LE PORT-ROYAL FINISSANT

 

Nous entrons dans la sixième et dernière partie de notre sujet, dans le récit de cette persécution des trente dernières années, dont le caractère fut longtemps d' être sourde, sournoise, hypocrite, et avec des semblants d' intermittence, mais qui désormais, sous une forme ou sous une autre, ne cessera plus, et qui mène à la ruine.
Les historiens contemporains de port-royal, tels que Racine ou Gerberon, qui ont retracé en abrégé les vicissitudes du monastère, ou celles
du jansénisme, s' arrêtent à la paix de l' église comme au terme légitime ; ils écrivent lorsque déjà cette paix est de tous côtés atteinte et que la brèche est ouverte, ils le savent trop bien ; pourtant ils y bornent leur récit. C' est absolument (toute proportion gardée) comme les premiers historiens contemporains de la révolution française qui s' arrêtent à la constitution de 91, quand on est déjà en pleine assemblée législative : Racine me fait ressouvenir de Rabaut-Saint-étienne. Cependant les brèches, jusqu' à l' entier renversement, se pratiquaient et se poursuivaient toujours.
 

En 1676, avant la mort de Madame De Longueville, il y avait eu une première infraction. Des ecclésiastiques du diocèse d' Angers, des membres
de la faculté de théologie et le chancelier de l'université de cette ville, à la suite de démêlés très compliqués, s' étaient plaints en cour de ce que leur évêque, Henri Arnauld, ne recevait point de signature pure et simple du formulaire, et de ce qu' il s' était mis en tête d' exiger qu' on en passât par la distinction du droit et du fait, érigeant ainsi en une règle pour tous ce qui pouvait être au plus une tolérance pour quelques-uns. En conséquence de cette plainte et sur le fait articulé, vrai ou non, et dont M D' Angers ne convenait pas, le roi, sollicité par M De Harlay,
archevêque de Paris, déclara, de l' avis de son conseil, que son arrêt du 23 octobre 1668 (c' est-à-dire l' arrêt fondamental de la paix de l'église) ne tirait point à conséquence pour l' usage général, et, en propres termes, que la condescendance pleine de prudence dont on avait usé, en admettant quelques signatures avec explication, en faveur de quelques particuliers seulement et pour les mettre à couvert de leur scrupule, n' était pas une révocation de la bulle qui prescrit avec serment la signature du formulaire. Une telle déclaration avait pour effet de réduire singulièrement la portée d' une paix trop préconisée. Cet arrêt rendu le 30 mai 1676, à l' armée de Flandre où était alors le roi, s' appelle l'arrêt du camp de Nivone .

Mais ce ne fut qu' un fâcheux symptôme, et le trouble qu' il causa dans le moment n' eut pas de suites. A ne prendre les choses qu' extérieurement, la seconde infraction à la paix, après celle-là, n' eut lieu que vingt ans plus tard, en 1696, lorsque les jansénistes, se fiant trop en la protection du nouvel archevêque de Paris, M De Noailles, eurent l' indiscrétion de rompre le silence et publièrent l' exposition de la foi (de feu M De Barcos), qui attira une ordonnance de l' archevêque et ralluma la guerre théologique. Daguesseau, dans l' élégant et instructif mémoire qu' il a laissé sur les affaires de l' église de France, se plaçant au point de vue du parlement, juge de la sorte :
première infraction légère, arrêt du camp de Ninove, 1676 ; seconde et sérieuse reprise d' hostilité par suite de la publication de l' exposition de la foi et de l' ordonnance de l' archevêque contre ce livre, 1696. En se plaçant au point de vue de Rome, il y a mieux : le pape Innocent Xi, qui succède à Clément X en 1676, et Innocent Xii, qui succède à Innocent Xi en 1691, ne sont pas contraires à la paix de l' église, favorisent en plusieurs cas les jansénistes, improuvent certaines doctrines relâchées des adversaires, facilitent la signature du formulaire et y laissent plus de latitude au sens.
Ce n' est que sous Clément Xi en 1705, lors de la bulle vineam domini sabaoth , que l' infraction à la paix de Clément Ix éclate du côté de Rome.
 

p6


Mais en France, malgré les apparences qu' on sauvait,
et en restant au point de vue du monastère de
port-royal, nous allons trouver les choses tout
autrement sévères et éprouver un traitement fort
significatif, qui en dira plus que tout le reste.
Le roi, ne l' oublions pas, avait été fort mécontent
de rencontrer la plume de Nicole dans ce projet de
lettre des évêques au pape. De plus, l' affaire de la
régale était fort engagée en ce temps-là et toute
flagrante ; deux évêques amis des jansénistes
s' y étaient des plus compromis. L' un d' eux,
M D' Aleth (Pavillon), venait de mourir en 1677 ;
mais l' autre, M De Pamiers (Caulet), tenait bon
toujours et soutenait un siége à extinction contre
tout l' arsenal gallican et parlementaire du grand
roi. Caulet n' était pas personnellement et
primitivement très-janséniste, mais il l' était
devenu ; il avait été l' un des quatre évêques
auxiliaires et soutiens de port-royal avant la paix.
Il n' en fallait pas plus pour faire craindre à
Louis Xiv que tout le parti ne conspirât, un jour
ou l' autre, à entraver son gouvernement, pour
réveiller toutes ses fâcheuses préventions d' enfance,
et le confirmer dans son ancienne pensée, que
l' existence du jansénisme n' était pas compatible
avec l' ordre et l' unité d' action qu' il voulait
imprimer à son état. On peut dire qu' à cette date,
dans son esprit, il y eut idée arrêtée et parti
pris de détruire et le jansénisme et la communauté
célèbre qui en était le foyer.
 

p7


Et c' est ainsi qu' à peine le traité de Nimègue conclu,
ce roi, qui venait de tenir tête à l' Europe et d' en
sortir avec gloire, d' imposer la paix à tous, se
tourna contre port-royal et déclara la guerre à
une maison de pauvres religieuses. Il avait dit un
jour avec humeur qu' il ne trouvait plus que des
jansénistes en son chemin, ces messieurs de
port-royal, toujours ces messieurs,
mais
qu' il viendrait à bout de la cabale, qu' il en faisait
son affaire, et qu' il serait en cela plus jésuite
que les jésuites eux-mêmes.
On a cherché des raisons à l' animosité de M De
Harlay contre port-royal. Il faudrait savoir
d' abord s' il y a eu proprement animosité. M De
Harlay était un archevêque purement politique, et
ce caractère seul suffirait pour expliquer toute
sa conduite. Ne jugeons point ce prélat sur la foi
de nos auteurs, toujours étroits quand ils ont
affaire à des adversaires, et qui semblent ne voir
le monde du dehors que par la fente d' une porte ou
par le trou d' une serrure. Daguesseau, qui est
gallican et non janséniste, ce qui est assez
différent, Daguesseau, qui est un ami un peu vague
et flottant de port-royal, un ami toutefois, a
tracé de cet archevêque un portrait, et de son
administration un tableau, qu, pour être
extrêmement adoucis, n' en sont pas moins d' une
vérité générale extérieure, bonne à connaître ;
 

p8


nous serons toujours assez à même d' y apporter de
près nos restrictions :
" François De Harlay, dit-il, prélat d' un génie
élevé et pacifique,... etc. "
Saint-Simon, qui voit et qui perce son monde bien
autrement que Daguesseau, n' a guère jugé
différemment cette fois, et n' a fait que donner plus
de relief à la même vue du personnage, quand il
a dit :
 

p9


" Harley, archevêque de Paris, né avec tous les
talents du corps et de l' esprit,... etc. "
maintenant nous faut-il prêter l' oreille aux propos
ansénistes et aux petites anecdotes qui iraient à
présenter M De Harley comme un ennemi personnel,
ayant des motifs de se venger ? M Arnauld,
écrivant à une mère Constance, supérieure de la
visitation d' Angers, et déplorant les violences qui
avaient déchiré ce diocèse, les avait imputées à
M De Harlay et s' était exprimé sur le compte de
cet archevêque en termes peu flatteurs, le
comparant à un ministre de l' ante-Christ :
la lettre interceptée était venue aux mains de
M De Harlay, qui naturellement en sut peu de
gré à M Arnauld. Celui-ci, depuis plusieurs
années, ne lui rendait plus aucune visite et avait
comme rompu avec lui. -autre grief : Madame De
Longueville traitait froidement M De Harlay et
n' était à son égard que bien strictement polie.
M De Harlay s' en serait plaint un jour devant
Madame De Saint-Loup, et cette dame assez
remuante, et qui aimait à se faire de fête, se serait
mise en frais de conciliation et aurait pris sur
elle de rassurer M De Harlay, répondant qu' il
serait le bien reçu quand il se présenterait
chez la princesse. Mais Madame
 

p11


De Longueville, mécontente des avances de
Madame De Saint-Loup, l' aurait désavouée, et
l' archevêque piqué
n' aurait plus cherché que l' occasion de se venger et
d' elle et de ses amis de port-royal. -ou encore :
un jour l' abbé de Roquette, évêque d' Autun, ayant
trouvé Madame De Longueville à sa toilette, et
lui ayant demandé pourquoi elle y était ce jour-là
plus longtemps qu' à l' ordinaire, elle lui répondit
qu' elle voulait aller rendre une visite à
l' archevêque. Sur quoi l' abbé de Roquette aurait
dit : " votre altesse est bien bonne de se donner
cette peine ; elle n' a qu' à lui envoyer so
aumônier, c' est encore plus qu' il ne mérite ; " et
Madame De Longueville aurait envoyé faire
compliment par son aumônier. Deux ou trois heures
après, l' archevêque savait tout ce qui s' était dit
à la toilette de Madame De Longueville. -ce
sont là des misères. Un archevêque de l' esprit et
de la capacité de M De Harlay fut contre
port-royalparce que le roi le voulait, et que
lui-même, prélat clairvoyant, il appréciait les
raisons qu' il y avait de dissiper et d' éteindre
ce foyer d' opposition ecclésiastique. Son procédé
d' ailleurs, qui est bien à lui et qu' il
appliquera avec suite, nous le peindra assez. Nous
entrons dans une façon de persécution polie et
comme à l' amiable.
Madame De Longueville était morte le 15
avril 1679 :
 

p12


moins de trois semaines après, le 5 mai suivant,
M De Pomponne vint trouver M Arnauld (au
faubourg saint-Jacques, chez Madame De Saint-Loup,
je crois, où il logeait alors) ; il lui dit que le
roi lui avait commandé de lui faire savoir " qu' il
n' avait pas approuvé les assemblées qui se
faisaient chez feu Madame De Longueville où il
se trouvait souvent ; qu' il prît garde qu' il ne
s' en tînt point à présent chez lui ; que cette
liaison si grande d' un nombre de personnes dans le
faubourg saint-Jacques, et qui étaient souvent
avec lui, avait un air de parti qu' il fallait
empêcher ; qu' il désirait qu' il vécût comme les
autres hommes, qu' il vît indifféremment toutes
sortes de personnes, et que l' on ne remarquât point
cette union particulière. " M Arnauld ne fut pas
en peine de répondre ; mais nous savons de reste
ses aisons, et ce n' est pas ici ce dont il s' agit.
Par surcroît de précaution, défense fut faite de la
part du roi aux religieuses carmélites, de louer,
jusqu' à nouvel ordre, le logis qu' avait habité
sur leur cour Madame De Longueville. On voulait
éviter que quelqu' un ne fût tenté de continuer après
elle son salon religieux.
Dans le même temps (car il y avait concert dans les
mesures prises en haut lieu), le roi commanda qu' on
écrivît à l' intendant de la province de Berri
" de se transporter à Saint-Cyran, de s' informer
du gouvernement de cette abbaye, du nombre de
religieux qu' il y avait, des autres personnes qui
y demeuraient, et de lui rendre compte de tout. "
-c' était par une erreur qui tenait à une ancienne
association d' idées, qu' on mêlait ainsi l' abbaye
de Saint-Cyran à l' enquête ouverte contre
port-royal. M De Barcos, le dernier abbé,
 

p13


mort l' année précédente (1678), et qui était resté
avec le monastère des champs dans les termes d' une
cordiale union, avait d' ailleurs vécu depuis des
années dans une solitude entière, dans une exacte
séparation de toutes les querelles et discussions du
dehors ; lui et les quelques moines qui usaient
leurs jours à se mortifier et à jeûner dans sa
triste abbaye, les deux ou trois amis qui s' y
étaient retirés en pénitents libres et volontaires,
ne participaient en rien au mouvement de controverse
ou de consultation théologique qui se rattachait
à M Arnauld et dont ce docteur était le centre.
Au reste, l' abbaye de Saint-Cyran, dont le titre
était malsonnant et de fâcheux augure, ne subsista
point ; il ne suffit pas aux adversaires d' y abolir
l' obscure et austère réforme que M De Barcos y
avait introduite, on détruisit la maison même,
coupable d' avoir donné son nom au dernier grand
homme de bien dont la trop pure doctrine et le
trop de christianisme, au sein de l' église, avaient
paru menaçants : mais ce renversement d' un monastère,
perdu dans les arides solitudes de la Brenne, se
fit à petit bruit et sans éclat. C' est à port-royal,
comme au chef et au coeur, que furent portés les
grands coups. Les signes avant-coureurs ont été
notés avec soin dans les journaux manuscrits des
religieuses, que j' ai sous les yeux.
Le mardi 9 mai, le vice-gérant de l' officialité
de Paris,
 

p14


l' abbé Fromageau, accompagné d' un autre
ecclésiastique, arriva à port-royal des champs
vers onze heures du matin. Il déclina son titre et
demanda à parler à l' abbesse. Celle-ci était la
mère Angélique de Saint-Jean, qui avait succédé,
le 3 août 1678, à la mère Du Fargis trois fois
réélue depuis juillet 1669. L' abbé Fromageau, après
avoir fait son compliment de la part de l' archevêque
et avoir exprimé en fort bons termes toute la
considération que ce prélat faisait profession
d' avoir pour la maison, en vint au sujet de sa
visite, et dit que l' archevêque l' avait envoyé pour
s' informer de l' état des choses ; que le roi lui
en avait donné l' ordre. Et les questions
commencèrent : combien il y avait de religieuses ?
-l' abbesse lui répondit qu' on était à peu près
73 de choeur et 20 converses. -combien de
novices ? -deux seulement, mais plusieurs
postulantes. -il s' informa du nombre des
pensionnaires ; on lui dit qu' il y en avait 42
(et ici de grands éloges, de sa part, sur
l' éducation qu' on recevait à port-royal, et que
les jeunes personnes qui en sortaient se
reconnaissaient dans le monde entre toutes). -il
parut étonné que la communauté ne fût pas plus
nombreuse que cela, et ajouta qu' on la disait de
100 religieuses. L' abbesse lui fit remarquer qu' en
y comprenant les converses et les novices, on
n' était pas loin du compte : ce chiffre de 72
professes de choeur et de 20 converses, qui était
à peu près celui auquel la communauté s' était
vue portée quand on les avait réunies toutes aux
champs en 1665, était devenu le nombre ordinaire
auquel on avait résolu de se fixer, et l' on ne
s' en était guère éloigné depuis. Insistant beaucoup
sur la tristesse du lieu et sur ce que le désert
était si affreux à voir qu' il
 

p15


semblait qu' on eût voulu y enterrer la maison,
l' abbé insinua " que néanmoins la bonne compagnie
rendait tous les lieux agréables, et qu' il y avait
eu depuis longtemps, en celui-ci, beaucoup de
personnes d' un mérite extraordinaire. " c' était
une manière d' en venir aux messieurs et aux
solitaires.
" je lui dis en passant, continue la mère
Angélique,... etc. "
je ne puis m' empêcher, en cet endroit, d' observer
que la mère Angélique, sans altérer la vérité, et
en se tenant sur la défensive selon son droit,
à la fois par prudence et par humilité, diminue
pourtant, en fait, l' importance de la réunion
de messieurs de Port-Royal. Certes, les jours
de fête et dans les saints temps, dans le carême,
à pâques, dans l' octave du saint-sacrement, lorsque
le désert conviait tous ses fidèles, il y avait là
un plus grand nombre de personnes d' étude,
Arnauld quelquefois, ainsi que Nicole, M De
Tillemont, Du Fossé, Fontaine et bien d' autres.
Mais le propre de ce
 

p16


monde de port-royal, de ce qu' on appelle
vaguement ces messieurs, c' est de n' être ni une
société, ni une congrégation, ni quelque chose
d' organisé et de saisissable. Laissez-les faire :
ils arrivent de tous les côtés, ils s' assemblent et
se rallient d' eux-mêmes sans bruit, ils refont
leur ruche ; mais à la première menace, au moindre
signe d' orage, ils se dissipent, ils sont rentrés
chacun dans leur ombre, et l' on ne trouve plus rien.
Après toutes ces questions de l' abbé, et les réponses
qu' elle y avait faites, la mèr Angélique lui
ayant témoigné qu' elle avait une sorte de
curiosité de savoir à quoi pouvait tendre cette
visite extraordinaire qu' elle avait l' honneur de
recevoir, et qu' il était difficile de n' en pas
prendre quelque sujet de crainte, surtout pour
des personnes qui, comme elles, y avaient déjà
passé, l' abbé Fromageau répliqua qu' il s' acquittait
de sa commission et n' en savait pas davantage :
" mais, madame, lui dit-il, que pourriez-vous craindre
sous un gouvernement aussi doux que celui-ci ? Le roi
aime la paix. M l' archevêque est ennemi de l' éclat
et fait les choses avec douceur... "
dans le cours de l' entretie, qui fut assez long et
qui s' étendit sur bien des matières assez
indifférentes, l' abbé Fromageau n' oublia pas de
parler d' une tombe qu' il avait vue dans le
bas-côté du choeur, à l' entrée de l' église, et
dont il avait lu l' inscription : c' était celle
de M De Gibron, un gentilhomme du Midi, fils
du sénéchal de Narbonne, d' abord capitaine dans
le régiment du maréchal de Schomberg : nature
violente,
 

p17


impétueuse, prompte à l' outrage et au blasphème,
persécuteur des ecclésiastiques qui étaient sur
ses terres, il s' était repenti dans une grave
maladie qui l' avait mis en présence de la mort,
et ce repentir avait duré. Il avait quelque temps
hésité entre La Trappe et port-royal ; mais
l' austérité de la règle l' ayant éloigné,
mlgré lui, de la trappe, il était revenu à
port-royal et avait cherché à y compenser l' excès
d' austérité par l' excès d' humiliation. Il avait
donc ambitionné " la dernière place au-dessous des
moindres serviteurs des servantes de Jésus-Christ, "
c' est-à-dire qu' il s' était chargé de faire la
cuisine non pas des religieuses, mais des domestiques
des religieuses, des gens de leur ferme des granges.
Ayant ainsi vécu deux années dans cet emploi
bizarre pour un gentilhomme, il était mort en juin
1677, à l' âge de vingt-huit ans, léguant tout son
bien au monastère. L' abbé Fromageau remarqua
qu' il n' y avait que deux ans de cela ; il faisait
ainsi pressentir le genre de grief que soulevaient
ces conversions extraordinaires. Ce n' était qu' à
port-royal en effet qu' on voyait de ces inventions
et de ces originalités de pénitence dont on n' aurait
retrouvé l' analogue que chez les libres ascètes des
anciens déserts, -de vrais scandales de sainteté.
-mais l' abbé Fromageau n' était point un de ces
prêtres comme les envoyait M De Péréfixe, un
M Bail ou tout autre de ceux que nous avons vus et
qui avaient gardé du manant : il se contint dans des
termes polis, et qui témoignaient plutôt d' une
parfaite estime. Il savait son monde, et était digne
messager de son prélat.
Le même jour que se faisait cette visite aux champs,
le commis du secréaire de l' archevêché, M De
Vaucouleurs,
 

p18


allait trouver, sous prétexte de quelque affaire,
le curé de Saint-Benoît, M Grenet, supérieur
de port-royal, et ayant amené l' entretien sur le
sujet de cettemaison, il lui adressait des questions
diverses, ajoutant que l' archevêque l' attendait
le lendemain matin à neuf heures. Avant de s' y
rendre, M Grenet recevait de plus grand matin une
personne qui lui était envoyée de port-royal pour
l' informer de la visite de la veille : il alla à
l' archevêché, comptant que l' archevêque lui en
parlerait ; mais celui-ci, sans lui en dire mot,
se contenta de lui faire, comme de la part du roi,
les mêmes questions qu' avait faites là-bas
M Fromageau, sur le nombre des religieuses, des
novices, des pensionnaires et des confesseurs, et
les réponses ouïes, il ne s' ouvrit pas davantage.
Port-royal était bien servi et avait des agents
qui étaient à l' affût de tout ce qui l' intéressait.
Huit jours après, le mercredi 17 mai, à cinq heures
du matin, on reçut aux champs l' avis secret que
M De Paris allait y venir pour donner ordre de
renvoyer les pensionnaires. En effet, quatre heures
après l' avis reçu, c' est-à-dire vers neuf heures
du matin, l' on vint dire, au commencement de la
grand' messe, que l' archevêque était arrivé ; c' était
sa première visite depuis huit ans qu' il était à la
tête du diocèse : il demandait à parler à madame
l' abbesse, mais ne voulait pas qu' elle se
dérangeât et qu' elle sortît de l' église avant
que la messe fût dite. En descendant de carrosse,
il entra lui-même dans l' église, mais n' avança
pas jusqu' au balustre et se mit un momet à genoux
pour la forme, et si peu qu' il n' eut que juste
le temps de lire une épitaphe qui était sur un
des pavés : il parlera tout à l' heure de cette
épitaphe qui
 

p19


lui parut singulière, comme l' avait paru celle de
M De Gibron à l' abbé Fromageau. Dès qu' on sut
que l' archevêque était dans l' église, on se mit en
peine à la sacristie de lui porter un tapis et un
carreau, mais il n' y était déjà plus.
Pour employer l' heure d' attente, il fit appeler
M De Saci qui entendait la messe, et il lui dit
le sujet qui l' amenait, ce qu' il avait à signifier
à la communauté, lui témoignant " qu' il serait bien
aise que lui, M De Saci, parlât à madame
l' abbesse auparavant, et qu' il serait plus doux qu' il
la préparât à recevoir ses ordres. " nous assistons
à la méthode pratique de M De Harlay et à son art
de dire obligeamment, même des choses pénibles.
Il va s' y prendre à deux et trois fois, et
s' appliquer à amortir le coup en le décomposant ; il
ne laissa pas, toutefois, de marquer à M De Saci
en particulier toute l' estime qu' il faisait de lui
et la satisfaction qu' il avait de sa conduite ; que
le roi même en était informé ; qu' on savait qu' il
travaillait utilement pour l' église par ses
ouvrages, qu' il ne se mêlait point aux écrits de
controverse, mais qu' il aimait la tranquillité
et la paix. Il fit entendre qu' il avait le regret
de ne pouvoir en dire autant de tous ces messieurs,
et s' étendit sur ce chapitre, qu' il présenta
comme un sujet de peine pour le roi. à l' occasion
de la particularité de sentiments qu' on signalait
en messieurs de port-royal, il ne put s' empêcher
de relever cette étrange épitaphe qu' il avait lue,
dans le court temps qu' il s' était agenouillé
 

p20


à l' église, d' un prêtre qu' on louait de n' avoir
jamais dit la messe
; que c' était là une de ces
singularités qui ne se voyaient qu' à port-royal.
M De Saci répondit " que tout ce qui était
extraordinaire n' était pas blâmable ; " et il lui
expliqua que ce digne prêtre, un ancien ami de
jeunesse de l' abbé de Retz, M Giroust, n' étant
entré dans les ordres que par des vues mondaines
trop fréquentes et pour se mettre en état de tenir
un bénéfice qui obligeait à la prêtrise, avait eu le
bonheur, aussitôt après son ordination et avant
d' avoir dit sa première messe, d' être éclairé
(par la lecture de la lettre de M De Saint-Cyran
sur le sacerdoce, -ce que peut-être M De Saci
ne dit pas) sur la gravité de son engagement,
et qu' il avait renoncé par pénitence à l' autel : il
n' avait plus voulu d' autre office dans la
maison de Dieu que celui du dernier des sacristains.
Mais M De Harlay, lui, n' était pas de ceux qui
s' interdisaient l' autel pour si peu. Il répondit,
fort sensément d' ailleurs, " qu' étant si mal entré
dans les ordres, ce prêtre avait bien fait de
s' abstenir de dire la messe pour un temps, mais non
pas pour toujours. " et, je le répète, il
assaisonnait chacune de ses remarques, et l' annonce
même des rigueurs qu' il apportait, de toutes sortes
de politesses et de procédés. Ce n' était plus un
ridicule M De Péréfixe, en colère et en émotion à
tout bout de champ ; c' était un homme du grand
monde, d' un vif esprit, d' une habileté parfaite, et
qui avait toute l' affabilité personnelle que donnent
le ton et les manières sans la charité, de ces
gens bien appris enfin, qui peuvent faire beaucoup
de mal, mais qui n' en disent jamais.
 

p21


Racine était justement dans l' église quand M De
Harlay y entra, Racine converti depuis deux
années, rentré humblement au bercail, et qui venait
voir sa tante religieuse. Le prélat l' avait
aperçu, et, pendant que M De Saci allait
s' acquitter de la commission et prévenir la mère
Angélique, il désira entretenir quelque temps
l' illustre poëte, son confrère à l' académie. Il
lui parla des affaires qui l' amenaient, et lui
glissa dans l' entretien quelques mots de la
condamnation qu' on venait de faire à Rome des
soixante-cinq propositions de la morale relâchée,
dont les jansénistes tiraient un sujet de triomphe.
Et en effet, cette condamnation, provoquée par la
lettre des évêques qu' avait rédigée Nicole, avait
dû servir d' aiguillon au redoublement d' animosité
contre port-royal. Cette demi-victoire à Rome
allait les faire écraser en France.
La messe était dite ; l' archevêque fit appeler la
mère Angélique de Saint-Jean :
" je fus le trouver au grand parloir, écrit
celle-ci,... etc. "
 

p22


il a l' adresse, on le voit, en signifiant des
choses qu' il sait être définitives, de ne les
présenter que comme provisoires et transitoires,
et de les diminuer pour les faire entrer plus
doucement. -sur ce que la mère Angélique lui
exprimait son étonnement de recevoir un tel
ordre, sans savoir en quoi on l' avait pu mériter :
" il n' est pas besoin, lui dit-il, d' en chercher
de cause, puisque cet odre est conforme aux canons
qui ordonnent qu' on ne reçoive pas un plus grand
nombre de religieuses que les fondations des
monastères n' en peuvent porter, et que, le bien de
cette maison ayant été diminué par le partage,
votre communauté est trop grande à proportion. "
-mais la mère Angélique lui faisant observer que
ce nombre était actuellement le même qu' en 1665
après la réunion, et que d' ailleurs, si on voulait
soulager la communauté (en la supposant trop chargée
eu égard à son revenu), ce n' en était pas le moyen
que de lui interdire les pensionnaires, il
sembla convenir de ces points avec elle ;
" il répondit avec démonstration de douceur
et de pitié qu' il y avait en effet quelque chose
à dire à tout cela, mais que la volonté des
souverains était une loi, et qu' il n' était pas
besoin d' en pénétrer les raisons, surtout quand ce
 

p23


qu' ils commandaient s' accordait avec les règlements
de l' église. "
la mère Angélique repartit que si le roi leur avait
fait signifier cet ordre par quelque officier
séculier, comme il avait fait autrefois par le
lieutenant civil, elles se seraient crues obligées
d' adresser de très-humbles remontrances, parce que
souvent les princes ne sont pas informés par
eux-mêmes de ce qui regarde les affaires purement
ecclésiastiques, mais que ces ordres leur étant
apportés par celui qui, en sa qualité d' archevêque
et de premier pasteur, était obligé de représenter
au roi tout ce qu' elles auraient pu dire elles-mêmes,
c' était lui qui se chargeait de tout devant Dieu,
et qui prenait sur son compte la justice ou
l' injustice des mesures, aussi bien que l' exécution ;
qu' on n' avait plus u' à se soumettre et à obéir en
gémissant. Il parut sensible à cette parole et
recommença ses démonstrations de regret et de
compassion, accompagnées de termes polis et même
affectueux pour la maison. " ah ! Monseigneur, lui
dit la mère Angélique, nous avons occasion de
plaindre notre malheur, de ce qu' ayant cette bonté
pour nous, votre première visite en ce lieu-ci
est pour un sujet qui apporte tant de tristesse. "
-" hélas ! en effet, répliqua-t-il, je ne sais
comment cela est arrivé, qu' il se soit passé tant de
temps sans que j' y sois encore venu. " et comme il
semblait s' excuser, la mère Angélique s' empressa
de s' excuser à son tour, la visite ayant été si
imprévue qu' on n' avait pas eu le temps de recevoir
monseigneur avec le te deum , selon l' usage.
N' oublions pas que nous avons dans cet entretien
fidèlement transmis une sorte de duel très-serré,
mais
 

p24


toujours courtois, entre le plus habile et le mieux
parlant des archevêques, et la plus spirituelle des
abbesses. Laissons-la encore parler :
" je lui représentai quelle serait la douleur d' un
si grand nombre de personnes, quand on leur
signifierait un tel arrêt.... etc. "
malgré sa politique et son esprit, l' archevêque ne
s' attendait pas à tout. La mère Angélique s' avisa
tout d' un coup de lui dire, ar une de ces idées
qui déroutent le goût le plus ordinaire ou le plus
fin, et qui ne peuvent entrer que dans des
imaginations confinées au mysticisme, " qu' elle aurait
souhaité que tant de larmes qu' il allait faire
répandre eussent pu composer un bain pour lui ,
qui lui pût servir devant Dieu. " il répondit
d' une manière interdite : " hélas ! j' en suis
pénétré. "
on aura remarqué combien d' hélas ! il pousse :
il n' enfonce le poignard qu' en soupirant.
Parmi les postulantes, il y en avait trois qui
étaient reçues de la communauté pour prendre
l' habit, et dont les parents étaient avertis
déjà : on n' attendait plus qu' eux pour faire leurs
filles novices. On lui posa le cas, espérant qu' il
ne considérerait point celles-ci sur le pied de
simples postulantes, et qu' elles ne seraient point
comprises dans l' ordre de sortie. Il répondit que
 

p25


puisqu' il en était ainsi, pour ces trois-là on
n' avait qu' à aller son train ;
ce fut son mot.
Il crut devoir accorder cette consolation dans le
moment ; mais, quelques jours après, il se dédit.
Pressé sur la contradiction apparente qu' il y avait
à montrer d' ue part tant d' estime pour l' éducation
que recevaient les pensionnaires de port-royal, et
d' autre part à venir condamner cette éducation et
à la proscrire : " hé, mon dieu ! S' écria-t-il, ne
le voit-on pas bien ? On parle toujours de
port-royal, de ces messieurs de port-royal : le roi
n' aime pas ce qui fait du bruit. Il a fait dire depuis
peu à M Arnauld qu' il ne trouvait pas bon quel' on
fît chez lui des assemblées ; qu' on ne trouve pas
mauvais qu' il voie toutes sortes de personnes
indifféremment, comme le reste du monde : mais à
quoi bon que certaines gens se rencontrent toujours
chez lui, et qu' il y ait tant de liaison entre
ces messieurs ? S' il fait des ouvrages, il peut en
prendre l' avis des personnes publiques qui sont
établies pour cela : pourquoi avoir toujours besoin
de communiquer avec ces messieurs ? Le roi ne veut
point de ralliement : un corps sans tête est toujours
dangereux dans un état ; il veut dissiper cela, et
qu' on n' entende plus toujours dire : ces messieurs,
ces messieurs de port-royal.
" il s' étendit
sur ce sujet de M Arnauld, parla de la lettre
des évêques au pape contre les soixante-cinq
propositions, disant " que cela faisait voir la
cabale et le ralliement, que le roi voulait tout à
fait détruire. " il répéta huit ou dix fois ce terme
de ralliement , et il le mettait à tout.
" non pas qu' on blâme, avait-il soin de remarquer,
aucune de ces personnes prise isolément ; au
contraire, on peut dire, à considérer chacune en
 

p26


particulier, qu' elles sont toutes bonnes ; mais
lorsqu' elles viennent à se rallier, il s' en fait
un corps sans chef, etc... " c' était cette république
de port-royal qu' on voulait supprimer. Il parla encore
de quelques écrits qui avaient couru depuis la paix.
La mère Angélique répliquant que si on les
attribuait à M Arnauld ou à ses ams, on leur
faisait injustice, et qu' ils n' écrivaient point de
cette manière-là, il répondit " qu' il le savait bien,
et même que M Arnauld appelait ces auteurs des
jansénistes sauvages , mais qu' il n' en était
pas moins vrai que toutes ces personnes ne
contribuassent ensemble à faire du bruit. "
ramené pourtant sur le fait de ces pauvres jeunes
filles pensionnaires dont il s' était écarté, et
qui étaient bien innocentes de tout ce bruit, il
répondit en propres termes : " pour ce point, il y
entre de la politique ; " et tout de suite il revint
encore et insista sur cette union de tant de
personnes qui avaient de l' estime pour la maison
et pour tout ce qui en dépendait, indiquant assez
que c' était dans ces alliances morales
avec des familles considérables du royaume, dans ces
ramifications du dehors comme nous dirions, qu' on
voyait du danger.
Il entrecoupait, du reste, toute la partie que
j' appellerais impérative et rigoureuse de son
discours, par des divagations habiles et qui
sentaient moins l' autorité d' un supérieur que le
décousu d' une conversation d' honnêtes gens. Il ne
se faisait faute de protester de son estime pour
M Arnauld en particulier, et se prévalait d' avoir
tâché de le servir dans les occasions ; qu' il n' y
en avait eu qu' une dans laquelle il avouait
qu' il n' y avait pas eu moyen, et que le tonnerre
avait
 

p27


grondé trop haut : c' était lorsque le roi avait
appris que M Arnauld se disposait à lui faire
remettre une requête ; sur quoi sa majesté avait
dit que quiconque s' en rendrait le porteur, son
capitaine des gardes le conduirait à l' heure même
à la bastille. " il paraît, monseigneur, lui répondit
admirablement la mère Angélique, qu' on distingue
bien ces messieurs du reste des hommes, puisque par
toute la terre les princes laissent à leurs sujets
cette liberté d' avoir recours à leur justice
comme à un asile public. "
cette réponse parut l' étonner ; il se trouvait, pour
la première fois peut-être, en face d' une
intelligence ferme qui était au service d' un
caractère élevé et d' un sens moral incorruptible,
ce qui déconcerte même les plus habiles. Il hésita
un peu à répondre, et enfin il dit " que cela était
vrai en général, mais que quand le roi s' était
exprimé de la sorte, il savait au juste et très-bien
ce que contenait la requête. "
en nommant les personnes considérables amies de
l' abbaye et plus qu' amies, il n' avait pas oublié
Mademoiselle De Vertus dont il avait demandé des
nouvelles, s' empressant de dire que les ordres de
la cour ne la concernaient pas ; et il avait
témoigné qu' il serait bien aise de la voir :
" Mademoiselle De Vertus, qui arriva, termina
l' entretien... etc. "
 

p28


n' admirons-nous pas quel homme tendre c' était que
cet archevêque, quel coeur sensible et fertile
en ménagements ! Il n' a pas osé d' abord annoncer
directement à la mère Angélique l' arrêt sur les
novices et les pensionnaires, mais il l' a fait
prononcer par M De Saci : et maintenant voilà
qu' il change d' interprète, et qu' en sortant il
confie à Mademoiselle De Vertus ce qu' il n' a pu
se résoudre à dire en face à la mère Angélique
sur le renvoi des confesseurs. Mais le dernier
trait passe tout :
" au sortir du parloir, il fit rappeler M De
Saci,... etc. "
ainsi, le grand coup et le plus sensible, il l' avait
réservé pour l' instant de l' adieu, et un pied déjà
dans le carrosse. C' était son post-scriptum à
lui : " à propos, j' allais oublier de vous dire qu' il
faut que vous et les autres, vous sortiez de céans. "
vivent les gens habiles ! L' ancien Péréfixe
n' était qu' un niais.
Mais, comme Péréfixe, Harlay a trouvé dans sa
victime un narrateur véridique et droit qui a
percé à jour cette habileté ; il a beau jouer son
jeu le plus fin, il nous apparaît à nu sous son
personnage de comédie ; c' est le
Tartufe-Philinte : il est démasqué.
 

p29


Il était environ une heure et demie quand il partit.
Pas un de ces essieurs ne se présenta, et il n' avait
vu que le seul M De Saci : M De Tillemont
ne parut point ; M De Sainte-Marthe était
occupé près d' une mourante ; chacun d' eux était
en prière ou en étude. Ils eurent l' air de ne pas
être prévenus, et peut-être ne le furent-ils pas.
M De Harlay remarqua cette absence, et en
parla depuis, sans d' ailleurs y insister.
Le jour même de l' expédition de M De Harlay, entre
cinqet six heures du soir, mourut une religieuse,
soeur Françoise Le Camus De Buloyer De
Romainville. Déjà, dans la persécution de
1664-1668, lors de la mort d' une des soeurs
(Gertrude Du Pré), les religieuses avaient
adressé par elle une requête à Jésus-Christ.
Animées d' un même esprit dans la persécution
recommençante, elles adressèrent par la défunte
une semblable requête au grand pasteur des
brebis que Dieu a ressuscité d' entre les morts
.
Le corps étant sur le bord de la fosse, la mère
Angélique lui mit la pièce écrite, entre les
mains jointes, sur la poitrine :
" nous en appelons à votre tribunal, seigneur Jésus !
Les juges de la terre ferment l' accès aux plus
justes plaintes,... etc. "
 

p30


quarante jours après, on mit une autre requête dans
la fosse en forme de relief d' appel .
Mais cela peut sembler autant bizarre que touchant,
et c' est trop parodier la procédure humaine par
delà la tombe. J' aime mieux la lettre que la mère
Angélique écrivait à l' évêque d' Angers (20 mai)
sur cette reprise de persécution, et où on lit
cette belle parole :
" si port-royal était bâti sur la montagne, on ne
s' étonnerait pas que le tonnerre tombât toujours
sur son clocher ; ... etc. "
et encore, le 2 juin :
" on ne croirait pas que les mêmes personnes pussent
revoir deux fois pendant leur vie ce qui ne s' est
point vu dans l' histoire pendant plusieurs
siècles.... etc. "
un mémoire, rédigé par M De Saci, dès le 18 mai,
en faveur des religieuses, et résumant leurs
doléances dans cette affliction nouvelle, fut
remis à M De Harlay, qui n' en avait que faire.
La mère Angélique écrivit, le 25 mai, une lettre
au pape Innocent Xi, que M De Pontchâteau se
chargea d' aller présenter lui-même ;
 

p31


on y lisait : " votre sainteté n' a qu' à nous dire
nolite flere , pour essuyer toutes nos larmes.
Cette parole sortie de la bouche du vicaire de
Jésus-Christ rendra la joie à nos âmes abattues
par le renouvellement continuel des persécutions...
on nous condamne sans nous accuser de quoi que ce
soit, et m l' archevêque de Paris ne nous donne
que des louanges en nous imposant ces peines... "
les bonnes réponses verbales, les louanges
mêmeaussi, ne manquèrent pas du côté de Rome.
Fussent-elles parties d' une bonne volonté plus
réelle et plus effective, elles auraient été
stériles à cette époque où un grave désaccord,
qui se manifesta bientôt par des actes éclatants,
divisait le saint-siége et Louis Xiv.
Allant au plus pressé, à ce qui dans leur esprit avait
le plus d' importance, les religieuses se mirent
en devoir de faire prendre au plus tôt l' habit aux
trois postulantes reçues, selon l' autorisation
qu' avait paru y donner l' archevêque. Mais le curé
de Saint-Benoît, leur supérieur, n' osa passer
outre sans lui en reparler, et l' archevêque ne se
ressouvint plus de sa promesse : il s' y refusa
nettement. L' une de ces postulantes était
Mademoiselle Issali, fille cadette du célèbre
avocat ; l' aînée était déjà religieuse à
port-royal. M Issali, qui connaissait M De
Paris, le vit plusieurs fois à ce sujet et y
perdit son éloquence. Les trois élues durent
sortir comme les autres. Une d' elles, qui ne
visait qu' à être converse, fut recueillie par
Mademoiselle De Vertus et attachée à son
service ; elle parvint, après quelques années,
à rentrer dans le monastère et à y avoir son
humble place. Les deux autres vécurent au dehors en
 

p32


continuant d' attendre leur jour qui ne vint pas, et
en persévérant dans leur vocation. Mademoiselle
Issali notamment, qui mourut en 1726, ne cessa
d' être, par le zèle et par les services, une
religieuse extérieure et une servante de port-royal.
Toutes les pensionnaires durent sortir dans la
quinzaine. Est-il besoin de redire combien de
larmes innocentes et de soupirs accompagnèrent
les adieux ? " tous ces pauvres enfants, écrit
un témoin, allaient à la porte comme au supplice,
avec des cris et des pleurs qui seront entendus
du ciel. " les demoiselles de Luynes, deux soeurs,
sortirent les premières et le jour même que
l' archevêque fit sa visite, leur père ayant été
averti de l' ordre avant qu' il fût donné. C' est
à leur sujet que M Colbert avait déjà parlé
au duc et à la duchesse de Luynes, le 23 mars
précédent ; il leur avait conseillé de les
retirer, donnant pour raison " qu' on ne ferait
jamais rien pour leurs autres enfants, tant que
ces deux-là seraiet à port-royal ; que tous ceux
qui y avaient des filles pensionnaires pouvaient
s' attendre à ne point faire leurs affaires à la
cour. Il est étrange, disait M Colbert, que je
vous aie si souvent parlé de
 

p33


cela, et que vous ne vous en mettiez pas plus en
peine ; vous avez sept enfants, vous devez y penser. "
un des parents, et qui y avait aussi deux filles
pensionnaires, le président de Guedreville, voulut
en avoir le coeur net et alla, le 22 mai, trouver
l' archevêque pour s' informer des motifs de cette
expulsion : avait-on, par hasard, surpris dans
l' éducation qu' on y donnait aux jeunes personnes
quelque chose de mauvais que le monde ne
soupçonnait pas, et qui fût à reprendre, soit
pour les moeurs, soit pour les sentiments ?
L' archevêque rassura le père, et recommença les
éloges généraux qu' il avait donnés tant de fois à
la sainteté et à la régularité de la maison ; et
le président continuant de demander alors le
pourquoi des rigueurs :
" hé, monsieur, vous ne m' entendez pas, repartit
l' archevêque, et c' est pour cela même qu' on y a
été obligé..... etc. "
le président ne resta pas court :
" en vérité, monsieur, répliqua-t-il, je n' entends
guère la politique de ces gens-là ; ... etc. "
c' était spirituellement répondu ; mais port-royal,
sous ses airs de froideur et de réserve, n' en
était pas
 

p34


moins très-attirant, plus attirant que d' autres avec
leurs avances, et l' archevêque aurait eu droit e
dire au président : " ma remarque subsiste. " c' est
ce qu' il répondit à peu près, et il ajouta à la
raison d' état qu' il avait donnée, trois autres
raisons ou observations qui s' y rapportaient et
venaient à l' appui :
" la première, que ces messieurs entretenaient un
commerce avec les étrangers de toute sorte de
pays ; ... etc. "
une petite De Grammont, fille de cette belle
comtesse (née Hamilton) que Louis Xiv mit
quelquefois en pénitence, jamais en disgrâce, pour
sa fidélité déclarée en fveur de port-royal, sortit
aussi alors, le même jour que Mesdemoiselles De
Guedreville (30 mai). Sa mère aurait voulu
l' envoyer à l' abbaye de Gif ; mais l' abbesse de
ce monastère voisin avait eu défense de recevoir
aucune des pensionnaires sortantes, et elle
s' excusa de ne pouvoir tenir la promesse qu' elle
avait faite à Madame De Grammont. Amenée à
Versailles, la jeune enfant fit bruit par
quelques-unes de ses reparties ; chacun était
curieux de la voir, de prendre, par elle, une idée
de cette éducation dont on disait des merveilles
et où l' on cherchait des mystères. On la conduisit
près de Madame De Montespan. Je transcris la
version donnée par les meilleurs témoins, mais qui
sont ici moins élégants que fidèles :
 

p35


" (16 juin 1679). La réponse de Mademoiselle De
Grammont aux demandes de Madame De Montespan
touchant m l' archevêque, n' a pas été comme on
vous a dit.... etc. "
cette petite De Grammont (Marie-élisabeth) est
celle qui, après avoir été fille d' honneur de la
dauphine de Bavière, devint chanoinesse, abbaye
de Poussay en Lorraine, à laquelle Hamilton
adressait de légers couplets, et qui, de mondaine
et galante qu' elle était, se fit pénitente en
vieillissant ; elle avait onze ans et demi en ce
mois de juin 1679. La comtesse de Grammont, sa mère,
ne se faisait faute de manifester en ce même
temps sa façon de penser : " j' ai su, écrivait un
autre de ces donneurs d' avis dont port-royal était
si bien pourvu, que la comtesse de Grammont
avait trouvé
 

p36


occasion de parler (au roi), et dit qu' on s' étonnait
fort de ce qu' on faisait aux religieuses de
port-royal, qu' on ne savait pas pourquoi leur faire
du mal, qu' on l' avait nourrie sept ou huit ans
par charité
; que c' taient des créatures
admirables. à cela on répondit : " tout le
monde en parle ainsi, mais c' est le lieu des
assemblées et des cabales ; " et il ne parut
nulle aigreur. "
l' archevêque s' amusa beaucoup quand on lui dit que
la petite Du Gué, une des pensionnaires, se
plaignait de ne plus avoir son papa De Saci
pour la confesser, et qu' elle avait répondu ne
vouloir n du père De La Chaise, ni de
m l' archevêque, qu' on lui avait offerts à la place.
Quoi qu' il en soit de ces historiettes qui couraient
le monde janséniste, et dont quelques-unes
paraissaient charmantes à nos pauvres persécutés,
trop avides des moindres on dit qui se
débitaient à l' oreille, c' en est fait alors pour
toujours de cette éducation tant vantée de
port-royal ; elle vient de recevoir son coup de
mort. Interrompue une première fois en avril 1661
et suspendue dans un intervalle de huit ans, elle
avait repris (je parle seulement de l' éducation
intérieure donnée par les religieuses aux jeunes
filles, car pour celle qui s' adressait à de jeunes
messieurs, il n' en était plus question depuis
longtemps), elle avait refleuri avec un rare
bonheur pendant les dix années qui viennent de
s' écouler, depuis le jour où les deux petites
demoiselles de Pomponne y étaient arrivées les
premières (5 mars 1669), et où la mère Agnès
écrivait : " toute la communauté a de la joie de
ces petites colombes,
 

p37


qui ont apporté la branche d' olive en rouvrant
la porte qui était fermée aux grandes et aux
petites. " les deux enfants, qui avaient paru comme
les messagères de l' alliance, n' étaient point encore
sorties et figuraient en tête des grandes quand
la dernière tempête éclata. L' arche se referma
pour jamais. Ces jeunes filles, modèles de piété,
instruites à toutes les vertus, ne se retrouveront
plus que dans les allusions plaintives de Racine,
dans les louanges de Boileau.
Cependant les confesseurs et les messieurs durent
aussi sortir. M De Tillemont partit le premier,
dès le mercredi 31 mai, et s' en alla droit à
Tillemont. M De Saci partit le 2 juin, quoiqu' il
n' y eût pas encore de nouveaux confesseurs établis ;
il dut se rendre en toute hâte auprès d' une proche
parente qui se mourait. Il eut de l' archevêque la
permission de revenir passer quelques jours à
port-royal dans l' octave du saint-sacrement.
M Ruth D' Ans partit le 7 pour rejoindre à
Tillemont M De Tillemont. M Borel partit le
8, jour de l' octave, dans le même carrosse qui
avait ramené M De Saci la veille. Le vendredi 9,
M Bourgeois s' en alla aussi. En attendant les
nouveaux confesseurs, qui n' étaient pas faciles
à trouver, M De Saci de retour demeura seul
avec M De Sainte-Marthe ; mais il crut
lui-même ne pas devoir prolonger son séjour, et le
lundi 12, il partit avec son cousin M De Luzancy
et une madame Hippolyte, amie des Pomponne, et
ils se retirèrent
 

p38


tous les trois à Pomponne. M De Pontchâteau, qui
vivait à port-royal sous le nom de M Mercier ,
et sur le pied de jardinier des granges, s' était
éloigné dès le lendemain de la visite de
l' archevêque ; il se disposait à faire le voyage
de Rome.
M De Sainte-Marthe ne partit que le 20 juin ;
il resta le dernier, faute de prêtres confesseurs
qui vinssent le remplacer. On avait hâte de le voir
éloigné ; et comme sur ces entrefaites la mère
Du Fargis, prieure, était tombée dangereusement
malade, et qu' elle avait fait prier la duchesse
de Lesdiguières, sa nièce, qui s' enquérait de
ses nouvelles, de tâcher d' obtenir de
l' archevêque, par le cardinal de Retz, que
M De Sainte-Marthe demeurât auprès d' elle,
au cas même qu' il vînt d' autres ecclésiastiques,
la duchesse répondit, le 13 juin, par cette lettre
qui marque mieux que tout la disposition des
puissances ; c' est à la mère Angélisque qu' elle
écrit :
" je n' ai pu, madame, vous faire hier réponse, M De
Paris étant à Montmorency.... etc. "
 

p39


on a compté que, dans ces deux mois de mai et juin,
il sortit de ce port-royal si vivant soixante-six
personnes en tout, savoir trente-quatre
pensionnaires, treize postulantes du coeur, et, au
dehors, tant d' ecclésiastiques que de séculiers,
dix-sept personnes. Il ne resta de nos anciennes
connaissances que M Hamon à titre de médecin, et
quelques obscurs et saints domestiques, parmi
lesquels M François (l' anglais Jenkins)
et M Charles (Du Chemin), ce prêtre ignoré
de tous.
Le 17 juin, M Arnauld, qui n' avait cessé de
recevoir toutes sortes d' avis officieux et alarmants,
se décida à se mettre en route, et il quitta
secrètement la France pour n' y pas rentrer. Nous
le suivrons bientôt dans sa retraite, et nous
aurons à l' étudier dans ses derniers exploits de
polémique, qui ne furent pas les moins brillants.
Cependant la difficulté de remplacer les
confesseurs était grande ; le digne supérieur,
M Grenet, curé de Saint-Benoît, s' y employait
tout entier auprès de l' archevêque. Celui-ci disait
pensionnaires, treize postulantes du choeur, et,
au dehors, tant d' ecclésiastiques que de séculiers,
dix-sept personnes. Il ne resta de nos anciennes
connaissances que M Hamon à titre de médecin,
et quelques obscurs et saints domestiques, parmi
lesquels M François (l' anglais Jenkins)
et M Charles (Du Chemin), ce prêtre
ignoré de tous.
Le 17 juin, M Arnauld, qui n' avait cessé de
recevoir toutes sortes d' avis officieux et
alarmants, se décida à se mettre en route, et il
quitta secrètement la France pour n' y pas rentrer.
Nous le suivrons bientôt dans sa retraite, et nous
aurons à l' étudier dans ses derniers exploits de
polémique, qui ne furent pas les moins brillants.
Cependant la difficulté de remplacer les confesseurs
était grande ; le digne supérieur, M Grenet,
curé de Saint-Benoît, s' y employait tout entier
auprès de l' archevêque. Celui-ci disait bien qu' il
permettait aux religieuses
 

p40


de lui en nommer ; mais les conditions qu' il
prescrivait, en paraissant leur laisser le choix,
le leur rendait comme impossible : " il veut,
écrivait la mère Angélique, que ce soient des
personnes que nous ne connaissions pas et qui ne
nous connaissent point, qui n' aient point de liaison
avec nos amis et qui n' aient qu' une capacité fort
médiocre, parce que nous sommes, à ce qu' il dit, assez
instruites. Dès lors nous sommes dans la nécessité
de rencontrer fort mal, puisque c' est tout à fait
au hasard que l' on nomme des gens inconnus et
ignorants, et qui pourraient être fort dangereux...
de vingt-deux qu' on a nommés l' un après l' autre,
tous ont eux-mêmes refusé de venir, les uns de peur
de se rendre suspects de jansénisme en acceptant cet
emploi, les autres, et presque tous, pour ne vouloir
pas quitter leur petit établissement à Paris... "
dans le tracas de ces essais et tâtonnements, comme
l' archevêque répondait un jour qu' elles n' avaient
qu' à lui présenter douze noms et qu' il choisirait
dans le nombre, ou bien qu' il leur donnerait
lui-même une liste de douze et qu' elles en
marqueraient un, la mère Angélique, avec cet
esprit de repartie qui ne la quittait pas dans ses
douleurs, dit que c' était ce qu' on appelait
proprement choisir à la douzaine , mais que ni
Avila, ni saint François De Sales qui a renchéri
sur lui, ne se contenteraient pas de cette offre,
eux qui voulaient qu' on en choisît un à peine entre
mille et dix mille.
on ne trouva d' abord qu' un jeune ecclésiastique,
natif de Lille en Flandre, M L' Hermite, pieux,
mais peu instruit, que les religieuses proposèrent
pour chapelain, et qui n' était capable que de cela,
et un M Poligné, breton, envoyé par M Grenet,
mais qui se montra
 

p41


bientôt peu digne de confiance, et qui s' abandonna,
comme le M Bail d' autrefois, à son sens rude et
à son ton grossier. Les pauvres religieuses, depuis
le départ de M De Sainte-Marthe, n' avaient plus
à qui parler, hormis à M Hamon, cet humble
lieutenant de tout le monde, cette douce
représentation du vicaire mystérieux et perpétuel.
Elles espéraient toujours que Dieu leur ferait
enfin rencontrer, dans les nouveaux venus, quelque
pasteur qui fût fidèle et non mercenaire.
L' archevêque y mettait moins de façon, et en une
telle matière, qui était pour elles si sérieuse,
il apportait un ton d' homme d' esprit et d' homme du
monde qui les étonnait fort ; il traitait tout cela en
jouant et comme par-dessous jambe. M Grenet, lui
soumettant quelques noms, lui en proposa un dont
il ne voulait pas ; il l' arrêta court en souriant
et comme s' il flairait le gibier : " souvenez-vous
de ce que je vous dis, je suis un bon chien de
chasse ; j' arrête où il faut. "
à l' occasion de ces confesseurs et des affaires de
port-royal en ce changement critique de situation,
M Grenet eut avec l' archevêque quelques
conversations qui ont été conservées et qui nous
donnent la note juste des sentiments et de la
pensée des personnages ; nous assistons aux choses,
comme si nous y avions été en effet. Ce digne
curé de Saint-Benoît, je l' ai dit, donné pour
supérieur à port-royal par M De Péréfixe, était
un excellent homme qui avait signé autrefois,
qui n' était pas de port-royal, mais qui était
bon et juste,
 

p42


et qui s' attacha de coeur à cette maison. Il y avait
été conquis dès le premier jour par la régularité
qu' il y avait vue, et par les vertus exemplaires
dont il s' était senti édifié ; mais ce n' était pas
proprement un de ces messieurs , et il n' avait
pas ce qu' il faut pour le devenir. M De Harlay,
dans un moment de familiarité, le lui disait un
jour : " voyez-vous, Monsieur De Saint-Benoît !
Vous et moi qui sommes leurs supérieurs, nous ne
sommes pourtant à leurs yeux que des idoles des
simulacres ; elles n' ont au fond d' estime que pour
leurs messieurs, elles ne voient que leurs
messieurs. " M Grenet, qui redisait ces paroles aux
gens de port-royal, ne s' apercevait pas à quel point
elles étaient vraies, même par rapport à lui : il
ne leur était, en effet, qu' un bon israélite dont
on avait fort à se louer ; il n' avait pas ce cachet
grave, contenu, prudent, d' un christianisme distinct
et fermement défini, qui caractérisait la tribu et
la race sainte.
Il n' avait pas non plus cette pénétration qu' une
longue méfiance et l' épreuve du mal finissent par
donner aux plus simples ; il n' était pas toujours
sur ses gardes. Un jour, le 23 juin (1679),
il écrivait à la mère Angélique :
" croyez-moi, ménageons le prélat en tout où nous le
pourrons ménager, eu égard à l' état présent.... etc. "
 

p43


honnête M Grenet ! Ce n' est là ni le langage
exact et le goût sévère, ni la circonspection non
plus de port-royal.
M Grenet revint sur cette conversation du mardi
20 juin, dans une visite qu' il fit aux champs
quinze jours après, et le bon homme, en causant
avec la mère Angélique, s' y montre bien ce qu' il
est, et aussi ce qu' il était aux yeux de cette
mère clairvoyante :
" le mardi 4 juillet 1679, M De Saint-Benoît demanda
à parler à notre mère,... etc. "
j' omets ici une longue justification que M De
Saint-Benoît raconte qu' il lui présenta sur tous
les points, soit en ce qui regardait les messieurs,
soit en ce qui concernait les religieuses ; après
quoi il continua, parlant toujours à la mère
Angélique :
" il (l' archevêque) me parut satisfait de tout cela,
et me jura encore sur
 

p44


son caractère qu' il ne vous ferait rien
davantage,... etc. "
encore une fois, honnête et très-honnête Monsieur
De Saint-Benoît, vous êtes un ami, un avocat,
un curateur intègre et débonnaire de port-royal,
mais vous n' êtes pas de port-royal !
Dans une autre conversation qui eut lieu un peu
plus tard, en novembre 1680, M De Harlay,
à l' occasion d' un confesseur qu' on lui présentait,
qu' il croyait sûr et qui ne l' était pas, s' exprima
devant celui-ci et devant M De Saint-Benoît,
sur le compte de port-royal, en des termes dont
il n' y a pas cette fois à suspecter la sincérité.
Il y dit entre autres choses :
" que depuis longtemps cette maison avait été sous
la conduite de personnes qui n' avaient point eu de
dépendance ni de relation à leur supérieur et à leur
archevêque ; ... etc. "
remarquons, chemin faisant, qu' il parle de ces
 

p45


messieurs au passé : " il y avait eu de la science,
ils avaient été les plus habiles de leur temps. "
ainsi s' exprimait également Bossuet. Cela nous
indique la vraie date de la floraison de
port-royal et le moment juste auquel les
contemporains la rapportaient. Le granddéclat
littéraire de ce groupe d' écrivains s' étend
et s' accroît de 1643 à 1657, du livre de
la fréquente communion aux provinciales .
Cet éclat se prolonge, en s' affaiblissant, jusqu' en
1670, où il se manifeste encore, par un beau
réveil posthume, dans les
pensées de Pascal,
et où il se soutient honorablement dans les
essais
de Nicole ; après quoi tout décline,
on y sent un peu d' arriéré ou de suranné, et la
littérature de port-royal proprement dite est
dépassée, éclipsée par celle du règne de Louis Xiv.
Harlay et Bossuet, ces maîtres régnants à
divers titres et ces oracles de l' heure présente,
le savaient bien.
M De Harlay, continuant d' énumérer ses griefs,
comme devant des personnes sûres, et insistant sur
la singularité de ce gouvernement occulte,
toujours en guerre ouverte ou sourde avec
l' autorité établie, ajoutait :
" qu' au lieu que saint Benoît et saint Bernard
avaient enseigné à leurs religieux une obéissance
presque aveugle à tous les commandements de leurs
supérieurs,... etc. "
M De Saint-Benoît l' ayant interrompu pour
rappeler
 

p46


que cela s' était fait du temps de son prédécesseur,
M De Péréfixe, mais qu' il n' y avait eu rien de
pareil de son temps à lui, M De Harlay reprit
et assura " que rien n' était changé au fond ; que
les requêtes et les lettres qu' on lui avait adressées
depuis qu' il était archevêque se ressentaient
toujours du même esprit ; qu' on était venu
quelquefois lui proposer des bagatelles, mais
que pour les choses plus importantes du
gouvernement on n' avait eu aucune relation avec
lui.
" en un mot, le véritable archevêque, pour
elles, n' avait pas cessé d' être M Arnauld. Et
pour conclure, il déclarait le mal à peu près sans
remède, " et qu' il n' espérait presque pas qu' on pût
les faire revenir à leur devoir, tant on les en
avait détournées ! " -nous tenons tous les motifs
d' agir, et nous lisons assez clairement, ce semble,
dans les dispositions morales des adversaires :
elles ne sauraient être plus contraires ni plus
menaçantes.
Aussi essayèrent-ils dès lors, dans les derniers
mois de l' année 1679 et dans les premiers de
l' année suivante, s' il n' y aurait pas moyen de
couper court à ces inquiétudes, toujours renaissantes,
par quelque mesure radicale. Sur la fin de février
(1680), Madame De Saint-Loup, toujours en
éveil, crut savoir de bonne source que M De Paris
avait dit dans son intimité " qu' il allait mettre
la cognée à la racine
, et extirper enfin le
jansénisme ; que, bien qu' il fût âgé, il espérait
vivre encore assez pour en voir l' entière
destruction. " on n' attendait, pour arrêter les
résolutions, que le retour du roi qui s' en allait
au-devant de la nouvelle dauphine. " il y a encore
quelques grenouilles qui coassent dans ces marais de
port-royal, aurait dit l' archevêque, mais il ne
faudra qu' un peu de soleil, au retour du roi, pour
 

p47


tout dessécher. " on faisait parler depuis quelque
temps à la mère Dorothée, l' abbesse de port-royal
de Paris, pour l' amener à une démission ; on
n' omettait ni caresses ni menaces, se servant même
d' un ancien papier d' elle qu' on avait trouvé et qui
tendait à infirmer son élection ; on lui offrait
ou une permutation avantageuse, ou un dédommagement
moyennant pension et agréments de toute sorte. On
avait, à ce qu' il paraît, l' idée de réunir de
nouveau les deux maisons de Paris et des champs,
et de leur donner une seule abbesse, nommée par le
roi ; c' eût été Madame Colbert, la soeur du
ministre, et qui était alors abbesse du lys. Le
port-royal des champs aurait reçu ce jour-là le
coup mortel. Mais la mère Dorothée ayant tenu
ferme et résisté à toutes les sollicitations, on
reconnut qu' on ne pourrait rien changer sans
trop de violence, et on en revint contre la maison
des champs au procédé d' une guerre graduelle
et lente, au procédé par extinction .
Maintenant, personne ne saurait s' étonner que cet
archevêque, que nous trouvons si ennemi sous des
formes agréables et douces, ait été fort mal vu
à port-royal, et, de même que nous avons entendu
de quelle manière il parlait de ces messieurs dans
son intimité, il sera assez piquant de savoir
comment, à leur tour, les amis de port-royal
s' exprimaient sur son compte dans la familiarité
aussi. Nous sommes servis à souhait, et voici une
lettre, entre autres, que le père Quesnel, qui
était encore à Paris, écrivait à M Arnauld à
Bruxelles vers la même date (5 décembre 1679),
pour le tenir au courant des nouvelles et le
désennuyer. -il vient de
 

p49


parler du mariage de M De La Roche-Guyon et
de Mademoiselle De Louvois, et d' une prise d' habit
de Mademoiselle De Soubise :
" m l' abbé Colbert y prêcha, continue le père
Quesnel, et y prêcha bien.... etc. "
ceci est plus spirituel et de meilleur goût que le
mot d' Arnauld lorsqu' il appelait M De Harlay
un ministre de l' ante-Christ , ou encore quand
il l' affuble dans ses lettres du sobriquet de la
vieille Madame Des Arquins
.
Port-royal et tout ce qui le touchait de près était
en veine de malheur : M De Pomponne, secrétaire
d' état, ayant le département des affaires
étrangères, qui avait succédé à M De Lyonne en
1671, au grand applaudissement de tout le monde, et
qui avait paru d' abord si bien réussir, fut
brusquement disgracié en novembre 1679. Louis Xiv
nous a donné ses raisons, auxquelles il n' y a
rien à répliquer :
" je ne le connaissais, dit-il, que de réputation, et
par les commissions dont je l' avais chargé, qu' il
avait bien exécutées ; mais l' emploi que je lui
ai donné s' est trouvé trop grand et trop étendu
pour lui.... etc. "
 

p50


Louis Xiv estimait que M De Pomponne ne lui
avait pas fait la part du lion assez forte dans la
paix de Nimègue. Madame De Sévigné nous a dès
longtemps intéressés à la chute de ce ministre,
qui était un si aimable homme de société. Au point
de vue intérieur de port-royal, et en faisant comme
sa soeur la mère Angélique de Saint-Jean, nous
devrions plutôt le féliciter que le plaindre d' un
accident qui, en le retirant d' un poste élevé et
d' un lieu de péril, le mettait à même de
s' appliquer désormais à la méditation des seuls
vrais biens ; mais M De Pomponne, tout pieux
qu' il était, pensait sans doute que c' était un peu
trop tôt pour un si grand renoncement. Cette chute
n' eut aucun rapport direct avec la persécution
recommençante contre port-royal ; mais il était
difficile que l' opinion publique n' y cherchât pas
quelque liaison. C' était tout au moins une
coïncidence fâcheuse, un signe de fatal augure :
l' étoile des Arnauld en cour achevait de se voiler.
M De Pomponne fut rappelé après douze ans de
disgrâce, en 1691, et reprit place dans le conseil
en qualité de ministre d' état ; il guida les
débuts de Torcy son gendre.
 

p51


Il n' eut, d' ailleurs, ni ne chercha à avoir aucune
action ni influence quelconque sur les choses,
alors si avancées, du jansénisme : il craignait
avant tout de s' y compromettre. Une fois, pendant
le siége de Namur (1692), Arnauld se hasarda
à lui envoyer son secrétaire et compagnon, M
Guelphe, pour obtenir une sauvegarde du roi en
faveur d' un de ses amis du pays de Liége.
M De Pomponne fut consterné, et son premier
mot fut : " si le confesseur vous découvrait ! ... "
Arnauld, obligé de se justifier de cette démarche
comme d' une imprudence, écrivait à Madame De
Fontpertuis :
" votre ami (M De Pomponne) a eu grand soin
de vous donner avis de la visite qu' on lui a
faite.... etc. "
 

p52


l' année suivante (1693), Louis Xiv, ayant su
qu' Arnauld avait été malade, demanda de lui-même
de ses nouvelles à M De Pomponne et s' informa
de son âge. Cette question fit bruit ; c' était une
ouverture toute naturelle. M De Pomponne paraît
en avoir peu profité. En tout, ce n' était guère,
à la fin, qu' un ministre honoraire, et aussi
qu' un Arauld honoraire.
 

p53


Ii.
Parmi les confesseurs qu' on essaya dans ce temps
à port-royal et qui n' y furent qu' un moment, il
en est un à qui il arriva une grave mésaventure.
Elle servira à nous prouver, une fois de plus,
combien le jansénisme était subtil à s' insinuer
et à entrer dans la place, même en vue de
l' ennemi et sous son couvert.
Le confesseur précédemment donné, ce prêtre breton
Poligné, s' étant conduit tout à fait grossièrement,
sans décence et sans tact, et ayant démasqué sa
nature de rustre, avait dû être éloigné ; les
religieuses n' avaient plus, pour les confesser,
que le bon et honnête M L' Hermite. M Grenet
s' adressait pour des sujets à toutes les paroisses
de Paris. Surl' excellent témoignage
 

p54


du curé de Saint-Louis-En-L' île, un prêtre
nommé Lemoine fut agréé par l' archevêque et
vint prendre ses ordres ; c' est même devant ce
prêtre et le curé de Saint-Benoît qu' eut lieu
une de ces conversations à coeur ouvert, qu' il
m' a paru curieux de rapporter. L' archevêque
l' envoya donc avec confiance à port-royal, en s' en
remettant à sa discrétion, et en lui disant pour
dernier mot : mitte sapientem et nihil ei dicas .
Le prélat oublia cette fois, a dit un historien
janséniste, qu' il était bon chien de chasse ,
comme il se vantait de l' être.
M Lemoine, établi aux champs à demeure le 30
octobre 1680, y était depuis trois mois, à la grande
satisfaction de toutes les personnes du dehors et
du dedans, lorsque le 14 février (1681) un
commissaire, suivi d' un valet, arriva à cheval,
demanda à parler à M Lemoine qui venait de dire
la messe conventuelle, et lui donna ordre de partir
immédiatement pour Saint-Germain où était alors
la cour, s' efforçant d' ailleurs de le rassurer
sur les suites par de bonnes paroles. M Lemoine
partit à cheval avec eux aussitôt après le
dîner, et arrivé à Saint-Germain il fut interrogé
très-rigoureusement par M De Châteauneuf,
secrétaire d' état. Voici le fait : ce M Lemoine
était un ancien directeur du séminaire d' Aleth,
un disciple de M Pavillon, et l' un de ceux qui
approuvaient les deux évêques dans leur résistance
à la régale. Un an et demi auparavant, il avait
écrit à l' un de ses amis et qui est des nôtres,
M Le Pelletier Des Touches (l' un des
solitaires alors de l' abbaye de Saint-Cyran),
qu' on lui avait dit que les pauvres de Pamiers
souffraient beaucoup par suite de la saisie du
temporel et que le séminaire était sur le point
de fermer. Il savait bien à qui il faisait
 

p55


cette confidence : après qu' on eut pris quelques
informations à Pamiers, M Des Touches avait
fait payer à Paris six mille livres que M Lemoine
s' était chargé de faire passer à M De Caulet.
Cet évêque, ainsi secouru de bien des côtés par
des charités secrètes, avait fini par être plus
riche, dit-on, que quand il touchait ses revenus.
M De Pamiers était mort depuis, mais on avait
su qu' une somme lui avait été envoyée par le
canal de M Lemoine. M De Châteauneuf pressa
celui-ci, durant une demi-heure, de lui dire le
nom de l' ami qui l' en avait chargé, jusqu' à le
menacer, sur son refus, de l' envoyer à la
bastille :
" enfin il m' a dit que j' agissais mal pour moi et
pour cet ami de ne point vouloir le nommer,
qu' il le savait d' ailleurs, et qu' il voulait le
savoir par moi ; qu' il me donnait sa parole qu' il
ne lui en arriverait aucun mal non plus qu' à moi,
si je le déclarais. Sur cela je lui ai dit que
ce qui m' obligeait au secret était la crainte
de nuire à celui qui a fait une bonne oeuvre, et
que puisqu' il m' assurait qu' il ne lui en arriverait
aucun mal, j' obéissais à l' ordre du roi qu' il me
signifiait de lui déclarer cette personne, et
je la lui ai nommée. "
M Lemoine trouvait moyen, le soir même, d' écrire
cela en toute hâte dans une lettre destinée à
être lue à port-royal et à être communiquée à
M Des Touches, qui, prévenu en secret, devait
avoir l' air de ne l' être pas.
Le lendemain, l' archevêque en arrivant à
Saint-Germain vit M Lemoine, lui reprocha
de lui avoir dissimulé des antécédents, desquels
tout le premier il n' avait pas eu l' idée de s' enquérir.
Il sentait bien qu' avec toute sa finesse il y
avait été pris, et qu' il avait
 

p56


lui-même fait entrer non pas le loup, mais le chien
de berger, dans la bergerie.
M Lemoine, à qui le retour à port-royal était
interdit, écrivit à l' abbesse une lettre d' adieu
dans les termes du respect le plus tendre, et qqi
suffisent, malgré son peu de séjour au désert,
pour le révéler et le qualifier à nos yeux dans
son esprit intérieur. Bien qu' on le perde de vue
dès lors et que les nécrologes ne fassent point
mention de lui, M Lemoine est digne d' être
mis au rang de nos messieurs.
" ce 17 février.
" ma révérende mère,
" cette lettre est pour vous dire adieu et à toute
la communauté de nos chères soeurs.... etc. "
si, en quittant port-royal, il se disait qu' il
perdait le paradis terrestre, les religieuses
sentirent qu' elles perdaient en lui un trésor .
Il n' arriva point malheur à M Des Touches, ainsi
 

p57


convaincu d' avoir envoyé les six mille livres. Comme
il était question, à son sujet, d' une lettre de
cachet et de quelque méchant ordre, Louis Xiv
s' y opposa et dit cette parole souvent citée :
" il ne sera pas dit que, sous mon règne, quelqu' un
ait été mis à la bastille pour avoir fait l' aumône. "
Louis Xiv manqua souvent à la justice, mais il ne
crut pas qu' il y manquait ; son esprit laissé à
lui-même avait de l' équité, tant naturelle que
chrétienne.
Dans une autre occasion encore, M De Harlay parut
oublier qu' il était bon chien de chasse , et
il l' oublia de son plein gré, en permettant l' entrée
de port-royal à un ami, à l' un de ceux mêmes
sur qui il avait fait arrêt dans les premiers temps :
il consentit, en octobre 1681, à ce que
M Le Tourneux devînt confesseur, au moins
par interim , du monastère.
L' un des mois précédents avait été signalé par une
transe extrême, suivie d' une grande consolation.
Les trois années de gouvernement de la mère
Angélique expiraient ; on avait à procéder à une
nouvelle élection. Un mot ambigu de l' archevêque
à qui on en fit parler, et qui donna ordre de
répondre de sa part qu' il demandait deux ou trois
jours pour en délibérer, fit craindre qu' il
n' autorisât point la communauté à procéder à cet
acte, qui était une question de vie ou de mort.
Là-dessus grand effroi. La mère abbesse reçut
le vendredi 1 er août la réponse à dix heures du
soir. Jugeant
 

p58


qu' il n' y avait rien de bon à espérer de ce délai,
elle crut ne devoir pas perdre un instant à
invoquer le secours du ciel. Elle fit assembler à
deux heures du matin, en chapitre, toutes les soeurs
qui allaient à matines ; elle leur apprit tout
ce qui se passait, et qu' elle allait faire exposer
les saintes reliques pour commencer les prières
de quarante heures aussitôt que matines seraient
achevées : " ce qui se fit, disent nos relations,
en la manière accoutumée, excepté que, ne voulant
point faire d' éclat, on ne chanta point le petit
veni sancte devant la grille, mais seulement
l' antienne des saints, salvator mundi , dans la
chapelle.
Le dimanche 3, la mère abbesse eut la pensée de
s' adresser particulièrement à la vierge, dont la fête
approchait (15 août) ; car port-royal, avec ses
filles de saint Bernard, n' était nullement indévot
à la vierge, comme l' en accusaient les ennemis. Je
passe sur les divers articles et conditions de ce
voeu, entre lesquels était un pèlerinage à
notre-dame de Liesse qu' on fit
 

p59


faire par l' un des amis, le frère d' une des
religieuses, qui se mit en route quatre jours après.
Le retard se prolongeait ; on leur écrivait que
M De Paris demandait encore le reste de la
semaine pour répondre. L' alarme était à son comble,
quand, le mercredi 6, arriva un exprès dépêché par
Madame De Saint-Loup, la grande nouvelliste,
avec une lettre de celle-ci pour Mademoiselle
De Vertus qui commençait par ces mots : " joie !
joie ! Joie !
vous ferez demain votre élection. "
il y avait eu un simple malentendu ; l' archevêque
n' avait eu aucun mauvais dessein dans le retard, et
la mère Angélique ayant été réélue, et lui en
ayant fait part le jour même en le remerciant, il
fut le premier à l' en féliciter par une réponse
fort polie.
Dans sa lettre de remercîment à l' archevêque, la
mère Angélique avait glissé un mot sur ce qui lui
tenait surtout à coeur et à toute la communauté,
cette défense de recevoir des novices, qui était pour
le monastère un arrêt indirect de mort avec un
terme indéfini : " si l' humilité et la soumission,
lui disait-elle, ont tant de mérite devant Dieu,
cet état où nous demeurons depuis plus de deux ans
en aura peut-être assez bientôt auprès de vous,
monseigneur, pour vous faire regarder
 

p60


avec compassion l' humilité de vos servantes et leur
donner la même bénédiction que Dieu donna au
commencement du monde et qui fait qu' il subsiste
encore, en disant : crescite et multiplicamini ! "
sur cette corde-là, le prélat ne fit point semblant
d' entendre. Le mot d' ordre secret, la malédiction
diabolique proférée sur port-royal depuis 1679, était :
" diminuez petit à petit et dépeuplez-vous. "
on était toutefois, pour le moment, dirait un
observateur médecin, dans une période de détente
et de rémittence, et sans qu' il y eût à chanter
victoire comme faisait Madame De Saint-Loup,
il y avait du mieux. Le duc de Roannez, autre
aget officieux et grand nouvelliste lui-même à
bonne fin, parla à l' archevêque de plusieurs
confesseurs qu' on avait en vue, et de M Le
Tourneux, mais de celui-ci incidemment ; car il
était trop notoirement ami, pour qu' on espérât
qu' il pût être accordé. La mère Angélique l' avait
de même nommé, à la fin d' une lettre écrite en
dernier lieu à l' archevêque, mais comme osant à
peine le proposer. Quelques jours après, le dimanche
19 octobre, M Le Tourneux arriva à port-royal sur
la fin de la grand' messe, avec permission de
confesser pour la fête de la toussaint. Ce fut un
étonnement, mêlé aussitôt d' actions de grâces.
Cette permission lui fut prolongée encore au delà.
On retrouvait en lui, -nous retrouvons un
successeur direct des Sainte-Marthe, des
Singlin et des Saci.
 

p61


M Le Tourneux n' était pas seulement un parfait
confesseur, c' était un grand sermonnaire et
prédicateur ; il était né tel, pour ainsi dire. à
Rouen, sa ville natale, on prenait plaisir, au
sortir du sermon, à le faire monter tout enfant
sur un fauteuil, et à lui faire prêcher le sermon
qu' on venait d' entendre ; il le récitait dans les
mêmes termes. Dès l' âge de huit à dix ans, il
improvisait des prônes. Les bourgeois de Rouen se
plaisaient à le faire prêcher à la porte de leurs
maisons et lui donnaient un sou par sermon. Sa
famille était des plus humbles. M Thomas, le
maître des comptes, père de Du Fossé, le distingua
et le protégea. Usant d' une somme qui lui avait
été léguée à cette fin d' élever quelque écolier
pauvre, il envoya le jeune Nicolas Le Tourneux
étudier à Paris, d' abord au collége des
jésuites : l' enfant y eut tant de succès que,
pour donner de l' émulation aux deux fils de M Le
Tellier (Louvois et le futur archevêque de Reims),
on le mit près d' eux comme camarade et antagoniste ;
cette familiarité lui fut plus tard utile, et quand
il fut devenu célèbre, la protection du chancelier
le soutint quelque temps sur l' eau malgré son
jansénisme. Il fit sa philosophie aux grassins,
sous M Hersant. Ses études terminées, et après
un intervalle de retraite à la campagne en Touraine
auprès d' un ecclésiastique de mérite auquel il
s' était attaché, il retourna à Rouen et entra à
 

p62


vingt-deux ans dans les ordres avec dispense d' âge.
Il fut placé comme vicaire à la paroisse de
Saint-étienne des tonneliers : " ce fut là, nous
dit Du Fossé en ses mémoires, qu' il commença à
faire paraître de quoi il était capable. Il y fit
connaître l' évangile, qui était alors très-ignoré ;
il y prêcha la pénitence à l' exemple de
Jésus-Christ et d' une manière conforme au véritable
esprit de l' église. Il le faisait avec une certaine
simplicité qui excluait de ses discours toute vaine
affectation d' éloquence, qui les eût rendus indignes
de l' auguste majesté de l' évangile. " sa réputation
s' étendit bientôt, et on le réclamait pour prêcher
dans les plus grandes paroisses. Lors de la paix
de l' église, âgé de trente ans à peine (étant né
en avril 1640), il quitta les fonctions actives
du ministère et s' en vint de Rouen demeurer
à Paris avec Du Fossé et M De Tillemont dans
leur maison rue saint-Victor ; il entra par eux en
liaison étroite avec port-royal. Son talent semble
avoir hésité, durant ces années, entre l' étude
austère, pénitente, silencieuse, et l' éloquence
brillante. Il avait quitté la soutane et pris l' habit
gris, et il s' interdisait l' autel par scrupule d' y
être monté avant l' âge. M De Saci, sous la
conduite duquel il s' était mis, ne lui permit pas
longtemps d' être inutile et d' enfouir ainsi son
trésor. M Le Tourneux publia en 1673, par manière
d' essai, l' office de la semaine sainte en latin
et en français, avec une préface et des remarques
qui donnèrent idée de ce qu' il pourrait faire. Nommé
chapelain au collége des Grassins, il y recommença
à parler et à distribuer ses instructions
excellentes comme s' il eût été dans la chaire la
plus entourée. M Le Vayer, maître des requêtes,
l' ayant entendu par hasard, fut si
 

p63


charmé de son éloquence forte, simple, évangélique,
qu' il se lia étroitement avec lui, et voulut l' avoir
logé dans sa maison. C' est chez lui que M Le
Tourneux composa son histoire de la vie de
Jésus-Christ
(1673), dont la préface fut
très-remarquée, et présente une exposition claire
et abondante du système de la chute et de la
rédemption. Il concourut peu après pour le prix
d' éloquence fondé à l' académie française par
Balzac. Il écrivit son discours en une seule
journée, dit-on, la veille même du terme prescrit,
et il remporta le prix avec grandes louanges en
1675. Enhardi par ces succès et encouragé par
Pellisson dont il était devenu l' ami, il donna son
carême chrétien (1682), tout composé des
épîtres, évangiles et prières récitées dans l' église
en ce saint temps, avec des explications saines,
instructives et populaires : c' est par là qu' il
débuta dans son année chrétienne , continuée depuis
avec un succès croissant, et à laquelle est resté
attaché son nom. Mais ce carême imprimé, qui
mettait M Le Tourneux
 

p64


en grande estime auprès des bons juges, ne le
mettait point encore en pleine lumière ; il lui
fallait, pour se produire tout entier, l' autre
carême que M Le Vayer, marguillier de
Saint-Benoît, l' engagea de prêcher à cette
paroisse, précisément dans le même temps, en 1682.
Il y remplaçait le père Quesnel qui avait dû
s' éloigner. Il commença le jour de la purification.
Ce fut un événement dans le monde religieux. On peut
dire que M Le Tourneux entra à Saint-Benoît
obscur, et en sortit célèbre. Sa mine chétive,
sa figure qui au premier aspect paraissait basse,
ne faisaient guère présager d' abord beaucoup de
vogue ni un auditoire bien nombreux ; les bedeaux,
dit-on, et les loueuses de chaises en auguraient
au plus mal ; mais, dès qu' il eut fait son premier
sermon, il y eut foule. " on se disait communément
que jamais homme n' avait prêché l' évangile comme
celui-là ; qu' il n' y avait rien d' affecté dans ses
discours, mais que tout y respirait la vraie
éloquence, celle qui naît de la force de la vérité
et de l' onction du saint-esprit... on vit des
duchesses, touchées vivement de ce qu' il avait dit
contre le luxe et contre la dépense excessive des
ameublements qui ôtaient le pain et le vêtement aux
pauvres, vendre avant la fin du carême ce qu' elles
avaient de plus précieux, et se reprocher à elles-mêmes
la nudité de tant de misérables qu' elles semblaient
dépouiller. " -" quel est donc, demanda un jour
Louis Xiv à Boileau, un prédicateur qu' on nomme
Le Tourneux ? On dit que tout le monde y court.
Est-il si habile ? " -" sire, reprit Boileau, votre
majesté sait qu' on court toujours à la nouveauté ;
c' est un prédicateur qui prêche l' évangile. "
et comme le roi insistait pour avoir son sentiment,
 

p65


il répondit : " quand il monte en chaire, il fait si
peur par sa laideur qu' on voudrait l' en voir sortir ;
et quand il a commencé à parler, on craint qu' il
n' en sorte. " M Le Tourneux dut pourtant en sortir
presque aussitôt. Ce succès extraordinaire d' un homme
qu' on savait si lié avec port-royal éveilla l' envie.
M Le Tourneux ressuscitait Des Mares, il
balançait Bourdaloue : on le fit taire ou du moins
on ne lui permit pas de recommencer. On croit que
c' est à M Le Tourneux et au genre d' homélie
qui lui était propre, que pensait expressément
La Bruyère lorsque dans son chapitre de la chaire
il a écrit : " jusqu' à ce qu' il revienne un homme
qui, avec un style nourri des saintes écritures,
explique au peuple la parole divine uniment et
familièrement , les orateurs et les
déclamateurs seront suivis. "
M De Saci n' avait pas été sans se méfier de ce
trop de succès ; sachant ce que c' est que l' envie,
il la craignait pour M Le Tourneux, et lui
conseillait de se moins produire dans la chaire et
de se réserver pour le service des âmes en particulier.
Il sentait de quelle utilité un tel homme pouvait
être à port-royal, lui absent, et dans la disette
spirituelle à laauelle étaient réduites ces
pauvres isolées. M Le Tourneux se le disait
également ; mais il dut céder à des considérations
extérieures et à des instances qui allaient aussi,
il faut le dire, dans le sens de son génie naturel.
Avant que le venin de la calomnie eût encore eu le
temps d' opérer et pendant la durée de ce carême
florissant, il dut y avoir pour port-royal, pour
les filles d' esprit qui le dirigeaient, une
consolation secrète, et même un réveil assez
légitime d' espérances. Leur confesseur se trouvait
être (comme aux beaux jours d' autrefois)
 

p66


l' homme de Paris qui avait le plus de vogue,
d' autorité actuelle, et auquel les gens de bien
applaudissaient le plus ; il était salué de tout
le public chrétien, et semblait trouver grâce et
accès auprès des puissances. De légers symptômes
survenus paraissaient annoncer un adoucissement
dans les volontés jusqu' alors inflexibles. Je me
plais à m' attacher à ces dernières heures des moins
mauvais jours, à indiquer ce vague rayon dans le
nuage, comme se le montrèrent sans doute avec un
reste d' espoir celles qui sentaient la nuit
s' approcher.
Le troisième jeudi de carême, 26 mars, Mademoiselle
De Vertus, qui était depuis quelque temps plus
malade d' un point de côté, écrivit à
l' archevêque pour lui demander que M De Saci pût
venir à port-royal et la confesser :
" il y a très longtemps, lui disait-elle, que ma
conscience est entre ses mains ; ... etc. "
la lettre fut rendue à l' archevêque, le dimanche
1 er mars, par le fidèle Hilaire, agent zélé de
port-royal ; et comme M De Harlay paraissait
n' oser prendre sur lui de donner cette permission
sans en avoir parlé au roi, Hilaire offrit
de se rendre incontinent à Saint-Germain, et d' y
porter un billet pour le roi avec la
 

p67


lettre de Mademoiselle De Vertus. L' offre
acceptée, il fit diligence et arriva au moment dd
dîner du roi, qui fit réponse une heure après par
un mot d' écrit : il s' en remettait de tout à
l' archevêque. M De Harlay, en recevant cette
réponse, témoigna que c' était avec bien de la joie
et de l' affection qu' il accordait à Mademoiselle
De Vertus ce que le roi le laissait libre de faire.
Hilaire, à l' instant, disposa tout pour qu' on pût
aller, le lendemain de grand matin, querir en
calèche M De Saci à Pomponne. M De Saci, à son
passage à Paris, vit, dès le matin du mercredi,
l' archevêque, qui le reçut avec toute la civilité
et l' affection possible. Comme M De Saci lui
demandait quel terme il lui fixait pour son séjour,
il ne lui en voulut point marquer précisément, lui
disant " que cela n' était point nécessaire à l' égard
d' un homme sage comme lui, que cela dépendrait
de Mademoiselle De Vertus ; qu' il pouvait
demeurer trois jours, quatre jours, selon qu' il le
jugerait à propos. " de plus, il lui donna le
jubilé pour les malades, et lui mettant son
mandement entre les mains, avec la bulle ou le
sceau appendu, il lui dit " qu' il était le premier
à qui il le donnait, " ce mandement ne devant
être publié que quinze jours après : en un mot,
ce furent des bonnes grâces et de petits présents
d' archevêque. " là-dessus, dit la relation
manuscrite du monastère, M De Saci se mit en
chemin, et arriva ici sur les deux heures. Après
avoir salué nos mères et s' être un peu reposé, il
entra pour voir Mademoiselle De Vertus, et en
même temps donna sa bénédiction, à la porte des
sacrements, à toute la communauté qui l' y attendait
avec bien de l' empressement et de la joie, nones
ayant été différées pour ce sujet. "
 

p68


le journal manuscrit n' en dit pas davantage, mais
ce que fut cette joie des coeurs, après trois années
de séparation, on le peut imaginer : c' est ici le
cas de lire dans l' entre-deux des lignes ce qu' on
s' est abstenu d' écrire.
M De Saci usa discrètement de cette permission
inespérée. Arrivé le mercredi dans l' après-midi, il
ne resta que jusqu' au dimanche inclusivement. Durant
ce temps il confessa et communia Mademoiselle De
Vertus ; il donna les sacrements à une soeur
malade, évitant d' ailleurs tout ce qui aurait paru
une reprise de possession de la communauté. Les
entretiens qu' il eut avec l' abbesse, c' est à nous
de les supposer. Le lundi 9 dès le matin, il partit
pour s' en retourner à Paris et de là coucher à
Pomponne, sans s' arrêter ni voir personne que
pendant le temps qu' il fallut pour faire reposer
les chevaux. M De Luzancy et Madame Hippolyte
(cette hôtesse habituelle de Pomponne), qui étaient
venus avec lui, s' en retournèrent aussi avec lui.
Cependant, tout occupé qu' il était de son triomphant
carême de Saint-Benoît, M Le Tourneux ne
négligeait pas son troupeau des champs. Nous l' y
voyons présent dans la semaine-sainte, du lundi au
jeudi, officiant, donnant la communion aux malades.
Le jeudi, on avança l' office, parce qu' il devait
s' en retourner à Paris pour y prêcher le lendemain.
Il revint dans la quinzaine, le mardi 7 avril,
amenant avec lui trois religieuses de Liesse qu' on
avait désiré éloigner de leur monastère où
la division s' était mise, et que l' archevêque lui
avait permis de placer comme hôtesses à port-royal.
C' était presque un gage qu' on ne voulait pas laisser
la maison sans aucun ravitaillement
 

p69


d' âmes, et que toutes les avenues n' en étaient
point à jamais fermées.
Le jour même de pâques (29 mars), la mère
Angélique, en datant expressément de ce saint jour,
avait écrit une lettre à l' archevêque, et avec ce
tact, ce tour ferme et juste qui est son cachet,
elle lui demandait deux choses : l' une, toute
simple et indiquée, que M Le Tourneux devînt
le confesseur régulier du monastère et autrement
qu' à titre provisoire ; l' autre, en termes plus
couverts, qu' on pût recommencer à recevoir des
novices comme auparavant :
" monseigneur,
" tout ce qui a rapport au bien des âmes pour
lesquelles Jésus-Christ, qui est notre pâque,
a été immolé, a rapport à cette grande fête,... etc. "
adresse et dignité, cette âme supérieure savait
concilier les deux choses ; mais ce fut inutilement.
Les suppliques restèrent vaines, et l' on s' aperçut
bientôt que rien n' était changé. Le prochain été qui
fut des
 

p70


plus calamiteux, d' affreux orages, des inondations
qui ressemblaient à un déluge, une espèce de
tremblement de terre qui fut comme le prélude des
ravages et qui ébranla tout le vallon (12 mai 1682),
parurent à ces âmes pieuses des signes visibles
que la colère d' en haut n' avait point cessé. J' ai
voulu du moins donner idée de la consolation trop
fugitive que M Le Tourneux apporta à port-royal
dans son court passage. Le moment approchait où
lui-même ne pourrait se défendre contre les envieux
que lui avaient faits ses talents et son succès. Il
avait pourtant de puissants appuis et des amis en
tous lieux. Le chancelier Le Tellier, qui faisait
le plus grand cas de son carême imprimé, était,
avec Pellisson, celui qui l' encourageait le plus
à continuer sur ce plan toute l' année
chrétienne
. M Le Tourneux s' était rendu
utile à M De Harlay par sa science ecclésiastique,
et il avait fait partie de la commission instituée
pour la réforme du bréviaire de Paris, dit
bréviaire de Harlay. Il était une des lumières
dans cette réforme liturgique générale qui
s' accomplissait alors ; M De Vert, trésorier
de Cluny, le consultait sur le bréviaire de l' ordre
et sur l' historique des cérémonies de l' église ; le
poëte Santeul, qui faisait de lui son oracle, lui
était redevable de la matière de ses plus belles
hymnes. Appelé à Versailles par des personnes
pieuses de la cour, M Le Tourneux était recherché
dans le royaume par de grands prélats. Chanoine
de la sainte-chapelle, ayant encore un autre
bénéfice qui se desservait à Saint-Michel dans le
palais,
 

p71


il avait été pourvu en dernier lieu par
l' archevêque de Rouen, Colbert, du prieuré de
Villers-Sur-Fère en Picardie. Cette pluralité
de bénéfices (car il en avait gardé au moins deux,
et peut-être les trois) alarmait un peu sa
conscience, et il y aurait mis ordre s' il avait
vécu ; mais il eût désiré ne se démettre de
ce canonicat de la sainte-chapelle qu' en faveur de
quelqu' un de digne : en attendant il se contentait
d' en employer chrétiennement les revenus. C' est
au milieu de cette condition déjà si établie
de toutes parts, et de cette vogue croissante,
que, vers la fin de l' année 1682, il se sentit
arrêté par des influences ennemies qui finirent
par dominer l' archevêque lui-même ; et, à la fois
par prudence, et pour se mortifier de son trop de
vogue et d' éclat, il jugea à propos de se dérober.
Il s' éclipsa comme il l' avait déjà fait à d' autres
moments de sa vie : -d' abord après ses études,
un certain temps en Touraine ; -puis, après ses
succès de chaire à Rouen, trois ans rue
saint-Victor à Paris ; -ici ce sera sa dernière
retraite. à partir d' octobre 1682, on ne le
retrouve
 

p72


plus à port-royal ; mais il ne le quitte que pour
en mieux pratiquer l' esprit. Il se retire dans son
prieuré de Villers pour s' y livrer sans partage
à l' étude et à la pénitence.
" nous l' y trouvâmes, écrit Du Fossé qui le visita
en ces années, vivant comme un homme qui n' aurait
point eu de corps à nourrir, et comme s' il eût voulu
le faire mourir de faim.... etc. "
il employait ses revenus et le produit de ses livres
à élever quelques jeunes gens qui partageaient sa
retraite ; nous rencontrerons bientôt un des sujets
distingués sortis de cette école. Il avançait dans
la composition de son année chrétienne , dont six
volumes avaient paru (1682-1685). Mais la
tracasserie, la haine du bien, toujours si prompt
à s' attacher à tout ce qui était de port-royal,
poursuivit M Le Tourneux dans ses écrits comme
elle avait déjà fait dans la chaire. Le nonce
du pape dit un jour au père de La Chaise que
sa sainteté demandait qu' on supprimât quelques
livres, et entre autres l' année chrétienne ,
" parce que la messe y est traduite en français. "
le père De La Chaise en parla au roi, qui en
dit un mot à M De Paris. De là défense de
l' archevêque au libraire élie
 

p73


Josset de plus vendre dorénavant des années
chrétiennes
. " sa femme s' est allée jeter
aux pieds de M De Paris, écrit Arnauld dans
une lettre à M Du Vaucel, pour lui représenter
que c' était ruiner sa famille ; mais il lui a
répondu qu' on la dédommagerait. Et cela ne sera
pas difficile ; car on ne plaint pas l' argent en
ces rencontres. Mais qui dédommagera les âmes ? "
on a, d' un abbé De La Vau de l' archevêché, une
lettre en forme d' avertissement, adressée à
M Le Tourneux, qui marque jusqu' où allait
l' arrogance du ton et du procédé à l' égard de ce
docte et pieux serviteur de Dieu :
" Monsieur Le Tourneux se peut souvenir que
monseigneur l' archevêque de Paris lui donna une
grande marque de confiance, lorsqu' il lui donna
sa mission pour aller à port-royal,... etc. "
 

p74


voici l' humble et touchante réponse de M Le
Tourneux, datée de Villers, 19 mai 1686 :
" monsieur,
" j' ai reçu hier un mémoire que vous avez eu la
bonté d' envoyer pour moi à M Josset (le
libraire).... etc. "
dans une réponse plus détaillée, jointe à la
précédente, M Le Tourneux reprenait de point en
point chacun des faits qu' on lui imputait dans
l' avertissement si cavalier qu' il avait reçu, et il
les réduisait à néant. Ces pièces seraient à
reproduire en entier ; car rien ne saurait donner
une plus juste idée et de la légèreté ou de la
perfidie des adversaires, et de la moralité des
accusés, de la gravité de leur habitude et du ton
de leurs âmes. Il ne se peut voir en aucun temps
de plus honorables persécutés que ceux-là, et de
plus faits pour imprimer le respect :
 

p75


" je me souviens sans doute, disait donc M Le
Tourneux en entrant dns le détail de l' accusation,
et j' espère de m' en souvenir toujours, que
monseigneur l' archevêque de Paris me donna une
grande marque de sa confiance,... etc. "
 

p76


après une longue explication sur ses livres et son
année chrétienne en particulier, pour
l' approbation de laquelle il avait choisi des docteurs
autorisés, il protestait de son esprit de
soumission, non sans une plainte sourde et comme
étouffée sur l' inutilité où l' on prétendait
réduire chacun de ses talents, dont le principal
était l' explication populaire de l' évangile :
" monseigneur l' archevêque peut se souvenir que je
lui ai marqué une si grande soumission pour mes
pasteurs, que j' étais prêt à aller catéchiser dans
le dernier village de son diocèse s' il m' y
envoyait.... etc. "
on lui avait proposé pour modèle M Nicole :
c' était un faux exemple. Nicole vieux, de retour
à Paris et ne demandant qu' à y mourir en paix,
avait fini sa carrière : M Le Tourneux, dans la
force de l' âge, commençait la sienne. Nicole
d' ailleurs, le moins prédicateur des hommes, ne
pouvait être raisonnablement proposé en modèle
à M Le Tourneux, né essentiellement prédicateur
et destiné à la parole publique. Mais c' est un
peu l' inconvénient de ces honnêtes ralliés, de ces
repentis et réconciliés par douceur d' humeur et par
fatigue, de ces Silvio Pellico de tous les temps,
d' être proposés pour bons sujets imitables à des
hommes qui ont une toute autre verdeur et une autre
séve. Quoi qu' il en soit, M Le Tourneux disait
en s' abaissant :
" j' estime M Nicole, et je suis prêt à suivre ses
conseils ; je préférerai ses lumières aux miennes,
sans scrupule et avec joie.... etc. "
 

p77


la vérité ne triompha point : elle devrait y être
accoutumée. M Le Tourneux était venu à Paris
pour cette affaire de l' année chrétienne , quand
il fut frappé soudainement d' apoplexie, le jeudi
28 novembre 1686 vers six heures du matin, à ce qu' on
crut ; il était seul dans sa chambre et se portait
bien la veille. On entra à sept heures et on le
trouva comme mort ; on ne put que lui donner
l' extrême-onction, ne lui jugeant pas assez de
connaissance pour le viatique ; il n' expira que
l' après-midi sur les deux heures. La consternation
fut grande parmi les amis, et la surprise ajouta à
la douleur. La mort soudaine, qui a souvent paru la
plus désirable aux yeux du philosophe, est la
plus redoutable aux yeux du chrétien. On apprit à
port-royal l' accident mortel dans la journée même
du jeudi. Le lendemain matin, l' abbesse, la mère
Du Fargis, envoya un exprès à Paris avec une
lettre à Madame De Fontpertuis pour la prier
d' obtenir que le coeur de M Le Tourneux
 

p78


fût apporté au monastère ; on n' osait pas demander
davantage. Ce billet ne trouva point madame De
Fontpertuis à Paris ; " mais Dieu, disent nos
relations fidèles, qui ne voulut pas priver cette
maison de ce qui aurait été assurément dans
l' intention du défunt s' il avait été en état de
s' en expliquer, inspira en son absence à des
personnes amies ce que notre mère avait demandé,
et sans que l' on le sût à Paris, le défunt étant
déjà enseveli et dans la bière, le vicaire de
Saint-Severin et Madame Josset prirent
résolution de faire prendre son coeur, et de nous
l' apporter ; ce qui réussit, mais non pas sans que
l' on s' en aperçût. Comme l' on commençait à en faire
du bruit et quelques personnes y trouvant à redire,
cela leur fi craindre, quoique assez sans
apparence, que l' on ne s' opposât à leur dessein ;
et ce fut ce qui leur fit conclure de se mettre
en chemin, pour nous l' apporter, entre quatre et
cinq heures du soir. " on loua un carrosse à quatre
chevaux, et l' on partit en toute hâte ; mais on se
perdit par les chemins, on fut plus de neuf heures
en route ; et ce ne fut pas sans une grande surprise
que sur les deux heures après minuit, pendant qu' elles
disaient les matines de Saint-André (30 novembre),
les religieuses entendirent un carrosse entrer dans
la cour du monastère. C' était le coeur de M Le
Tourneux qui s' en revenait reposer dans son chaste
asile. Il alla rejoindre tant d' autres coeurs fidèles
dans la chapelle des reliques. Son corps avait été
enterré en l' église de saint-Landry. -M Le
Tourneux n' avait que de quarante-six à
quarante-sept ans. -il laissa par testament à
port-royal une somme de 2000 livres (d' autres
disent 4000), produit de ses ouvrages.
 

p79


La mauvaise volonté des ennemis ne fut point
désarmée par sa mort même ; ils extorquèrent de
l' official de Paris une sentence foudroyante
du 10 avril 1688, et une ordonnance de M De
Harlay du 3 mai suivant, confirmative de
cette sentence, contre une traduction qu' il avait
faite du bréviaire romain, comme si elle eût
contenu plusieurs hérésies. " jamais, dit Du Fossé,
ordonnance ne fit plus de bruit dans Paris ; mais
il est vrai aussi qu' on ne vit peut-être jamais
un consentement plus général, pour rendre justice
à l' innocence du traducteur et à la bonté du livre :
en sorte que le prélat demeura lui-même convaincu
que la passion de ses envieux avait eu la plus
grande part dans cette affaire, et il ne put
refuser à son libraire la permission qu' il lui
demanda de vendre ce livre. "
on le voit, M Le Tourneux, bien que venu tard,
toujours contrarié et si vite emporté, est une
des vraies figures de port-royal ; il en a tous
les caractères, y compris la persécution. En des
jours plus réguliers il eût été avec M De
Tillemont, et sous une forme plus manifeste, un
des remplaçants de M De Saci qui s' était volontiers
déchargé sur lui du soin de plusieurs âmes, et qui
le consultait sur ses écrits avant la publication
comme un maître dans la doctrine ecclésiastique. Il
eût illustré toute chaire où il serait monté ; il
avait un don. Le carême qu' il avait prêché à
Paris avait tant
 

p80


frappé dans tous les rangs, que M Le Tourneux
était resté connu même du peuple sous le nom de
prédicateur de Saint-Benoît . Il était cité
partout comme ayant la réputation, par excellence,
du prône, de l' explication des évangiles. Madame
De Caylus parlant d' une supérieure de
saint-Cyr (Madame De Brinon) qui avait de
l' esprit et une grande facilité de s' exprimer, et
même de l' éloquence, disait : " tous les dimanches
après la messe, elle expliquait l' évangile comme
aurait pu faire M Le Tourneux
. " c' était un nom
courant et accepté que le sien. M Le Tourneux
n' avait eu qu' une saison, n' avait brillé qu' un
carême, mais il avait bien brillé. Ses livres
posthumes prolongeaient sa réputation. Ce n' était
pas seulement Fénelon qui, dans un résumé général
des discussions sur l' amour pur , s' appuyait de
l' autorité de M Le Tourneux, qui avait parlé à
souhait de cet amour dans son livre des principes
et règles de la vie chrétienne
; c' était
Madame De Sévigné qui lisait avec plaisir ces
mêmes règles chrétiennes (février 1689) : " je
n' avais fait que les envisager, dit-elle, sur
la table de Madame De Coulanges ; elles sont à
présent sur la mienne. " tel on était en ce
temps-là.
Cependant je n' ai pas tout dit : en étudiant cette
figure, l' une des dernières et non des moins belles
de notre cadre, en considérant cette vie si
traversée, je
 

p81


n' ai pu me défendre de réflexions qui vont même au
delà, qui portent sur l' ensemble de notre sujet,
et qui y appartiennent essentiellement.
à l' acharnement avec lequel M Le Tourneux fut
persécuté de son vivant et qui ne cessa même pas
après sa mort, on a senti qu' il se rattache à lui
toute une grave question, et cette question s' est
renouvelée, s' est continuée jusqu' à nos jours, où il
a recommencé d' être calomnié dans un certain monde.
De bonne foi, quand on essaye de lire cette série
de livres qu' il a composés, il est difficile de
comprendre que des choses aussi monotonement
édifiantes aient paru dangereuses et aient jamais
été défendues, qu' elles le soient peut-être
encore : elles se défendent d' elles-mêmes, ce
semble, par l' uniformité et, pour parler en
profane, par l' ennui. Mais dépouillons nos lumières
acquises, nos idées désormais ouvertes sur la
nature, sur le vrai système du monde et sur
l' histoire ; sachons retourner en arrière, ne pas
être plus difficile qu' une Caylus, une Coulanges
ou une Sévigné ; sachons lire jusque dans ces
teintes grises et sombres, et voir l' action et la
vie où elle a été.
Que voulait M Le Tourneux ? Que voulaient ses
amis, par l' ensemble de travaux qu' ils réclamaient
de lui avec instance et auxquels il était si propre ?
Par ses traductions de l' office de la semaine
sainte
, puis par son carême où il ne
traduisait plus seulement, mais où il ajoutait
un commentaire abrégé, une explication des épîtres
et évangiles que l' église en ce saint temps donne
toujours nouvelles pour chaque jour, puis dans
son avent et dans ce qu' il a fait des
dimanches d' après pâques, M Le Tourneux essayait,
au sein d' une société
 

p82


encore chrétienne, de faire participer les fidèles,
par l' intelligence comme par le coeur, à tous les
actes de la vie chrétienne. Il les voulait mettre à
même d' apporter le plus de raison et de réflexion
possible dans l' usage des choses incompréhensibles.
L' église, tout en se réservant le latin comme
langue sacrée dans le service public, n' interdisait
pas aux fidèles en particulier de prier en leur
langue et de goûter intelligemment la parole de
Dieu. Donner cours à des publications pareilles,
c' était faire le meilleur appel et opposer la plus
excellente réponse aux protestants, alors
très-invités à se convertir et très-sollicités
d' entrer ; c' était leur montrer ce que c' est
que la messe, tant décriée et insultée par eux,
et les forcer à la respecter. Cela n' était propre
qu' à faire honneur, comme disait Arnauld, à la
religion catholique. Et au contraire ces mêmes
protestants tirèrent grand parti de la condamnation
des livres de M Le Tourneux, en s' écriant :
" vous voyez ces idolâtres ! Ils ne veulent pas qu' on
puisse rien lire directement de l' écriture, ni rien
comprendre de ce que Jésus-Christ a apporté.
cette lumière, de dessus laquelle on avait tiré
le voile, a blessé les yeux de ces oiseaux de
ténèbres.
" le fait est que, quand on a lu
Le Tourneux, on se rend compte, si l' on est
croyant, des motifs de sa foi et de son culte,
des diverses formes et des appropriations de la
prière, de la composition et de l' ordonnance
que l' église a données à l' année chrétienne, et de
l' appui qu' y trouve une âme chrétienne à chaque
instant, -de la station qu' elle y peut faire à
chaque degré ; on s' en rend compte non point par
un effort de goût comme on le fait pour comprendre
la beauté du poëme de Dante ou d' une
 

p83


vieille cathédrale, mais par le sens moral et
pratique, en restant français et paroissien de son
temps et du dix-septième siècle, si l' on était du
dix-septième siècle. On est un chrétien instruit
et estimable, même aux yeux de ceux qui ne le sont
pas. Si M Le Tourneux avait fait jusqu' au bout
sa fonction, si lui et ses amis avaient pu
développer leur oeuvre et la faire accepter, il en
serait résulté qu' en France on aurait lu un peu
plus les épîtres, l' évangile, l' écriture sainte
qu' on lit si peu, et qu' on les aurait lus à la
française, en s' en rendant compte jusqu' à un
certain point, en comprenant ce qui va au bon sens
et au droit jugement de tous et en moralisant à
ce sujet : on aurait réalisé mieux qu' on ne l' a
fait le rationabile obsequium vestrum de
saint Paul. L' ultra-montanisme a craint ce
demi-progrès ; il a grondé. M De Harlay, en
s' associant par faiblesse à la censure, n' a pas
vu que lui-même serait bientôt atteint dans son
gallicanisme, dans sa réforme liturgique du
bréviaire de Paris, et dénoncé à son heure pour
sa fraction d' hérésie. Il faut voir dans l' ouvrage
de Dom Guéranger le curieux chapitre où tout ce
travail de régularité et aussi de diffusion de la
prière et de l' instruction chrétienne au
dix-septième siècle est présenté comme le
résultat d' une grande conspiration qui se
tramait contre la foi des fidèles
, et dont les
principaux auteurs et promoteurs n' étaient autres
que les traducteurs du nouveau-testament de Mons,
M Pavillon avec son rituel d' Aleth, M Le
Tourneux avec l' ensemble de ses pieux et prudents
écrits. Celui-ci est surtout l' objet d' attaques
singulières. On est même allé (car la calomnie de
ce côté
 

p84


est prompte, et la bêtise s' y mêle aisément) jusqu' à
incriminer sa foi en la divinité de Jésus-Christ.
Mais le grand crime était de vouloir introduire
une part de raison et de connaissance dans les livres
jusqu' alors fermés du sanctuaire, de diminuer,
même en le révérant, mais en se l' expliquant dans
une certaine mesure, le mystérieux et le merveilleux
inhérent à la célébration du culte. On est revenu
de nos jours à ce merveilleux tant qu' on a pu,
par l' imagination, par la résurrection des choses
du moyen-âge, par un enthousiasme d' artiste,
d' archéologue, de romantique encore plus que de
chrétien. Nous avons vu commencer ce mouvement,
nous le voyons finir et être même plus court qu' une
vie d' homme. Au point de vue historique, ç' a été
peut-être une excursion heureuse, une brillante
croisade du goût : au point de vue pratique et
moral, qu' en est-il resté ?
Pour conclure sur M Le Tourneux et le laisser
tout à fait gravé dans nos esprits par sa marque
distinctive : -il avait entrepris sur une
grande échelle la divulgation gallicane et
très-chrétienne de l' évangile, des épîtres, une
explication de la messe et de toute l' ordonnance
du culte, un grand régime d' homélies. Il tendait
à faire un peuple, un public chrétien à la
française, relativement éclairé. Au lieu de l' y
aider, on le condamne, on le prohibe, on l' accable
sous la stupidité
 

p85


des accusations ; on insulte à sa mémoire. Que
gagne la vraie religion à ces guerres civiles ?
Comme si l' ennemi commun, les philosophes, l' esprit
du siècle, Voltaire en personne, n' approchaient
pas. Oh ! Que le malin qui savait son jansénisme
à merveille, et qui en avait de bonnes informations
dans sa famille, devait rire en voyant les livres
de Le Tourneux à l' index, et l' auteur traité
comme un mécréant ! C' était autant de gagné pour lui.
 

p86


Iii.
Je continue l' histoire du monastère durant ce calme
apparent et perfide où on le laisse peu à peu se
détruire.
Le résumé, si l' on s' y bornait, serait court.
L' histoire de port-royal, depuis 1679 jusqu' à la
ruine dernière en 1711, est bien simple et
tristement monotone : c' est celle d' une place
assiégée, bloquée, qu' on veut anéantir (et on y
procède à coup sûr) par disette, par inanition.
On pratique un supplice d' un nouveau genre. Pour
ne pas avoir l' odieux d' une violence ouverte,
on coupe les vivres, puis les canaux, l' un après
l' autre, à petit bruit. Il y a même des répits
assez longs, des temps d' arrêt dans le travail
de sape et d' investissement, comme pour mieux
prolonger le plaisir. La garnion
 

p87


cependant dépérit de jour en jour, à vue d' oeil.
Depuis qu' on a retranché les novices et interdit
le moyen de se recruter, le chiffre, d' abord
si florissant, de 73 religieuses du choeur, diminue ;
on le voit sensiblement baisser de trois en trois
ans, à chaque élection d' abbesse. Il était tombé
de 73 à 61 lors de la réélection de la mère
Angélique, au mois d' août 1681. Il remonte, et il
se retrouve on ne sait trop comment (et sans doute
à cause de quelques malades qui s' étaient
abstenues à l' élection précédente) de 63 encore
en février 1684. Il baisse et retombe à 56, en
février 1687 ; à 51, en février 1690 ; à 43, en
février 1693 ; à 38 ou 39, en février 1696 ; à
34, en février 1699 ; à 26, en février 1702.
Il n' est plus que de 25, en février 1705. On
empêchera finalement d' élire une abbesse. Le
couvent exténué, réduit, sous une prieure, à une
quinzaine de religieuses, dont la plus jeune a
cinquante ans, va finir et mourir de sa belle mort.
Il ne faut plus qu' un peu de patience encore de
la part des adversaires, mais ils n' en auront pas !
Au dernier moment, la rage l' emporte ; l' assiégeant,
qui s' était si longtemps contenu, devient comme
forcené ; il se jette sur ce qui allait
naturellement mourir ; il extermine et arrache de
ses ongles ce nid d' hérésie ; il déterre les morts.
Ainsi il perd tout le profit de son hypocrite
longanimité : après l' odieux de la cruauté lâche
et sournoise, il a celui de la vengeance féroce.
Mais nous avons trop de circonstances honorables
et touchantes à noter, trop de physionomies
intéressantes, bien que secondaires, à reconnaître
durant cette période d' obscurcissement et dans ces
degrés de
 

p88


déclin, pour ne pas nous y arrêter, nous surtout qui
savons combien l' état de gêne et d' oppression est
conforme à l' esprit de port-royal, et qu' avec
les personnages de cette sainte école il convient
toujours d' appliquer ce mot d' un poëte,
que l' aspect le plus vrai, c' est le plus recouvert.
Le premier confesseur proposé à l' archevêque et agréé
par lui après le départ de M Le Tourneux, fut
M Eustace, curé de Fresnes dans le diocèse de
Rouen, ancien précepteur du fils de Madame De
Fontpertuis. C' était un ecclésiastique de piété
et d' étude, assez instruit, qui se prit d' affection
sincère pour port-royal, et y confessa pendant
plus de vingt-deux ans (10 août 1683-décembre 1705).
Son nom est resté honorablement attaché aux années
dernières de la persécution, bien qu' il y ait
commis quelque imprudence. M Eustace est un bon
prêtre de la catégorie spirituelle de M Grenet, mais
ce n' est pas proprement un de nos messieurs.
C' en serait un plutôt, s' il était demeuré plus
longtemps au monastère des champs, que M Bocquillot,
qui y fut un ou deux ans confesseur, et qui me
semble avoir marché sur les traces de M Le
Tourneux dans l' homélie. La défense qui était faite
à port-royal de recevoir des solitaires et
des hôtes à demeure, n' empêchait pas quelques
ecclésiastiques d' y venir à certaines fêtes, d' y
prendre part aux offices et processions, d' y
célébrer la messe, ou d' y faire diacre ou
sous-diacre . M Bocquillot commence à
paraître à ces divers titres dans les journaux
manuscrits, sur la fin de l' été de
 

p89


1684, et il eut permission de confesser en janvier
1685. Son histoire est assez curieuse et dénote
une nature toute franche. Le profil de loin
s' entrevoit : j' essayerai de le marquer.
Lazare-André Bocquillot était né à Avallon le
1 er avril 1649, originaire par son père du
diocèse de Tréguier en Basse-Bretagne. Le père
s' était établi aubergiste à Avallon, à l' enseigne
du pilier vert ; le fils se ressentit d' abord
de cette profession un peu libre, plutôt que des
conseils et de la vertu de sa mère. Il eut une
jeunesse déréglée, errante, de véritable
aventurier. Après avoir étudié les humanités
chez les jésuites de Dijon et avoir été de ce qu' on
appelait la congrégation des écoliers, il se
débaucha et hanta les vauriens . étant passé,
pour son cours de philosophie, chez les dominicains
d' Auxerre, il y fit une grave maladie durant
laquelle il prit de belles résolutions qui tinrent
peu. Il voulut bientôt après se faire soldat et
s' échappa de chez sa mère, en emportant tout ce
qu' il pouvait. N' ayant pu être reçu à Paris cadet
aux gardes, il s' état jeté alors, par un coup
de repentir, dans l' état ecclésiastique, avait
pris les ordres mineurs, et était entré au
séminaire d' Autun. Revenu à Paris, il y avait été
ressaisi par sa passion pour le métier des armes
et par sa fougue de dissipation ; il avait redonné
à plein collier dans le désordre. Des contre-temps
l' ayant encore arrêté au moment où il allait servir
en Candie, et ensuite quand il cherchait à entrer
dans les gardes du corps, il avait trouvé moyen
de faire le voyage de Constantinople à la suite
de l' ambassadeur M De Nointel. On nous le
représente, à cet âge de 22 ans qu' il avait lors
de cette caravane, " beau, bien fait, de grande
 

p90


taille et d' une physionomie qui prévenait en sa
faveur. " de retour en France, et après des études
de droit à Bourges, il s' était fait recevoir
avocat au parlement de Dijon, et, plus que jamais
mondain, il avait rempli Avallon du bruit de ses
plaidoiries et de l' éclat surtout de ses parties de
plaisir. Enfin il fut sérieusement touché ; le
coeur en lui était excellent, les excès ne
venaient que de la chaleur du sang et de la fièvre
de jeunesse. Il secoua cette légion de démons
qui n' étaient que des hôtes passagers. Il fit
une confession générale à son frère, religieux
minime, et se réforma pour ne plus se démentir. Il
se remit aux études ecclésiastiques, rentra au
séminaire et fut ordonné prêtre le 8 juin 1675.
Pour s' instruire plus à fond, il se retira quelque
temps dans une maison de l' oratoire (notre-dame
des vertus, à Aubervilliers près Paris), et il y
eut pour maître Du Guet. Il y puisa la doctrine
qu' il a toujours gardée depuis, de la grâce
efficace
et de la prédestination gratuite .
Il retourna ensuite dans sa province et eut la cure
de Chastellux, de 1677 à 1683 ; mais des infirmités,
et en particulier une surdité qui lui survint, le
forcèrent de la quitter. Il alla à Paris et se
rendit à port-royal pour consulter M Hamon, qui
le mit pendant huit mois au régime de Cornaro :
c' était une entrée dans la pénitence. Par M Hamon,
M Bocquillot s' attacha à port-royal, y fit des
instructions, catéchisa les domestiques du dehors,
et fut adjoint à M Eustace pour confesser les
religieuses en ces années de l' extrême disette des
confesseurs. Il n' avait pourtant qu' une bonne oreille,
et encore, à de certains jours, elle était dure. Son
évêque (M De Roquette) le rappela bientôt, en
1686 ou 1687, et le nomma chanoine
 

p91


de Montréal, puis d' Avallon. M Bocquillot
devint alors décidément un savant de province ;
sans compter ses homélies qu' il recueillit et
publia, il donna des dissertations sur la liturgie,
principalement un traité historique de la
liturgie sacrée ou de la messe
que loue
Du Pin, une vie du chevalier Bayard, un mémoire
sur les tombeaux de Quarré, etc., etc. Il
correspondait avec le journal des savants . Enfin,
il fut estimé de l' abbé Lebeuf, du président
Bouhier. Quand vint la bulle unigenitus , il
y fit face et tint bon dans son appel et son
réappel. Il mourut le 22 septembre 1728, dans
sa quatre-vingtième année. Homme qui, comme tant
d' autres de sa province, sent son seizième siècle,
homme d' or ainsi que l' appellent ceux qui l' ont
connu, il était supérieur à ses écrits, et sa
conversation, à ce qu' il paraît, avait gardé un
grain de vieux sel jusque dans sa stricte piété
et dans sa fidélité inviolable aux souvenirs de
port-royal. Quand il causait familièrement avec ses
amis, il appelait cela bocquilloter . Pourquoi
ne le répéterai-je pas d' après son biographe ?
Il prenait sa tasse de café et son petit verre
d' eau-de-vie après les repas ! Mais nous savons,
à n' en pouvoir douter, s' empresse d' ajouter le
même biographe, que c' était M Nicole qui lui en
avait fait prendre l' habitude,
 

p92


et le lui avait conseillé. -M Bocquillot est
pour nous un janséniste bourguignon.
Je n' ai pas besoin de dire que ce n' était pas un
confesseur que le poëte Santeul qu' on rencontre
très-souvent en visite à port-royal en ces années
(1682-1694) ; mais c' était un hôte, et des plus
fidèles, des plus assidus. Il y était venu une
première fois par hasard avec un autre religieux
de saint-Victor, pour y parler à M Le Tourneux
qui leur avait donné rendez-vous (10 août 1682).
Mais M Le Tourneux ayant été obligé de partir
la veille pour Versailles, où le duc De Chevreuse
l' avait appelé, les deux victorins ne trouvèrent
que M De Vert, religieux de Cluny. Ils ne
laissèrent pas de demeurer ; on les reçut le mieux
que l' on put dans les dehors de la maison ; ils y
couchèrent, et leurs chevaux ne furent point menés
à l' hôtellerie. M Le Tourneux, revenu de
Versailles le lendemain, trouva Santeul déjà
épris de port-royal, et si satisfait qu' il se
promettait bien de recommencer une autre fois le
voyage. " M Le Tourneux lui témoigna alors, nous
dit la relation, que l' on n' aimait point céans ces
sortes de
 

p93


visites où il n' y avait point de nécessité, mais
que, s' il voulait être le bien venu, il le serait
assurément s' il faisait aux religieuses la grâce
de leur faire voir la cuculle de saint
Bernard qu' ils avaient chez eux à leur maison de
Saint-Victor à Paris. M De Santeul lui fit
de grands remercîments de sa proposition et
s' engagea sur l' heure d' apporter cette sainte relique,
pour l' honorer le jour de la fête du saint, qui
arrivait dix jours après. " saint-Victor et
port-royal étaient en très-bon accord et comme en
une sorte de parenté spirituelle ; on permit donc
à la sainte relique de faire le voyage. La mère
Angélique envoya à Paris le carrosse de la maison
avec les quatre chevaux, pour amener la précieuse
coule (habit, chape) ; le grand-prieur la
voulut accompagner avec un autre chanoine régulier,
et avec Santeul qui, pour rien au monde, n' en
aurait cédé l' honneur à personne. La fête fut
grande pour la recevoir (19 août), et la dévotion
extrême à l' aller baiser. La même châsse contenait
également sous verre le cilice, les gants et le
peigne de saint Thomas De Cantorbéry ; on
sortit le tout (moins le peigne), et pour qu' il
n' y eût point de jalouses, le prieur tenant le
cilice et les gants, et Santeul d' autre part tenant
la cuculle, firent le tour du choeur des deux côtés.
Après l' adoration ou l' honoration par toutes
les soeurs, la bonne grâce du prieur victorin alla
jusqu' à offrir à Madame De Port-Royal de lui
donner quelques petits morceaux de la relique si
précieuse aux filles de saint
 

p94


Bernard : " elle l' en supplia très-humblement, et lui
présenta un petit coffre pour les mettre. Il voulut
qu' elle lui marquât l' endroit qu' elle souhaitait qu' il
coupât lui-même, et puis remit tout dans la châsse
qu' il referma, et la laissa ensuite sur la crédence
avec deux cierges allumés. " et c' est ainsi que
Santeul s' acquit le droit de revenir souvent à
port-royal. -on a pris note de quelques
conversations qu' il y tint, et qui nous le montrent
aussi grand enfant et aussi facétieux convive en
ce lieu-là que partout ailleurs. Santeul, quelque
part qu' il allât, ne pouvait s' empêcher d' être
tout entier lui-même, et d' y porter sa verve
burlesque, son torrent de belle humeur.
 

p95


Nous ne sommes point à port-royal pour entendre
les propos de table et les gaietés de réfectoire
de Santeul : assez de graves et tristes sujets
nous appellent et sont faits pour y occuper.
L' année 1684 fut surtout
 

p96


une année funèbre. M De Saci l' ouvrit en mourant
à Pomponne le 4 janvier. J' ai dit ailleurs, j' ai
emprunté à Fontaine le récit de ses belles et
pénétrantes funérailles. La mère Angélique mourut
trois semaines après (29 janvier), percée de la
douleur comme d' un glaive :
" le lundi 24, dit la relation toute simple, notre
mère tomba malade.... etc. "
port-royal perdit avec elle sa dernière grandeur ;
il n' en retrouvera plus désormais que tout à la
fin, grâce à l' excès des persécutions.
La mère Du Fargis prieure fut élue abbesse en la
place de la défunte. C' était la dernière personne
dont le nom pût encore porter au dehors quelque
respect et obtenir quelque ménagement du côté de la
cour. Elle désigna pour prieure la mère Agnès
de Sainte-Thècle Racine, dont le neveu
commençait à devenir si utile.
Trois religieuses moururent coup sur coup dans le
mois de février suivant. M De Luzancy, le cousin
germain de M De Saci, le frère de la mère
Angélique, tombé malade cinq jours après la mort
de sa soeur, mourait douze jours après elle
(10 février) ; on apporta son corps de Pomponne
à port-ryal. En humble et fervent disciple qui
n' avait jamais rien su ni rien voulu faire que par
eux, il se hâtait de rejoindre les deux
 

p97


guides de toute sa vie. La soeur Eustoquie De
Bregy, ce premier lieutenant si actif et si
dévoué de la mère Angélique, ne lui survivait pas
non plus et mourait le 1 er avril, à l' âge de
cinquante-et-un ans. M Grenet, le bon et charitable
supérieur du monastère, mourait également le
15 mai ; il fut remplacé en qualité de supérieur
par un prêtre chanoine régulier de saint-Victor,
M Taconnet, " le plus doux des hommes, " qui
mourut lui-même quatre mois après (2 octobre).
Les supérieurs de port-royal perdent, au reste,
de leur importance et n' ont plus qu' un rôle
insignifiant ; l' archevêque qui les envoie ne leur
demande que de ne pas faire parler d' eux ; la
communauté devient assez vieille pour qu' on n' ait
plus qu' à la laisser aller et finir toute seule.
-quand on lit le journal de port-royal en ces
années, on n' y voit notés que des offices de morts,
des convois ou des commémorations funèbres. Sans
compter les religieuses qui y meurent, maint
fidèle et maint ami du dehors demande à y être
enterré. On y porte des corps ou des coeurs ; cela
ne cesse plus. Port-royal n' est désormais que le
vallon des tombeaux, une nécropole sacrée.
Qu' est-ce par exemple que ce comte d' Hénin que,
dans les bonnes estampes de port-royal, on voit
enterré sous le pavé du choeur de l' église, à côté
des de Luynes et des Conti ? C' était un enfant
de dix mois et vingt-deux jours que sa mère
Charlotte-Victoire De Luynes, pensionnaire
sortie en 1679, et mariée trois ans après au prince
de Bournonville, fit enterrer dans la sépulture
de la première Madame De Luynes (mai
 

p98


1684). Elle n' y envoyait pas seulement les entrailles
de son enfant, elle y envoyait son petit coeur à
cause de l' affection reconnaissante qu' elle avait
pour cette maison : on enterra les entrailles, mais
" on n' enterra point le coeur, nous apprend l' exact
journal, parce que ce n' est plus, à ce que l' on dit,
la coutume : il est pendu dans le choeur au lambris
de la grille. " quand son second fils, un autre
petit comte d' Hénin mourut encore (août 1687),
cette mère pieuse apporta elle-même les entrailles
dans une boîte de plomb. Ce que Madame De
Bournonville faisait là, tous les amis le voulaient
faire. Reposer à port-royal, soi et les siens,
c' était reposer en terre plus sainte, et comme en une
terre plus voisine de la suprême vallée de
Josaphat ; c' était attendre en lieu plus sûr
l' heure redoutable de la résurrection. Aussi les
jours ne suffisaient plus aux messes des morts,
aux bouts de l' an, aux trentains et aux libera ;
l' enceinte du monastère ne suffisait plus aux
enterrements.
Je n' ai point à énumérer ici et à rappeler toutes
les morts successives des amis (M Hamon, M De
Sainte-Marthe, etc), que j' ai déjà indiquées quand
j' ai parlé en détail de chacun d' eux. Mais il est une
de ces morts qui fut accompagnée de circonstances
trop singulières et trop frappantes pour ne pas nous
arrêter : je veux parler de celle de l' illustre et
infatigable pénitent M De Pontchâteau (27 juin
1690). M De Pontchâteau n' a point composé
d' ouvrages proprement dits, mais il n' a cessé
d' écrire des relations et mémoires, des lettres, de
correspondre, de voyager, de négocier. Lorsqu' on
étudie à fond port-royal et que l' on recourt
directement
 

p99


aux sources, il est un de ceux qu' on rencontre le plus
souvent. Nous avons perpétuellement usé de son
témoignage ; nous lui devons un dernier souvenir.
Ce petit-neveu à la mode de Bretagne du cardinal
De Richelieu (sa grand' mère paternelle était une
Richelieu), frère de la duchesse D' épernon et de
la comtesse D' Harcourt, oncle du duc De Coislin
et du cardinal de ce nom, naquit en 1634. Il était le
troisième et dernier fils de Charles Du Cambout,
marquis de Coislin, baron de Pontchâteau et
De La Roche-Bernard, gouverneur de Brest et
lieutenant-général pour le roi en Basse-Bretagne.
Il fut chargé de bénéfices dès son enfance ; car
son aîné immédiat, qui était le second fils de la
maison, s' étant trouvé peu disposé à entrer dans
l' état ecclésiastique, le père, qui ne voulait pas
que les bénéfices sortissent de chez lui, demanda
et obtint des bulles pour le cadet. C' est ainsi
que le jeune messire Sébastien-Joseph Du Cambout
De Pontchâteau eut les trois abbayes de
Saint-Gildas, de La Viéville et de Geneston.
" quand il fut en âge de juger un peu des choses,
il eut une si grande horreur de la manière dont
ses bulles avaient été obtenues, qu' il ne cessa
point de désirer d' abandonner ses bénéfices. Il m' a
fait voir, écrit la soeur élisabeth De
Sainte-Agnès Le Féron, la grande bulle de son
abbaye par laquelle le pape (Urbain Viii) lui
mandait qu' il lui conférait son bénéfice, étant bien
informé de sa prudhomie, de sa grande science et de ses
bonnes moeurs. " or, il n' avait alors que
sept ans.
 

p100


Il fut envoyé fort jeune à Paris pour y faire ses
études. Il fit ses humanités au collége des jésuites,
sa philosophie dans l' université ; puis il
s' appliqua à la théologie avec beaucoup de succès.
C' était donc un homme instruit ; mais qu' il me soit
permis d' ajouter qu' on n' en vit jamais de moins
éclairé : entendez-le dans le sens que vous voudrez,
depuis le sens où l' entend Nicole jusqu' à celui
où Bayle le prendrait.
Agréable, vif, enjoué, bien fait de sa personne,
semblant destiné à être un aimable petit abbé de
cour, il fut partagé de bonne heure entre les
fougues de la dissipation et les autres fougues,
non moins emportées, de la pénitence. Une grande
terreur des jugements de Dieu paraît l' avoir
toujours dominé ; il ne cessa jamais à aucun moment
de croire, -de croire d' une foi dure et robuste,
et de croire à tout. Vers l' âge de dix-sept ans,
il eut l' occasion de connaître M De Rebours,
un de nos messieurs, qui le mit en relation avec
M Singlin. Celui-ci appliqua d' abord sa méthode
ordinaire de lenteur et de résistance, et qu' il
employait surtout quand il avait affaire à des
personnes de naissance et de qualité, qui lui
semblaient affectées par là comme d' un double
péché originel
. Dans son premier feu, le jeune
abbé songeait dès lors à se dépouiller de ses
bénéfices et à tout quitter. M Singlin s' y
opposa ; il lui conseilla de n' aller point si vite,
et de prendre du temps pour consulter Dieu et voir
si ce dessein venait de lui. Il fit bien et
prudemment. Après une première visite à
port-royal des champs, et quand il semblait
n' aspirer qu' à une plus grande retraite, le jeune
abbé écouta la voix de l' enchanteur qui lui
parlait par la bouche de ses amis : il eut l' idée
d' aller à Rome. M Singlin pensa
 

p101


avec raison qu' en cela il exposait son innocence,
et peut-être sa foi, à plus d' un danger. M De
Pontchâteau passa outre ; il voyagea en Italie,
en Allemagne, revint en France par Lyon où il
demeura auprès de son grand-oncle le cardinal
archevêque, M De Richelieu. Ce prélat le prit
en grande amitié ; il lui confiait toutes ses
affaires et faisait tout ce qu' il pouvait pour
le charger de bénéfices : s' il en avait eu un
grand nombre à sa disposition, il les lui aurait tous
donnés. Sa mort (1653) délivra M De Pontchâteau
de ces voies d' ambition où le conseil de sa famille
l' avait rengagé. Est-ce alors, n' est-ce que plus
tard en 1659 (car on se perd un peu dans ces chutes
et rechutes de M De Pontchâteau, et la
chronologie exacte n' en est pas bien établie), qu' il
alla passer quelque temps en Bretagne, voyage qui
lui fut très-funeste : " il m' a dit, écrit la soeur
Le Féron qui est du moins très-bien renseignée sur
le fait, que ce fut en ce lieu qu' il se
détraqua
beaucoup par des compagnies qu' il
fréquenta, les festins où il se trouva, et
l' amusement de la vie dans lequel il se laissa aller. "
il eut aussi alors, ou plus tard, des idées de
mariage. Toutefois il revint à résipiscence et se
remit à la merci de M Singlin. " quoi, mon père !
Ce pauvre enfant, auriez-vous bien le courage
de l' abandonner ? " disait
 

p102


un jour la mère Angélique à M Singlin en lui
parlant du petit abbé . En ces années
1653-1656, M De Pontchâteau venait souvent à
port-royal ; il en était l' un des amis les plus
officieux ; il faisait présent de reliques aux
mères (reliques de sainte Agnès, reliques de
sainte Thérèse) ; il prêtait son carrosse et ses
chevaux dans tous les besoins qu' on en pouvait
avoir. On lui avait obligation de mille choses.
En 1655, en mars, il fit une retraite de quelques
semaines aux champs. On dit qu' il s' y ennuyait
beaucoup, et M Singlin avait donné charge à
M De Saint-Gilles (son ancien voisin du bocage)
de l' entretenir et de l' occuper. Il y était lors
de la dispersion de 1656, et dut se retirer comme
les autres. Il se logea au faubourg saint-Jacques
ou saint-Marceau dans une petite maison qu' il loua,
ayant avec lui M Akakia Du Mont, l' un des
confesseurs de port-royal. C' est à ce temps-là que
se rapporte une nouvelle escapade de lui, à laquelle
on était loin de s' attendre. S' étant lié avec de
jeunes abbés à peu près de son âge et de sa qualité,
ils le tentèrent si fort qu' enfin il succomba
et résolut avec eux de refaire un voyage à Rome.
Il ne parla de ce dessein ni à M Singlin ni à
M Du Mont, et se contenta, en partant, de
laisser un billet à l' adresse de ce dernier, où
il disait : " je vous supplie qu' on ne se mette
point en peine de moi ; je suis parti pour Rome. "
-" cela étonna fort M Du Mont, qui vint à
port-royal de Paris apprendre cette nouvelle,
dont tout le monde fut affligé. "
les années suivantes furent les plus pénibles et
les plus orageuses dans les rechutes de
M De Pontchâteau ; i ô) "
il n' en parlait qu' en des termes d' horreur. Craignant
(au retour d' un quatrième voyage de Rome qu' il
fit en 1680 pour les affaires de port-royal) qu' on
ne voulût l' engager à la prêtrise, il écrivait à
M De Neercassel, en s' en déclarant incapable
et peu digne :
" je sais bien que la pénitence peut tenir lieu dans
quelques-uns d' un second baptême,... etc. "
pourtant, du sein de son égarement, il n' avait pas
perdu le principe de la piété ; il se sentait hors
de sa voie ; son regard et son voeu étaient toujours
vers le port. Il écrivait à M De Saint-Gilles :
" je soupire souvent après ma patrie ; mais je me
suis égaré in regionem longinquam . " il lui
écrivait encore " qu' il était à charge à lui-même,
qu' il aurait eu besoin de trouver un lieu de repos
pour se guérir et se consoler, mais qu' il avait
lu dans Fulbert De Chartres, que les chrétiens
ne trouvaient de repos que dans la solitude :
ubi requiescit anima afflicti christiani . "
-" sur cela, il se plaignait fort de ce que la
plupart de ces saints asiles sont fermés, et qu' on
n' y trouvait plus ni la piété ni l' assurance qui
y était autrefois. -on ne pouvait, dit la soeur
Le Féron, voir ces lettres sans être touché
de compassion et de désir d' obtenir de Dieu sa
délivrance. Enfin il revint à Paris ; je ne sais
si ce fut à la fin de
 

p104


1661 ou au commencement de 1662 : ce que je sais
d' assuré, c' est qu' il se retira chez Madame
D' épernon sa soeur, qu' il aimait avec une grande
tendresse. "
mais bientôt il se brouilla avec elle, sortit de sa
maison et, ne sachant où donner de la tête, se logea
chez l' abbé de Coislin son neveu. Ce qui l' avait
brouillé avec sa soeur, c' est qu' il voulait tout à
fait quitter l' état ecclésiastique et se marier avec
une demoiselle attachée à Madame D' épernon
elle-même, et qui était de bon lieu, mais sans bien.
" cette demoiselle avait un frère qui était encore
fort jeune, et M De Pontchâteau s' avisa, pour
faciliter plus tôt l' affaire de son mariage, de donner
à ce petit gentilhomme un de ses bénéfices ; ce
qu' il fit encore sans avis de personne que de
lui-même. Quand il eut fait ce dernier pas, il
entra dans un très-grand scrupule, et, ne sachant à
qui s' adresser pour réparer ce mal, il eu recours à
M Singlin à qui il manda sa misère, et qui lui
répondit une lettre foudroyante... on l' obligea du
moins de marquer dans sa donation que ce bénéfice
servirait à instruire l' enfant et à le former dans
l' état ecclésiastique. M De Pontchâteau a pleuré
toute sa vie cette faute, et il regrettait, quelques
années avant sa mort, de savoir que ce
résignataire ne faisait pas l' usage qu' il devait
du bénéfice qu' il lui avait donné. "
il ne savait comment sortir de l' engagement où il
s' était mis avec la demoiselle en question, lorsqu' elle
mourut presque subitement. Il considéra cette mort
comme un coup de grâce pour lui. Il n' avait pas cessé
 

p105


de correspondre avec M Singlin, alors caché : ce
sage directeur, éclairé désormais sur la fragilité
aussi bien que sur la sincérité de son pénitent, lui
donnait d' impérieux conseils de retraite absolue :
" le meilleur résentement pour vous, lui
disait-il, serait de quitter entièrement le monde,
et de vous enfermer dans un monastère. Vous avez
besoin de quelque chose qui vous lie et qui vous
soutienne, pour vous munir contre votre propre
faiblesse et contre l' inconstance de l' esprit
humain. " enfin, un jour qu' il eut une entrevue
avec lui, il lui dit ce mot décisif : " vous ne
voulez donc point quitter la vie que vous menez ? "
et comme M De Pontchâteau répondait qu' il le
voulait bien, mais qu' il ne le pouvait point encore,
M Singlin reprit : " ne dites point que vous ne le
pouvez pas, mais dites que vous ne le voulez pas. "
M De Pontchâteau emporta cette parole comme un
trait et rentra au cloître notre-dame où il
habitait alors. Il retourna tout le soir le reproche
de M Singlin, y rêva toute la nuit, ne dormit
guère, se leva à quatre heures du matin, prit
sa résolution, écrivit quelques lettres et se retira
ensuite dans un lieu inconnu à sa famille. Depuis ce
temps il n' a plus vu messieurs ses parents.
" ce fut alors, dit Fontaine qui brouille un peu les
temps, mais dont le sentiment est si vif et la couleur
si expressive, qu' il quitta ses appartements
magnifiques du petit archevêché comme on
l' appelait à Paris,... etc. "
 

p106


M De Pontchâteau était et resta toujours (quoi
qu' il ait pu faire) très-curieux des livres, des
collections ; il avait du Coislin en ce sens.
Cette troisième conversion, qui fut la définitive,
se rapporte au jeudi-saint de l' année 1663. Le
22 mars était resté pour lui, dans sa vie spirituelle,
une date mémorable. Il vécut dès lors pénitent
et caché sous des noms divers : M De Monfrein,
M Du Vivier, M Mercier, M De Maupas,
M Fleury,
tout cela c' était toujours M De
Pontchâteau. Il voyagait sans cesse, sitôt qu' il
en était besoin, pour les intérêts du monastère et
de la cause. Il fit d' abord le voyage de
Nordstrandt en 1664. Avant de partir il donna la
démission de deux de ses bénéfices (Geneston et
Saint-Gildas) et mit tout en règle autant qu' il
le pouvait, ne se réservant que son patrimoine
pour le partager avec les pauvres. Ce fut lui qui
alla, en 1667, faire imprimer chez Elzevir à
Amsterdam le nouveau-testament de Mons. N' ayant
 

p107


pu revenir demeurer aux champs à cause des gardes
qui y étaient en ce temps de captivité, il logeait
au faubourg Saint-Antoine avec M De Sainte-Marthe
et M De Saint-Gilles qui y mourut. Il en sortait
toutes les fois qu' il y avait un service à rendre
aux religieuses ou aux amis persécutés. " il venait
quelquefois se promener aux granges avec M De
Sainte-Marthe, et il regardait de là la
communauté qui faisait en ce temps-là, tous les
jours, des processions dans le jardin en disant le
psautier : ce qui lui était une grande
consolation, et un sujet de nous offrir toutes à
Dieu avec bien de la charité. " c' est la soeur Le
Féron qui parle ici de ce qu' elle a vu.
à la paix de l' église, il se mit au-dessus de tous
les propos et de toutes les considérations du monde,
et vint habiter et travailler à la maison des
champs sous le nom de M Mercier . Il y prit
la qualité de jardinier des granges, et ne se
distinguait en rien des moindres serviteurs de la
maison. Il employait ses journées au travail,
couchait tout vêtu, et très-souvent sur une simple
claie d' osier. Il veillait et priait selon que
Dieu le lui mettait au coeur. " la messe sonne, je
m' en vas. Il y a vraiment quatre heures que j' écris,
et je n' ai pas vu d' autre feu aujourd' hui que
celui de ma lampe. " il écrivait cela en plein
décembre (1678), de sa chambre sans feu. Il
s' éveillait quelquefois avec ce mot de
l' imitation à la bouche : " in omnibus requiem
quoesivi, et nusquam inveni nisi in angulo cum
libro. "

 

p108


mais les livres n' étaient pas son principal emploi ;
il se piquait d' être un homme de peine. Quand il y
avait quelque travail extraordinaire, il en prenait
toujours sa part. La fièvre quarte qu' il eut pendant
des années ne l' empêchait pas de se livrer aux
plus rudes fatigues : " elle me tourmente bien,
disait-il un jour à Fontaine, mais je lui donne
aussi bien de l' exercice. " il bêchait, cultivait
la vigne et le plant d' arbres, et portait la hotte
pleine de légumes. " nous l' avons vu souvent entrer
dans le jardin, dit une des religieuses, tenant des
paniers dans ses bras avec des galoches à ses
pieds. " - " petit mercier, petit panier, " dit-il
agréablement un jour qu' il était rencontré à
l' improviste un petit panier à la main, par
quelqu' un de sa connaissance. Il s' étonnait presque
quand Mademoiselle De Vertus ou Madame De
Longueville daignaient lui parler, et disait :
" je ne suis qu' un planteur de choux. "
il évitait d' aller au parloir de Mademoiselle De
Vertus, quand Madame De Longueville était au
monastère des champs. -il allait aux foires et
aux marchés publics comme un domestique de la maison.
Il avait tellement retourné ses idées sur la
noblesse, qu' il rougissait de ses parents quand on
les lui rappelait, comme eût rougi un parvenu,
homme de peu, qui aurait eu de la vanité.
" la comtesse d' Harcourt sa
 

p109


soeur étant morte, M Le Nain lui écrivit une
lettre de consolation sur cette perte. Il me dit
ensuite (c' est toujours la soeur Le Féron qui
parle) qu' il avait été tout mortifié de ce qu' en
lui écrivant de cette mort, on disait qu' il avait
perdu madame sa soeur . -il eût voulu que son
humiliation fût retombée sur toute sa famille, et
il ne pouvait souffrir qu' avec une extrême peine
lorsqu' il apprenait qu' elle croissait dans la
faveur du monde... il m' a dit qu' il avait une
grande dévotion à ces paroles de Job :
putredini dixi : pater meus et mater mea, et
soror mea vermibus
(j' ai dit à la ourriture :
tu es mon père et ma mère ; et aux vers de la terre :
vous êtes mes soeurs), et que c' était véritablement
la généalogie qui lui convenait le mieux. "
ce fut pour lui qu' une mortification quand son
 

p110


neveu l' abbé de Coislin fut évêque d' Orléans et
chargé de plusieurs bénéfices ; il eut toujours
une plaie dans le coeur de le voir engagé dans
des fonctions si aintes, auxquelles il craignait
qu' il ne satisfît pas entièrement par sa conduite.
Tandis que chacun parlait de ce prélat comme de l' un
des plus pieux évêques de France, M De
Pontchâteau en parlait comme d' un chrétien à demi
mondain et trop peu mortifié : " je ne suis pas trop
surpris du silence de M D' Orléans, écrivait-il
à Madame D' épernon ; que voulez-vous qu' il vous
dise ? Car, dans le fond, il craint un peu Dieu ;
mais cela est étouffé par les affaires et les
embarras. "
j' ai déjà marqué en toute rencontre et je ne
prétends point dissimuler les excès et les rudesses
de M De Pontchâteau ; on en était frappé, même
à port-royal. Il supprimait tout ce qui est capable
de plaire. Ce n' était point un jardinier riant :
" on ne savait là ce que c' était que de cueillir
des fleurs, dit Fontaine ; et d' un seul coup
d' oeil on remarquait que c' étaient les jardins de
personnes pénitentes, où il ne fallait point chercher
d' autres fleurs que les vertus de cex qui les
cultivaient. " il n' était pas homme à porter chaque
matin un bouquet sur l' autel. Si l' on avait chanté
à port-royal une musique un peu trop touchante,
il ne l' eût point pardonné :
" je ne sais, écrivait-il à sa soeur (4 décembre 1676),
où l' on a été prendre
 

p111


que l' on chantait la musique à port-royal ; il y a
pourtant quelque chose de vrai ; ... etc. "
nous le remercions, quoi qu' il en soit, de nous avoir
conservé ces vers charmants et tout à fait
lamartiniens, les plus jolis assurément qu' ait
faits le bonhomme Gomberville.
Le talent de Racine, même lorsque ce talent fut
redevenu chrétien, était peu de chose aux yeux de
M De Pontchâteau. J' ai cité quelque part un
passage d' une lettre de lui à Mademoiselle Gallier
(25 septembre 1685), dans lequel il disait :
" il faut que je devienne un peu bête et que je perde
le goût des belles choses : car les vers de M Racine
ne m' ont point plu, et j' y ai trouvé quelque chose
qui me semble assez profane. On y parle d' un Dieu
qui a renvoyé la discorde aux enfers, et ce Dieu
est le roi. Je vous assure que je ne me mets pas
trop en peine de n' aimer plus tout cela. Vanité
des vanités, et tout n' est que vanité ! " M De
Pontchâteau estimait qu' il y avait trop de
flatterie, même dans le prologue d' Esther .
 

p112


La grande habitude que, malgré tout, il avait gardée
du monde, et sa grande aisance qui lui venait de bon
lieu, un certain talent qu' il avait " pour
s' insinuer dans les esprits et pour leur persuader
une partie de ce qu' il voulait, pour former et
entretenir des liaisons, " faisaient qu' on
l' employait plus volontiers que personne aux
voyages et aux négociations. Il alla à Rome en
1677 pour les affaires de la régale et le service
de l' église ; il y retourna pour les affaires du
monastère en 1679. Il écrivait de là à Madame
D' épernon, le 21 novembre de cette année :
" priez Dieu, ma chère soeur, que je ne me gâte
point en ce pays, car l' air en est contagieux. "
s' il lui était resté de l' inquiétude d' esprit,
il eut de quoi l' user en toutes ces années. C' était
le plus austère des pénitents, mais aussi le plus
mobile et le plus errant des ermites. Je le trouve
(pour ne prendre qu' une année au hasard) à l' abbaye
de Haute-Fontaine au printemps de 1683, puis
à Paris essayant s' il n' y aurait pas moyen de se
faufiler et de se tapir à demeure dans la solitude
de port-royal, puis à Bruxelles en visite auprès
d' Arnauld pendant l' été et l' automne ; de là, après
être passé par l' abbaye d' Orval, il s' en revient
à Haute-Fontaine en décembre 1683.
Voici d' ailleurs un relevé rapide, et encore
incomplet sans doute, de tous ses mouvements dans
les années suvantes, de tous ses va-et-vient
mystérieux.
M De Pontchâteau est à Haute-Fontaine en
janvier 1684, -aux granges et à Paris au
printemps ; -à Haute-Fontaine en juin ; -à
Paris en automne.
 

p113


Nous le retrouvons à Bruxelles en janvier 1685 ;
-à Orval en février ; -à Bruxelles en juillet ;
-il est de retour, à la fin de l' année, à Orval.
Il y reste jusqu' en mai 1686 ; -il va au prieuré
de M Le Tourneux ; -à port-royal, en juin et
juillet ; -il repasse par le prieuré de M Le
Tourneux, et revient à Orval au mois d' août.
Il y reste la fin de l' année. Il reparaît à
port-royal en février 1687 ; -à Orval, en mars ;
-à Bruxelles près de M Arnauld, en avril ; -à
Orval, en juin ; -à Aix-La-Chapelle, en
septembre ; -à Orval, en octobre ; -à Paris, en
novembre et décembre. Il est à Orval en mars
1688 ; -à Bruxelles, en juin ; -à Orval, au mois
d' août ; -à port-royal, en décembre. On voit que,
bien que censé absent, il se glisse à port-royal et
y passe incognito plus souvent qu' on ne
l' imaginerait à cette date et que ne le disent nos
historiens. De retour à Orval en mars 1689, il
revient
 

p114


encore une fois et à port-royal et à Paris, en
mars 1690.
C' est dans ce dernier voyage, au sortir d' une visite
et d' un entretien chez Nicole, qu' il fut pris de
la maladie dont il mouut. Sa mort à laquelle Nicole
assista fut simple, " sans éclat, nous dit cet
excellent témoin, sans spectacle, dans une parfaite
paix, un recueillement entier et une application à
Dieu non interrompue, comme une suite d' une vie
qui, tendant toute à la mort, n' avait pas besoin
d' être marquée par des circonstances particulières. "
Nicole dit cela à dessein, et par opposition à
l' éclat et au bruit qui se fit après la mort.
Le duc de Coislin, ayant su la maladie de son
oncle, chercha à le voir et se rendit ru
saint-Antoine, dans la maison d' un marguillier
de Saint-Gervais chez qui il logeait ; mais il ne
fut point reçu. Deux dames de sa famille, et peut-être
le duc lui-même, vinrent le soir, la veille de sa
mort, et virent l' agonisant par les fentes d' un
rideau, sans être vus. Il expira le 27 juin
(1690), à l' âge de cinquante-six ans et demi.
Le bruit se répandit bientôt dans le quartier qu' il
venait d' y mourir un saint, et les scènes
commencèrent.
 

p115


Il s' amassa tant de gens devant la maison que la
rue était obstruée :
" on fut obligé, dit le nécrologe, de mettre des gens
aux portes que l' on voulait forcer, et ne laisser
entrer que six personnes à la fois, qui lui
baisaient les pieds et lui faisaient toucher leurs
maux... etc. "
on observa à peu près ses intentions pour la
pauvreté du convoi : M De Coislin se fit
honneur de marcher à la tête, avec son cordon bleu.
" près la messe (à Saint-Gervais), continue le
nécrologe, le peuple étant entré dans le choeur, et
s' apercevant que le cercueil n' était pas bien
soudé, enleva de force la lame de plomb qui le
couvrait,... etc. "
j' n ai honte pour nos amis, mais un degré
d' exaltation de plus, et lesconvulsions dès lors
commençaient !
Cette populace qui voulait desceller le cercueil de
M De Pontchâteau était celle qui, quelques
années auparavant, aurait voulu, dans une tout
autre intention, saccager le cercueil de Molière.
ô vertu ! ô folie ! -ô grossièreté ! ô croyance !
 

p117


-ô foi ! ô intolérance ! -ô vérité ! ô indifférence !
-serait-ce donc là les litanies du sage ?
Le corps de M De Pontchâteau, conduit par le
vicaire de saint-Gervais, arriva au monastère des
champs le mercredi soir 28 juin, vers minuit. Le
coeur, qui avait été retiré à l' avance et par
précaution (au cas que l' on ne pût avoir le corps),
resta quelques mois en dépôt et ne fut enterré que
le 14 octobre, en même temps que le corps de
M De Sainte-Marthe, et aux pieds de ce saint
prêtre, dans un petit sépulcre à part que les
religieuses eurent le loisir de disposer. Corps
et coeur, ces saintes filles méritaient de tout
posséder de lui ; M De Pontchâteau leur était
dû tout entier.
Nous reprenons l' histoire un pe languissante du
monastère. -si les morts, comme on le voit, étaient
si pressés d' entrer à port-royal, les vivants,
on peut le croire, n' étaient pas moins jaloux d' y
avoir accès et d' y pénétrer. Ce n' étaient pas
seulement d' anciennes élèves mariées comme Madame
De Bournonville, qui y revenaient faire de courtes
apparitions, c' étaient des personnes dévotes,
quantité de dames de distinction qui aspiraient
à y venir aux jours de fête et de pénitence, et
qui en obtenaient des permissions de l' archevêque.
M De Sainte-Marthe, tout absent qu' il était,
dans une lettre adressée à la mère Du Fargis après
la mort de M Le Tourneux (1686), avait signalé
le danger, l' infraction trop répétée à la règle
de clôture et de silence ; il avait rappelé que
cette première règle des monastères était toute
conforme à l' esprit des saints, qui ont mis leur
dévotion à fuir les hommes :
fuge
 

p118


homines :
" et tout ce que je sais, disait-il,
me porte à croire que, la corruption du monde étant
aussi grande qu' elle était autrefois, il n' en est
pas moins vrai qu' il le faut fuir, et le fuir même
dans les personnes que l' on appelle dévotes ,
puisque les religieuses d' une même maison se doivent
fuir les unes les autres, si elles veulent trouver
Jésus-Christ, qui ne prmet de leur parler et de
leur faire des grâces que dans la solitude. " on dut
en effet mettre ordre à ce relâchement, et la mère
Racine, aidée de M Eustace, prit là-dessus un
parti qui fit crier bien des amis, mais que les
abus avaient rendu nécessaire : " plusieurs, écrivait
m eustace, blâmeront la résolution de fermer
les portes, on s' y attend bien ; mais un plus
grand nombre encore aurait blâmé la liberté avec
laquelle on les ouvrait, si on l' avait permis plus
longtemps, comme on le sait par tout ce qu' on en a
dit dans le monde. " on s' arma, pour autoriser ce
retour à la sévère discipline, de l' ancien exemple
de la mère Angélique lorsqu' elle ferma la porte
à son père même, dans la fameuse journée du guichet.
Les vrais amis, ceux " avec lesquels on n' était
lié que par le noeud de la vérité et de
l' éternité, " approuvèrent et admirèrent ces pauvres
recluses dépérissantes, qui se refusaient la
consolation trop humaine de arler de leurs
ennuis et de leurs peines à d' autres qu' à Dieu.
Toutefois les ecclésiastiques amis n' étaient pas
compris dans l' exclusion, et on voit que chaque
année, dans les premiers mois d' été, en mai ou en
juin, vers le temps des rogations et de l' octave
du saint-sacrement, plusieurs venaient pour prendre
part à l' édification que ces pieuses cérémonies
portaient avec elles,
 

p119


surtout au sein de ce vallon béni, au coeur de cette
saison florissante. M De Beaupuis revenait exprès
de Beauvais, M Bocquillot revenait d' Avallon ;
Santeul, plus fidèle qu' aucun, ne manquait jamais.
Quelquefois il n' y avait pas moins de quatorze ou
quinze ecclésiastiques tant de la maison que du
dehors, pour honorer de leur présence et de leur
ministère ces fêtes rurales et touchantes dont
la poésie secrète, de loin visible à nos yeux,
n' était pour eux tous que de la religion
pratique et précise. Dans la stérilité d' événements
qui est le propre de ces années, ces processions
annuelles occupent une grande place du journal : nous
savons qui portait le dais, nous savons qui portait
les flambeaux, qui marchait en tête et qui
encensait ; il ne tient qu' à nous de suivre pas à pas
le saint cortége, et nous avons la vénération trop
docile et, sinon la foi, du moins la sensibilité
trop chrétienne pour y résister. Nous suivons donc
la procession chantante par toutes les allées,
en nous dirigeant tout droit à travers le jardin
vers la solitude , dont nous connaissons la
porte rouge : là nous tournons à droite vers les
fraisiers , nous passons le pont proche du
glacis pour continuer de cheminer tout le long
de l' allée de l' ormois jusqu' à la porte à
barreaux
, par laquelle, rentrés dans le
jardin, nous faisons, malgré son vilain nom, toute
l' allée des crapauds ; puis nous tournons pour
gagner la porte rouge de saint-Antoine , d' où
l' on passe dans le petit jardin de saint-Paulin ,
et de là dans le cloître. Mais je fais comme la
procession, j' ai oublié des allées auxquelles on
tient et qu' on se propose de sanctifier un autre
jour, celle de l' espalier dans la solitude ,
celle des groseilliers ; on s' arrangera pour
que la bénédiction
 

p120


ne manque à aucune et pour les faire toutes à
diverses reprises, tant celles de la solitude
que celles aussi du jardin.
On possède, sur ce qu' était port-royal au coeur et
aux yeux des amis, en ces années mélancoliques, un
sincère et précieux témoignage ; c' est la relation
détaillée d' une visite qu' y firent, dans l' été de
1693, quelques personnes qui nous sont bien connues
d' ailleurs, Rollin, M Hersan ; celui de leurs
compagnons de voyage qui eut l' heureuse idée
de raconter ce qu' il avait vu et surtout ressenti,
est un ancien élève de M Le Tourneux dans son
prieuré de Villers, M Louail, qui n' est nullement
étranger, comme on le va voir, au talent d' écrire.
Il demeurait pour lors à Meudon chez Madame De
Louvois, et était attaché au jeune abbé son fils.
Je le laisserai parler sans l' interrompre. On m' a
quelquefois demandé de décrire le vallon de
port-royal, tel que je l' ai vu ou tel que je le
conçois ; j' aime mieux que ce soit M Louail qui
nous le montre dans une image encore plus morale que
pittoresque, mais où la perspective pourtant et la
couleur des lieux n' est point absente :
" le mercredi (27 mai), dit-il, dans l' octave de la
fête-Dieu, M Hersan alla à port-royal des champs
avec M De Farg et M Rollin, pour y assister
le lendemain à la procession du
saint-sacrement,... etc. "
 

p124


certes, il ne se peut d' impression plus vive et plus
tendre, rendue avec plus de simplicité et
d' onction ; il ne se peut de tableau s' inspirant
mieux de son objet et le respirant davantage,
réfléchissant avec une plus sensible vérité ces
toutes dernières saisons durant lesquelles
port-royal subsiste encore, mais où déjà la
tradition l' environne et l' agrandit, où tout son
passé le couronne, à la veille du moment tout à fait
prochain où la défaillance va se faire sentir,
où l' excès d' affaiblissement se trahira, où les
cérémonies elles-mêmes en souffriront, où, le pavé
des tombes se peuplant de plus en plus, bien des
stalles resteront vides. Ce M Louail a trouvé
là, par le coeur, des pages que n' eût point
désavouées Racine pénitent.
La chasse royale, qui poussait de temps en temps
jusqu' aux bois d' alentour et qui descendait jusqu' à
la chaussée du monastère, amena en ces années
quelques incidents, les seuls qui rompaient la
monotonie du désert, -un cerf aux abois qui se
jetait et se noyait dans l' étang, -un paysan qui
se noyait pour le repêcher. Mais bientôt, à
l' occasion de ces chasses, une crainte sérieuse
s' éleva : on fut averti que le roi avait l' idée
d' enfermer dans son parc tous les bois de
Chevreuse, toutes les terres de la maison, et
l' abbaye même. Il vint sur ls lieux un arpenteur
pour mesurer les terres et en faire un plan qu' on
joindrait à la carte du pays, et qui devait être
mis sous les yeux du roi. Les religieuses firent
à ce sujet mainte prière et mainte procession
en chantant les psaumes, non sans invoquer
 

p125


leur père saint Bernard (juillet 1687). Le projet,
bien qu' ajourné et n' ayant pas eu de suite, resta
assez longtemps comme un danger et une menace ;
on ne fut même délivré de toute crainte à cet
égard qu' à la mort de l' archevêque, qui pouvait
tirer parti, dans ses propres vues, de la convoitise
du roi. Cette mort arriva en août 1695. Rien à cette
date n' avait changé à port-royal : tout y avait
gardé l' apparence d' une tranquillité stagnante,
si ce n' est que les pertes s' y étaient succédé
sans compensation. La soeur Briquet (1689), la
mère Du Fargis (1691), Mademoiselle De Vertus
(1692), avaient disparu. C' était le cas de plus
en plus de redire avec l' oracle du lieu : " la maison
de Dieu semble se détruire, mais elle se bâtit
ailleurs. Les pierres se tallent ici, mais c' est
pour être placées dan l' édifice céleste. " du
dehors aussi on avait apporté bien des coeurs
fidèles, notamment celui d' Arnauld (1694).
L' abbesse qui avait succédé à la mère Du Fargis dès
1690, et qui avait été continuée depuis, était la
mère Racine. On lit dans une lettre d' Arnauld
à M Du Vaucel (24 février 1690) : " les six ans
de l' abbesse de port-royal des champs étant passés,
on a élu la prieure, qui est une très-bonne fille, qui
a bien répandu des larmes, étant si humble qu' elle
ne croyait point du tout qu' on pensât à elle pour
cette charge. " la bonne abbesse Racine pleurait
aisément en Dieu comme son neveu le poëte. Cet
illustre poëte était désormais l' agent le plus
dévoué de la maison pour les affaires du dehors,
et il ne se ménageait en aucune occasion auprès de
l' archevêque. Comme il s' agissait de nommer un
supérieur
 

p126


à la place de M De La Grange démissionnaire,
et que cette nomination traînait en longueur,
l' archevêque dit à Racine qui le pressait un jour
dans les appartements de Versailles : " que n' en
parlez-vous au roi ? " Racine s' en défendit bien,
et répondit que le roi lui demanderait : " depuis
quand donc, Racine, êtes-vous devenu directeur de
religieuses ? " au moment de cette conversation de
Racine et de l' archevêque, il y avait bien du monde
dans la chambre et, entre autres, l' évêque de
Soissons (M De Sillery), lequel, voyant la
chaleur qu' y mettait Racine, lui en demanda, un
instant après, le sujet, et l' ayant su : " ayez
patience, lui dit-il, et ne vous pressez point.
Voyez-vous pas bien la mort peinte sur son visage ? "
(mars 1695).
On a prêté à M De Harlay, à cette veille de sa
mort, de méchants desseins contre port-royal, et
sur lesquels nous ne pouvons que recueillir les
témoignages de nos auteurs. Sa soeur Madame De
Harlay, abbesse de la virginité au diocèse du Mans,
avait été nommée en 1685 abbesse de port-royal de
Paris, à la mort de la mère Dorothée. Cette soeur
de l' archevêque, fille pieuse et infirme, qui était
peu propre à entrer dans des vues ambitieuses, mourut
tout au commencement de 1695 et fut remplacée
par une nièce du même nom, plus remuante et qui
pouvait aider ou pousser aux déterminations de son
oncle. Celui-ci en était revenu,
 

p127


dit-on, à l' ancien projet de réunir l' abbaye des
champs à celle de Paris et de disperser celles des
religieuses des champs qui résisteraient, en les
plaçant dans diverses maisons moyennant de petites
pensions viagères. Quoi qu' il en soit, la mort le
prévint, et une mort qui parut aux intéressés
providentielle , comme on dirait aujourd' hui.
Le 8 août, vers midi, quelques personnes qui
arrivaient de Paris aux champs, pour assister
au bout de l' an de M Arnauld qui se devait
faire le lendemain, donnèrent la nouvelle que
l' archevêque était mort le samedi soir (6 du mois),
en sa maison de Conflans, privé de sacrements,
sans prêtre, sans nulle autre assistance que de
ses gens, de Madame De Lesdiguières et de
madame sa nièce que l' on avait été querir lorsqu' on
l' avait trouvé se mourant, et déjà sans connaissance
et sans parole. Le premier sentiment de la
communauté à cette nouvelle fut l' étonnement
 

p128


et un grand effroi. Des avis arrivèrent ensuite de
toutes parts concernant ses mauvais desseins.
M De Bontemps l' avait dit à Versailles, à l' un
des curés de Paris, qui le répéta, et le bruit
s' en répandit à l' instant dans tout le monde
janséniste. Il était grand temps que le prélat
mourût, le dessein se devant exécuter, ajoutait-on,
dans la semaine suivante.
 

p129


Le successeur donné par le roi à M De Harlay
était bien différent. L' ancien évêque de Châlons,
M De Noailles, avait une piété sincère et douce,
des moeurs pures, des vertus ; mais avec les
manières d' un homme de sa naissance, il n' avait rien
de l' adresse ni de la politique de son prédécesseur.
Il voulait être juste, impartial, il mécontenta
bientôt tout le monde et, à la fin, le roi lui-même.
Un janséniste considérable du dix-huitième siècle,
l' abbé d' étemare, dont on a recueilli plus d' un
propos, estimait " que le cardinal de Noailles était
un homme d' esprit, quoi qu' on en ait dit, et habile
théologien, le plus habile de tous les évêques
après M Bossuet, si peut-être on en excepte encore
M De Mirepoix (M De La Broue) ; que ce n' était
point, comme bien du monde le croyait, un homme
faible, mais que
 

p130


c' était plutôt un homme opiniâtre, que c' était un
homme ferme dans un parti faible
. " le malheur
pour M De Noailles, c' est qu' avec des qualités
de détail il avait l' esprit court (c' est le jugement
de Fénelon), l' esprit court et confus .
Placide, sûr de lui, fort de ses intentions, peu
prévoyant, il ne sut point dès l' abord embrasser
les difficultés de la situation générale, établir
nettement sa propre situation à lui, et adopter
une ligne de conduite qui tînt en respect les
partis contraires. Il passa sa vie à donner aux
jansénistes des espérances vaines qui les perdirent,
et aux jésuites des satisfactions forcées qui ne
les satisfaisaient pas. Loué ou accusé d' être
janséniste sans l' être, tout occupé de prouver
qu' il ne méritait ni cette accusation ni ces
louanges, il finit par être plus sévère et plus dur
qu' aucun de ses prédécesseurs contre des gens qu' il
estimait. Sa nomination eut pour le parti
l' inconvénient de le relever jusqu' à l' imprudence,
et d' inspirer aux ardents des témérités qu' il fut
le premier à réprimer. Quant aux religieuses de
port-royal, elles se réjouirent humblement de sentir
la houlette pastorale aux mains d' un prélat
vertueux. Racine fut chargé, dès les premiers
jours, d' aller complimenter en leur nom le nouvel
archevêque ; il a rendu compte de sa visite dans une
lettre adressée à l' abbesse, et qui exprime bien
la disposition du prélat à son avénement :
 

p131


" à Paris, le 30 août 1695.
" j' ai eu l' honneur, ma très-chère tante, de voir
de votre part monseigneur l' archevêque de Paris et
de l' assurer de vos très-humbles respects et de ceux
de votre maison ; ... etc. "
 

p132


ce dernier conseil était le plus pressant ; les
zélés n' en tinrent compte. En publiant dès l' année
suivante l' exposition de la foi , ouvrage
posthume de M De Barcos, et en rompant ainsi
le silence qui avait été extérieurement observé
depuis 1669, ils obligèrent l' archevêque à faire
une ordonnance (20 août 1696) qui frappait le livre,
tout en établissant une doctrine augustinienne
très-analogue : ordonnance bizarre, qui sembla
contradictoire, de laquelle on a dit qu' il y
soufflait le froid et le chaud
, et qui inaugura
fâcheusement l' ambiguïté perpétuelle de son rôle.
Les religieuses ne se bornèrent pas à la démarche
de Racine, elles envoyèrent au prélat M Eustace ;
elles lui écrivirent de belles lettres, auxquelles
il répondit avec bonté. Elles auraient bien voulu
avoir, dès ces premiers temps, l' honneur de sa
visite ; il la leur fit espérer ; mais, les affaires
survenant, il oublia sa promesse ou du moins il
ne songea que bien plus tard à la tenir, et, en
attendant, il resta à leur égard dans les termes
d' une affection polie en laquelle elles eurent
toute confiance et qui ne' altéra que quelques
années après. Il sollicita du roi, vers 1697 ou
1698, la liberté de rétablir le noviciat à
port-royal : c' est Fénelon qui nous l' apprend
et qui l' en blâme.
Nous avons conduit le monastère aussi loin que nous
l' avons pu dans sa période d' oppresson paisible,
et nous sommes arrivés à ce point d' exténuation
graduelle, que, prévoyant une élection qui se devait
faire dans trois ans, Racine ajoutait : " ... si
pourtant on
 

p133


peut supposer que cette pauvre communauté, qui
n' est plus à proprement parler qu' une
infirmerie
, dure encore trois années. " c' est
le moment, on le voit, où Racine reparaît
sans cesse et nous invite à le considérer du côté
de port-royal, dont il est le serviteur laïque
le plus fervent, le Joseph D' Arimathie. Mais,
avant d' étudier en lui l' inspiration renaissante
qui fut sa récompense, et ce rajeunissement
chrétien de son génie, nous avons à revenir en
arrière pour accompagner au dehors notre plus
illustre fugitif, Arnauld, et pour raconter ses
derniers combats, de loin retentissants.
 

p134


Iv.
Arnauld, avant de quitter la France, avait été
compromis comme Nicole dans la rédaction de la
lettre des évêques de Saint-Pons et d' Arras au
pape ; M De Pomponne, encore secrétaire d' état
à cette époque, lui avait écrit de la part du roi
que sa majesté, qui avait été jusque-là satisfaite
de sa conduite et de celle de M Nicole, cessait
de l' être. Mais il y avait autre hose en jeu que
cette lettre des deux évêques au pape : c' était,
je l' ai dit, l' affaire de la régale où Louis
Xiv était vivement piqué. Le roi soupçonnait
M Arnauld de complicité
 

p135


et d' avoir la main dans les écrits qui entretenaient
cette résistance. M De Pomponne, qui savait la
cause du grief, aurait voulu que M Arnauld
déclarât publiquement qu' il n' avait aucune part aux
actes sur la régale et qu' il ne s' était point
mêlé de cette affaire, ce qui était vrai à cette
date. Il fit entrer dans ses vues sa soeur,
la mère Angélique De Saint-Jean, assez du
moins pour qu' elle écrivît, un peu à contre-coeur,
à son oncle sur ce désir de M De Pomponne.
Arnauld rougit à la seule pensée de ce qu' on lui
proposait ; sa réponse est belle :
" que j' aille de moi-même, s' écriait-il, faire une
lâche déclaration que je n' ai point pris de part
à ce qu' ont fait deux saints évêques dans la
meilleure cause qui fut jamais,... etc. "
voilà Arnauld, tel qu' il se retrouvera coup sur
coup et sans fléchir, jusqu' à la fin ; admirable
front dont, à
 

p136


chaque ride de plus, la rougeur et la candeur
éclataient plus pures et plus vives !
Après son expédition du 17 mai à port-royal des
champs, l' archevêque fit dire à M Arnauld qu' il
voulût bien quitter pendant quelque temps son
faubourg saint-Jacques ; que les assemblées
qui s' y tenaient déplaisaient au roi ; qu' on
l' accusait d' être le bureau d' adresse de tous les
ecclésiastiques mécontents. M De Pomponne lui
avait déjà dit la même chose dans une visite du
5 mai. Arnauld se retira d' abord à
Fontenay-Aux-Roses chez un ami. Pendant qu' il
était à y réfléchir sur les différents moyens de
se dérober à la vue des hommes, M De Montausier
le fit avertir de mauvais desseins qui se
poursuivaient contre lui, de calomnies incessantes
qui assiégeaient le roi à son sujet, et Arnauld
n' hésita plus. Il eut un moment la pensée d' aller
à Rome, qui, sous Innocent Xi, lui eût été
une retraite honorable et sûre ; le cardinalat
peut-être, s' il avait eu de l' ambition, était au
bout. Mais de tels attraits, quand il les aurait
entrevus, lui eussent plutôt donné de la
répugnance, et le conflit animé entre la France
et Rome le détourna. Il se décida pour la Flandre
espagnole et partit de Paris le 17 juin, à six
heures du soir, dans un carrosse à six chevaux,
déguisé et accompagné de deux de ses amis. Il
n' avait fait part de son dessein à personne autre
qu' à la mère Angélique De Saint-Jean. Il était
dans sa 68 e année.
Après divers incidents de route qui ont peu
d' intérêt, il arriva à Mons le 20, à six heures
du soir. Il y fut accueilli et logé par M Robert,
président du conseil souverain de Hainaut, et,
sauf quelque voyage à Bruxelles, il y demeura
pendant six mois. Je n' ai pas
 

p137


à revenir sur son différend avec Nicole qui, de son
côté, s' était rendu à Bruxelles, mais qui n' aspirait
qu' à rentrer en France : Arnauld, au contraire,
n' aspirait qu' à la liberté dans la fuite et dans
l' exil, mais une liberté toujours digne et non
séditieuse. Son premier soin fut d' écrire à
l' archevêque de Paris et au chancelier Le Tellier
pour leur faire part de ses raisons de retraite.
Il disait à ce dernier :
" ne pouvant travailler à ma justification en la
manière que je le souhaiterais, je me trouve obligé
d' ôter, au moins en tout ce qui dépendra de moi,
ce qui peut servir de matière à la calomnie : ... etc. "
toutefois, en paraissant promettre au chancelier
ainsi qu' à l' archevêque de vivre sans bruit et
sans attirer du monde dans sa maison , il
s' engageait trop ; il ne tiendra que la moitié. Il
ne sera pas libre de ne pas écrire et de ne pas
faire du bruit de loin comme de près.
Quant à son neveu M De Pomponne, Arnauld lui
écrivit simplement pour s' excuser de ne l' avoir en rien
prévenu : " ce n' a été que pour ne vous point
embarrasser dans nos misérables affaires, secundum
hominem dico
(humainement parlant.) "
 

p138


la disposition morale d' Arnauld à cette heure (et
cette heure dura près de quinze années), son
élévation, sa sérénité d' âme, son émotion pourtant
si généreuse, et ce coeur qui bat sous l' armure,
nous sont bien représentés dans les diverses lettres
qu' il écrivait de tous les côtés à la fois. On a
encore présentes plus d' une de ses paroles
mémorables à Nicole : " c' est une grande entreprise,
dites-vous, pour un homme de mon âge, de me
réduire à une vie cachée pour le reste de mes
jours. Au contraire : fortem facit vicina
libertas senem
(l' approche de sa liberté
fortifie le vieillard). " il lui disait encore :
" j' ai remarqué depuis peu deux versets dans le
ive chapitre de l' ecclésiastique , qui nous
donnent, ce me semble, deux grandes règles,
l' une générale, et l' autre qui en est une
exception... etc. "
ils se virent à Bruxelles ; Arnauld parlait de
pousser jusqu' en Hollande, Nicole ne se sentait
plus assez de nerf ni d' haleine ; ils se séparèrent
en s' embrassant, en s' aimant encore. Nicole nous
a touchés ; mais il faut remarquer du moins que la
conduite d' Arnauld est plus grande, et que si celle
de Nicole ne mérite pas
 

p139


d' être appelée pusillanime, le choix de l' autre
est directement le contraire de la pusillanimité.
Diverses alertes, contre lesquelles il s' obstina
tant qu' il put, forcèrent enfin Arnauld à quitter
Mons et l' hospitalité de M Robert, et à séjourner
successivement à Ournai, à Courtrai, à Gand, et
entre l' une ou l' autre de ces villes dans je ne
sais quel village fort aquatique où l' humidité ne
lui fit point de mal, " ce qui est, disait-il, une
espèce de petit miracle. " il alla ensuite à
Bruxelles où il avait dessein de se fixer, et
où il s' établira en effet après quelque voyages
et un assez long séjour en Hollande. Il menait le
travail à travers tout, et il suivait un régime
uniforme de prière et d' étude, vivant en chaque
maison comme dans un peit monastère.
Sa première publication fut contre le docteur Malet,
chanoine et archidiacre de Rouen. Mallet avait
écrit en 1676 contre le nouveau testament de Mons
et contre les traductions des écritures en langue
vulgaire : il n' avait pas épargné la foi et les
moeurs des derniers traducteurs. Arnauld, qui avait
dès lors pensé à répondre et qui s' était mis à
l' oeuvre incontinent, avait été empêché de rien
publier par les menaces de la cour qui lui
revinrent. Un tome de sa réponse était terminé ;
il écrivit le second dans sa retraite à Mons,
et publia les deux tomes à peu d' intervalle l' un
de l' autre, en 1680. La publication de ce livre
souleva bien
 

p140


des contradictions de la part de quelques-uns des
amis. Ces amis entrevoyaient la difficulté et le
danger qu' il y aurait à le débiter et à le faire
circuler en France, et en cela ils ne se trompaient
pas. Arnauld, se méprenant un peu de date, estimait
que le cas présent, la cause présente (la défense
de l' écriture sainte) était si favorable qu' il
serait inouï que pour un tel ouvrage, auquel
il ne manquerait que la formalité du privilége,
on pût inquiéter les gens, même les libraires ;
mais coûte que coûte, et en mettant tout au pis,
il était d' avis encore de passer outre : " et après
tout j' en reviens là : chacun n' a plus qu' à se
reposer, si tout le monde est de cette humeur qu' on
ne veuille plus rien risquer du tout ; et je ne
vois pas, cela étant, pourquoi on criaille tant
contre M Nicole. C' est-à-dire que chacun veut
bien craindre pour ce qu' il lui plaît, et en même
temps se croit en droit de déclamer contre la
crainte des autres. est-ce que quatre ans d' une
fausse paix nous ont mis au même état que les
hollandais, qui, ayant été autrefois si braves,
se trouvèrent si lâches au commencement de cette
dernière guerre ?
" -quelques amis auraient
bien voulu que le livre parût, mais sans qu' Arnauld
en fût directement responsable. On aurait fait dire
au libraire que le manuscrit lui était tombé par
hasard entre les mains : " ce qui me paraît une si
basse et si méchante finesse, ripostait Arnauld,
que j' aimerais mieux laisser tout là que de m' en
servir. M Mallet vient de se déclarer pour auteur
de l' examen, dans la préface d' un livre imprimé
sous son nom, et je ne publierais qu' en tremblant
et n' osant avouer que c' est moi qui ai fait la
réfutation d' un livre si monstrueux en toutes
manières ! Je ne suis point capable de cette
lâcheté ! "
 

p141


Arnauld chef de parti était peu propre à tous
ces manéges et ces mensonges utiles, à la Voltaire.
On savait toujours sur quoi tabler avec lui.
-parmi les amis il y en avait d' autres encore
(M De Tréville peut-être) qui jugeaient déjà
Arnauld un peu suranné en quelques parties
de son style : ils se contentaient de dire qu' il
était outré , qu' il avait de gros mots et
trop durs, qu' il n' accordait pas assez à la
délicatesse du siècle . Arnauld cédait sur
quelques points, laissait effacer et adoucir quelques
endroits, mais il tenait en somme à maintenir et à
pratiquer l' ancienne et forte manière de
controverse, " c' est-à-dire à appeler calomnie,
mensonge, imposture, extravagance, impertinence,

ce qui est certainement tel. " on ne l' entamait
pas là-dessus, et sur ce chapitre de l' injure solide
et véridique il ne marchandait pas.
Malgré tout, le livre parut et réussit dans son
genre. Il abîma le pauvre M Malet, selon
l' expression de Bayle, et le mot était vrai au
pied de la lettre ; car dans l' intervalle de
publication du premier et du second volume, Mallet
mourut comme foudroyé (20 août 1680). Un des
approbateurs de son livre et l' imprimeur moururent
aussi vers le même temps, tous trois dans l' année.
Ce sont les jansénistes qui ont relevé ces
coïncidences à titre de trophée pour Arnauld.
L' excellent
 

p142


homme, du fond de son exil, ne pensait à tuer
personne, mais seulement à venger la vérité et la
parole de Dieu. Nous sommes peu capables de lire
aujourd' hui ces gros volumes d' accablantes
discussions. La conclusion seule s' en doit
remarquer, comme ayant bien de l' éloquence et du
sentiment. On rapporte que le chancelier Le
Tellier ne pouvait se lasser de relire ces pages
et de les faire lire à ses amis : son enthousiasme
pourtant n' allait pas jusqu' à en rien citer au roi.
Racine, dit-on, les relisait aussi avec une
vivacité d' admiration dans laquelle je voudrais
nous voir entrer encore, tant la beauté morale
y est pour beaucoup. Après la conclusion
particulière relative au nouveau testament de
Mons, Arnauld donc ajoutait :
" mais l' autre conclusion est bien plus
importante : ... etc. "
 

p144


bien des hommes ont parlé de leurs infortunes, de
leurs disgrâces imméritées, de leur pauvreté fière,
et en ont même tiré parti pour se draper avec faste.
Ce qui rend les paroles qu' on vient de lire vraiment
mémorables, c' est qu' il n' y a pas une syllabe qui ne
soit sincère, qu' Arnauld n' en dit pas plus qu' il ne
sent et qu' il ne soit prêt à faire à l' instant
même : le caractère de celui qui écrit confirme et
achève l' éloquence. J' ai dû citer tout ce morceau
autrefois célèbre : il est classique dans l' histoire
d' Arnauld exilé.
En se louant avec une si vive reconnaissance des
frères et des soeurs que Dieu lui envoyait, et dont
les consolations lui adoucissaient l' exil, Arnauld
avait en vue tout un petit monde nouveau sur lequel
nous avons jour, ses amis de Mons, de Flandre,
et d' autres encore. Après un premier voyage en
Hollande (juin 1680) pour reconnaître le pays, il
y retourna bientôt faire un plus long séjour qui ne
dura pas moins de deux ans (octobre 1680-octobre
1682). Il y demeura la plus grande partie du temps
à Delft. Il y était attiré par l' amitié de
M De Neercassel, vicaire apostolique en ces
contrées, sous le nom d' évêque de Castorie, et en
réalité archevêque d' Utrecht, saint et savant
prélat, fort considéré de Bossuet, et qui, dans un
traité intitulé amor poenitens que Bossuet
appelle très-suave et délectable (suavissimam
lucubrationem, suavissimum argumentum)
, se
préparait à soutenir la nécessité de l' amour divin
dans la pénitence. M De Neercassel est la
 

p145


plus importante figure d' alors dans l' histoire de ce
jansénisme d' Utrecht et de Hollande, frère
jumeau (ou du moins issu de germain) de celui de
port-royal, et qui né de son côté et de son propre
fonds, émanant de Baïus, d' Estius, de Jansénius,
de l' école de Louvain, comme l' autre est sorti
de Saint-Cyran, a eu meilleure chance et, dans
son schisme moins bruyant que protége l' hérésie
environnante, a survécu ininterrompu, bien que
très-diminué, jusqu' à nos jours.
Et je dirai ici ce qu' en avançant dans ce travail j' ai
plus d' une fois ressenti, non sans quelque
regret, obligé que je suis, par le temps qui me
presse, de me retrancher bien des digressions
rêvées :
atque equidem, extremo ni jam sub fine laborum... etc.
L' église d' Utrecht n' est pas le royaume de Flore,
mais j' aurais eu bonheur à m' en occuper avec
quelque détail et à en faire un des repos et une
des stations de cette histoire, comme ce pays-là
même a été un abri et un asile sûr pour nos amis :
" nous avons fait bien des voyages depuis votre
départ, écrivait Arnauld alors tout près de
Leyde et de Harlem ; ... etc. "
 

p146


la persécution qui avait logtemps comprimé les
catholiques de Hollande, et dont les ambassadeurs
de nos rois, y compris l' illustre négociateur
Jeannin, n' avaient pu qu' à peine tempérer les
rigueurs, s' était peu à peu adoucie : l' exercice
public du culte catholique n' était plus totalement
interdit ; il suffisait d' y apporter quelques
précautions de prudence. Cette prudence de tous les
jourset dans l' ordinaire de la vie n' était pas
nouvelle pour Arnauld. Le demi-mystère dont
l' habitude lui coûtait peu, et qui pour lui n' allait
pas ici comme à Bruxelles jusqu' à une claustration
rigoureuse, devenait plutôt un charme, et
rappelait par une sorte de suavité intérieure la vie
et les moeurs des premiers chrétiens. M De
Neercassel, ancien père de l' oratoire, était un
prélat respectable et doux, qui ne rappelait pas
moins fidèlement les évêques des premiers âges :
" que l' église serait florissante, s' écriait Arnauld
qui venait de passer quelques jours dans son
entretien,... etc. "
 

p147


en juillet de cette même année (1681), la mère
Angélique avait reçu en présent de ce pieux évêque
plusieurs reliques de son diocèse, " très-avérées,
et qu' il avait lui-même tirées de leurs châsses. "
il y en avait de saint Boniface, l' ancien apôtre
et l' évangéliste de ces contrées du nord, et dont
M De Neercassel était jusqu' à un certain point
le successeur : et lui-même, à quelques années de
là, il devait mourir dans une tournée lointaine
à Zwol en Over-Yssel, victime des fatigues
excessives de l' apostolat (1686). Deux fois les
affaires de son église avaient amené M De
Neercassel en France : il était allé en visite
à port-royal des champs, y avait dit la messe, y
avait donné aux religieuses sa bénédiction
pastorale, " après un petit discours fort édifiant
qu' il leur avait fait à la grille. " enfin c' était
un ami avec qui l' on était en parfaite union.
Il y avait eu dans la vie épiscopale de M De
Neercassel un grand et critique moment : c' était
quand Louis Xiv fit cette rapide conquête de
Hollande, en 1672. L' exercice public et officiel
de la religion catholique avait été rétabli à
Utrecht, où commanda M De Luxembourg ; la
grande église, le dôme, avait été réconciliée et
rendue aux catholiques. M De Neercassel,
 

p149


tiré de son obscurité, y exerça publiquement les
fonctions épiscopales, et " il eut, dit-on, la
consolation de voir accourir à sa parole un nombre
prodigieux
d' auditeurs. " homme sage et modéré, il dut bien
plutôt avoir de la crainte, sentant que de tels
triomphes de l' étranger ne dureraient pas, et
que lui, le toléré de la veille, il aurait à se
faire pardonner, le lendemain, d' avoir été avec
les victorieux d' un jour. Il semble que M De
Neercassel eut le bon esprit, en effet, de n' user
de cette fortune soudaine et précaire qu' avec
discrétion ; il n' écrasa personne ; il rendit des
services. On lui en sut gré à Amsterdam et à La
Haye, quand l' occupation fut passée. Son rôle en
ces années fut très-honorable. L' estime universelle
qu' il s' était acquise donna même occasion aux
principaux seigneurs de la province de le députer
à Louis Xiv pour en obtenir quelque soulagement :
il se rendit alors à Paris ; mais l' abandon que
les français durent faire de leur conquête cette
année même, rendit son voyage inutile. Cependant il
eut soin de ne pas retourner immédiatement à
Utrecht, pour éviter le premier choc de la
réaction, et il passa quelques années à distance.
Tout cela était calmé lorsque Arnauld alla le
visiter dans ses paisibles cantons, dans l' humble
et riant enclos des béguinages, et jouir de son
hospitalité de frère en Jésus-Christ.
 

p150


Et moi aussi, en des temps d' exil volontaire, j' ai
voulu connaître ces lieux et me donner, par la vue
exacte du cadre, le sentiment vivant de ces
existences dont les livres m' avaient tant parlé. Je
suis allé à Utrecht ; j' ai été conduit par un
guide respectable et qui me servat de caution,
dans le quartier janséniste, aux trois coins
sainte-Marie
, dans l' espèce de petit cloître
appartenant aux anciens catholiques romains ;
comme on les appelle dans le pays quand on ne veut
pas dire les jansénistes. Nous fûmes reçus par le
bon curé dans une salle basse où sont les portraits
de jansénius, des évêques Sasbold et Rovenius,
et de leur successeur M De Neercassel, celui-ci
attirant aussitôt le regard par une physionomie
noble et distinguée qui rappelle les personnages
du règne de Louis Xiv. Puis, au premier étage,
le bon curé nous introduisit dans une galerie
remplie de livres jansénistes et théologiques ; un
petit cabinet à part est réservé aux pères de
l' église. à l' extrémité de la galerie, dans une
petite chambre, sont les archives et manuscrits :
c' est là que j' ai été mis à même de feuilleter
pendant plusieurs jours, seul et sans distraction
aucune, les volumes contenant la correspondance
de M De Neercassel, je veux dire la série des
lettres à qui adressées par des personnages de
toutes conditions, princes, cardinaux, prélats,
au nombre desquels Bossuet, et surtout quantité
de lettres de nos amis.
Je suis allé de là à la petite ville d' Amersfoort
visiter
 

p151


M C Karsten, professeur au séminaire catholique
où l' église d' Utrecht forme des sujets et se
recrute depuis plus d' un siècle. Ce séminaire est
tout près d' une maison où a demeuré Du Guet quand
il était à Amesfoort ; on me l' a montrée avec
intérêt. Reçu cordialement par M Karsten et ses
amis, admis à partager leur frugal dîner de onze
heures, j' ai pu causer de port-royal avec des
hommes en qui un reste de tradition directe s' est
conservé, et qui possèdent un trésor de pièces et
témoignages où le souvenir sans cesse se renouvelle.
à qui aurait eu des loisirs, il y avait là d' heureux
et d' innocents jours à passer dans l' intimité de
tant de pieux personnages que déjà nous connaissons,
M De Pontchâteau, Nicole, la mère Agnès, etc..
M Karsten, dont l' esprit élevé ne se borne point
à des particularités curieuses, insistait, en me
parlant, sur ce que les relations de messieurs de
port-royal et de l' église d' Utrecht n' ont pu tenir
à un simple accident, tel qu' était l' affaire de
Nordstrand, mais qu' elles dérivèrent de causes plus
essentielles et comme nécessaires, de la conformité
de situation et de doctrine. Saint-Cyran en effet,
dans aurelius , ne défendait pas moins la cause
des évêques de Hollande que celle des évêques
d' Angleterre contre les entreprises des moines
et des jésuites. Ceux-ci, ennemis de la hiérarchie
et de
 

p152


l' organisation des chapitres, poussaient leurs menées
et étendaient leur crédit sous prétexte de faire
plus directement les affaires de Rome ; ils
prétendaient réduire à néant les droits et les
prérogatives de l' épiscopat aussi bien que
l' autorité des curés et pasteurs du second ordre.
Tirant argument de la persécution même et de
l' oppression que subissaient les catholiques, ils
auraient voulu obtenir que tout ce pays de Hollande
fût considéré comme un simple pays de mission
où il n' existait ni clergé, ni corps d' église ; le
vicaire apostolique, tenant tout du saint-siége,
eût été tout entier dans la main du pape. Sasbold,
Rovenius, et les autres prédécesseurs de
M De Neercassel, avaient donc eu à lutter déjà
contre les mêmes adversaires que port-royal de
son côté rencontra en France. Les doctrines sur la
pénitence et sur la grâce les rapprochaient
également. Cette liaison se noua d' une manière
étroite sous M De Neercassel, sorti de l' oratoire,
de cet oratoire qu' on essayait d' opposer à la milice
des jésuites ; et comme tel, le nouveau prélat
avait dès l' abord toutes sortes de relations
indiquées avec messieurs de port-royal. à défaut
de Nordstrand, quelque autre incident eût
bientôt amené l' union et l' alliance.
M De Neercassel a été le véritable grand évêque
de l' église d' Utrecht ; il nous en paraît de loin
le seul en vue, jouissant auprès des puissances
politiques d' une considération personnelle et d' un
crédit tout particulier qui témoigne de ses
qualités d' homme et de prélat, ferme et conciliant,
entendu aux affaires et chrétien intérieur, tempérant
la gravité par l' onction, agréé à La Haye et
fort bien à la cour de Rome, estimé de Bossuet.
Revoyant là son portrait plus en grand qu' à
 

p153


Utrecht, sa physionomie me résumait tout son
caractère. La main du prélat qui porte l' anneau est
belle, élégante, et d' une grande finesse.
De cette matinée passée à Amersfoort, de ces
journées employées à Utrecht, j' ai emporté une
sensation de sobre jouissance, toute une odeur
de port-royal que je n' aurais jamais crue si vivante
encore nulle part à cette date du siècle. Le dernier
esprit de port-royal s' est réfugié en ce petit coin
du monde, et il s' y fait sentir sans trop d' accent
étranger, surtout dans la bouche de M Karsten.
Je ne me suis point écarté d' Arnauld en donnant un
souvenir aux descendants et aux héritiers de ses
amis. Ce séjour d' Arnauld en Hollande et les
relations particulières qui s' ensuivirent entre
lui et M Van-Erkel, M Codde, M Van-Heussen
et autres membres du clergé hollandais, relations
qu' il transmit à son disciple et lieutenant
Quesnel, eurent leurs conséquences et devinrent
un des principaux motifs qui rendirent suspects à
Rome ces ecclésiastiques poussés insensiblement au
schisme. Ce schisme, dont il n' y avait pas trace
sous M De Neercassel, se prépara et sembla
imminent sous M Codde son successeur. " je crois,
écrivait Richard
 

p154


Simon en 1692, que de tous les ecclésiastiques
qui sont dans la Hollande, où il y en a un grand
nombre, il n' y en a pas un qui ne soit janséniste,
si vous en exceptez les jésuites qui ont une maison
à Rotterdam connue de toute la ville. " le pape
Clément Xi, au même moment où il se flattait
d' extirper le jansénisme en France, crut qu' il
suffirait, pour le ruiner en Hollande, de suspendre
par un simple bref en 1702 M Codde, dont il avait
précédemment soumis les actes à une congrégation
particulière de trois cardinaux. Le clergé
d' Utrecht ne reconnut pas un tel décret qui allait
à traiter l' archevêque d' une importante église
comme un simple délégué amovible du saint-siége,
sous prétexte que le vicariat apostolique était,
dans ce cas, réuni à la dignité épiscopale. Mais ce
ne fut que depuis la mort de M Codde (1710) que
le schisme proprement dit se consomma. Le clergé
hiérarchique, le chapitre d' Utrecht nomma lui-même
dorénavant son évêque, proposant pour la forme
chaque nomination nouvelle à la confirmation du
pape, et, à chaque refus, passant outre, moyennant
appel au futur concile général. En France
il aurait bien pu s' essayer quelque chose de pareil
dans quelques diocèses, et, le principe épiscopal
une fois admis dans la rigueur où l' entendaient
Saint-Cyran et Pavillon, on aurait pu, à de
certaines heures, en venir à
 

p155


une rupture extérieure de communion, si le bras
séculier n' y avait tout d' abord mis ordre. Ce
n' est certes pas un regret que j' exprime. Quelle
anarchie n' en serait-il pas résulté dans ce beau
royaume qu' on a dit fondé par les évêques ! à ne
parler que politique, chaque contrée a son génie,
chaque peuple a sa fonction plus ou moins appropriée.
La Hollande est le pays des sectes et des refuges,
la France est un pays d' unité et de centralisation.
Chez nous, sauf quelques brouilles de passage,
César a toujours servi saint Pierre, et le glaive
de l' un a maintenu hautement les clefs de l' autre.
Dans ces lieux faits tout exprès pour y trouver un
nid propice et où tout l' invitait à se tenir coi,
Arnauld n' était tranquille que de corps ; l' esprit
et la plume allaient toujours. Mais, ardent et
généreux, il n' était pas toujours adroit dans le choix
des sujets. Il y avait alors trois questions
flagrantes, trois grandes affaires qui passionnaient
le monde et sur lesquelles l' impatient docteur avait
à prendre garde ; il est curieux de voir comme il
vint presque irrésistiblement s' y brûler :
1 l' affaire de la régale. -il s' était abstenu
jusque-là d' y prendre une part directe par des
écrits. Saura-t-il continuer de s' abstenir, et
observer une neutralité qui importait si fort aux
intérêts et à la tranquillité de ses amis de
France ?
2 la résistance du clergé gallican aux prétentions
romaines, et les quatre articles célèbres de
l' assemblée de 1682, qui établissent, comme on sait,
l' indépendance absolue des rois, leur affranchissement
de toute puissance ecclésiastique dans l' ordre
temporel, et qui impliquent la supériorité du
concile général sur le
 

p156


pape. -en se prononçant pour les quatre articles,
il pouvait donner une légère satisfaction au roi,
d' ailleurs si aliéné de lui ; mais il aliénait
certainement le pape qui, pour le moment, lui était
assez favorable ainsi qu' à ses amis.
3 enfin, il y avait les mesures artificieuses ou
violentes employées contre les protestants de
France et qui menaient à la révocation de l' édit
de Nantes, mesures dont le contre-coup inévitable
était d' exciter les cris et les représailles des
protestants du dehors. Arnauld, pendant son séjour
en Hollande, vivait au milieu d' eux. Irait-il
les choquer en prenant plus ou moins parti pour
les convertisseurs catholiques de France, et en
viendrait-il, par son zèle, jusqu' à compromettre
l' hospitalité que lui donnait M De Neercassel,
obligé à bien des ménagements ?
Ces fautes en sens divers, ces imprudences, Arnauld
s' arrangea si bien qu' il les fit toutes ou à peu
près toutes, et les cumula en quelque sorte, tout
en s' étant dit peut-être qu' il les éviterait. Dans
une lettre au père Quesnel en octobre 1682, au
sujet d' un écrit polémique de ce père, il disait :
" voulez-vous bien que je vous dise ma pensée ?
Vous faites trop d' honneur à la congrégation de
l' index en vous défendant avec tant d' émotion
de ce qu' ils ont fait contre vous ; et de plus,
quoique vous ne parliez pas de la déclaration des
évêques, vous insinuez assez que ce qu' ils ont fait
vous est favorable, et ainsi, prenant leur parti,
vous vous brouillez irréconciliablement avec
Rome ; ce que je ne crois pas qu' il soit à propos
de faire : car je pense que le meilleur parti
que nous puissions prendre dans cette querelle
est de demeurer neutres, ni les uns ni les
 

p157


autres ne méritant pas que l' on s' intéresse pour
eux. " -il n' a pas suivi lui-même, dans des cas
analogues, ce conseil qu' il donnait à Quesnel,
il n' est pas resté neutre ; il ne l' était plus,
à la date même où il écrivait cela.
Dès les premiers temps de sa retraite, il avait
publié plusieurs écrits sur la régale (lettre d' un
chanoine à un évêque, 1680 ; considérations sur
les affaires de l' église, 1681)
, dans lesquels
il soutenait intrépidement, mais avec une vigueur
qu' il est difficile de ne pas trouver
disproportionnée à son objet, le droit de quelques
évêchés (et incidemment de Rome) contre le roi
et contre les prétentions de la couronne, qui, en
ceci, lui paraissaient un abus voisin du sacrilége.
Il avait par là blessé le roi bien plus sûrement
qu' il n' avait contenté Rome, laquelle, somme toute,
tenait médiocrement aux priviléges de quelques
évêchés en France. Ces traités de la régale furent
alors son plus grand crime politique. Mais Arnauld
se souciait peu de contenter ou de heurter les
puissances, et il n' était sorti du royaume que pour
exhaler ses pensées et parler haut selon son coeur.
La vraie fuite selon lui, la fuite indigne des
docteurs et des évêques, c' était de se taire :
fugisti quia tacuisti .
Sur l' affaire des quatre articles il se contint assez,
 

p158


en ce sens qu' il n' écrivit pas d' ouvrage ad hoc
où il en fût directement question ; il se bornait
à en approuver la doctrine, et il ne s' en cachait
pas. écrivant à M Du Vaucel, chargé des affaires
du parti à Rome, il ne pouvait s' empêcher de lui
dire " que ce serait un mauvais conseil que l' on
donnerait à sa sainteté, si on la portait à
condamner d' erreur les quatre articles du clergé
touchant la puissance de déposer les rois,
l' infaillibilité, la supériorité du concile général.
Quand les gens de bien, ajoutait-il, seraient dans
la dernière oppression, et qu' ils auraient tout à
espérer de la cour de Rome pour en être délivrés,
ils ne croiraient pas pouvoir acheter cette liberté
en s' engageant d' appuyer toutes ses prétentions
bien ou mal fondées. " il laissait à d' autres de dire :
" pereat orbis, modo maneat auctoritas papoe. "
je me plais à marquer cette disposition si honorable
d' Arnauld, et qui fait le fond de sa grandeur
morale. Cependant il avait entrepris, dans sa
naïveté, de rédiger tout un livre de
remontrances au roi, dans lequel, ne chargeant
que le seul M De Harlay, il s' attachait à
détromper peut-être le monarque, et du moins le
public, sur toutes les fausses accusations dont on
avait grossi le fantôme du jansénisme depuis
des années, et il s' y était naturellement prévalu,
plus encore qu' il n' eût fait ailleurs, des
résistances de ses amis aux prétentions de Rome,
de leur zèle, en toute occasion, à maintenir ces
libertés de l' église gallicane dont le roi se
montrait si jaloux. Comptant bientôt publier cet
ouvrage, il s' en excusait à l' avance auprès du
saint-siége ; il espérait qu' on y entrerait assez dans
ses difficultés de situation pour ne pas lui en
vouloir, et il écrivait à M Du Vaucel (12 février
1683) ces paroles
 

p159


qui expriment bien son incurable et généreuse
inconséquence : " quoique je ne sois pas dans les
sentiments qui s' enseignent communément à Rome,
sur les matières dont il est parlé dans la
déclaration du clergé, cela n' empêche pas que je
n' aie une passion très-sincère de maintenir
jusqu' à l' effusion de mon sang les véritables
et solides prééminences du saint-siége, et que je
ne sois prêt de m' exposer, comme j' ai déjà fait,
à être persécuté pour soutenir ce qui se ferait à
Rome pour l' édification de l' église et pour le
soutien de l' innocence injustement opprimée. C' est
ma véritable disposition ; s' en accommode qui
voudra ! Je n' en changerai pas par complaisance pour
qui que ce soit. " ses amis obtinrent de lui à
grand' peine qu' il supprimerait ces remontrances
qui devaient déplaire et faire éclat de tant de
côtés, et qui pouvaient attirer un coup de tonnerre
sur port-royal. " rien ne serait plus terrible que
l' effet de cet écrit, répondait un ami de cour
consulté à ce sujet et qui doit être M De
Pomponne, non-seulement pour l' auteur, mais encore
pour l' église dans la conjoncture présente, et pour
une maison qui en fait une des plus saines et des
plus saintes parties. "
 

p160


à l' égard des protestants, au milieu desquels il se
trouvait en Hollande, Arnauld ne reçut pas d' aussi
bons conseils et ne sut point se retenir : il les
malmena d' étrange manière. Le moment n' était pas
bien choisi ; les rigueurs qu' on déployait en
France pour les conversions en masse soulevaient
à l' étranger des invectives violentes et des
récriminations vengeresses ; le calvinisme provoqué
ravivait ses haines ; l' injustice appelle
l' injustice. Si Arnauld s' était borné à défendre
contre les colères du dehors les catholiques
indistinctement accusés, à se faire l' avocat de ceux
qui ne persécutaient personne, mais qui étaient
persécutés, s' il avait désapprouvé dans sa patrie
des rigueurs qui offensaient cruellement l' humanité
et la conscience, il n' y aurait eu qu' à l' applaudir ;
mais ce rôle idéal qu' on imagine à distance ne
pouvait être le sien ; car cet esprit puissant, et
qui n' était clairvoyant qe dans le détail, restait
plus qu' à demi plongé dans les préventions
générales et les zones d' illusion régnantes à son
époque : ses horizons étaient bornés de toutes
parts, et il n' en sortait pas. Aussi, en entreprenant
contre Jurieu
 

p161


(1681) l' apologie des catholiques et notamment
de ceux d' Angleterre, en les justifiant de la
conjuration dite de titus oates, en démontrant
l' innocence des victimes, n' a-t-il fait que se
mettre en train, en humeur d' attaque, et n' a-t-il
pu s' empêcher de se jeter aussitôt après dans la
controverse des doctrines, et de rouvrir le champ
des disputes théologiques avec tout son arsenal
habituel d' injures. Il a donné par là occasion
à son antagoniste d' écrire ce livre qui n' est qu' à
moitié injuste, de l' esprit de M Arnauld
(1684), resté sans réponse :
" nous n' avons rien contribué, disait assez
sensément Jurieu, aux disgrâces de M Arnauld, et
nous ne devions pas en souffrir : cependant il se
trouve que nous en pâtissons... etc. "
Jurieu disait encore à l' occasion de l' apologie ,
et par une image qu' Arnauld, qui ne se voyait pas,
jugeait fausse, mais qui nous paraît à nous d' une
énergique justesse :
" on y reconnaît aisément le caractère et le génie
de ce vieux solitaire,... etc. "
 

p162


je n' entrerai pas dans la discussion, qui serait
fastidieuse, de plus d' un écrit d' Arnauld en ces
années ; je résumerai seulement l' esprit général de
sa polémique et, je dirai presque, de sa politique
envers et contre le protestantisme : instinct ou
calcul, peu importe, la ligne de conduite se dessine
à nos yeux évidemment.
Dans ses controverses avec les protestants, Arnauld
est bien moins occupé à les persuader et à les
convertir, qu' à s' en séparer ; en écrivant, il
songe plus aux catholiques qu' aux protestants mêmes.
Signalé comme le chef d' un tiers parti , accusé
par plusieurs d' incliner au calvinisme à l' endroit
de la grâce, serré et comme refoulé sur un étroit
terrain du côté de Genève, il essaie d' élever une
barrière d' autant plus haute, de creuser un fossé
d' autant plus profond entre lui et ceux dont on le
voudrait faire auxiliaire, et qui eux-mêmes le
tirent à eux leplus qu' ils peuvent. On peut dire
que là où ils lui tendent de plus près la main, il
les repousse, lui, à coups de poing d' autant
plus forts : je ne sais pas d' expression plus exacte.
Il leur prête, pour s' en distinguer, des dogmes plus
violents qu' il n' est besoin, et que d' autres
catholiques d' une position plus indépendante n' ont
cru devoir leur en reconnaître. C' est ainsi que dans
son renversement de la morale par les calvinistes,
dans son impiété de la morale des calvinistes,
dans son calvinisme convaincu de nouveau de dogmes
impies
, il imputait et prêtait à la totalité des
réformés certains principes insoutenables qu' eux-mêmes
désavouent, particulièrement sur ce qu' on appelle
l' inamissibilité de la grâce. Car il s' ensuivrait,
 

p163


selon Arnauld, que l' ensemble des protestants
admet comme dogme fondamental qu' un élu, un juste
prédestiné ne perd jamais la grâce, même après
les crimes qu' il peut commettre ; que David, par
exemple, après son adultère est encore au fond en
état de grâce : une telle énormité révolta
non-seulement les docteurs protestants, mais aussi
quelques catholiques, et M Le Fèvre, docteur
en théologie de la faculté de Paris, essaya de
réfuter M Arnauld, en montrant que la majorité
des protestants n' est pas si aurebours que cela
du sens catholique et du sens commun. Entre
M Le Fèvre et M Arnauld, une dispute
s' engagea (1683) : " la chose est assez curieuse
et assez singulière, écrit Jurieu, qui s' en frotte
les mains de plaisir : un docteur de Sorbonne
écrivant contre un autre docteur de Sorbonne en
faveur de gens que l' un et l' autre regardent comme
de très-méchants hérétiques ; cela est assez
singulier pour que le siècle en prenne connaissance. "
M Le Fèvre s' attache donc à démontrer contre
Arnauld que l' ensemble des réformés n' est pas si
absurde et si anti-catholique sur l' article de la
prétendue inamissibilité ; il s' appuie sur la
confession d' Augsbourg, sur des témoignages même
tirés du synode de Dordrecht ; il demande à
M Arnauld ce qu' il aura gagné à vouloir convaincre
logiquement ses adversaires d' immoralité pure, de
folie, d' impiété, et si c' est une manière de les
convertir ; lui, il croit mieux faire en leur
montrant que sur ces points ils ne sont pas
nécessairement si éloignés de l' église qu' ils ont
quittée. M Arnauld, au contraire, veut par
position se séparer d' eux à toute force, et il les
condamne à l' absurde par une sorte de contrainte
logique
qui est sa méthode ordinaire,
 

p164


si peu conforme à l' esprit des faits. Il a peur
de passer pour l' écuyer du Goliath Pierre
Jurieu.
Quant à la révocation de l' édit de Nantes et aux
rigueurs qui suivirent et précédèrent, Arnauld,
sans tout approuver, est en somme pour la politique
du roi ; il est catholique et royaliste plus que
chrétien. Il a de ces duretés et de ces
aveuglements du sens moral qu' on a peine à se figurer
et à comprendre chez un si noble persécuté. Sur
le baptême des enfants, par exemple : les protestants,
dans quelques-unes des provinces-unies, forçaient
les parents catholiques de porter leurs nouveau-nés
au prêche ; Arnauld s' en indigne, mais en même temps
il approuve Louis Xiv d' avoir imposé aux mères
protestantes des sages-femmes catholiques ; il
s' obstine à ne pas voir que l' un de ces procédés vaut
l' autre ; il plaide en avocat pour établir la
différence et l' inégalité : " les plaintes des
prétendus réformés, écrit-il en 1682, sont fondées
sur une ordonnance que le roi a faite, qu' ils ne se
serviraient plus que de sages-femmes catholiques, afin
que si leurs enfants venaient au monde étant près
d' expirer, ils pussent être baptisés par ces
sages-femmes avant que de mourir, comme il se
pratique parmi les luthériens, aussi bien que parmi
les catholiques. Voilà ce qui les a fait horriblement
 

p166


crier, comme si on leur avait fait la plus grande
injustice du monde. " il trouve singulier que les
protestants se plaignent, et il soutient sans
rire que quand ils y auront bien pensé, ils devront
savoir bon gré au roi d' une si chrétienne attention.
J' ai dit les endroits désagréables. Nous n' avons pas
affaire avec Arnauld à un sage qui pratique
philosophiquement le bene vixit, bene qui
latuit
: nous avons affaire à un théologien, à
un controversiste, à l' un de ceux à qui l' on a
rappelé en manière d' avertissement le mot de saint
Jérôme : " incongruum est latere corpore, et
lingua per totum orbem vagari
. Il est malséant
de se tenir caché de sa personne, et de laisser
courir sa langue à bride abattue par toute la
terre. " cette langue toutefois, cette plume dont
on est tenté si souvent de se plaindre, a aussi
de belles paroles, et qui révèlent à tout moment
l' homme de coeur et de conscience : " je veux bien
souffrir les incommodités de ma retraite, qu' on
ne m' en envie pas les avantages. Le plus grand
que j' y trouve est de n' être point obligé de faire
la cour à personne, et de ne point parle ar
politique contre ce que j' ai dans le coeur. " c' est
ainsi qu' il répondait à ceux de ses amis de France
qui s' inquiétaient toujours des moyens de l' y faire
rentrer. M De Choiseul, l' ancien évêque de
Comminges, et maintenant évêque de Tournay, homme
de conciliation décidément incorrigible, essaya de
traiter pour Arnauld, qui n' y consentait guère, près
de l' archevêque de Pari qui faisait semblant de
vouloir. L' archevêque, homme politique, eut de ces
semblants à plus d' une reprise : " que l' on se
rapproche et puis on verra, " disait-il. Arnauld
n' était pas tenté de se rapprocher de la caverne
du lion
. à Nicole qui se mêlait aussi de ces
projets d' accommodement,
 

p167


il demandait ce qu' on espérait par là : " est-ce
simplement que je pourrai retourner et jouir du même
repos dont vous jouissez présentement ? Je ne crois
pas que cela fût impossible, et au regard de ce
point je ne pense pas en effet que l' on fût
inexorable. " mais ce qui suffisait à Nicole eût
été le supplice d' Arnauld : " je suis persuadé
(parlant toujours à Nicole) que vous ne gâterez
rien dans les visites que vous rendrez à M De
Paris, et qu' au contraire vous y pourrez servir les
amis en de petites choses... ce n' est pas néanmoins
de quoi il est question : il s' agit de l' église, et
non d' un tel et d' un tel. " composer et publier,
fût-on caché dans un trou, cela lui semblait
infiniment préférable à rentrer et à jouir d' une
paix à la Nicole, à avoir, comme celui-ci, la
liberté du pavé de Paris,
à charge de rester
muet ; bel avantage ! " car le moyen ordinaire de
détromper les hommes et de leur ôter de l' esprit
de fausses opinions, c' est la parole . " dans
le temps où il composait cette remontrance au roi
(qui ne parut point), il ne comptait nullement
sur le succès par rapport à lui et n' avait pas en
vue le retour : " grâces à Dieu, je me trouve
presque aussi bien dans une petite maison dont je
ne suis point sorti depuis près de quatre mois
que j' y suis entré, que si j' étais en liberté au
milieu de Paris... ; car pour le temps qui me
reste à vivre, il ne m' est pas de grande importance
de le passer dans la retraite ou dans une plus
grande liberté. "
quand il parlait de la sorte, Arnauld n' était plus
en Hollande. Se voyant trop connu à Delft, il avait
dû revenir, en octobre 1682, à Bruxelles ; il y
prit dans un faubourg une pauvre petite maison où
il se tenait confiné. Il n' était pas seul du moins ;
il avait quelques amis
 

p168


dont les uns le visitaient, dont les autres restaient
à demeure. Il eut pendant quelque temps, soit à
Delft, soit à Bruxelles, M De Sainte-Marthe,
M Du Vaucel : M De Pontchâteau, nous le savons,
faisait pour le voir de fréquents voyages ; M De
Tillemont en fit un. Madame De Fontpertuis
elle-même ne put se refuser la consolation de ce
pèlerinage, et elle se l' accorda. Arnauld avait
constamment avec lui M Guelphe, de Beauvais, qui
lui servait de secrétaire, lui tenait lieu de valet
de chambre, et ne le quittait jamais que pour certaines
commissions toutes confidentielles ; il l' appelait
le petit frère . Il eut aussi près de lui, dans
les dernières années, M Ernest Ruth D' Ans,
ecclésiastique du pays de Liége, qui avait demeuré
autrefois à port-royal et qui avait été attaché
à M De Tillemont. C' est lui qui, avec M Guelphe,
rapportera à port-royal le coeur d' Arnauld.
De retour à peine à Bruxelles, Arnauld dut se tenir
plus que jamais sur ses gardes à cause des
perquisitions qu' on faisait pour le découvrir. Ses
derniers écrits avaient donné l' éveil. M De
Harlay aurait dit (ce qui lui ressemble assez
peu) : " j' ai 50000 livres à employer pour le faire
prendre, et il faut que lui ou moi périsse. " on
disait que le fameux exempt Des Grès était parti
à sa recherche, et qu' il répondait de le trouver,
pourvu qu' on ne le laissât pas manquer d' argent.
Arnauld, conservant son calme et sa gaieté,
racontait lui-même tous ces bruits qui le
concernaient à M Du Vaucel qui était à Rome
(1 er janvier 1683) : " les gazettes disent toujours
qu' on cherche M Arnauld, et qu' on l' a pensé
attraper à Paris chez une demoiselle janséniste.
Maisles nouvelles de Paris disent sur cela que ce
bruit s' étant répandu, et d' autres semblables,
 

p169


touchant les perquisitions que l' on faisait de ce
docteur, M Despréaux avait dit, d' une manière
très-agréable et très-fine : " le roi est trop
heureux pour trouver M Arnauld. "
-mot
charmant comme tant d' autres sortis de la même bouche,
et qui fait honneur à la probité spirituelle de
Despréaux !
Sur ces entrefaites il était survenu à quelques-uns
de ses amis en France, et en partie par sa faute,
de graves affaires, d' atroces mésaventures, et
qui prouvaient que ceux du dedans n' avaient pas si
tort quand ils recommandaient la prudence. Dans le
courant de l' été de 1682, on intercepta en France
un paquet de lettres d' Arnauld, ce qui donna lieu
à des perquisitions. On arrêta M Chertemps,
chanoine de saint-Thomas du louvre, qu' on mit à
la bastille parce qu' on le soupçonna d' être
l' intermédiaire de cette correspondance. Il en
sortit et sans exil, grâce uniquement à sa parenté
avec Madame Colbert. Sur la fin du même été, on
saisit quatre ballots de livres à Saint-Denis,
par l' imprudence d' un batelier. Il y avait dedans
des apologies pour les catholiques , des livres
contre M Malet . On arrêta un très-bon prêtre,
chapelain de l' hôpital de Saint-Denis, nommé
Dubois, à qui ces ballots étaient adressés ; on
le mit à la bastille, quoiqu' il fût à peine
convalescent d' une très-grande maladie qui l' avait
réduit à l' extrmité. On interrogea les gens de
sa maison pour avoir le signalement de ceux qui le
visitaient. Comme ces ballots venaient de Soissons,
on écrivit à l' intendant de s' informer par
quelles mains ils avaient passé ; M Le Tourneux
faillit être compromis dans cette affaire. Le pauvre
prêtre de Saint-Denis fut, peu après, jugé par
une commission et condamné aux galères. Vers le
 

p170


même temps on découvrit, toujours au moyen de
lettres interceptées, que d' autres ballots arrivaient
par Rouen, et qu' on les faisait venir de là à Paris
avec les effets de M Le Blanc, intendant. On en
fit la saisie : il y avait douze cents apologies ,
des Mallet , des morales pratiques (le tome
ii). Le père Du Breuil, prêtre de l' oratoire et
curé de Sainte-Croix, fut arrêté, ainsi que la
femme d' un épicier de Rouen. Le père Du Breuil
fut mis à la bastille ; l' intendant, mandé à
Fontainebleau, et produisant une lettre du père
Du Breuil qui prenait tout sur lui, fut
néanmoins révoqué ; son secrétaire mis en prison ;
la plupart des officiers de la douane inquiétés,
et la douane fermée durant quelques jours. On visita
tous les vaisseaux qui venaient de Hollande avec
une exactitude extraordinaire ; on fit la même chose
à Dieppe. Il y eut jusqu' à onze personnes dans les
chaînes

 

p171


au sujet de ces ballots. On rapporte qu' Arnauld dans
le premier moment de la nouvelle, et n' apprenant
d' abord que la saisie, s' en consolait comme d' une
simple perte matérielle, bien que c' en fût une assez
rude pour lui, ces livres étant imprimés à ses frais
et faisant une de ses ressources ; mais quand une
seconde lettre lui apprit l' emprisonnement du père
Du Breuil, il en fut pénétré de douleur, et " se
laissant tomber à genoux, il s' abaissa et adora
Dieu dans un profond silence, et le garda toujours
dans la suite sur cet événement, n' ayant jamais dit
une seule parole pour s' en justifier, malgré les
reproches. "
quoi qu' il en soit, sa correspondance publique, et
imprimée dans ses oeuvres, si l' on n' avait rien de
plus, ne nous donnerait pas pleine satisfaction sur
cette affaire, bien qu' il y revienne assez souvent.
Arnauld écrivit deux fois à l' archevêque de Reims
Le Tellier,
 

p172


qui lui avait toujours témoigné de la bienveillance,
et qui était d' ailleurs en cour une sorte
d' adversaire de l' archevêque de Paris ; il lui disait
pour sa propre justification, pour celle de son
livre et, par conséquent, des personnes compromises
à cette occasion, bien des choses qui étaient faites
évidemment pour être redites au roi, si M De Reims
en avait eu la bonne volonté et le courage. Arnauld
aurait aussi voulu que Bossuet parlât, et il
s' étonnait de son silence au sujet d' un livre
(l' apologie pour les catholiques ) si avantageux
à la religion et à la monarchie, si à l' honneur de
la France en particulier : " mais sur cela,
écrivait-il au médecin Dodart, vous me permettrez
de vous dire que je ne suis pas trop satisfait de
votre ami (M De Meaux) , à qui vous l' avez
montré. Ce n' aurait pas été un grand effort de
générosité de se rendre garant qu' on ne ferait rien
contre un tel livre : il a assez d' accès auprès
du roi pour lui faire entendre raison sur cela,
s' il avait tant soit peu de zèle pour la vérité.
Mais la grande maxime de ce temps est de ne se point
faire d' affaires. " ce que nous devons dire pourtant
des lettres d' Arnauld où il traite de c sujet
pénible, c' est qu' il semble mener un peu trop de
front et presque ex aequo le soin de ses ballots
et l' inquiétude pour les personnes ; il se plaint
du séquestre des uns autant que de l' emprisonnement
des autres. Cela fait un peu sourire. Ce n' était
 

p173


pas indifférence de sa part, ce n' était que
bonhomie. Il ne cessa d' être tendrement préoccupé
du père Du Breuil, et on ne saurait en douter, quand
on n' en aurait pour preuve que ces mots d' une
lettre à Madame De Fontpertuis, écrite neuf ou
dix ans après l' arrestation (février 1692) : " ce que
vous mandez du père Du Breuil (on venait de le
transférer pour la sixième fois d' un lieu d' exil à
un autre) me perce le coeur. Mais est-il possible
qu' on ne puisse trouver personne qui représente au
roi le misérable état où il est, pour obtenir au moins
qu' on traite avec autant d' indulgence un si homme
de bien, qu' on en a pour un aussi méchant prêtre
qu' est celui qui est présentement si à son aise
dans l' officialité de Paris ? Ne pourrait-on point
engager quelqu' un des ministres à en parler à sa
majesté, ou, à leur défaut, Madame De Guise, ou
madame la princesse De Conti, ou Madame De
Maintenon ? Enfin, il faudrait tenter toutes choses,
et ne se point rebuter quand on n' aurait pas réussi
par l' une. " mais tout était muet ou assujetti
au dominant
, c' est-à-dire à M De Paris :
" la vérité, écrivait le sagace et clairvoyant Du
Guet, est qu' on ne trouve personne qui ose parler,
ou qui le puisse faire avec succès. Les uns ne
veulent pas, les autres craignent, et d' autres
nuiraient au lieu de servir... non habemus
hominem.
"
 

p174


allons plus avant : dans le jansénisme il ne faut
s' arrêter ni à la première ni à la seconde écorce ;
il y a presque toujours des doubles et triples fonds.
On a mieux, au sujet du père Du Breuil, que
quelques passages des lettres imprimées d' Arnauld,
on a la correspondance secrète que l' exilé du dehors
trouva moyen de nouer et d' entretenir indirectement
avec le prisonnier du dedans. Cette affaire du
père Du Breuil est une de celles qui caractérisent
le mieux tout ce qu' il y eut d' inexorable et d' odieux
dans la persécution exercée en ces années sur le
jansénisme, et qui nous expliquent par suite
l' irritation et la révolte de tant d' âmes. C' est
un exemple qui nous en représente bien d' autres moins
connus. Il y faut insister.
Le père Du Breuil, que j' ai eu plus d' une occasion
de nommer précédemment, était un des hommes les plus
distingués dans la congrégation de l' oratoire. Il
avait de la réputation comme prédicateur ; on le
recherchait également pour les directions. Dans
le temps où les directeurs de port-royal étaient
obligés de se cacher, Madame De Longueville
écivait de lui à Madame De Sablé :
" ... pour le père Du Breuil, c' est assurément un
saint homme et un fort bel esprit, très-savant, et
tout entier du bon côté ; ... etc. "
cette sécheresse du père Du Breuil était une
marque de plus qu' il était tout du bon côté ,
et qu' il se dérobait
 

p175


plus volontiers qu' il ne se proposait à ces
directions du beau monde si convoitées par d' autres.
Tous les témoignages s' accordent, d' ailleurs, à
montrer le père Du Breuil comme n' étant
nullement sec dans le sens où nous l' entendons,
mais au contraire fort doux, fort aimable, d' une
conversation charmante et faisant les délices
de l' oratoire. à la mort du père Senault, général,
la congrégation était disposée à nommer le père
Du Breuil pour lui succéder : M De Harlay lui
fit donner en toute hâte l' exclusion par la cour ;
il y gagna peu, et ce fut non point le père De
Saillant désiré par lui, mais le père De
Sainte-Marthe qui fut élu. Nommé curé de la paroisse
sainte-croix-Saint-Ouen à Rouen, le père Du
Breuil y jouissait de l' estime et de l' affection
universelle, lorsque cette malheureuse imprudence
commise par d' autres, et dont il fut l' innocente
victime, vint l' enlever à son troupeau. Depuis son
arrestation, le vénérable vieillard (il avait déjà
près de soixante-dix ans) ne fit plus qu' être
ballotté de prison en prison, d' exil en exil, des
cachots de Rouen à la bastille d' abord, puis à
Saint-Malo, à Brest, à la citadelle d' Oleron,
dans le fort de Brscou, et enfin à la citadelle
d' Alais où il mourut le 4 septembre 1696, âgé de
quatre-vingt-quatre ans.
Or, en l' année 1685, Arnauld, qui ne pouvait revenir
embrasser ses amis de France, voyait arriver à
Bruxelles quelques amis chassés eux-mêmes par des
tracasseries obstinées ; il eut pour compagnons
nouveaux de sa retraite les pères Quesnel et Du
Guet, qui désertaient enfin l' oratoire, où l' on
avait interdit toute liberté de doctrine. En
empêchant le père Du Breuil d' être élu général,
l' archevêque de Paris n' avait pas
 

p176


obtenu tout ce qu' il voulait : le général élu,
avons-nous dit, le père Abel-Louis De
Sainte-Marthe, paent du nôtre et l' un des auteurs
du gallia christiana , n' était pas à sa
dévotion, et M De Harlay dut travailler avant
tout à l' évincer ou à l' annuler, lorsqu' en 1678
il entreprit de purger de jansénisme la
congrégation et de la gouverner sous main. Avec son
habileté ordinaire, il y introduisit et y ménagea
petit à petit des influences qui en altérèrent
l' esprit et le dénaturèrent pour un temps ; la
plus grande preuve qu' il y avait réussi, c' est que
le père Du Breuil était à peine enfermé à la
bastille, que les pères de l' oratoire lui faisaient
signifier qu' ils l' avaient exclu de leur
congrégation, sans même attendre qu' il y eût un
jugement contre lui : " cela est digne, écrivait
Arnauld, du renversement que M De Paris a fait
dans cette congrégation, en dépouillant le général
de ses fonctions, et le reléguant dans un ermitage
qui lui est donné pour prison, en faisant exiler les
plus honnêtes gens ou les privant de tous leurs
emplois, et en mettant toute l' autorité entre les
mains de cinq ou six esclaves de toutes ses volontés. "
le chapitre tenu en 1684 avait ordonné l' adoption
d' un formulaire d' études contraire aux saines et
récentes méthodes, et qui entravait l' enseignement :
" l' assemblée, y disait-on, a toujours été et veut
demeurer en liberté de pouvoir tenir toute bonne
 

p177


et saine doctrine, et elle ne défend d' enseigner
que celles qui sont condamnées par l' église, ou
qui pourraient être suspectes des sentiments de
jansénius et de Baïus pour la théologie, et
des opinions de Descartes pour la philosophie
. "
dans la physique, on ne devait plus s' éloigner des
principes d' Aristote, communément reçus dans les
colléges. La doctrine nouvelle de Descartes
" que le roi avait défendu qu' on enseignât, pour
de bonnes raisons "
, et l' antique doctrine de
saint Augustin étaient proscrites du même coup,
par un singulier assemblage, mais en vertu d' un
même principe de servilité. Bien des esprits aussi
indépendants que religieux sortirent à ce moment
de l' oratoire. Quesnel et Du Guet, qui furent
de ce nombre, vinrent trouver Arnauld à Bruxelles.
Ce fut pour ce dernier une grande douceur que cette
recrue inespérée : mais Du Guet, dont la
poitrine délicate ne se trouvait pas bien du climat,
dut bientôt partir et rentrer en France ;
Quesnel resta seul avec Arnauld. Tous deux,
Quesnel et Du Guet, avaient connu le père
Du Breuil, leur ancien dans l' oratoire ;
 

p178


tous deux l' aimaient, et ils établirent avec lui une
communication par lettres, discrète et rare, mais
qui dura sans interruption jusqu' à la mort de celui
qu' ils avaient pris à tâche de consoler. Cette
double correspondance de Du Guet et de Quesnel
avec le père Du Breuil éclaire d' un jour particulier
les exils et les captivités de ce digne prêtre, de
ce martyr de M De Paris , comme on l' appelait.
Les lettres de Quesnel, qui ont leur portion
édifiante, offrent plus de gaieté toutefois et de
variété que celles de Du Guet ; elles traitent
de sujets parfois littéraires ou mondains,
assaisonnés à propos d' une morale chrétienne. Il y a
toutes sortes de petites précautions, non pas
seulement dans la suscription des lettres, mais dans
leur rédaction même, de légères allégories ou
paraboles qui ne sont pas difficiles à interpréter.
Le prisonnier est comparé à un religieux qui s' est
consacré à Dieu dans un âge avancé, et qui est
entré dans un monastère étroit : " et plus ce
monastère est étroit et la cellule resserrée, plus
ils ressemblent au tombeau du sauveur, et plus ceux
qui les habitent ont de conformité à Jésus
enseveli. " le père Quesnel s' excuse de ne pas
écrire plus souvent : " la seule raison (qui m' a
retenu), dit-il, a été la crainte que vos incommodités
ordinaires ne vous laissassent pas la liberté de
lire, et que vos médecins n' empêchassent qu' on
vous donnât des lettres de vos amis. " dans une
lettre du 17 mars 1688, il est question d' Arnauld
sous un voile des plus transparents :
" notre révérend père abbé est, dieu merci ! Dans
une parfaite santé, et
 

p179


ses religieux pareillement... etc. "
et il ajoute aussitôt après, pour le faire sourire :
" il y a plus de deux ou trois ans que je n' ai reçu
des lettres de M Arnauld. Vous jugez bien, par
la situation où nous sommes l' un et l' autre, qu' on
ne s' écrit pas souvent... "
je le crois bien, ils vivaient ensemble. -cette
allégorie d' abbé et d' abbaye revient
perpétuellement. Quesnel parle quelquefois de
lui-même Quesnel, tout hardiment, à la troisième
personne, comme pour dérouter les curieux s' il
y en avait : " (9 juillet 1692) le
 

p180


père Quesnel est toujours je ne sais où ; mais
quelque part qu' il soit, je suis assuré qu' il
vous honore toujours et plus que jamais... "
je trouve de très-agréables choses dans ces lettres,
des pensées et des vues qui sentent l' auteur des
réflexions morales sur l' écriture sainte ,
nombre de faits intéressants, de particularités sur
les hommes, sur les livres nouveaux. Le père
Du Breuil avait été un bel-esprit, très-cultivé,
au courant de toute littérature sérieuse, et par
ce côté délict de lui-même il devait se trouver
bien sevré. Le père Quesnel lui fait arriver à
tout hasard quelques nouvelles de la république
des lettres, et qui ne sont pas uniquement
théologiques :
" (1689.) on n' aura pas manqué de vous envoyer la
tragédie d' Esther , qui vous aura beaucoupplu... etc. "
l' austérité se retrouve par ce dernier mot. Quesnel,
émule de Nicole, ne veut pas même du théâtre
à saint-Cyr.
On était fort dur pour le père Du Breuil, et d' une
dureté calculée : M De Harlay (et cette affaire
est, à mes yeux, un de ses plus grands crimes) avait
l' attention maligne de ne pas le laisser trop
longtemps là où il
 

p181


commençait à s' accoutumer et à se concilier les
coeurs, ce qui arrivait bientôt. à mesure que l' on
voyait sa réputation s' établir et se répandre
dans l' endroit où il demeurait, on avait soin de le
faire passer ailleurs, et on le proena ainsi
pendant des années en différents lieux plus
incommodes les uns que les autres ; il supportait
tout avec une douceur angélique. Dans une de ces
stations il était entouré de soldats, de gardiens
bruyants et blasphémateurs qui ne lui permettaient
pas une minute de recueillement. Le père Quesnel,
dans les consolations qu' il lui adressait alors, le
comparait à Jésus-Christ regardant du haut de sa
croix les bourreaux qui l' insultaient, et les soldats
qui jouaient ses habits. " c' est ainsi, disait-il
encore, que le grand saint Ignace regardait ces
bêtes féroces avec qui il fit le voyage de Syrie à
Rome, ces dix léopards avec qui il était lié jour
et nuit, sur la terre et sur la mer, et qui ne
faisaient que s' irriter du bien qu' on leur faisait.
iniquitas autem eorum, mea doctrina est. quelle
école ! Quels maîtres ! Quelles leçons pour un
homme apostolique et un martyr de Jésus-Christ ! "
quand le père Du Breuil se plaignait d' être sur
un rocher affreux et privé de toute conversation avec
les humains, il lui citait les Honorat, les Hilaire,
les Eucher, qui allaient chercher la solitude
chrétienne en des îles désertes. Il lui rappelait
le rocher de saint Jean à Patmos, et surtout
l' île de Lérins, toute petite, mais heureuse
entre les îles, puisqu' elle rendait si grands ceux
qu' elle avait reçus tout petits, qu' elle produisait
prêtres et pasteurs
 

p182


de l' église ceux qu' elle avait nourris ermites et
solitaires : et sic quos accipit filios, reddit
patres ; et quos nutrit parvulos, reddit magnos ;
et quos velut tirones accipit, reges facit.

et retournant, parodiant agréablement ces paroles
de Césaire, il présentait au père Du Breuil son
île comme douée d' un autre privilége et bien
heureuse en sens inverse, puisque ceux qu' elle
avait reçus pères déjà et pasteurs, elle les
rendait enfants et en faisait de simples brebis :
quos accipit patres, reddit filios ; et quos
nutrit magnos, reddit parvulos.
entre les deux
îles, laquelle donc est la plus souhaitable aux yeux
du chrétien ? " quel parti prendriez-vous, mon
très-cher père, si vous aviez à choisir de ces deux
grâces, et laquelle croiriez-vous plus estimable et
plus digne de la préférence ? "
tout à la fin, l' exil du père Du Breuil s' était un
peu adouci : il venait d' être changé pour la
septième fois et transféré à Alais dans les
Cévennes ; le père Quesnel commence ainsi sa
lettre du 9 juillet 1692 : " puisque vous voilà,
mon très-cher père, à votre septième station, vous
avez droit à l' indulgence plénière. Celle que vous
avez gagnée à Rome ne vous a jamais tant coûté... "
il n' y a rien de moins morose que ces consolations
chrétiennes adressées par un exilé à un captif. Il
ne cherche dans les afflictions envoyées par Dieu
qu' une source de joie, selon le grand précepte :
laetandi moerores, flendae laetitiae. ce sont
les joies du monde qu' il faut pleurer. Ce monde
où l' on s' égorge, où l' on se querelle, est toujours
le même, dit-il sans cesse au père Du Breuil,
pour le cas où celui-ci serait tenté de
 

p183


le regretter. Il lui en montre de loin les images
bizarres. J' ai cité autrefois un long fragment de
cette lettre du 9 juillet 1692, où il est parlé
de la dispute de l' abbé de Rancé et du père
Mabillon. C' est un récit spirituel et presque
philosophique de tour ; mais le père Quesnel
n' est pas philosophe longtemps, et il ramène
tout au point de vue du chrétien.
Une des lettres les plus curieuses et les mieux
senties est celle dans laquelle il fait part à
son vénérable ami de la mort d' Arnauld : nous nous
en souviendrons en avançant.
Dans une lettre postérieure à cette mort (30 mai
1695), il lui dit, avec cette ingénieuse subtilité
chrétienne qu' il manie aussi dextrement que
personne :
" je ne sais, mon très-chr père, à quoi vous en
êtes, et si vous êtes en quelque manière rétabli de
votre dernière infirmité... etc. "
tout cela est aussi agréable que chrétien ; le genre
et le goût de saint Augustin une fois admis, c' est
parfait. Je me sens presque raccommodé avec le père
Quesnel, qui a eu le malheur de faire naître tant de
 

p184


querelles et d' y attacher son nom, mais qui valait
mieux que cette destinée.
Les lettres de Du Guet au père Du Breuil sont
d' un caractère un peu différent. Du Guet est de
quinze ans plus jeune que le père Quesnel, il est
moins familier avec le père Du Breuil se
considérant comme un jeune homme par rapport à lui,
il le vénère, non pas seulement comme un modèle
de vertu et de souffrance en Jésus-Christ, mais
comme l' un des plus anciens de ses maîtres et de
ses pères ; il a des effusions plus tendres, et
sans mélange d' aucune distraction littéraire et
curieuse. Les consolations, les exhortations qu' il
lui adresse sont d' un ordre aussi chrétien que celles
du père Quesnel, mais d' un tour plus onctueux,
plus lent, plus étudié, si l' on peut regarder le
tour en ces matières. Il lui dira :
" la paix d' un homme de bien est infinie quand il est
convaincu qu' il est où Dieu l' a mis, et que son
inclination n' y a point de part : ... etc. "
après une grande maladie le père Du Breuil
éprouvait un extrême épuisement, et se plaignait de
ne plus sentir l' ardeur, la liberté d' esprit qui lui
était ordinaire. à quoi Du Guet, pour le rassurer
sur sa disposition,
 

p185


répondait : " on ne demande point qu' une victime
pense, il suffit qu' elle souffre. "
il ne cesse de lui dire qu' il ne le sépare pas de
Jésus-Christ ; il le lui dit avec les images
mystiques qui leur sont familières, mais en les
rajeunissant par des expressions fines :
" je sais que c' est à lui que vous êtes immédiatement
attaché, et qu' il est entre vous et sa croix... etc. "
il lui montre le terme glorieux déjà visible dans
un lointain rapproché ; il le console par la
perspective de " cette grande fête des justes, qui
commence le soir, mais qui n' en aura jamais
. "
il y a de touchants endroits, comme lorsqu' il
exprime le voeu et l' ardent désir qu' il aurait de se
substituer dans les liens à sa place ; et il en
parle si simplement qu' on sent qu' il le ferait comme
il le dit :
" je me reproche à moi-même de n' avoir que des paroles
et des désirs à l' égard de la personne du monde que
j' aimerais le mieux servir d' une autre
manière... etc. "
nous connaissons maintenant dans toutes ses variétés
cette race mortifiée et contrite. Le père Du Breuil
avait aussi sa physionomie à lui. Affligé d' être
éloigné de son troupeau, et pour un sujet si
étranger aux intérêts de ce troupeau, il se
dédommageait en édifiant autant qu' il pouvait ceux
qui vivaient autour de lui, et
 

p186


il ne considérait pas son exil comme le dispensant
de la cure des âmes ; il se créait des ouailles
partout où il en pouvait recueillir. Il prêchait
surtout d' exemple, et inspirait l' amour de la
religion pas sa mansuétude à supporter ses maux.
La vénération l' accompagnait en tous ses lieux
d' épreuve. Lorsqu' il sortit du fort de Brescou,
M Fouquet, évêque d' Agde, qui avait pour lui
une estime singulière, lui envoya son carrosse au
bord de la mer, le fit conduire chez lui, et le
força de donner sa bénédiction aux jeunes
séminaristes qu' il avait fait assembler. Quand les
espérances que ses amis concevaient de temps en temps
pour son retour venaient à manquer, le père Du
Breuil répondit que Dieu avait ses voies et ses
vues différentes de celles des hommes :
" et peut-être, disait-il, il fera réussir l' affaire
en permettant que les hommes la fassent échouer. "
on a de lui un simple fragment de lettre, mais qui se
sent de la plénitude du coeur ; au lieu d' une
plainte, c' est une action de grâces, un soupir de
remercîment vers le ciel, en arrivant à Alais, son
dernier lieu d' exil (juin 1692) :
" ... mais, monsieur, ne jugez-vous pas que ma sortie
du milieu des mers est aussi une petite merveille,
après y avoir résidé dix ans ? ... etc. "
 

p187


pauvre innocent vieillard ! De ce qu' il est un peu
moins mal et moins désagréablement, il a peur de se
corrompre dans Capoue.
L' archevêque de Paris, son grand persécuteur,
mourut avant lui. Jamais le père Du Bruil n' avait
manqué, en priant chaque jour pour le roi, de prier
aussi pour l' archevêque, pour le père de La Chaise,
et pour tous ses ennemis ; c' était un des articles
de ses prières du matin, durant toutes ses années
de détention. Le jour où son neveu lui apprit la mort
de M De Paris, à l' instant même il se mit à
genoux, et pria pour le repos de son âme pendant
plus d' une demi-heure, obligeant son neveu d' en
faire autant ; et comme celui-ci, plus charnel,
résistait et lâchait quelques paroles vives selon
la nature, il le trouva fort mauvais et en éprouva
de la peine. Il avait l' âme belle et parfaitement
exempte de fiel. Il était si chaste, que sur son
lit de mort, malade et presque moribond, il ne
voulait pas qu' une femme le touchât pour l' aider
à se retourner. L' esprit de piété tendre, que les
souffrances n' avaient fait que nourrir, présida
aux derniers actes de sa vie. Il rendit l' âme en
prononçant le nom de Jésus, et mourut comme un
enfant qui s' endort (6 septembre 1696). Tout le
clergé de l' église cathédrale, et les communautés
religieuses de la ville, lui rendirent les derniers
devoirs et vinrent lever le corps dans la chapelle
du château ; ce qu' il y avait de plus honorable
parmi les habitants accompagna le convoi. L' évêque
d' Agde, en apprenant sa fin,
 

p188


dit de lui que, puisque l' injustice des hommes
l' avait réduit en cette captivité, il était mieux
qu' il y fût demeuré jusqu' au bout : " il fallait que
ce fût Dieu seul qui l' en tirât, les hommes n' en
étaient pas dignes. C' est un saint qui priera pour
nous. Il est mort dans le lit d' honneur. "
pour un janséniste persécuté qui expire ainsi en
pardonnant et sans colère, combien un jour, par une
conséquence et une revanche presque légitime, combien
de jansénistes ulcérés et violents !
Mais n' admirons-nous pas comme cet homme de bien,
martyr de sa liaison avec Arnauld, s' en vient
mourir son septième exil au sein des Cévennes, et
n' est-il pas là comme pour témoigner de l' injustice
d' Arnauld lui-même envers les protestants des
Cévennes, aussi martyrs ! Il vient comme pour en
payer la peine et pour expier. -ô vous tous qui
croyez, soyez-vous cléments du moins dans vos
douleurs !
Arnauld n' eut donc à se reprocher à l' égard du père
Du Breuil que le premier fait d' imprudence ; il
remplit d' ailleurs en conscience tous les devoirs
de coeur et d' honneur que lui imposait l' infortune
attirée par lui sur un ami. L' idée du père Du
Breuil ne cessa de lui être présente dans toutes
les tentatives de rentrée et dans les négociations
que renouaient de temps en temps ses amis de France.
Sous la protection du marquis de Grana, gouverneur
des Pays-Bas espagnols, il tenait bon dans sa
cachette et fermait l' oreille aux divers appels dont
il se méfiait ; mais l' accommodement même eût-il
été possible, il n' aurait pu se prêter un instant à
la pensée d' abandonner les amis compromis dans
la même cause : " peut-être que ce que l' on
propose serait sûr, écrivait-il à
 

p189


Madame De Fontpertuis (28 janvier 1684), mais il
ne serait pas honnête ; car c' est une espèce
d' infidélité de traiter séparément avec un
banqueroutier qui a beaucoup de créanciers, et de ne
pas faire un accommodement général, en courant la
même fortune que les autres. " et au duc de Roannez,
dans le même moment (29 janvier) :
" ... quand on pourrait oublier des choses qui me
paraissent si incompatibles (d' être reconnu
innocent, les autres étant maintenus coupables),...
etc. "
ainsi parlait cet homme généreux, et c' est par là,
c' est par le coeur qu' il demeure encore pour nous le
grand Arnauld.
Dans une visite que M De Pontchâteau fit à
M De Harlay en compagnie de son neveu M
D' Armagnac, grand-écuyer de France, M De
Harlay dit qu' il n' avait tenu qu' à M Arnauld de
rentrer, mais qu' il n' avait voulu entendre à aucun
accommodement qu' on n' eût rappelé le père Du
Breuil. Sur quoi M Le Grand ne put s' empêcher
de laisser échapper ce mot : " ma foi ! Je l' en
estime plus. C' est agir en honnête homme. "
mais déjà, quand il recevait, pour partager et
animer sa retraite, les deux fugitifs de l' oratoire,
Du Guet et
 

p190


Quesnel (celui-ci destiné à devenir, après lui, la
figure la plus importante de janséniste réfugié),
déjà Arnauld était en guerre ouverte avec un autre
membre bien illustre de la même congrégation, avec
Malebranche. De tous ses combats d' alors, c' est
même le seul qui lui fasse encore honneur
aujourd' hui et dont la postérité aime à se souvenir :
donnons-nous-en le spectacle, comme d' un beau
tournoi.
 

p191


V.
Arnauld avait connu autrefois Malebranche ; il
était resté depuis sa sortie de France, et par
Quesnel même, en relation indirecte avec lui ; il
le considérait comme un ami ; mais qu' importe ?
Arnauld ne nous dit-il pas : " je n' ai point
d' ami contre qui je ne sois prêt d' écrire, si,
venant à changer, il se déclarait contre quelque
vérité importante à la religion : je n' ai point
d' ennemi personnel dont je ne sois prêt à
entreprendre la défense, si j' y vois de la justice. "
Arnauld, c' est le docteur jaloux du trésor de
vérité. Il m' apparaît volontiers vigilant et
rôdant autour de l' enclos, moins encore comme un
pasteur (il n' a pas le calme des pasteurs)
 

p192


qu' à la manière et de l' espèce, si j' ose usurper une
image antique,
des molosses gardiens de leurs troupeaux bêlants.
Après la vérité, il n' y a pas pour lui de plus chère
douceur en ce monde, il nous l' a dit, que la
compagnie des amis ; mais la vérité, la vérité, c' est
là, avant tout, son plus grand faible ; il ne peut
se tenir qu' il ne la dise, qu' il ne dise et ne crie
sur les toits ce qu' il prend pour elle.
Ici il nous semble dans le vrai, -dans un vrai
relatif, bien entendu : car la première condition
pour entrer comme il faut dans ces débats
métaphysiques rétrospectifs, lorsqu' on est du
dix-neuvième siècle, qu' on a tout son bon sens
et qu' on a l' esprit fait aux méthodes et aux
connaissances positives, c' est de ne pas
s' effaroucher de certaines conventions exorbitantes,
de certaines hypothèses énormes que posent tout
d' abord et admettent de part et d' autre les
combattants : ce sont, pour ainsi dire, les règles du
jeu, sans quoi il n' y aurait pas de jeu. Supprimez
un instant ces bornes qu' ils se donnent dès l' entrée
et qu' ils respectent, le lieu même du débat
n' existerait plus.
Arnauld n' aimait pas seulement la controverse, il
aimait la philosophie en elle-même, dès qu' elle
n' était pas en désaccord avec la religion ; il
aimait qu' on allât dans l' examen des vérités
naturelles à l' aide de la raison, aussi loin que
l' on pouvait s' y porter. Tout d' abord il avait été
pour Descartes, et il lui était resté fidèle.
 

p193


Descartes, qui avait déjà publié son discours de la
méthode en 1637, avait envoyé vers 1641 une
copie manuscrite des méditations au père
Mersenne à Paris, pour que ce père consultât des
philosophes et des théologiens et lui fît part de
leurs réflexions et objections. Arnauld, âgé
seulement de 28 ans et licencié en Sorbonne, eut
communication du manuscrit par le père Mersenne,
et lui adressa quelques remarques pour l' auteur :
ce sont les quatrièmes objections qu' on lit à
la suite de l' ouvrage imprimé. Les objections
d' Arnauld, si on peut leur donner ce titre, sont
bien différentes, on peut le croire, de celles de
Hobbes et de Gassendi ; elles ne le sont pas moins
de celles qu' on peut supposer qu' aurait élevées
Saint-Cyran si on l' avait consulté à cette époque,
ou Pascal plus tard. Arnauld se déclare heureux
de trouver un accord si exact entre les
arguments du nouveau philosophe et ceux qu' avait
autrefois produits saint Augustin ; il revendique
pour celui-ci le cogito, ergo sum . Après
quelques objections secondaires et qui témoignent
d' une grande exactitude logique, il se montre surtout
préoccupé de concilier en théologien la définition
de la substance selon Descartes avec le dogme de la
présence réelle. Quant à la clef même de la nouvelle
doctrine et de la nouvelle méthode, au doute
méthodique
, il dit bien qu' il craint que
quelques-uns ne s' offensent de cette libre façon
de philosopher, par laquelle toutes choses sont
révoquées en doute ; mais pour obvier à cet
inconvénient et au danger que pourrait avoir ce
procédé auprès des faibles esprits,
 

p194


il croit qu' il suffirait de quelque préface dans
laquelle le lecteur fût averti que ce n' est pas
sérieusement et tout de bon que l' on doute de ces
choses
: " et au lieu de ces paroles : ne
connaissant pas l' auteur de mon origine,
je
penserais qu' il vaudrait mieux mettre : feignant
de ne pas connaître.
" Descartes tint compte,
dans limprimé, du conseil d' Arnauld ; il fut, somme
toute, enchanté de cette nature d' objections qui
étaient bien plutôt une confirmation raisonnée. Il
traite Arnauld, dans sa réponse, tout autrement
et sur un tout autre ton que Hobbes ou Gassendi.
Arnauld, en effet, comprend Descartes plus qu' il
ne le combat ; admirable esprit logique, il ne sera
pas inventeur en philosophie, et, moyennant que sa
théologie soit satisfaite, il adhérera volontiers
au nouveau maître.
Quand Descartes vint à Paris en 1644, il ne put
voir Arnauld, nouvellement célèbre lui-même par
son livre de la fréquente communion , mais alors
obligé de se cacher. Celui-ci pourtant lui envoya
son élève (depuis le principal maître des écoles de
port-royal), M Walon De Beaupuis.
En 1648, pendant son dernier séjour à Paris,
Descartes reçut d' un anonyme une lettre où on lui
proposait plusieurs difficultés à résoudre : -sur
la nature de l' âme, au sujet de laquelle il avait
avancé qu'
elle pense
 

p195


toujours
, même dans le ventre de la mère ; -sur
les preuves données par lui de l' existence de Dieu,
dont une seule n' était pas aussi exacte qu' on
l' aurait voulu ; -sur le plein, sur le vide ; -sur
la manière dont Jésus-Christ est dans
l' eucharistie. Cet anonyme qui se déclarait
adhérent à tous autres égards, ce curieux plein
de candeur n' était autre qu' Arnauld, alors retiré
à port-royal des champs.
Dans les années qui suivirent, on a vu qu' en ce
saint désert, grâce encore à Arnauld, grâce au
voisinage du duc De Luynes, traducteur français
des méditations , il y avait eu essai
d' inoculation et petite fièvre passagère de
cartésianisme. Il n' y était question dans un temps
que de cette philosophie et de cette physique
qui renversait et renouvelait toutes les idées des
choses. L' idée d' automates surtout, appliquée
aux bêtes, réussissait et faisait fureur ; elle
accommodait la théologie du temps et n' en contrariait
pas trop la physiologie. Elle n' avait contre elle
que le bon sens de quelques gens du monde (comme
M De Liancourt) qui avaient été chasseurs,
cavaliers, et qui savaient à quoi s' en tenir sur ce
machinisme des bêtes.
à l' article de la transsubstantiation, Arnauld et
Nicole s' efforcèrent toujours de faire concorder le
dogme de la présence réelle avec l' explication
cartésienne du témoignage des sens, ou du moins
de montrer qu' il n' y avait point opposition : les
ministres protestants en tiraient parti contre eux
pour mettre leur bonne foi en doute, et Jurieu
les accusait d' être en cela tout autant cartésiens
que catholiques. Arnauld et Nicole étaient
 

p196


les seuls de port-royal à se préoccuper de cet
accord. Plusieurs des amis et de ces autres messieurs,
M De Sainte-Marthe, M De Saci, M Du Vaucel,
trouvaient quelques inconvénients à ce cartésianisme
trop mêlé en apparence aux choses de la foi ; mais
aucun n' élevait les raisons radicales et décisives.
Arnauld répondait même assez judicieusement à
M Du Vaucel, en se plaçant à un point de vue
extérieur et politique , qu' il était bon de
laisser les cartésiens déclarer publiquement que leur
philosophie et leur définition de la substance
n' étaient pas contraires à ce que l' église enseignait
touchant l' eucharistie ; il sentait le progrès
de cette philosophie devenue l' une des puissances
dominantes, et il ne croyait pas utile à la religion
" qu' on s' entêtât à prétendre qu' on ne pouvait être
à la fois catholique et cartésien. " il craignait
qu' en le faisant, " on ne mît obstacle à la
conversion de beaucoup de sacramentaires
(calvinistes) qui étaient persuadés que la
philosophie de Descartes était la plus raisonnable
de toutes. "
mais la question capitale était plus haut, et
Arnauld ne s' en doutait pas assez. Ce que dit
Descartes de la distinction à faire entre l' âme
et le corps, est dans saint Augustin ; donc
jusque-là on peut être tranquille : ainsi raisonnait
Arnauld. Ce que dit Descartes de l' essence d' un
corps qu' il semble faire consister surtout en son
étendue, n' est pas si absolu qu' on ne puisse
considérer cette étendue ou superficie apparente
comme une simple condition sensible, et n' est point
par conséquent contradictoire à ce que peut
opérer la toute-puissance de Dieu dans le mystère
de la transsubstantiation ; donc on peu encore se
reposer et se croire en
 

p197


sûreté jusque-là. -Pascal, lui, ne sentait pas
ainsi, et était plus prompt à prévoir et à
s' émouvoir.
Arnauld et Bossuet ont cela de commun de se tenir
sans crainte au cartésianisme, et de l' approcher
même de l' explication des mystères sans pressentir
avec effroi les conséquences, comme le fait
Pascal. Bossuet, Arnauld commencent à s' effrayer
quand ils voient Malebranche et le développement
exagéré qu' il donne à la doctrine de Descartes
dans le sens de l' idéalisme ; ils jettent un cri
d' alarme. Bossuet pousse Arnauld à réfuter.
C' est bien. Mais il s' agit dès longtemps d' autre
chose. Ce n' est point surtout par le côté de
Malebranche, par cette extension purement
métaphysique du système de Descartes, que le
catholicisme de Bossuet et d' Arnauld périclite ;
c' est de la méthode même de Descartes, une fois
mise au monde et à la mode, que venait le danger :
" et en effet, dit fort bien Fontenelle dans sa
petite digression sur les anciens et les
modernes
, ce qu' il y a de principal dans la
philosophie et ce qui de là se répand sur tout,
je veux dire la manière de raisonner, s' est
extrêmement perfectionné dans ce siècle... avant
M Descartes, on raisonnait plus commodément ;
les siècles passés sont bien heureux de n' avoir pas
eu cet homme-là. C' est lui, à ce qu' il me semble,
qui a amené cette nouvelle manière de raisonner,
beaucoup plus estimable que sa philosophie même,
dont une bonne partie se trouve fausse ou incertaine,
selon les propres règles qu' il nous a apprises. "
Descartes a contribué plus que personne à faire
de l' esprit humain un instrument de précision ,
et cela mène loin.
Comment Arnauld, qui se paie d' un point de
ressemblance et d' une rencontre de Descartes et de
saint
 

p198


Augustin, n' a-t-il pas vu la différence ou plutôt
la contradiction de méthode de ces deux grands
esprits ; l' un appliquant dans toute sa largeur
et sa subtilité le procédé mystique qui se traduit
par aperçus, par emblèmes, par figures, par
antithèses de mots, et qui tient tant de compte
de l' imagination et du sentiment ; l' autre instituant
le strict procédé rationnel ? Comment lui, l' auteur
de la fameuse logique , n' a-t-il pas vu qu' il y
avait, qu' il y aurait bientôt deux chapitres à
y ajouter : de l' influence de Descartes sur la
manière de raisonner ; -de l' influence de saint
Augustin sur la manière de raisonner ?

ce que dit Arnauld des limites que n' a point
passées Descartes, et qu' on ne passe point en
l' admettant, est bon à dire : mais ces
compartiments n' existent que dans un esprit qui les
respecte ; au moindre mouvement en avant d' un esprit
moins respectueux, ils tombent, -comme un simple
paravent.
Toute philosophie, quelle qu' elle soit au premier
degré et dans son premier chef et parent, devient
anti-chrétienne ou du moins hérétique à la seconde
génération ; c' est la loi, et il faut bien savoir
cela.
 

p199


Est-il possible de l' empêcher ? Est-ce une raison de
ne pas admettre la philosophie, tant qu' elle est
encore compatible et concordante avec la foi dans
son premier chef ? C' est ici une autre question ;
mais il est mieux, quoi qu' on adopte, d' en savoir
les conséquences.
Or, en adoptant le cartésianisme, du moins pour une
bonne part, Arnauld garde son intrépidité,
Bossuet sa stabilité, Daguesseau sa placidité.
Cela revient peut-être à dire que chacun porte
jusque dans sa foi et dans ses doctrines son
caractère et son humeur.
 

p200


Pascal y porta un pressentiment d' alarme, une
sublime inquiétude de regard, que l' avenir a
justifiée.
Au reste, dans tout ceci et dans ce qui va suivre, je
veux moins entrer dans la fouille des doctrines
elles-mêmes que bien indiquer les pentes diverses
et tracer les versants des opinions, avec la
physionomie des hommes qui, de loin, s' y distinguent
et y figurent.
Donc, tandis que la méthode de Descartes, qui valait
mieux et qui devait plus triompher en définitive que
sa philosophie, s' appliquait ou allait s' appliquer
à toutes les branches de pensée et d' étude ;
qu' Arnauld et Nicole la portaient dans la
grammaire générale et dans la logique, Domat dans
les lois civiles, Perrault tout à l' heure, et
Fontenelle et Terrasson, dans la critique des arts
et des lettres, en attendant que d' autres le fissent
en religion et en politique, Malebranche ne
prenait que la métaphysique et la poussait plus loin
que son maître.
Nicolas Malebranche est, selon l' expression de
Voltaire, un des plus profonds méditatifs qui
aient existé. Fontenelle a bien ingénieusement
raconté sa vie. Né en 1638, le dernier de dix enfants,
d' une complexion débile et maladive, d' une
conformation irrégulière, ou, pour mieux dire,
contrefaite, il s' était de bonne heure destiné
à l' état ecclésiastique, où
la nature et la grâce
 

p201


l' appelaient également
; " et pour s' y attacher
encore davantage, en conservant néanmoins une
liberté qui ne lui était pas fort nécessaire, il
entra dans la congrégation de l' oratoire à Paris,
en 1660. " on essaya d' abord de l' appliquer à
l' histoire ecclésiastique ; puis le célèbre Richard
Simon, alors de l' oratoire et le prochain
introducteur du rationalisme dans l' exégèse, le
voulut attirer à la critique sacrée. Mais ces dates,
ces faits nombreux ou ces textes à comparer, lui
allaient mal. Un jour, vers 1664, passantchez un
libraire de la rue saint-Jacques, il ouvrit le
livre de l' homme de Descartes ; il ne
connaissait jusque-là ce grand philosophe que par
des objections et par des cahiers :
" il se mit à feuilleter le livre, et fut frappé comme
d' une lumière qui en sortit toute nouvelle à ses
yeux... etc. "
 

p202


ce qu' Adam avait su, rien que cela ! C' est-à-dire,
refaire le monde en idée à sa manière et raconter la
création de première main. C' est la chimère en
effet, le voeu de tout grand esprit méditatif,
amoureux de conceptions primitives ; refaire à
sa manière le récit d' Adam selon le dessein premier
de l' éternel, tandis qu' ève (cette jeunesse des
disciples sortis de nous-mêmes), bouche béante,
écoute, admire et croit.
Le premier volume de la recherche de la vérité
courut quelque temps manuscrit. L' auteur avait eu
peine d' abord à trouver un approbateur qui se
sentî compétent sur des matières aussi nouvelles.
L' abbé de Saint-Jacques, fils du chancelier
d' Aligre, et qui n' était sorti de son abbaye, où
il vivait en pénitent à Provins, que pour soulager
la vieillesse de son père, lut lui-même, dit-on, le
manuscrit du père Malebranche et en expédia le
privilége gratis avec empressement (1674).
Le second volume suivit de près (1675) :
" ce livre, dit Fontenelle, fit beaucoup de bruit ;
et quoique fondé sur des principes déjà connus, il
parut original... etc. "
 

p203


ainsi s' exprime Fontenelle en ce style exquis de ses
éloges, qui à un fonds toujours excellent de langue
du dix-septième siècle, ajoute une précision neuve,
tout à fait propre au dix-huitième et que n' auraient
guère eue à ce degré, dans le précédent, que La
Rochefoucauld et La Bruyère.
Il y eut des critiques ; mais les suffrages les plus
illustres et les plus pieux furent à l' auteur. Son
idée, que nous ne voyons rien qu' en Dieu ,
n' apparaissait que vers le milieu de l' ouvrage, et
encore ce ne fut que dans les éclaircissements
postérieurs (1678) qu' il la développa davantage
et que peut-être il acheva de la former.
Arnauld, qui devait plus tard le réfuter sur ce point
 

p204


désormais fondamental, s' en tenant pour la
recherche de la vérité
à l' ensemble d' une
première impression et ne s' appliquant pas alors à un
examen particulier du livre, en marquait grande
estime et se liait avec l' auteur.
Mais bientôt, quand l' auteur enhardi par le succès,
pressé par le développement intérieur de ses idées
et sollicité par les questions, par les conseils
de quelques amis, essaya d' appliquer plus
directement aux matières de religion ses
éclaircissements philosophiques, oh ! C' est alors
que, de tous côtés, des voix illustres et graves
s' accordèrent pour crier : holà !
il tentait déjà cette explication de la religion par
sa philosophie dans des conversations chrétiennes ,
entreprises à la sollicitation du duc de Chevreuse
(1676). C' étaient des dialogues entre trois
personnages, Théodore, Aristarque et éraste :
Théodore qui est lui-même, c' est-à-dire celui qui
a raison ; Aristarque destiné à avoir tort, mais
qui finit pourtant par se convertir au système
de Théodore ; et éraste, jeune homme avide,
disciple ingénu, et qui pousse sa conversion au
système jusqu' à entrer dans un monastère.
Fontenelle remarque malicieusement que par cette
conclusion dévote de sa philosophie abstraite, et
par des considérations pieuses et des élévations à
Dieu ajoutées dans une édition suivante de ces
conversations chrétiennes , Malebranche
semblait vouloir répondre à ceux qui opposaient à ses
idées spéculatives de n' être pas faites pour
entretenir une pratique affectueuse et fervente.
" il y a cependant assez d' apparence, ajoute le fin
panégyriste, qu' à cet égard les idées métaphysiques
seront toujours pour la plupart du monde
 

p205


comme la flamme de l' esprit-de-vin, qui est trop
subtile pour brûler le bois. "
Malebranche continua de vouloir éclairer et
divulguer cette union de sa philosophie avec la
religion, par des méditations chrétiennes et
métaphysiques
(1683), qui n sont rien moins
qu' un dialogue entre le verbe et lui, une sorte
de colloque auguste de Moïse chrétien avec le
divin éclair fendant le nuage, ou, pour parler
tout à fait exactement, un cours de haute
philosophie dans la bouche de Jésus se
professant lui-même à un disciple fidèle ; et
encore par de plus humbles entretiens sur la
métaphysique et la religion
(1688), où ne
figurent du moins que Théodore, Ariste et
Théotime.
Mais déjà auparavant, et malgré son souci de nouer
et de renouer ce qui se défaisait si aisément, la
tentative de conciliation avait rompu avec éclat
dans le traité de la nature et de la grâce
(1680).
Bossuet vigilant comme évêque, Arnauld vigilant
comme docteur, avaient été également émus et
s' étaient donné le signe d' alarme.
Pour concilier la bonté et la justice de Dieu avec
la prédestination, pour concilier le mal existant,
soit dans l' ordre de la nature, soit dans celui
de la grâce, avec sa toute-puissance, Malebranche
suppose que rien sans doute ne se fait, ne se meut,
n' agit que par Dieu
 

p206


et en Dieu, mais selon les volontés générales de
Dieu, c' est-à-dire selon des lois générales, et
que pour qu' aucun mal n' arrivât il faudrait à tout
moment que ces lois, ces volontés générales se
pliassent en des volontés particulières peu dignes
de lui. Demander à Dieu un autre ordre, ce serait
lui demander qu' il renonçât à ses attributs. Il a
fait tout ce qui est possible, puisqu' entre les
mondes possibles il a choisi celui qui se pouvait
produire et conserver par les voies les plus simples.
Les maux qui nous affligent sont l' effet des mêmes
lois que les biens qui nous consolent : la bonté
de Dieu nous a préparé les uns, et sa sagesse les
fait naître par des lois qui amènent les autres, sans
qu' il ait voulu ceux-ci par aucune volonté
particulière. Nous entrons par Malebranche dans le
système de Leibniz. Si l' écriture sainte semble
nous donner une idée plus singulièrement actuelle
et particulière de Dieu, on retrouve le vrai sens
en levant le voile de ces expressions
anthropologiques. Malebranche ouvrait là une
exégèse qui rejoignait plus qu' il ne croyait celle
de Richard Simon.
Quant à l' ordre de la grâce, si le salut n' a pas
lieu pour tous, c' est que Jésus-Christ est
nécessaire comme médiateur entre la volonté générale
qui voudrait tout
 

p207


sauver, et l' homme. Or, les pensées et les désirs
de l' âme de Jésus-Christ étant les causes
occasionnelles des grâces distribuées, comme il ne
pense pas en même temps à toutes choses et que ses
connaissances sont bornées par rapport aux choses
contingentes, en tant qu' il n' est plus le verbe
absolu, mais le verbe incarné et fait homme, il
arrive que plusieurs ne sont pas atteints de la
grâce, ne se trouvant pas, ne se mettant pas
d' eux-mêmes sur le chemin de Jésus-Christ.
Jésus-Christ, sans être sollicité, fait sans
doute bien des avances et choisit, à chaque moment,
en vue du temple mystique qu' il édifie et qu' il
veut le plus beau possible, l' espèce et le nombre
de pierres spirituelles, c' est-à-dire d' élus ,
qui y conviennent le mieux ; mais hors de là, hormis
ce qui est indispensable à son dessein principal,
auquel tel ou tel individu (pourvu qu' il réunisse
certaines conditions) peut convenir indifféremment,
il faut, quand on n' est pas sous la main de
Jésus-Christ, qu' on se présente à lui, qu' on fasse
penser à soi, qu' on sollicite en un mot cette
âme divine, mais qui n' a pas une capacité actuelle
infinie, pour y déterminer un de ces saints désirs
qui sauvent immanquablement. On voit que
Malebranche n' éloignait de Dieu les objections que
pour les faire retomber en quelque sorte sur
Christ, pour les amasser sur sa tête. Il magnifiait
le père, un peu aux dépens du fils.
Sur ce premier aperçu, on conçoit l' éclat parmi les
théologiens. Pourtant Malebranche faisait école ;
la beauté de son génie, la lumière de son langage,
la modestie de son caractère, la sincérité de sa
piété et la candeur de ses moeurs, une physionomie
singulièrement expressive et qui laissait
transpirer l' esprit, tout
 

p208


attirait et attachait les jeunes imaginations ; il
y avait des malebranchistes fervents. On a une
lettre très-belle et vigoureuse de Bossuet à l' un
d' eux (21 mai 1687) :
" je n' ai pu trouver que depuis deux jours le loisir
de lire le discours que vous m' avez envoyé... etc. "
Bossuet fait voir que la manière dont Malebranche
 

p209


se pique d' expliquer naturellement le déluge, et qui
peut s' étendre aussi bien à tout autre événement
extraordinaire, tend à ruiner le miracle proprement
dit, c' est-à-dire la dérogation aux lois générales.
Malebranche, en effet (et c' est même là son seul pas
en avant), essaie de rester chrétien avec le moins
de miracles possible. Or, les miracles autant que
les prophéties sont une des grandes preuves de
la divinité du christianisme. Cette lettre, d' une
rude et belle franchise, nous montre Bossuet dans
toute son attitude militante, et, pour ainsi dire,
la veille d' un combat. Il s' arme, il est prêt à
s' armer ; il demande une dernière fois ou plutôt
il offre la paix, et par là il entend la soumission
de l' adversaire à la vérité. Une ou plusieurs
conférences, qui ne permettraient ni ambiguïté ni
faux-fuyants dans les questions et dans les réponses,
lui paraissent le moyen le plus sûr ; ce n' est point
par lettres qu' on traite de ces choses, dit-il,
c' est de vive voix :
" pour entrer en preuve sur cela, il faudrait faire
un volume ; ... etc. "
 

p210


il commence à s' apercevoir de l' inconvénient pour
la religion et du danger que renfermait le principe
de Descartes et le premier point de sa méthode :
" de ces mêmes principes mal entendus, un autre
inconvénient terrible gagne sensiblement les
esprits : ... etc. "
il insiste pour une explication prompte avec un
admirable sentiment où l' autorité et la charité se
confondent, et avec un geste de cordialité
impérieuse :
" je ne demande pas que vous m' en croyiez sur ma
parole ; mais si vous aimez la paix de l' église,
procurez l' explication de vive voix que je vous
propose, et menez-la à sa fin... etc. "
tout cela est beau de sentiment, de ton et de vérité
 

p211


(le cadre orthodoxe catholique étant donné et devant
être maintenu). M De Bausset a fort relevé la
perspicacité et la prévoyance de Bossuet écrivant
ces choses en 1687 : pour moi, j' y admire surtout
la puissance et la grandeur ; car pour la perspicacité,
Bossuet ne l' avait pas eue autant que d' autres.
Pascal, qui n' était que de quatre ans plus âgé que
lui, pressentait ces conséquences de la philosophie
cartésienne dès 1658. De plus, Bossuet s' exagère
un peu le danger quand il croit que l' ennemi va
entrer dans l' église du côté de Malebranche et
par les hauteurs métaphysiques, de même qu' il se
trompait quand il croyait de grande importance et
utilité qu' on eût chassé de France quelques
sociniens cachés parmi la foule des protestants.
L' invasion du socinianisme et de ce qui s' ensuit
allait se faire plus simplement et tout au dedans,
à la française, par les lettres persanes , par
Fontenelle (au moment même où il louait et
critiquait si indifféremment Malebranche), -par
Voltaire, par le régent, par tout le monde.
Toutefois, dans cette éloquente lettre, on voit le
théologien en Bossuet ou mieux encore le père de
l' église qui se redresse de toute sa hauteur sacrée.
-Louis Xiv et Bossuet ! Le dernier grand roi non
parvenu qui trône, le dernier grand théologien reconnu
et qui fasse oracle !
Et maintenant, à côté et un peu au-dessous de
l' évêque, voulons-nous le docteur ? Arnauld va nous
l' offrir dans une égale et pleine souveraineté.
Leibniz lui ayant envoyé, vers ce même temps,
quelques-unes de ses spéculations métaphysiques,
Arnauld répond au
 

p212


prince Ernest qui les avait fait tenir (13 mars
1686) :
" j' ai reçu, monseigneur, ce que votre altesse
sérénissime m' a envoyé des pensées métaphysiques de
M Leibniz, comme un témoignage de son affection et
de son estime, dont je lui suis très-obligé... etc. "
 

p213


Malebranche et Leibniz ont beaucoup de
ressemblance par le sens de leur théodicée et la
direction de leurs conjectures : ce qu' Arnauld
disait là à Leibniz, il l' avait déjà dit et redit
publiquement à Malebranche.
Plusieurs des plaisanteries (du moins celles qui sont
de bon goût) que Voltaire fait à chaque instant
contre ce système du meilleur des mondes possibles
selon Leibniz et selon Pope, on les retrouve
d' avance chez Madame De Sévigné écrivant à sa
fille cartésienne et lui reprochant, par son
adoption de Malebranche, de s' écarter des grandes
lignes de son père Descartes :
" je voudrais bien me plaindre au père Malebranche des
souris qui mangent tout ici : ... etc. "
ailleurs, un peu moins moqueuse, elle avait déjà
fait la même objection :
" ce n' est point le livre de la recherche de la
vérité
que je lis ; bon dieu ! Je ne l' entendrais
pas ; ce sont de petites conversations qui en
sont tirées, et qui sont très-bien expliquées... etc. "
 

p214


rien ne manquait donc à Malebranche en fait
d' adversaires, Bossuet, Arnauld, Madame De
Sévigné railleuse. Vers le temps où parut ce
traité de la nature et de la grâce , il eut
aussi contre lui Fénelon qui alors âgé de trente
ans, et encore sous l' influence de Bossue, avait
écrit une réfutation qui est peut-être son meilleur
ouvrage philosophique.
On conçoit cette émulation contre Malebranche : il
devai en effet avoir contre lui, en se développant
tout entier, les esprits surtout logiques comme
Arnauld et moralistes comme Nicole, ou
irrésistiblement badins comme Madame De Sévigné,
ou d' autorité comme Bossuet, ou de mysticité
affectueuse comme Fénelon. Cela revient à dire
que Malebranche est proprement un méditatif .
Au reste, Malebranche n' était pas seul contre tous,
bien qu' il le répétât souvent dans ses réponses ;
il avait un parti nombreux, des disciples
enthousiastes, des lecteurs empressés, ce qui est
déjà un beau succès pour un métaphysicien,
même des femmes comme Madame De Grignan.
Excellent écrivain, facile, harmonieux,
 

p215


lumineux, spécieux, spcieux, il tenait, autant
qu' aucun des plus illustres, sa place dans le
siècle ; c' est un de ces génies, si j' ose dire, qui
décorent le mieux les fonds et le ciel d' un siècle ;
-c' est une grande image. Le succès littéraire
et mondain que n' avait pas eu Descartes, c' est
Malebranche qui l' a eu. Des chrétiens même assez
sévères, qui avaient pu être effarouchés d' abord
de ses hardiesses, ont été bientôt flattés qu' on
dît de lui qu' il est le Platon du christianisme.
Mais c' est par Arnauld qu' il nous le faut aborder
de plus près. -Arnauld en 1680, un peu avant
qu' eût paru le traité de la nature et de la
grâce
, était encore favorable à Malebranche.
Dans cette réfutation de l' attaque de M Le Moine
contre Descartes, Arnauld s' appuie au long d' un
passage de la recherche de la vérité . Il est vrai
que Malebranche allait déroger aux propres principes
qu' il y posait. Il s' agissait de faire concorder la
définition cartésienne de l' essence de l' être, de la
 

p216


substance, avec le mystère de la transsubstantiation ;
Malebranche, cité par Arnauld, disait :
" on aurait tort de demander aux philosophes qu' ils
donnassent des explications claires et faciles de la
manière dont le corps de Jésus-Christ est dans
l' eucharistie ; ... etc. "
or Malebranche, en voulant expliquer philosophiquement
le mystère de la nature et de la grâce, allait
faire précisément le contraire de ce qu' il disait
là, et il allait donner droit contre l' écueil si
bien signalé par lui. Que voulez-vous ? Il avait sa
passion aussi à satisfaire, son génie spéculatif
qui avait besoin de matière et d' exercice, son
ambition qui le poussait, chétif et déshérité
qu' il était du côté du corps, à se dédommager
dans l' ordre de l' esprit et à conquérir, s' il se
pouvait,
 

p217


toute l' étendue intelligible, comme d' autres
l' univers.
Arnauld, consulté sur le manuscrit de ce traité,
avait été d' avis de ne pas publier, Bossuet
également : Malebranche passa outre, et Arnauld
se décida à le réfuter. Il y fut directement engagé
par Bossuet lui-même, qui était alors en commerce
de lettres avec M De Neercassel. Bossuet entrait
dans une grande impatience, principalement dès qu' on
abordait ces matières de grâce, ténèbres et abîme
selon lui. Il secouait sa tête impérieuse, il faisait
taire, il aimait qu' on se tînt tranquille. Ici il
vit bien que ce serait d' une excellente tactique
d' opposer Arnauld comme adversaire à Malebranche,
de l' occuper sur un terrain où, d' embarrassant qu' il
était, il deviendrait tout d' un coup utile, et ferait
la police de l' église, bien loin de l' inquiéter :
c' était double profit. Arnauld, du reste, n' avait
guère eu besoin d' être excité.
On a dans ses lettres tout le progrès et la marche
de ses dispositions à l' égard de Malebranche.
Arnauld avait été informé, par le père Quesnel qui
était encore en France, de ce que Malebranche
préparait. En janvier 1680, il lui fait faire, par
le même canal, ses recommandations, et lui propose
une difficulté qu' il trouvait à son explication de
l' âme. Il avait lu le nouvel ouvrage manuscrit, et
avait été d' avis qu' on ne l' imprimât point. Quand
il vit le fâcheux effet que produisait le système,
il fut tenté aussitôt de travailler à le réfuter
(janvier 1681) ; mais il était alors occupé à une
défense des versions de l' écriture en langue
vulgaire, qui était une suite de sa réfutation
de Mallet. Quoi qu' il fasse d' ailleurs, il
s' empresse de rassurer par lettres le marquis de
Roucy, grand ami de Malebranche, (et devenu
 

p218


par alliance cousin d' Arnauld), et lui dit que,
même en cas de réfutation, il ne se brouillera pas
avec l' auteur :
" je connais particulièrement le docteur (c' est
lui-même Arnauld)
que vous avez peur qui ne se
brouille avec notre ami sur le sujet de son nouveau
système de la nature et de la grâce,... etc. "
et là-dessus Arnauld exprime son jugement sur
l' ouvrage, et témoigne son étonnement " qu' un si
grand esprit et si ennemi des simples probabilités "
ait pu tellement se laisser éblouir par ses
nouvelles lumières, qu' il ait pris pour des
démonstrations convaincantes les preuves qu' il donne
et qui n' en sont pas. Mais quoique ce soit là son
jugement, il n' a pas encore de dessein arrêté
d' écrire contre le livre (mai 1681). Il réitère, en
plus d' une lettre, cette assurance que le
dissentiment d' opinion, et la franchise à dire ce
qu' on pense, ne doivent point produire de brouille
entre amis chrétiens :
" je les renouvelle encore ici (ces protestations),
que ce que je ne puis approuver dans son ouvrage ne
diminue en aucune sorte l' affection que j' ai et que
j' aurai toujours pour lui... etc. "
 

p219


étant enfin débarrassé de ses autres occupations, il
prend son parti et se met à relire ce traité
de la nature et de la grâce
en vue d' une
réfutation expresse (janvier 1682). Pour ne rien
hasarder, il lit ensuite les éclaircissements de
la recherche de la vérité auxquels l' auteur
renvoie ceux qui veulent le bien entendre et avoir
la clef de son dernier traité. Les témoignages
d' estime se retrouvent sous la plume d' Arnauld,
lors même qu' il marque de plus en plus son regret
et sa douleur que quelques amis imprudents se soient
tant pressés de tirer des mains de l' auteur et de
publier un écrit si plein de choses nouvelles
et surprenantes
:
" mais cela n' empêche pas que je n' aie toujours une
grande estime de son esprit, de sa vertu et de sa
piété... etc. "
Arnauld admet volontiers ce que Malebranche
assure, qu' il n' a entrepris d' écrire ce dernier
traité que pour faire entrer quelques esprits
plus philosophes que chrétiens
dans les
véritables sentiments de la religion et dans la
reconnaissance des obligations qu' on doit avoir
à Jésus-Christ :
" mais vous dirai-je, monsieur (c' est toujours au
marquis de Roucy qu' il s' adresse), que c' est cela
même qui peut l' avoir ébloui,... etc. "
avant qu' Arnauld eût rien publié ni même commencé
 

p220


d' écrire de ses réfutations, son jugement transpirait ;
ses amis de Paris étaient aux écoutes de son
opinion sur toute production nouvelle : Malebranche
attribuait à son influence la contradiction que le
livre rencontrait en plus d' un endroit. Arnauld s' en
excuse (avril 1682) ; il se croit sans doute plus
discret qu' il ne l' a été, et dit que, " n' ayant
rien gâté, il n' a rien à raccommoder. " mais il
s' apprête à gâter bien des choses.
Avant d' attaquer directement le point théologique,
il voulut, par manière de prélude, remonter au
principe purement philosophique et métaphysique de
l' auteur sur les idées et sur ce que nous
voyons tout en Dieu
; de là son traité des
vraies et des fausses idées
: " ce n' est qu' une
bagatelle, écrivait-il à M Du Vaucel (18 juin
1683), mais qui peut servir pour apprendre à
l' auteur du nouveau système touchant la grâce,
qu' il ne doit pas avoir tant de confiance en ses
méditations. " nous verrons quelle vigoureuse
bagatelle (puisque bagatelle il y a) ce petit
traité est devenu aux mains d' Arnauld :
tel Hercule filant rompait tous les fuseaux.
Arnauld ne prétendait aucunement fâcher
Malebranche par ce premier coup ; c' était un
avertissement amical de prendre garde : en pointant
de la sorte pour commencer, et en frappant à la tête
son idole favorite au sommet de sa métaphysique,
il ne voulait que lui donner une leçon et lui
prouver qu' il avait eu tort de se risquer dans le
domaine théologique, où l' on tirerait sur lui
encore plus à coup sûr.
Le traité des vraies et des fausses idées est
adressé sous forme de lettre à cet ami commun,
le marquis de Roucy ; les premières réponses de
Malebranche lui sont adressées
 

p221


également : " d' abord, remarque malicieusement
Fontenelle, les deux adversaires, en lui parlant
l' un de l' autre, disaient souvent notre ami .
Mais cette expression vient à disparaître dans la
suite ; il lui succède des reproches assaisonnés
de tout ce que la charité chrétienne y pouvait
mettre de restrictions et de tours qui ne nuisissent
guère au fond. " nulle part, en effet, on ne vit
mieux la façondont une amitié s' en va périssant
peu à peu dans une dissidence d' idées, et la prise
à partie qui s' anime, et l' athlète bientôt piqué
à ce jeu qui devient une guerre.
On a d' avance la représntation de ce qui aura
lieu quelques années plus tard entre Bossuet et
Fénelon : Arnauld également génie guerrier et
souverain, Malebranche génie pacifique.
Moralement, c' est là une remarque à tirer de cette
dispute, et qui n' intéresse pas moins que les
résultats métaphysiques et logiques : on se flatte
de ménager l' amitié en maintenant la vérité ; on
se promet de garder les mesures, on espère
décharger son opinion sans offenser l' affection
d' autrui. On est presque sûr de convaincre
l' autre , on est sûr du moins d' être pardonné ;
et soi-même, à la première riposte, on ne pardonne
pas, et toute la personne s' engage.
" que si, contre mon intention, il m' échappait
quelque terme qui fût trop dur, je lui en demande
pardon par avance. " Arnauld était encore dans ces
dispositions au mois d' avril 1682. -il travailla
d' abord à ce livre préliminaire sur la nature
des idées , qu' il détacha et qui parut en 1683.
Après quoi il passa à ses
réflexions
 

p222


philosophiques et théologiques
sur le traité
de la nature et de la grâce
. L' application et le
travail opéraient en lui ; à mesure qu' il avançait,
sa plume ardente et forte ne se tenait plus et, bon
gré mal gré, en venait aux grands coups. Il écrivait
à Nicole, le 31 décembre 1683 :
" je suis bien aise de vous entretenir de ce qui
m' occupe présentement. Je continue toujours à
travailler contre l' auteur du système... etc. "
Arnauld ne serait vraiment pas fâché que
Malebranche passât les bornes en répondant, pour
n' avoir plus à les garder lui-même, et pour pouvoir
livrer sa bataille rangée en toute conscience :
" ne vous étonnez pas (toujours à Nicole) si, malgré
la résolution que j' avais prise d' être fort doux,
je ne puis m' empêcher quelquefois d' être un peu
fort,... etc. "
 

p224


Nicole, dont le système était, en beaucoup de
choses, qu' il valait mieux laisser étouffer
les sentiments peu à
peu que d' y appliquer l' esprit en les faisant
l' objet d' une contestation réglée
, écrivait
à Arnauld (5 mai 1684) : " vous ne concevrez jamais
assez les effets que font les duretés des écrits
sur l' esprit du monde, et principalement des amis...
quelque chose de dur et d' aigre, dans les personnes
que l' on aime, met les gens au désespoir, et cause
des afflictions plus sensibles que je ne vous le
saurais exprimer... " mais déjà les réponses de
Malebranche sur l' humeur chagrine de M Arnauld
avaient mis celui-ci à l' aise ; la douceur et les
ménagements n' étaient plus de saison : il n' y avait
plus lieu à des conseils là-dessus. Nicole lui-même
accorda tout et passa condamnation sur la forme. Les
amis de l' un et de l' autre adversaire n' eurent plus
qu' à prendre parti, à se ranger dans l' un des deux
camps, et à juger de la justesse et de la vigueur
des coups, sans plus d' égard au procédé courtois
qui était bien loin et qui avait volé en éclats
avec la première lance.
Tâchons donc aussi de juger un peu, à notre tour,
du poids et de la force des coups.
Pour simplifier, nous ne prendrons que les écrits
principaux : chez Malebranche, la recherche de la
vérité ;
et chez Arnauld, le traité des
vraies et des fausses idées
, qui en est la
réfutation pour la partie essentielle et théorique ;
-chez Malebranche, le traité de la nature et de
la grâce
; et chez Arnauld, les réflexions
philosophiques et théologiques
qui le réfutent.
Le livre de la recherche de la vérité , le premier
ouvrage de Malebranche et qui est resté le plus
célèbre et le plus lu, n' offre pas tout le
développement de son système. Ce n' en est pas moins
le plus beau, ce n' en est que plus aisément (à
cause de cet incomplet même)
 

p225


le plus accessible et le plus persuasif de ses
livres.
Le dessein de Malebranche, qui va paraître si
ambitieux quand on l' aura dans son ensemble, y est
introduit d' une façon modeste. Que veut l' auteur ?
Ramener un peu l' homme chez soi, dans sa pensée,
dans cette portion la plus excellente de lui-même
par laquelle il est uni avec la suprême vérité,
mais dont il s' écarte et se laisse distraire trop
communément par tant de nécessités vulgaires, par
tant de recherches curieuses, de vaines sciences,
et qui sont tout au plus des divertissements
d' honnêtes gens : " étant toujours hors de chez eux,
ils ne s' aperçoivent point des désordres qui s' y
passent. Ils pensent qu' ils se portent bien, parce
qu' ils ne se sentent point. Ils trouvent même à
redireque ceux qui connaissent leur propre maladie
se mettent dans les remèdes ; et ils disent qu' ils
se font malades, parce qu' ils tâchent de se guérir. "
c' est encore plus comme moraliste , ce semble,
que comme méditatif que se présente l' auteur ;
c' est le mélange de ces deux qualités ensemble
qui fait tout d' abord l' insinuation.
L' erreur est la cause de la misère des hommes ; elle
est le mauvais principe qui a mis le mal au monde
et qui l' entretient : quoi de plus légitime que de
faire effort pour s' en délivrer soi et ses
semblables ? Certainement cet effort ne sera point
tout à fait inutile et sans récompense, même si on
ne réussit pas autant qu' on l' aurait souhaité. Si
les hommes ne deviennent pas infaillibles, ils
se tromperont beaucoup moins ; s' ils ne s délivrent
pas de tous leurs maux, ils en éviteront au
 

p226


moins quelques-uns. " en un mot, comme on désire
avec ardeur un bonheur sans l' espérer, on doit
tendre avec effort à l' infaillibilité sans y
prétendre. "
c' est de ce ton que l' auteur débute, affectueux,
bienveillant, modeste, espérant. Il a en lui une
source de facilité, de bon espoir, d' optimisme,
qu' il vous communique : " il ne faut pas s' imaginer
qu' il y ait beaucoup à souffrir dans la recherche
de la vérité, il ne faut ue se rendre attentif aux
idées claires que chacun trouve en soi-même et suivre
exactement quelques règles... l' exactitude de
l' esprit n' a presque rien de pénible : ce n' est point
une servitude comme l' imagination la représente ;
et si nous y trouvons d' abord quelque difficulté,
nous en recevons bientôt des satisfactions qui
nous récompensent abondamment de nos peines... "
ainsi, dès le premier pas, Malebranche aplanit
l' aspect ; il nous promet des routes non escarpées,
et il tient sa promesse. Il saura nous élever sans
secousse, sans effroi, sans vertige. Ce n' est pas
encore ce certain air grand et magnifique (dont
parle Arnauld) qui enlève et qui éblouit, c' est
un certain air serein et pacifique qui appelle
et qui attire.
Dès l' abord, l' idée qu' il nous donne du mal et de
la chute n' a rien qui nous terrifie, de cette
terreur que nous avons ressentie avec Jansénius
d' après saint Augustin : rien de tel ; les choses
sont plus simples et plus larges : l' idée de la
perversion y estbien moins accusée. On a évidemmet
affaire à un peintre qui n' a pas eu grand' peine
à se démêler de la glu des sens : tout le coloris
du tableau s' en ressent. Le premier homme avant la
chute, l' Adam primitif était naturellement porté
à l' amour de Dieu et aux choses de son devoir
 

p227


par la connaissance qu' il avait de Dieu comme de
son bien ; et de plus il avait les mêmes sens que
nous, par lesquels il était averti, sans être
détourné de Dieu, de ce qu' il devait faire pour son
corps :
" il sentait comme nous des plaisirs, et même des
douleurs ou des dégoûts prévenants et
indélibérés ; ... etc. "
il résulte de cette théorie simple de la chute,
que le mal est bien moins l' introduction de quelque
chose de nouveau dans l' homme que la suppression,
par le fait de l' homme, d' une portion de ressort
qui avait été laissée à son choix.
 

p228


" quoique, dans l' état où nous sommes, il y ait
obligation de combattre continuellement contre nos
sens, on n' en doit pas conclure qu' ils soient
absolument corrompus et mal réglés... etc. "
Malebranche aime les lois générales, les volontés
générales de Dieu, une fois établies ; il n' aime
pas que Dieu y revienne à deux fois ni à mille.
Il n' estime pas qu' il soit digne de la majesté
ni de la simplicité du plan divin primitif, même
après qu' il a été gâté par le péché, d' exiger
un raccommodement trop imprévu, trop dispendieux.
Il veut que le suprême horloger (il emploie quelque
part la comparaison) ait fait du premier coup la
montre du monde pour aller toute seule ou presque
toute seule, en prévision de toutes les secousses
et de tous les accidents. Dieu, dès l' abord, avait
établi un ordre dans lequel la liberté de l' homme
entrait ; cette liberté ayant usé en un certain
sens d' elle-même et s' étant dispensée d' un poids
naturel qui la portait vers Dieu, le reste est
devenu mauvais par cette seule suppression et par
simple manque d' équilibre ; car la chute ici n' est
plus qu' un manque d' équilibre. Ce qui
 

p229


est à faire, c' est donc de demander à Dieu le poids
de sa grâce et cette délectation prévenante
que Jésus-Christ nous a particulièrement méritée,
pour faire contre-poids aux sens, qui nous tirent
trop exclusivement aux choses corporelles.
Ce qui est encore à faire de nous-mêmes, c' est de
tâcher de rejeter avec soin toutes les idées
confuses que nous avons par la dépendance où nous
sommes tombés du corps, et d' en revenir autant qu' il
se peut aux idée claires et évidentes que reçoit
l' esprit par sa communication avec la vérité
éternelle.
La seule cause (efficiente) de l' erreur dans nos
jugements comme dans nos actions, à l' égard du
vrai comme à l' égard du bien, est le mauvais
usage que nous faisons de notre liberté ; mas il
y a plusieurs causes occasionnelles d' erreur
dans nos autres facultés, c' est-à-dire : 1 dans nos
sens ; 2 dans notre imagination ; 3 dans notre
entendement pur ; 4 dans nos inclinations ; 5 dans
nos passions. L' ouvrage de Malebranche n' est que
la recherche des causes d' erreurs dans ces divers
ordres ; et il finit par une méthode et l' exposé
de quelques règles générales pour les éviter. C' est
cette méthode qui est proprement le but et la
conclusion de l' ouvrage ; son livre n' est qu' une
reprise du discours sur la méthode de Descartes, plus
développée, plus éclaircie par des exemples. Il y en
a d' assez rares et où il fait preuve de ses
connaissances en optique. Là où les exemples
semblent moins neufs, Malebranche s' en excuse
humblement : " je ne prétends pas instruire tout le
monde ; j' instruis les ignorants et j' avertis
seulement les autres, ou plutôt je tâche ici de
m' instruire et de m' avertir moi-même. "
 

p230


il est vrai que chez Malebranche l' étendue et le
détail des exemples est ce qui charme et attache le
plus, et c' est le chemin qu' il prend, plutôt que le
but, qui donne à son livre son caractère ; il le
sent bien, et lui-même nous le dit avec une
ingénuité dégagée :
" je suis bien aise que l' on sache que mon dessein
principal, dans tout ce que j' ai écrit jusqu' ici
de la recherche de la vérité, a été de faire sentir
aux hommes leur faiblesse et leur ignorance,... etc. "
la plus subsistante partie de ce livre de la
recherche de la vérité
est la critique des
erreurs ; c' est celle qui en demeure la plus vraie. Dans
ce que l' auteur dit des erreurs des sens, sa
physiologie lui fait par endroits défaut ; mais
dans le démêlé des erreurs de l' imagination (et
toujours physiologie à part), il est plus à
 

p231


l' aise, il est plein lui-même de son sujet, et en
parle en homme mieux informé encore qu' il ne croit.
On l' y trouve moraliste à tout instant, comme
Nicole, comme Pascal. Il a mérité d' être appelé
par le jésuite Bouhours le copiste de Pascal ;
mais il en est véritablement l' émule original et
libre dans cette partie de son livre. Sa plume, moins
ferme et moins pénétrante que celle de l' auteur
des pensées , a plus de lumière et de largeur
que celle de l' auteur des essais de morale . Il
fait des portraits ; Tertullien, Sénèque et
Montaigne sont saisis par lui, et caractérisés
dans leur goût d' images et de traits aigus. Il les
condamne comme accordant tout à l' éclat sensible,
surtout ce dernier, Montaigne, qui lui devait être
si antipathique en effet par sa curiosité répandue
au dehors, sa moralité conteuse tout assaisonnée
d' histoire et d' érudition, son absence de système
développé et pleinement déduit, par ce continuel
demi-sourire enfin, qui vous déjoue. Mais dans cette
description des auteurs éminents que leur imagination
séduit et qui se prennent à l' éblouissant,
Malebranche n' oublie-t-il personne ? Lui qui a si
bien su railler, au chapitre des passions ,
l' antiquaire, le commentateur, l' homme d' université,
le sectateur entiché d' Aristote et des anciens,
pourquoi ne nous a-t-il
 

p232


pas aussi fait poser le métaphysicien ? à côté de
Tertullien, pourquoi pas Origène ou Porphyre ?
En parlant des écrivains qui ont l' imagination
contagieuse et forte, pourquoi s' en tient-il à citer
des traits directement pittoresques et un peu
grossement matériels ? Pourquoi ne parle-t-il point
de cette autre façon de céder à une imagination
pénétrante et subtile, de laquelle s' exhalent
comme des odeurs et des vapeurs insaisissables à la
vue, ou des émanations finement lumineuses ? On en
est enveloppé, on les respire, on en vit, et on
croit être bien loin des sens, alors qu' on ne fait
qu' alléger et que transporter plus haut ses idoles.
Et tout d' abord lui-même qu' a-t-il fait dès le
premier chapitre de son livre, en voulant nous
définir les facultés de l' esprit, que de recourir
à des analogies avec la matière et que de parler
à l' imagination ? Il avertit bien en effet que ces
rapports ne sont pas entièrement justes, que ce ne
sont que des à-peu-près, mais, en attendant, il
s' en sert toujours :
" de même que l' auteur de la nature est la cause
universelle de tous les mouvements qui se
trouvent dans la matière,... etc. "
 

p233


je ne voudrais ni parodier Malebranche ni l' insulter ;
mais après avoir lu ce qu' il a dit de Montaigne
et de Sénèque, de ces deux grands esprits encore
plus que grands écrivains, ne serait-on pas en droit
de lui dire, à lui :
" le métaphysicien qui voit tout en Dieu a une
imagination singulière, et qui, pour différer de
celles qui sont plus en saillie et plus en couleur,
n' en est pas moins à signaler. Si c' est là une
maladie de l' esprit, il en est atteint plus noblement
qu' un autre, mais autant et plus qu' un autre. Il se
flatte de ne rien dire que de clair et d' évident, que
de démontré, et tout d' abord il admet les choses
les plus considérables, et qui ne devraient être
que le terme dernier de toutes les démonstrations
réunies. Il sait, pour commencer, ce qu' est Dieu,
ce qu' est l' âme ; il en raisonne absolument, et il
ne descend au corps et à la matière qu' en vertu de
considérations tout idéales, toutes rationnelles.
S' il parle de l' homme, il commence par savoir ce
qu' a été Adam avant sa chute, et par quelle secrète
inclination il est tombé : le premier homme lui a
raconté à l' oreille ses sensations intimes plus
confidemment qu' à Milton, plus savamment qu' à
Buffon. Pour le rassurer dans ses conclusions les
plus étranges et dans ses explications les plus
extraordinaires des mystères de la nature, il suffit
à ce philosophe, qui se pique de n' aller qu' à
la clarté de l' évidence, de rencontrer un texte
de saint Paul ou de saint Augustin, qui cadre tant
bien que mal avec sa vision et qu' il cite en marge :
le voilà deux fois illuminé. Il écrit " qu' il est
ridicule de philosopher contre l' expérience, " et il
ne fait pas autre chose depuis le
 

p234


premier pas jusqu' au dernier. Il néglige les faits ;
les méditatifs croient en avoir le droit. Il n' y a
rien de plus méprisable qu' un fait, a dit l' un d' eux.
Oui, mais il ny a rien de plus respectable qu' une
série de faits. Malebranche n' en tient nul compte ;
il a, chemin faisant, des manières d' éclairer sa
pensée, il se laisse amuser à des exemples qui, seuls,
devraient l' avertir que les idées qui peuplent son
imagination ne sont pas saines, comme on juge par
un soldat qui s' échappe d' une place assiégée, que la
garnison est malade. Il dira sérieusement en un
endroit : " il est même plus difficile de produire
un ange d' une pierre que de le produire de rien,
parce que pour faire un ange d' une pierre, autant
que cela se peut faire, il faut anéantir la pierre
et ensuite créer l' ange, et pour créer simplement
un ange, il ne faut rien anéantir. " " ce n' est là
qu' une manière d' éclaircissement qu' il apporte à
sa pensée ; mais on peut juger de la pensée
fondamentale par celle qui est chargée de l' éclaircir.
Le bon sens crie sans cesse en le lisant, et
l' auteur ne s' en doute pas. Il suit, en toute sa
marche, un procédé singulier, l' inverse du naturel.
Au lieu d' aller, comme les disciples de Bacon, du
connu à l' inconnu, il descend du révélé au naturel.
Il commence par ce qui ne se voit pas, par
l' incompréhensible, par le miracle, au rebours de
l' observation et de l' induction. De ce qui pourrait
être tout au plus la perspective idéale et finale
des choses, il fait le point de départ et le
fondement. Eut-il expliquer les effets de ce
qu' il appelle une imagination contagieuse ,
cette faculté qu' a l' homme de recevoir des
impressions par contre-coup, par imitation et par
 

p235


sympathie, la faculté de vibrer et de sonner à
l' unisson,
ut ridentibus arrident, ita flentibus adflent :
la méthode naturelle et philosophique serait
d' observer que cela a lieu entre des êtres parce
qu' ils sont semblables, et d' autant qu' ils sont
plus semblables, entre des êtres organisés ayant la
même forme, le même fond, les mêmes délinéaments
externes et internes, et ces mêmes interprètes
sensibles, le visage, le regard, la voix, écho et
miroir du dedans. Même en étant tels, les hommes
peuvent bien être en guerre, mais ils ont surtout
moyen d' être en paix, de vivre en harmonie, et cela
est mieux. C' est l' effet et le but de la civilisation,
de faire prévaloir la douceur et les bons
sentiments sur les appétits sauvages. L' union morale
est le triomphe de cette culture ; c' en est le
produit le plus désirable, et le plus beau fruit.
Mais Malebranche ne procède pas de la sorte. Il est
monté, il s' est assis tout d' abor au point de vue
le plus élevé, il se met au lieu et place de Dieu,
il est au fait des raisons et des déductions
divines. En créant l' homme, Dieu, dit-il, sait que
l' homme est destiné à former un ou plusieurs corps
de famille et de société, dont toutes les parties
doivent être unies entre elles par des liens. Pour y
entretenir cette union, Dieu a commandé aux hommes
d' avoir de la charité les uns pour les autres :
" mais parce que l' amour-propre pouvait peu à peu
éteindre la charité et rompre ainsi le noeud de la
société civile, il a été à propos, pour la conserver,
que Dieu unît encore les hommes par
 

p236


des liens naturels , qui subsistassent au défaut
de la charité, et qui intéressassent l' amour-propre.
Ces liens naturels, qui nous sont communs avec les
bêtes, consistent (selon son explication) dans une
certaine disposition du cerveau qu' ont tous les
hommes, pour imiter quelques-uns de ceux avec
lesquels ils conversent, pour former les mêmes
jugements qu' ils font, et pour entrer dans les mêmes
passions dont ils sont agités. " ainsi c' est en
partant de son ordre divin de charité qu' il en vient,
par condescendance et sous forme de grossier
supplément, à accorder ces rapports naturels de
ressemblance et de sympathie physique, ces cordes
à l' unisson qui, pour d' autres, pour les vrais
observateurs, sont au contraire le point de départ
et la base indispensable sur laquelle s' édifie,
non pas la charité chrétienne (vrai miracle), mais
la charité sociale, mais la philanthropie et
l' humanité. Entre Malebranche et les philosophes
d' expérience, il y a donc divorce absolu, procédé
inverse et totalement contraire. De quel côté est
l' emploi de l' imagination ? -à l' égard des
animaux qui se rapprochent le plus de l' homme par
des degrés d' intelligence, d' affection, et par le
lien de la domesticité, il méconnaît si bien tout
rapport qu' il donne un coup de pied à la chienne
du logis qui est pleine et qui vient le caresser, et
comme elle pousse un cri, il s' excuse en disant :
cela ne sent pas. -disgracié de corps et
intéressé à s' en passer, n' ayant rien vu du monde
réel, n' étant jamais sorti de la maison de la rue
saint-Honoré que pour aller rêver aux champs près de
Pontoise, dans quelque autre maison de l' oratoire,
Malebranche réinvente le monde selon le voeu et la
vision
 

p237


d' une intelligence très-noble, très-étendue, mais
chimérique, et qui offre un composé suprême de
platonisme, de géométrie et de christianisme. Un
grand et bien spirituel historien disait d' un
philosophe de nos jours : " mon ami N dit bien
des folies : il ferme les yeux, et il s' imagine
qu' il voit des statues. " que Malebranche ouvre
ou ferme les yeux, il ne voit que son monde
intelligible et à la fois révélé ; il habite en
Dieu, il converse avec la raison universelle, il
crée avec elle la nature ; il croit n' être que
l' explicateur, et il est l' architecte du temple. "
je n' ai point la prétention d' avoir représenté tout
Malebranche en ce portrait ébauché, mais je suis
bien sûr de ne l' avoir pas plus défiguré que
lui-même n' a fait Sénèque et Montaigne en les
dépeignant.
 

p238


Vi.
Lui qui voit tout en Dieu n' y voit pas qu' il est
fou !
C' est un vers de Faydit qui semble être de Voltaire.
Arnauld, pour décréditer Malebranche, l' entame par
ce point le plus vulnérable de sa théorie, par
l' aspect le plus choquant pour le bon sens et le
plus impopulaire. Mais ce que le satirique a dit
en deux mots qui font rire, Arnauld mettra un
volume à l' échafauder et à le démontrer en bonnes
formes. à cet âge de 70 ans et plus, il n' a rien
perdu de sa force, ni de cette manière de
développer les sujets, qu' on a toujours admirée
en lui
.
 

p239


Il commence par poser quelques règles nécessaires
pour la recherche de la vérité ; ce sont les mêmes
règles par lesquelles conclut Malebranche dans la
méthode qui constitue son sixième livre : nous
ne devons raisonner que sur des idées claires ;
commencer par les choses les plus simples et les
plus faciles
, et autres prescriptions de
cette force, qui, depuis Descartes, sont devenues
l' indispensable préambule de toute psychologie vraie
ou fausse. à force de les mettre en avant et de les
préconiser, il arrive quelquefois qu' on les observe.
Arnauld a pourtant un procédé plus à lui, qu' il
indique dans une lettre au marquis de Roucy :
mettre les arguments de son adversaire en forme,
en prenant bien garde si les majeures sont
générales et nécessaires, et si les mineures en
sont bien certaines.
il appliquera volontiers
cet ordre de bataille dans sa puissante réfutation.
Il remarque d' abord que l' auteur de la recherche
de la vérité
n' a pas parlé des idées de la
même façon dans le cours de son ouvrage. Malebranche
en effet, dans tout le premier volume, ne parle
des idées des objets ou des perceptions des
objets
que comme d' une même chose, comme d' une
modification de l' âme ; idées et pensées
sont synonymes pour lui durant cette portion de
l' ouvrage. Mais en arrivant, dans son troisième
livre, à traiter de la nature des idées , il
commence à varier, et il se met à parler des
idées comme de certains êtres représentatifs
des objets
, différents des perceptions qu' on
en a ; il parle de ces êtres représentatifs
comme existant réellement et comme
étant
nécessaires pour apercevoir tous les objets
voilà l' émanation qui peu à peu s' élève et
l' imagination qui joue.
 

p240


Arnauld réfute en toutes sortes de manières
l' existence des
idées prises en ce sens comme
une sorte de simulacre volatil et de fntôme des
objets. Il montre que ce n' est qu' un reste de
préjugé de l' enfance, de comparaison sensible
empruntée à la réflexion des objets dans un miroir
ou dans l' eau. Malebranche, pourtant, entre
intrépidement en matière par l' adoption de ces
fantômes :
" je crois, dit-il, que
tout le monde tombe d' accord

que nous n' apercevons point les objets qui sont hors
de nous par eux-mêmes... etc. "
 

p241


Arnauld, pour pulvériser ces idées-fantômes,
emploie, dans un chapitre à part, la méthode
géométrique ; dans un autre chapitre, il explique
ces façons de parler ordinaires :
" nous ne voyons
pas immédiatement les choses ; ce sont leurs
idées qui sont l' objet immédiat de notre
pensée ; "
et : c' est dans l' idée de chaque
chose que nous en voyons les propriétés.

cela n' est vrai qu' en un sens ; c' est que notre
pensée ou perception est essentiellement
réfléchissante d' elle-même sui conscia , qu' elle
est capable d' une réflexion non-seulement
instinctive et virtuelle , mais encore
expresse et forte d' attention. Ainsi, quand on
dit que nous faisons des idées l' objet de notre
pensée, cela doit s' entendre de la réalité
objective de la chose dans l' esprit, et non d' un
certain être représentatif de la chose, qui
serait médiateur, partie au dehors et partie au
dedans, entre cette chose et mon esprit.
Après une quantité de démonstrations de plus en
plus pressantes et victorieuses, Arnauld continue
toujours, poussant pied à pied l' auteur de la
recherche de la vérité
sur les éclaircissements
qu' il avait ajoutés à cet ouvrage ; car le
système de Malebranche ne s' était formé que
successivement, bien que sans secousse. Malebranche
a, avant tout, la liaison, l' enchaînement,
l' extension. On lui oppose une difficulté, on lui
retranche une proposition ; il répond, il
substitue, il développe : cela n' a pas l' air d' être
en contradiction, bien que cela se modifie
beaucoup ; mais une sorte d'
atmosphère
 

p242


intelligible
circule entre les parties
successives du système et les lie. Il y a dans son
procédé quelque chose d' évolutif, de reproductif
avec aisance et variation, sans choc, sans que rien
crie ; il y a de l' espace. Chaque bouture recompose
tout l' arbre. Toutes ces allonges inégales
de son système sont vivantes et comme animées. à moins
de faire comme Fontenelle, comme Voltaire, comme
les esprits vifs et sensés qui avec lui se refusent
à tout à première vue, il faut, si on lui accorde
quelque grand principe et pour peu que l' on consente
à entrer dans sa sphère d' idées, il faut faire
comme Arnauld, ne pas se laisser prendre à la
lumière qui joue et au souffle qui soulève, à ces
beaux mots, répétés avec bonheur et largeur,
d' évidence , de clarté , de sentiment vif
et unique
, de sentiment net et fixe , mais,
comme lui, démonter les pièces, les rapprocher en
ordre logique, ranger les arguments en bataille,
pour s' apercevoir que tout n' est pas accord et
suite, sous cet air d' un ensemble parfait et
harmonieux. -aussi Malebranche n' aime pas du tout
ce pied à pied , et demande toujours de l' espace.
Si je tenais devant moi mon lecteur, même le
lecteur le moins enclin à ces sortes de considérations,
pour lui donner une idée plus précise de la manière
d' Arnauld, et de son surcroît de raison à outrance
en fait d' escrime logique, je lui lirais
quelques-unes des pages de ce traité ; et par
l' accent, par quelques remarques interjetées à
propos, et en sautant sur ce qui n' est qu' accessoire,
je lui ferais toucher au doigt et à l' oeil les
muscles et les noeuds, les articulations de la
méthode : on aurait la figure de l' athlète.
Malebranche n' avait pris tant de soin d' établir la
 

p243


théorie des idées , des êtres représentatifs
distingués des perceptions , que pour les
projeter en Dieu, qui seul peut faire, à l' égard
des esprits, la fonction de cet être représentatif
universel des corps. De là le fameux dogme
malebranchiste : que nous voyons toutes choses en
Dieu.

il ne faut pas s' imaginer que les métaphysiciens
(et je parle surtout de ceux qui, comme Malebranche,
sont plus écrivains et poëtes que philosophes) ne
sachent beaucoup plus que nous sur ces questions
d' au delà. Ils prennent leurs premiers aperçus pour
des vérités, et s' y affectionnent en les développant.
Malebranche ne comprenait pas ces choses dont
il discourait si bien, beaucoup plus distinctement
que nous ne les comprenons nous-mêmes en le lisant
avec quelque attention. Il a beaucoup tâtonné. Un
jour qu' il cherchait à s' expliquer comment l' esprit,
qui n' est fait pour apercevoir que les idées
qui lui sont présentes,
peut voir et connaître les
objets corporels, ces objets qu' il ne peut connaître
en eux-mêmes, qu' ils soient prochains ou à distance,
il lui passa par la tête un expédient qui lui parut
merveilleux pour tourner la difficulté. L' esprit
de l' homme lui semblait naturellement en rapport
avec l' esprit universel et créateur, avec la sagesse
éternelle, qui préside à tous les esprits et qui
les éclaire immédiatement, sans l' entremise
daucune créature :
saint Augustin l' a dit, et
Malebranche le croyait. Saint Augustin a dit,
de plus, que c' est dans cette sagesse éternelle
que l' homme découvre, dès cette vie, certaines
vérités et lois éternelles de géométrie ou de morale.
Si donc on pouvait encore faire passer en Dieu,
y faire subsister tous les objets de cet univers
visible, il devenait naturel et possible, selon
Malebranche, que l' âme qui devait être fort en
 

p244


peine de les apercevoir et de les appréhender
directement, les pût voir du moins dans ce grand
miroir réflecteur. Or, Malebranche finit bientôt
par découvrir que tous ces objets matériels y sont,
qu' ils habitent au sein de Dieu : ils y sont de la
seule manière dont ils peuvent y être, non pas
matériellement et dans leurs circonstances muables,
ce serait faire un Dieu-univers, mais
spirituellement, en tant qu' ayant été une fois
compris, voulus, projetés par l' intelligence
créatrice. Dieu a fait les corps, et il les
connaissait même avant qu' il y eût rien de fait.
Ainsi les corps sont en lui par leurs essences
ou leurs idées . Il y a un lieu immense,
intelligible, où s' est fait dès avant la naissance
du temps, et où se conserve et se perpétue un grand
rendez-vous des corps traduits en quelque sorte
en esprit, à l' état d' essence, et c' est là que
l' esprit de l' homme les peut voir. On ne peut pas dire
pour cela qu' on voit Dieu : ce n' est pas voir son
essence que de voir en lui les essences des
créatures,
comme ce n' est pas voir un miroir que
d' y voir seulement les objets qu' il représente.
Moyennant ce crochet du miroir universel,
Malebranche crut avoir paré à tout, et avoir sauvé
les difficultés qu' un peu moins de spiritualisme
lui eût épargnées.
Mais ces difficultés (en laissant même les plus
fortes et les fins absolues de non-recevoir)
renaissaient en foule jusque dans l' explication
qu' on essayait, et elles sortaient de toutes parts :
car de ce qu' on verrait en Dieu les essences et
les projets primitifs des corps, leurs exemplaires
déposés dans ces sortes d' archives éternelles, il ne
s' ensuivrait pas qu' on verrait les mouvements, les
variations et les mille accidents de ces corps
perpétuellement en jeu et en révolution dans la
 

p245


nature : il fallait en outre une révélation
continuelle de Dieu à chaque accident nouveau.
En présence d' un tel système, Arnauld n' avait que
le choix des objections ; il pressait le vague et
très-peu ferme Malebranche, et sur les restrictions
qu' il apportait aux idées que nous voyons en Dieu
(car il semblait, par endroits, admettre qu' il en
est que nous avons en nous-mêmes), et sur ses
variations dans la manière d' expliquer celles qu' on
y voit. Car de dire qu' on voit en Dieu l'
essence
des corps, c' était beaucoup trop s' avancer ; et
Malebranche, qui était entré par cette voie dans
son explication merveilleuse, était obligé, l' instant
d' après, de reculer. On ne peut ni raisonnablement
ni chrétiennement soutenir que nous voyons dès cette
vie en Dieu la vraie et divine idée de chaque
chose, c' est-à-dire l' idée selon laquelle Dieu a
fait chaque chose : cette grâce est la condition
réservée aux bienheureux à qui l' essence de Dieu
se révèle. Malebranche, dans une première
explication, était donc conduit à dire que c' était
moins cette idée de chaque chose qu' on voyait en
Dieu, que les choses mêmes particulières, à la
faveur et comme à l' ombre de ces divines idées.
Sur quoi Arnauld remarquait spirituellement que
c' était une singulière imagination que de supposer
qu' une idée essentielle qui serait en Dieu, et
qui y serait trop parfaite et trop haute pour être
discernée de nous, pût nous servir à connaître
l' objet que cette idée représente : " c' est comme
qui dirait que le portrait d' un homme que je ne
connaîtrais que de réputation étant mis si loin de
mes yeux que je ne le pourrais voir, ne laisserait
pas de me pouvoir servir à connaître le visage
de cet homme. "
mais Malebranche en vint bientôt et se tint à une
seconde
 

p246


explication de la manière de tout voir en Dieu.
Dans cette seconde explication, il supprime un point
qu' on avait pu croire d' abord qu' il supposait, à
savoir que Dieu nous découvre
chacune des
idées particulières ; il recule même devant la
supposition qu' il y ait, à chaque objet du monde
matériel, un type précisément correspondant dans
le monde intelligible, c' est-à-dire au sein de
Dieu : ce qu' Arnauld le blâme de ne pas admettre
(car Arnauld a le malheur d' avoir un avis en
pareille matière). Comment donc dans cette seconde
manière, qui n' est ni la vue des types généraux
ni l' aperception de chaque idée particulière,
parvient-on à voir les choses en Dieu, selon
Malebranche ?
par l' application que Dieu fait
à notre esprit de l' étendue intelligible infinie
en mille manières différentes.

qu' est-ce, maintenant, que cette étendue
intelligible infinie
que Dieu a particulièrement
à son service comme faisant partie de lui-même et
n' étant autre que lui-même, et avec quoi, moyennant
je ne sais quelle ouverture et quel mode de
communication partielle, il procure à l' âme des
figures d' idées sur lesquelles l' âme, pour achever,
répand ses sensations ? Je m' arrête devant un
effroyable galimatias (il faut appeler les choses
par leur nom), et je me contente de renvoyer à
Arnauld qui s' écrie, après une longue citation de
Malebranche sur ce sujet :
" je ne sais, monsieur, que vous dire d' un tel
discours, j' en suis effrayé : ... etc. "
il n' appartient qu' à arnauld, en effet, de se mettre
 

p247


à la besogne. Il s' y met résolûment et porte la
cognée à la racine. Il ne prétend rien moins que
ruiner le fondement de tout cet échafaudage, qui
est que Dieu renferme en lui une étendue
intelligible infinie
, et qui repose sur cette
seule preuve que Dieu connaît l' étendue puisqu' il
l' a faite, et qu' il ne la peut connaître qu' en
lui-même
, comme si Dieu ne connaissait que ce
qui est en lui. Les logiciens et raffinés en ces
questions, les juges du camp, pourront apprécier
le détail admirablement net et lucide, et poussé
à bout en tous sens, de la réfutation victorieuse
d' Arnauld. Quant à nous qui n' y entrons pas si
avant, et qui restons un peu stupéfaits de cette
singulière explication de voir en Dieu chaque
être particulier par je ne sais quelle découpure
et enluminure arbitraire que nous ferions d' un
quartier de l' étendue intelligible infinie , nous
nous bornerons à un assez agréable éclaircissement
qu' Arnauld va nous fournir :
" vous me permettrez, monsieur (dit Arnauld à M De
Roucy), de rendre cela plus sensible par le conte
suivant que vous prendrez, comme il vous plaira, pour
une histoire ou pour une parabole... etc. "
 

p248


Arnauld continue à démontrer, un peu longuement
selon son usage, l' exactitude de sa parabole : nous
nous en rapportons à lui.
Cette substance intelligible (ou plutôt
inintelligible ) étendue de Malebranche
importune à toutes sortes d' égards Arnauld. Il est
en peine de deviner au juste ce
 

p249


que l' inventeur a voulu faire entendre par là :
" car il en dit des choses si contradictoires qu' il
me serait aussi difficile de m' en former une notion
distincte sur ce qu' il en dit, que de comprendre
une montagne sans vallée. C' est une créature, et
ce n' est pas une créature. Elle est Dieu, et elle
n' est pas Dieu. Elle est divisible, et elle n' est
pas divisible. Elle n' est pas seulement
éminemment en Dieu, mais elle y est
formellement ; et elle n' y est
qu' éminemment et non pas formellement . "
on voit, par une lettre d' Arnauld à Nicole (17
avril 1684), combien cette étendue intelligible
infinie
lui était suspecte d' être, dans la
pensée de l' auteur, une étendue formelle et
réelle au sens physique. C' est l' endroit par où
l' idéalisme de Malebranche confine au
spinosisme. Mais la sincère et pieuse intention de
Malebranche ne croyait pas à un si proche
voisinage, qui n' était imputable qu' à la pente
des conséquences et à la subtilité extensible du
système.
De plus, rien d' ultérieur n' est sorti en ce sens
de l' école de Malebranche. Son école même ne lui a
pas survécu. Il n' eut pas de disciples puissants,
et qui firent marcher après lui le système, mais
seulement des disciples caudataires ou amateurs.
Sa philosophie excita de violents amours, mais comme
une belle femme, et l' enthousiasme pour elle ne se
transmit pas hors d' un très-petit cercle de
quelques-uns des derniers contemporains. Le danger
d' invasion philosophique, signalé et combattu par
Bossuet, par Arnauld, devait se renouveler et se
réaliser Pr d' autres endroits, mais non à cette
hauteur métaphysique ni dans cette idéale région.
 

p250


Malebranche demeure isolé, unique dans son
éloignement. Il demeure présent, à titre surtout
littéraire, comme une simple preuve, toujours
régnante, qu' on peut faire en français de grands
systèmes philosophiques sans recourir à une
phraséologie barbare, et sans se départir de la
plus excellente langue. Sa gloire est là, et non
ailleurs.
Quant au traité d' Arnauld sur les idées et
qu' il appelait une bagatelle , entre tant de
réfutations et de factums de ce grand
controversiste, c' est, je le crois, son plus
durable livre, son chef-d' oeuvre logique (la
logique de Port-Royal n' étant pas de lui seul).
C' est la seule pièce qui se détache d' entre tant
d' énormes volumes, et que l' on continuera de lire
tant qu' on lira Malebranche. Il en est inséparable
comme le brûlot cramponné aux flancs du noble
navire. Mais n' est-ce pas un grand dédommagement
pour Malebranche et presque une manière de victoire
dans sa défaite, qu' on ne lise la réfutation
victorieuse qu' à cause de lui, et grâce à lui qui
en est le sujet ?
Même pour de simples curieux et qui n' ont garde de
vouloir être autre chose, c' est un singulier
spectacle et bien digne d' intérêt, que cette lutte
d' Arnauld contre Malebranche. Vieil entelle aux
bras noueux, armé du ceste et de toutes ses lanières
pesantes, il étreint, il ramasse, il déchire le
nuage lumineux contre lequel il combat et qui
prétend se continuer avec le ciel. Il le pulvérise
autant qu' on peut pulvériser un nuage
lumineux ; celui-ci, dissipé et déchiré par places,
se raccommode comme il peut, et, en vertu d' une
certaine élasticité, se reforme à la faveur de
quelque éclaircissement.
Ou encore, c' est le duel du centurion romain à
courte
 

p251


épée, contre le plus beau et le plus angélique des
éons nés de Porphyre.
Quel contraste dans l' arène ! D' une part, le plus
brillant et le plus glissant des corps métaphysiques,
des corps incorporels ; -et de l' autre, le plus
ferme, le plus musculeux et le plus chenu de ceux
que Perse appelle varicosos centuriones .
-je cherche, en ces diverses images, à rendre
l' impression qui m' est restée de tout l' ensemble
du duel.
Ce qu' Arnauld ne reconnaît pas assez en combattant
son adversaire, et ce qu' un témoin impartial doit
proclamer, c' est le sentiment vraiment métaphysique
et intuitif de Malebranche, tout opposé aux raisons
de l' autre, fortement logiques, déduites et
rangées ; il y avait, en cela seul, de quoi faire
dire fréquemment à Malebranche qu' on ne l' entendait
pas :
" tout ce qui est dans l' homme, remarquait-il, est
si fort dépendant l' un de l' autre,... etc. "
c' est à faire à Malebranche de parler de fatigue :
il n' en montre jamais. De la façon dont il raconte
son embarras à tout exprimer devant ceux qui
évitent de le contredire, comme on sent bien qu' il
n' en a pas et comme il donne envie de l' imiter !
Arnauld contradicteur a quelques-uns des défauts
 

p252


de son rôle : toujours en vertu de son habitude
logique, et comme il arrive à peu près
inévitablement dans l' attaque, il a pu être avec
raison accusé par son adversaire d' avoir souvent
supprimé, dans l' extrait qu' il donnait des pensées
contestables, bien de petites circonstances
accessoires, bien des conditions atténuantes que
l' auteur y avait attachées, et que, pour plus de
commodité ou de rigueur, le réfutateur néglige.
Malebranche a relevé, dans ses réponses, plus
d' une de ces petites éclipses , comme il les
appelle, qu' Arnauld, en citant, avait fait subir
sans scrupule au texte incriminé. Il est bien vrai
que lui-même Malebranche avait recours à ces
mêmes petites éclipses lorsqu' après avoir
exprimé sa proposition d' abord dans des termes
acceptables, et accompagnés de restrictions plausibles,
il avait besoin de l' en dégager pour la pousser
insensiblement à la limite systématique. Ce sont
là de ces petits tours de passe-passe , il faut
le dire, comme les plus honnêtes en ont (et sans
cesser de se croire de bonne foi) dans tous les
systèmes prolongés ou dans les disputes.
Quoi qu' il en soit, la méthode d' Arnauld demeure
celle de la réfutation puissante ; ce livre des
vraies et des fausses idées
en est un beau
modèle, et tout système métaphysique qui ne sera pas
de force à soutenir un assaut de ce genre méritera
de crouler, même sans assaut.
Malebranche répondit aigrement et faiblement à ce
traité d' Arnauld. Il se plaignit qu' on eût porté
l' attaque sur un point tout métaphysique, qui
n' était pas nécessairement lié à la question de la
grâce à laquelle on en voulait venir, et prétendit
que cette diversion
 

p253


première, qui ne disposait pas les esprits à son
avantage, n' était pas de bonne et loyale guerre.
Il appelait Arnauld un esprit chagrin , un
vieux docteur ; il l' accusait de dogmatiser .
à propos de la jolie parabole du bloc de marbre
contenant la figure de saint Augustin, piqué au
vif, il répliquait : " voulez-vous que je vous le
dise en ami ? Vous raillez si mal à propos, que vous
vous rendez ridicule. " d' amitiés en amitiés de
cette sorte, Arnauld, dégagé de toute considération,
passa à la réfutation du traité de la nature et
de la grâce
.
Mais le raccourci , comme dit Fontenelle, n' est
pas favorable à Malebranche, dont la puissance et
la beauté consistent surtout dans le développement.
Tâchons donc de le laisser exposer et déployer un peu
devant nous son système de concorde entre la nature
et la grâce. C' est à des philosophes surtout qu' il
s' adresse, à des raisonneurs comme il n' en manquait
pas dès lors, et qu' il s' agissait de ramener à des
idées plus religieuses touchant la bonté de Dieu,
touchant les mérites et la médiation de Jésus-Christ.
En s' appliquant à donner des preuves nouvelles
de vérités anciennes
, il voulait, en quelque
sorte, élargir le christianisme, et retenir par là
dans l' église bien des esprits tout gros
d' objections et qui étaient en voie de s' échapper.
L' oeuvre qu' il tente est celle d' un esprit
bienveillant, vaste et magnifique, qui veut montrer
Dieu manifestement aimable et adorable aux hommes.
Le traité de la nature et de la grâce est
divisé en trois discours : le premier, qui traite
de la nécessité des lois générales de la nature
et de la grâce ; le second, qui traite des lis de
la grâce en particulier, et des causes
occasionnelles qui les règlent et en déterminent
l' effet.
 

p254


Le troisième a pour objet d' expliquer la manière
dont la grâce, les différentes sortes de grâces,
agissent au dedans de nous.
Chaque discours, qui a lui-même deux portions, se
compose de paragraphes plus ou moins longs,
proportionnés toutefois, espèces d' aphorismes,
d' oracles métaphysiques, qui marchent plus ou moins
comme des strophes, comme des octaves. Ou, si vous
voulez, tout ce livre a la beauté d' un temple.
Dans les éditions suivantes, l' auteur a fait suivre
chaque paragraphe d' additions ou commentaires qui
rompent la première beauté ; aussi, pour en jouir,
faut-il ne lire que la série des stances du texte
primitif. On conçoit l' ennui de Malebranche
obligé de déranger ainsi toute la beauté de son
ordonnance architecturale pour appuyer la
solidité. C' est comme un architecte qui, entre
chaque ornement d' un temple bâti par lui et chaque
colonne, serait obligé par ses critiques à
intercaler des supports de bois sur lesquels seraient
affichées les objections géométriques qui y ont
donné lieu.
Dans la première partie du premier discours,
Malebranche pose la nécessité des lois générales
dans l' ordre de la nature. Mais il ne procède
point par gradations et peu à peu ; il entre tout
d' abord et nous fait entrer avec lui dans l' oracle :
" Dieu ne pouvant agir que pour sa gloire, et ne la
pouvant trouver qu' en lui-même, n' a pu aussi avoir
d' autre dessein dans la création du monde que
l' établissement de son église... etc. "
 

p255


cette idée que Dieu ne peut agir au dehors que
pour se procurer un honneur digne de lui
, qui
se trouve au sommet, à la haute source du système
de Malebranche, est contestée par Arnauld au nom
de saint Thomas et d' autres grands théologiens,
comme plus intéressée qu' il ne convient à l' être
souverainement parfait et bon, et qui, regorgeant,
pour ainsi dire, de ses propres biens,
n' a
garde de n' avoir voulu agir au dehors que pour s' en
procurer de nouveaux. Ce Dieu essentiellement
bon a créé le monde pour communiquer sa bonté aux
êtres qui ne pouvaient y avoir part avant d' exister.
Voilà l' idée plus chrétienne du Dieu créateur,
tandis que, dans le but que lui suppose Malebranche,
il y a germe de panthéisme, comme on dirait
aujourd' hui.
Cela posé toutefois, Malebranche tâche de découvrir
quelque chose de la conduite de Dieu pour l' exécution
de son grand dessein :
" si je n' étais persuadé que tous les hommes ne
sont raisonnables que parce qu' ils sont éclairés
de la sagesse éternelle,... etc. "
c' est ce qui a fait dire à Voltaire dans sa pièce
si ingénieuse et si irrévérente des systèmes ,
ce chef-d' oeuvre
 

p256


de raillerie intelligente et de sens commun, que
Goethe récitait encore à 80 ans, la sachant par
coeur depuis sa jeunesse :
d' un air persuadé, Malebranche assura
qu' il faut parler au verbe et qu' il nous répondra.
Je continue de choisir les principaux points du
traité, j' allais dire les strophes du poëme qui
mettent le mieux en saillie la pensée originale :
" le commun des hommes se lasse bientôt dans la
prière naturelle que l' esprit, par son attention,...
etc. "
ainsi, pour Malebranche, l' attention métaphysique
est une prière. Il y a de l' antique majestueux dans
ce novateur philosophe ; il y a du Pythagore. Mais
la vraie prière chrétienne en vue de chaque besoin
particulier, la prière du pater n' y perd-elle
pas ? -Arnauld fait remarquer qu' il ne s' agit là,
en effet, que d' une prière métaphorique , tout
au plus d' un simple désir. Un païen, un incrédule
qui s' applique par curiosité à découvrir des
vérités de géométrie, prie donc sans le savoir :
" lorsqu' on prétend parler de Dieu avec quelque
exactitude, il ne faut pas se consulter soi-même, ni
parler comme le commun des hommes... etc. "
 

p257


en essayant d' expliquer le monde par deux simples
lois de mouvement qu' il indique, Malebranche se
 

p258


trompe à la suite de Descartes ; Newton, qui sans
doute lui-même ne dit pas tout, n' était pas encore
venu (1687). Mais on peut dire que, philosophiquement
parlant et dans son dessein de maintenir la
généralité des lois naturelles, Malebranche ne se
trompe pas. Il a de hautes et hardies prévisions ;
il croit que les monstres eux-mêmes ne sont qu' un
certain effet produit par une certaine combinaison
des lois générales sans une infraction particulière :
" si la pluie tombe sur certaines terres, et si le
soleil en brûle d' autres ; si un temps favorable aux
moissons est suivi d' une grêle, qui les ravage ; si
un enfant vient au monde avec une tête informe et
inutile
, qui s' élève de dessus sa poitrine et le
rende malheureux, ce n' est point que Dieu ait voulu
produire ces effets par des volontés particulières ;
mais c' est qu' il a établi des lois de la
communication des mouvements, dont ces effets sont
des suites nécessaires. "
chrétiennement, il omet trop pourtant une chose
essentielle dans toute cette partie de son système.
Qu' on me permette de lui faire l' objection
chrétienne telle que je la conçois et que je
l' entends : c' est qu' à la fois rien n' arrive qu' en
vertu des lois générales voulues de Dieu, et aussi
qu' en vertu d' une intention présente de sa part,
toujours vigilante, toujours renouvelée et
appropriée : là, est le mystère ; mais le chrétien
qui sait le mieux les lois générales de la nature et
de l' histoire comme M Hamon ou Du Guet par
exemple, ou de nos jours un Hallé, un Cauchy,
n' hésite pas à sentir, à chaque point de chaque
ressort général ou particulier, à chaque point de
chaque fil de l' immense tapisserie, le divin doigt
présent, mobile, invisible à qui n' y croit pas :
de sorte que le physicien, le physiologiste, qui
 

p259


saurait le mieux les lois générales sans croire à
Dieu, serait dans le vrai, mais dans un vrai
relativement inférieur, obscur et superficiel, et qu' un
chrétien aussi particulier, aussi rigoureux, aussi
selon saint Paul que l' on voudra, pourra croire à
ces mêmes lois générales, être physiologiste et
physicien comme l' autre savant, et sans y voir de
contradiction le moins du monde avec le
renouvellement providentiel continu. Seulement il
saura un ordre de plus, devinant à chaque pas l' ordre
supérieur dans l' inférieur, et voyant ici-bas toutes
choses tanquam in speculo .
Je ne fais, en parlant de la sorte, que balbutier ce
que dit et redit en mainte page saint Augustin, le
grand fondateur et organisateur du raisonnement
chrétien, le théologien artiste par excellence, qui a
le mieux réussi, par des prodiges de parole, à
traduire l' inexprimable, à concilier l' incompatible,
à figurer dans le cercle de la foi l' harmonie et le
symbolisme de l' univers sous la conduite de la
sagesse incompréhensible.
Malebranche, si on lui posait le cas en ces termes,
ne dirait certes pas non ; mais il va peu à peu
l' oublier et pencher vers les lois générales, de
manière à retrancher beaucoup de cette communication
perpétuelle et singulière du chrétien avec son Dieu,
de ce doigt de Dieu partout, de ce miracle
continuel qui est l' ordinaire de la vie de tout
croyant.
Quant aux miracles à proprement parler, Malebranche,
chrétien comme il l' est, ne peut les nier ; mais
il les réduit autant que possible. S' il arrive
des miracles, ce n' est pas que Dieu change les
lois naturelles et se corrige ; c' est que les lois
générales de la grâce, de l' ordre de grâce, auquel
celui de la nature doit obéir et
 

p260


servir, le demandent en quelques rencontres. Et encore
il cherchera à expliquer ces miracles dans tous les
cas le plus naturellement et avec le moins de frais.
Dans la seconde partie du premier discours, il parle
de la nécessité des lois générales de la grâce. Il
ne commence pas moins magnifiquement ni avec moins
de grandiloquence ici avec le verbe qu' il n' a
fait précédemment avec Dieu le père, et
Jésus-Christ, qu' il rabaissera plus tard, apparaît
d' abord dans toute la plénitude de sa divinité :
" Dieu s' aimant par la nécessité de son être, et se
voulant procurer une gloire infinie, un honneur
parfaitement digne de lui, consulte sa sagesse sur
l' accomplissement de ses désirs... etc. "
 

p261


Dieu n' a fait le monde que pour son église,
c' est-à-dire pour Jésus-Christ ; l' homme lui-même
n' a été créé qu' à l' image de Jésus-Christ, et pour
servir, aux mains de Jésus-Christ, de matériaux
et d' ornement au temple.
Mais prenez garde aux conséquences qu' il en va tirer.
D' où Malebranche va à dire que " le péché du premier
homme, qui a fait entrer dans le monde les maux
 

p262


qui accompagnent la vie, et la mort qui la suit, était
nécessaire , afin que les hommes, après avoir
été éprouvés sur la terre, fussent légitimement
comblés de cette gloire, dont la variété et l' ordre
feront la beauté du monde futur. " et encore : " nul
moyen de faire mériter aux hommes la gloire qu' ils
posséderont un jour, n' était comparable à celui de
les laisser tous envelopper dans le péché, pour
leur faire à tous miséricorde en Jésus-Christ :
car la gloire que les élus acquièrent par la grâce
de Jésus-Christ, en résistant à leur
concupiscence, sera plus grande et même plus digne
de Dieu
que toute autre. "
selon la doctrine chrétienne ordinaire, non
métaphysique, du sein de l' insondable mystère du
commencement il ressort cette vérité, cet article
de foi : l' homme créé libre tombe, et le Christ
se fait homme pour réparer. Chez Malebranche, au
contraire, l' homme doit tomber pour que le Christ
ait lieu de dignifier et d' ennoblir l' ouvrage de
son père en se faisant homme. Le Christ (idée
sublime de miséricorde) ne vient plus en vue de
l' homme tombé, c' est l' homme qui tombe en vue du
Christ qui doit venir, et qui, tombant, sert de
marchepied à l' autel du Christ, et qui ainsi est
comme immolé à la gloire de l' agneau. Cette gloire
immole la miséricorde. L' humanité est sacrifiée pour
le Christ, non plus le Christ par et pour
l' humanité. Malebranche imaginait pourtant ce
système pour rendre Dieu plus aimable et adorable ;
mais on peut remarquer qu' à son insu, il ne met si
hors d' atteinte Dieu le père, je l' ai dit déjà,
que pour accumuler les difficultés sur le fils.
" il était à propos que Dieu laissât envelopper tous
 

p263


les hommes dans le péché pour leur faire à tous
miséricorde par Jésus-Christ. " telle est sa
pensée.
Aux yeux de ces gens qui ne sont pas trop
crédules
et pour qui il dit qu' il a fait cet
ouvrage, il n' a dû réussir, en voulant justifier
le père, qu' à rendre (j' en demande pardon) le fils
presque haïssable d' avoir ainsi causé la chute
de l' homme (c' est-à-dire d' avoir causé le choix
du monde possible, dans lequel la chute devait
arriver), par cet excès de dilection que le père
avait pour lui et qui faisait choisir au père
ce qui pouvait le plus signaler la miséricorde du
fils : -et le tout, notez-le bien, pour qu' en
définitive plus d' honneur lui en revînt à lui-même,
le père.
Que Malebranche me passe cette comparaison
anthropologique : " un roi a une expédition à
ordonner ; son fils en sera le chef. Il peut choisir
une certaine quantité de moyens d' exécution ; parmi
ces moyens il en est un qui compromet le salut de
l' armée, mais qui doit faire ressortir le dévouement
et l' héroïsme de son fils. Il n' hésite pas ; c' est
celui-là qu' il ordonne. Le fils en effet se signale
et se couvre de gloire par son humanité à sauver les
siens et à les tirer du mauvais pas ; ce qui
n' empêche point que les trois quarts n' y restent.
N' importe ! La présence du fils a rendu l' entreprise
plus royale et plus digne du père, qui s' attribue
le tout dans son repos et sa complaisance. " est-ce
là, je le demande, une explication propre à faire
taire les difficultés sur la bonté et sur la justice
divines ? Heureusement quand Voltaire a raillé
Malebranche, il n' avait pas lu son traité jusque-là.
Arnauld réfute par toutes sortes de raisons et de
textes cette idée de la chute en vue du Christ. Pour
 

p264


les textes, il déclare s' en rapporter au père
Thomassin, à ce docte confrère de Malebranche, qui,
dans son ouvrage de l' incarnation du verbe ,
venait de montrer tous les pères d' accord à soutenir
que, si Adam n' eût point péché, le verbe divin
ne se serait point fait homme :
car Malebranche
a l' air de dire quelque part que le verbe se serait
incarné, même quand le péché n' aurait pas eu lieu.
Mais alors on ne voit pas pour quelle fin. Ce
Christ non souffrant et impassible n' eût été
qu' une sorte de luxe de la nature humaine et un
ornement. N' ayant rien à racheter, il n' aurait eu,
littéralement, qu' un caractère honorifique.
Quoi qu' il en soit de ce point, la chute a eu lieu,
l' homme est perdu, le Christ s' offre et vient
pour réparer.
Malebranche croit que " Dieu veut véritablement
que tous les hommes généralement soient sauvés. "
pourtant, tous les hommes ne sont pas sauvés :
comment concilier cela avec la divine puissance ?
Il applique ici les mêmes principes que pour la
nature : " plus les machines sont simples et leurs
effets différents, plus elles sont spirituelles et
dignes d' être estimées... ces lois (dans l' ordre
de la grâce), à cause de leur simplicité, ont
nécessairement des suites fâcheuses à notre égard ;
mais ces suites ne méritent pas que Dieu change
ces lois en de plus composées... il est vrai que
Dieu pourrait remédier à ces suites fâcheuses par
un nombre infini de volontés particulières ; mais
sa sagesse qu' il aime plus que son ouvrage, l' ordre
immuable et nécessaire qui est la règle de ses
volontés, ne le permet pas. L' effet qui arriverait
de chacune de ces volontés ne vaudrait pas l' action
qui le produirait. "
 

p265


Malebranche oublie trop que cet effet est le salut
d' une âme, et qu' une seule âme vaut des mondes.
Il suit sa comparaison de la pluie et l' applique
à la grâce :
" ainsi, comme l' on n' a pas le droit de se fâcher de
ce que la pluie tombe dans la mer où elle est
inutile, et de ce qu' elle ne tombe pas sur les terres
ensemencées où elle est nécessaire,... etc. "
Dieu sans doute est présenté sous un autre aspect
en divers endroits de l' écriture, mais il ne faut pas
s' en tenir à la lettre ; il faut lever le premier
voile pour concilier ensemble la raison et
l' écriture.
 

p266


Il y avait dans une telle interprétation, on le sent,
de quoi faire dresser les oreilles aux simples
pieux
, comme dit Bossuet en sourcillant ; il
n' était pas besoin d' être le père Hardouin, ce
chrétien encore hébraïque, pour se révolter contre.
à la lecture de cette page, les objections
chrétiennes, même à nous encore aujourd' hui,
 

p267


à nous tous qui savons notre catéchisme, nous
viennent de toutes parts. " Dieu en est sans doute
plus croyable que personne, répondait Arnauld, et
c' est lui-même qui nous assure par son prophète
qu' il ne tombe pas un grain de grêle que pour
exécuter ses ordrs et es volontés : ignis,
grando, nix, glacies, spiritus procellarum, quae
faciunt verbum ejus
(feu de l' air, grêle, neige
et exhalaisons, vents impétueux et tourbillons,
qui exécutent ses ordres). " essayez de supprimer
dans le christianisme cette foi particulière
et cette espérance, et vous retranchez tous les
motifs de rogations , vous refroidissez
insensiblement toutes les prières. Il n' y a plus
à prier, mais seulement à se résigner. Vous n' avez
plus qu' une cause universelle qui n' agit point par
des volontés particulières. Vous êtes tout près
d' avoir un Dieu à la Bolingbroke, qui a créé
peut-être autrefois le monde, mais qui se repose
sur des lois une fois faites, un dieu " que sa
sagesse rend impuissant. " que devient le père
céleste dont il est dit que rien n' arrive sur la
terre sans sa volonté
: " considérez les oiseaux
du ciel, ils ne sèment point, ils ne moissonnent
point, et ils n' amassent rien dans des greniers ;
mais votre père céleste les nourrit. N' êtes-vous
pas plus excellents qu' eux ? " on est conduit à ne
plus voir qu' une suite de métaphores et une vaine
déclamation dans les divines promesses du sermon
sur la montagne. -Arnauld disait une bonne partie
de ces choses, et démontrait à Malebranche qu' il
ouvrait d' étranges voies.
Le second discours de Malebranche est pour
expliquer les lois de la grâce en particulier ; il
la distingue
 

p268


en deux espèces : 1 la grâce de Jésus-Christ
(première partie du discours) ; 2 la grâce du
créateur (seconde partie).
Dieu seul est la cause véritable de la grâce
dans les esprits ; mais, en conséquence de la chute
et du péché originel, il n' y a que Jésus-Christ
qui puisse être actuellement cause méritoire
de la grâce pour l' homme, et qui en soit en même
temps la cause seconde, particulière, naturelle,
occasionnelle (notez cette distinction de la
cause première à la cause seconde, qu' il s' accoutume
à faire entre Dieu et Jésus-Christ).
Et l' auteur démontre comment cette cause
occasionnelle de la grâce, ne devant pas être
cherchée autre part que dans notre âme ou dans
l' âme de Jésus-Christ, qui sont les termes à unir,
et ne se trouvant pas dans notre âme qui désire
souvent la grâce en vain ou qui même quelquefois
l' obtient sans la demander, ne saurait résider qu' en
l' âme de Jésus-Christ :
" nous sommes donc réduits à dire que comme il n' y
a que Jésus-Christ qui nous puisse mériter la
grâce, il n' y a aussi que lui qui puisse fournir
les occasions des lois générales selon lesquelles
elle est donnée aux hommes. "
 

p270


pour ne pas fausser et paraître surfaire la pensée
de Malebranche en cet endroit périlleux, il faut le
laisser dire lui-même (écoutez ! écoutez ! ) :
" et comme ses désirs sont causes occasionnelles, ses
prières sont toujours exaucées ; ... etc. "
ainsi Jésus-Christ, pour l' édification de son
temple spirituel, a-t-il besoin de quelques avares
convertis qui feraient un bel effet à un certain
endroit, à un certain pli de la rosace mystique
qu' il sculpte dans le moment, son désir détermine
aussitôt une espèce de grand courant de grâce, qui
va solliciter sur la terre les âmes de tous les
avares, qu' ils l' aient désirée ou non, qu' ils soient
disposés à en bien user ou à n' en user pas ! -on se
demande si de pareilles explications ne sont pas
de nouvelles énigmes plus difficiles que la difficulté
première qu' elles veulent dénouer.
Il n' est question, dans ce qui précède, que de
désirs généraux qui embrassent toute une classe
et une catégorie de caractères : Malebranche fait
toutefois quelque chose pour les intentions
particulières et personnelles que formerait, en
certains cas, l' âme de Jésus-Christ. Il les
distingue et s' en rend compte en ces termes :
" mais comme l' âme de Jésus-Christ n' est point
une cause générale, on a raison de penser qu' elle
a souvent des désirs particuliers à l' égard de
certaines personnes en particulier... etc. "
 

p271


je ne fais qu' ouvrir les avenues avec Malebranche,
mais elles sont larges : on voit où elles mènent.
Ainsi Jésus-Christ devient d' après Malebranche
quelque chose de très-distinct du père et de Dieu,
et si distinct qu' on ne sait plus comment le nommer ;
c' est un être intermédiaire entre Dieu et l' homme,
une sorte de verbe déchu , et qui reste déchu,
même depuis sa résurrection. Quand on interroge le
verbe, c' est-à-dire la raison, il répond toujours
selon Malebranche ; mais quand on désire consulter
Jésus-Christ, il n' est pas sûr qu' il réponde ni
qu' il entende. Si nous ne sommes pas sauvés, si,
malgré la préparation momentanée d' un bon labour,
la pluie de la grâce ne tombe pas à point, et si
nous nous décourageons, qu' y faire ? Ce n' est pas la
faute de Dieu, c' est le défaut de l' âme de
Jésus-Christ. Malebranche le dit expressément :
" il faut rejeter sur Jésus-Christ comme homme
toutes les difficultés qui se trouvent dans la
distribution de la grâce. " nous sommes voluptueux,
nous voulions guérir, nous tâchions déjà ; mais
quoi ? Dans ce moment-là même où nous étions presque
prêts, Jésus-Christ était absent, il ne pensait
pas aux voluptueux, mais aux avares ; que
 

p272


voulez-vous ? On ne pense pas toujours à tout ; et
Jésus-Christ, comme tout homme, ne pense qu' au fur
et à mesure. Nous ne nous sommes pas trouvés juste
à temps dans la direction du rayon visuel de l' âme
bornée de Jésus-Christ ; tant pis pour nous !
Heureux ceux qui se rencontrent sur son chemin, et
qui sont déjà à demi disposés !
Mais que devient dans tout cela le divin
consolateur ?
Malebranche, je le sais, recule devant ces
conséquences et les désavoue. Quand on les lui
oppose, il rectifie à l' instant ses prémisses, il
les modifie ; il se plaint qu' on abuse de
quelques-unes de ses paroles incomplètes et qu' on
en force le sens. Et pourtant son système vu en
plein soulève les objections par milliers.
C' en est assez et trop, je pense ; je ne suivrai
pas Malebranche dans le dédale d' explications
étranges où il s' enfonce et se perd de plus en plus.
Ce qui est clair, c' est que lui qui voulait parer
au fatalisme de la grâce augustinienne et
janséniste, il fonde là une autre sorte de fatalisme
bien autrement révoltant à la raison. Il a beau
vouloir compenser cela ensuite, lorsqu' il explique
dans la seconde partie de son second discours,
et dans son troisième, l' action de la grâce
dans une âme, et qu' il cherche à distinguer de la
grâce de Jésus-Christ délectante et toute
de sentiment la grâce de lumière et de pure raison,
celle du Dieu créateur et père, laquelle laisse
agir le libre arbitre en pleine connaissance de
cause, tandis que la grâce délectante de
Jésus-Christ n' a fait préalablement que corriger
par un attrait contraire le mauvais attrait de la
concupiscence, et alléger
 

p273


le poids charnel, pour aider aussi par là
indirectement à l' action rétablie du libre
arbitre ; Malebranche a beau faire par toutes ces
distinctions ingénieuses et par toute cette fine
théologie semi-pélagienne , la fatalité
qu' il pose est antérieure et supérieure à ce démêlé
au sein d' une âme entre le libre arbitre et la
grâce ; car puisque, d' une part, Dieu n' a pas dû
songer en particulier à moi, chétif, dans ses
desseins éternels, si, d' autre part, Jésus le
médiateur n' a pas pensé à penser à moi, si je
ne me suis pas trouvé une fois ou l' autre, par
vigilance ou par hasard, dans le courant direct de
ses pensées, je n' ai jamais eu rien à démêler avec
la grâce. Cette fatalité-là est bien autrement
transcendante et encore plus choquante au sens
commun que celle des augustiniens, et Arnauld ne
manquait pas de la relever. Il l' aurait même pu
faire plus vivement, s' il n' avait lui-même amorti
ses coups et entravé sa marche par le gros bagage
et les impédimenta de sa logique.
Je veux encore une fois résumer les arguments
d' Arnauld à son avantage :
Dieu a un dessein général de sauver tous les
hommes ; mais ce dessein indéterminé ne saurait
se réaliser que par les causes occasionnelles. Une
image rendra mieux la pensée : supposez un orgue
d' église ; la volonté générale de Dieu, c' est le
vent poussé dans les tuyaux, c' est l' air qui y
circule indifféremment ; mais il est besoin d' un
organiste pour déterminer tel ou tel son. Cet
organiste, dans le cas présent, c' est Jésus. Mais
si on le fait borné de conception et de science,
tout à fait inégal à son père, s' il ne connaît pas
le fond des coeurs humains, si lui-même préoccupé
de faire un plus bel ouvrage et plus difficile,
plus merveilleux, il
 

p274


s' abstient de désirer savoir tout ce que son père
est prêt à lui révéler, qu' arrive-t-il ? Il pourrait
peut-être sauver tous les hommes ou du moins un bien
plus grand nombre, et il ne le fait pas ; il en
néglige forcément une quantité. Bien qu' il aime les
hommes, il aime encore mieux la difficulté à
vaincre et l' artifice merveilleux de son ouvrage ;
il aime mieux ne pas y employer un moyen trop naturel
et trop facile, et qui en diminuerait le prix ; et
cette sorte de dilettantisme d' architecte fait
que bien des pierres qui auraient pu être taillées
aussi bien que d' autres, sont exclues. -supposez
un médecin fort homme de bien et fort sage, qui
aurait un remède infaillible pour guérir tous les
malades qui ne seraient pas radicalement incurables ;
serait-il admis à dire : " j' ai un désir sincère
de guérir tous les malades qui se mettent entre
mes mains ; j' aime mieux néanmoins que de cent il
ne s' en guérisse que trente ou quarante, que de les
guérir tous par le remède qui m' est particulier,
parce que ce ne serait pas une grande merveille que
ce remède étant si souverain et si aisé, et ne me
coûtant presque rien, je les guérisse tous par là,
ou presque tous : au lieu que c' est une plus
grande merveille que ne me srvant que des remèdes
communs, qui sont si peu sûrs, il se trouve que de
cent il y en ait trente ou quarante qui soient
guéris ? " -du moins dans la doctrine augustinienne
si terrible et si sévère, l' homme se sent entre les
mains de Dieu, le père tout-puissant et tout sage,
lequel arrête de sauver ou de laisser perdre certaines
âmes en vertu de décrets insondables ; on n' a pas à
l' interroger sur ses motifs, mais il y a songé, et
le fidèle, tout en tremblant, se sent en de bonnes
mains. Ici, sous prétexte d' exonérer
 

p275


Dieu le père, on dit : " Dieu n' a pas dû
s' occuper de ces particularités dans sa sagesse, et
Jésus-Christ qui s' en est chargé, mais qui n' a pas
tout su ni voulu tout savoir, a donné la grâce
à tel ou tel, selon la convenance principale et
la direction du moment. " en un mot, il y a du
hasard. Pour pourvoir à tout, le père est
trop loin, le fils est trop près.
Ce n' est pas tout à fait ainsi que parle Arnauld,
réfutant Malebranche. Je l' abrége, je l' accommode,
mais sans rien lui prêter. Les spirituelles images
de l' organiste et du médecin sont de lui.
Dans ce système de Malebranche, ce qui me frappe
surtout, c' est encore moins le détail si étrange et
si choquant des points par où il cherche à rattacher,
à raccorder son système avec l' orthodoxie alors
régnante et à laquelle lui-même il tenait sincèrement,
que le sens même de l' ensemble et la pente des idés.
Il y a deux façons en effet d' entendre le
christianisme. Il y a l' antique façon, la directe,
l' orthodoxe
 

p276


jusqu' ici (et je dis orthodoxe indépendamment des
sectes), celle selon laquelle on voit dans le
christianisme la ruine de la nature ou, si l' on veut,
sa réparation, la conversion entière de l' être, le
triomphe de la grâce. Il y a une autre façon
d' interpréter le christianisme, selon laquelle il ne
serait plus l' opposé de la nature, mais une manière,
une forme, une phase de la nature ; il aurait l' air
d' y être opposé, mais il ne le serait pas ; il ne
s' agirait que de s' expliquer et de s' entendre, de
savoir ce que parler veut dire. Dans cette seconde
méthode explicative, le miracle se réduit peu à peu
à la nature, la religion à la philosophie.
Malebranche y ouvre la porte déjà, et très-large.
Nonobstant ses noeuds assez mal noués e raccord
avec l' orthodoxie, son sens chrétien est déjà
inverse de celui de saint Paul, de saint Augustin,
de Pascal, de Du Guet, -de ce Du Guet qui,
en l' admirable lettre que je citais récemment,
au père Du Breuil, disait (si l' on s' en souvient),
sans jamais distinguer Jésus-Christ de Dieu :
" il nous impose lui-même la croix qu' il nous ordonne
de porter ; lui-même enfonce les clous ; lui-même
empêche qu' on ne les arrache ; ... lui-même, pour
s' assurer de notre mort, nous perce le coeur d' une
lance ; ... mais le médecin du coeur sait jusqu' où
doit aller l' ouverture
. "
Malebranche dépouille Jésus-Christ de son plus
précieux attribut et de son titre le plus rassurant
pour l' homme, qui est d' être le scrutateur
souverain et tendre, le maître des coeurs.
Sur ce Christ dont on a par lui comme un premier
aperçu, laissez faire le temps : une fois le degré
baissé et l' âme de Jésus considérée indépendante du
verbe
 

p277


éternel, tout ce qu' il y a d' essentiellement personnel
et singulier dans le christianisme (et que peut-il
y avoir de plus singulier que le salut d' une âme ? )
ira s' effaçant et dépérissant dans la théorie gagnante
de l' humanité. Les lois générales se subordonneront
le reste de plus en plus. Le niveau atteindra le
calvaire et bientôt dépassera la croix. Jésus-Christ
lui-même, qui n' est plus tout à fait Dieu dans
Malebranche, cessera d' être même un homme, tant
le sens philosophique triomphera de l' anthropologique.
Du plus haut de cette construction métaphysique de
Malebranche, j' entrevois déjà tout au bout Hégel
et son cortége.
Je me hâte d' ajouter : il n' y a pas de route directe
de communication entre eux ; ce n' est qu' une vue de
lointain ; on la perd presque aussitôt, pour peu que
l' on continue de marcher avec Malebranche. On l' a
eue pourtant, et du haut de ce Sinaï on a entrevu
tout autre chose que la terre promise.
Le christianisme du sens commun, -du sens commun
chrétien, -est, dès Malebranche, en voie d' être
bouleversé.
On conçoit le soulèvement de Bossuet ; on a les
motifs de la réfutation d' Arnauld. Y entrerai-je
maintenant plus que je n' ai fait ? Le suivrai-je
dans ces trois livres de réflexions philosophiques
et théologiques
(1685-1686), où il arrête son
auteur à chaque pas, et par le raisonnement, et par
l' écriture, le convainc de nouveauté, de témérité,
d' hérésie ? L' enceinte catholique étant donnée, on
ne saurait imaginer de coups plus justes, plus
vigoureux, mieux assenés, plus nombreux que ceux
que faisait ainsi pleuvoir sur son magnifique
adversaire ce formidable lutteur de 74 ans.
 

p278


Malebranche n' avait pas craint de dire, en défendant
ses pensées : " nouvelles ou non, je les crois solides,
je les crois chrétiennes, je les crois seules dignes
de la sagesse et de la bonté de Dieu. " un évêque,
à qui l' on avait fait lire le traité de la nature
et de la grâce
pour en savoir son sentiment, avait
écrit sur un billet, pour toute réponse, ces mots
de saint Augustin : nova sunt quae dicitis, mira
sunt quae dicitis, falsa sunt quae dicitis.

le livre d' Arnauld n' est qu' un commentaire de ces
paroles, et il conclut en s' armant encore d' un mot
de saint Augustin contre ces chercheurs de raisons
trop subtiles : " quaeris tu rationem, ego
expavesco altitudinem. Tu ratiocinare, ego miror.
tu disputa, ego credam. Altitudinem video, ad
profundum non pervenio
(tu cherches des raisons,
moi je m' épouvante devant le mystère. Je te laisse
disserter, moi j' admire. Tu peux disputer, je me
contente de croire. Je vois l' abîme, je n' en atteins
pas le fond). "
Malebranche répondait aigrement quand ses réponses
à Arnauld étaient directes ; quand il se contentait
de répondre en général, il avait des plaintes naïves,
celle-ci par exemple : " qu' il est fâcheux de ne
pouvoir expliquer ses pensées que par des paroles
que l' usage du peuple a introduites, et que chacun
interprète selon ses préjugés et ses dispositions ;
et surtout d' avoir pour juges des personnes promptes
et vives, qui manquent souvent d' équité ou de
pénétration d' esprit ! " comme s' il avait dit :
qu' il est fâcheux d' avoir pour juges d' autres raisons
que la sienne, et de ne pouvoir se parler entre
soi comme les yeux aux yeux ! -ce qui perce
le plus dans les réponses de Malebranche, à travers
 

p279


ses aigreurs, c' est l' importunité dont lui est le
terre à terre d' Arnauld ; c' est son
éloignement étonné pour tout cet appareil solide
d' arguments pesants que l' autre déroule un à un
et fait sonner :
ante omnes stupet ipse dares longeque recusat...
notre Darès n' aime ni le terre à terre ni le
pied à pied . Malebranche est le contraire
d' Antée ; il a besoin, pour ne pas être vaincu,
de ne pas toucher terre ; battu, dispersé sur un
point, il s' éloigne rapidement, prend de l' espace,
et recompose un édifice plus large et comme une
façade enchantée, qui reparaît tout d' un coup quand
on a détruit la première. C' est ainsi que les
entretiens sur la métaphysique et la religion
(1688) recomposèrent tout un ensemble majestueux,
harmonieux, facile, éclairé, et qui ne se ressentait
aucunement en apparence de toutes les précédentes
atteintes. à qui n' aurait lu que ce livre de
Malebranche, il serait impossible de comprendre
les objections qui lui ont été faites précédemment
et d' en reconnaître la justesse ; il n' en est aucune
à laquelle il ne réponde sans en avoir l' air, et
qui ne lui fournisse un motif de correction
heureuse. " il ne suffit pas, dit-il, d' avoir entrevu
des principes, il faut les avoir compris. " -" ah !
Théodore, que vos principes sont bien liés ! " se
fait-il dire par un des interlocuteurs. Il parle,
on l' écoute. " suivez-moi, je vous prie, sans me
prévenir. -suivez-moi, " répète-t-il sans cesse.
Il n' y a plus trace de contradiction ni d' aigreur ;
il n' y a plus apparence de blessures. Le bel
ange a réparé toutes ses plaies ; il a retrouvé
toute son agilité céleste.
 

p280


Ainsi, après bien des incidents dont j' ai fait
grâce, ainsi finit cette dispute. " M Arnauld,
nous dit Fontenelle, fut vainqueur dans son
parti, et le père Malebranche dans le sien. Son
système put souffrir des difficultés ; mais tout
système purement philosophique est destiné à en
souffrir, à plus forte raison un système
philosophique et théologique tout ensemble. Celui-ci
ressemble à l' univers tel qu' il est conçu par le père
Malebranche même ; ses défectuosités sont réparées
par la grandeur, la noblesse, l' ordre, l' universalité
des vues. " il y eut pourtant un dernier ricochet
encore.
Arnauld étant mort en 1694, on vit, cinq ans après,
paraître deux lettres de l' illustre docteur sur
les idées et les plaisirs . Malebranche y
répondit et joignit à sa réponse un petit traité
contre la prévention , tant la rancune des doux
est vivace et amère !
Dans ce petit traité, qui n' est pas ce que le titre
indiquerait, il commençait par convenir qu' il aurait
peut-être mieux fait pour son repos de se taire, de
ne jamais
 

p281


répondre à M Arnauld, " par une raison, dit-il,
pareille à celle que le philosophe Favorin rendit
à ses amis qui étaient surpris de son acquiescement
à la mauvaise critique de l' empereur : et quomodo
ego illum doctiorem omnibus non crederem, cui
triginta sunt legiones
(et comment ne pas croire
plus savant que tout le monde un homme qui commande
à trente légions) ? " trente légions ! C' est beaucoup.
Arnauld pourtant n' avait-il pas aussi son armée
de partisans qu' il avait levée pendant cinquante
ans de luttes, qui s' était recrutée à chaque
génération, et qui prenait fait et cause contre
quiconque le contredisait ? Maintenant qu' il n' était
plus, Malebranche s' enhardissait à démontrer
ironiquement la thèse suivante : supposé que M
Arnauld a parlé de bonne foi quand il a protesté
devant Dieu " qu' il a toujours eu un vrai désir de
bien prendre les sentiments de ceux qu' il combattait,
et qu' il s' est toujours senti fort éloigné d' employer
des adresses et des artifices pour donner de fausses
idées de ces auteurs et de leurs livres, " supposé
cela, on peut démontrer que M Arnauld n' est
l' auteur d' aucun des livres qui ont paru sous son
nom contre le père Malebranche. " des passages de ce
père manifestement tronqués, des sens mal rendus
avec un dessein visible, des artifices trop marqués
pour être involontaires, démontrent que celui qui a
fait le serment n' a pas fait les livres. " la
démonstration du paradoxe est présentée sous forme
géométrique, et cette forme est en même temps une
parodie de la méthode familière à Arnauld : lui
mort, Malebranche s' amuse à revêtir son armure.
 

p282


Témoin de la dispute dès l' origine, Bayle avait eu
à rendre compte des écrits des deux adversaires dans
ses nouvelles de la république des lettres ,
et à travers ce pour et ce contre son scepticisme
se faufilait ; il y cherchait à sa manière son
butin, il y prenait son plaisir. " assurément ce
serait dommage, dit-il au début, que deux aussi
grands philosophes que M Arnauld et l' auteur de
la recherche de la vérité se quittassent après
la première escarmouche. " la suite de ces articles
est encore agréable à parcourir à ceux " qui aiment
mieux savoir l' histoire des livres que les livres
mêmes. " il faillit à un moment être compromis dans
le démêlé. Au sujet d' une idée sur les plaisirs
qui rendent heureux celui qui en jouit et pour
le temps qu' il en jouit
, Bayle avait estimé
Malebranche très-raisonnable, et avait dit ou
insinué qu' on pouvait croire qu' Arnauld n' avait
fait chicane sur ce point à son adversaire que
pour le rendre suspect du côté de la morale .
Arnauld, qui n' entendait pas raillerie en fait
de sincérité et de droiture, répliqua à Bayle
(10 octobre 1685) par un avis , au nom de la
vérité et de la justice , puis par une plus
longue dissertation fondamentale qui réfutait
une réponse de Bayle à l' avis , et qui était
décidément formidable pour les plaisirs. Mais le
prudent Bayle ne jugea pas à propos de s' engager
plus avant dans la légion romaine à triple ligne
des arguments d' Arnauld : il appréhendait trop,
écrivait-il, qu' on ne le crût
en
 

p283


quelque façon intéressé à faire l' apologie du
plaisir des sens
. Le loyal Arnauld eut
l' honnêteté de le rassurer comme si ce n' eût pas été
d' un moqueur. Il est évident pour nous que Bayle,
en rendant compte des écrits de Malebranche, et
sans se piquer de tout entendre, selon le petit mot
de Martial :
non omnibus datum est habere nasum,
ménageait à dessein le métaphysicien transcendant,
sentant bien que de ce côté se faisait aux
fondements de l' édifice plus d' une lézarde et d' une
ouverture. Les idéalistes comme Malebranche font
les affaires des sceptiques comme Bayle.
Je paraîtrais omettre une branche importante de mon
sujet, si je ne disais un mot des relations
d' Arnauld et de Leibniz. Il ne faut pas se les
exagérer : elles furent considérables, si l' on
regarde du côté de Leibniz, par les lumières
très-directes qu' elles nous donnent sur les idées
et desseins de ce grand esprit ; elles sont peu de
chose, vues du côté d' Arnauld. Leibniz jeune,
venu à Paris dans les années 1672-1675, avide de
toutes les belles connaissances et curieux de tous
les hommes illustres, rechercha Arnauld à qui il
avait déjà adressé, en 1671, une lettre à propos
du livre de la perpétuité de la foi . Il le
visitait souvent dans sa rue saint-Jacques,
l' entretenait de toutes sortes de matières,
de M Pascal, de la machine arithmétique qu' il
 

p284


perfectionnait, de ses vues métaphysiques sur la
cause du mal et sur la justice de Dieu. Arnauld
se prêtait à cette conversation d' un jeune homme
qui semblait venu là tout exprès pour répondre à
la question de ce freluquet de Bouhours, qui
demandait si un allemand pouvait avoir de l' esprit ?
Il put s' étonner quelquefois de la nouveauté des
ouvertures qui lui étaient proposées, il ne s' en
effarouchait pas trop.
Il se passa pourtant, l' une des premières fois que
Leibniz le visita, une petite scène assez plaisante.
Arnauld avait réuni chez lui cinq ou six personnes,
des principaux de ses amis, pour leur montrer le
jeune étranger ; Nicole et Saint-Amour en étaient.
Dans le cours de l' entretien, Leibniz fut amené
à parler d' une prière qu' il avait composée, à peu
près de la longueur du pater , dans laquelle
étaient contenus selon lui tous les points essentiels
par rapport à Dieu et à la créature, et qui était
telle que non-seulement un chrétien, mais encore
un juif et un mahométan, la pouvaient réciter ;
c' était une formule de prière universelle :
" ô Dieu unique, éternel, tout-puissant,... etc. "
Arnauld avait à peine entendu, qu' il ne se contint
pas et s' écria en se levant (tous les autres
restant assis en cercle) : " cela ne vaut rien, parce
que dans cette prière il n' y a pas de commémoration
de Jésus-Christ. "
 

p285


" dans le premier moment, raconte Leibniz, je fus
un peu déconcerté d' une censure aussi prompte et
aussi rude ; ... etc. "
quoi qu' il en soit, Leibniz avait emporté une haute
idée du mérite d' Arnauld, et Arnauld avait gardé
bonne idée de Leibniz : " je connais M Leibniz,
écrivait-il quelques années après au landgrave de
Hesse-Rheinfels ; il me venait voir souvent à
Paris. C' est un fort bel esprit, et trs-savant dans
les mathématiques. Je voudrais bien savoir s' il a fait
exécuter deux belles machines, l' une d' arithmétique,
et l' autre une montre portative, qu' il prétendait
qui serait dans la dernière justesse. Je serais
bien aise qu' il eût vu la première apologie pour
les catholiques
... " dans les dix dernières
années de la vie d' Arnauld, Leibniz essaya de
renouer commerce avec lui par le canal de ce
landgrave, et il lui soumit un aperçu de ses
vues métaphysiques : nous avons vu comment Arnauld
y répondit, en lui conseillant de ne pas tant se
soucier de spéculations inutiles, et de se hâter,
bien plutôt, de se convertir. Il est vrai que,
sur l' étonnement que Leibniz témoigna d' une telle
réponse, Arnauld s' excusa
 

p286


et parut revenir ; mais ce retour n' était que de
politesse et pour la forme. Leibniz dans cette
correspondance qu' il prolongea autant que possible,
et où il mit une complaisance évidente à se
communiquer, à s' exposer lui-même, me paraît s' être
un peu abusé s' il a cru qu' Arnauld apporta jamais
à l' examen de ses spéculations plus de soin et
d' attention qu' il n' en a réellement prêté. Arnauld,
surchargé de travaux et de polémique, n' y entra
jamais véritablement. Il était comme les hommes âgés
et qui ont, en fonds de doctrine, tout ce qu' ils
en peuvent tenir : il ne recevait plus volontiers
d' idées nouvelles. Et de plus il y avait une
différence radicale essentielle, presque une
opposition de nature entre un esprit aussi étendu
en tous sens que celui de Leibniz, et un esprit
aussi muré par de certains côtés que l' était celui
d' Arnauld.
" je ne sais s' il faut que je renvoie à votre altesse
les papiers de M Leibniz, écrivait Arnauld au
landgrave... etc. "
et au landgrave, ce même jour 13 mai :
" c' est aussi tout de bon que je la prie (votre
altesse) de faire ma paix, et de me réconcilier avec
un ancien ami,... etc. "
 

p287


toutes ses lettres à Leibniz commencent par des
excuses de n' avoir pu répondre plus tôt, sous
prétexte de ses autres occupations et aussi à cause
de l' abstrait des matières. Quand il s' agissait
de géométrie, on le conçoit, et de mécanique,
Arnauld, qui n' était qu' un géomètre élémentaire,
ne pouvait même entrevoir les difficultés et les
solutions dont Leibniz eût voulu l' entretenir :
" car je ne me suis jamais appliqué à ces choses-là
que par occasion et à des heures perdues, et il y a
plus de vingt ans que je n' ai vu aucun de ces
livres-là. " (28 septembre 1686.) -" je vous avoue,
monsieur, que je n' ai pas d' idées assez nettes et
assez claires touchant les règles du mouvement pour
bien juger de la difficulté que vous avez proposée
aux cartésiens. " (4 mars 1687.) -mais dans la
métaphysique même, qui était un champ plus ouvert,
il se refuse évidemment à un examen approfondi ; il
ne fait que quelques objections préalables et de
première vue, auxquelles Leibniz s' applique à
répondre en détail, sans réussir à l' intéresser
sérieusement et à l' embarquer : " comme il faudrait
que je rêvasse trop pour bien faire entendre ce que
je pense sur cela..., ou plutôt ce que je trouve à
redire dans les pensées des autres, parce qu' elles
ne me paraissent pas dignes de Dieu, vous
trouverez bon, monsieur, que je ne vous en dise
rien. " (28 septembre 1686.)
la conclusion favorite d' Arnauld, c' est que Leibniz
se convertisse à la religion catholique : " car il
n' y a rien à quoi un homme sage doive travailler avec
plus de soin et moins de retardement qu' à ce qui
regarde
 

p288


son salut. " tandis que Leibniz visait sans cesse à
l' accroissement et au perfectionnement de l' être
intellectuel en nous, Arnauld n' avait en vue et ne
considérait finalement dans l' homme déchu que la
réparation du péché : comment n' y aurait-il pas eu
de malentendu entre eux ? Il n' est pas moins singulier
que ce docteur catholique, honni et presque poussé
dehors par les zélés catholiques, mette tant de prix
à ramener dans le giron catholique un grand
philosophe, d' ailleurs religieux :
" M Leibniz, écrivait encore Arnauld à ce même
landgrave, n' est point un homme sans religion... etc. "
ce qui avait amené Leibniz à Rome et en Italie,
c' était l' étude, la curiosité encore, l' espérance
de recueillir des pièces utiles à sa collection pour
l' histoire de la maison de Brunswick, et l' ardeur
qu' il mettait à s' enrichir de tout trésor de savoir,
de toute belle connaissance puisée à sa source.
Curieux de tout en effet, d' histoire, de droit, de
linguistique, de scolastique même, de chimie et
d' alchimie, de physique, de géométrie, de mécanique,
d' analyse, de particularités d' érudition ; philosophe
par-dessus tout cela (ce qui en fait un tout autre
philosophe que Malebranche) ; ayant appris de
lui-même presque toutes choses ; merveilleux dès
l' enfance comme Pascal, au point de scandaliser ses
maîtres par sa prodigieuse précocité ; propre à
faire avancer tout ce qu' il examinait ;
s' intéressant à tout, ne se confinant à rien ;
 

p289


avide et capable de chaque branche d' étude comme s' il
avait un instinct spécial, avide encore plus d' unité
par la compréhensive amplexion de son intelligence ;
génie large, étendu, conciliant, le plus
naturellement universel des génies humains (honneur
qu' il partage avec Aristote), comment un tel homme
se serait-il entendu, autrement que par de courtes
rencontres, avec Arnauld qui ne fait jamais un pas,
même en philosophie, sans en demander l' autorisation
à son oracle saint Augustin ; Arnauld, très-bon
esprit dans la chambre où il était domicilié et
enfermé à clef, mais n' en sortant pas : Leibniz,
au contraire, le plus voyageur et le plus navigateur
des esprits, fécond en projets, en essors hints
autant que Bacon, et hardi à présager en toute
direction les conquêtes de l' avenir ? Je n' ai aucun
intérêt à diminuer l' homme respectable dont je
traite ; mais, puisqu' il s' agit de philosophie,
et de la portée de chacun, je ne puis celer ceci :
en 1683, en ces années où il renvoyait sans les
examiner les papiers de Leibniz, et où il s' adonnait
à réfuter Malebranche, Arnauld écrivait à M Du
Vaucel, alors à Rome :
" il y a une dame bien chrétienne, qui aurait un grand
désir d' avoir un enfant, et elle a sur cela des vues
bien saintes... etc. "
et quelques mois après (26 août) :
" la dame qui s' était recommandée à feu M De
Pamiers, dans la même
 

p290


vue que la mère de Samuel, croit avoir obtenu depuis
trois mois l' effet de son désir... etc. "
et quelques jours après (10 septembre) :
" je crois vous avoir mandé que la dame qui s' était
recommandée aux prières de M De Pamiers a obtenu
l' effet de son voeu. "
allons ! On peut faire d' Arnauld un grand logicien,
on en peut faire un cartésien disciple, et le
premier entre les disciples : on n' en fera jamais un
philosophe.

 

 

L6 LE PORT-ROYAL FINISSANT


 

p292


Après ce dernier grand exploit d' Arnauld, nous
n' avons plus, ce semble, qu' à le voir mourir.
Nous nous lasserions à énumérer tous les écrits
polémiques qui remplissent les dernières années
de sa vie ; la liste seule de ces factums
théologiques rebuterait, et ferait un fagot
d' épines. Il ne profitait guère, il ne pouvait
profiter, étant ce qu' il était, des pacifiques
conseils que Nicole adressait auprès de lui et
pour lui au père Quesnel, qui lui-même en profita
encore moins. C' était vers la fin de la controverse
avec Malebranche (février 1685) ; Nicole était
d' avis qu' Arnauld, ayant assez fait, coupât court
désormais le plus tôt possible :
" on réfute tout bien ou mal, écrivait-il au père
Quesnel, vous en voyez
 

p293


un terrible exemple dans le faiseur de systèmes
(le père Malebranche) ; ... etc. "
mais Arnauld, à lui seul, faisait une antique et
drue forêt de chênes, qui n' était pas d' humeur à
se coucher d' elle-même à terre pour laisser courir
la tempête.
Au nombre des écrits qui sortirent de sa plume en
ces années, on distingue un énergique plaidoyer en
faveur des filles de l' enfance . Cet institut
célèbre dans le midi de la France, et que nous ne
comparons d' ailleurs que de loin à port-royal, avait
eu M De Ciron
 

p294


pour son M De Saint-Cyran, et il possédait dans
la supérieure, Madame De Mondonville, très-capable
et très-habile femme, une Angélique non cloîtrée,
plus ambitieuse et bien moins austère. Malgré des
dénonciations qui s' étaient renouvelées plus d' une
fois, la congrégation était en pleine prospérité
quand elle fut brusquement cassée par un arrêt
du conseil, le 12 mai 1686. Les griefs contre
l' institut étaient de diverses sortes. On accusait
surtout la supérieure et sa maison de Toulouse
d' avoir donné asile à des ecclésiastiques poursuivis
dans l' affaire de la régale, et d' avoir une
imprimerie clandestine au service de cette rébellion
théologique. Il s' y mêlait de vagues imputations
de doctrine. Somme toute, Louis Xiv ne faisait
qu' appliquer ici, dans un cas signalé, sa maxime
politique dès longtemps conçue et arrêtée in
petto
, qui était de dissiper les communautés
suspectes de nouveauté et de jansénisme. à ce
moment de la suppression, la maison de Toulouse,
qui avait des ramifications dans la province,
renfermait plus de deux cents filles tant maîtresses
que postulantes et pensionnaires, et servantes.
Parmi les premières se trouvaient beaucoup de
demoiselles de qualité, Mesdemoiselles Daguesseau,
De Chaulnes, De Fieubet, De Catelan. Privées
de leur supérieure qui, au premier bruit du danger,
courut à Paris et n' en put revenir, ayant été
reléguée à Coutances, les filles de l' enfance à
Toulouse se montrèrent dignes d' elle et fidèles
à son esprit : elles subirent l' exécution de leur
arrêt, et soutinrent les derniers assauts avec une
constance exemplaire et une vigueur
 

p295


de résistance passive qui amena des scènes
lamentables, et qui excita un intérêt tout
dramatique. Cette destruction violente des filles
de l' enfance, considérée du point de vue de
port-royal, était à la fois une conséquence et un
avertissement, -une conséquence de 1679 et un
prélude de 1709. On y fit d' un seul coup ce qu' on
mit ailleurs trente ans à consommer : il n' y eut pas
d' intervalle entre l' instant où l' on paralysa l' oeuvre
et celui où l' on écrasa la maison. Arnauld sentit le
coup, non-seulement comme un incendie du voisin,
comme un présage menaçant pour ses chères soeurs du
vallon,
 

p296


mais il le sentit en chrétien animé de charité, et qui
saigne directement à la vue de toute injustice. Il
se récria, il s' indigna, il discuta le fait et le
droit, la forme et le fond ; il en appela de
Louis Xiv, -d' Assuérus , disait-il,
conseillé par Aman, au même Assuérus éclairé
par Mardochée. C' étaient des orphelines (ainsi
qu' il les nomme dans ses lettres) que ces filles
de l' enfance, et n' était-il pas l' avocat des
orphelins ?
Une parole qui a semblé prophétique lui est venue
dans cette discussion ; elle ne lui est pas
échappée (la plume d' Arnauld n' a pas de ces
étincelles qui échappent), elle est sortie par la
force même de la déduction logique. Remarquant
avec quelle brièveté et dans quelle forme sommaire
une congrégation régulièrement autorisée, légalement
approuvée par les deux puissances ! Avait 2 t 2
cass 2 e ! Sans apparence de proc 2 dure ! Sur un simple
arrêt du conseil, et un arrêt si peu explicatif
qu' il était difficile d' y voir autre chose qu' un
coup d' autorité :
" c' est une règle de la jurisprudence, ajoutait-il,
que nous n' avons pas sujet de nous plaindre qu' on
use envers nous du même droit dont nous avons voulu
qu' on usât envers les autres... etc. "
 

p297


Arnauld est moins intéressant dans la défense
soudaine qu' il entreprit, du roi Jacques Ii
détrôné par le prince d' Orange. En s' ingérant dans
la politique et dans celle du jour, il se mêlait
de ce qu' il entendait le moins. Aussi insulte-t-il,
sans le comprendre, un grand caractère de chef
courageux et prudent, fait pour être un fauteur de
ligue contre les superbes et un pilote de nations
à l' heure des dangers ; il ne voit en lui que le
héros de Jurieu , et il préconise, au contraire,
un triste roi, de la race de ceux qui ne sont
propres qu' aux parties de chasse, aux sacristies et
aux exils. En qualifiant le prince d' Orange de
tous les noms les plus odieux qu' il put ramasser dans
les anciennes ou les modernes histoires et qui
donnent à ce pamphlet d' Arnauld un faux air de
père Garasse, il s' inquiétait peu pour lui-même
du voisinage où il était de ce prince et de l' asile
qu' il pouvait avoir à chaque instant à réclamer
en Hollande. Mais dès qu' Arnauld voyait un
opprimé, et partout où il croyait saisir la
violation d' un droit, que ce fût Jacques Ii le
jésuite ou l' institut de l' enfance détruit par
les jésuites, il s' enflammait et se jetait en
travers. Vieillard innocent !
Autour de lui et jusque dans son parti, quelques-uns
n' étaient pas sans apprécier plus justement les
choses. M Du Vaucel lui écrivait de Rome que,
même dans cette capitale du monde catholique, on
pesait à un tout autre poids les mérites du roi
Jacques et ceux du prince d' Orange. Arnauld
s' en montrait scandalisé, et n' admettait aucune
contradiction là-dessus ; il était pour le droit
divin des rois ; il repoussait de toutes ses
 

p298


forces une doctrine qu' un de ses amis avait avancée
à l' occasion de Henri Iv, " que s' il ne se fût
point converti, on aurait pu élire un autre roi
en vertu d' un pouvoir qui réside radicalement dans
le corps de l' état et qu' il n' emprunte point
d' ailleurs
. -c' est le fondement des
cromwellistes, s' écriait-il, et celui des
parlementaires qui ont détrôné Jacques Ii et mis
le prince d' Orange en sa place. " il était donc pour
la pure légitimité et pour la fidélité aux rois,
malgré l' exil dont le payaient les rois ; il restait
le plus français des hommes à l' étranger ; il
soutenait, dans son patriotisme, que, telle qu' elle
était en ce moment, la France valait mieux encore
que les autres nations : " car que l' on jette les
yeux sur toutes les nations chrétiennes, je ne sais
si on ne sera point obligé d' avouer qu' il n' y en a
point qui fasse plus d' honneur à la religion de
Jésus-Christ, et où il se soit conservé plus de
piété, plus de science, plus de discipline. Ce n' est
pas qu' il n' y ait de grands maux, et qui donnet
beaucoup de sujet de gémir : mais je soutiens que,
dans ce mélange de bien et de mal, l' état où est
la France vaut encore mieux que celui de tout autre
pays chrétien d' une pareille étendue. Et ce qui
est bien considérable, est que le changement d' une
seule personne pourrait faire cesser ces maux et
augmenter beaucoup le bien, au lieu que les maux
des autres pays paraissent presque incurables. "
que Louis Xiv s' adoucît un peu sur l' article
du jansénisme, Arnauld était satisfait ; en
attendant,
 

p299


tous ses voeux, toutes ses prières étaient pour
les succès de son roi dans la guerre qui se
rallumait.
Louis Xiv, informé du livre d' Arnauld contre le
prince d' Orange, en autorisa l' impression et en
fit distribuer des exemplaires en Europe ; mais
il ne rouvrit point à son fidèle et récalcitrant
sujet l' entrée de la France.
Arnauld avait vécu tranquille à Bruxelles sous la
protection du gouverneur des Pays-Bas, M De
Grana ; il y resta ensuite, également protégé par
M Agurto, son successeur, puis par M De
Castanaga. Ce pamphlet contre le prince d' Orange
et la guerre recommençante entre la France et
l' Espagne ne changèrent rien d' abord à cet état
de sécurité. Mais, en 1690, une dispute qui s' émut
dans l' université de Louvain, je ne sais quelle
intrigue souterraine, obligea le gouverneur, sur les
ordres qu' il avait reçus, de le faire avertir qu' il
eût à se retirer ailleurs. Cet éloignement de
Bruxelles, et la vie errante qu' il se vit réduit
à mener dans ces contrées où recommençait la guerre,
ne furent que de quelques mois (avril-septembre).
Il alla d' abord en Hollande par Malines, Anvers,
Moerdyk et Rotterdam. M De Neercassel ne vivait
plus. Il fit diverses stations près de Leyde, à
Delft, sur le lac de Harlem, chez d' anciens amis
Mm Van-Heussen, Van-Erkel, des ecclésiastiques
du pays qu' il craignait de
 

p300


compromettre eux et la mission , s' il était
découvert. Voilà le résultat de sa levée de boucliers
anti-orangiste ; mais il ne s' en repent pas. Il n' est
pas seul dans sa fuite ; il a d' ordinaire avec lui
quelques-uns de ses fidèles compagnons de Bruxelles,
le père Quesnel, M Guelphe, M Ruth D' Ans, une
fille dévote, la bonne Jupine , qui les sert.
Que fera-t-il ? Que deviendra-t-il ? S' il n' était
que seul ou lui deuxième, il se hasarderait peut-être
à retourner à Bruxelles, dans le nid qu' il lui
a fallu quitter ; mais avec sa petite colonie, il n' y
a pas moyen : " faudra-t-il penser à Maestricht ?
Mais quand on y serait sûrement, serait-ce chez
quelque ami ? Y en a-t-il qui pense nous rendre ce
bon office ? Dans une maison que nous aurions
louée ? Il faudrait la meubler, et ce serait une
terrible dépense : angustiae undique . " c' est
ce qu' il écrit à M Ruth D' Ans qui s' était
séparé de lui un moment, et à qui l' on voit qu' il
avait demandé, pour les distribuer autour de lui,
quelques exemplaires d' Esther . Ne nous
figurons pas cependant un Arnauld à notre guise,
faisant des lectures ou s' employant à des occupations
qui nous agréent. Dès qu' il est deux ou trois jours
de suite dans un même lieu, il se remet à travailler
à son ordinaire ; mais à quoi ? En même temps
qu' il veut relire et faire lire à d' autres
Esther , qui est " une fort belle pièce et bien
chrétienne, "
 

p301


il s' inquiète encore dans ses diverses stations, et
tout fugitif qu' il est, de poursuivre à outrance,
de pousser l' épée dans les reins le péché
philosophique
. Or qu' est-ce que le péché
philosophique auquel il en veut tant, et qu' il
impute aux jésuites comme une noirceur et un crime ?
Quelque chose qui, tant soit peu expliqué, nous
scandaliserait bien moins que lui assurément. Un
jésuite de Dijon avait soutenu, dans une thèse, qu' un
homme qui commettrait un grave péché, mais sans
connaître l' existence de Dieu, du vrai Dieu, ne
serait point coupable d' un péché mortel, ne mériterait
pas les peines éternelles : en un mot, dans le style
d' école, il ne commettrait point un péché
théologique , contre Dieu qu' il ne connaîtrait
pas, mais seulement un péché philosophique , contre
la raison, chose moins grave et non digne du feu.
-quoi ! S' écriait Arnauld, de ce qu' en péchant
grièvement on ne se serait pas rendu compte
nettement de sa faute, de ce qu' on aurait fait le mal
sans avoir toute la conscience de sa malice, on ne
mériterait point une peine éternelle ! Mais c' est
là une maxime horrible , et qui sauverait l' enfer
aux trois quarts des méchants. Et il dénonçait à
quatre et cinq reprises cette hérésie nouvelle,
cette doctrine pernicieuse, relâchée, déjà flétrie
par Pascal dans la quatrième provinciale , et
à laquelle cependant il faudrait changer si peu de
chose pour la rendre agréable au sens commun. Le
père Bouhours, pour en avoir pris timidement la
défense, eut à se repentir de s' être mêlé cette
fois de théologie.
 

p302


Et c' est ce même homme, si acharné à dénoncer le
péché philosophique, qui se refusait dans le même
temps à solliciter la condamnation du père
Malebranche à Rome ! M Du Vaucel avait proposé
à Arnauld d' écrire au cardinal de Bouillon pour que
cette éminence n' empêchât point la condamnation des
livres du père Malebranche, qu' examinait en ce moment
le saint-office : " c' est ce que je ne ferais pas pour
tout l' or du monde, écrit Arnauld ; qu' ils en
fassent ce qu' ils voudront, mais ce ne sera pas à mon
instigation. Cela serait très-mal reçu par tous les
honnêtes gens, et avec raison. "
c' est ce côté d' honnête homme et de parfait
généreux dans le chrétien, qu' au milieu de ce qui nous
semble ses aheurtements et ses inconséquences, on ne
se lasse poit d' admirer chez Arnauld : si peu de
chrétiens en son temps, et de tout temps, l' eurent
à ce degré. Bossuet par exemple, quel plus grand
nom ! Quel plus beau talent ! Quel plus respectable
caractère !
 

p303


Et pourtant Arnauld, dans cette même année,
n' avait-il pas raison d' écrire de lui, en lui
décernant maint éloge :
" je ne sais quel jugement on fait à Rome de
l' histoire des variations de M De
Maux ; ... etc. "
le verumtamen de Bossuet à l' égard d' Arnauld,
nous le savons d' autre part ; il l' a laissé échapper
dans l' intimité. Nous avons ici le verumtamen
d' Arnauld sur Bossuet, dans toute sa simplicité, et
il est caractéristique de tous deux.
De Hollande, Arnauld avait passé à Maestricht, et
de là il était allé à Liége où il resta quelques
mois, y trouvant protection et un excellent accueil.
Ce fut pendant
 

p304


ce séjour qu' il acheva le péché philosophique .
Mais bientôt les ennemis qui avaient l' oeil à toutes
ses démarches, l' ayant deviné et commençant à faire
du bruit de sa présence, il jugea plus sûr de revenir
à Bruxelles (septembre), et une fois rentré dans son
ancienne cachette, il n' en sortit plus.
En cette même année 1690, s' ourdit la machination
célèbre dans l' histoire janséniste de ce temps sous
le nom de la fourberie de Douai ou du faux
Arnauld
. Des ennemis inconnus, en qui les
jansénistes n' hésitent pas à reconnaître et à nommer
des jésuite, voulant perdre des théologiens
de l' université de Douai, contrefirent, fabriquèrent
des lettres d' Arnauld, les adressèrent à un jeune
professeur et à quelques-uns de ses amis, et
entretinrent durant un assez long temps cette
correspondance de faussaires. Les professeurs, auxquels
il aurait suffi, pour ne pas être dupes, de savoir
distinguer le français wallon qu' on leur adressait,
de l' excellent français d' Arnauld, donnèrent
dans le piége, répondirent à de captieuses questions
sur la grâce, et d' incidents
 

p305


en incidents en vinrent à signer (et avec des
signatures légalisées par-devant notaire) une thèse
composée de sept propositions ultra-augustiniennes,
susceptibles de fort mauvais sens. Il y eut quatre
de ces messieurs qui par suite se virent expulsés
de la faculté, et en butte à toutes sortes de
persécutions. Cette ténébreuse affaire dans le
dédale de laquelle je ne m' engagerai pas, et qui
éclata avec le scandale qu' on peut imaginer,
donna lieu à des plaintes réitérées et à de publiques
indignations d' Arnauld.
Le rappel de M De Pomponne à la cour, sa rentrée
dans les conseils du roi (1691) fut, on l' a déjà
dit, une dernière et bien naturelle occasion pour
les amis de M Arnauld, de songer à son retour en
France. Le bruit même se répandit jusqu' à Rome
que M Arnauld avait permission de revenir dans sa
patrie, tant la chose paraissait simple et suivre
de soi, après le tour de roue qui remettait en place
M De Pomponne. On vit pourtant bientôt qu' il ne
fallait pas trop se hâter d' espérer. Un des grands
obstacles était qu' Arnauld, à aucun prix, ne voulait
avoir affaire à l' archevêque M De Haray, avec
qui il avait rompu depuis tant d' années, le jugeant
astucieux et perfide : " et comment le voir, après
tout ce qui s' est passé ? Je suis l' homme du monde
qui se peut le moins contraindre, et dire de bouche
ce que je n' ai point dans le coeur. " Arnauld
prétendait ne vouloir être redevable qu' au roi de
ce qu' on ferait pour lui. Il aurait donc fallu que
la grâce vînt du oi seul, et qu' elle eût son plein
effet sans intermédiaire, sans intervention ou
consultation de l' archevêque ni du confesseur ;
il y avait à ce procédé une difficulté extrême,
et M De Pomponne n' était pas homme à l' aborder
franchement
 

p306


et hardiment. Il aurait bien encore parlé au roi pour
son oncle, s' il avait cru pouvoir répondre de lui
et être en mesure de proposer que M Arnauld
rentrant n' eût d' autre asile que sa propre maison,
soit à Paris, soit à Pomponne ; mais une telle
condition, d' être comme gardé à vue, choquait le
délicat vieillard : " ce serait, disait-il, d' une
part une espèce d' honnête prison, et de l' autre
une reconnaissance que n' ayant rien fait qui vaille
par le passé, on ne me l' avait pardonné, à cause
de mon grand âge, qu' à condition que je n' y
retournerais plus. " Arnauld ne concevait rien à ces
ménagements et à ces craintes de M De Pomponne ;
il aurait voulu qu' en plus d' une rencontre il osât
parler seul à seul au maître, moins encore pour lui
son oncle, que pour la vérité, et pour tant d' innocents
persécutés à cause d' elle (le père Du Breuil, les
chanoines de Pamiers, les filles de l' enfance,
etc.) ; qu' il eût fait usage de ce que les saints
pères ont appelé talentum familiaritatis , le don
de libre accès : " c' est un talent que d' avoir du
crédit auprès des grands, dont Dieu fera rendre
un grand compte, et c' est enfouir ce talent que
de n' en pas faire l' usage qu' on doit. " un jour
(décembre 1693), le roi parut lui-même vouloir
rompre la glace : ayant su qu' Arnauld avait été
malade, il s' avança jusqu' à adresser une question
à M De Pomponne sur l' état de santé de son
oncle et sur l' âge qu' il avait : c' était une
ouverture. Si M De Pomponne en avait profité
pour dire à l' instant au roi que la santé de son
oncle se trouverait mieux assurément du climat et
du soleil de la France, et surtout de se sentir
plus près du soleil de grâe de son roi, Louis Xiv
très-probablement lui aurait répondu : " mandez-lui
qu' il rentre et qu' il
 

p307


n' écrive plus. " mais s' engager à ne plus écrire !
c' était là (tous les amis le savaient bien), c' était
le point délicat, le point chatouilleux à toucher avec
Arnauld. Il avait pour maxime " qu' un homme de bien
est obligé de conserver sa réputation sans tache
aussi bien que sa conscience ; " et il ne voulait pas
se déshonorer, pour un peu de repos, " par une
promesse de ne plus écrire, semblable à celle qu' on
fait faire aux mauvais plaideurs de ne plus plaider. "
dans ces termes de libre contenance, M De
Pomponne n' osa jamais prendre sur lui de faire la
demande au roi. Arnauld, qui, dès le premier avis
qu' il avait reçu de l' attention auguste, s' était
senti comme rajeuni de dix ans , et avait repris
à l' espérance de revoir ses anciens amis (car il
avait un faible et un tendre de ce côté), s' aperçut
bientôt qu' il avait trop présumé de la résolution
de son neveu, et il se refroidit lui-même, peu à peu,
sur l' idée de retour. Il demeura reconnaissant au roi
de sa velléité bienveillante, et, à chaque iniquité
ecclésiastique nouvelle, il se contenta de dire,
comme le plus féal des fidèles sujets : si le roi
le savait !
" il a naturellement, disait-il, tant
de bonté et le sens si droit, qu' il serait
impossible qu' il ne se rendît à la raison, si des
personnes d' un caractère à faire considérer ce
qu' ils diront, voulaient bien lui en parler... "
ce peu de volonté et d' énergie des hommes le
faisait souvenir d' une des maximes de La
Rochefoucauld, " que ce qui fait que tant de choses
nous paraissent impossibles, c' est que nous les
voulons faiblement, n' y ayant presque rien
d' impossible de ce qu' on veut fortement. " il se
 

p308


contenta donc de rester le meilleur des royalistes
français en pays ennemi, et de faire voir jusqu' au
bout la vérité de cette parole : " depuis tant
d' années que je suis sorti du royaume, j' ai rencontré
partout beaucoup d' amis qui m' ont toujours
témoigné être fort contents de moi, hors un seul
point, qui est que j' étais, à ce qu' il leur semblait,
trop passionné pour mon roi. " -peu de temps
avant sa fin, jetant un regard de tendresse et de
regret vers la France, il disait à ceux qui
l' entouraient : " il faut mourir ici. "
le dernier écrit d' Arnauld, et qu' il composa presque
à la veille de sa mort, est une longue lettre à
M Du Bois de l' académie française, sur
' éloquence des prédicateurs . Ce M Du Bois
que nous avons déjà rencontré à l' occasion de
l' édition des pensées de Pascal, et sur le
pied d' ami, était un personnage assez prétentieux
et très-calculé dans les petites choses.
Anciennement
 

p309


lié avec messieurs de port-royal, il avait pris
garde de ne jamais trop afficher cette union, et
même au besoin il avait affecté, par son procédé,
de la démentir, en paraissant ne tenir aucun
compte des traductions que ces messieurs avaient
déjà faites de différents ouvrages, et en les
recommençant derechef avec une industrie de paroles
plus compassée. Le seul Nicole avait été
sensible à ce manége et en avait souffert pour
ses amis ; il en avait dit son mot à l' occasion. Or,
en tête d' une traduction des sermons de saint
Augustin, l' académicien de fraîche date, affectant
de prendre le contre-pied de l' académique, avait
professé cette singulière doctrine, que quand on
prêche, on est dispensé d' être éloquent : il
appuyait cela de l' exemple de saint Augustin qu' il
jugeait peu éloquent dans ses sermons, apparemment
parce qu' il les avait traduits. Arnauld qui en
matière d' éloquence n' était pas si désintéressé que
M Du Bois, Arnauld qui aimait les belles-lettres,
qui possédait ses poëtes latins, qui goûtait les
vers de Boileau, qui lisait Esther , qui
admirait M Le Tourneux, et qui, j' en suis sûr,
eût applaudi, s' il l' avait entendu, à Bourdaloue,
crut devoir démontrer par toutes sortes de raisons
et d' autorités à son ami, que l' éloquence, même
en chaire, ne nuit pas. Il ne lui fit grâce d' aucun
de ses défauts de raisonnement et de justesse, et
cela le plus sérieusement et de la meilleure foi
du monde, sans avoir le soupçon qu' en lui disant
des vérités il lui serait désagréable. M Du Bois
mourut juste à temps pour ne pas recevoir cette
réfutation, dont aussi bien il serait mort s' il
l' avait lue, disaient les railleurs ; car il était
extraordinairement
 

p310


sensible et avait l' orgueil d' un pédant sous ses
airs polis.
Ce sont là autant de traits qui achèvent Arnauld
et qui le caractérisent au sein de port-royal. Homme
de bien, il tenait à la bonne renommée sans tache
comme à la conscience. écrivain, il ne répudiait pas
l' éloquence au service de la vérité. Chrétien, il ne
se refusait pas les premiers mouvements de l' honnête
homme, et les impulsions d' un honneur généreux.
Arnauld, depuis son dernier retour à Bruxelles,
vivait plus caché que jamais dans sa petite maison
obscure et humide, où tout était réglé comme en un
petit monastère, ne mettant le pied hors des
chambres que pour se promener quelquefois dans un
petit jardin entre murs, et sur lequel on tendait
alors des toiles pour dérober le vieillard à la vue
des voisins : image bien exacte de cette longue vie
sans soleil ! Chaque hiver, sa poitrine se prenait
d' un rhume opiniâtre. Sa vue s' affaiblissant lui
faisait craindre de ne plus pouvoir lire les
psaumes, et, par précaution, il se mit à apprendre
par coeur ceux qu' il ne savait pas. Sa
reconnaissance pour Dieu était grande, d' avoir
été soutenu par lui dans tant de traverses,
et il avait pris pour devise ces paroles du psaume
lxxii : "
tenuisti manum
 

p311


dexteram meam, et in voluntate tua deduxisti me,
et cum gloria suscepsisti me
(vous avez tenu ma
main droite, et vous m' avez conduit selon votre
volonté, et vous m' avez élevé dans vos bras avec
gloire). " chaque jour après prime, il disait la
messe dans sa petite chapelle domestique, et en se
revêtant pour ce saint ministère, il priait avec
ferveur, surtout quand il prenait le manipule et
qu' il disait : " merear, domine, portare manipulum
fletus et doloris, ut cum exltatione recipiam
mercedem laboris
(que je mérite, seigneur, de
porter ce manipule de pleur et d' affliction, afin
que je reçoive un jour avec allégresse la
récompense de ma peine) ! " il prononçait ces paroles
et baisait la croix du manipule avec un redoublement
d' application et de dévotion, qui en donnait, est-il
dit, à ceux qui le lui présentaient. C' était le
vieux guerrier, le chevalier croisé qui se revêt
chaque matin de ses brassarts et de sa cuirasse
sainte, -de sa cuirasse marquée d' une croix qu' il
baise.
Le dimanche 1 er août 1694, il fut attaqué d' un rhume
plus violent, qui devint vite une fluxion de poitrine.
Il mourut le dimanche 8, un peu après minuit,
presque sans fièvre, et dans la plus tranquille
agonie, entouré de ses amis d' exil et assisté par
le curé de sainte-Catherine de Bruxelles. Une
lettre du père Quesnel au père Du Breuil, alors
exilé, nous permet d' assister en esprit à cette
sainte mort :
" ... oui, mon cher père, notre très-cher et
très-aimable abbé est allé à Dieu ; ... etc. "
 

p313


le corps d' Arnauld fut inhumé dans l' église
sainte-Catherine, par les soins du digne curé
M Van Den Nesle ; et de peur des ennemis,
de peur des loups , on tint longtemps cachée
cette sépulture. On répandit le bruit que M Arnauld
était mort dans un village au pays de Liége. Son
coeur fut rapporté à port-royal des champs et
présenté par M Ruth D' Ans, qui fit une
harangue ;
 

p314


M Eustace répondit. On demanda une épitaphe à
Santeul, qui la fit belle et digne du sujet : il
y disait que la terre étrangère avait beau se
sentir heureuse et fière de posséder ses os, que
c' était là, à port-royal, que l' amour divin avait
transporté son coeur sur des ailes de feu, ce coeur
que rien n' avait jamais pu arracher ni séparer
d' un asile si cher :
illius ossa memor sibi vindicet extera tellus : ... etc.
Cette épitaphe où il y avait d' autres choses encore,
et plus sujettes à contradiction ; où on lisait
qu' Arnauld rentrait de l' exil en vainqueur,
exul hoste triumphato ; -qu' il était le
défenseur de la vérité et l' oracle du juste,
veri defensor et arbiter aequi ; -fit grand
vacarme et eut des suites trop burlesques pour que
je m' y arrête ici. On sait l' épitaphe en vers
français, par Boileau, si ferme et si belle de
tout point ; mais il la garda après l' avoir faite,
et eut la prudence de ne la point divulguer. Racine
fit aussi quelques vers, mais plus élégants et
justes que forts ; Boileau disait qu' il avait
molli .
Le testament d' Arnauld contient la distribution de
son peu de bien à ses amis et à quelques personnes
pauvres ; on remarque, parmi les legs à la marquise
De Roucy sa cousine (précédemment Madame Angran),
et à Madame De Fontpertuis, le don d' un grand
crucifix peint par Philippe De Champagne, et d' un
saint
 

p315


Charles par le même, qu' il leur avait laissés à
garder en quittant Paris. Champagne, pour la
gravité et la teinte, est bien le peintre ami
d' Arnauld, et le seul que tous ces messieurs
semblent connaître. Il avait fait du grand docteur
un ou plusieurs portraits.
Cette mort eu du retentissement dans toute la
catholicité. L' abbé de Pomponne, petit-neveu
d' Arnauld, était à Rome quand on en reçut la
nouvelle, et il put juger des regrets qu' excitait
cette perte. Les cardinaux d' Aguirre et Casanata
louèrent magnifiquement le défunt en plein
consistoire. On se rappela qu' il s' en était fallu
de peu qu' Arnauld n' eût été cardinal, du fait
d' Innocent Xi. Dans une lettre écrite de Rome,
à la
 

p316


date du 7 septembre 1694, à M De Pomponne, au
sujet de la mort de son oncle, on lit cette belle
parole : " on a pu dire de lui ce qu' un évêque
d' Espagne a dit de la vérité : fatigari potest,
vinci non potest.
"
en France, j' ai déjà indiqué la rumeur que causa
la lettre de l' abbé De La Trappe, adressée à
l' abbé Nicaise, et indiscrètement publiée par
celui-ci ; il y paraît plus de foi que de charité :
" enfin voilà M Arnauld mort ! Après avoir poussé
sa carrière le plus loin qu' il a pu, il a fallu qu' elle
se soit terminée. Quoi qu' on en dise, voilà bien des
questions finies : son érudition et son autorité
étaient d' un grand poids pour le p