VOLUPTÉ

 

      Le véritable objet de ce livre est l'analyse d'un penchant, d'une passion, d'un vice même, et de tout le côté de l'âme que ce vice domine, et auquel il donne le ton, du côté languissant, oisif, attachant, secret et privé, mystérieux et furtif, rêveur jusqu'à la subtilité, tendre jusqu'à la mollesse, voluptueux enfin. De là, ce titre de Volupté, qui a l'inconvénient toutefois de ne pas s'offrir de lui-même dans le juste sens, et de faire naître à l'idée quelque chose de plus attrayant qu'il ne convient. Mais ce titre, ayant été d'abord publié un peu à la légère, n'a pu être ensuite retiré.

L'éditeur de cet ouvrage a jugé d'ailleurs que les personnes assez scrupuleuses pour s'éloigner sur un titre équivoque perdraient peu, réellement, à ne pas lire un écrit dont la moralité, toute sérieuse qu'elle est, ne s'adresse qu'à des coeurs moins purs et moins précautionnés. Quant à ceux, au contraire, qui seraient attirés précisément par ce qui pourrait éloigner les autres, comme ils n'y trouveront guère ce qu'ils cherchent, le mal n'est pas grand. L'auteur, le personnage non fictif du récit, est mort, il y a un petit nombre d'années, dans l'Amérique du Nord  où il occupait un siège éminent : nous ne l'indiquerons pas davantage. Le dépositaire, l'éditeur, et, s'il est permis de le dire, le rhapsode à quelques égards, mais le rhapsode toujours fidèle et respectueux de ces pages, a été retenu, avant de les livrer au public  par des circonstances autres encore que des soins de forme et d'arrangement. Au nombre des questions de conscience qu'il s'est longuement posées, il faut mettre celle-ci : une telle pensée décrite, détaillée à bonne fin, mais toute confidentielle, une sorte de confession générale sur un point si chatouilleux de l'âme, et dans laquelle le grave et tendre personnage s'accuse si souvent lui-même de dévier de la sévérité du but, n'ira-t-elle pas contre les intentions du chrétien, en sortant ainsi inconsidérément du sein malade où il l'avait déposée, et qu'il voulait par là guérir ? Cette guérison délicate d'un tel vice par son semblable doit-elle se tenter autrement que dans l'ombre et pour un cas tout à fait déterminé et d'exception ? Voilà ce que je me suis demandé longtemps. Puis, quand j'ai reporté les yeux sur les temps où nous vivons, sur cette confusion de systèmes, de désirs, de sentiments éperdus, de confessions et de nudité; de toute; sortes, j'ai fini par croire que la publication d'un livre vrai aurait peine à être un mal de plus, et qu'il en pourrait même sortir ça et là quelque bien pour quelques-uns.

S. -B.

1834.

  

VOLUPTÉ

 

Mon ami, vous désespérez de vous ; avec l'idée du bien et le désir d'y atteindre, vous vous croyez sans retour emporté dans un cercle d'entraînements inférieurs et d'habitudes mauvaises. Vous vous dites que le pli en est pris, que votre passé pèse sur vous et vous fait choir, et, invoquant une expérience malheureuse, il vous semble que vos résolutions les plus fermes doivent céder toujours au moindre choc  comme ces portes banales dont les gonds polis et trop usés ne savent que tourner indifféremment et n'ont pas même assez de résistance pour gémir. Pourtant, vous me l'avez assez de fois confié, votre mal est simple, votre plaie unique. Ce n'est ni de la fausse science, ni de l'orgueilleux amour de la domination, ni du besoin factice déblouir et de paraître, que vous êtes travaillé. Vos goûts sont humbles ; votre coeur modeste, après le premier enivrement des doctrines diverses, vous a averti que la vérité n'était pas là, bien qu'il y en eût partout des fragments épars. Vous savez que les disputes fourvoient, que l'étude la plus saine, pour fructifier, doit s'échauffer à quelque chose de plus intime et de plus vif ; que la science n'est qu'un amas mobile qui a besoin de support et de dôme ; océan plein de périls et d'abîmes, dès qu'il ne réfléchit pas les cieux. Vous savez cela, mon ami, et vous me l'avez exprimé souvent dans vos lettres ou dans nos dernières causeries, mieux que je ne le pourrais reproduire. Vous n'avez non plus aucune de ces sottes passions artificielles qui s'incrustent comme des superfétations monstrueuses ou grotesques à l'écorce des sociétés vieillie si vous êtes une nature vraie, et vous avez su demeurer sincère. Arrivé jeune à un degré honorable dans l'estime publique par votre esprit et vos talents, vous appréciez ces succès à leur valeur; vous ne prenez pas là votre point d'appui pour vous élever plus haut, et ce n'est nullement par cette anse fragile que vous cherchez à mettre la main sur votre avenir. Exempt de tant de fausses vues, libre de tant de lourdes chaînes, avec des ressources si nombreuses, ce semble, pour accomplir votre destination et vous sauver du naufrage, vous vous plaignez toutefois ; vous ne croyez plus à votre pouvoir, à votre direction, à vous-même, et sans qu'il y ait pour vous encore de quoi désespérer ainsi, vous avez, je l'avoue, quelque raison de craindre. Un seul attrait, mais le plus perfide, le plus insinuant de tous, vous a séduit dès longtemps, et vous vous y êtes livré avec imprudence. La volupté vous tient. Don corrompu du Créateur, vestige, emblème et gage d'un autre amour. trésor pernicieux et cher qu'il nous faut porter dans une sainte ignorance, ensevelir à jamais, s'il se peut, sous nos manteaux obscurs, et qu'on doit, si l'on en fait l'usage, ménager chastement comme le selle plus blanc de l'autel, la volupté a été pour vous de bonne heure un voeu brillant, une fleur humide, une grappe savoureuse où montaient vos désirs, l'aliment unique en idée, la couronne de votre jeunesse. Votre jeunesse l'a donc cueillie, et elle n'a pas été satisfaite de ce fruit étrange, et, noyée dans ce parfum  elle ne s'est pas trouvée plus fraîche ni plus belle.

Vous avez continué néanmoins de poursuivre ce qui vous avait fui; d'exprimer de ces calices de nouvelles odeurs toujours aussi vite dissipées. La volupté, qui vous était d'abord une inexprimable séduction s'est convertie par degrés en habitude ; mais sa fatigue monotone n'ôte rien à son empire. Vous savez à l'avance ce qu'elle vaut, ce qu'elle vous garde, à chaque fois, de mécomptes amers et de regrets ; mais qu'y faire? elle a rompu son lien qui la refoulait aux parties inférieures et inconnues ; elle a saisi votre chair. Elle flotte dans votre sang, serpente en vos veines, scintille et nage au bord de vos yeux ; un regard échangé où elle se mêle suffit à déjouer les plus austères promesses. C'est là votre mal. Le premier entraînement a fait place à l'habitude, et l'habitude, après quelque durée, et quand aucune violence analogue à l'âge ne la motive plus s'appelle un vice. Vous sentez la pente, et lentement vous y glissez. Hâtez-vous de vous relever, mon ami, il le faut, et vous le pouvez en le voulant. Sevrez-vous une fois et vous admirerez combien il vous est concevable de guérir.

Je n'ai pas toujours été tel moi-même que vous me voyez :

avant d'arriver à la base solide, au terme des erreurs et au développement de mes faibles facultés dans un but plus conforme au dessein suprême, - avant cette ardeur décidée pour le vrai dont vous faites honneur à ma nature, et cette existence rude, active et pourtant sereine, qui ne m'est pas venue par enchantement, j'ai vécu, mon jeune ami, d'une vie sans doute assez pareille à la vôtre ; j'ai subi, comme vous un long et lâche malaise provenant de la même cause : les accidents particuliers qui en ont marqué et changé le cours ressemblent peut-être à votre cas plus que vous ne le croyez. Quand on a un peu vieilli et comparé, cela rabat l'orgueil de voir à quel point le fond de nos destinées en ce qu'elles ont de misérable, est le même.

On croit posséder en son sein d'incomparables secrets ; on se flatte d'avoir été l'objet de fatalités singulières et, pour peu que le coeur des autres le coeur de ceux qui nous coudoient dans la rue, s'ouvre à nous on s'étonne d'y apercevoir des misères toutes semblables des combinaisons équivalentes. Au point de départ, dans l'essor commun d'une même génération de jeunesse, il semble, à voir ces activités contemporaines qui se projettent diversement, qu'il va en résulter des différences inouïes. Mais un peu de patience, et bientôt toutes ces courbes diverses se seront abaissées avec une sorte d'uniformité ; tous les épis de cette gerbe retomberont, les uns à droite, les autres à gauche, également penchés; heureux le grain mûr qui, en se détachant, résonnera sur l'aire, et qui trouvera grâce dans le van du Vanneur!

Les éléments de nos destinées mon ami, étant à peu près semblables et tout coeur humain complet, dans la société actuelle, passant par des phases secrètes dont les formes et le caprice même ne varient que légèrement, il ne faut pas plus se désespérer que s'enorgueillir des situations extrêmes des affaissements profonds où l'on se trouve réduit en sa jeunesse. C'est à l'issue qu'il convient de s'attacher ; C'est dans le monde d'impression intime qu'on reçoit de ces traverses et dans la moralité pratique qu'on en tire, que consiste notre signe original et distinctif, notre mérite propre, notre vertu avec l'aide de Dieu. Vous m'avez plus d'une fois sondé indirectement, mon ami, sur l'époque déjà bien éloignée où j'ai dû subir cette crise, pour moi salutaire : je peux vous répondre à loisir aujourd'hui. Dans cette espèce de retraite forcée où des circonstances passagères me confinent, privé d'études suivies entouré d'étrangers dont je parle mal la langue, je m'entretiendrai chaque jour quelques heures avec vous ; je recommencerai, une dernière fois de feuilleter en mon coeur ces pages trop émouvantes auxquelles je n'ai pas osé toucher depuis si longtemps ; je vous les mettrai de côté, une à une, sans art, sans peinture, dans l'ordre un peu confus où elles me viendront, et si plus tard en lisant cela, vous en déduisez quelque profitable application à vous-même, je ne croirai pas avoir tout à fait perdu, pour les devoirs de mon état, ces deux ou trois mois d'inaction et de solitude.

 I

 

J'avais dix-sept ou dix-huit ans quand j'entrai dans le monde le monde lui-même alors se rouvrait à peine et tâchait de se recomposer après les désastres de la Révolution. J'étais resté jusque-là isolé, au fond d'une campagne, étudiant et rêvant beaucoup; grave, pieux et pur. J'avais fait une bonne première communion et, durant les deux ou trois années qui suivirent, ma ferveur religieuse ne s'était pas attiédie. Mes sentiments politiques se rapportaient à ceux de ma famille, de ma province, de la minorité dépouillée et proscrite ; je me les étais appropriés dans une méditation précoce et douloureuse, cherchant de moi-même la cause supérieure, le sens de ces catastrophes qu'autour de moi j'entendais accuser comme de soudains accidents. C'est une école inappréciable pour une enfance recueillie de ne pas se trouver dès sa naissance, et par la position de ses entours dans le mouvement du siècle, de ne pas faire ses premiers pas avec la foule au milieu de la fête, et d'aborder à l'écart la société présente par une contradiction de sentiments qui double la vigueur native et hâte la maturité. Les enfances venues en plein siècle, et que tout prédispose à l'opinion régnante, s'y épuisent plus vite et confondent longtemps en pure perte leur premier feu dans l'enthousiasme général. Le trop de facilité qu'elles trouvent à se rendre compte de ce qui triomphe les disperse souvent et les évapore. La résistance, au contraire, refoule, éprouve, et fait de bonne heure que la volonté dit Moi. De même, pour la vigueur physique, il n'est pas indifférent de naître et de grandir le long de quelque plage, en lutte assidue avec l'Océan.

Ces chastes années qui sont comme une solide épargne amassée sans labeur et prélevée sur la corruption de la vie, se prolongèrent donc chez moi fort avant dans la puberté, et maintinrent en mon âme, au sein d'une pensée déjà forte, quelque chose de simple, d'humble et d'ingénument puéril. Quand je m'y reporte aujourd'hui, malgré ce que Dieu m'a rendu de calme, je les envie presque, tant il me fallait peu alors pour le plus saint bonheur! Silence, régularité, travail et prière ; allée favorite où j'allais lire et méditer vers le milieu du jour, où je passais (sans croire redescendre) de Montesquieu à Rollin; pauvre petite chambre, tout au haut de la maison où je me réfugiais loin des visiteurs et dont chaque objet à sa place me rappelait mille tâches successives d'étude et de piété ; toit de tuiles où tombait éternellement ma vue, et dont elle aimait la mousse rouillée plus que la verdure des pelouses ; coin de ciel inégal à l'angle des deux toits qui m'ouvrait son azur profond aux heures de tristesse, et dans lequel je me peignais les visions du pudique amour! Ainsi discret et docile, avec une nourriture d'esprit croissante, on m'eût cru à l'abri de tout mal. Cela me touche encore et me fait sourire d'enchantement, quand je songe avec quelle anxiété personnelle je suivais dans l'histoire ancienne les héros louables les conquérants favorisés de Dieu, quoique païens Cyrus par exemple, ou Alexandre avant ses débauches. Quant à ceux qui vinrent après Jésus-Christ, et dont la carrière eut des variations mon intérêt redoublait pour eux. J'étais sur les épines tant qu'ils restaient païens ou dès qu'ils inclinaient à l'hérésie : Constantin, Théodose, me causaient de vives alarmes ; la fausse route de Tertullien m'affligeait, et j'avais de la joie d'apprendre que Zénobie était morte chrétienne. Mais les héros à qui je m'attachais surtout, en qui je m'identifiais avec une foi passionnée et libre de crainte, c'étaient les missionnaires des Indes, les Jésuites des Réductions , les humbles et hardis confesseurs des Lettres édifiantes. Ils étaient pour moi, ce qu'à vous, mon ami, et aux enfants du siècle étaient les noms les plus glorieux et les plus décevants, ceux que votre bouche m'a si souvent cités les Bamave, les Hoche, madame Roland et Vergniaux. Dites aujourd'hui vous-même, croyez-vous mes personnages moins grands que les plus grands des vôtres ?

ne les croyez-vous pas plus purs que les plus purs ? En fait de vie sédentaire et reposée, j'avais une prédilection particulière pour celle de M. Daguesseau écrite par son fils . Et, à ce sujet, je vous dirai encore: le désir de savoir le grec m'étant venu par suite des récits qu'en font Daguesseau et Rollin, et personne autour de moi ne pouvant guère en déchiffrer que les caractères je l'abordai sans secours, opiniâtrement, et, tout en l'étudiant ainsi, je me berçais dans ma tête d'aller l'apprendre bientôt en ce Paris où seulement on le savait. Paris, pour moi, C'était le lieu du monde où le grec m'aurait été le plus facile ; je n'y voyais que cela. Il y eut à ce début des moments où je mettais tout mon avenir d'ambition et de bonheur à lire un jour couramment Esope, seul, par un temps gris, au retour des leçons savantes, sous un pauvre petit toit qui m'aurait rappelé le mien, en quelqu'une de ces rues désertes où Descartes était resté enseveli trois années . Or, comment avec ces goûts réglés, cette frugalité d'imagination et dans cette saine discipline, l'idée de volupté vint-elle à s'engendrer doucement ? Car elle naquit dès lors, elle gagna peu à peu en moi par mille détours et sous de perfides dissimulations.

J'avais eu pour maître, pour professeur de latin jusqu'à treize ans environ, un homme d'une simplicité extrême, d'une parfaite ignorance du monde, d'ailleurs fort capable de ce qu'il se chargeait de m'enseigner. Le bon M. Ploa, retardé par un événement de famille au moment d'entrer dans les Ordres, n'avait jamais été que tonsuré. En esprit, en moeurs, en savoir, il s'était arrêté justement à cette limite qu'il est dans la loi de toute organisation complète de franchir, afin que l'épreuve humaine ait son cours. Lui, par une exception heureuse, depuis des années qu'un simple contretemps l'avait retenu, il demeurait sans effort à la modestie de ses goûts à ses auteurs de classe, à ses vertus d'écolier, à son plain-chant dont il ne perdait pas l'usage, aux jugements généraux que l'enseignement de ses maîtres lui avait transmis. Nul doute ne lui était jamais venu, nulle passion ne s'était jamais éveillée en cette âme égale où l'on ne pouvait apercevoir d'un peu remuant qu'une chatouilleuse et bien justifiable vanité dès qu'il s'agissait d'un sens de Virgile ou de Cicéron. La Révolution en le confinant quelque temps au fond de notre contrée, m'avait permis de profiter de ses soins : plus tard  quand l'aspect des choses parut s'éclaircir, il nous avait quittés pour devenir professeur de rhétorique au collège de la petite ville d'O... De mon côté, tout soumis que j'aimais à être et plein de confiance en ses décisions j'allais plus loin pourtant que l'excellent M. Ploa, et je me risquais quelquefois avec une pointe de fierté à des lectures qu'il se fût interdites. Sur ce chapitre, au reste, il était d'une candeur singulière. n'ayant jamais lu jusqu'alors par je ne sais quel scrupule aidé de paresse, le quatrième chant de l'Enéide, bien que l'Enéide ne sortît guère depuis dix ans de sa poche ni de ses mains il imagina, pour lire plus commodément ce livre, de me le faire expliquer ; ce dont je me tirai parfaitement. Il me le fit même apprendre et réciter par coeur. Je traduisis de la sorte, avec lui, les odes voluptueuses d'Horace à Pyrrha, à Lydé; je connus les Triates d'ovide, et, comme il s'y rencontre fréquemment certaines expressions latines que M. Ploa rendait en général par privautés, moi, qui ne savais pas la signification de ce mot, je la lui demandai un jour à l'étourdie ; il me fut répondu que j'apprendrais cela plus tard  et je me tins coi, rougissant au vif. Après deux ou trois questions pareilles où se mordit ma langue, je n'en fis plus. Mais quand j'expliquais tout haut devant lui les poètes, il y avait des passages obscurs et suspects pour moi de volupté qui me donnaient d'avance la sueur au front, et sur lesquels je courais comme sur des charbons de feu.

Un séjour de six semaines que je fis vers quinze ans au château du comte de ..., ancien ami de mon père, et durant lequel je me trouvai tout triste et dépaysé, développa en moi ce penchant dangereux à la tendresse, que mes habitudes régulières avaient jusque-là contenu. Un inexplicable ennui du logis natal s'empara de mon être :

j'allais au fond des bosquets récitant avec des pleurs abondants le psaume Super Rumina Babylonis; mes heures s'écoulaient dans un monotone oubli, et il fallait souvent qu'on m'appelât en criant par tout le parc pour m'avertir des repas. Le soir, au salon j'entendais en cercle Clarisse, que l'estimable demoiselle de Perkes se faisait lire à haute voix par son neveu, et ma distraction s'y continuait à l'aise comme au travers d'une musique languissante et plaintive. De retour à la maison après cette absence, j'abordai les élégiaques latins autres qu'Ovide :

les passages mélancoliques m'en plaisaient surtout, et je redisais à l'infini, le long de mon sentier, comme un doux air qu'on module involontairement, ces quatre vers de Properce :

 

Ac veluti relia arenies liquere corollas,

Quae passium calathis strata natare vides,

Sic nobis qui nunc magnum spiramus amantes

Forsitan includet crastina fata dies.

 

Je me répétais aussi, sans trop le comprendre, et comme motif aimable de rêverie, ce début d'une chanson d'Anacréon : Bathyle est un riant ombrage. Un nouveau monde inconnu remuait déjà dans mon coeur.

Je n'avais pourtant aucune occasion de voir des personnes du sexe qui fussent de mon âge, ou desquelles mon âge pût être touché. J'eusse d'ailleurs été très sauvage à la rencontre, précisément à cause de mon naissant désir. La moindre allusion à ces sortes de matières dans le discours était pour moi un supplice et comme un trait personnel qui me déconcertait : je me troublais alors et devenais de mille couleurs. J'avais fini par être d'une telle susceptibilité sur ce point, que la crainte de perdre contenance, si la conversation venait à effleurer des sujets de moeurs et d'honnête volupté, m'obsédait perpétuellement et empoisonnait à l'avance pour moi les causeries du dîner et de la veillée. Une si excessive pudeur tenait déjà elle-même à une maladie : cette honte superstitieuse accusait quelque chose de répréhensible. Et en effet, si, devant l'univers je refoulais ces vagues et inquiétantes sources d'émotions jusqu'au troisième puits de mon âme, j'y revenais ensuite trop complaisamment en secret; j'appliquais une oreille trop curieuse et trop charmée à leurs murmures.

De dix-sept à dix-huit ans, lorsque j'entamai un genre de vie un peu différent, que je me mis à cultiver davantage, et pour mon propre compte, plusieurs de nos voisins de campagne, et à faire des courses fréquentes des haltes de quelques jours à la ville, cette idée fixe, touchant le côté voluptueux des choses ne me quitta pas ; mais en devenant plus profonde, elle se matérialisa pour moi sous une forme bizarre, chimérique, tout à fait malicieuse, qui ne saurait s'exprimer en détail dans sa singularité. qu'il me suffise de vous dire que je m'avisai un jour de me soupçonner atteint d'une espèce de laideur qui devait rapidement s'accroître et me défigurer. Un désespoir glacé suivit cette prétendue découverte. J'affectais le mouvement, je souriais encore et composais mes attitudes, mais au fond je ne vivais plus. Je m'étonnais par moments que d'autres n'eussent pas déjà saisi à ma face la même altération que j'y croyais sentir îles regards qu'on m'adressait me semblaient de jour en jour plus curieux ou légèrement railleurs. Parmi les jeunes gens de ma connaissance, j'étais sans cesse occupé de comparer au mien et d'envier les plus sots visages. Il y avait des semaines entières où je redoublais de déraison et où la crainte de n'être pas aimé à temps, de me voir retranché de toute volupté par une rapide laideur, ne me laissait pas de relâche. J'étais comme un homme au commencement d'un festin qui a reçu une lettre secrète par laquelle il apprend son déshonneur, et qui pourtant tient tête aux autres convives, prévoyant à chaque personne qui entre que la nouvelle va se répandre et le démasquer. Mais ce n'était là, mon ami, qu'un détour particulier, une ruse inattendue de la sirène née avec nous qui s'est glissée à l'origine et veut triompher en nos coeurs ce n'était qu'un moyen perfide de m'arracher brusquement aux simples images de l'idéale et continente beauté; de m'amener plus vite à l'attrait sensuel en m'opposant la difformité en perspective. C'était une manière moins suspecte et toute saisissante de rajeunir l'éternelle flatterie qui nous pousse à nos penchants et de m'inculquer d'un air d'effroi, sans trop révolter mes principes ces langoureux conseils au fond toujours semblables de se hâter, de cueillir à son temps la première fleur, et d'employer dès ce soir même la grâce passagère de la vie.

L'unique résultat de cette folle préoccupation fut donc de me jeter à l'improviste bien loin du point où elle m'avait trouvé. Mon doux régime moral ne se rétablit pas ; mes habitudes saines s'altérèrent. Cette idée de femme, une fois évoquée à mes regards me demeura présente, envahit mon être et y rompit la trace des impressions antérieures. Ma religion se sentit pâlir. Je me disais que, pour le moment, l'essentiel était d'être homme, d'appliquer quelque part (n'importe où?) mes facultés passionnées de prendre possession de moi-même et d'un des objets que toute jeunesse désire ; - sauf à me repentir après et à confesser l'abus. Une difficulté particulière . . . . . . . . . . . ... ... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ., s'étant tout d'un coup révélée à moi par les lectures techniques que je fis à cette époque, ajoutait encore à mon embarras et le compliquait plus que je ne saurais rendre ; j'étais averti d'un obstacle réel, obscur, quand toutes les chimères de l'imagination me criaient de me hâter. Je ne crains pas, mon ami, d'entrouvrir à vos yeux ces misères honteuses pour que vous ne désespériez pas des vôtres qui ne sont peut-être pas moins petites, et parce que bien souvent tant d'hommes qui font les superbe; n'obéissent pas dans les chances décisives de leur destinée, à des mobiles secrets plus considérables. On serait stupéfait si l'on voyait à nu combien ont d'influence sur la moralité et les premières déterminations des natures les mieux douées quelques circonstances à peine avouables, le pois chiche ou le pied bot, une taille croquée, une ligne inégale, un pli de l'épiderme ; on devient bon ou fat, mystique ou libertin à cause de cela. Dans l'état de faiblesse étrange où, par suite des désordres de nos pères et des nôtres nous est arrivée notre volonté, de tels grains de sable, placés ici ou là, au début du chemin la font broncher et la retournent : on recouvre ensuite cette pauvreté de sophismes magnifiques. Pour moi, qui sais combien d'heures d'ardente manie, en cet âge d'intelligence et de force, j'ai passées seul, navré, à remuer, à ronger de l'ongle, à enfoncer dans ma chair ce gravier imaginaire que j'y croyais sentir ; qui eusse payé joyeusement alors, du prix de mon éternité, l'obstacle évanoui, la séduction facile, la beauté de la chevelure et du visage, répétant avec le poète ce mot du Troyen adultère : Il n'est pas permis de repousser les aimables dons de Vénus, ; - pour moi qui de ces lâchetés idolâtres me relevais par courts accès, jusqu'à l'effort du cloître et aux aspérités du Calvaire ; qui ai donc éprouvé, dans ce désarroi chétif des puissances de l'âme, ce qui se ballotte en nous de monstrueusement contradictoire, ce qui s'y dépose au hasard de contagieux, d'impur, et d'où peut résulter notre perte, à mon Dieu! je ne crois plus tant aux explications fastueuses des hommes; je ne vais pas chercher bien haut, même dans les plus nobles coeurs, l'origine secrète de ces misères qu'on dissimule ou qu'on amplifie. Mais, sans trop presser, mon ami, ce qui serait la rougeur de bien des fronts, sans croire surtout dérober ses mystères à Celui qui seul sait sonder nos reins, je ne vous parlerai ici que de moi. A ce premier bouleversement chimérique que nul n'a jamais soupçonné, se rattachent le principe de mes erreurs et la trop longue déviation de ma vie. L'amour-propre fit honte dès lors à la docile simplicité, et, sans entreprendre de révolte en règle, il ne perdit aucune occasion de jeter en se jouant ses doutes comme des pierres capricieuses à travers l'ombrage révéré où s'était nourrie mon enfance. L'activité politique se substitua insensiblement chez moi à la piété, et mes rapports personnels avec les gentilshommes du pays m'initièrent aux tentatives de l'Emigration et des princes.

Ainsi j'allais me modifiant d'un tour rapide, par diversion à mon idée dominante; et, quand cette espèce d'hystérie morale, qui dura bien un an en tout, fut dissipée, quand je reconnus, en riant aux éclats que j'avais cru en dupe à ma seule fantaisie, mon courant d'idées n'était déjà plus le même, et les impressions acquises me demeurèrent.

 II

 

Dans le trajet de ces fréquentes allées et venues, et durant mes courses à cheval de chaque jour à la campagne, je m'étais accoutumé volontiers à rabattre par la Gastine, grande et vieille ferme à deux petites lieues de chez nous.

La famille de Greneuc, qui en était propriétaire, y habitait depuis quelques années, et son bon accueil m'y ramenait toujours. Je n'oserais dire toutefois que l'attrait de cette compagnie dût être uniquement attribué à M. et à madame de Greneuc  vénérable couple, éprouvé par le malheur, offrant le spectacle d'antiques et sérieuses vertus bon à entendre sur quelques chapitres des choses d'autrefois la femme sur Mesdames Royales, auxquelles, dans le temps, elle avait été présentée, le mari sur M. de Penthièvre, qu'il avait servi en qualité de second écuyer, et dont il érigeait en culte la sainte mémoire. M. de Greneuc  du reste, avec sa haute taille parfaitement conservée, sa tête de loup blanc qui fléchissait à peine, son coup d'oeil ferme et la justesse encore vive de ses mouvements faisait un excellent compagnon de chasse qui redressait à merveille mon inexpérience et lassait souvent mes jeunes jambes.

Mais ce qui me le faisait surtout rechercher, je le sens bien c'est que dans sa maison sous la tutelle du digne gentilhomme et de sa femme, habitait, âgée de dix-sept ans leur petite-fille, mademoiselle Amélie de Liniers. Il y avait aussi une autre petite fille, cousine germaine de celle-ci, mais tout enfant encore, la gentille Madeleine de Guémio, ayant de six à sept ans au plus à laquelle sa jeune cousine servait de gouvernante et de mère. Les parents de ces orphelines étaient tombés victimes de l'affreuse tourmente, les deux pères, ainsi que madame de Guémio elle-même, sur l'échafaud : madame de Liniers avait survécu deux ans à son mari, et ses yeux mourants s'étaient du moins reposés sur sa fille déjà éclose et à l'abri de l'orage. Ainsi deux vieillards et deux enfants composaient cette maison ; entre ces âges extrêmes une révolution avait passé, et la florissante génération destinée à les unir s'était engloutie :

quatre têtes dans une famille, et les mieux affermies et les plus entières, avaient disparu. C'était une vue pleine de charme et de fécondes réflexions que celle de mademoiselle Amélie entre les fauteuils de ses grands-parents et la chaise basse de sa petite Madeleine, occupée sans cesse des uns et de l'autre, inaltérable de patience et d'humeur, d'une complaisance égale, soit qu'elle répondît aux questions de l'enfant, soit qu'à son tour elle en adressât pour la centième fois sur le cérémonial de !770 ou sur les aumônes de M. de Penthièvre. Je vois encore la chambre écrasée, sombre, au rez-de-chaussée (le bâtiment n'avait pas d'étage), ou même plus bas que le rez-de-chaussée, puisqu'on y descendait par deux marches avec des croisées à tout petits carreaux plombés donnant sur le jardin et des barreaux de fer en dehors. En choisissant ce lieu assez incommode pour résidence, M. de Greneuc dont la fortune était restée considérable, avait voulu surtout éviter le péril d'un séjour plus apparent en des conjectures encore mal assurées. C'est au fond de cette chambre bien connue qu'à chaque visite, en entrant, j'admirais dès le seuil le contraste d'une si fraîche jeunesse au milieu de tant de vétusté, et la réelle harmonie de vertus, de calme et d'affections, qui régnait entre ces êtres unis par le sang et rapprochés plus près même qu'il n'était naturel, par des infortunes violentes.

Quand j'entrais ma chaise était déjà mise, prête à me recevoir, tournant le dos à la porte, vis-à-vis de M. de Greneuc à gauche de madame, à droite de la petite Madeleine qui me séparait de mademoiselle Amélie : celle-ci, en effet, avait entendu le pas du cheval dans la cour, quoique les fenêtres de la chambre ne donnassent pas de ce côté ; elle avait placé la chaise d'avance et s'était rassise, de sorte que, lorsque je paraissais, j'étais toujours attendu et qu'on ne se levait pas. En réponse à mon profond salut, un signe gracieux de la main me montrait la place destinée.

Ainsi accueilli sur un pied de familiarité douce et d'habitude affectueuse, il me semblait dès l'abord que ce n'était que la conversation de la veille ou de l'avant-veille qui se continuait entre nous. Je disais les récentes nouvelles de la ville, les grands événements politiques et militaires qui ne faisaient pas faute, ou les actives combinaisons de nos amis dans la contrée. J'apportais quelques livres à mademoiselle Amélie, de piété, de voyages ou d'histoire ; car elle avait l'esprit solide, orné, et, grâce aux soins de sa languissante mère, sa première éducation avait été exquise, quoique nécessairement depuis fort simplifiée dans cette solitude.

Après un quart d'heure passé dans ces nouveautés et ces échanges, c'était d'ordinaire à notre tour d'écouter les récits des grands-parents et de rentrer dans le détail des anciennes moeurs; nous nous y prêtions, mademoiselle Amélie et moi, avec enjouement, et nous y poussions même de concert par une légère conspiration tant soit peu malicieuse. Dans cette espèce de jeu de causerie où nous étions partners, nos vénérables vis-à-vis n'avaient garde de s'apercevoir du piège, et puis leur mémoire d'autrefois y trouvait trop son compte pour qu'ils eussent à s'en plaindre. Mais quand  de proche en proche, étendant leurs souvenirs, M. et madame de Greneuc en venaient à toucher ces circonstances funèbres où une si large portion d'eux-mêmes s'était déchirée, là, par degrés, expirait tout sourire et se brisait toute question. Unis en un même sentiment d'inexprimable deuil, nous écoutions comme à genoux ; des larmes roulaient à toutes les paupières, et il n'y avait que la petite Guémio qui sût rompre cet embarras par quelque innocente et naïve gentillesse.

Ne vous étonnez pas mon ami, de m'entrevoir déjà sous un jour si différent de ce que mon âge et ma condition actuelle autorisent à supposer. J'ai subi la loi commune. A moins d'avoir été soustrait tout à fait au monde, d'avoir passé sans intervalle de la première retraite studieuse de l'enfance aux engagements successifs et aux redoutables degrés du ministère, à moins d'avoir été élevé, édifié, consacré dans la même enceinte et de n'avoir connu jamais pour extrêmes plaisirs, après l'allégresse divine de l'autel, que la partie de paume deux fois le jour et les longues promenades du mercredi; hors de là, je ne conçois guère que des cas de fragilité qui, presque tous, par leur marche et leur début, se ressemblent. Il est difficile à une organisation sensible, dans sa plus courte entrevue avec le monde, de n'en pas recevoir de tendres empreintes, de ne pas rendre aux objets certains témoignages. Les yeux une fois dirigés vers ce genre d'attrait, le reste suit; l'éveil est donné ; le coeur s'engage en se flattant de rester libre. C'est bientôt une blessure qui s'irrite, qui triomphe, ou qu'on ne guérit qu'en la traitant par d'autres blessures : on se trouve ainsi jeté loin de la douceur légère et de l'insouciance des commencements.

Mademoiselle de Liniers n'était pas une de ces beautés dont la simple apparition confond les sens et enlève, bien que ce fût réellement une beauté. Noble de maintien, régulière de traits, unie et pure de ton, elle apportait dans la société de ses grands-parents et dans ses soins auprès de la petite Madeleine, une soumission parfaitement douce de toute sa personne, et la sensibilité passionnée, l'enthousiasme dont elle était pourvue, avait de bonne heure appris à obéir en elle à une sévère loi. J'appréciais ces mérites intérieurs et le charme que j'éprouvais à la voir s'en augmentait. Quelquefois quand j'étais venu au matin prendre M. de Greneuc pour la chasse, j'avais aperçu sa petite-fille agenouillée laçant les guêtres aux jambes du vieillard : cette pose d'un moment exprimait à mes yeux toute sa vie de devoir et de simplicité. d'autres fois aussi, à ces mêmes heures du matin, arrivant par un frais soleil de septembre le fusil sur l'épaule, je l'avais surprise au jardin en négligé encore, du côté de ses ruches. L'essaim apprivoisé voltigeait autour d'elle, blond au-dessus de sa blonde tête, et semblait applaudir à sa voix. Mais mon chien qui m'avait suivi par le jardin malgré ma défense, la reconnaissant, s'élançait en joyeux aboiements vers elle et sautait follement après l'essaim pour le saisir; celui-ci, tournoyant alors et redoublant de murmure, s'élevait avec une lenteur cadencée dans un rayon de soleil.

Notre familiarité avait cela d'attrayant qu'elle était indéfinie, et que le lien délicat qui flottait entre nous, n'ayant jamais été pressé, pouvait indifféremment se laisser ignorer ou sentir, et fuyait à volonté sous ce mutuel enjouement qui favorise les tendresses naissantes. Le plus souvent, dans le tête-à-tête, nous ne nous donnions pas de noms en causant, parce qu'aucun ne serait allé juste à la mesure du vague et particulier sentiment qui nous animait.

Devant le monde, l'accent était toujours là pour corriger ce que l'usage imposait de trop cérémonieux, et l'affectation légère qu'on mettait alors dans le ton semblait sous entendre qu'on aurait eu droit entre soi à de moindres formules. Mais seuls nous nous gardions d'ordinaire, nous nous dispensions de tout nom heureux de suivre bien uniment l'un à côté de l'autre le fil de notre causerie, et cette aisance même, qui au fond ne manquait pas de quelque embarras était une grâce de plus dans notre situation une mystérieuse nuance. Il venait peu de monde à la Gastine et rarement, sans quoi cette vie d'abandon paisible ne se fût pas tant prolongée, et l'excitation du dehors en eût vite tiré ce qu'elle recélait de passion future.

Un jour, à une partie de chasse, - à une Saint-Hubert, il y avait eu, au rond-point de la forêt voisine, rendez-vous d'une quinzaine de personnes des environs : quelques femmes étaient venues à cheval en amazones, parmi lesquelles mademoiselle Amélie. Le mouvement de la course, la fraîcheur matinale de l'air et du ciel, l'entrain d'une conversation à chaque instant reprise et variée, l'amour-propre qui s'éveille si gaiement en ces circonstances, une pointe de rivalité enfin comme il est inévitable dans une réunion d'hommes et de jeunes femmes tout m'avait enivré, enhardi, au point que, saisissant un moment où la compagnie au galop s'était un peu brisée, j'essayai, sous un prétexte assez gauche de soudaine jalousie, d'entamer vivement ce qui jusqu'alors était demeuré entre nous inexpliqué et obscur. Mais elle, au lieu de m'écouter avec sérieux suivant sa coutume, et de me faire honte s'il le fallait, excitée aussi de son côté par l'humeur folâtre de ce jour, dès qu'elle vit où j'en voulais venir, lança brusquement son cheval en avant du mien et m'échappa ; et à chaque fois que je tentai de renouer, le cheval partait toujours avant le troisième mot de la phrase ; les vents emportaient le reste. Cette espièglerie, prolongée jusqu'aux éclats, avait fini par m'irriter. De retour vers le soir à la Gastine, où une portion de la chasse nous accompagna, je jouai la supériorité, l'indifférence, et parus fort occupé de causer avec la jeune dame du Breuil, à laquelle je m'étais rattaché. Mademoiselle Amélie, sérieuse et presque inquiète alors passait et repassait dans le petit salon où nous nous tenions à l'écart ; mais moi, laissant errer comme par distraction mes doigts sur le clavecin près duquel j'étais debout, je couvrais ainsi ma conversation futile, de manière qu'il ne lui en arrivât rien.

Puis, ce manège me semblant trop misérable, je rentrai dans la chambre où presque toute la société se trouvait réunie, et là, comme il ne restait qu'une chaise libre et que mademoiselle Amélie me l'indiquait pour m'y asseoir, je la lui indiquai moi-même avec un coup d'oeil expressif ; elle refusait d'abord  j'insistai par le même coup d'oeil ; elle s'y assit à l'instant comme subjuguée d'une rapide pensée, et en prononçant oui à voix basse. Un demi-quart d'heure après je fis un mouvement pour me lever et sortir ; elle s'approcha de moi et me dit de ce ton doux et ferme, certain d'être obéi : Vous ne vous en allez pas ; et je restai.

Ce furent là les seules réponses que j'obtins jamais d'elle à mes questions de ce jour ; ce furent là ses aveux.

Je ne voulais, mon ami, que vous raconter ma jeunesse dans ses crises principales et ses résultats d'une manière profitable à la vôtre, et voilà que, dès les premiers pas je me laisse rentraîner à l'enchantement volage des souvenirs.

Ils sommeillaient, on les croyait disparus ; mais au moindre mouvement qu'on fait dans ces recoins de soi-même, au moindre rayon qu'on y dirige, C'est comme une poussière d'innombrables atomes qui s'élève et redemande à briller.

Dans toute âme qui de bonne heure a vécu, le passé a déposé ses débris en sépultures successives que le gazon de la surface peut faire oublier ; mais, dès qu'on se replonge en son coeur et qu'on en scrute les âges on est effrayé de ce qu'il contient et de ce qu'il conserve : il y a en nous des mondes!

Ces souvenirs du moins que je me surprends ainsi à poursuivre jusqu'en leur tendre badinage, ne sont-ils pas trop coupables dans un homme de renoncement, et n'ont-ils plus pour moi de péril, à mon Dieu ? Est-il jamais assez tard dans la vie, est-on jamais assez avant dans la voie, pour pouvoir tourner impunément la tête vers ce qu'on a quitté, pour n'avoir plus à craindre l'amollissement qui se glisse en un dernier regard? Moi, qui ai la prétention de redresser ici et de fortifier la jeunesse d'un autre, n'ai-je pas à veiller plutôt sur mes cicatrices glacées, à tenir mes deux mains à ma poitrine et à mes entrailles, de peur de quelque violent assaut toujours menaçant? Sans doute, à Seigneur, le coeur où vous habitez n'a rien de farouche ; il abonde en douceur et en tolérance aimable; il lui est ordonné d'aimer. Mais ce doit être finalement en vue de vous qu'il aime ; mais, s'il lui arrive de ranimer l'ombre des créatures chéries et de se répandre en mémoire vers le passé, le repentir sérieux doit mêler alors son intercession et ses larmes aux soupirs involontaires que notre faiblesse éternise il a prière doit y jeter sa rosée qui purifie : à ce prix seulement, il est permis au chrétien de se souvenir, et je ne puis rendre justifiable que par là le retour que j'entreprends pour cette fois encore, pour cette dernière fois, à mon Dieu !

Durant la chaleur de cerveau qui, au sortir de ma simple enfance, m'avait tout d'un coup rempli de fumées grossières j'avais pêle-mêle entassé bien des rêves et d'étranges idées sur l'amour m'étaient survenues. En même temps que la crainte d'arriver trop tard m'embrasait en secret d'un désir immédiat et brutal, qui, s'il avait osé se produire, ne se fût guère embarrassé du choix, je me livrais en revanche, dans les intervalles, au raffinement des plans romanesques; je me proposais des passions subtiles relevées de toutes sortes d'amorces. Mais à aucun moment de cette alternative, le sentiment permis, modeste et pur, ne trouvait de place, et je perdais par degrés l'idée facile d'y rapporter le bonheur. Cet effet se fit cruellement sentir à moi dans la liaison dont je vous parle, mon ami, liaison si propre, ce semble, à contenir un coeur comme le mien élevé dans une pieuse solitude et novice au monde.

Quelque charme croissant que je trouvasse à la cultiver, à la resserrer tous les jours je m'aperçus vite que mon voeu définitif ne s'y laissait pas enchaîner. Par-delà l'horizon d'un astre si charmant, derrière la vapeur d'une si blanche nuée, mon âme inquiète entrevoyait une destinée encore, les orages et l'avenir. Je ne me disais pas sans doute que ma vie pût se passer de mademoiselle Amélie et se couronner de félicité sans elle; mais tout en me prêtant à une agréable espérance d'union et à l'habitude insensible qui la devait nourrir, j'en ajournais dans ma pensée le terme jusqu'après des événements inconnus. Les vertus mêmes de cette noble personne, son régime égal d'ordre et de devoir, sa prudence naturelle qui s'enveloppait au besoin de quelque froideur, tout ce qui l'eût rendue actuellement souhaitable à qui l'eût méritée, opérait plutôt en sens contraire sur une imagination déjà fantasque et pervertie.

Cette paix dans le mariage, précédée d'un accord ininterrompu dans l'amour, ne répondait en rien au tumulte enivrant que j'avais invoqué. Pour me faire illusion à moi-même sur mes motifs et m'en déguiser honnêtement le caprice déréglé, je m'objectais que mademoiselle de Liniers était très riche par sa mère et par ses grands-parents, beaucoup trop riche pour moi qui, avec peu de bien de famille, n'avais d'ailleurs nulle consistance acquise encore, nulle distinction personnelle à lui offrir. Ainsi mon plus triste côté se décorait à mes propres yeux d'un voile de délicatesse, et, lorsque par instants ce voile recouvrait mal toute l'arrière-pensée, je ne manquais pas d'autres sophismes commodes à y joindre, et de bien des raisons également changeantes et mensongères.

 Ce que je souhaite, ce qu'il me faut pour me confirmer vraiment ce que je suis, répondais-je un soir de mai, le long de l'enclos du verger en fleurs, à mademoiselle de Liniers qui marchait nu-tête près de moi et poussait devant elle la petite de Guémio, promenant au hasard dans la brune chevelure de l'enfant une main que la lune argentait ; - ce qu'il me faut, c'est une occasion d'agir, une épreuve par où je sache ce que je vaux et le donne à connaître aux autres ; c'est un pied dans ce monde d'événements et de tourmentes à bord de ce vaisseau de la France d'où nous sommes comme vomis. A quoi donc va se passer notre jeunesse? La terre tremble, les nations se choquent sans relâche, et nous n'y sommes pas, et nous ne pouvons en être, ni contre ni avec la France. Un moment, et ce moment a été beau, le combat s'est ouvert par nous : on se mesurait des deux parts ; Cazalès a parlé, Sombreuil a offert sa poitrine , on a pu mourir. Nous trop jeunes alors de peu d'années pleins de sève aujourd'hui, que faire ? Les rois sont tombés et, du fond de l'exil, la voix des leurs ne nous arrive plus. Nos pères qui devaient nous conseiller, nous ont tous manqué en un même jour et n'ont pas de tombe. L'oubli à notre égard a remplacé la haine, et ce n'est plus la hache, mais le dédain qui nous retranche. Au tonnerre roulant des batailles nous opposons ici des trames d'araignée et des chuchoteries de complots. Oh ! mademoiselle Amélie, dites, n'y-t-il pas de honte de vivre sous ce doux ciel quand investis de spectacles gigantesques on ne peut exhaler sa part d'âme et de génie, dans aucune mêlée, pour aucune cause, ni par sa parole ni par son sang ? ” Et elle souriait avec tristesse à cet enthousiasme qui débordait, applaudissant dans son coeur à ce que sa lèvre appelait folie, et, chaque fois que revenait dans mon discours cet élan impétueux vers l'action et vers la gloire, elle répétait d'un ton plaintif, comme un refrain de chanson qu'elle se serait chantée à voix basse et sans y attacher trop de sens : Vous l'aurez, vous l'aurez.

Et mes idées, excitées par l'heure et par leur propre mouvement, se poussaient d'un flot continu et s'étendaient à mille objets. Car rien n'est délicieux dans la jeunesse comme ce torrent de voeux et de regrets aux heures les plus oisives dans lesquelles on introduit de la sorte un simulacre d'action qui en double et en justifie la jouissance. Un moment, l'amour du savoir, cette soif des saintes lettres qui m'avait altéré dès l'enfance, me porta sur la dispersion des cloîtres ; je me supposais ouvrier infatigable durant soixante années dans ces studieux asiles ; je semblais en redemander pour moi l'éternel et mortifié labeur. Puis, me retournant d'un espoir jaloux vers des oeuvres plus bruyantes ou plus tendres la palme de poésie tentait mon coeur, enflammait mon front :  Je croyais sentir en moi, disais-je, beaucoup de choses qu'on n'avait pas rendues comme cela encore. ” Et à ce voeu nouveau, elle, qui s'était tue à propos de cloître, reprenait plus vivement, assez moqueuse, je crois et sans doute impatiente de me voir à ses côtés tant de lointains désirs : Oh ! vous l'aurez, vous l'aurez.

Et, redescendant de l'idéal à une réflexion plus positive et aux détails de considération mondaine, je voulus voir d'autres obstacles à mon début, à ma figure personnelle, dans mon peu de patrimoine et la ruine presque entière des miens ; mais cette fois, elle n'y put tenir, et sur ce mot de fortune elle laissa échapper d'une manière charmante, comme si le refrain l'emportait : Oh ! bien, nous l'aurons !

Je l'entendis ! la lune brillait, l'arôme des fleurs nous venait de dessus l'enclos; au même instant la petite de Guémio s'écriait de joie à la vue d'un ver luisant dans un buisson ; toute cette soirée m'est encore présente. Pendant que mademoiselle Amélie caressait plus complaisamment les boucles de cheveux de cette chère petite qui lui servait de contenance et de refuge, j'aperçus à son doigt une bague, présent de sa mère mourante, et dont la pierre scintillait sous un rayon. J'affectai de la remarquer, je la désirai voir, et pris de là occasion de l'ôter à son doigt et de l'essayer au mien : elle m'allait, je la lui rendis : tout se fit en silence. Peu d'instants après l'heure du départ étant venue, je sortais à cheval, elle d'un pas léger me précédant à la barrière, qu'elle referma ensuite derrière moi; et du dehors, par-dessus la haie que je côtoyai jusqu'à un certain détour, je lui jetai du geste un dernier salut.

Amour, naissant Amour, ou quoi que ce soit qui en approche; voix incertaine qui soupire en nous et qui chante, mélodie confuse qu'en souvenir d'Eden, une fois au moins dans la vie, le Créateur nous envoie sur les ailes de notre printemps! choix, aveu, promesse; bonheur accordé qui s'offrait alors et dont je ne voulus pas : quel coeur un peu réfléchi ne s'est pas troublé, n'a pas reculé presque d'effroi au moment de vous presser et de vous saisir ! A peine avais-je perdu de vue la couronne de hêtres de la Gastine, et le premier mouvement de course épuisé, entrant dans la bruyère, je laissai retomber la bride, et par degrés la rêverie me gagna. “ Quoi! me fixer, me disais-je, me fixer là, même dans le bonheur! ” et face à face avec cette idée solennelle, je tressaillis d'un frisson par tout le corps. Un pressentiment douloureux jusqu'à la défaillance s'élevait du fond de mon être, et, dans sa langueur bien intelligible, m'avertissait d'attendre, et que pour moi l'heure des résolutions décisives n'avait pas sonné. Le monde, les voyages, les hasards nombreux de la guerre et des cours ces combinaisons mystérieuses dont la jeunesse est prodigue, s'ouvraient à mes regards sous la perspective de l'infini, et s'assemblaient, nageaient en formes mobiles, selon les jeux de la pâle lumière, au contour des halliers.

J'aimais les émotions les malheurs même à prévoir ; je me disais : “ Je reviendrai en ces lieux un jour, après m'être mêlé aux affaires lointaines, après avoir renouvelé mon âme bien des fois; riche de comparaisons, mûr d'une précoce expérience, je repasserai ici. Cette douce lune, comme ce soir, éclairera la bruyère, et le bouquet de noisetiers, et quelque parc blanchâtre de bergerie, là-bas sous le massif obscur ; lumière et tristesse, tous ces reflets d'aujourd'hui, tous ces vestiges de moi-même y seront. Mais Elle, la retrouverai-je encore, m'aura-t-elle oublié ? ” Et ces vicissitudes sans doute amères, que je me proposais avec de vagues pleurs me souriaient à cette distance et me faisaient sentir la vie dans le présent. C'était par de tels dédales de pensées que m'égarait l'inconstance perfide, si chère aux coeurs humains. 

 

 

III

 

A la dernière chasse dont je vous ai parlé, mon ami, j'avais eu l'occasion d'être présenté au marquis de Couaën l'un des hommes les plus importants de la contrée, et que depuis longtemps je désirais connaître. A travers les distractions de cette folle journée, j'avais trouvé le moment de l'entretenir de cet état douloureux d'abaissement et d'inutilité où nous étions descendus ; mes facultés étouffées s'étaient plaintes en sa présence, et il m'avait témoigné, en m'écoutant, une distinction beaucoup plus attentive que ne le semblait demander mon âge, et qui m'avait tout d'abord gagné à lui. Il m'invita à l'aller voir souvent dans sa terre de Couaën à deux lieues de là, et je ne tardai pas de le faire.

Mon entrée dans les choses du monde data véritablement de ce jour. Une idée de respect et d'attente se rattachait par tout le pays à ce manoir de Couaën et à la personne du possesseur. Le lieu, en effet, semblait devenu centre de beaucoup de mouvements occultes et d'assemblées fréquentes de la noblesse. A une courte distance de la mer, vers une côte fort brisée et fort déserte, on y était à portée de communications nocturnes avec les îles et les pêcheurs que le gros temps avait poussés à ce rivage disaient avoir vu plus d'une fois dans le creux des rochers quelque embarcation qui n'appartenait à aucun des leurs. La vie du marquis lui-même prêtait aux conjectures. Les longues absences qu'il avait faites dans sa première jeunesse ajoutaient à sa considération imposante et à l'espèce de réserve voilée sous laquelle on le jugeait. Il avait servi de bonne heure, s'était battu à Gibraltar ; puis les voyages l'avaient tenté; on savait qu'il s'était arrêté longtemps en Irlande, où il avait une branche de sa famille anciennement établie. Accouru, mais trop tard au bruit de l'insurrection royaliste, il avait trouvé la première Vendée expirante dans son sang, et, reparti alors pour l'Irlande, il n'en était revenu que vers 97, amenant cette fois avec lui une jeune femme charmante, déjà mère, étrange et merveilleuse, disait-on de beauté, qui, depuis trois ou quatre ans déjà, vivait toute retirée en ce manoir, où des intrigues politiques paraissaient s'ourdir, et où j'étais convié d'aller.

On arrivait au château de Couaën tantôt par de longs et étroits sentiers au bord des haies tantôt par des espèces de chemins couverts et creux, vrais ravins séchés à peine en été, impraticables en hiver. Le domaine, qu'on n'apercevait qu'en y entrant, occupait un fond spacieux, d'une belle verdure, magnifiquement planté : derrière, à son autre face, il était défendu des vents de mer par une côte assez élevée qui, durant près d'une lieue, se prolongeait en divers accidents jusqu'au rivage, et s'y rompait en falaise. Toute l'apparence du bâtiment annonçait un fort qui, dans les temps reculés, avait dû servir de refuge aux habitants du pays contre les coups de main des pirates. Une tour en brique, ronde, massive, au toit pointu écaillé d'ardoises perçait d'abord au-dessus du rideau de grands arbres dont s'entouraient les jardins. La cour de la ferme traversée, et à la seconde barrière, la maison, principalement sur la gauche, était devant vous : on passait une espèce de pont qui, à vrai dire, n'en était plus un puisque sur le côté on avait la grille du jardin avec lequel il correspondait de plain-pied ; mais à droite le fossé moins comblé, converti simplement en loge à pourceau ou en chenil, attestait l'ancienne forme. Au haut du pont, la voûte franchie, qu'une tourelle dominait encore, on entrait dans la cour intérieure, vaste, partagée en deux par une clôture vive, et dont la première moitié, dépendant des domesticités servait aux décharges utiles : dans la moitié libre et séparée, un tapis de gazon brillant se déroulait sous les fenêtres du corps de logis sans étage et de la grosse tour du coin, au centre d'une plate-forme à peu près carrée, d'où la vue découvrait toute cette côte qui se dirigeait vers la mer, et l'avenue qui en garnissait la montée jusqu'au sommet.

En approchant du bord de la plate-forme et des murs à hauteur d'appui, on s'apercevait qu'on était sur un rempart, - sur un rempart tapissé de pêchers et de vignes, régnant sur des prés, des pépinières au bas de la côte, et sur des jardins, fossés autrefois, mais qu'on n'avait pas jugé à propos d'exhausser comme ceux du devant, de sorte que par cet endroit l'ordonnance primitive s'était conservée.

C'est bien moins pour vous mon ami, qui n'avez pas vu ces lieux, ou qui, les eussiez-vous visités ne pourriez maintenant ressaisir mes impressions et mes couleurs que je les parcours avec ces détails dont j'ai besoin de m'excuser.

N'allez pas non plus trop essayer de vous les représenter d'après cela; laissez-en l'image flotter en vous; passez légèrement ; la moindre idée vous en sera suffisante. Mais pour moi, voyez-vous je n'ai jamais assez, quand j'y reviens de m'appesantir sur les contours du tableau; de m'attester, comme l'aveugle pour les pierres des murs qu'il est là, toujours debout dans ma mémoire, et de calquer, même en froides paroles, ces lignes, si peintes au-dedans de moi, de la maison la mieux connue, du paysage le plus fidèle.

Je m'acheminais donc un jour vers cette calme demeure, curieux, ému, avec un secret sentiment que ma vie devait s'y orienter et y recevoir quelque impulsion définie; et comme, dans les embarras du chemin, j'étais obligé souvent de ralentir le pas ou même de descendre, pour conduire à la main ma monture le long des clos, par-dessus les sautoirs, je souriais en pensant que c'était choisir une singulière route à dessein de pénétrer dans le monde ; que celle de Versailles avait dû être plus large et plus commode pour nos pères assurément. Mais cette contradiction même, ce qu'il y avait d'inconcevable dans ce détour, d'aller chercher au fond du plus enfoui des vallons un point de départ à mon essor, flattait une autre corde bien sensible chez moi et répondait à l'une de mes profondes faiblesses.

Car si les glorieux préfèrent ouvertement le royal accès et l'éclat ,les romanesques les voluptueux aiment le mystère ; et, jusqu'en leurs instants d'ambition et dans leurs projets d'orgueil, le mystère, le silence, les retraites de la nature et l'ombrage, en s'y joignant, les séduisent, et leur ramènent confusément dans un voisinage gracieux la présence cachée, l'apparition possible de ce qui est plus cher encore que toute ambition de ce qui enchante à leurs yeux toute gloire, de leur nymphe fugitive Galatée, et de leur Armide, Arrivé à Couaën j'y trouvai le marquis seul avec sa femme et deux beaux enfants près d'elle, dans le vaste et antique salon dont les fenêtres s'ouvraient d'un côté sur cette verdure de la plate-forme que je vous ai dite, et de l'autre donnaient, d'assez haut, sur les jardins que j'avais entrevus par la grille de gauche en entrant. Mon coeur battait, mes yeux regardaient à peine, quand le marquis venu à moi, et me nommant à sa femme, établit de prime abord une conversation cordiale où je fus vite lancé. Puis, après la demi-heure d'installation il m'offrit une promenade aux jardins, et m'en fit voir les bosquets la distribution et les points de vue, avec intérêt et mesure. La tour me frappait le plus ; il m'y mena. Elle n'avait que deux étages habités : le premier, au niveau, ou de quelques marches seulement au-dessus du niveau du salon auquel elle était contiguë, formait la jolie chambre de madame de Couaën où je n'entrai pas, et que je ne fis qu'apercevoir de la porte ; il y avait encore une autre chambre pour les enfants et un cabinet profond ou office, tout entier creusé dans l'épaisseur du mur. Le second étage se composait d'une seule grande et haute pièce, aux trois quarts ronde, avec un cabinet gris également en entier dans le mur : c'était la salle d'étude, la bibliothèque du marquis, sa chambre à coucher peut-être, car un lit majestueux en meublait l'un des coins.

On avait vue de là sur trois côtés vue ouverte, seigneuriale et dominante sur la plate-forme du rempart et le revers de la montagne ; double vue close, ombragée, sur les jardins du milieu et sur ceux d'en bas. Les combles de la tour, espèce de grenier muni d'une porte robuste à triple verrou, enfermaient une légion de rats que, de sa bibliothèque, le marquis pouvait entendre à toute heure. La cavité inférieure, qui devait exister sous la chambre de madame de Couaën, et les souterrains qui en avaient probablement dépendu, étaient tout à fait abolis. Voilà ce que je sus, ce que je vis dès ce premier jour : je questionnais je devinais, rien ne m'échappa ; j'eus toujours le goût des intérieurs.

D'autres ont les yeux tournés dès l'enfance vers les plaines admirables du ciel et ces steppes étoilés dont la contemplation les invite, et où ils démêleront des merveilles. L'Océan appelle ceux-là, et la vague monstrueuse vers laquelle ils soupirent du rivage est pour eux comme une amante. Pour d'autres ce sont les forêts sauvages ou les moeurs des vieux peuples qui les poursuivent sans relâche autour de l'âtre domestique et près du fauteuil de l'aïeule. Oh! prêtez l'oreille, écoutez-vous ! ne soyez ni trop prompts ni sourds discernez d'avec vos caprices passagers la voix fondamentale ; priez, priez ! Dieu souvent a parlé en ces suggestions familières : Kepler, Colomb, Xavier, vous en sûtes quelque chose ; Moi, je n'ai pas attendu, je n'ai pas prié, je n'ai pas discerné. J'avais le goût des habitudes intimes des convenances privées, du détail des maisons : un intérieur nouveau où je pénétrais était toujours une découverte agréable à mon coeur; j'en recevais dès le seuil une certaine commotion ; en un clin d'oeil, avec attrait, j'en saisissais le cadre, j'en construisais les moindres rapports. C'était un don chez moi, un signe auquel j'aurais dû lire l'intention de la Providence sur ma destinée. Les guides de l'âme dévote dans les situations journalières, ces directeurs spirituels inépuisables en doux conseils qui, du fond de leur cellule ou à travers la grille des confessionnaux, vieillards vierges en cheveux gris sondaient si avant les particularités de la vie secrète et ses plus circonstanciés détours n'étaient pas sans doute marqués d'un autre signe. Ils possédaient le don à un plus haut degré, j'ai besoin de le croire, mais non plus distinctement que moi. Et quel usage consolant ils en ont su faire ! Tendre François de Sales j'étais né pour marcher vers le salut sur vos traces embaumées! Mais au lieu de gouverner en droiture mon talent naturel ou d'en relever à temps le but, je me suis mis à l'égarer vers des fins toutes contraires à l'aiguiser en art futile un funeste, et j'ai passé une bonne partie de mes jours et de mes nuits à côtoyer des parcs comme un voleur et à convoiter les gynécées. Plus tard même, quand la Grâce m'eut touché et guéri, il n'était plus l'heure de revenir sur ce point. Ce qui m'aurait semblé la meilleure route à l'origine était devenu mon écueil : j'ai dû l'éviter et me faire violence pour m'appliquer ailleurs ; des portions moins séduisantes de l'héritage m'ont réclamé; haletant, mais serein sous ma croix, je gravis d'autres sentiers de la sainte montagne.

Si les lieux et le simple arrangement du logis me tenaient de la sorte, vous pouvez juger, mon ami, que le marquis ne m'occupait guère moins lui-même ; je ne perdais aucun de ses traits. Il avait bien dès lors trente-huit ans. Noble figure déjà labourée, un front sourcilleux, une bouche bienveillante, mais gardienne des projets de l'âme ; le nez aquilin d'une élégante finesse ; quelques minces rides vers la naissance des tempes, de ces rides qui ne gravent ni la fatigue des marches ni le poids du soleil, mais qu'on sent nées du dedans à leurs racines attendries et à leur vive transparence ; l'attitude haute et polie, séante au commandement; un de ces hommes qui portent en eux leur principe d'action et leur foyer, un homme enfin dans le sens altier du mot, un caractère. Son regard parfaitement bleu, d'un bleu clair et dur, appelait à la fois mon regard et le déjouait : fixe, immobile par moments il n'avait jamais de calme; tourné vers la beauté des campagnes il ne la réfléchissait pas. Ce champ d'azur de son oeil me faisait l'effet d'un désert monotone qu'aurait désolé une insaisissable ardeur. En connaissant mieux le marquis mes premières divagations sur son compte se précisèrent. Il avait de l'ambition, d'actifs talents, une grande netteté dans l'audace ; il avait longtemps erré hors des événements, en divers pays ou par les intervalles des mers, et s'y était dévoré. Une passion de coeur, violente et tardive, l'avait détourné au fond d'un comté de l'Irlande en des moments où son rôle était marqué partout autre part. Ces années à réparer le poussaient, et il jugeait d'ailleurs que les temps étaient redevenus plus propices à sa cause. La Révolution lui semblait à bout de ses fureurs, exténuée d'anarchie et ne vivant plus désormais qu'en une tête dont il s'agissait d'avoir raison. Ses rapports secrets avec d'illustres chefs militaires du dedans lui démontraient que cet édifice consulaire, imposant de loin pouvait crouler à un signal convenu et briser l'idole. Comme la plupart des hommes d'entreprise, avec un discernement très vif des obstacles matériels il tenait peu de compte des résistances d'en bas, des opinions générales de ce qui n'avait pas une personnification distincte : il croyait qu'à tout instant donné un résultat politique était à même de se produire, si les hommes qui le voulaient fortement savaient vaincre les chefs adversaires. Sa pensée pourtant n'était pas que le droit pérît en un jour devant le fait, et que les affections les croyances des populations se suppriment impunément; mais il séparait des réelles et antiques coutumes l'opinion vacillante des populaces : celle-ci n'entrait guère dans ses calculs et quant aux coutumes elles-mêmes il les estimait fort destructibles en un laps de temps assez court, à moins qu'elles ne trouvassent leur vengeur. En un mot, M. de Couaën s'en remettait peu volontiers à ce qu'on appelle force progressive des choses ou puissance des idées et le sens du succès dans chaque importante lutte lui paraissait dépendre, en définitive, de l'adresse et de la décision de trois ou quatre individus notables : hors de là, et au-dessous, il ne voyait que pure cohue, fatalité écrasante, étouffement. Sa gloire la plus désirée eût été de devenir un de ces marquants individus qui jouent entre eux à un certain moment la partie du monde. Il n'en était pas indigne par sa capacité, assurément ; mais loin du centre, sans action d'éclat antérieure, sans alliances ménagées de longue main, les positions principales lui manquaient. Ce qu'il pouvait avec ses seules ressources C'était d'aider, par une vigoureuse levée dans la province, au coup que d'autres frapperaient plus au coeur, et il avait tout disposé merveilleusement à cet effet. Le petit château de Couaën formait comme la tige et le noeud d'une ramification étendue qui pénétrait de là en lignes tortueuses à l'intérieur du pays. Parmi ceux qui s'y employaient le plus près sous sa direction et qui semblaient parfois affairés à la réussite jusqu'à l'imprudence, je ne tardai pas de m'apercevoir que, nonobstant les démonstrations parfaites dont il les accueillait, le marquis comptait peu d'auxiliaires réels et qu'il ne faisait fond sur presque aucun ; mais il touchait par eux à divers points de la population, ce qui lui suffisait : le cri une fois jeté, il n'attendait rien que de cette brave population et de lui-même.

Avec un esprit de forte volée, et qui, à une certaine hauteur, manoeuvrait à l'aise dans n'importe quels sujets le marquis était très inégalement instruit ; en le pratiquant, on avait lieu d'être étonné de ce qu'il savait par places et de ce qu'il ignorait. Cela me frappa dès lors, malgré l'incomplet de mes propres connaissances à cette époque ; on voyait que, détourné le plus souvent par les circonstances et sentant sa destinée ailleurs il n'avait cherché dans les livres qu'un passe-temps et un pis-aller. Il offrait donc sous l'esprit et les observations générales dont il se couvrait, des suites d'un savoir assez solide, mais interrompu, à travers de grands espaces restés en friche. C'était de politique et de portions d'histoire que se composait surtout sa culture ; je la comparais, à part moi, à des fragments de chaussée romaine en une contrée vaste et peu soumise. Le premier jour que je l'allai visiter, quand nous entrâmes dans sa bibliothèque, un livre récent était ouvert sur la table : j'en regardai le titre, j'y cherchai le nom de l'auteur, depuis célèbre : “ Quel est ce gentilhomme de l'Aveyron? ” lui dis-je.

- < Ah ! répondit-il, une de mes connaissances de jeunesse dans le Midi, une profonde tête, et opiniâtre!

Toutes les théories de morale et de politique de nos philosophes supposaient je ne sais quel sauvage de l'Aveyron et n'eussent pas été fâchées de nous ramener là : mais voici que l'Aveyron leur gardait un gentilhomme qui mettra à la raison philosophes et sauvages. ” Ce furent ses paroles mêmes.

De madame de Couaën et de ce qu'elle me parut à cette visite et aux suivantes j'ai peu à vous dire, mon ami, sinon qu'elle était effectivement fort belle, mais d'une de ces beautés étrangères et rares auxquelles nos yeux ont besoin de s'accommoder. Je me trouvais encore, après six mois de liaison dans un grand vague d'opinion sur elle, dans une suspension de sentiments qui, bien loin de tenir à l'indifférence, venait plutôt d'un raffinement de respect et de mon scrupule excessif à m'interroger moi-même à son égard.

Présent, je la saluais sans trop lui adresser la parole, je lui répondais sans presque me tourner vers elle, je la voyais sans la regarder : ainsi l'on fait pour une jeune mère qui allaite son enfant devant vous. C'était comme une chaste image interdite sur laquelle ma vue répandait un nuage en entrant, et, au départ, je tirais le rideau sur les souvenirs.

Mais qui sait les adresses de l'intention maligne et les connivences qui se passent en nous? peut-être nuage et rideau n'étaient-ils là que pour sauver le trouble au début, et permettre à l'habitude de multiplier dans l'ombre ses imperceptibles germes.

J'allais beaucoup au château de Couaën, mais, dans les commencements surtout, j'y séjournais peu. Quand la soirée avancée ou quelque orage me retenait à coucher, j'en repartais le lendemain de grand matin. Je fus vite au courant du monde qu'on y voyait et dans le secret des faibles et prétentions d'un chacun. Ce qui de loin m'avait paru une initiation considérable, n'était, vu de près qu'un jeu assez bruyant dont les masques me divertissaient par leur confusion quand ils ne m'étourdissaient pas. Il n'y avait que le marquis de supérieur parmi ces hommes chez qui, pour la plupart, l'étroitesse de vues égalait la droiture :

je m'attachais à lui de plus en plus.

Mes courses à la Gastine s'étaient ralenties, bien que sans interruption et avec tous les dehors de la bienséance.

J'avais une excellente excuse de mes retards dans ma fréquentation de M. de Couaën et mon assiduité à ses conciliabules; la conformité de principes et d'illusions politiques faisait qu'on ne me désapprouvait pas. Mademoiselle de Liniers dans sa délicate fierté, jouissait intérieurement de ma réussite auprès du personnage le plus autorisé du pays, et, comme les femmes qui aiment, mettant du dévouement aux moindres choses elle sacrifiait avec bonheur le plaisir de me voir aussi souvent que d'abord à ce qu'elle croyait le chemin de mon avancement.

Nos conversations même entre nous seuls en quittant par degrés le crépuscule habituel et les confins de nos propres sentiments étaient devenues variées moins à voix basse, plus traversées de piquant et d'éclat : l'abondante matière que j'y apportais du dehors ne les laissait pas s'attendrir ou languir. Je faisais donc d'amusantes peintures des personnages, et de leurs conflits d'amour-propre, et des fausses alertes où ils donnaient ; j'en faisais de nobles de M. de Couaën et de son sang-froid toujours net au milieu de ces échauffements. Si je me taisais de la marquise, mademoiselle de Liniers se chargeait de rompre mes faibles barrières sur un sujet qui l'attirait par-dessus tous les autres.

L'apparence de la jeune femme, le caractère de sa beauté (ne l'ayant jamais rencontrée jusque-là), son attitude et l'emploi de ses heures dans des compagnies si en disparate avec elle, l'âge de ses deux enfants, lequel était le plus beau et si la fille ressemblait à sa mère ; que sais-je encore?

avait-elle dans l'accent quelque chose d'étranger, parlait-elle aussi bien que nous la langue, aimait-elle à se répandre sur les souvenirs de sa famille et de sa première patrie ?...

ces mille questions se succédaient aux lèvres de mademoiselle de Liniers sans curiosité vaine, sans le moindre éveil de coquetterie rivale, avec un intérêt bienveillant et vrai, comme tout ce qui sortait d'une âme si décente. Pour moi, je ne pouvais me dispenser de complaire à tant de naturels désirs, et, une fois sur cette pente, je m'oubliais aux redites et aux développements. Puisque elle-même écartait de ses mains le voile dont j'imaginais de recouvrir en moi ce coin gracieux, il me semblait qu'il m'était bien permis en ces moments d'y lancer quelque coup d'oeil qui fit trêve à mes contraintes et de profiter d'une ouverture dont je n'étais pas l'auteur, pour m'informer à mon tour de ce que ma mémoire contenait déjà. Ce n'est pas moi du moins qui ai ouvert, murmurait tout bas la conscience ; ce n'est pas moi qui ai commencé, me disais-je ; et j'allais je pénétrais cependant, et les discours que j'en faisais ne se terminaient pas. Toute la Gastine n'était plus qu'un écho des secrètes merveilles de Couaën. Si les sentiments dont j'eus à m'effrayer par la suite s'essayèrent dès lors à former chez moi quelques points distants et obscurs, ce dut être à la faveur de semblables entretiens où, pleine de son sujet, sollicitée à le ressaisir, notre parole en détermine en nous les premiers contours.

 

IV

 

L'hiver, qui me parut long, s'écoula : avec le printemps mes retours au manoir se multiplièrent et n'eurent plus de nombre. Tout un cercle de saisons avait déjà passé sur notre connaissance ; j'étais devenu un vieil ami. La chambre que j'occupais désormais non plus pour une nuit seulement, mais quelquefois pour une semaine entière et au-delà, avait vue sur le; jardins et sur la cour de la ferme, au-dessus de la voûte d'entrée. J'y demeurais les matinées à lire, à méditer des systèmes de métaphysique auxquels mon inquiet scepticisme prenait goût, et que j'allais puiser, la plupart, aux ouvrages des auteurs anglais depuis Hobbes jusqu'à Hume, introduits dans la bibliothèque du marquis par un oncle esprit fort. Quelques écrits bien contraires du Philosophe inconnu me tombèrent aussi sous la main, mais alors je m'y attachai peu. Cette curiosité de recherche avait un périlleux attrait pour moi, et, sous le prétexte d'un zèle honnête pour la vérité, elle décomposait activement mon reste de croyance. Lorsqu'au travers de ces spéculations ruineuses sur la liberté morale de l'homme et sur l'enchaînement plus ou moins fatal des motifs quelque bouffée du printemps m'arrivait, quand un torrent d'odeurs pénétrantes et de poussières d'étamines montait dans la brise matinale jusqu'à ma fenêtre, ou que, le cri de la barrière du jardin m'avertissant, j'entrevoyais d'en haut la marquise avec ses femmes, en robe flottante, se dirigeant par les allées pour boire les eaux, selon sa coutume de huit heures en été, à la source ferrugineuse qui coulait au bas - à cet aspect, sous ces parfums, aux fuyantes lueurs de ces images rejeté soudainement dans le sensible, je me trouvais bien au dépourvu en présence de moi-même. Mon entendement, baissant le front, n'avait rien à diminuer du désoeuvrement de mon coeur, le livre rien à prétendre dans mes soupirs. Plus de foi à un chemin de salut, plus de recours familier à l'Amour permanent et invisible ; point de prière. Je ne savais prier que mon désir, invoquer que son but aveugle ; j'étais comme un vaincu désarmé qui tend les bras. Toute cette philosophie de la matinée (admirez le triomphe!) aboutissait d'ordinaire à quelque passage d'anglais à demi compris sur lequel j'avais soin d'interroger M. de Couaën au déjeuner : la marquise, en effet, qui était là, se donnait parfois la peine de me faire répéter le passage pour m'en dire le sens et redresser ma prononciation.

La politique, qui m'avait enflammé d'abord  m'agréait peu, sinon lorsque j'en causais seul à seul avec M. de Couaën, et que nous nous élevions par degrés au spectacle général, à l'appréciation comparée des événements. Quant à l'entreprise où je le vis embarqué et où j'étais résolu de le suivre, elle me sembla d'autant plus aventurée que j'en connus mieux les ressorts. M. de Couaën sentait lui-même combien il en était peu le maître, et s'en dévorait. Perdu dans son buisson au coin le plus reculé de la scène, l'initiative lui devait venir d'ailleurs ; il ne pouvait rien sans le signal nécessaire, et le moindre dérangement au centre, à Londres ou à Paris une humeur de Pichegru, une indécision de Moreau, éternisaient les délais. Pourtant il fallait que, lui, tînt sa machination toujours prête sans éclat, et ménageât à un taux convenable l'ardeur aisément exagérée ou défaillante de ses principaux auxiliaires. Le talent qu'il usait à cet étroit manège était prodigieux, et j'en souffrais autant que je l'admirais. Ma patience, certes n'accompagnait pas jusqu'au bout la sienne, et durant la plupart des conversations véhémentes qu'il soutenait avec une sérénité et une aisance infinies je m'esquivais de mon mieux, tantôt sur le pied de frivole jeune homme, tantôt fort de mon titre de philosophe que quelques-uns de ces messieurs m'accordaient. A dîner, plutôt que d'essuyer en face des redites que j'avais entendues cent fois je me rabattais volontiers du côté des enfants qui mangeaient habituellement avec nous si ce n'est les jours de très grand monde ; et, comme les assiettes qu'on nous servait offraient à leur fond les unes de larges fleurs bleues les autres des fleurs moindres et quelques-unes rien,  l'anxiété de ces gentils petits êtres était au comble pour savoir à chaque plat nouveau si le bon Dieu leur enverrait une assiette à fleurs à grandes ou à moyennes fleurs: C'était devenu une manière de récompenser le plus ou moins de sagesse des matins. Grâce aux clins d'oeil de la mère et aux miens la providence du vieux serviteur n'y commettait pas trop de méprises. Je préférais de beaucoup, pour mon compte, ces anxiétés riantes à celles de nos dignes convives et à leurs tumultueux élans dans des sujets plus graves, mais moins définis ; il est vrai que naturellement madame de Couaën témoignait la même préférence.

Je n'étais pourtant pas encore pris d'amour, mon aimable ami, - non, je ne l'étais pas. Dans ces bosquets où, un livre à la main comme prétexte de solitude en cas de rencontre, je m'enfonçais avant le soir; en mes après-dînées silencieuses durant cet automne de la journée, où les ardeurs éblouissantes du ciel s'étalent en une claire lumière, si largement réfléchie, et où la voix secrète du coeur est en nous le plus distincte, dégagée de la pesanteur de midi et des innombrables désirs du matin à ces moments de rêverie, sur les bancs des berceaux, dans la pépinière du fond et au bord de son vivier limpide, partout où j'errais, je ne nommais aucun nom ; je n'avais aucun chiffre à graver, je n'emportais aucune image. Madame de Couaën éloignait mademoiselle de Liniers, sans régner elle-même ; d'autres apparitions s'y joignaient ; je me troublais à chacune ; un paysan rencontré avec sa bergère me semblait un roi. Ainsi, pour ne pas aimer d'objet déterminé, je ne les désirais tous que plus misérablement ; les plaisirs simples de ces heures et de ces lieux n'en étaient que plus corrompus par ma sensibilité débordée. Il vient un âge dans la vie, où un beau site, l'air tiède, une promenade à pas lents sous l'ombrage, un entretien amical ou la réflexion indifféremment suffisent; le rêve du bonheur humain n'imagine plus rien de mieux : mais, dans la vive jeunesse, tous les biens naturels ne servent que de cadre et d'accompagnement à une seule pensée. Cette pensée restant inaccomplie, cet être dont Dieu a permis la recherche modérée à la plupart des hommes ne se rencontrant pas d'abord  trop souvent le coeur blasphème ; on s'exaspère, on s'égare; on froisse du pied le gazon naissant, et l'on en brise les humbles fleurs, comme on arrache les bourgeons aux branches du chemin; on repousse d'une narine enflammée ce doux zéphyr qui fraîchit ; on insulte par des regards désespérés au don magnifique de cette lumière.

Et ces doux sites ces tièdes séjours cependant, qui, à l'âge de la sensibilité extrême, ont paru vides cuisants et amèrement déserts et qui plus tard  notre sensibilité diminuant, la remplissent, ne laissent de trace durable en nous que dans le premier cas. Dès qu'ils deviennent suffisants au bonheur, ils se succèdent, se confondent et s'oublient : ceux-là seuls revivent dans le souvenir avec un perpétuel enchantement, qui semblèrent souvent intolérables à l'âge de l'impatience ardente.

A cet âge où j'étais alors et où vous n'êtes déjà plus, mon jeune ami, les sens et l'amour ne font qu'un à nos yeux ; on désire tout ce qui flatte les sens on croit pouvoir aimer tout ce qu'on désire. Je donnais aveuglément dans l'illusion. Le coeur, en cette crise, est si plein de facultés sans objet et d'une portée inconnue ; la vie du dehors et la nôtre sont si peu débrouillées pour nous; un phosphore si rapide traverse, allume nos regards; de telles irradiations s'en échappent par étincelles et pleuvent alentour sur les choses ; dès que la voix du désir s'élève et à moins qu'une autre voix souveraine n'y coupe court, l'être entier frissonne d'un si magnétique mouvement, - que, sur la foi de tant d'annonces on ne peut croire que l'amour n'est pas là chez nous prêt à suivre, avec son enthousiasme intarissable, les perfections toujours nouvelles dont il dispose, et l'éternité de ses promesses. Mais qu'on aille, qu'on condescende à ces leurres; qu'on n'interdise pas au désir cette parole charmante qu'il insinue; qu'on ne scelle pas à jamais ses sens sous l'inviolable bandeau du mystère, les offrant en holocauste à l'union sans tache de la divine Epouse ; ou qu'on ne les confine pas de bonne heure (dans un ordre humain et secondaire) au cercle sacré du mariage, encore sous l'oeil du divin Amour; - qu'on aille donc et qu'on essaie un peu de ces vaines délices. Comme le divorce de l'amour et des sens se fait vite, forcément?

douleur ou dégoût, comme leur distinction profonde se manifeste ! A mesure que les sens avancent et se déchaînent en un endroit, l'amour vrai tarit et s'en retire. Plus les sens deviennent prodigues et faciles, plus l'amour se contient, s'appauvrit ou fait l'avare : quelquefois il s'en dédouble nettement, et rompant tout lien avec eux, il se réfugie, se platonise et s'exalte sur un sommet inaccessible, tandis que les sens s'abandonnent dans la vallée aux courants épais des vapeurs grossières. Plus les sens alors s'acharnent à leur pâture, plus lui, par une sorte de représailles se subtilise dans son essence. Mais cette contradiction d'activité est désastreuse. Si les sens agissent trop à l'inverse de l'amour,tout différents qu'ils sont de lui, ils le tuent d'ordinaire ; en s'usant eux-mêmes ils raréfient en nous la faculté d'aimer. Car, si les sens ne sont pas du tout dans l'homme la même chose que l'amour, il y a en ce monde une alliance passagère, mais réelle, entre l'amour et les sens, pour la fin secondaire de la reproduction naturelle et l'harmonie légitime du mariage. De là l'apparente confusion où ils s'offrent d'abord; de là aussi, dans l'excès des diversions sensuelles et passé un certain terme, la ruine en nous de la puissance d'amour : autrement, d'alliance absolue, d'identité entre eux, il n'y en a pas. Dans un bon nombre de sensibilités orageuses que la religion n'a pas dirigées mais que le vice ou la vanité n'ont pas entièrement perdues. C'est donc quand les sens ont jeté leur premier feu et que leur violence fait moins de bruit au-dedans, que l'âme malade discerne plus clairement sous la leur la voix de l'amour, la voix du besoin de l'amour. Cette voix qui s'entend à part, surtout dans la seconde jeunesse, est loin de la fraîcheur et de la mélodie que les sens lui prêtaient durant leur mutuelle confusion. Un peu âpre désormais altérée et souffrante, non plus virginale comme au seuil du chaste hymen, non plus insidieuse comme au banquet des faux plaisirs, mais grave, détrompée, véridique et nue dans sa plainte, elle réclame sur cette terre un coeur que nous aimions et qui nous aime pour toujours. Oh ! contre cette voix-là, mon ami, si l'homme sait l'entendre, s'il sait en traduire le vrai sens je ne saurais me montrer bien sévère.

Elle est, dans l'intervalle de répit des erreurs à l'endurcissement, un suprême appel de l'infini en nous, une douloureuse protestation sous forme humaine, de nos instincts immortels et de notre puissance aimante. Pour qui la réchauffe en son sein et l'écoute longuement parler, elle peut devenir le signal du bienheureux retour. Soit que, ne trouvant pas sur son chemin cette âme incomparable qu'elle implore, l'âme fatiguée, mais courageuse, passe outre, et dans son dégoût de tout divertissement, dans sa soif croissante d'aimer, détachée, repentante, ne s'arrête plus qu'à la source supérieure où elle se plonge ; soit que, par une rencontre bien rare, et qui est dans ce pèlerinage la plus rafraîchissante des bénédictions apercevant enfin l'âme désirée, elle se porte au-devant, se fasse reconnaître d'elle, et s'initie et remonte avec elle et par elle aux régions du véritable Amour. L'amour humain en ce cas forme comme un degré sans souillure vers le trône incorruptible.

Mais, si ce destin est beau, louable, et bien doux même dans ses sacrifices, il ne faut pas s'en déguiser le revers glissant ; à force de vouloir être un appui l'un pour l'autre, on doit craindre de se devenir un écueil. Voulez-vous savoir si l'amour humain que vous ressentez demeure pur et digne de confiance, s'il continue à vous mûrir sainement et à vous préparer; redites-vous ces paroles d'un doux Maître :

“ L'Amour est circonspect, humble et droit ; il n'est ni amolli, ni léger, ni adonné aux choses vaines ; il est sobre, chaste, stable, plein de quiétude et gardé de sentinelles à toutes les portes des sens et in cunctis sensibus custoditu. ” Redites-vous encore : “ L'Amour est patient, prudent et fidèle, et il n'agit jamais en vue de lui-même, et seipsium nunquam quaerens. Car, ajoute le doux Maître, dès l'instant que quelqu'un agit en vue de lui-même, dès cet instant il est déchu de l'Amour. ” Voilà ce qu'on doit se demander, mon ami, et ce qui peut avertir à chaque pas si l'amour humain que l'on suit rapproche, et s'il est sur le chemin qui mène. D'autres je l'avoue, sont plus rigoureux que moi, et l'arrachent sans hésitation des sentiers du salut ; mais après tant d'épreuves ; je ne puis m'empêcher de lui être indulgent. Un jour, l'amant de Laure, le docte et mélodieux Pétrarque, dans une semaine de retraite pieuse, crut voir entrer le grand Augustin ; son patron révéré, qui lui parla . Et le grand Saint, après avoir rassuré le fidèle tremblant, se mit à l'interroger, et il examinait cette vie en directeur attentif, et il y portait dans chaque partie son conseil : les honneurs, l'étude, la poésie et la gloire, tour à tour, y passèrent, et, lorsqu'il arriva à Laure, il la retrancha. Mais Pétrarque, qui s'était incliné à chaque décision du Saint, se récria ici plein de douleur, et supplia à genoux celui qui avait pleuré sur Didon de lui laisser l'idée de Laure. Et pourquoi aussi, à le plus tendre des docteurs à le plus irréfragable des Pères s'il m'est permis de le demander humblement, pourquoi ne la lui laissais-tu pas? Est-il donc absolument interdit d'aimer en idée une créature de choix, quand plus on l'aime, plus on se sent disposé à croire, à souffrir et à prier ; quand plus on prie et l'on s'élève, plus on se sent en goût de l'aimer ? Qu'y a-t-il surtout quand cette créature unique est déjà morte et ravie, quand elle se trouve déjà par rapport à nous sur l'autre rive du Temps du côté de Dieu ?

L'Amour divin dont tout bien émane et par qui tout se soutient, peut nous être figuré sur l'autel que nul n'a vu en face ni ne verra, au centre des cieux et des mondes ; et de là il darde, il rayonne, il ébranle ; il pénètre à divers degrés et meut toute vie, et s'il arrivait pur et seul (merus) à nos coeurs dans ce monde mortel, il ne les enivrerait pas,  il ne les éblouirait pas : il les ferait éclater comme un cristal, il les fondrait, il les boirait sur l'heure, fussent-ils du plus invincible diamant, de même à peu près que le soleil, sa pâle image, embraserait le globe s'il y dardait ses rayons à nu. Mais comme l'air est là dans la nature, merveilleux et presque invisible, accueillant le soleil, vêtissant la terre, lui étalant, lui distribuant les feux d'en haut en lumière variée et en chaleur tolérable, ainsi, au-devant du pur Amour divin, pour les coeurs fidèles, est ici-bas la Charité, qui ne connaît ni vide ni relâche, qui embrasse tous les hommes les met entre Dieu et chacun et opère dans la sphère humaine des âmes cette distribution bienfaisante des saintes et ardentes fontaines. Trop souvent, il est vrai, ce qui fut vicié à l'origine, les éléments où s'est infiltré le mal, les germes devenus corruptibles fermentent et s'allument dans l'air transparent, à la chaleur du soleil : de là les tempêtes et les foudres. De même, au sein de la charité obscurcie, les exhalaisons de l'orgueil et des passions engendrent les haines et les guerres. Il est pourtant de belles âmes si tendrement douées, si fortement nourries, qu'elles reçoivent en elles à tous les instants l'Amour divin inaltérable et vif, par les millions de rayons de la charité immense, et le rendent aux hommes leurs frères en mille bienfaits aimables en pleurs abondants versés sur toutes les blessures et en dévouements sublimes : et si, à quelque heure triste, elles sentent expirer au hasard ces rayons trop nombreux et trop disséminés, elles n'ont, pour les ressaisir en esprit, qu'à les regarder tous sortir, comme à leur source, de la poitrine du Pontife miséricordieux, une fois mort et toujours présent, de cette poitrine lumineuse et douce où dormit Jean le bien-aimé. Mais d'autres âmes, mon ami, sont moins promptes et moins sereines ; elles ne sont ni si fermes à leur centre ni d'une célérité de rayons si diffusible ; elles s'évanouiraient à vouloir directement tant embrasser, et, dans l'obscurcissement où le monde d'au-delà est accoutumé de nous paraître, l'Amour divin, ne leur arrivant que par la charité universelle, les toucherait d'une impression trop incertaine. La Charité d'ailleurs, pour être toute-puissante sur un coeur, réclame presque nécessairement sa virginité, et bien des âmes, capables d'aimer, ont commencé par se ternir. Ces âmes donc dans leur retour au sentiment du Saint, peuvent consulter, autant que je crois, un miroir plus circonscrit et plus rapproché où l'Amour suprême se symbolise à leurs yeux, quelque front brillant et chéri sur lequel il pose son flambeau, la vue d'une paupière céleste dans laquelle il daigne éclater; elles peuvent user chastement d'un amour unique pour remonter par degrés à l'amour de tous et à l'Amour du Seul Bon.

Ah! si elles y réussissent par cette voie, si ce qu'elles ressentent n'est ni un égoïsme exclusif ni une pesante idolâtrie, si en passant par le voile de la figure aimée les rayons sacrés ne s'y brisent pas comme sur la pierre, si à aucun moment ils ne deviennent coupants comme des glaives ou perçants comme des éclairs, s'ils demeurent reconnaissables à travers le disque vivant qui doit à la fois les concentrer, les élargir et les peindre pour notre infirme prunelle, ah ! tout est bien tout est sauf, tout se répare. Et quand l'être aimé meurt avant nous quand les rayons de l'Amour saint nous arrivent désormais à travers cette forme glorieuse, transfigurée, de l'amante, et son enveloppe incorporelle, on a moins à craindre encore qu'ils ne dévient, qu'ils ne se brisent, et ne nous soient dangereux et trompeurs : la présence à nos côtés la descente en nos nuits de l'Ombre angélique, ne fait alors qu'attendrir davantage, voiler de reflets mieux adoucis rechanger et rajeunir sans cesse en notre exil cette lumière où elle nage, dont elle est vêtue, et qui, grâce à elle, commence dès ici-bas, au milieu des pleurs, notre immortelle nourriture.

Mais où vais-je de la sorte, mon ami? j'étais avec vous, ce me semble, dans les bosquets de Couaën, où je m'oubliais ; j'y poursuivais sous mille formes le fantôme qui m'enveloppait de son nuage, qui oppressait mon front et mes yeux, mais dont je ne pouvais démêler la figure. Rien ne m'était plus funeste, disais-je, que cette application continue sur un tel objet. Couvés ainsi, fondus sourdement pour une pensée échauffée, les sens et l'amour entraînent dans un obscur mélange nos autres facultés et tous nos principes. C'est un lent ravage intérieur et comme une dissolution souterraine dont, à la première découverte, on a lieu d'être effrayé. Tandis que chez le jeune homme vraiment chaste, qui tempère sa pensée, toutes les vertus de l'âme, comme tous les tissus du corps,  s'affermissent, et que l'honnête gaieté, l'ouverture aux plaisirs simples, l'énergie du vouloir, l'inviolable foi dans l'amitié, l'attendrissement cordial envers les hommes, le frein des serments, la franchise de parole et quelque rudesse même que l'usage polira, composent un naturel admirable où chaque qualité tient son rang et où tout s'appuie, ici dans la chasteté illusoire, par l'effet de cette liquéfaction prolongée qu'elle favorise, les fondements les plus intimes se submergent et s'affaissent ; l'ordonnance naturelle et chrétienne des vertus entre en confusion ; la substance propre de l'âme est amollie. On garde les dehors mais le dedans se noie ; on n'a commis aucun acte, mais on prépare en soi une infraction universelle. Cette chasteté menteuse, où chauffe un amas de tous les levains est sans doute pire à la longue que ne le serait d'abord une incontinence ménagée.

d'autres idées, plus raisonnables si l'on veut, plus consistantes du moins, avaient part aussi à mes excursions pensives. J'étais venu à Couaën pour m'ouvrir un accès dans la vie, pour gravir, en y faisant brèche, sur la scène active du monde; malgré ma confiance en mon noble guide, je commençais à croire que je m'étais abusé. Je me sentais dans une voie fausse, impossible, et qui n'aboutissait pas. Il me semblait que toutes les peines que nous prenions nous imaginant avancer, se pouvaient comparer à la marche d'une bande de naufragés sur une plage périlleuse : ainsi nous nous traînions le long de notre langue de sable, de rocher en rocher, guettant un fanal rêvant une issue, sans vouloir reconnaître que nous tournions le dos à la terre et que la marée montante du siècle, qui nous avait dès longtemps coupé l'unique point de retour, gagnait à chaque moment sous nos pas. La tristesse inexprimable qu'à certaines heures du soir, j'avais vue s'étendre et redoubler dans le réseau plus bleuâtre des veines au front douloureux du marquis, me donnait à soupçonner que, malgré la décision de ces sortes de caractères il n'était pas sans anxiété lui-même, et qu'entre les chances diverses de l'avenir, le néant de ses projets lui revenait amèrement. Je compatissais avant tout aux déchirements d'un tel coeur, et j'étais à mille lieues de me repentir de m'être engagé ; mais je souffrais aussi pour mon propre compte dans mes facultés non assouvies, dans ce besoin de périls et de renom qui bourdonnait à mon oreille, dans ces aptitudes multiples qui, exercées à temps et s'appuyant de l'occasion eussent fait de moi, je l'osais croire, un orateur politique, un homme d'Etat ou un guerrier. Ma pensée habituelle de jouissance et d'amour, qui recouvrait toutes les autres et les minait peu à peu, ne les détruisait pas d'un seul coup : en me baignant dans le lac débordé de mes langueurs je heurtais fréquemment quelque pointe de ces rochers plus sévères.

Un jour que je m'étais ainsi, comme à plaisir, endolori de blessures et abreuvé de pleurs qu'après avoir sondé longuement les endroits défectueux de ma destinée, j'avais invoqué pour tout secours ce sentiment unique, absorbant, qui eût été à mes yeux la rançon de l'univers et mon dédommagement suprême ; un jour que j'avais perdu de plus abondants soupirs, effeuillé plus de bourgeons et de tiges d'osier fleuri, tendu dans l'air des mains plus suppliantes à quelque invisible anneau de cette chaîne qui me semblait comme celle des dieux à Platon; ce jour-là, un 6 juillet, s'il m'en souvient, chargé de tout le fardeau de ma jeunesse, je sortais des bosquets par le carré des parterres ma coiffure rabattue sur le visage, les regards à mes pieds ; et le fond flottant de ma pensée était ceci : “ Jusqu'à quand l'attendre ? en quel lieu la poursuivre ? existe-t-elle quelque part? en est-il une sous le ciel, une seule que je doive rencontrer? ” Soudain, mon nom prononcé par une voix m'arriva dans le silence : je levai la tête et j'aperçus madame de Couaën assise à la fenêtre de sa chambre de la tour, qui me faisait signe du geste et m'appelait. En deux bonds je fus sous cette fenêtre bienheureuse, que j'atteignais presque de la main, et d'où une charmante tête, dans le cadre de la verdure, s'inclinait vers moi avec ces mots :

“ Pour sauvage, vous l'êtes me disait-elle ; vous allez me ramasser pourtant mon aiguille d'ivoire, mon aiguille à broder, qui est tombée là, voyez, quelque part au bas de ce pêcher ou dans les branches. Vous me la rapporterez, s'il vous plaît, en personne et à l'instant ; et puis si je l'ose alors je requerrai votre compagnie pour une corvée de ma façon. ” Je ramassai l'objet sans le voir, je franchis grille du jardin, voûte d'entrée et cour intérieure sans presque toucher à la terre : en une seconde de temps j'étais à la porte de madame de Couaën, où, avant de tourner la clef, j'attendis une ou deux autres secondes pour ne pas paraître avoir trop couru. Je frappai même deux petits coups légers comme si j'eusse craint de la surprendre, et ce ne fut que sur la réponse du dedans que j'ouvris. Une odeur suave me monta aux sens. Je pénétrais dans ce séjour intime pour la première fois. Tout y était simple, mais tout y brillait : des meubles polis quoique antiques ; une guitare suspendue, un crucifix d'ivoire à droite dans l'enfoncement du lit, à gauche la cheminée garnie de porcelaines rares de cristaux rapportés d'Irlande, et un petit portrait en médaillon de chaque côté; elle en face de moi à la fenêtre, toujours assise, une chaise devant pour ses pieds, une broderie au tambour sur ses genoux, un de ses coudes sur la broderie qui semblait oubliée, et dans cet oubli levant au ciel une tête douce, altière, étincelante. Elle ne bougea pas d'abord  et à peine si elle regarda : “ Voici de quoi il s'agit, me dit-elle, en recevant l'aiguille que je lui rendais. M. de Couaën est sorti pour tout le soir, il reconduit ces messieurs. Je songe que je voudrais aller à la montagne, à la chapelle Saint-Pierre-de-Mer ; c'est un devoir ; m'accompagnerez-vous? Il y a bien pour une heure à marcher lentement, mais il nous reste assez de soleil. ” Et sans attendre que j'eusse dit oui, toute à sa pensée, elle était debout, elle s'apprêtait, et nous sortîmes.

Je lui donnais le bras la promenade était longue ; j'avais une soirée entière de bonheur devant moi. Délicieux moments où l'on ne demande rien, où l'on n'espère rien où l'on croit ne rien désirer ! Que de soins affectueux j'osais lui rendre dans les moindres mouvements et sans factice esclavage ! comme mon bras, en soulevant timidement le sien, le sollicitait de s'appuyer ! Et quand nous traversâmes le pré où paissait le taureau farouche, et quand nous franchîmes le petit pont sur le ruisseau ferrugineux, et quand nous montâmes la côte jonchée de cailloux, que d'attentions naturelles et discrètes l'environnèrent! J'étais ingénieux à ménager sa marche, je lui faisais une route sinueuse; il semblait que moi-même de mes mains je posasse ses pieds aux places les plus douces et que j'étendisse un tapis merveilleux sous ses pas. Elle recevait ces soins admirablement, quelquefois avec un demi-sourire ; le plus souvent elle s'y prêtait sans avoir l'air d'y prendre garde, et durant ce temps, comme pour récompense, elle m'entretenait de sa famille, de sa patrie et d'elle. Son nom de naissance était Lucy O'Neilly. Elle avait perdu très jeune son père ; une mère aimante l'avait élevée.

Son frère aîné, patriote ardent, avait vu dans la Révolution française un puissant moyen d'émancipation pour l'Irlande : il s'était consacré, l'un des premiers, à cette ligue généreuse des amis du pays avec lord Fitz-Gérald dont il était parent, et qui eut une si triste fin ?. Le séjour que

M. de Couaën avait fait près d'eux répondait en plein à cette époque d'héroïque égarement. Entre lui et le frère de celle qu'il aimait, des dissidences violentes d'opinion avaient éclaté. Le gentilhomme républicain, chef de famille, refusa longtemps sa soeur à l'étranger adversaire.

Plus d'une fois leur querelle à ce sujet fut près d'en venir au sang, et il avait fallu toute la fermeté d'affection de la douce Lucy, toute l'inépuisable effusion de la mère, pour amortir le choc de ces deux orgueils et faire triompher l'amour. Cette mère si bonne et d'une santé déjà souffrante, on avait dû pourtant la quitter. Les nouvelles qu'on recevait d'abord étaient rares difficiles à cause de la guerre active : depuis quelques mois seulement on les avait plus fréquentes, mais aussi bien tristes et donnant peu d'espoir de la conserver. Madame de Couaën avait reçu une lettre le matin même, et cette course à Saint-Pierre-de-Mer que nous faisions était un pèlerinage qui avait pour but une prière.

Elle me déroulait ces circonstances avec une plénitude naïve de paroles, y semant un pittoresque inattendu et nuançant ses pensées successives, sans marquer jamais d'autre passion que celle d'aimer. Nous avions atteint le haut de la côte, nous marchions sur un plateau inégal, hérissé de genêts, d'où s'élevaient ça et là quelques arbres maigres tordus à leur pied par les vents. Le rivage, à une petite demi-lieue en face de nous, était sourcilleux et sombre. Quoique le soleil à l'horizon touchât presque l'Océan et l'embrasât de mille splendeurs ; les vagues plus rapprochées, qu'encaissaient comme dans une baie anguleuse les hautes masses des rochers se couvraient déjà des teintes épaissies du soir. Cette solitude, en ce moment surtout, donnait l'idée d'une sauvage grandeur. Elle en parut frappée ; après un assez long silence, je la vis plus pâle que de coutume sous ses cheveux de jais et son oeil aigu, attaché fixement à l'horizon des flots s'y plongeait avec l'expression indéfinissable d'une fille du bord des mers. “ C'est votre Irlande que vous cherchez, lui dis-je, mais n'est-elle pas ici en réalité avec sa bruyère et ses plages? ” - “ Oh! non, s'écria-t-elle, verdure et blancheur ne sont pas ici comme là-bas ; là-bas, c'est moins rude et plus découpé; C'est ma patrie tout humide au matin, verdoyante d'herbe et ruisselante de fontaines. Les cimes, les lacs de l'Irlande reluisent au soleil comme ces cristaux de ma chambre. Oh ! non, toute l'Irlande n'est pas ici! ” L'accent de souffrance dont elle prononça ces derniers mots, m'avertit que c'était moins encore aux lieux qu'aux êtres éloignés que s'adressait son regard. En descendant par beaucoup d'inégalités de terrain, et en suivant la trace déchirée d'un ruisseau qui courait au rivage, nous étions arrivés à la chapelle où elle devait prier. Cette chapelle, depuis longtemps sans prêtre et même sans gardien,  n'était pas ruinée, comme on aurait pu croire, ni dénuée de tout ornement. Madame de Couaën avait pris soin d'en faire réparer la toiture ; elle y envoyait chaque semaine une ou deux fois pour les soins de propreté et l'entretien d'une lampe sur l'autel. De plus la dévotion des pêcheurs et habitants de la côte, qui dans les périls se liaient par quelque voeu, y suspendait des offrandes que la sainteté de l'endroit, tout ouvert qu'il était, suffisait bien à défendre.

J'entrai avec elle un instant dans l'humble nef ; mais, quand je la vis s'agenouiller, je sortis par une sorte de pudeur, craignant de mêler quelque mouvement étranger à une invocation si pure. Il me sembla qu'il valait mieux que son soupir de colombe montât seul au Ciel. En cela je me dissimulais la vertu de cet acte divin enseigné au moindre de nous par Jésus ; j'oubliais que toute prière est bonne, acceptable; que la prière même du plus souillé des hommes, si elle sort du coeur, peut ajouter quelque chose à celle d'un ange.

Une pensée m'a bien des fois occupé depuis. Si, en ce moment de crise, j'avais prié à genoux avec ferveur pour sa mère et pour elle, plusieurs des chances mauvaises que je ne sus pas conjurer, n'eussent-elles pas été changées par là dans l'avenir de ma vie et peut-être dans l'avenir de la sienne ? Un acte méritoire de cette nature, placé à l'origine de mon sentiment, n'était-il pas capable d'en ordonner différemment l'usage, d'en mieux incliner le cours ? Car les bonnes prières, même quand elles n'atteignent pas leur but direct, rejaillissent à notre insu par d'autres effets salutaires ; elles vont souvent frapper dans les profondeurs de Dieu quelque ressort caché qui n'attendait que ce coup pour agir, et d'où s'imprime une tournure nouvelle au gouvernement d'une âme.

Mais quoique par l'effet du spectacle, de la promenade et des impressions de ce soir, je me sentisse dans une disposition vraiment plus religieuse qu'il ne m'était arrivé depuis longtemps,  je ne la réalisai pas. Laissant madame de Couaën prosternée à la chapelle, je m'approchai d'un débris de guérite en pierre au bord de la falaise : l'espace, l'abîme mugissant, le disque rougi de l'ast