Nous entrons dans la sixième et dernière partie de
notre sujet, dans le récit de cette persécution
des trente dernières années, dont le caractère
fut longtemps d' être sourde, sournoise, hypocrite,
et avec des semblants d' intermittence, mais qui
désormais, sous une forme ou sous une autre, ne
cessera plus, et qui mène à la ruine.
Les historiens contemporains de port-royal, tels
que Racine ou Gerberon, qui ont retracé en
abrégé les vicissitudes du monastère, ou celles
du jansénisme, s' arrêtent à la paix de l' église
comme au terme légitime ; ils écrivent lorsque
déjà cette paix est de tous
côtés atteinte et que la brèche est ouverte, ils le
savent trop bien ; pourtant ils y bornent leur
récit. C' est absolument (toute proportion gardée)
comme les premiers historiens contemporains de la
révolution française qui s' arrêtent à la constitution
de 91, quand on est déjà en pleine assemblée
législative : Racine me fait ressouvenir de
Rabaut-Saint-étienne. Cependant les brèches,
jusqu' à l' entier renversement, se pratiquaient et se
poursuivaient toujours.
En 1676, avant la mort de Madame De Longueville,
il y avait eu une première infraction. Des
ecclésiastiques du diocèse d' Angers, des membres
de la faculté de théologie et le chancelier de
l'université de cette ville, à la suite de démêlés
très compliqués, s' étaient plaints en cour de ce que
leur évêque, Henri Arnauld, ne recevait point de
signature pure et simple du formulaire, et de ce
qu' il s' était mis en tête d' exiger qu' on en passât
par la distinction du droit et du fait, érigeant
ainsi en une règle pour tous ce qui pouvait être
au plus une tolérance pour quelques-uns. En
conséquence de cette plainte et sur le fait
articulé, vrai ou non, et dont M D' Angers ne
convenait pas, le roi, sollicité par M De Harlay,
archevêque de Paris, déclara, de l' avis de son
conseil, que son arrêt du 23 octobre 1668
(c' est-à-dire l' arrêt fondamental de la paix de
l'église) ne tirait point à conséquence pour
l' usage général, et, en propres termes, que la
condescendance pleine de prudence dont on avait
usé, en admettant quelques signatures avec
explication, en faveur de quelques particuliers
seulement et pour les mettre à couvert de leur
scrupule, n' était pas une révocation de la
bulle qui prescrit avec serment la signature du
formulaire. Une telle déclaration
avait pour effet de réduire singulièrement la portée
d' une paix trop préconisée. Cet arrêt rendu le
30 mai 1676, à l' armée de Flandre où était alors
le roi, s' appelle l'arrêt du camp de Nivone .
Mais ce ne fut qu' un fâcheux symptôme, et le trouble
qu' il causa dans le moment n' eut pas de suites. A ne prendre les choses qu' extérieurement, la seconde
infraction à la paix, après celle-là, n' eut lieu que
vingt ans plus tard, en 1696, lorsque les
jansénistes, se fiant trop en la protection du nouvel
archevêque de Paris, M De Noailles, eurent
l' indiscrétion de rompre le silence et publièrent
l' exposition de la foi (de feu M De Barcos),
qui attira une ordonnance de l' archevêque et
ralluma la guerre théologique. Daguesseau, dans
l' élégant et instructif mémoire qu' il a laissé sur
les affaires de l' église de France, se plaçant
au point de vue du parlement, juge de la sorte :
première infraction légère, arrêt du camp de
Ninove, 1676 ; seconde et sérieuse reprise
d' hostilité par suite de la publication de
l' exposition de la foi et de l' ordonnance de
l' archevêque contre ce livre, 1696. En se
plaçant au point de vue de Rome, il y a mieux :
le pape Innocent Xi, qui succède à Clément X en
1676, et Innocent Xii, qui succède à Innocent Xi
en 1691, ne sont pas contraires à la paix de
l' église, favorisent en plusieurs cas les
jansénistes, improuvent certaines doctrines relâchées
des adversaires, facilitent la signature du
formulaire et y laissent plus de latitude au sens.
Ce n' est que sous Clément Xi en 1705, lors de la
bulle vineam domini sabaoth , que l' infraction
à la paix de Clément Ix éclate du côté de Rome.
p6
Mais en France, malgré les apparences qu' on sauvait,
et en restant au point de vue du monastère de
port-royal, nous allons trouver les choses tout
autrement sévères et éprouver un traitement fort
significatif, qui en dira plus que tout le reste.
Le roi, ne l' oublions pas, avait été fort mécontent
de rencontrer la plume de Nicole dans ce projet de
lettre des évêques au pape. De plus, l' affaire de la
régale était fort engagée en ce temps-là et toute
flagrante ; deux évêques amis des jansénistes
s' y étaient des plus compromis. L' un d' eux,
M D' Aleth (Pavillon), venait de mourir en 1677 ;
mais l' autre, M De Pamiers (Caulet), tenait bon
toujours et soutenait un siége à extinction contre
tout l' arsenal gallican et parlementaire du grand
roi. Caulet n' était pas personnellement et
primitivement très-janséniste, mais il l' était
devenu ; il avait été l' un des quatre évêques
auxiliaires et soutiens de port-royal avant la paix.
Il n' en fallait pas plus pour faire craindre à
Louis Xiv que tout le parti ne conspirât, un jour
ou l' autre, à entraver son gouvernement, pour
réveiller toutes ses fâcheuses préventions d' enfance,
et le confirmer dans son ancienne pensée, que
l' existence du jansénisme n' était pas compatible
avec l' ordre et l' unité d' action qu' il voulait
imprimer à son état. On peut dire qu' à cette date,
dans son esprit, il y eut idée arrêtée et parti
pris de détruire et le jansénisme et la communauté
célèbre qui en était le foyer.
p7
Et c' est ainsi qu' à peine le traité de Nimègue conclu,
ce roi, qui venait de tenir tête à l' Europe et d' en
sortir avec gloire, d' imposer la paix à tous, se
tourna contre port-royal et déclara la guerre à
une maison de pauvres religieuses. Il avait dit un
jour avec humeur qu' il ne trouvait plus que des
jansénistes en son chemin, ces messieurs de
port-royal, toujours ces messieurs, mais
qu' il viendrait à bout de la cabale, qu' il en faisait
son affaire, et qu' il serait en cela plus jésuite
que les jésuites eux-mêmes.
On a cherché des raisons à l' animosité de M De
Harlay contre port-royal. Il faudrait savoir
d' abord s' il y a eu proprement animosité. M De
Harlay était un archevêque purement politique, et
ce caractère seul suffirait pour expliquer toute
sa conduite. Ne jugeons point ce prélat sur la foi
de nos auteurs, toujours étroits quand ils ont
affaire à des adversaires, et qui semblent ne voir
le monde du dehors que par la fente d' une porte ou
par le trou d' une serrure. Daguesseau, qui est
gallican et non janséniste, ce qui est assez
différent, Daguesseau, qui est un ami un peu vague
et flottant de port-royal, un ami toutefois, a
tracé de cet archevêque un portrait, et de son
administration un tableau, qu, pour être
extrêmement adoucis, n' en sont pas moins d' une
vérité générale extérieure, bonne à connaître ;
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nous serons toujours assez à même d' y apporter de
près nos restrictions :
" François De Harlay, dit-il, prélat d' un génie
élevé et pacifique,... etc. "
Saint-Simon, qui voit et qui perce son monde bien
autrement que Daguesseau, n' a guère jugé
différemment cette fois, et n' a fait que donner plus
de relief à la même vue du personnage, quand il
a dit :
p9
" Harley, archevêque de Paris, né avec tous les
talents du corps et de l' esprit,... etc. "
maintenant nous faut-il prêter l' oreille aux propos
ansénistes et aux petites anecdotes qui iraient à
présenter M De Harley comme un ennemi personnel,
ayant des motifs de se venger ? M Arnauld,
écrivant à une mère Constance, supérieure de la
visitation d' Angers, et déplorant les violences qui
avaient déchiré ce diocèse, les avait imputées à
M De Harlay et s' était exprimé sur le compte de
cet archevêque en termes peu flatteurs, le
comparant à un ministre de l' ante-Christ :
la lettre interceptée était venue aux mains de
M De Harlay, qui naturellement en sut peu de
gré à M Arnauld. Celui-ci, depuis plusieurs
années, ne lui rendait plus aucune visite et avait
comme rompu avec lui. -autre grief : Madame De
Longueville traitait froidement M De Harlay et
n' était à son égard que bien strictement polie.
M De Harlay s' en serait plaint un jour devant
Madame De Saint-Loup, et cette dame assez
remuante, et qui aimait à se faire de fête, se serait
mise en frais de conciliation et aurait pris sur
elle de rassurer M De Harlay, répondant qu' il
serait le bien reçu quand il se présenterait
chez la princesse. Mais Madame
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De Longueville, mécontente des avances de
Madame De Saint-Loup, l' aurait désavouée, et
l' archevêque piqué
n' aurait plus cherché que l' occasion de se venger et
d' elle et de ses amis de port-royal. -ou encore :
un jour l' abbé de Roquette, évêque d' Autun, ayant
trouvé Madame De Longueville à sa toilette, et
lui ayant demandé pourquoi elle y était ce jour-là
plus longtemps qu' à l' ordinaire, elle lui répondit
qu' elle voulait aller rendre une visite à
l' archevêque. Sur quoi l' abbé de Roquette aurait
dit : " votre altesse est bien bonne de se donner
cette peine ; elle n' a qu' à lui envoyer so
aumônier, c' est encore plus qu' il ne mérite ; " et
Madame De Longueville aurait envoyé faire
compliment par son aumônier. Deux ou trois heures
après, l' archevêque savait tout ce qui s' était dit
à la toilette de Madame De Longueville. -ce
sont là des misères. Un archevêque de l' esprit et
de la capacité de M De Harlay fut contre
port-royalparce que le roi le voulait, et que
lui-même, prélat clairvoyant, il appréciait les
raisons qu' il y avait de dissiper et d' éteindre
ce foyer d' opposition ecclésiastique. Son procédé
d' ailleurs, qui est bien à lui et qu' il
appliquera avec suite, nous le peindra assez. Nous
entrons dans une façon de persécution polie et
comme à l' amiable.
Madame De Longueville était morte le 15
avril 1679 :
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moins de trois semaines après, le 5 mai suivant,
M De Pomponne vint trouver M Arnauld (au
faubourg saint-Jacques, chez Madame De Saint-Loup,
je crois, où il logeait alors) ; il lui dit que le
roi lui avait commandé de lui faire savoir " qu' il
n' avait pas approuvé les assemblées qui se
faisaient chez feu Madame De Longueville où il
se trouvait souvent ; qu' il prît garde qu' il ne
s' en tînt point à présent chez lui ; que cette
liaison si grande d' un nombre de personnes dans le
faubourg saint-Jacques, et qui étaient souvent
avec lui, avait un air de parti qu' il fallait
empêcher ; qu' il désirait qu' il vécût comme les
autres hommes, qu' il vît indifféremment toutes
sortes de personnes, et que l' on ne remarquât point
cette union particulière. " M Arnauld ne fut pas
en peine de répondre ; mais nous savons de reste
ses aisons, et ce n' est pas ici ce dont il s' agit.
Par surcroît de précaution, défense fut faite de la
part du roi aux religieuses carmélites, de louer,
jusqu' à nouvel ordre, le logis qu' avait habité
sur leur cour Madame De Longueville. On voulait
éviter que quelqu' un ne fût tenté de continuer après
elle son salon religieux.
Dans le même temps (car il y avait concert dans les
mesures prises en haut lieu), le roi commanda qu' on
écrivît à l' intendant de la province de Berri
" de se transporter à Saint-Cyran, de s' informer
du gouvernement de cette abbaye, du nombre de
religieux qu' il y avait, des autres personnes qui
y demeuraient, et de lui rendre compte de tout. "
-c' était par une erreur qui tenait à une ancienne
association d' idées, qu' on mêlait ainsi l' abbaye
de Saint-Cyran à l' enquête ouverte contre
port-royal. M De Barcos, le dernier abbé,
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mort l' année précédente (1678), et qui était resté
avec le monastère des champs dans les termes d' une
cordiale union, avait d' ailleurs vécu depuis des
années dans une solitude entière, dans une exacte
séparation de toutes les querelles et discussions du
dehors ; lui et les quelques moines qui usaient
leurs jours à se mortifier et à jeûner dans sa
triste abbaye, les deux ou trois amis qui s' y
étaient retirés en pénitents libres et volontaires,
ne participaient en rien au mouvement de controverse
ou de consultation théologique qui se rattachait
à M Arnauld et dont ce docteur était le centre.
Au reste, l' abbaye de Saint-Cyran, dont le titre
était malsonnant et de fâcheux augure, ne subsista
point ; il ne suffit pas aux adversaires d' y abolir
l' obscure et austère réforme que M De Barcos y
avait introduite, on détruisit la maison même,
coupable d' avoir donné son nom au dernier grand
homme de bien dont la trop pure doctrine et le
trop de christianisme, au sein de l' église, avaient
paru menaçants : mais ce renversement d' un monastère,
perdu dans les arides solitudes de la Brenne, se
fit à petit bruit et sans éclat. C' est à port-royal,
comme au chef et au coeur, que furent portés les
grands coups. Les signes avant-coureurs ont été
notés avec soin dans les journaux manuscrits des
religieuses, que j' ai sous les yeux.
Le mardi 9 mai, le vice-gérant de l' officialité
de Paris,
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l' abbé Fromageau, accompagné d' un autre
ecclésiastique, arriva à port-royal des champs
vers onze heures du matin. Il déclina son titre et
demanda à parler à l' abbesse. Celle-ci était la
mère Angélique de Saint-Jean, qui avait succédé,
le 3 août 1678, à la mère Du Fargis trois fois
réélue depuis juillet 1669. L' abbé Fromageau, après
avoir fait son compliment de la part de l' archevêque
et avoir exprimé en fort bons termes toute la
considération que ce prélat faisait profession
d' avoir pour la maison, en vint au sujet de sa
visite, et dit que l' archevêque l' avait envoyé pour
s' informer de l' état des choses ; que le roi lui
en avait donné l' ordre. Et les questions
commencèrent : combien il y avait de religieuses ?
-l' abbesse lui répondit qu' on était à peu près
73 de choeur et 20 converses. -combien de
novices ? -deux seulement, mais plusieurs
postulantes. -il s' informa du nombre des
pensionnaires ; on lui dit qu' il y en avait 42
(et ici de grands éloges, de sa part, sur
l' éducation qu' on recevait à port-royal, et que
les jeunes personnes qui en sortaient se
reconnaissaient dans le monde entre toutes). -il
parut étonné que la communauté ne fût pas plus
nombreuse que cela, et ajouta qu' on la disait de
100 religieuses. L' abbesse lui fit remarquer qu' en
y comprenant les converses et les novices, on
n' était pas loin du compte : ce chiffre de 72
professes de choeur et de 20 converses, qui était
à peu près celui auquel la communauté s' était
vue portée quand on les avait réunies toutes aux
champs en 1665, était devenu le nombre ordinaire
auquel on avait résolu de se fixer, et l' on ne
s' en était guère éloigné depuis. Insistant beaucoup
sur la tristesse du lieu et sur ce que le désert
était si affreux à voir qu' il
p15
semblait qu' on eût voulu y enterrer la maison,
l' abbé insinua " que néanmoins la bonne compagnie
rendait tous les lieux agréables, et qu' il y avait
eu depuis longtemps, en celui-ci, beaucoup de
personnes d' un mérite extraordinaire. " c' était
une manière d' en venir aux messieurs et aux
solitaires.
" je lui dis en passant, continue la mère
Angélique,... etc. "
je ne puis m' empêcher, en cet endroit, d' observer
que la mère Angélique, sans altérer la vérité, et
en se tenant sur la défensive selon son droit,
à la fois par prudence et par humilité, diminue
pourtant, en fait, l' importance de la réunion
de messieurs de Port-Royal. Certes, les jours
de fête et dans les saints temps, dans le carême,
à pâques, dans l' octave du saint-sacrement, lorsque
le désert conviait tous ses fidèles, il y avait là
un plus grand nombre de personnes d' étude,
Arnauld quelquefois, ainsi que Nicole, M De
Tillemont, Du Fossé, Fontaine et bien d' autres.
Mais le propre de ce
p16
monde de port-royal, de ce qu' on appelle
vaguement ces messieurs, c' est de n' être ni une
société, ni une congrégation, ni quelque chose
d' organisé et de saisissable. Laissez-les faire :
ils arrivent de tous les côtés, ils s' assemblent et
se rallient d' eux-mêmes sans bruit, ils refont
leur ruche ; mais à la première menace, au moindre
signe d' orage, ils se dissipent, ils sont rentrés
chacun dans leur ombre, et l' on ne trouve plus rien.
Après toutes ces questions de l' abbé, et les réponses
qu' elle y avait faites, la mèr Angélique lui
ayant témoigné qu' elle avait une sorte de
curiosité de savoir à quoi pouvait tendre cette
visite extraordinaire qu' elle avait l' honneur de
recevoir, et qu' il était difficile de n' en pas
prendre quelque sujet de crainte, surtout pour
des personnes qui, comme elles, y avaient déjà
passé, l' abbé Fromageau répliqua qu' il s' acquittait
de sa commission et n' en savait pas davantage :
" mais, madame, lui dit-il, que pourriez-vous craindre
sous un gouvernement aussi doux que celui-ci ? Le roi
aime la paix. M l' archevêque est ennemi de l' éclat
et fait les choses avec douceur... "
dans le cours de l' entretie, qui fut assez long et
qui s' étendit sur bien des matières assez
indifférentes, l' abbé Fromageau n' oublia pas de
parler d' une tombe qu' il avait vue dans le
bas-côté du choeur, à l' entrée de l' église, et
dont il avait lu l' inscription : c' était celle
de M De Gibron, un gentilhomme du Midi, fils
du sénéchal de Narbonne, d' abord capitaine dans
le régiment du maréchal de Schomberg : nature
violente,
p17
impétueuse, prompte à l' outrage et au blasphème,
persécuteur des ecclésiastiques qui étaient sur
ses terres, il s' était repenti dans une grave
maladie qui l' avait mis en présence de la mort,
et ce repentir avait duré. Il avait quelque temps
hésité entre La Trappe et port-royal ; mais
l' austérité de la règle l' ayant éloigné,
mlgré lui, de la trappe, il était revenu à
port-royal et avait cherché à y compenser l' excès
d' austérité par l' excès d' humiliation. Il avait
donc ambitionné " la dernière place au-dessous des
moindres serviteurs des servantes de Jésus-Christ, "
c' est-à-dire qu' il s' était chargé de faire la
cuisine non pas des religieuses, mais des domestiques
des religieuses, des gens de leur ferme des granges.
Ayant ainsi vécu deux années dans cet emploi
bizarre pour un gentilhomme, il était mort en juin
1677, à l' âge de vingt-huit ans, léguant tout son
bien au monastère. L' abbé Fromageau remarqua
qu' il n' y avait que deux ans de cela ; il faisait
ainsi pressentir le genre de grief que soulevaient
ces conversions extraordinaires. Ce n' était qu' à
port-royal en effet qu' on voyait de ces inventions
et de ces originalités de pénitence dont on n' aurait
retrouvé l' analogue que chez les libres ascètes des
anciens déserts, -de vrais scandales de sainteté.
-mais l' abbé Fromageau n' était point un de ces
prêtres comme les envoyait M De Péréfixe, un
M Bail ou tout autre de ceux que nous avons vus et
qui avaient gardé du manant : il se contint dans des
termes polis, et qui témoignaient plutôt d' une
parfaite estime. Il savait son monde, et était digne
messager de son prélat.
Le même jour que se faisait cette visite aux champs,
le commis du secréaire de l' archevêché, M De
Vaucouleurs,
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allait trouver, sous prétexte de quelque affaire,
le curé de Saint-Benoît, M Grenet, supérieur
de port-royal, et ayant amené l' entretien sur le
sujet de cettemaison, il lui adressait des questions
diverses, ajoutant que l' archevêque l' attendait
le lendemain matin à neuf heures. Avant de s' y
rendre, M Grenet recevait de plus grand matin une
personne qui lui était envoyée de port-royal pour
l' informer de la visite de la veille : il alla à
l' archevêché, comptant que l' archevêque lui en
parlerait ; mais celui-ci, sans lui en dire mot,
se contenta de lui faire, comme de la part du roi,
les mêmes questions qu' avait faites là-bas
M Fromageau, sur le nombre des religieuses, des
novices, des pensionnaires et des confesseurs, et
les réponses ouïes, il ne s' ouvrit pas davantage.
Port-royal était bien servi et avait des agents
qui étaient à l' affût de tout ce qui l' intéressait.
Huit jours après, le mercredi 17 mai, à cinq heures
du matin, on reçut aux champs l' avis secret que
M De Paris allait y venir pour donner ordre de
renvoyer les pensionnaires. En effet, quatre heures
après l' avis reçu, c' est-à-dire vers neuf heures
du matin, l' on vint dire, au commencement de la
grand' messe, que l' archevêque était arrivé ; c' était
sa première visite depuis huit ans qu' il était à la
tête du diocèse : il demandait à parler à madame
l' abbesse, mais ne voulait pas qu' elle se
dérangeât et qu' elle sortît de l' église avant
que la messe fût dite. En descendant de carrosse,
il entra lui-même dans l' église, mais n' avança
pas jusqu' au balustre et se mit un momet à genoux
pour la forme, et si peu qu' il n' eut que juste
le temps de lire une épitaphe qui était sur un
des pavés : il parlera tout à l' heure de cette
épitaphe qui
p19
lui parut singulière, comme l' avait paru celle de
M De Gibron à l' abbé Fromageau. Dès qu' on sut
que l' archevêque était dans l' église, on se mit en
peine à la sacristie de lui porter un tapis et un
carreau, mais il n' y était déjà plus.
Pour employer l' heure d' attente, il fit appeler
M De Saci qui entendait la messe, et il lui dit
le sujet qui l' amenait, ce qu' il avait à signifier
à la communauté, lui témoignant " qu' il serait bien
aise que lui, M De Saci, parlât à madame
l' abbesse auparavant, et qu' il serait plus doux qu' il
la préparât à recevoir ses ordres. " nous assistons
à la méthode pratique de M De Harlay et à son art
de dire obligeamment, même des choses pénibles.
Il va s' y prendre à deux et trois fois, et
s' appliquer à amortir le coup en le décomposant ; il
ne laissa pas, toutefois, de marquer à M De Saci
en particulier toute l' estime qu' il faisait de lui
et la satisfaction qu' il avait de sa conduite ; que
le roi même en était informé ; qu' on savait qu' il
travaillait utilement pour l' église par ses
ouvrages, qu' il ne se mêlait point aux écrits de
controverse, mais qu' il aimait la tranquillité
et la paix. Il fit entendre qu' il avait le regret
de ne pouvoir en dire autant de tous ces messieurs,
et s' étendit sur ce chapitre, qu' il présenta
comme un sujet de peine pour le roi. à l' occasion
de la particularité de sentiments qu' on signalait
en messieurs de port-royal, il ne put s' empêcher
de relever cette étrange épitaphe qu' il avait lue,
dans le court temps qu' il s' était agenouillé
p20
à l' église, d' un prêtre qu' on louait de n' avoir
jamais dit la messe ; que c' était là une de ces
singularités qui ne se voyaient qu' à port-royal.
M De Saci répondit " que tout ce qui était
extraordinaire n' était pas blâmable ; " et il lui
expliqua que ce digne prêtre, un ancien ami de
jeunesse de l' abbé de Retz, M Giroust, n' étant
entré dans les ordres que par des vues mondaines
trop fréquentes et pour se mettre en état de tenir
un bénéfice qui obligeait à la prêtrise, avait eu le
bonheur, aussitôt après son ordination et avant
d' avoir dit sa première messe, d' être éclairé
(par la lecture de la lettre de M De Saint-Cyran
sur le sacerdoce, -ce que peut-être M De Saci
ne dit pas) sur la gravité de son engagement,
et qu' il avait renoncé par pénitence à l' autel : il
n' avait plus voulu d' autre office dans la
maison de Dieu que celui du dernier des sacristains.
Mais M De Harlay, lui, n' était pas de ceux qui
s' interdisaient l' autel pour si peu. Il répondit,
fort sensément d' ailleurs, " qu' étant si mal entré
dans les ordres, ce prêtre avait bien fait de
s' abstenir de dire la messe pour un temps, mais non
pas pour toujours. " et, je le répète, il
assaisonnait chacune de ses remarques, et l' annonce
même des rigueurs qu' il apportait, de toutes sortes
de politesses et de procédés. Ce n' était plus un
ridicule M De Péréfixe, en colère et en émotion à
tout bout de champ ; c' était un homme du grand
monde, d' un vif esprit, d' une habileté parfaite, et
qui avait toute l' affabilité personnelle que donnent
le ton et les manières sans la charité, de ces
gens bien appris enfin, qui peuvent faire beaucoup
de mal, mais qui n' en disent jamais.
p21
Racine était justement dans l' église quand M De
Harlay y entra, Racine converti depuis deux
années, rentré humblement au bercail, et qui venait
voir sa tante religieuse. Le prélat l' avait
aperçu, et, pendant que M De Saci allait
s' acquitter de la commission et prévenir la mère
Angélique, il désira entretenir quelque temps
l' illustre poëte, son confrère à l' académie. Il
lui parla des affaires qui l' amenaient, et lui
glissa dans l' entretien quelques mots de la
condamnation qu' on venait de faire à Rome des
soixante-cinq propositions de la morale relâchée,
dont les jansénistes tiraient un sujet de triomphe.
Et en effet, cette condamnation, provoquée par la
lettre des évêques qu' avait rédigée Nicole, avait
dû servir d' aiguillon au redoublement d' animosité
contre port-royal. Cette demi-victoire à Rome
allait les faire écraser en France.
La messe était dite ; l' archevêque fit appeler la
mère Angélique de Saint-Jean :
" je fus le trouver au grand parloir, écrit
celle-ci,... etc. "
p22
il a l' adresse, on le voit, en signifiant des
choses qu' il sait être définitives, de ne les
présenter que comme provisoires et transitoires,
et de les diminuer pour les faire entrer plus
doucement. -sur ce que la mère Angélique lui
exprimait son étonnement de recevoir un tel
ordre, sans savoir en quoi on l' avait pu mériter :
" il n' est pas besoin, lui dit-il, d' en chercher
de cause, puisque cet odre est conforme aux canons
qui ordonnent qu' on ne reçoive pas un plus grand
nombre de religieuses que les fondations des
monastères n' en peuvent porter, et que, le bien de
cette maison ayant été diminué par le partage,
votre communauté est trop grande à proportion. "
-mais la mère Angélique lui faisant observer que
ce nombre était actuellement le même qu' en 1665
après la réunion, et que d' ailleurs, si on voulait
soulager la communauté (en la supposant trop chargée
eu égard à son revenu), ce n' en était pas le moyen
que de lui interdire les pensionnaires, il
sembla convenir de ces points avec elle ;
" il répondit avec démonstration de douceur
et de pitié qu' il y avait en effet quelque chose
à dire à tout cela, mais que la volonté des
souverains était une loi, et qu' il n' était pas
besoin d' en pénétrer les raisons, surtout quand ce
p23
qu' ils commandaient s' accordait avec les règlements
de l' église. "
la mère Angélique repartit que si le roi leur avait
fait signifier cet ordre par quelque officier
séculier, comme il avait fait autrefois par le
lieutenant civil, elles se seraient crues obligées
d' adresser de très-humbles remontrances, parce que
souvent les princes ne sont pas informés par
eux-mêmes de ce qui regarde les affaires purement
ecclésiastiques, mais que ces ordres leur étant
apportés par celui qui, en sa qualité d' archevêque
et de premier pasteur, était obligé de représenter
au roi tout ce qu' elles auraient pu dire elles-mêmes,
c' était lui qui se chargeait de tout devant Dieu,
et qui prenait sur son compte la justice ou
l' injustice des mesures, aussi bien que l' exécution ;
qu' on n' avait plus u' à se soumettre et à obéir en
gémissant. Il parut sensible à cette parole et
recommença ses démonstrations de regret et de
compassion, accompagnées de termes polis et même
affectueux pour la maison. " ah ! Monseigneur, lui
dit la mère Angélique, nous avons occasion de
plaindre notre malheur, de ce qu' ayant cette bonté
pour nous, votre première visite en ce lieu-ci
est pour un sujet qui apporte tant de tristesse. "
-" hélas ! en effet, répliqua-t-il, je ne sais
comment cela est arrivé, qu' il se soit passé tant de
temps sans que j' y sois encore venu. " et comme il
semblait s' excuser, la mère Angélique s' empressa
de s' excuser à son tour, la visite ayant été si
imprévue qu' on n' avait pas eu le temps de recevoir
monseigneur avec le te deum , selon l' usage.
N' oublions pas que nous avons dans cet entretien
fidèlement transmis une sorte de duel très-serré,
mais
p24
toujours courtois, entre le plus habile et le mieux
parlant des archevêques, et la plus spirituelle des
abbesses. Laissons-la encore parler :
" je lui représentai quelle serait la douleur d' un
si grand nombre de personnes, quand on leur
signifierait un tel arrêt.... etc. "
malgré sa politique et son esprit, l' archevêque ne
s' attendait pas à tout. La mère Angélique s' avisa
tout d' un coup de lui dire, ar une de ces idées
qui déroutent le goût le plus ordinaire ou le plus
fin, et qui ne peuvent entrer que dans des
imaginations confinées au mysticisme, " qu' elle aurait
souhaité que tant de larmes qu' il allait faire
répandre eussent pu composer un bain pour lui ,
qui lui pût servir devant Dieu. " il répondit
d' une manière interdite : " hélas ! j' en suis
pénétré. "
on aura remarqué combien d' hélas ! il pousse :
il n' enfonce le poignard qu' en soupirant.
Parmi les postulantes, il y en avait trois qui
étaient reçues de la communauté pour prendre
l' habit, et dont les parents étaient avertis
déjà : on n' attendait plus qu' eux pour faire leurs
filles novices. On lui posa le cas, espérant qu' il
ne considérerait point celles-ci sur le pied de
simples postulantes, et qu' elles ne seraient point
comprises dans l' ordre de sortie. Il répondit que
p25
puisqu' il en était ainsi, pour ces trois-là on
n' avait qu' à aller son train ; ce fut son mot.
Il crut devoir accorder cette consolation dans le
moment ; mais, quelques jours après, il se dédit.
Pressé sur la contradiction apparente qu' il y avait
à montrer d' ue part tant d' estime pour l' éducation
que recevaient les pensionnaires de port-royal, et
d' autre part à venir condamner cette éducation et
à la proscrire : " hé, mon dieu ! S' écria-t-il, ne
le voit-on pas bien ? On parle toujours de
port-royal, de ces messieurs de port-royal : le roi
n' aime pas ce qui fait du bruit. Il a fait dire depuis
peu à M Arnauld qu' il ne trouvait pas bon quel' on
fît chez lui des assemblées ; qu' on ne trouve pas
mauvais qu' il voie toutes sortes de personnes
indifféremment, comme le reste du monde : mais à
quoi bon que certaines gens se rencontrent toujours
chez lui, et qu' il y ait tant de liaison entre
ces messieurs ? S' il fait des ouvrages, il peut en
prendre l' avis des personnes publiques qui sont
établies pour cela : pourquoi avoir toujours besoin
de communiquer avec ces messieurs ? Le roi ne veut
point de ralliement : un corps sans tête est toujours
dangereux dans un état ; il veut dissiper cela, et
qu' on n' entende plus toujours dire : ces messieurs,
ces messieurs de port-royal. " il s' étendit
sur ce sujet de M Arnauld, parla de la lettre
des évêques au pape contre les soixante-cinq
propositions, disant " que cela faisait voir la
cabale et le ralliement, que le roi voulait tout à
fait détruire. " il répéta huit ou dix fois ce terme
de ralliement , et il le mettait à tout.
" non pas qu' on blâme, avait-il soin de remarquer,
aucune de ces personnes prise isolément ; au
contraire, on peut dire, à considérer chacune en
p26
particulier, qu' elles sont toutes bonnes ; mais
lorsqu' elles viennent à se rallier, il s' en fait
un corps sans chef, etc... " c' était cette république
de port-royal qu' on voulait supprimer. Il parla encore
de quelques écrits qui avaient couru depuis la paix.
La mère Angélique répliquant que si on les
attribuait à M Arnauld ou à ses ams, on leur
faisait injustice, et qu' ils n' écrivaient point de
cette manière-là, il répondit " qu' il le savait bien,
et même que M Arnauld appelait ces auteurs des
jansénistes sauvages , mais qu' il n' en était
pas moins vrai que toutes ces personnes ne
contribuassent ensemble à faire du bruit. "
ramené pourtant sur le fait de ces pauvres jeunes
filles pensionnaires dont il s' était écarté, et
qui étaient bien innocentes de tout ce bruit, il
répondit en propres termes : " pour ce point, il y
entre de la politique ; " et tout de suite il revint
encore et insista sur cette union de tant de
personnes qui avaient de l' estime pour la maison
et pour tout ce qui en dépendait, indiquant assez
que c' était dans ces alliances morales
avec des familles considérables du royaume, dans ces
ramifications du dehors comme nous dirions, qu' on
voyait du danger.
Il entrecoupait, du reste, toute la partie que
j' appellerais impérative et rigoureuse de son
discours, par des divagations habiles et qui
sentaient moins l' autorité d' un supérieur que le
décousu d' une conversation d' honnêtes gens. Il ne
se faisait faute de protester de son estime pour
M Arnauld en particulier, et se prévalait d' avoir
tâché de le servir dans les occasions ; qu' il n' y
en avait eu qu' une dans laquelle il avouait
qu' il n' y avait pas eu moyen, et que le tonnerre
avait
p27
grondé trop haut : c' était lorsque le roi avait
appris que M Arnauld se disposait à lui faire
remettre une requête ; sur quoi sa majesté avait
dit que quiconque s' en rendrait le porteur, son
capitaine des gardes le conduirait à l' heure même
à la bastille. " il paraît, monseigneur, lui répondit
admirablement la mère Angélique, qu' on distingue
bien ces messieurs du reste des hommes, puisque par
toute la terre les princes laissent à leurs sujets
cette liberté d' avoir recours à leur justice
comme à un asile public. "
cette réponse parut l' étonner ; il se trouvait, pour
la première fois peut-être, en face d' une
intelligence ferme qui était au service d' un
caractère élevé et d' un sens moral incorruptible,
ce qui déconcerte même les plus habiles. Il hésita
un peu à répondre, et enfin il dit " que cela était
vrai en général, mais que quand le roi s' était
exprimé de la sorte, il savait au juste et très-bien
ce que contenait la requête. "
en nommant les personnes considérables amies de
l' abbaye et plus qu' amies, il n' avait pas oublié
Mademoiselle De Vertus dont il avait demandé des
nouvelles, s' empressant de dire que les ordres de
la cour ne la concernaient pas ; et il avait
témoigné qu' il serait bien aise de la voir :
" Mademoiselle De Vertus, qui arriva, termina
l' entretien... etc. "
p28
n' admirons-nous pas quel homme tendre c' était que
cet archevêque, quel coeur sensible et fertile
en ménagements ! Il n' a pas osé d' abord annoncer
directement à la mère Angélique l' arrêt sur les
novices et les pensionnaires, mais il l' a fait
prononcer par M De Saci : et maintenant voilà
qu' il change d' interprète, et qu' en sortant il
confie à Mademoiselle De Vertus ce qu' il n' a pu
se résoudre à dire en face à la mère Angélique
sur le renvoi des confesseurs. Mais le dernier
trait passe tout :
" au sortir du parloir, il fit rappeler M De
Saci,... etc. "
ainsi, le grand coup et le plus sensible, il l' avait
réservé pour l' instant de l' adieu, et un pied déjà
dans le carrosse. C' était son post-scriptum à
lui : " à propos, j' allais oublier de vous dire qu' il
faut que vous et les autres, vous sortiez de céans. "
vivent les gens habiles ! L' ancien Péréfixe
n' était qu' un niais.
Mais, comme Péréfixe, Harlay a trouvé dans sa
victime un narrateur véridique et droit qui a
percé à jour cette habileté ; il a beau jouer son
jeu le plus fin, il nous apparaît à nu sous son
personnage de comédie ; c' est le
Tartufe-Philinte : il est démasqué.
p29
Il était environ une heure et demie quand il partit.
Pas un de ces essieurs ne se présenta, et il n' avait
vu que le seul M De Saci : M De Tillemont
ne parut point ; M De Sainte-Marthe était
occupé près d' une mourante ; chacun d' eux était
en prière ou en étude. Ils eurent l' air de ne pas
être prévenus, et peut-être ne le furent-ils pas.
M De Harlay remarqua cette absence, et en
parla depuis, sans d' ailleurs y insister.
Le jour même de l' expédition de M De Harlay, entre
cinqet six heures du soir, mourut une religieuse,
soeur Françoise Le Camus De Buloyer De
Romainville. Déjà, dans la persécution de
1664-1668, lors de la mort d' une des soeurs
(Gertrude Du Pré), les religieuses avaient
adressé par elle une requête à Jésus-Christ.
Animées d' un même esprit dans la persécution
recommençante, elles adressèrent par la défunte
une semblable requête au grand pasteur des
brebis que Dieu a ressuscité d' entre les morts .
Le corps étant sur le bord de la fosse, la mère
Angélique lui mit la pièce écrite, entre les
mains jointes, sur la poitrine :
" nous en appelons à votre tribunal, seigneur Jésus !
Les juges de la terre ferment l' accès aux plus
justes plaintes,... etc. "
p30
quarante jours après, on mit une autre requête dans
la fosse en forme de relief d' appel .
Mais cela peut sembler autant bizarre que touchant,
et c' est trop parodier la procédure humaine par
delà la tombe. J' aime mieux la lettre que la mère
Angélique écrivait à l' évêque d' Angers (20 mai)
sur cette reprise de persécution, et où on lit
cette belle parole :
" si port-royal était bâti sur la montagne, on ne
s' étonnerait pas que le tonnerre tombât toujours
sur son clocher ; ... etc. "
et encore, le 2 juin :
" on ne croirait pas que les mêmes personnes pussent
revoir deux fois pendant leur vie ce qui ne s' est
point vu dans l' histoire pendant plusieurs
siècles.... etc. "
un mémoire, rédigé par M De Saci, dès le 18 mai,
en faveur des religieuses, et résumant leurs
doléances dans cette affliction nouvelle, fut
remis à M De Harlay, qui n' en avait que faire.
La mère Angélique écrivit, le 25 mai, une lettre
au pape Innocent Xi, que M De Pontchâteau se
chargea d' aller présenter lui-même ;
p31
on y lisait : " votre sainteté n' a qu' à nous dire
nolite flere , pour essuyer toutes nos larmes.
Cette parole sortie de la bouche du vicaire de
Jésus-Christ rendra la joie à nos âmes abattues
par le renouvellement continuel des persécutions...
on nous condamne sans nous accuser de quoi que ce
soit, et m l' archevêque de Paris ne nous donne
que des louanges en nous imposant ces peines... "
les bonnes réponses verbales, les louanges
mêmeaussi, ne manquèrent pas du côté de Rome.
Fussent-elles parties d' une bonne volonté plus
réelle et plus effective, elles auraient été
stériles à cette époque où un grave désaccord,
qui se manifesta bientôt par des actes éclatants,
divisait le saint-siége et Louis Xiv.
Allant au plus pressé, à ce qui dans leur esprit avait
le plus d' importance, les religieuses se mirent
en devoir de faire prendre au plus tôt l' habit aux
trois postulantes reçues, selon l' autorisation
qu' avait paru y donner l' archevêque. Mais le curé
de Saint-Benoît, leur supérieur, n' osa passer
outre sans lui en reparler, et l' archevêque ne se
ressouvint plus de sa promesse : il s' y refusa
nettement. L' une de ces postulantes était
Mademoiselle Issali, fille cadette du célèbre
avocat ; l' aînée était déjà religieuse à
port-royal. M Issali, qui connaissait M De
Paris, le vit plusieurs fois à ce sujet et y
perdit son éloquence. Les trois élues durent
sortir comme les autres. Une d' elles, qui ne
visait qu' à être converse, fut recueillie par
Mademoiselle De Vertus et attachée à son
service ; elle parvint, après quelques années,
à rentrer dans le monastère et à y avoir son
humble place. Les deux autres vécurent au dehors en
p32
continuant d' attendre leur jour qui ne vint pas, et
en persévérant dans leur vocation. Mademoiselle
Issali notamment, qui mourut en 1726, ne cessa
d' être, par le zèle et par les services, une
religieuse extérieure et une servante de port-royal.
Toutes les pensionnaires durent sortir dans la
quinzaine. Est-il besoin de redire combien de
larmes innocentes et de soupirs accompagnèrent
les adieux ? " tous ces pauvres enfants, écrit
un témoin, allaient à la porte comme au supplice,
avec des cris et des pleurs qui seront entendus
du ciel. " les demoiselles de Luynes, deux soeurs,
sortirent les premières et le jour même que
l' archevêque fit sa visite, leur père ayant été
averti de l' ordre avant qu' il fût donné. C' est
à leur sujet que M Colbert avait déjà parlé
au duc et à la duchesse de Luynes, le 23 mars
précédent ; il leur avait conseillé de les
retirer, donnant pour raison " qu' on ne ferait
jamais rien pour leurs autres enfants, tant que
ces deux-là seraiet à port-royal ; que tous ceux
qui y avaient des filles pensionnaires pouvaient
s' attendre à ne point faire leurs affaires à la
cour. Il est étrange, disait M Colbert, que je
vous aie si souvent parlé de
p33
cela, et que vous ne vous en mettiez pas plus en
peine ; vous avez sept enfants, vous devez y penser. "
un des parents, et qui y avait aussi deux filles
pensionnaires, le président de Guedreville, voulut
en avoir le coeur net et alla, le 22 mai, trouver
l' archevêque pour s' informer des motifs de cette
expulsion : avait-on, par hasard, surpris dans
l' éducation qu' on y donnait aux jeunes personnes
quelque chose de mauvais que le monde ne
soupçonnait pas, et qui fût à reprendre, soit
pour les moeurs, soit pour les sentiments ?
L' archevêque rassura le père, et recommença les
éloges généraux qu' il avait donnés tant de fois à
la sainteté et à la régularité de la maison ; et
le président continuant de demander alors le
pourquoi des rigueurs :
" hé, monsieur, vous ne m' entendez pas, repartit
l' archevêque, et c' est pour cela même qu' on y a
été obligé..... etc. "
le président ne resta pas court :
" en vérité, monsieur, répliqua-t-il, je n' entends
guère la politique de ces gens-là ; ... etc. "
c' était spirituellement répondu ; mais port-royal,
sous ses airs de froideur et de réserve, n' en
était pas
p34
moins très-attirant, plus attirant que d' autres avec
leurs avances, et l' archevêque aurait eu droit e
dire au président : " ma remarque subsiste. " c' est
ce qu' il répondit à peu près, et il ajouta à la
raison d' état qu' il avait donnée, trois autres
raisons ou observations qui s' y rapportaient et
venaient à l' appui :
" la première, que ces messieurs entretenaient un
commerce avec les étrangers de toute sorte de
pays ; ... etc. "
une petite De Grammont, fille de cette belle
comtesse (née Hamilton) que Louis Xiv mit
quelquefois en pénitence, jamais en disgrâce, pour
sa fidélité déclarée en fveur de port-royal, sortit
aussi alors, le même jour que Mesdemoiselles De
Guedreville (30 mai). Sa mère aurait voulu
l' envoyer à l' abbaye de Gif ; mais l' abbesse de
ce monastère voisin avait eu défense de recevoir
aucune des pensionnaires sortantes, et elle
s' excusa de ne pouvoir tenir la promesse qu' elle
avait faite à Madame De Grammont. Amenée à
Versailles, la jeune enfant fit bruit par
quelques-unes de ses reparties ; chacun était
curieux de la voir, de prendre, par elle, une idée
de cette éducation dont on disait des merveilles
et où l' on cherchait des mystères. On la conduisit
près de Madame De Montespan. Je transcris la
version donnée par les meilleurs témoins, mais qui
sont ici moins élégants que fidèles :
p35
" (16 juin 1679). La réponse de Mademoiselle De
Grammont aux demandes de Madame De Montespan
touchant m l' archevêque, n' a pas été comme on
vous a dit.... etc. "
cette petite De Grammont (Marie-élisabeth) est
celle qui, après avoir été fille d' honneur de la
dauphine de Bavière, devint chanoinesse, abbaye
de Poussay en Lorraine, à laquelle Hamilton
adressait de légers couplets, et qui, de mondaine
et galante qu' elle était, se fit pénitente en
vieillissant ; elle avait onze ans et demi en ce
mois de juin 1679. La comtesse de Grammont, sa mère,
ne se faisait faute de manifester en ce même
temps sa façon de penser : " j' ai su, écrivait un
autre de ces donneurs d' avis dont port-royal était
si bien pourvu, que la comtesse de Grammont
avait trouvé
p36
occasion de parler (au roi), et dit qu' on s' étonnait
fort de ce qu' on faisait aux religieuses de
port-royal, qu' on ne savait pas pourquoi leur faire
du mal, qu' on l' avait nourrie sept ou huit ans
par charité ; que c' taient des créatures
admirables. à cela on répondit : " tout le
monde en parle ainsi, mais c' est le lieu des
assemblées et des cabales ; " et il ne parut
nulle aigreur. "
l' archevêque s' amusa beaucoup quand on lui dit que
la petite Du Gué, une des pensionnaires, se
plaignait de ne plus avoir son papa De Saci
pour la confesser, et qu' elle avait répondu ne
vouloir n du père De La Chaise, ni de
m l' archevêque, qu' on lui avait offerts à la place.
Quoi qu' il en soit de ces historiettes qui couraient
le monde janséniste, et dont quelques-unes
paraissaient charmantes à nos pauvres persécutés,
trop avides des moindres on dit qui se
débitaient à l' oreille, c' en est fait alors pour
toujours de cette éducation tant vantée de
port-royal ; elle vient de recevoir son coup de
mort. Interrompue une première fois en avril 1661
et suspendue dans un intervalle de huit ans, elle
avait repris (je parle seulement de l' éducation
intérieure donnée par les religieuses aux jeunes
filles, car pour celle qui s' adressait à de jeunes
messieurs, il n' en était plus question depuis
longtemps), elle avait refleuri avec un rare
bonheur pendant les dix années qui viennent de
s' écouler, depuis le jour où les deux petites
demoiselles de Pomponne y étaient arrivées les
premières (5 mars 1669), et où la mère Agnès
écrivait : " toute la communauté a de la joie de
ces petites colombes,
p37
qui ont apporté la branche d' olive en rouvrant
la porte qui était fermée aux grandes et aux
petites. " les deux enfants, qui avaient paru comme
les messagères de l' alliance, n' étaient point encore
sorties et figuraient en tête des grandes quand
la dernière tempête éclata. L' arche se referma
pour jamais. Ces jeunes filles, modèles de piété,
instruites à toutes les vertus, ne se retrouveront
plus que dans les allusions plaintives de Racine,
dans les louanges de Boileau.
Cependant les confesseurs et les messieurs durent
aussi sortir. M De Tillemont partit le premier,
dès le mercredi 31 mai, et s' en alla droit à
Tillemont. M De Saci partit le 2 juin, quoiqu' il
n' y eût pas encore de nouveaux confesseurs établis ;
il dut se rendre en toute hâte auprès d' une proche
parente qui se mourait. Il eut de l' archevêque la
permission de revenir passer quelques jours à
port-royal dans l' octave du saint-sacrement.
M Ruth D' Ans partit le 7 pour rejoindre à
Tillemont M De Tillemont. M Borel partit le
8, jour de l' octave, dans le même carrosse qui
avait ramené M De Saci la veille. Le vendredi 9,
M Bourgeois s' en alla aussi. En attendant les
nouveaux confesseurs, qui n' étaient pas faciles
à trouver, M De Saci de retour demeura seul
avec M De Sainte-Marthe ; mais il crut
lui-même ne pas devoir prolonger son séjour, et le
lundi 12, il partit avec son cousin M De Luzancy
et une madame Hippolyte, amie des Pomponne, et
ils se retirèrent
p38
tous les trois à Pomponne. M De Pontchâteau, qui
vivait à port-royal sous le nom de M Mercier ,
et sur le pied de jardinier des granges, s' était
éloigné dès le lendemain de la visite de
l' archevêque ; il se disposait à faire le voyage
de Rome.
M De Sainte-Marthe ne partit que le 20 juin ;
il resta le dernier, faute de prêtres confesseurs
qui vinssent le remplacer. On avait hâte de le voir
éloigné ; et comme sur ces entrefaites la mère
Du Fargis, prieure, était tombée dangereusement
malade, et qu' elle avait fait prier la duchesse
de Lesdiguières, sa nièce, qui s' enquérait de
ses nouvelles, de tâcher d' obtenir de
l' archevêque, par le cardinal de Retz, que
M De Sainte-Marthe demeurât auprès d' elle,
au cas même qu' il vînt d' autres ecclésiastiques,
la duchesse répondit, le 13 juin, par cette lettre
qui marque mieux que tout la disposition des
puissances ; c' est à la mère Angélisque qu' elle
écrit :
" je n' ai pu, madame, vous faire hier réponse, M De
Paris étant à Montmorency.... etc. "
p39
on a compté que, dans ces deux mois de mai et juin,
il sortit de ce port-royal si vivant soixante-six
personnes en tout, savoir trente-quatre
pensionnaires, treize postulantes du coeur, et, au
dehors, tant d' ecclésiastiques que de séculiers,
dix-sept personnes. Il ne resta de nos anciennes
connaissances que M Hamon à titre de médecin, et
quelques obscurs et saints domestiques, parmi
lesquels M François (l' anglais Jenkins)
et M Charles (Du Chemin), ce prêtre ignoré
de tous.
Le 17 juin, M Arnauld, qui n' avait cessé de
recevoir toutes sortes d' avis officieux et alarmants,
se décida à se mettre en route, et il quitta
secrètement la France pour n' y pas rentrer. Nous
le suivrons bientôt dans sa retraite, et nous
aurons à l' étudier dans ses derniers exploits de
polémique, qui ne furent pas les moins brillants.
Cependant la difficulté de remplacer les
confesseurs était grande ; le digne supérieur,
M Grenet, curé de Saint-Benoît, s' y employait
tout entier auprès de l' archevêque. Celui-ci disait
pensionnaires, treize postulantes du choeur, et,
au dehors, tant d' ecclésiastiques que de séculiers,
dix-sept personnes. Il ne resta de nos anciennes
connaissances que M Hamon à titre de médecin,
et quelques obscurs et saints domestiques, parmi
lesquels M François (l' anglais Jenkins)
et M Charles (Du Chemin), ce prêtre
ignoré de tous.
Le 17 juin, M Arnauld, qui n' avait cessé de
recevoir toutes sortes d' avis officieux et
alarmants, se décida à se mettre en route, et il
quitta secrètement la France pour n' y pas rentrer.
Nous le suivrons bientôt dans sa retraite, et nous
aurons à l' étudier dans ses derniers exploits de
polémique, qui ne furent pas les moins brillants.
Cependant la difficulté de remplacer les confesseurs
était grande ; le digne supérieur, M Grenet,
curé de Saint-Benoît, s' y employait tout entier
auprès de l' archevêque. Celui-ci disait bien qu' il
permettait aux religieuses
p40
de lui en nommer ; mais les conditions qu' il
prescrivait, en paraissant leur laisser le choix,
le leur rendait comme impossible : " il veut,
écrivait la mère Angélique, que ce soient des
personnes que nous ne connaissions pas et qui ne
nous connaissent point, qui n' aient point de liaison
avec nos amis et qui n' aient qu' une capacité fort
médiocre, parce que nous sommes, à ce qu' il dit, assez
instruites. Dès lors nous sommes dans la nécessité
de rencontrer fort mal, puisque c' est tout à fait
au hasard que l' on nomme des gens inconnus et
ignorants, et qui pourraient être fort dangereux...
de vingt-deux qu' on a nommés l' un après l' autre,
tous ont eux-mêmes refusé de venir, les uns de peur
de se rendre suspects de jansénisme en acceptant cet
emploi, les autres, et presque tous, pour ne vouloir
pas quitter leur petit établissement à Paris... "
dans le tracas de ces essais et tâtonnements, comme
l' archevêque répondait un jour qu' elles n' avaient
qu' à lui présenter douze noms et qu' il choisirait
dans le nombre, ou bien qu' il leur donnerait
lui-même une liste de douze et qu' elles en
marqueraient un, la mère Angélique, avec cet
esprit de repartie qui ne la quittait pas dans ses
douleurs, dit que c' était ce qu' on appelait
proprement choisir à la douzaine , mais que ni
Avila, ni saint François De Sales qui a renchéri
sur lui, ne se contenteraient pas de cette offre,
eux qui voulaient qu' on en choisît un à peine entre
mille et dix mille.
on ne trouva d' abord qu' un jeune ecclésiastique,
natif de Lille en Flandre, M L' Hermite, pieux,
mais peu instruit, que les religieuses proposèrent
pour chapelain, et qui n' était capable que de cela,
et un M Poligné, breton, envoyé par M Grenet,
mais qui se montra
p41
bientôt peu digne de confiance, et qui s' abandonna,
comme le M Bail d' autrefois, à son sens rude et
à son ton grossier. Les pauvres religieuses, depuis
le départ de M De Sainte-Marthe, n' avaient plus
à qui parler, hormis à M Hamon, cet humble
lieutenant de tout le monde, cette douce
représentation du vicaire mystérieux et perpétuel.
Elles espéraient toujours que Dieu leur ferait
enfin rencontrer, dans les nouveaux venus, quelque
pasteur qui fût fidèle et non mercenaire.
L' archevêque y mettait moins de façon, et en une
telle matière, qui était pour elles si sérieuse,
il apportait un ton d' homme d' esprit et d' homme du
monde qui les étonnait fort ; il traitait tout cela en
jouant et comme par-dessous jambe. M Grenet, lui
soumettant quelques noms, lui en proposa un dont
il ne voulait pas ; il l' arrêta court en souriant
et comme s' il flairait le gibier : " souvenez-vous
de ce que je vous dis, je suis un bon chien de
chasse ; j' arrête où il faut. "
à l' occasion de ces confesseurs et des affaires de
port-royal en ce changement critique de situation,
M Grenet eut avec l' archevêque quelques
conversations qui ont été conservées et qui nous
donnent la note juste des sentiments et de la
pensée des personnages ; nous assistons aux choses,
comme si nous y avions été en effet. Ce digne
curé de Saint-Benoît, je l' ai dit, donné pour
supérieur à port-royal par M De Péréfixe, était
un excellent homme qui avait signé autrefois,
qui n' était pas de port-royal, mais qui était
bon et juste,
p42
et qui s' attacha de coeur à cette maison. Il y avait
été conquis dès le premier jour par la régularité
qu' il y avait vue, et par les vertus exemplaires
dont il s' était senti édifié ; mais ce n' était pas
proprement un de ces messieurs , et il n' avait
pas ce qu' il faut pour le devenir. M De Harlay,
dans un moment de familiarité, le lui disait un
jour : " voyez-vous, Monsieur De Saint-Benoît !
Vous et moi qui sommes leurs supérieurs, nous ne
sommes pourtant à leurs yeux que des idoles des
simulacres ; elles n' ont au fond d' estime que pour
leurs messieurs, elles ne voient que leurs
messieurs. " M Grenet, qui redisait ces paroles aux
gens de port-royal, ne s' apercevait pas à quel point
elles étaient vraies, même par rapport à lui : il
ne leur était, en effet, qu' un bon israélite dont
on avait fort à se louer ; il n' avait pas ce cachet
grave, contenu, prudent, d' un christianisme distinct
et fermement défini, qui caractérisait la tribu et
la race sainte.
Il n' avait pas non plus cette pénétration qu' une
longue méfiance et l' épreuve du mal finissent par
donner aux plus simples ; il n' était pas toujours
sur ses gardes. Un jour, le 23 juin (1679),
il écrivait à la mère Angélique :
" croyez-moi, ménageons le prélat en tout où nous le
pourrons ménager, eu égard à l' état présent.... etc. "
p43
honnête M Grenet ! Ce n' est là ni le langage
exact et le goût sévère, ni la circonspection non
plus de port-royal.
M Grenet revint sur cette conversation du mardi
20 juin, dans une visite qu' il fit aux champs
quinze jours après, et le bon homme, en causant
avec la mère Angélique, s' y montre bien ce qu' il
est, et aussi ce qu' il était aux yeux de cette
mère clairvoyante :
" le mardi 4 juillet 1679, M De Saint-Benoît demanda
à parler à notre mère,... etc. "
j' omets ici une longue justification que M De
Saint-Benoît raconte qu' il lui présenta sur tous
les points, soit en ce qui regardait les messieurs,
soit en ce qui concernait les religieuses ; après
quoi il continua, parlant toujours à la mère
Angélique :
" il (l' archevêque) me parut satisfait de tout cela,
et me jura encore sur
p44
son caractère qu' il ne vous ferait rien
davantage,... etc. "
encore une fois, honnête et très-honnête Monsieur
De Saint-Benoît, vous êtes un ami, un avocat,
un curateur intègre et débonnaire de port-royal,
mais vous n' êtes pas de port-royal !
Dans une autre conversation qui eut lieu un peu
plus tard, en novembre 1680, M De Harlay,
à l' occasion d' un confesseur qu' on lui présentait,
qu' il croyait sûr et qui ne l' était pas, s' exprima
devant celui-ci et devant M De Saint-Benoît,
sur le compte de port-royal, en des termes dont
il n' y a pas cette fois à suspecter la sincérité.
Il y dit entre autres choses :
" que depuis longtemps cette maison avait été sous
la conduite de personnes qui n' avaient point eu de
dépendance ni de relation à leur supérieur et à leur
archevêque ; ... etc. "
remarquons, chemin faisant, qu' il parle de ces
p45
messieurs au passé : " il y avait eu de la science,
ils avaient été les plus habiles de leur temps. "
ainsi s' exprimait également Bossuet. Cela nous
indique la vraie date de la floraison de
port-royal et le moment juste auquel les
contemporains la rapportaient. Le granddéclat
littéraire de ce groupe d' écrivains s' étend
et s' accroît de 1643 à 1657, du livre de
la fréquente communion aux provinciales .
Cet éclat se prolonge, en s' affaiblissant, jusqu' en
1670, où il se manifeste encore, par un beau
réveil posthume, dans les pensées de Pascal,
et où il se soutient honorablement dans les
essais de Nicole ; après quoi tout décline,
on y sent un peu d' arriéré ou de suranné, et la
littérature de port-royal proprement dite est
dépassée, éclipsée par celle du règne de Louis Xiv.
Harlay et Bossuet, ces maîtres régnants à
divers titres et ces oracles de l' heure présente,
le savaient bien.
M De Harlay, continuant d' énumérer ses griefs,
comme devant des personnes sûres, et insistant sur
la singularité de ce gouvernement occulte,
toujours en guerre ouverte ou sourde avec
l' autorité établie, ajoutait :
" qu' au lieu que saint Benoît et saint Bernard
avaient enseigné à leurs religieux une obéissance
presque aveugle à tous les commandements de leurs
supérieurs,... etc. "
M De Saint-Benoît l' ayant interrompu pour
rappeler
p46
que cela s' était fait du temps de son prédécesseur,
M De Péréfixe, mais qu' il n' y avait eu rien de
pareil de son temps à lui, M De Harlay reprit
et assura " que rien n' était changé au fond ; que
les requêtes et les lettres qu' on lui avait adressées
depuis qu' il était archevêque se ressentaient
toujours du même esprit ; qu' on était venu
quelquefois lui proposer des bagatelles, mais
que pour les choses plus importantes du
gouvernement on n' avait eu aucune relation avec
lui. " en un mot, le véritable archevêque, pour
elles, n' avait pas cessé d' être M Arnauld. Et
pour conclure, il déclarait le mal à peu près sans
remède, " et qu' il n' espérait presque pas qu' on pût
les faire revenir à leur devoir, tant on les en
avait détournées ! " -nous tenons tous les motifs
d' agir, et nous lisons assez clairement, ce semble,
dans les dispositions morales des adversaires :
elles ne sauraient être plus contraires ni plus
menaçantes.
Aussi essayèrent-ils dès lors, dans les derniers
mois de l' année 1679 et dans les premiers de
l' année suivante, s' il n' y aurait pas moyen de
couper court à ces inquiétudes, toujours renaissantes,
par quelque mesure radicale. Sur la fin de février
(1680), Madame De Saint-Loup, toujours en
éveil, crut savoir de bonne source que M De Paris
avait dit dans son intimité " qu' il allait mettre
la cognée à la racine , et extirper enfin le
jansénisme ; que, bien qu' il fût âgé, il espérait
vivre encore assez pour en voir l' entière
destruction. " on n' attendait, pour arrêter les
résolutions, que le retour du roi qui s' en allait
au-devant de la nouvelle dauphine. " il y a encore
quelques grenouilles qui coassent dans ces marais de
port-royal, aurait dit l' archevêque, mais il ne
faudra qu' un peu de soleil, au retour du roi, pour
p47
tout dessécher. " on faisait parler depuis quelque
temps à la mère Dorothée, l' abbesse de port-royal
de Paris, pour l' amener à une démission ; on
n' omettait ni caresses ni menaces, se servant même
d' un ancien papier d' elle qu' on avait trouvé et qui
tendait à infirmer son élection ; on lui offrait
ou une permutation avantageuse, ou un dédommagement
moyennant pension et agréments de toute sorte. On
avait, à ce qu' il paraît, l' idée de réunir de
nouveau les deux maisons de Paris et des champs,
et de leur donner une seule abbesse, nommée par le
roi ; c' eût été Madame Colbert, la soeur du
ministre, et qui était alors abbesse du lys. Le
port-royal des champs aurait reçu ce jour-là le
coup mortel. Mais la mère Dorothée ayant tenu
ferme et résisté à toutes les sollicitations, on
reconnut qu' on ne pourrait rien changer sans
trop de violence, et on en revint contre la maison
des champs au procédé d' une guerre graduelle
et lente, au procédé par extinction .
Maintenant, personne ne saurait s' étonner que cet
archevêque, que nous trouvons si ennemi sous des
formes agréables et douces, ait été fort mal vu
à port-royal, et, de même que nous avons entendu
de quelle manière il parlait de ces messieurs dans
son intimité, il sera assez piquant de savoir
comment, à leur tour, les amis de port-royal
s' exprimaient sur son compte dans la familiarité
aussi. Nous sommes servis à souhait, et voici une
lettre, entre autres, que le père Quesnel, qui
était encore à Paris, écrivait à M Arnauld à
Bruxelles vers la même date (5 décembre 1679),
pour le tenir au courant des nouvelles et le
désennuyer. -il vient de
p49
parler du mariage de M De La Roche-Guyon et
de Mademoiselle De Louvois, et d' une prise d' habit
de Mademoiselle De Soubise :
" m l' abbé Colbert y prêcha, continue le père
Quesnel, et y prêcha bien.... etc. "
ceci est plus spirituel et de meilleur goût que le
mot d' Arnauld lorsqu' il appelait M De Harlay
un ministre de l' ante-Christ , ou encore quand
il l' affuble dans ses lettres du sobriquet de la
vieille Madame Des Arquins .
Port-royal et tout ce qui le touchait de près était
en veine de malheur : M De Pomponne, secrétaire
d' état, ayant le département des affaires
étrangères, qui avait succédé à M De Lyonne en
1671, au grand applaudissement de tout le monde, et
qui avait paru d' abord si bien réussir, fut
brusquement disgracié en novembre 1679. Louis Xiv
nous a donné ses raisons, auxquelles il n' y a
rien à répliquer :
" je ne le connaissais, dit-il, que de réputation, et
par les commissions dont je l' avais chargé, qu' il
avait bien exécutées ; mais l' emploi que je lui
ai donné s' est trouvé trop grand et trop étendu
pour lui.... etc. "
p50
Louis Xiv estimait que M De Pomponne ne lui
avait pas fait la part du lion assez forte dans la
paix de Nimègue. Madame De Sévigné nous a dès
longtemps intéressés à la chute de ce ministre,
qui était un si aimable homme de société. Au point
de vue intérieur de port-royal, et en faisant comme
sa soeur la mère Angélique de Saint-Jean, nous
devrions plutôt le féliciter que le plaindre d' un
accident qui, en le retirant d' un poste élevé et
d' un lieu de péril, le mettait à même de
s' appliquer désormais à la méditation des seuls
vrais biens ; mais M De Pomponne, tout pieux
qu' il était, pensait sans doute que c' était un peu
trop tôt pour un si grand renoncement. Cette chute
n' eut aucun rapport direct avec la persécution
recommençante contre port-royal ; mais il était
difficile que l' opinion publique n' y cherchât pas
quelque liaison. C' était tout au moins une
coïncidence fâcheuse, un signe de fatal augure :
l' étoile des Arnauld en cour achevait de se voiler.
M De Pomponne fut rappelé après douze ans de
disgrâce, en 1691, et reprit place dans le conseil
en qualité de ministre d' état ; il guida les
débuts de Torcy son gendre.
p51
Il n' eut, d' ailleurs, ni ne chercha à avoir aucune
action ni influence quelconque sur les choses,
alors si avancées, du jansénisme : il craignait
avant tout de s' y compromettre. Une fois, pendant
le siége de Namur (1692), Arnauld se hasarda
à lui envoyer son secrétaire et compagnon, M
Guelphe, pour obtenir une sauvegarde du roi en
faveur d' un de ses amis du pays de Liége.
M De Pomponne fut consterné, et son premier
mot fut : " si le confesseur vous découvrait ! ... "
Arnauld, obligé de se justifier de cette démarche
comme d' une imprudence, écrivait à Madame De
Fontpertuis :
" votre ami (M De Pomponne) a eu grand soin
de vous donner avis de la visite qu' on lui a
faite.... etc. "
p52
l' année suivante (1693), Louis Xiv, ayant su
qu' Arnauld avait été malade, demanda de lui-même
de ses nouvelles à M De Pomponne et s' informa
de son âge. Cette question fit bruit ; c' était une
ouverture toute naturelle. M De Pomponne paraît
en avoir peu profité. En tout, ce n' était guère,
à la fin, qu' un ministre honoraire, et aussi
qu' un Arauld honoraire.
p53
Ii.
Parmi les confesseurs qu' on essaya dans ce temps
à port-royal et qui n' y furent qu' un moment, il
en est un à qui il arriva une grave mésaventure.
Elle servira à nous prouver, une fois de plus,
combien le jansénisme était subtil à s' insinuer
et à entrer dans la place, même en vue de
l' ennemi et sous son couvert.
Le confesseur précédemment donné, ce prêtre breton
Poligné, s' étant conduit tout à fait grossièrement,
sans décence et sans tact, et ayant démasqué sa
nature de rustre, avait dû être éloigné ; les
religieuses n' avaient plus, pour les confesser,
que le bon et honnête M L' Hermite. M Grenet
s' adressait pour des sujets à toutes les paroisses
de Paris. Surl' excellent témoignage
p54
du curé de Saint-Louis-En-L' île, un prêtre
nommé Lemoine fut agréé par l' archevêque et
vint prendre ses ordres ; c' est même devant ce
prêtre et le curé de Saint-Benoît qu' eut lieu
une de ces conversations à coeur ouvert, qu' il
m' a paru curieux de rapporter. L' archevêque
l' envoya donc avec confiance à port-royal, en s' en
remettant à sa discrétion, et en lui disant pour
dernier mot : mitte sapientem et nihil ei dicas .
Le prélat oublia cette fois, a dit un historien
janséniste, qu' il était bon chien de chasse ,
comme il se vantait de l' être.
M Lemoine, établi aux champs à demeure le 30
octobre 1680, y était depuis trois mois, à la grande
satisfaction de toutes les personnes du dehors et
du dedans, lorsque le 14 février (1681) un
commissaire, suivi d' un valet, arriva à cheval,
demanda à parler à M Lemoine qui venait de dire
la messe conventuelle, et lui donna ordre de partir
immédiatement pour Saint-Germain où était alors
la cour, s' efforçant d' ailleurs de le rassurer
sur les suites par de bonnes paroles. M Lemoine
partit à cheval avec eux aussitôt après le
dîner, et arrivé à Saint-Germain il fut interrogé
très-rigoureusement par M De Châteauneuf,
secrétaire d' état. Voici le fait : ce M Lemoine
était un ancien directeur du séminaire d' Aleth,
un disciple de M Pavillon, et l' un de ceux qui
approuvaient les deux évêques dans leur résistance
à la régale. Un an et demi auparavant, il avait
écrit à l' un de ses amis et qui est des nôtres,
M Le Pelletier Des Touches (l' un des
solitaires alors de l' abbaye de Saint-Cyran),
qu' on lui avait dit que les pauvres de Pamiers
souffraient beaucoup par suite de la saisie du
temporel et que le séminaire était sur le point
de fermer. Il savait bien à qui il faisait
p55
cette confidence : après qu' on eut pris quelques
informations à Pamiers, M Des Touches avait
fait payer à Paris six mille livres que M Lemoine
s' était chargé de faire passer à M De Caulet.
Cet évêque, ainsi secouru de bien des côtés par
des charités secrètes, avait fini par être plus
riche, dit-on, que quand il touchait ses revenus.
M De Pamiers était mort depuis, mais on avait
su qu' une somme lui avait été envoyée par le
canal de M Lemoine. M De Châteauneuf pressa
celui-ci, durant une demi-heure, de lui dire le
nom de l' ami qui l' en avait chargé, jusqu' à le
menacer, sur son refus, de l' envoyer à la
bastille :
" enfin il m' a dit que j' agissais mal pour moi et
pour cet ami de ne point vouloir le nommer,
qu' il le savait d' ailleurs, et qu' il voulait le
savoir par moi ; qu' il me donnait sa parole qu' il
ne lui en arriverait aucun mal non plus qu' à moi,
si je le déclarais. Sur cela je lui ai dit que
ce qui m' obligeait au secret était la crainte
de nuire à celui qui a fait une bonne oeuvre, et
que puisqu' il m' assurait qu' il ne lui en arriverait
aucun mal, j' obéissais à l' ordre du roi qu' il me
signifiait de lui déclarer cette personne, et
je la lui ai nommée. "
M Lemoine trouvait moyen, le soir même, d' écrire
cela en toute hâte dans une lettre destinée à
être lue à port-royal et à être communiquée à
M Des Touches, qui, prévenu en secret, devait
avoir l' air de ne l' être pas.
Le lendemain, l' archevêque en arrivant à
Saint-Germain vit M Lemoine, lui reprocha
de lui avoir dissimulé des antécédents, desquels
tout le premier il n' avait pas eu l' idée de s' enquérir.
Il sentait bien qu' avec toute sa finesse il y
avait été pris, et qu' il avait
p56
lui-même fait entrer non pas le loup, mais le chien
de berger, dans la bergerie.
M Lemoine, à qui le retour à port-royal était
interdit, écrivit à l' abbesse une lettre d' adieu
dans les termes du respect le plus tendre, et qqi
suffisent, malgré son peu de séjour au désert,
pour le révéler et le qualifier à nos yeux dans
son esprit intérieur. Bien qu' on le perde de vue
dès lors et que les nécrologes ne fassent point
mention de lui, M Lemoine est digne d' être
mis au rang de nos messieurs.
" ce 17 février.
" ma révérende mère,
" cette lettre est pour vous dire adieu et à toute
la communauté de nos chères soeurs.... etc. "
si, en quittant port-royal, il se disait qu' il
perdait le paradis terrestre, les religieuses
sentirent qu' elles perdaient en lui un trésor .
Il n' arriva point malheur à M Des Touches, ainsi
p57
convaincu d' avoir envoyé les six mille livres. Comme
il était question, à son sujet, d' une lettre de
cachet et de quelque méchant ordre, Louis Xiv
s' y opposa et dit cette parole souvent citée :
" il ne sera pas dit que, sous mon règne, quelqu' un
ait été mis à la bastille pour avoir fait l' aumône. "
Louis Xiv manqua souvent à la justice, mais il ne
crut pas qu' il y manquait ; son esprit laissé à
lui-même avait de l' équité, tant naturelle que
chrétienne.
Dans une autre occasion encore, M De Harlay parut
oublier qu' il était bon chien de chasse , et
il l' oublia de son plein gré, en permettant l' entrée
de port-royal à un ami, à l' un de ceux mêmes
sur qui il avait fait arrêt dans les premiers temps :
il consentit, en octobre 1681, à ce que
M Le Tourneux devînt confesseur, au moins
par interim , du monastère.
L' un des mois précédents avait été signalé par une
transe extrême, suivie d' une grande consolation.
Les trois années de gouvernement de la mère
Angélique expiraient ; on avait à procéder à une
nouvelle élection. Un mot ambigu de l' archevêque
à qui on en fit parler, et qui donna ordre de
répondre de sa part qu' il demandait deux ou trois
jours pour en délibérer, fit craindre qu' il
n' autorisât point la communauté à procéder à cet
acte, qui était une question de vie ou de mort.
Là-dessus grand effroi. La mère abbesse reçut
le vendredi 1 er août la réponse à dix heures du
soir. Jugeant
p58
qu' il n' y avait rien de bon à espérer de ce délai,
elle crut ne devoir pas perdre un instant à
invoquer le secours du ciel. Elle fit assembler à
deux heures du matin, en chapitre, toutes les soeurs
qui allaient à matines ; elle leur apprit tout
ce qui se passait, et qu' elle allait faire exposer
les saintes reliques pour commencer les prières
de quarante heures aussitôt que matines seraient
achevées : " ce qui se fit, disent nos relations,
en la manière accoutumée, excepté que, ne voulant
point faire d' éclat, on ne chanta point le petit
veni sancte devant la grille, mais seulement
l' antienne des saints, salvator mundi , dans la
chapelle.
Le dimanche 3, la mère abbesse eut la pensée de
s' adresser particulièrement à la vierge, dont la fête
approchait (15 août) ; car port-royal, avec ses
filles de saint Bernard, n' était nullement indévot
à la vierge, comme l' en accusaient les ennemis. Je
passe sur les divers articles et conditions de ce
voeu, entre lesquels était un pèlerinage à
notre-dame de Liesse qu' on fit
p59
faire par l' un des amis, le frère d' une des
religieuses, qui se mit en route quatre jours après.
Le retard se prolongeait ; on leur écrivait que
M De Paris demandait encore le reste de la
semaine pour répondre. L' alarme était à son comble,
quand, le mercredi 6, arriva un exprès dépêché par
Madame De Saint-Loup, la grande nouvelliste,
avec une lettre de celle-ci pour Mademoiselle
De Vertus qui commençait par ces mots : " joie !
joie ! Joie ! vous ferez demain votre élection. "
il y avait eu un simple malentendu ; l' archevêque
n' avait eu aucun mauvais dessein dans le retard, et
la mère Angélique ayant été réélue, et lui en
ayant fait part le jour même en le remerciant, il
fut le premier à l' en féliciter par une réponse
fort polie.
Dans sa lettre de remercîment à l' archevêque, la
mère Angélique avait glissé un mot sur ce qui lui
tenait surtout à coeur et à toute la communauté,
cette défense de recevoir des novices, qui était pour
le monastère un arrêt indirect de mort avec un
terme indéfini : " si l' humilité et la soumission,
lui disait-elle, ont tant de mérite devant Dieu,
cet état où nous demeurons depuis plus de deux ans
en aura peut-être assez bientôt auprès de vous,
monseigneur, pour vous faire regarder
p60
avec compassion l' humilité de vos servantes et leur
donner la même bénédiction que Dieu donna au
commencement du monde et qui fait qu' il subsiste
encore, en disant : crescite et multiplicamini ! "
sur cette corde-là, le prélat ne fit point semblant
d' entendre. Le mot d' ordre secret, la malédiction
diabolique proférée sur port-royal depuis 1679, était :
" diminuez petit à petit et dépeuplez-vous. "
on était toutefois, pour le moment, dirait un
observateur médecin, dans une période de détente
et de rémittence, et sans qu' il y eût à chanter
victoire comme faisait Madame De Saint-Loup,
il y avait du mieux. Le duc de Roannez, autre
aget officieux et grand nouvelliste lui-même à
bonne fin, parla à l' archevêque de plusieurs
confesseurs qu' on avait en vue, et de M Le
Tourneux, mais de celui-ci incidemment ; car il
était trop notoirement ami, pour qu' on espérât
qu' il pût être accordé. La mère Angélique l' avait
de même nommé, à la fin d' une lettre écrite en
dernier lieu à l' archevêque, mais comme osant à
peine le proposer. Quelques jours après, le dimanche
19 octobre, M Le Tourneux arriva à port-royal sur
la fin de la grand' messe, avec permission de
confesser pour la fête de la toussaint. Ce fut un
étonnement, mêlé aussitôt d' actions de grâces.
Cette permission lui fut prolongée encore au delà.
On retrouvait en lui, -nous retrouvons un
successeur direct des Sainte-Marthe, des
Singlin et des Saci.
p61
M Le Tourneux n' était pas seulement un parfait
confesseur, c' était un grand sermonnaire et
prédicateur ; il était né tel, pour ainsi dire. à
Rouen, sa ville natale, on prenait plaisir, au
sortir du sermon, à le faire monter tout enfant
sur un fauteuil, et à lui faire prêcher le sermon
qu' on venait d' entendre ; il le récitait dans les
mêmes termes. Dès l' âge de huit à dix ans, il
improvisait des prônes. Les bourgeois de Rouen se
plaisaient à le faire prêcher à la porte de leurs
maisons et lui donnaient un sou par sermon. Sa
famille était des plus humbles. M Thomas, le
maître des comptes, père de Du Fossé, le distingua
et le protégea. Usant d' une somme qui lui avait
été léguée à cette fin d' élever quelque écolier
pauvre, il envoya le jeune Nicolas Le Tourneux
étudier à Paris, d' abord au collége des
jésuites : l' enfant y eut tant de succès que,
pour donner de l' émulation aux deux fils de M Le
Tellier (Louvois et le futur archevêque de Reims),
on le mit près d' eux comme camarade et antagoniste ;
cette familiarité lui fut plus tard utile, et quand
il fut devenu célèbre, la protection du chancelier
le soutint quelque temps sur l' eau malgré son
jansénisme. Il fit sa philosophie aux grassins,
sous M Hersant. Ses études terminées, et après
un intervalle de retraite à la campagne en Touraine
auprès d' un ecclésiastique de mérite auquel il
s' était attaché, il retourna à Rouen et entra à
p62
vingt-deux ans dans les ordres avec dispense d' âge.
Il fut placé comme vicaire à la paroisse de
Saint-étienne des tonneliers : " ce fut là, nous
dit Du Fossé en ses mémoires, qu' il commença à
faire paraître de quoi il était capable. Il y fit
connaître l' évangile, qui était alors très-ignoré ;
il y prêcha la pénitence à l' exemple de
Jésus-Christ et d' une manière conforme au véritable
esprit de l' église. Il le faisait avec une certaine
simplicité qui excluait de ses discours toute vaine
affectation d' éloquence, qui les eût rendus indignes
de l' auguste majesté de l' évangile. " sa réputation
s' étendit bientôt, et on le réclamait pour prêcher
dans les plus grandes paroisses. Lors de la paix
de l' église, âgé de trente ans à peine (étant né
en avril 1640), il quitta les fonctions actives
du ministère et s' en vint de Rouen demeurer
à Paris avec Du Fossé et M De Tillemont dans
leur maison rue saint-Victor ; il entra par eux en
liaison étroite avec port-royal. Son talent semble
avoir hésité, durant ces années, entre l' étude
austère, pénitente, silencieuse, et l' éloquence
brillante. Il avait quitté la soutane et pris l' habit
gris, et il s' interdisait l' autel par scrupule d' y
être monté avant l' âge. M De Saci, sous la
conduite duquel il s' était mis, ne lui permit pas
longtemps d' être inutile et d' enfouir ainsi son
trésor. M Le Tourneux publia en 1673, par manière
d' essai, l' office de la semaine sainte en latin
et en français, avec une préface et des remarques
qui donnèrent idée de ce qu' il pourrait faire. Nommé
chapelain au collége des Grassins, il y recommença
à parler et à distribuer ses instructions
excellentes comme s' il eût été dans la chaire la
plus entourée. M Le Vayer, maître des requêtes,
l' ayant entendu par hasard, fut si
p63
charmé de son éloquence forte, simple, évangélique,
qu' il se lia étroitement avec lui, et voulut l' avoir
logé dans sa maison. C' est chez lui que M Le
Tourneux composa son histoire de la vie de
Jésus-Christ (1673), dont la préface fut
très-remarquée, et présente une exposition claire
et abondante du système de la chute et de la
rédemption. Il concourut peu après pour le prix
d' éloquence fondé à l' académie française par
Balzac. Il écrivit son discours en une seule
journée, dit-on, la veille même du terme prescrit,
et il remporta le prix avec grandes louanges en
1675. Enhardi par ces succès et encouragé par
Pellisson dont il était devenu l' ami, il donna son
carême chrétien (1682), tout composé des
épîtres, évangiles et prières récitées dans l' église
en ce saint temps, avec des explications saines,
instructives et populaires : c' est par là qu' il
débuta dans son année chrétienne , continuée depuis
avec un succès croissant, et à laquelle est resté
attaché son nom. Mais ce carême imprimé, qui
mettait M Le Tourneux
p64
en grande estime auprès des bons juges, ne le
mettait point encore en pleine lumière ; il lui
fallait, pour se produire tout entier, l' autre
carême que M Le Vayer, marguillier de
Saint-Benoît, l' engagea de prêcher à cette
paroisse, précisément dans le même temps, en 1682.
Il y remplaçait le père Quesnel qui avait dû
s' éloigner. Il commença le jour de la purification.
Ce fut un événement dans le monde religieux. On peut
dire que M Le Tourneux entra à Saint-Benoît
obscur, et en sortit célèbre. Sa mine chétive,
sa figure qui au premier aspect paraissait basse,
ne faisaient guère présager d' abord beaucoup de
vogue ni un auditoire bien nombreux ; les bedeaux,
dit-on, et les loueuses de chaises en auguraient
au plus mal ; mais, dès qu' il eut fait son premier
sermon, il y eut foule. " on se disait communément
que jamais homme n' avait prêché l' évangile comme
celui-là ; qu' il n' y avait rien d' affecté dans ses
discours, mais que tout y respirait la vraie
éloquence, celle qui naît de la force de la vérité
et de l' onction du saint-esprit... on vit des
duchesses, touchées vivement de ce qu' il avait dit
contre le luxe et contre la dépense excessive des
ameublements qui ôtaient le pain et le vêtement aux
pauvres, vendre avant la fin du carême ce qu' elles
avaient de plus précieux, et se reprocher à elles-mêmes
la nudité de tant de misérables qu' elles semblaient
dépouiller. " -" quel est donc, demanda un jour
Louis Xiv à Boileau, un prédicateur qu' on nomme
Le Tourneux ? On dit que tout le monde y court.
Est-il si habile ? " -" sire, reprit Boileau, votre
majesté sait qu' on court toujours à la nouveauté ;
c' est un prédicateur qui prêche l' évangile. "
et comme le roi insistait pour avoir son sentiment,
p65
il répondit : " quand il monte en chaire, il fait si
peur par sa laideur qu' on voudrait l' en voir sortir ;
et quand il a commencé à parler, on craint qu' il
n' en sorte. " M Le Tourneux dut pourtant en sortir
presque aussitôt. Ce succès extraordinaire d' un homme
qu' on savait si lié avec port-royal éveilla l' envie.
M Le Tourneux ressuscitait Des Mares, il
balançait Bourdaloue : on le fit taire ou du moins
on ne lui permit pas de recommencer. On croit que
c' est à M Le Tourneux et au genre d' homélie
qui lui était propre, que pensait expressément
La Bruyère lorsque dans son chapitre de la chaire
il a écrit : " jusqu' à ce qu' il revienne un homme
qui, avec un style nourri des saintes écritures,
explique au peuple la parole divine uniment et
familièrement , les orateurs et les
déclamateurs seront suivis. "
M De Saci n' avait pas été sans se méfier de ce
trop de succès ; sachant ce que c' est que l' envie,
il la craignait pour M Le Tourneux, et lui
conseillait de se moins produire dans la chaire et
de se réserver pour le service des âmes en particulier.
Il sentait de quelle utilité un tel homme pouvait
être à port-royal, lui absent, et dans la disette
spirituelle à laauelle étaient réduites ces
pauvres isolées. M Le Tourneux se le disait
également ; mais il dut céder à des considérations
extérieures et à des instances qui allaient aussi,
il faut le dire, dans le sens de son génie naturel.
Avant que le venin de la calomnie eût encore eu le
temps d' opérer et pendant la durée de ce carême
florissant, il dut y avoir pour port-royal, pour
les filles d' esprit qui le dirigeaient, une
consolation secrète, et même un réveil assez
légitime d' espérances. Leur confesseur se trouvait
être (comme aux beaux jours d' autrefois)
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l' homme de Paris qui avait le plus de vogue,
d' autorité actuelle, et auquel les gens de bien
applaudissaient le plus ; il était salué de tout
le public chrétien, et semblait trouver grâce et
accès auprès des puissances. De légers symptômes
survenus paraissaient annoncer un adoucissement
dans les volontés jusqu' alors inflexibles. Je me
plais à m' attacher à ces dernières heures des moins
mauvais jours, à indiquer ce vague rayon dans le
nuage, comme se le montrèrent sans doute avec un
reste d' espoir celles qui sentaient la nuit
s' approcher.
Le troisième jeudi de carême, 26 mars, Mademoiselle
De Vertus, qui était depuis quelque temps plus
malade d' un point de côté, écrivit à
l' archevêque pour lui demander que M De Saci pût
venir à port-royal et la confesser :
" il y a très longtemps, lui disait-elle, que ma
conscience est entre ses mains ; ... etc. "
la lettre fut rendue à l' archevêque, le dimanche
1 er mars, par le fidèle Hilaire, agent zélé de
port-royal ; et comme M De Harlay paraissait
n' oser prendre sur lui de donner cette permission
sans en avoir parlé au roi, Hilaire offrit
de se rendre incontinent à Saint-Germain, et d' y
porter un billet pour le roi avec la
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lettre de Mademoiselle De Vertus. L' offre
acceptée, il fit diligence et arriva au moment dd
dîner du roi, qui fit réponse une heure après par
un mot d' écrit : il s' en remettait de tout à
l' archevêque. M De Harlay, en recevant cette
réponse, témoigna que c' était avec bien de la joie
et de l' affection qu' il accordait à Mademoiselle
De Vertus ce que le roi le laissait libre de faire.
Hilaire, à l' instant, disposa tout pour qu' on pût
aller, le lendemain de grand matin, querir en
calèche M De Saci à Pomponne. M De Saci, à son
passage à Paris, vit, dès le matin du mercredi,
l' archevêque, qui le reçut avec toute la civilité
et l' affection possible. Comme M De Saci lui
demandait quel terme il lui fixait pour son séjour,
il ne lui en voulut point marquer précisément, lui
disant " que cela n' était point nécessaire à l' égard
d' un homme sage comme lui, que cela dépendrait
de Mademoiselle De Vertus ; qu' il pouvait
demeurer trois jours, quatre jours, selon qu' il le
jugerait à propos. " de plus, il lui donna le
jubilé pour les malades, et lui mettant son
mandement entre les mains, avec la bulle ou le
sceau appendu, il lui dit " qu' il était le premier
à qui il le donnait, " ce mandement ne devant
être publié que quinze jours après : en un mot,
ce furent des bonnes grâces et de petits présents
d' archevêque. " là-dessus, dit la relation
manuscrite du monastère, M De Saci se mit en
chemin, et arriva ici sur les deux heures. Après
avoir salué nos mères et s' être un peu reposé, il
entra pour voir Mademoiselle De Vertus, et en
même temps donna sa bénédiction, à la porte des
sacrements, à toute la communauté qui l' y attendait
avec bien de l' empressement et de la joie, nones
ayant été différées pour ce sujet. "
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le journal manuscrit n' en dit pas davantage, mais
ce que fut cette joie des coeurs, après trois années
de séparation, on le peut imaginer : c' est ici le
cas de lire dans l' entre-deux des lignes ce qu' on
s' est abstenu d' écrire.
M De Saci usa discrètement de cette permission
inespérée. Arrivé le mercredi dans l' après-midi, il
ne resta que jusqu' au dimanche inclusivement. Durant
ce temps il confessa et communia Mademoiselle De
Vertus ; il donna les sacrements à une soeur
malade, évitant d' ailleurs tout ce qui aurait paru
une reprise de possession de la communauté. Les
entretiens qu' il eut avec l' abbesse, c' est à nous
de les supposer. Le lundi 9 dès le matin, il partit
pour s' en retourner à Paris et de là coucher à
Pomponne, sans s' arrêter ni voir personne que
pendant le temps qu' il fallut pour faire reposer
les chevaux. M De Luzancy et Madame Hippolyte
(cette hôtesse habituelle de Pomponne), qui étaient
venus avec lui, s' en retournèrent aussi avec lui.
Cependant, tout occupé qu' il était de son triomphant
carême de Saint-Benoît, M Le Tourneux ne
négligeait pas son troupeau des champs. Nous l' y
voyons présent dans la semaine-sainte, du lundi au
jeudi, officiant, donnant la communion aux malades.
Le jeudi, on avança l' office, parce qu' il devait
s' en retourner à Paris pour y prêcher le lendemain.
Il revint dans la quinzaine, le mardi 7 avril,
amenant avec lui trois religieuses de Liesse qu' on
avait désiré éloigner de leur monastère où
la division s' était mise, et que l' archevêque lui
avait permis de placer comme hôtesses à port-royal.
C' était presque un gage qu' on ne voulait pas laisser
la maison sans aucun ravitaillement
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d' âmes, et que toutes les avenues n' en étaient
point à jamais fermées.
Le jour même de pâques (29 mars), la mère
Angélique, en datant expressément de ce saint jour,
avait écrit une lettre à l' archevêque, et avec ce
tact, ce tour ferme et juste qui est son cachet,
elle lui demandait deux choses : l' une, toute
simple et indiquée, que M Le Tourneux devînt
le confesseur régulier du monastère et autrement
qu' à titre provisoire ; l' autre, en termes plus
couverts, qu' on pût recommencer à recevoir des
novices comme auparavant :
" monseigneur,
" tout ce qui a rapport au bien des âmes pour
lesquelles Jésus-Christ, qui est notre pâque,
a été immolé, a rapport à cette grande fête,... etc. "
adresse et dignité, cette âme supérieure savait
concilier les deux choses ; mais ce fut inutilement.
Les suppliques restèrent vaines, et l' on s' aperçut
bientôt que rien n' était changé. Le prochain été qui
fut des
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plus calamiteux, d' affreux orages, des inondations
qui ressemblaient à un déluge, une espèce de
tremblement de terre qui fut comme le prélude des
ravages et qui ébranla tout le vallon (12 mai 1682),
parurent à ces âmes pieuses des signes visibles
que la colère d' en haut n' avait point cessé. J' ai
voulu du moins donner idée de la consolation trop
fugitive que M Le Tourneux apporta à port-royal
dans son court passage. Le moment approchait où
lui-même ne pourrait se défendre contre les envieux
que lui avaient faits ses talents et son succès. Il
avait pourtant de puissants appuis et des amis en
tous lieux. Le chancelier Le Tellier, qui faisait
le plus grand cas de son carême imprimé, était,
avec Pellisson, celui qui l' encourageait le plus
à continuer sur ce plan toute l' année
chrétienne . M Le Tourneux s' était rendu
utile à M De Harlay par sa science ecclésiastique,
et il avait fait partie de la commission instituée
pour la réforme du bréviaire de Paris, dit
bréviaire de Harlay. Il était une des lumières
dans cette réforme liturgique générale qui
s' accomplissait alors ; M De Vert, trésorier
de Cluny, le consultait sur le bréviaire de l' ordre
et sur l' historique des cérémonies de l' église ; le
poëte Santeul, qui faisait de lui son oracle, lui
était redevable de la matière de ses plus belles
hymnes. Appelé à Versailles par des personnes
pieuses de la cour, M Le Tourneux était recherché
dans le royaume par de grands prélats. Chanoine
de la sainte-chapelle, ayant encore un autre
bénéfice qui se desservait à Saint-Michel dans le
palais,
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il avait été pourvu en dernier lieu par
l' archevêque de Rouen, Colbert, du prieuré de
Villers-Sur-Fère en Picardie. Cette pluralité
de bénéfices (car il en avait gardé au moins deux,
et peut-être les trois) alarmait un peu sa
conscience, et il y aurait mis ordre s' il avait
vécu ; mais il eût désiré ne se démettre de
ce canonicat de la sainte-chapelle qu' en faveur de
quelqu' un de digne : en attendant il se contentait
d' en employer chrétiennement les revenus. C' est
au milieu de cette condition déjà si établie
de toutes parts, et de cette vogue croissante,
que, vers la fin de l' année 1682, il se sentit
arrêté par des influences ennemies qui finirent
par dominer l' archevêque lui-même ; et, à la fois
par prudence, et pour se mortifier de son trop de
vogue et d' éclat, il jugea à propos de se dérober.
Il s' éclipsa comme il l' avait déjà fait à d' autres
moments de sa vie : -d' abord après ses études,
un certain temps en Touraine ; -puis, après ses
succès de chaire à Rouen, trois ans rue
saint-Victor à Paris ; -ici ce sera sa dernière
retraite. à partir d' octobre 1682, on ne le
retrouve
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plus à port-royal ; mais il ne le quitte que pour
en mieux pratiquer l' esprit. Il se retire dans son
prieuré de Villers pour s' y livrer sans partage
à l' étude et à la pénitence.
" nous l' y trouvâmes, écrit Du Fossé qui le visita
en ces années, vivant comme un homme qui n' aurait
point eu de corps à nourrir, et comme s' il eût voulu
le faire mourir de faim.... etc. "
il employait ses revenus et le produit de ses livres
à élever quelques jeunes gens qui partageaient sa
retraite ; nous rencontrerons bientôt un des sujets
distingués sortis de cette école. Il avançait dans
la composition de son année chrétienne , dont six
volumes avaient paru (1682-1685). Mais la
tracasserie, la haine du bien, toujours si prompt
à s' attacher à tout ce qui était de port-royal,
poursuivit M Le Tourneux dans ses écrits comme
elle avait déjà fait dans la chaire. Le nonce
du pape dit un jour au père de La Chaise que
sa sainteté demandait qu' on supprimât quelques
livres, et entre autres l' année chrétienne ,
" parce que la messe y est traduite en français. "
le père De La Chaise en parla au roi, qui en
dit un mot à M De Paris. De là défense de
l' archevêque au libraire élie
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Josset de plus vendre dorénavant des années
chrétiennes . " sa femme s' est allée jeter
aux pieds de M De Paris, écrit Arnauld dans
une lettre à M Du Vaucel, pour lui représenter
que c' était ruiner sa famille ; mais il lui a
répondu qu' on la dédommagerait. Et cela ne sera
pas difficile ; car on ne plaint pas l' argent en
ces rencontres. Mais qui dédommagera les âmes ? "
on a, d' un abbé De La Vau de l' archevêché, une
lettre en forme d' avertissement, adressée à
M Le Tourneux, qui marque jusqu' où allait
l' arrogance du ton et du procédé à l' égard de ce
docte et pieux serviteur de Dieu :
" Monsieur Le Tourneux se peut souvenir que
monseigneur l' archevêque de Paris lui donna une
grande marque de confiance, lorsqu' il lui donna
sa mission pour aller à port-royal,... etc. "
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voici l' humble et touchante réponse de M Le
Tourneux, datée de Villers, 19 mai 1686 :
" monsieur,
" j' ai reçu hier un mémoire que vous avez eu la
bonté d' envoyer pour moi à M Josset (le
libraire).... etc. "
dans une réponse plus détaillée, jointe à la
précédente, M Le Tourneux reprenait de point en
point chacun des faits qu' on lui imputait dans
l' avertissement si cavalier qu' il avait reçu, et il
les réduisait à néant. Ces pièces seraient à
reproduire en entier ; car rien ne saurait donner
une plus juste idée et de la légèreté ou de la
perfidie des adversaires, et de la moralité des
accusés, de la gravité de leur habitude et du ton
de leurs âmes. Il ne se peut voir en aucun temps
de plus honorables persécutés que ceux-là, et de
plus faits pour imprimer le respect :
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" je me souviens sans doute, disait donc M Le
Tourneux en entrant dns le détail de l' accusation,
et j' espère de m' en souvenir toujours, que
monseigneur l' archevêque de Paris me donna une
grande marque de sa confiance,... etc. "
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après une longue explication sur ses livres et son
année chrétienne en particulier, pour
l' approbation de laquelle il avait choisi des docteurs
autorisés, il protestait de son esprit de
soumission, non sans une plainte sourde et comme
étouffée sur l' inutilité où l' on prétendait
réduire chacun de ses talents, dont le principal
était l' explication populaire de l' évangile :
" monseigneur l' archevêque peut se souvenir que je
lui ai marqué une si grande soumission pour mes
pasteurs, que j' étais prêt à aller catéchiser dans
le dernier village de son diocèse s' il m' y
envoyait.... etc. "
on lui avait proposé pour modèle M Nicole :
c' était un faux exemple. Nicole vieux, de retour
à Paris et ne demandant qu' à y mourir en paix,
avait fini sa carrière : M Le Tourneux, dans la
force de l' âge, commençait la sienne. Nicole
d' ailleurs, le moins prédicateur des hommes, ne
pouvait être raisonnablement proposé en modèle
à M Le Tourneux, né essentiellement prédicateur
et destiné à la parole publique. Mais c' est un
peu l' inconvénient de ces honnêtes ralliés, de ces
repentis et réconciliés par douceur d' humeur et par
fatigue, de ces Silvio Pellico de tous les temps,
d' être proposés pour bons sujets imitables à des
hommes qui ont une toute autre verdeur et une autre
séve. Quoi qu' il en soit, M Le Tourneux disait
en s' abaissant :
" j' estime M Nicole, et je suis prêt à suivre ses
conseils ; je préférerai ses lumières aux miennes,
sans scrupule et avec joie.... etc. "
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la vérité ne triompha point : elle devrait y être
accoutumée. M Le Tourneux était venu à Paris
pour cette affaire de l' année chrétienne , quand
il fut frappé soudainement d' apoplexie, le jeudi
28 novembre 1686 vers six heures du matin, à ce qu' on
crut ; il était seul dans sa chambre et se portait
bien la veille. On entra à sept heures et on le
trouva comme mort ; on ne put que lui donner
l' extrême-onction, ne lui jugeant pas assez de
connaissance pour le viatique ; il n' expira que
l' après-midi sur les deux heures. La consternation
fut grande parmi les amis, et la surprise ajouta à
la douleur. La mort soudaine, qui a souvent paru la
plus désirable aux yeux du philosophe, est la
plus redoutable aux yeux du chrétien. On apprit à
port-royal l' accident mortel dans la journée même
du jeudi. Le lendemain matin, l' abbesse, la mère
Du Fargis, envoya un exprès à Paris avec une
lettre à Madame De Fontpertuis pour la prier
d' obtenir que le coeur de M Le Tourneux
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fût apporté au monastère ; on n' osait pas demander
davantage. Ce billet ne trouva point madame De
Fontpertuis à Paris ; " mais Dieu, disent nos
relations fidèles, qui ne voulut pas priver cette
maison de ce qui aurait été assurément dans
l' intention du défunt s' il avait été en état de
s' en expliquer, inspira en son absence à des
personnes amies ce que notre mère avait demandé,
et sans que l' on le sût à Paris, le défunt étant
déjà enseveli et dans la bière, le vicaire de
Saint-Severin et Madame Josset prirent
résolution de faire prendre son coeur, et de nous
l' apporter ; ce qui réussit, mais non pas sans que
l' on s' en aperçût. Comme l' on commençait à en faire
du bruit et quelques personnes y trouvant à redire,
cela leur fi craindre, quoique assez sans
apparence, que l' on ne s' opposât à leur dessein ;
et ce fut ce qui leur fit conclure de se mettre
en chemin, pour nous l' apporter, entre quatre et
cinq heures du soir. " on loua un carrosse à quatre
chevaux, et l' on partit en toute hâte ; mais on se
perdit par les chemins, on fut plus de neuf heures
en route ; et ce ne fut pas sans une grande surprise
que sur les deux heures après minuit, pendant qu' elles
disaient les matines de Saint-André (30 novembre),
les religieuses entendirent un carrosse entrer dans
la cour du monastère. C' était le coeur de M Le
Tourneux qui s' en revenait reposer dans son chaste
asile. Il alla rejoindre tant d' autres coeurs fidèles
dans la chapelle des reliques. Son corps avait été
enterré en l' église de saint-Landry. -M Le
Tourneux n' avait que de quarante-six à
quarante-sept ans. -il laissa par testament à
port-royal une somme de 2000 livres (d' autres
disent 4000), produit de ses ouvrages.
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La mauvaise volonté des ennemis ne fut point
désarmée par sa mort même ; ils extorquèrent de
l' official de Paris une sentence foudroyante
du 10 avril 1688, et une ordonnance de M De
Harlay du 3 mai suivant, confirmative de
cette sentence, contre une traduction qu' il avait
faite du bréviaire romain, comme si elle eût
contenu plusieurs hérésies. " jamais, dit Du Fossé,
ordonnance ne fit plus de bruit dans Paris ; mais
il est vrai aussi qu' on ne vit peut-être jamais
un consentement plus général, pour rendre justice
à l' innocence du traducteur et à la bonté du livre :
en sorte que le prélat demeura lui-même convaincu
que la pas