éclatante, solennelle et triomphale, et comme d' égal
à égal entre puissances, tandis que les autres la
traitaient d' accommodement ou même de soumission.
La grande prétention des jansénistes, en cette
circonstance, fut de n' avoir donné que ce qu' ils
avaient toujours offert : la prétention de leurs
adversaires fut de démontrer dans les adoucissements
une espèce de rétractation. Ce qui me paraît
certain, c' est que les vrais et premiers moteurs
de la restauration de la grâce, Jansénius,
Saint-Cyran, -et Pascal, leur pur disciple
posthume, -n' auraient jamais signé les lettres
et requêtes rédigées par Arnauld et Nicole, et qui
décidèrent la paix. Je ne veux pas dire que ces
derniers aient eu tort ; mais cela revient à la
distinction déjà posée. La véritable entreprise
janséniste dans toute sa portée étant dès longtemps
manquée et même n' étant plus comprise, il n' y
avait rien de mieux à faire, en
 

p292


sauvant en son coeur la croyance à la grâce, que de
couper court à d' interminables différends. Ce fut
surtout la conduite de Nicole, dont l' esprit
domine sous main à partir de ce moment. Nicole,
ni Du Guet qui offrira un autre exemple de cette
même conduite, ne comprennent plus bien, il faut
le dire, M De Saint-Cyran ni la grande
arrière-pensée primitive de port-royal ; ils ont
cependant raison sur ceux d' alentour, non moins
étrangers qu' eux au premier but, en leur conseillant
de se soumettre, de s' accommoder le plus possible,
sans manquer à leur conscience. La grande tentative
de régénération de l' église manquant, on retombait
dans les devoirs tout individuels ; c' était le
mieux dans la pratique : ils donnaient le conseil du
bon sens et de la charité ; ils avaient raison
relativement et secondairement.
Les conclusions d' interprétation accommodante
admises et acceptées dans la paix de l' église
fixèrent donc la base de ce second jansénisme
rétréci ; et s' il nous était permis de prendre un
parti dans ces questions où nous nous sentons surtout
attiré par le caractère moral des personnages, nous
ne serions pas en contradiction avec nous-même quand
nous pencherions désormais pour la modération
éclairée de Nicole et de Du Guet, tandis que nous
nous déclarions, dans le premier jansénisme, pour
la vigueur de Saint-Cyran. L' esprit vrai, l' esprit
chrétien de chaque situation semble commander la
différence. Dans l' un et dans l' autre cas, nous
rencontrons Arnauld souvent contre nous : il n' entra
jamais pleinement, en effet, dans l' un ou dans
l' autre de ces deux esprits, et ne sut pas plus se
tenir à l' héritage fondamental de Saint-Cyran,
 

p293


qu' il ne se prêta toujours à la substitution mitigée
de Nicole.
L' accommodement des quatre évêques était déjà
conclu que celui de nos pauvres religieuses n' avait
pas fait un pas encore. M D' Aleth avait désiré,
il est vrai, les faire comprendre dès l' abord dans
la négociation des évêques ; mais on avait jugé plus
sûr de scinder les difficultés pour les résoudre
l' une après l' autre, et aussi pour ne pas immiscer
M De Péréfixe dans le secret de la première et
principale affaire. Lorsqu' elle fut considérée
comme consommée, le 22 octobre (1668), deux jours
avant l' audience de M Arnauld, le roi qui
venait de causer avec le nonce dit à M De
Péréfixe qu' il avait particulièrement songé en
tout ceci à le tirer, lui M De Paris, de ses
embarras ; il l' engagea à voir ce qui se pourrait
faire pour les religieuses de port-royal, sur le
pied de ce que le pape avait fait pour les quatre
évêques, et à n' être pas plus difficile que le
pape lui-même
. C' était le mot du roi, et que ce
prince répéta à plusieurs personnes. Louis Xiv,
à ce retour de Chambord, était en bonne veine et en
belle humeur. Une paix glorieuse après des
conquêtes, des fêtes splendides, de brillantes
amours, le goût des choses de l' esprit, Montespan,
Molière, -Molière, ce grand médecin spirituel
dont il avait pris peut-être la veille au soir
quelque dose réjouissante, -tout cela lui ôtait de
cette rigueur et de cette dureté étroite avec
laquelle, en d' autres temps, il traita cette affaire
et ces personnages du jansénisme. Au premier mot
du roi, M De Péréfixe vit bien, selon son
expression d' archevêque Turpin, qu' il lui fallait
baisser sa lance . Un obstacle secret qu' on ne
prévoyait pas, et que même
 

p294


peu de personnes surent dans le temps, était au
coeur de port-royal et dans la résistance des
religieuses à en passer par des conditions pareilles
à celles des quatre évêques. On a des lettres de
la soeur Angélique De Saint-Jean à son oncle
Arnauld qui sont plus fortes qu' on ne pourrait
l' imaginer : elle tenait bon dans le sens et avec
les raisons de Pascal. Les diverses propositions
d' accommodement qu' on fit aux religieuses dans les
premiers mois de cette année 1668, et qui se
renouvelaient sans cesse, les trouvaient (je parle
des cinq ou six dirigeantes) aussi fermes et aussi
peu accessibles que l' était en ses rochers d' Aleth
M Pavillon. à bien des égards elles devinaient
juste ; elles ne croyaient pas à une véritable paix
possible ni à une réconciliation sincère. On l' a
pu dire sans trop d' exagération, " ces filles, par la
simple théologie du coeur, étaient plus
clairvoyantes alors que les docteurs, excepté M
D' Aleth. " quoi qu' il en soit, elles sortaient
trop de leur rôle par cette résistance. Arnauld,
pour qui l' inflexibilité avait toujours des charmes,
s' y reprenait, hésitait avec elles, et ne les
blâmait qu' en les admirant. Nicole n' hésitait pas ;
de Sens où il était alors (juillet 1668), il
écrivait à Arnauld sur ce refus prolongé :
" je vous avoue qu' il ne me vient point de raison
dans l' esprit qui me fasse tant soit peu balancer,
et que je ne suis occupé que du danger où il me
semble qu' elles sont près de s' engager... etc. "
 

p295


pour ne pas aborder en face le monstre ,
c' est-à-dire la signature directe, on prit donc le
parti de rédiger une requête des religieuses à
l' archevêque, et qui renfermerait la soumission.
L' archevêque, peu content d' un premier projet de
requête qui lui avait été montré, y travailla
lui-même et la dressa comme il l' entendait, " parce
qu' il voulait qu' elle fût conçue dans les termes
mêmes de la déclaration que les évêques avaient
envoyée à Rome. " c' est cette dernière requête de la
façon de l' archevêque, et approuvée par les amis de
port-royal, que les religieuses signèrent à
grand' peine et non sans prendre beaucoup sur
elles-mêmes.
" il paraît bien, leur écrivait Arnauld (10 février
1669), que nous sommes dans le travail de
l' enfantement... etc. "
le mercredi 13 février, l' évêque de Meaux arriva
sur le soir à port-royal des champs, apportant
aux religieuses
 

p296


la requête définitive qu' elles devaient signer
et qui leur avait été annoncée ; il parla aux mères,
sans difficulté de la part des gardes, car toute
cette négociation se faisait sous les auspices de
M De Paris.
M Arnauld et M De Saci, arrivés également dans
la soirée du 13, mais incognito, se rendirent le 14
de grand matin au parloir ; M De Meaux avait
désiré qu' ils parlassent en personne aux
religieuses, pour entraîner leur adhésion et les
décider à signer cette requête adressée à M De
Paris, qui lui-même l' avait dictée.
Le lendemain 15, M De Meaux s' en retourna,
remportant la pièce signée de toute la communauté,
et où la concession sur le livre de Jansénius,
pour y être enveloppée, n' était pas moins réelle.
Il était dit dans cette requête que les religieuses
de port-royal des champs " condamnaient les cinq
propositions
avec toute sorte de sincérité,
sans exception ni restriction quelconque, dans tous
les sens où l' église les a condamnées... et quant
à l' attribution de ces propositions au livre de
Jansénius, elles rendent encore au saint-siége,
disaient-elles, toute la déférence et obéissance
qui lui est due, comme tous les théologiens
conviennent qu' il la faut rendre au regard de tous
les livres condamnés selon la doctrine catholique
soutenue dans tous les siècles par tous les
docteurs, et même en ces derniers temps par les
plus grands défenseurs de l' autorité du
saint-siége, tels qu' ont été les cardinaux
Baronius, Bellarmin, Palavicin, etc. " c' est
M De Paris qui avait voulu absolument mettre
tous ces noms de docteurs, assez ridicules à citer
dans une déclaration de filles. Après une telle
signature, convenons qu' il n' était plus question
du droit pour l' affaire du jansénisme, et que
 

p297


le fait lui-même y était si réduit, étouffé et
serré de près, qu' il restait comme enterré. Si cela
n' est pas une condamnation, je n' y entends plus
rien.
Mais on revenait de si loin que l' accommodement
semblait une victoire ; une prompte joie, le vif
sentiment de la délivrance, corrigea ces restes
d' amertume. Le grand-vicaire de l' archevêque, M De
La Brunetière, vint à port-royal des champs le
lundi 18 et, ayant fait assembler la communauté à
l' église, il lut la sentence qui levait l' interdit.
Les cierges s' allumèrent, le te deum éclata, les
cloches sonnèrent, les portes de l' église se
rouvrirent, et les pauvres des campagnes qui
avaient été tenus à l' écart durant ces trois ans et
demi de blocus, entendant ce rappel inespéré,
remirent pied dans la patrie.
Le dimanche 3 mars, M Ler, curé De Magny, qui
n' avait cessé, durant ces années, de prier pour
les captives et de les recommander même aux prônes
sans s' inquiéter de se compromettre, vint à
port-royal en procession avec son peuple. M
Arnauld, arrivé de la veille au soir, y célébrait
la messe de la communauté et en était à la
consécration, lorsque cette procession
 

p298


fit entendre, en chantant du seuil, ces paroles de
l' office du saint-sacrement : " omnes qui de uno
pane,
etc. Nous tous qui participons à un même
pain et à un même calice, ne sommes qu' un même pain
et un même corps. " tous les assistants furent
saisis de cette rencontre, et aussi des autres
paroles de cet office que la procession de Magny
continua pendant l' élévation : " parasti in
dulcedine tua,
etc. ; ô Dieu, vous avez
préparé par votre bonté un festin au pauvre. " le
doigt lumineux de la providence se dessinait dans
les moindres accidents pour ces âmes ferventes,
et faisait trace partout à leurs regards.
Plusieurs félicitations d' évêques arrivèrent par
lettres ; ce qui ne touchait pas moins, c' étaient
les rétractations de nombre d' ecclésiastiques, de
religieux ou de religieuses qui avaient signé et
qui en écrivaient leur regret. La paix déliait ces
langues muettes. Ils adressaient à port-royal leurs
actes sincères pour être gardés en dépôt comme dans
un trésor de constance. On reçut ainsi les
rétractations des dames De Luynes, religieuses De
Jouarre, anciennes élèves de la maison, et
celles du père Quesnel, de l' oratoire, futur
défenseur, -De Malebranche, futur adversaire.
Restait l' affaire du temporel à régler. La
pauvreté des religieuses des champs, durant ces
années de persécution, n' avait pas été moindre au
temporel qu' au spirituel. Les gérants de leurs
fermes avaient été chassés, emprisonnés, leurs biens
détournés et attribués à la maison de Paris. On
avait subsisté comme on avait pu (et le jeûne
aidant) de quelques bienfaits d' amis et du produit
des livres de ces messieurs ; les imaginaires
de Nicole avaient rapporté 500 écus. Dès le
lendemain
 

p299


de la réconciliation, une lettre, à la date du 19
février, avait été adressée par les religieuses des
champs à celles de Paris, pour les convier à une
réunion sincère et offrir l' oubli du passé. Cette
offre dans laquelle il entrait de la charité, mais
aussi de la convenance, n' eut pas de suite. Il y
avait de l' irréparable entre elles. La justice dut
trancher le différend.
Le conseil d' état, après un assez long examen, régla
le partage en mai 1669. Pussort était le
rapporteur. L' arrêt fut signifié le 7 juin. On ne
fut pas trop mécontent d' abord :
" port-royal, écrivait Arnauld à Madame Périer,
est divisé en deux abbayes distinctes et séparées,
dont celle de Paris avec une abbesse perpétuelle,
à la nomination du roi ; et celle des champs a une
abbesse élective de trois ans en trois ans... etc. "
 

p300


nous laisserons donc désormais le port-royal de
Paris sous la conduite de sa mère Dorothée
Perdreau ; il nous devient tout à fait étranger,
excepté dans les quelques occasions où il reparaîtra,
comme un mauvais frère, pour dépouiller notre
unique port-royal, celui des champs.
Les dix années qui suivent sont pour port-royal dix
années de gloire, de déclin au fond, mais d' un
déclin voilé, embelli ; ce sont d' admirables heures
de doux automne, de riche et tiède couchant. La
solitude refleurit en un instant et se peuple, plus
émaillée que jamais. L' ancien esprit au dedans se
continue et se mêle au nouveau sans trop de lutte.
La mère Agnès survit de deux années encore ; les
mères De Ligny, Du Fargis (l' abbesse nouvelle),
et la mère Angélique De Saint-Jean (prieure),
avec les auxiliaires que nous lui avons vues, animent
tout. Il ne se reforme plus d' écoles de garçons
(j' allais dire de petits messieurs), mais les jeunes
filles pensionnaires se multiplient ; les deux
petites demoiselles De Pomponne y entrent les
premières. M De Sévigné fait bâtir les trois côtés
du cloître qui manquaient et que le nombre des
religieuses exige. Au dehors, les bâtiments se
pressent dans l' étroit vallon. Madame De
Longueville s' y fait bâtir un petit hôtel, et elle
l' habite quelquefois depuis 1671. Mademoiselle De
Vertus a également le sien tout à côté, d' où elle
ne sort plus. M D' Andilly, revenu de Pomponne
en son cher désert, le réjouit de ses cheveux
 

p301


blancs, le fait sourire de sa présence vénérée,
l' embaume de sa belle mort. Des personnes
religieuses ou séculières viennent en visite pour
s' édifier. C' est l' heure de Madame De Sévigné,
de Boileau, des illustres amis dans le monde et qui
ont voix dans la postérité. C' est l' heure où M De
Pomponne, successeur de Lyonne et secrétaire
d' état auprès de Louis Xiv, rédige ces nobles et
élégantes dépêches qui sécularisent la langue
des Arnauld dans les cours. Les anciens solitaires
ralliés et revenus au bercail sont nombreux encore,
et présentent de ces noms qu' on aime, M Hamon,
M De Tillemont, etc. On y a pour supérieur du
monastère un M Grenet, curé de Saint-Benoît,
donné par l' archevêque, et bon ecclésiastique ; mais
le vrai supérieur est M De Saci, que M De
Sainte-Marthe quelquefois tempère. Au dehors les
grands écrits continuent et s' étendent. Les
pensées de Pascal paraissent. Arnauld et
Nicole associent leurs plumes pour l' honneur et la
défense de l' église catholique. C' est le
calvinisme désormais qu' ils combattent ; ils ne
font plus la guerre qu' aux frontières. Dès les
premiers mois de 1669, le premier volume de la
perpétuité de la foi , inaugurant leur
controverse nouvelle, avait paru. Ceci nous
ramène droit à Nicole, le plus considérable des
personnages de port-royal dont il nous reste à
parler.

 

 

L 5 SECONDE GENERATION P-ROYAL


 

p302


Vii.
Mon premier soin, en peignant Nicole, sera de
bien marquer en quoi sa physionomie est différente
de celle de nos autres personnages, et, en
particulier, différente de celle d' Arnauld, dont
on le considère ordinairement comme inséparable.
particulariser Nicole est le plus grand
service qu' on puisse lui rendre, aujourd' hui
qu' on s' est habitué de loin à confondre les
écrivains jansénistes que l' on cite encore, dans
une triste uniformité de teinte.
Né à Chartres le 19 octobre 1625, Pierre Nicole
eut pour père un avocat au parlement, condisciple
de l' abbé
 

p303


de Marolles. On l' appelait le chambrier Nicole,
pour le distinguer de son cousin le président
Nicole, auteur de poésies françaises galantes et
traducteur de l' art d' aimer . J' ai sous les
yeux des lettres de Chapelain adressées
(1668-1670) à ce père de Nicole, " fameux avocat
à Chartres. " on y voit que cet homme de savoir
avait fait une traduction française, non pas des
institutions oratoires , mais des
déclamations ou controverses de Quintilien ;
et Chapelain, grand complimenteur, voulait
engager Nicole le fils à se charger d' en donner
l' édition au public : " monsieur votre fils ne peut
sans une espèce d' impiété laisser périr un de ses
frères spirituels, " c' est-à-dire ce livre traduit
des controverses. On a dit que le père de Nicole,
qui faisait aussi des vers latins et français, en
avait composé d' assez libres, dont, après sa mort,
son fils s' efforça d' empêcher l' édition ou la
réédition : il rachetait, pour les détruire, tous
les exemplaires qu' il trouvait de ces vers déjà
publiés ; de sorte qu' il mériterait à tous égards
qu' on lui appliquât le vers du poëte :
le fils a racheté les crimes de son père,
ou du moins les rimes de son père. Il a pu se
faire, au reste, dans ce qu' on a raconté à ce sujet,
quelque confusion des deux cousins, le chambrier
et le président Nicole. Ils étaient tous les deux
profanes, mais inégalement, appartenant à cette
érudition mêlée de bel esprit, à la fois française
et latine, issue du seizième siècle. Pierre Nicole
tenait de sa famille une rare facilité aux lettres,
mais qui chez lui fut réglée aussitôt
 

p304


par la religion et par des habitudes réfléchies. Il
lut de bonne heure tout ce qu' il y avait d' auteurs
grecs et latins dans la bibliothèque paternelle ;
une vaste et curieuse lecture est un des traits de
Nicole. Il ne ressemblait point à M De Saci,
homme de peu de livres, et qui ne se détournait
point à droite ou à gauche hors des sentiers de
l' écriture. Il ne ressemblait point à M De
Tillemont qui disait que, depuis l' âge de quatorze
ans, il n' avait rien lu ni étudié que par rapport à
l' histoire ecclésiastique.
" je dirai de lui, écrivait Brienne traçant de
Nicole un portrait assez burlesque et satirique,...
etc. "
c' est une première nouveauté, dans port-royal, que
d' y rencontrer un liseur si amusé et si infatigable
de tant de livres non édifiants.
 

p305


Nicole avait trois soeurs, dont l' une, la dernière,
Charlotte, élevée quelque temps au monastère des
champs, avait, dit-on, au moins autant de facilité et
de dispositions naturelles que son frère, et était,
par rapport à lui, ce que l' illustre Jacqueline
était à Pascal. En un mot, c' était une famille
d' esprit.
Le père de Nicole l' envoya en 1642 à Paris, pour y
faire sa philosophie au collége d' Harcourt. De là
le jeune Nicole passa à la théologie ; ses
premières vues étaient la sorbonne et le doctorat. Il
étudia sous les docteurs Sainte-Beuve et Le
Moine, l' un ami, l' autre adversaire d' Arnauld.
Nicole est bien, notons-le, le disciple du docteur
Sainte-Beuve pour l' esprit qu' il en garda. M De
Sainte-Beuve, tel que nous le connaissons et que
nous l' avons déjà montré, était un pur sorboniste,
homme de doctrine et de modération : il suivait
saint Augustin sur la grâce, mais en évitant les
expressions trop fortes, en le ramenant à saint
Thomas autant qu' il se pouvait, en le séparant avec
soin, et par de triples défenses, du sens de
Calvin. Nicole, dans port-royal, tient plus de
M De Sainte-Beuve que de M De Saint-Cyran,
qu' il n' eut pas le temps de connaître ; il garda de la
méthode de son premier maître en sorbonne, plus
qu' il ne conviendrait à un port-royaliste de la
première et directe génération.
Il avait toutefois des relations toutes nouées avec
port-royal par la célèbre mère Marie Des Anges
Suireau, qui était sa tante. Les premiers pas que
fait Nicole vers port-royal sont significatifs, et
indiquent déjà la ligne
 

p306


nouvelle et moins escarpée qui sera la sienne. En
1645, M De Barcos, pour justifier la phrase qu' il
avait glissée dans la préface de la fréquente
communion
sur l' égalité de pouvoir de saint
Pierre et de saint Paul, ces deux chefs qui n' en
font qu' un
, publia un traité de la grandeur
romaine
, lequel eut l' effet ordinaire aux
traités de M De Barcos qui était, au lieu de
lever les difficultés, de les étendre. " M Nicole,
est-il dit, l' ayant lu, le trouva plein de
paralogismes ou de faux raisonnements et de
conséquences mal tirées de leurs principes, et,
quoiqu' il n' eût pas encore vingt ans, il osa confier
ses réflexions au papier. " sa réfutation manuscrite
courut et sembla fondée à beaucoup de personnes ;
il se garda au reste de la publier. Mais ce qui
nous importe, c' est de marquer comment il débute
avec port-royal, et qu' il y arrive par un sentier
opposé à la route principale de Saint-Cyran.
Car cette réfutation qu' il fait du neveu paraît bien
chez Nicole avoir un peu remonté jusqu' à l' oncle ;
on a des mots de lui sur le premier M De
Saint-Cyran, qui montrent qu' il le considérait
volontiers plutôt comme un peu bizarre et particulier
en doctrine que comme grand.
Il entra bientôt à port-royal comme un des maîtres
des écoles. Il y était principalement pour les
belles-lettres et pour la philosophie. Nous l' avons
vu le maître de M De Tillemont. La logique ,
on peut le dire, n' est pas moins de lui que
d' Arnauld, et peut-être pour l' esprit elle est de
lui davantage ; car cette logique dispense plus
de l' appareil logique, et en fait meilleur marché,
qu' il n' était, ce semble, dans les habitudes
pratiques d' Arnauld.
 

p307


La dissertation littéraire latine, qui parut en
tête du choix d' épigrammes à l' usage des écoles,
et où, par rapport à ces pièces légères, Nicole
pose les règles de la vraie et la fausse beauté ,
laisse fort à désirer, si on y voit autre chose qu' une
jolie leçon de collége ; j' ai dit qu' elle avait
provoqué une réfutation très-solide et
très-aiguisée du père Vavassor. Nicole, en
littérature, raisonne plutôt qu' il ne sent. Bien
que si instruit et si plein de lecture, bien
qu' écrivant un latin très-élégant et sachant orner
son discours familier d' agréables citations de ses
auteurs, il n' a pas le goût vif des lettres
anciennes ; il n' a pas pour la belle antiquité ce
culte délicat qui honore à nos yeux Racine et
Fénelon. Là où règne la grâce, il cherche
l' exactitude et se plaint de ne la pas trouver.
Les troubles qui s' élevèrent dans la faculté dès
1649, par la dénonciation que fit le syndic Cornet
des cinq propositions, éloignèrent Nicole de sa
première idée du doctorat. Pour rester libre, il
jugea plus prudent de rester simple bachelier ; en
même temps il ne pensa plus à monter dans l' église,
et il ne passa jamais cet humble degré de simple
clerc tonsuré. Ses liaisons
 

p308


avec port-royal se fixèrent. Il s' y retira
absolument, lorsque les écoles quittèrent Paris ;
il était sous la direction de M Singlin. Malgré
son austérité, M Singlin avait dans la direction
quelque chose de plus approprié, de plus accommodé
aux natures, de moins absolu, surtout à cette
époque de controverse ; je vois d' ici Nicole dirigé
par M Singlin ou par M De Sainte-Marthe, je
ne me le figure pas aisément dirigé par M De Saci.
Dès 1654 Arnauld mit la main sur Nicole,
apprécia son genre de talent, se l' appropria
comme second, et ne le lâcha plus.
La liaison de Nicole avec Arnauld et avec Pascal
devint étroite pour les travaux plus encore que
pour la familiarité ; il serait inutile autant que
fastidieux de chercher à mesurer sa part dans les
écrits d' alors. Il entra dans presque tous et même
dans les provinciales , au moins pour la
collection des matériaux. Sa plume facile et
élégante en latin servait Arnauld dans cette
masse d' écrits sorboniques qu' il eut à fournir
durant son procès. Avant et après la condamnation,
Nicole partagea sa retraite soit au faubourg
Saint-Jacques dans la maison de M Hamelin (le
fameux M Hamelin, disent les jansénistes),
contrôleur général des ponts et chaussées, soit
dans la maison de M Le Jeune au faubourg
Saint-Marceau, soit en d' autres lieux de retraite.
En 1657, il composa de son chef en latin les six
disquisitions de Paul Irénée, disquisitiones
sex pauli irenaei
, et de plus (sans parler du
reste) le belga percontator ou
 

p309


les scrupules de François Profuturus ,
théologien flamand, sur ce qui s' est passé dans
l' assemblée du clergé (de 1656). Le but principal
du premier de ces écrits et, en général, la thèse
favorite de Nicole est de montrer que le
jansénisme est une hérésie imaginaire, un pur
fantôme construit à plaisir par des ennemis, qu' on
est d' accord avec le pape pour le fond, que l' on
condamne tout ce que Rome condamne, et au sens
où elle le condamne ; enfin, c' est une reprise de
tout ce que Pascal dit dans ses dernières
provinciales : beaucoup de bruit pour rien .
Nicole, étranger aux premières et profondes vues
de Saint-Cyran, à la tradition directe des idées
de M D' Ypres, était dans port-royal le principal
introducteur de ce nouveau système de défense, qui
énervait et amoindrissait tout à fait le
jansénisme pour le sauver. Brienne (dans le
portrait déjà indiqué) nous dit positivement :
" c' est lui qui est l' inventeur de la distinction du
fait et du droit , à quoi, sans lui, M
Arnauld et M De Lalane n' auraient jamais pensé. "
Nicole, en maintenant cette thèse, parlait
sincèrement selon son propre jansénisme ; mais le
jansénisme de port-royal antérieur et supérieur
à lui ne pouvait accueillir ce système diminuant,
sans être convaincu de variation. -Nicole, dans
la troisième de ses disquisitions , admettait
la grâce suffisante d' Alvarès. Bien des amis de
port-royal en prirent de la mauvaise humeur contre
lui, jugeant que c' était un excès de concession
dans la doctrine et un véritable abaissement.
Nicole, en ces années 1658-1659, fit un voyage et
un séjour en Flandre et dans l' Allemagne du Rhin.
Il
 

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y écrivit sa traduction des provinciales en
latin avec renfort de dissertations, sous le nom
supposé de Wendrock , soi-disant théologien
allemand : c' est son premier coup signalé. L' ouvrage
parut à Cologne en 1658, et fit éclat. J' en ai
parlé à la suite des provinciales . On assure
qu' avant d' entreprendre cette traduction plus
élégante que les dissertations qu' il y a jointes, il
relut plusieurs fois Térence, pour se rompre le
style aux délicatesses de ce charmant comique.
Nicole comprenait son Pascal.
Dans ce même portrait par Brienne, il est assez
plaisamment appelé Pascalin ; voici les
propres paroles :
" M Nicole, natif de Chartres, est certainement
un esprit du premier ordre... etc. "
sans prendre tout ceci pour un pur badinage, il est
difficile de l' admettre bien sérieusement. On ne
saurait
 

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concilier ces scrupules et ces remaniements infinis
de Nicole avec ce grand nombre d' écrits polémiques
qui ne peuvent être sortis que d' une plume courante.
Il est toutefois permis de croire, puisqu' on nous
le dit, qu' il a appliqué à quelques ouvrages de
choix, à quelques-uns de ses petits traités de
morale, et surtout à sa traduction des
provinciales , cette méthode sévère à la Pascal
et à la Despréaux.
Pascal sans doute eut la plus grande influence sur
Nicole, qui émane de lui, et qui va nous
apparaître comme le moraliste ordinaire de
port-royal, tandis que Pascal a été le moraliste
de génie. Mais cette influence fut plus morale
que littéraire, plus morale aussi que théologique.
Dans les derniers temps de la vie de Pascal, Nicole
était d' un tout autre avis que lui sur la
signature et sur le sens dans lequel il fallait
prendre la condamnation à Rome. Il participa plus
que personne à la tentative d' accommodement que fit,
en 1662, M De Comminges. Ce fut Nicole qui,
avec M Girard, dressa la déclaration mitigée qui
fut envoyée à Rome : on appelait cela les cinq
articles
. C' était une réduction pure et
simple du jansénisme et de l' augustinianisme au
thomisme. Si tout le monde avait incliné et fléchi
en ce sens, l' affaire eût pu dès lors se conclure.
On a la vraie pensée de Nicole expliquée par lui
dans une lettre au
 

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père Quesnel, qui sert de préface au tome ii du
traité de la grâce générale :
" étant tombé, dit-il, par la conduite de la providence
dans la plus grande chaleur des contestations du
jansénisme, et ayant été continuellement frappé des
horribles maux que ces disputes produisaient dans
l' église..., etc. "
 

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voilà, ce me semble, assez à nu et dans un aveu
manifeste, la pensée habituelle de Nicole. Il
l' avait, durant ces années même les plus
belliqueuses en apparence. Il était engagé avec
Arnauld et servait bravement au dehors ; mais au
dedans il était pour toutes les mitigations et
tâchait de les persuader. Ce fut là son rôle.
Nicole, c' est, si l' on veut (et toute proportion
gardée entre la grandeur des rôles historiques),
c' est le Mélanchthon d' Arnauld.
Rien, on en conviendra, ne ressemble moins que
toute cette diplomatie théologique et ces prenez-y
garde
de Nicole aux idées de réforme vive et
radicale de Saint-Cyran, à sa haute ambition de
régénérer le christianisme en le retrempant à la
source des pères. Rien non plus ne ressemble moins
(quoique Nicole prétende en un endroit s' autoriser
de l' opinion de Pascal) à ces cris de passion, à
ces accents indignés de l' auteur des pensées
en appelant des iniquités de Rome au tribunal
de Jésus-Christ.
Au plus fort des négociations pour la paix de
l' église, le nonce Bargellini, étonné de tant de
difficultés et de scrupules que se faisaient
certains prélats véridiques,
 

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disait : " le mal en France, c' est qu' on n' étudie
pas assez la scolastique ; " voulant indiquer par là
que cette science fournissait, dans les mauvais pas,
bien des moyens de s' en tirer. Il me semble, après
avoir lu cette page de Nicole, que le collègue et
le second d' Arnauld n' y était pas si étranger.
Ne croyez pourtant pas que cette réelle innovation
de tactique ait passé d' abord à port-royal
inaperçue, et sans exciter bien des rumeurs. Depuis
le jour où Nicole s' était mis en opposition
d' opinion et de méthode avec M De Barcos, dont
l' autorité n' était pas encore affaiblie dans les
esprits, il avait eu contre lui une partie des
religieuses et des solitaires. Cela est allé plus
loin qu' on ne l' a laissé voir dans les écrits
imprimés : on y a couvert et adouci la vivacité de
ces guerres civiles autant qu' on l' a pu. Bon
nombre de messieurs, voyant la nouvelle route
suivie par Arnauld, et par Nicole qui l' y
engageait, " demeurèrent persuadés que M Arnauld
et M Nicole s' étaient gâté l' esprit par la
scolastique ; et comme on attribuait cet effet à
M Nicole pour décharger M Arnauld, il demeura
odieux à plusieurs personnes, et il ne s' en est
jamais relevé à leur égard
. " on parlait
très-librement entre soi, au désavantage de
Nicole " que l' on faisait auteur de toute cette
contrariété de sentiments, jusque-là qu' un des
ascètes ou solitaires lui dit un jour qu' il y
avait deux cents personnes qui gémissaient de sa
vanité
; et lui faisant depuis satisfaction de
cette espèce d' emportement, sa satisfaction
 

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consista à lui dire que ce qu' il lui avait dit
était très-vrai, mais qu' il n' aurait pas dû le
lui dire
. "
les jansénistes ont le don du secret. De ces
querelles de famille et de ces troubles du désert
rien ne transpirait au dehors. L' alliance étroite
avec Arnauld couvrait tout. Nicole ne cessait
pas d' être son aide de camp fidèle, inséparable et
indispensable. à son retour d' Allemagne, il
continua d' habiter avec lui, caché à Paris, rue
saint-Avoye, dans la maison de Madame Angran,
sous le nom de M De Rosny . En 1664, ils
allèrent tous deux à Chatillon, près Paris, dans
une maison appartenant à M Varet, le grand-vicaire
de Sens. Peu après, et ne se trouvant pas assez
en sûreté rue des postes où ils demeurèrent
quelque temps, ils furent cachés à l' hôtel même de
Longueville, rue saint-Thomas-du-louvre. Ils n' y
avaient que l' asile, la protection et la compagnie
de la princesse, y vivant d' ailleurs à leurs frais et
dépens, ce à quoi leur délicatesse tenait beaucoup.
Ils le voulurent ainsi, dès qu' ils virent que leur
séjour s' y prolongeait au delà des premiers mois.
Au milieu de tous les écrits qu' il multipliait et
où il faisait preuve de la plus grande vivacité,
du plus grand entrain dialectique, Nicole
éprouvait de fréquentes lassitudes. Il était d' une
santé délicate, d' une complexion un peu tendre, mais
d' une âme tendre surtout, timide, et partout
douloureuse
, comme il l' a dit de certaines
âmes, et inclinant à la modération, au silence.
 

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Cet homme si mêlé et si entendu aux controverses
et, en quelque sorte, condamné à en vivre, méditait
sans cesse de se retirer de la société des hommes
et des disputes du temps. Pendant son séjour à
Chatillon, il écrivit à l' évêque d' Aleth pour le
consulter là-dessus ; le saint évêque fut d' avis
qu' il tînt bon, et qu' il continuât de rester le
bras droit de M Arnauld. Et Nicole continuait de
combattre avec le grand athlète et de le doubler,
comme ces guerriers qui allaient dans la mêlée
enchaînés l' un à l' autre ; mais si sa plume ne
trahissait rien et ne faiblissait pas, et lors
même qu' elle semblait se signaler le plus par des
victoires ou de brillantes escarmouches, son âme
recevait bien des atteintes sensibles.
Il était réellement tourmenté de scrupules et de
craintes. Il lui semblait par moments qu' il n' était
pas dans l' ordre de sa vocation, et il se plaignait
qu' autour de lui on n' en tînt pas compte. Chacun
lui disait : " bravo, courage ! Battez-vous,
écrivez ; c' est bien votre affaire à vous ; " et il
croyait sentir qu' il n' était nullement soldat à ce
point, surtout soldat d' avant-garde. Il y a eu à
la guerre, j' imagine, bien de ces hommes-là, héros
malgré eux.
" j' ai vu, écrivait-il (plus tard il est vrai), j' ai
vu qu' on avait quelque égard
 

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aux instincts des âmes... etc. "
cette crainte deviendra surtout excessive dans la
dernière partie de la vie de Nicole, et elle ne se
contiendra plus le jour où il aura en perspective
une dernière campagne, une dernière expédition qu' il
s' agirait d' entreprendre avec Arnauld du sein de
l' exil. Expliquant alors la manière dont il avait
été embarqué à l' improviste, et plus avant qu' il
n' avait compté